La lumière n'est plus orange. Elle est grise. Comme de la cendre. Presque phosphorescente.
Sur le drap blanc qui fait ses plis et le dessin des ombres de ses plis, comme sur une surface lunaire.
J'y accroche mes doigts, cherchant un corps que je ne trouve pas, pour espérer trouver le sommeil.
Je sais d'où vient cette lumière. De l'extérieur de la pièce. De l'extérieur de l'immeuble.
De l'extérieur de l'atmosphère. Quand elle inonde la nuit. Quand elle inonde la chambre.
Elle vient fendre mon lit d'un rayon qui transforme les choses. Qui me connecte à toi.
Je me sens malheureux et je m'en émerveille. J'embrasse le paradoxe avec délectation.
Tu me manques et ce manque est aussi atroce que délicieux. Insupportable et magnifique à la fois.
J'essaie de m'en libérer lorsque je m'y attache. Ce manque qui est ce dernier lien avec toi.
Ce vide. Cette lumière. Diaphane. Qui sur moi me rappelle un " toute la vie " que j'ai pris au sérieux.
Toute la vie à me souvenir. Combien j'aimais embrasser ton corps et le contact de ta bouche.
Combien j'aimais user mes yeux à explorer les tiens. Captivé. L'émotion que c'était. De t'aimer.
Je me souviens. Je ne dors pas. Je me sens triste et je m'en réjouis. Parce que je suis vivant.
Que je suis de ce monde pour souffrir en silence. Que je suis là pour le sentir dans ma chair.
Et je sais le luxe que c'est d'éprouver tant de choses. Et la chance que j'ai de pouvoir en parler.
Ta bouche. Que je revois très bien sans avoir besoin de photos pour en sentir la forme.
L'effet de la pression de tes lèvres sur les miennes. Celui de nos langues qui aimaient correspondre.
Je peux fermer les yeux et sentir ton baiser. Le goût de ta peau. De ta salive. De mon plaisir.
Les grains de beauté dont je connais la place. Exacte. Gravée. A jamais. Tatouée dans mon cerveau.
Au fer rouge. Comme j'ai tes regards imprimés dans mon âme. Qui sondaient les miens avec voracité.
J'ai aimé voyagé en toi. M'y attarder. Par la force des yeux ou celle de mon sexe.
Ma queue n'allait jamais aussi loin et aussi profond que mes yeux pouvaient le faire.
Et je ne te pénétrais jamais aussi complètement que je pouvais le faire, sans même te toucher,
en te regardant me regarder te regarder me regarder te regarder me regarder te regarder.
C'était l'effet d'infini des miroirs face à face. Qui décuplaient l'espace et le temps.
Qui nous plongeaient l'un et l'autre dans l'immensité sans limites et dans l'éternité.
Mon amour. Nous nous aimions enfants sans même nous connaître.
J'ai aimé ce que tu étais bien avant la rencontre, avant même de savoir que tu étais de ce monde.
Je t'aimais depuis le jour de ma naissance jusqu'à ce que je te trouve.
Et je suis si heureux puisque je t'ai trouvé.
Te perdre aujourd'hui n'a plus grande importance. Parce qu'aujourd'hui je sais.
Je sais que tu existes. Je ne t'ai pas rêvé. Je t'attendais. C'est tout.
Ma main lisse le drap. J'en aime le contact. La texture et l'odeur de lessive.
Le soleil est entré. En pleine nuit. Sa lumière parvenue jusqu'à moi relayée par la lune.
Ce qui est arrivé m'a sonné. A influé sur ma journée entière. Foutue pour foutue...
J'ai accompli mes tâches en pilote automatique. N'avais plus de forces pour les mondanités.
J'ai expédié l'apparition qu'il fallait que je fasse avant de retrouver mon ami d'enfance.
Un verre de vin blanc place de la République. Enfin. Sur un crépuscule chaud et chatoyant.
Décidément, je n'aime pas le spleen, cette mélancolie pénible que l'on tient de nos actes manqués.
Je pouvais y trouver des ressources littéraires et bien des voluptés. Aujourd'hui, elle m'agace.
Je dois être trop vieux. Ce soir, c'est du gâchis. L'impression du gâchis. Le temps est trop précieux.
Les choses n'auraient pas dû se passer comme elles se sont passées. Je regarde mon téléphone.
Il ne s'allume pas. Ne vibre pas. Et mon vin est devenu amer et imbuvable. L'impression de gâchis.
J'écoute mon ami. Lui donne mes dernières forces. J'écoute et n'entends rien. Je suis encore ailleurs.
Je suis bien sur la place. Il y a le manège. Les terrasses. Du monde qui profite d'une belle soirée.
Et je suis à la fois au platane, aux galets de rivière qui pleurent à torrents du haut de mon église,
à la lumière orange où j'aurais dû te voir, téléphone à l'oreille, demander quelque chose
comme une permission, que je t'aurais donnée, ivre de joie et de désir, ou d'insouciance.
Je descends l'escalier pour t'ouvrir. Nous n'osons pas nous embrasser. Pas même amicalement.
Nous gardons nos distances. La distance physique. Puisque nous ne sommes plus amants.
Et que nous ne savons plus exactement ce que nous sommes l'un pour l'autre.
Je n'ai pas besoin de poser ma joue sur la tienne pour savoir ce que ta peau m'inspire.
Je n'ai pas besoin d'un contact, pas même de te serrer la main, pour connaître la réaction chimique.
L'érection prévisible. Cette attirance intacte. L'empreinte du plaisir. De notre intimité.
Ta chaleur. Ton odeur. Ta matière. Et ton goût. Que j'ai toujours en moi. La chair a sa mémoire.
Tu ne veux plus aimer et cela se respecte. Je ne veux rien provoquer que tu ne veuilles pas.
Et pourtant, à peine la porte fermée, c'est toi qui me plaques sur le mur et me dévores la bouche.
Tu ne viens pas pour rien. Tu as besoin de moi. Et je suis bouleversé de ce manque réciproque.
Quand j'ouvre les yeux, ici, en reprenant mon souffle, je ne vois pas les tiens mais l'horreur de ma ville.
Le théâtre municipal, à sa place. Mon ami, devant moi, qui me parle de choses que je ne comprends pas.
Je regarde mes mains. Finis mon verre de vin. Et accepte d'aller à Canet pour dîner sur la côte.
J'ai des souvenirs avec toi sur cette putain de place. Nous nous levons et tournons le dos à l'ensemble.
Allons-y. Impossible de changer tout ce qui est arrivé et il faut qu'on avance.
Mais ici, je le crains, dans cette petite ville, il n'y a rien qui ne me ramène pas à toi.
Sur la route, dans le ciel, elle est haute et énorme. Cette fois, elle est pleine. Pour de bon.
Nous quittons les feuillages de platanes stoïques et leurs Allées Maillol pour aller droit devant.
Mon ami au volant. Et moi, en passager, qui la vois, ironique, me narguer comme personne.
Elle est éblouissante. Rayonnante. Sûre d'elle. Plantée dans mes pupilles. Et toujours en plein cœur.
En roulant vers Canet c'est vers elle que l'on roule, quand elle trône bien sûr au-dessus de la mer.
Dans ce premier quartier où elle se lève à peine. Capable de m'ouvrir la poitrine et les veines.
Tourner le dos à l'image de nous deux, prenant un verre place de la République, c'était le premier soir,
ou à celle de toi qui voulait parader ou jouer avec le feu un jour de centre-ville où je n'étais pas seul,
et me voilà face à face avec toi, puisqu'où que je me tourne, je me tourne vers toi.
J'aurais voulu te fuir, tu m'aurais rattrapé. Pour me barrer la route et me clouer au sol.
Pleine lune en pleine gueule. Tout le long du chemin. Au milieu du pare-brise.
Et j'aime mon destin.
Où n'ai-je ici de souvenirs avec toi ?...
Place de la République ? Sur les Allées Maillol ?
J'en ai autant en somme place de la Méditerranée et même Rue de la Soif.
Un banc face à la mer où j'ai pu te rejoindre pour échanger trois mots.
Deux terrasses côte à côte où chacun prend son verre avec son confident.
Il y a autant de monde dans ce flot incessant de cagoles, de mojitos glacés et de testostérone.
L'empire du mauvais goût. Si l'on ne s'y bourre pas la gueule c'est qu'on y perd son temps.
J'y étais accompagné du même ami d'enfance. Et tu étais à côté pour me voir à distance.
Je brûlais, au supplice, de rentrer et t'attendre. C'était insoutenable. En plus d'être amusant.
J'y suis ce soir, mojito à la main, une clope dans l'autre, à me tenir debout,
dissimulant très bien l'impression détestable de ne pas être du tout là où je devrais être.
Si je suis beau ce soir, avec la bonne coupe, la bonne longueur de barbe, qui me flatte le mieux,
tu n'es pas sur les lieux, n'es pas là pour le voir, et ça ne rime à rien, et j'attends que ça passe.
Je regarde les gens sans aucun appétit. Je consulte Facebook. Je fais bonne figure.
Quand je piaffe de rentrer pour t'écrire, pouvoir être avec toi par ce lien qui existe.
Je sais que tu me lis. Que tu reviens me voir. Peu importe finalement que tu ne m'aimes plus.
Puisque tu m'aimes encore. Que je suis dans ta vie. Que tu es dans la mienne.
Je peux dire au revoir à l'été, à Canet, aux cagoles, si la fête est finie, très bien, bon débarras.
Il me tarde la suite. La prochaine occasion. Le portable qui sonne. La silhouette au platane.
Ce sourire à peine perceptible qui demande une permission. Quand tu sais que je t'aime.
Que je suis fou de toi. Depuis le premier jour. Que je le suis toujours. Que je ne suis qu'à toi.
Je descends l'escalier. Je viens t'ouvrir la porte. Tu entres dans le couloir.
Et dans ce lieu sordide qui empeste la poussière, tout mon corps se réveille à retrouver le tien.
Nous ne nous touchons pas. Nous ne sommes plus ensemble. Mais je retrouve tout.
A ta seule présence. A nos bras qui se frôlent. Et au son de ta voix.
Combien de temps, maintenant que j'ai raté le coche ?...
Quinze jours ? Trois semaines ?... Combien devrai-je attendre ?
Allongé sur le ventre j'explore les noirceurs d'une nuit qui commence.
Ma main s'ouvre vers l'oreiller où je veux ton visage. Je joue avec le drap. Les ombres et la lumière.
Une lumière grise qui balafre mon lit. La chambre est différente. Et je suis pathétique.
Comme un homme encore jeune pour être veuf, dans la force de l'âge, et encore amoureux,
trop sans doute pour pouvoir tourner la page, qui parle à l'invisible et embrasse le vide.
Je caresse tout ce que ma main rencontre et c'est ta chair qu'elle trouve ou qu'elle reconstitue.
Elle caresse ta cuisse. Elle caresse ta hanche. Elle gagne ton épaule. Se perd dans tes cheveux.
Au lieu de m'endormir je joue à l'insomnie, à penser que tu veilles, à l'instant où j'y pense,
et que tu penses à moi, à ce moment précis où je pense que tu y penses.
Je veux croire comme un gosse que nous sommes connectés, que c'est pour " toute la vie ",
que nous avons des super-pouvoirs, qu'on ne va pas mourir, qu'on s'aimera toujours,
que nous sommes l'un pour l'autre des êtres irremplaçables. Que tu viendras à mon enterrement.
Je m'enroule dans un matelas de cendre. Presque phosphorescente. Où je peux respirer.
Comme un gosse en prière je décide qu'on ne s'abandonnera jamais. Et que la lune peut m'exaucer.
Tu penses à moi au moment où je pense que tu y penses. L'illusion me rassure. Finit par me bercer.
Aimer comme je t'aime ne doit pas t'inquiéter... ça ne dérange rien, ça ne fait pas de bruit...
ça doit juste t'aider quand tu en as besoin, au milieu du silence, au milieu de la nuit,
quand tu voudras me lire, trouver ce que tu cherches, dans un mail ou ce texte,
quand les mots qui me viennent seront exactement ceux que tu espères voir,
que tu éprouveras l'urgence de lire quelque part que je suis fou de toi, que je ne t'oublie pas.
Aimer comme je t'aime ne te prend pas de temps, ne te prend pas de place,
te dit juste que tu peux avoir mes bras, ma bouche, mes mains, mon corps, mon sexe, à l'envi,
si cela doit te prendre, ou des choses plus chastes, comme mon amitié, puisque tout est présent.
J'écrase ma cigarette dans mon grand lit de cendres. Où l'automne peut venir se coucher.
Il n'y a pas de lunes pour rien. Tu me lis à l'instant et je suis exaucé.
Si je ne t'oublie pas, tu ne m'oublies pas non plus.
Philippe LATGER / Août 2015