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Fidélissime

Publié le

C'est une peau de marbre. Du marbre de Céret. Du marbre de Baixas.
Une peau de galet de rivière. Que je caresse intrigué par la chair minérale.
C'est froid à l'aube. C'est chaud le soir. Ça garde la chaleur reçue en plein soleil.

C'est une peau calcaire. Une peau de terre cuite. De brique rouge orangée.
La ferronnerie d'une bête qui peut cracher de l'eau. Le métal brûlant et l'eau tiède.
L'ombrage d'un platane constellé de taches de lumière qui bougent avec le vent.

C'est la place tranquille au bosquet de bambous, aux parasols immenses,
pour dîner tous les deux, lorsque des voix gitanes semblent pleurer pour nous,
ce qu'il y a de joie et de douleur à tomber amoureux, au détour des ruelles,
le bonheur de trouver avec la peur de perdre, et tout devient mystère et nuit recomposée.
Tu trompes ma solitude. Tu me regardes comme je meurs de ne plus être regardé.
L'immeuble où j'ai vécu a fait place au Figuier. Et je peux t'embrasser.
Je ferme les yeux. Et je sais qui j'embrasse. Et pourquoi je le fais.
Tu es ma ville natale. La ville où je mourrai. L'enfance et les amours.
L'impatience de vivre. Te fuir et te quitter. Le besoin de partir et construire un destin.
Le soleil aux fenêtres dans tout ce fer forgé qui dessine des ombres étranges sur le parquet.
La chaleur du matin. Qui monte dans la rue. Mon amour dans les draps dont j'aime la sueur.
Les odeurs singulières de la rue Paratilla, qui ouvrent l'appétit, au tournant de midi.
Tu as l'huile de la friture sous les ongles des petits restaurants où tu sers les touristes.
Je quitte le studio quand la nuit se retire, au permis de l'aurore qui me couvre sans peine,
pour venir te rejoindre à quelques rues de là, pour gratter à ta porte et m'endormir sur toi.
Tes lèvres sont épaisses, m'enveloppent en entier, comme tu le fais toujours d'un regard étoilé,
étonné de me perdre et de me retrouver, quand le chat que je suis revient te réveiller.
Je me sens à l'abri quand nous dormons ensemble. A l'abri de moi-même. Ma culpabilité.
Tout s'éloigne et c'est une autre vie. Qui ne peut être la mienne. Qui ne l'a jamais été.
Ton visage a sombré au coin de l'oreiller, je caresse le marbre d'un front qui peut être veiné,
quand les rêves que tu fais ne sont pas si tranquilles. Je veille et te protège. Je peux être l'aîné.
J'ai l'écorce du platane. Celle de l'olivier. Dont je goûte le fruit sans pouvoir m'en lasser.
Aux façades de rouille. A l'ocre lumineux. Elle est loin l'antichambre et sa lumière orange.
La nuit a décampé, a ramassé ses lunes, pour céder le terrain au lever du soleil.
Je regarde ton corps qui pèse dans le lit avec cette émotion d'être enfin à ma place.
Etre au cœur de la vie de quelqu'un est un honneur dont j'avais oublié la superbe.
Quand j'avais par orgueil refusé d'être aimé pour de bon, à plein temps,
de partager ma vie, n'acceptant d'être aimé que si c'était de loin.


Les marches sont usées comme aux pierres des porches.
Elles brillent à ces endroits où les pas les polirent depuis combien de temps.
Tu es fidélissime. M'as toujours attendu. Mais je n'étais pas prêt.

J'ai passé quarante ans à chercher la confiance. J'ai eu quelques espoirs. Et des amours déçues.
Barcelone et Paris sont plus chaudes que toi et bien plus délirantes mais elles ne sont pas toi.
Je suis rentré pourtant et j'ai dû réapprendre comment on peut aimer et se laisser aimer.

Je me suis fait attendre. N'ai pas d'autres excuses. Il fallait que je pose une pierre après l'autre.
Je suis resté planqué pour soigner des blessures. Le platane était beau. Et je m'y sentais bien.
Si j'en descends à peine, c'est que je peux y aller. Je suis allé au bout de la métamorphose.
Je suis prêt à te prendre et prêt à me donner. Si tu me trouves digne d'être enfin pardonné.
J'espérais mieux ailleurs, j'ai voulu l'Amérique, quand tu étais mon Eden de métal et de brique,
le chaos de l'Histoire, la terre et les racines, le bois que je caresse et le vin que je bois.
Je ne te voyais pas, et soudain, je comprends que ton regard sur moi ne date pas d'hier.
J'avais peur de le croiser. Avec l'intuition que j'aurais pu m'y perdre.
Il fallait que je sois prêt. A ne plus me cacher. A ne plus vouloir passer après tout le monde.
Prêt à être l'être le plus important de la vie de quelqu'un. Comme tout le monde cherche à l'être.
Je trouvais prétentieux de prétendre le devenir. Il était orgueilleux de refuser de l'être.
Je n'ai pas fait d'enfants pour ne pas m'égarer à vouloir être un père qu'ils abandonneraient.
Je ne suis pas marié. J'ai toujours vécu seul. Et tu savais qu'un jour je changerais d'avis.
C'était question de temps. L'histoire d'une vie. Tu attendais ton heure et ton heure est venue.
Je caresse ton front en marbre de Céret. Le granit. Le pavé. Les pierres de rivière.
Tu es la plus belle ville que j'aie photographiée. Tu sens bon le café et la viennoiserie.
Du petit-déjeuner que nous prenons ensemble, au soleil, sur le ciel, du bonheur en terrasse,
qui côtoie tous les toits en pagaille alentour, et le clocher aimé de la tour de l'Horloge.
J'aime te faire l'amour. Pouvoir te faire l'amour quand nous en avons envie. En vie.
Au printemps qui progresse. Aux matins de paresse. Qui s'éternisent enfin.
Dans les bras l'un de l'autre. Nous ne vivrons pas ensemble sous le même toit.
Mais sur le même toit. L'attique merveilleux à l'abri des regards. Perpignan.
Quand à l'abri du tien je sais que je suis bien au centre de toi-même.
Au cœur-même de ta vie. Et c'est une importance qui ne me fait plus peur.
Je m'endors en confiance et j'aime le sommeil. Même à l'heure d'été.
Ta lumière sensuelle à travers les volets. Ta violence magnifique. Et ton entièreté.
Je t'aime comme personne. Tu es ma ville natale. J'accepte de t'aimer.
Et que tu sois un homme ne me dérange pas.

 

Philippe LATGER
Mars 2014 à Perpignan

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