Je ne suis pas un spécialiste. Je ne suis pas un universitaire.
Je n'ai pas fait les études qu'il faut. N'ai pas les diplômes.
Je ne suis ni historien, ni musicologue.
Mais s'il y a deux choses que je sais reconnaître, partout où ça se trouve,
c'est bien le Jazz et l'Art Déco.
Le Rock est une notion abstraite pour moi, à laquelle je n'ai jamais rien compris.
Je vois à peu près ce dont il s'agit si l'on parle de mode de vie ou de situations.
Et je peux alors me l'approprier volontiers, quand c'est une manière d'être que je pourrais
aussi bien revendiquer, si cela avait été une référence pour ma génération.
Oui, rouler bourré, exploser sa voiture sur un talus et péter le pare-brise avec sa tête,
s'en relever en engueulant sa bagnole comme si de rien n'était, c'est peut-être Rock & Roll,
assurément stupide, et je suis peut-être un Monsieur Jourdain du Rock qui en fait sans le savoir.
Pour la musique, j'arrive à suivre jusqu'à Bill Haley et Jerry Lee Lewis,
Elvis Presley et Little Richard, dont la plupart des titres qui swinguent encore clairement,
sont inscrits dans ce qui est encore et toujours du Jazz.
Mais quand on me dit que les Rita Mitsouko ou Noir Désir sont des groupes de Rock, là,
j'avoue que j'ai manqué quelque chose, même si j'ai adoré les deux groupes et leurs succès.
Il doit me manquer quelques maillons ou quelques générations entre le Jazz et la Techno.
Le Rock m'échappe complètement. Je le concède. Le Jazz, je l'identifie tout de suite.
Dans mon sang et dans mes veines. Dans les musiques du monde comme dans les chansons.
Dans la Bossa Nova et le Tango. Dans la Samba et le Flamenco. Tout ce qui l'a nourri.
Le Jazz, c'est l'Amérique. Parce que l'endroit où toutes les cultures se sont percutées.
L'Afrique et l'Europe. Boum. L'Amérique latine. La sueur. La Salsa. Le métissage. Enfin.
La fusion des intelligences et des sensibilités. Des ryhtmes contradictoires. Superposés.
Déconcertants. Syncopes. Contretemps. Contre-pied. C'est cette musique de la surprise.
Et de l'improvisation.
Avec Bach, bien sûr, la logique mathématique révèle à l'avance la note qui va suivre.
Et c'est son génie de nous tenir captifs avec des développements prévisibles.
Ils sont fascinants, je les savoure, incapables de m'ennuyer, quand la seule surprise pour moi
est d'être bouleversé à chaque écoute, encore et encore, par ce qui tient d'un ordre absolu.
Mais à quelques exceptions près, dont Bach est le meilleur exemple, les évidences m'assomment,
aussi vrai qu'on décroche très vite de ce qui est attendu et usé, facile, paresseux et sans imagination.
Le jazz a son lot de ratés et d'escroqueries sans doute, mais ce qui anime mon intérêt
est précisément qu'il le tient en éveil, attentif, toujours sur la brèche, en alerte,
puisque c'est la musique où tout peut arriver.
J'arrive en dernier dans cette famille où mon père, il est vrai, m'a transmis ce virus.
Ragtime. Gospel. Negro Spiritual. Blues. New Orleans. En rangs serrés dans la discothèque.
Je vois les pochettes. Sydney Bechet. Duke Ellington. Ray Charles. Observe qu'ils sont noirs.
Même en traversant les décennies. Puisque le Rhythm & Blues, la Soul, le Funk, le Rap ensuite,
apparaissaient évidemment comme autant de mutations de sa Majesté le Jazz.
J'adore ça pour tout le contexte. La maison. La chaleur du foyer. Le tabac. Le café. La peinture.
L'échiquier. Le whisky. Le papier calque. Les crayons. Le piano. Ma famille. Ou mon nid.
J'aime d'abord le Jazz parce qu'il en fait partie. C'est l'enfance. Heureuse. Ludique. Ravie.
Mon père kiffe ça et les musiques dites du monde. Les Brésiliens et les Hindous. Les Péruviens.
Les Mariachis. Le Flamenco. La musique orientale. Et je voyage. En jouant dans mon coin.
Avec les cuivres de Porto Rico et les cordes de Django. C'est magnifique. La terre entière.
Ou bien New York, puisque c'est la même chose. Jusqu'à George Gershwin. Harlem. Motown.
C'est souple. Indolent. Electrique. Dégingandé. Espiègle. Hystérique. Décadent. Pathétique.
Les émotions à l'état brut qui n'essaient pas de faire joli. C'est le rythme. Le sexe. La fête.
La mort. La comédie humaine. Les ruptures. Le jeu. Puisque des musiciens jouent.
Et m'expliquent tout de la vie sans me dire un seul mot.
Ma mère n'est pas Jazz pour deux sous. Et encore moins Rock & Roll.
Si mon père écoute la radio tard dans la nuit pour accompagner son travail et ses cigarettes,
d'Oscar Peterson à Benny Goodman, de Stan Getz à Astor Piazzolla, Count Basie, Miles Davis,
pour ma mère, c'est l'Opéra. Pas le classique, nous sommes d'accord... L'Opéra.
Et puis la chanson française. Old school. Celle qui fait la part belle aux textes.
Brassens. Brel. Ferré. Ferrat. Aznavour. Yves Montand. Dont elle est secrètement amoureuse.
Dont je tombe amoureux aussi. Pour Prévert. Et enfin, puisque nous sommes Toulousains,
la boucle est bouclée avec un certain Claude Nougaro. Encore lui. Armstrong. Charles Mingus.
Même dans l'accent de la famille de ma mère, putaing cong, voilà qu'il y avait du Jazz.
Maman n'a pas le sens du rythme. Elle aime les livres et la force des sentiments.
Et je pouvais veiller le soir sur un volcan sans craindre de m'endormir dessus.
Apostrophes contre France Musique, Le grand échiquier contre l'électrophone.
Contre Pearl Buck et Jean d'Ormesson. Le Corbusier. Maria Callas. Droit de réponse.
B.B. King. Ella Fitzgerald. Nina Simone. Charlie Parker. Les Rois Maudits.
Je ne connais pas encore l'Amérique, mais ça va être difficile de la détester.
Thelonious Monk. Cab Calloway. Chet Baker. Billie Holyday. Porgy and Bess.
Je ne sais pas quel âge j'ai, avenue François Cassagne à Bompas, route de Fronton à Toulouse,
mais je connais déjà le Carnegie Hall, Broadway, Central Park et l'Appolo Theater.
Tout ce que je vois dans le cinéma américain des Années 30 / 40 / 50 / 60 / 70...
New York. Los Angeles. Easy. J'y ai grandi. A des milliers de kilomètres.
Quand mon Amérique en 3 D, c'était Barcelone. Ma grosse ville à moi.
Avec taxis jaunes et sirènes de police dans le ton. Le damier. L'énergie.
Mon grand-père maternel avait émigré. Mais n'avait pas traversé l'Atlantique.
Ok. C'est moi qui le ferai.
Philippe LATGER / Juin 2014