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Je ne suis pas passif

Publié le

Je n'ai pas d'enfants et vis bien sûr comme le fils que je suis resté.
Je ne suis pas père. Je suis fils.
Et c'est un statut qui commande bien des choses. Et en explique d'autres.
Je connais des proches qui, bien que parents, sont tout aussi immatures que moi,
et j'ai par ailleurs, pour être l'enfant de quelqu'un, une expérience de la filiation,
de l'amour entre un père et son fils, entre une mère et son fils, quand j'ai été partie prenante.
L'amour que je porte à mes parents est sans égal. Mais ce n'est pas celui qui me fait vivre.
C'est celui qui m'a mis au monde. Celui qui m'a permis de grandir dans un capital affectif indécent.
Une fortune catégorie Rothschild. Je suis pluri-milliardaire depuis la naissance. A l'abri du besoin.
L'amour que je porte à mes parents n'est pas celui qui me permet de faire,
c'est celui qui me permet d'être.
Etre. La fondation. Je suis depuis longtemps. Et c'est parce que je suis que je veux faire.
Etre n'est pas ma quête, je sais qui je suis, et je suis de tout mon être. Mon ambition, c'est faire.
Avoir est trop vulgaire pour mon éducation. Avoir est trop futile pour ma philosophie.
Quand mon raisonnement propre en fait quelque chose de nuisible, aussi vain que malsain.
Je suis et je veux faire. Et l'amour, je l'écris, est tout ce que je fais. Ce que je fais le mieux.

Je n'ai pas d'enfants. Je n'ai pas fait d'enfants. L'amour est la seule chose à faire.
Et rien n'est plus cher à mes yeux que mes relations amoureuses.
L'amour de mes parents, inconditionnel, est acquis, éternel, et n'en prend pas ombrage.
Ce que je fais, c'est aimer les autres. Et aimer son enfant est beaucoup s'aimer soi-même.
Amoureux. C'est l'amour qui me fait vivre. Et l'on ne peut pas être amoureux de ses enfants.
Cela arrive. Mais c'est une catastrophe. Et elle ne risque pas de m'arriver.
Ce qui me fait vivre, c'est la passion amoureuse. Mes histoires d'amour. D'homme.
J'aime aimer. J'aime être amoureux. Dans la joie comme dans la peine. J'aime être deux.
Rien n'a été plus puissant dans ma vie que mes sentiments amoureux. Rien.
Pas même le sexe. Qui n'a été intéressant que lorsqu'il est devenu l'expression de quelque chose.
J'aime le sexe quand il ne veut rien dire. Mais il n'a pas le pouvoir qu'il a lorsqu'il n'est plus une fin.
Etre amoureux. C'est le luxe absolu. La meilleure chose que je puisse me souhaiter.
Quand c'est le seul état dans lequel je me sens parfaitement, résolument, absolument vivant.
Aimer est une expérience bien plus intéressante qu'être aimé. Je ne suis pas passif.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

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Les trois ne sont plus de ce monde

Publié le

Je ne sais pas si le salpêtre a une odeur. Mais il me semble que c'était ça.
L'humidité dans les matériaux. La mousse végétale sur les plaques de ciment du jardin.
Il y a cette clôture travaillée et ses grilles noires art déco. Le portillon qui grince.
Une odeur de cheveux mouillés. Le brouillard sur les pelouses. Toulouse.
Les hortensias font la gueule. C'est l'hiver. Il fait gris. Je m'en fous.
Je suis dans la DS. Avec mon père et ma mère. C'est les vacances.
Je verrai mes cousins. Je vais jouer. Faire ce que je veux.
L'été, c'est Barcelone. En attendant, Route de Fronton, je vais voir ma famille.
Celle de Maman. Pour la Toussaint ou pour Noël. Dans nos pulls et nos manteaux.
Nous n'entrons pas par la porte flanquée à l'ombre du perron en façade.
Nous contournons avec nos valises la maison cubique, aux hauts murs rouge brique,
pour emprunter l'escalier qui s'enroule sur l'angle arrière pour accéder à la cuisine.
Le cerisier est sec. Et le jardin n'a pas la magie de Washington au printemps.
Nous retrouvons deux femmes. Maria, ma tante. Maurina, ma grand-mère.
La sœur et la mère de ma mère. Les trois ne sont plus de ce monde.

Le bois du parquet avait une odeur. La cire du parquet avait une odeur.
Ma tante nous ordonnait de ne pas oublier les patins. Au moins jusqu'au tapis.
Les patins. Pour la traversée. Du carrelage de la cuisine au tapis de la salle à manger.
Elle avait beau ajouter du " mon chaton " ou " poulet ", Maria le hurlait quand même.
" Les patins ! ", qui étaient ces îlots étranges à déplacer sous nos pieds jusqu'à la table
et son île géante dont les motifs persans, au milieu de la pièce, sentaient fort la poussière.
Ma tante était la maîtresse de maison. S'occupait de la maison comme de la grand-mère.
Avec la même application. Le même soin. Le même dévouement. Minutieux. Méticuleux.
Elle était ce qu'on appelait une vieille fille. Sans hommes. Sans enfants. Ma tante Maria.
Aussi sensible qu'exigeante. Aussi maniaque que généreuse. Aussi tendre que violente.
Un cœur immense à s'y perdre dedans. Un personnage. Qui parlait et riait fort.
Ma grand-mère, décédée centenaire, était sourde depuis longtemps.

Elle était mutique, dans le canapé. Devant la télévision. Et sentait bon le savon.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

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Un slip propre

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La nuit. Je ne dors pas. La nuit, je la prends pour moi. Je la sodomise.
C'est n'est pas que je veuille retourner dans le ventre de ma mère.
C'est que je veux rejoindre la nuit au cœur d'elle-même.
M'injecter de foutre avec mes propres spermatozoïdes.
Fuir de moi par moi-même. Changer de corps. Passer de moi à elle. Par ma bite.
Me déserter par ma semence. Pas pour la féconder. Pas pour enfanter. Quelle abomination.
Je n'ai pas cette prétention qui consiste à vouloir se reproduire ou espérer se survivre.
Je balance la purée pour voyager avec elle dans autre chose que moi.
Et je pars comme une eau sale dans des canalisations.
J'éjacule pour disparaître.
Je me vide de moi.
Et j'oublie tout.
L'injustice. La douleur. L'impuissance. Le silence.
Et ton indifférence.
Les hommes me fatiguent.

Ce qu'il ne faut pas faire pour se débarrasser des gens.
Avoir le champ libre pour aller voir ailleurs. Pousser l'autre à la faute.
La manipulation. Le plan échafaudé. Ou la guerre d'usure.
Se payer le luxe de pouvoir être infidèle mais sans la culpabilité.
Ce qu'il faut de sens de l'équilibre ou d'autopersuasion pour se convaincre qu'on l'a,
qu'on ne se fera pas prendre, que l'on ne tombera pas, que l'on traversera tout ça, comme ça.
Moi, je ne veux que la nuit. Je n'ai rien demandé à personne.
J'ai quelques prénoms en tête... et voyez-vous, ce sont eux qui sont venus.
Non. Moi, je suis avec la nuit. Je suis avec la lune. Et je me moque bien des hommes.
Je suis mort depuis longtemps et je laisse venir ce qui repartira. Ce que je pénètre, c'est la nuit.
Comme d'autres ont pénétré les eaux de la Garonne. Passer d'un corps à un autre. Personne.
J'ai tout mon temps et je n'investis que sur le long terme. L'absolu et l'infini. L'éternité.
Cette seconde d'égarement. Ce moment vertigineux où Dieu peut apparaître. La vérité.

Je laisse les autres courir après leurs besoins d'être beaux, intelligents, cultivés, applaudis,
reconnus et aimés, à briller et compter, à compter leurs likes sur Facebook et se prendre en photo,
et dans les gradins du cynodrome où mes petits lévriers font les intéressants sur leurs petites pattes,
je n'en encourage aucun, je compte les étoiles, sans aucun trac quand je n'ai parié sur personne.
Ils s'épuisent à tourner en rond pour arriver le premier, pour exister peut-être, et je m'étonne.
Ainsi donc on peut se satisfaire d'une victoire sur les autres. Cela suffit à donner un sens à une vie.
Baiser la gueule aux autres. Un moteur pour beaucoup il faut croire. Au boulot. En amour.
Et j'aurais presque pitié face à si peu d'ambition quand la vie et ce monde ont mieux à proposer.
La nuit et moi, nous vivons ensemble depuis toujours. Avec ou sans alcool. Nous nous aimons.

Et je peux m'y endormir en confiance. Elle ne m'a jamais déçu.

C'est le moment de me foutre un slip propre. Un caleçon s'il vous plaît. Un boxer si possible.
Je n'avais pas eu le temps de me raser les couilles et la toison à mon sexe est un peu anarchique.
On ne s'attardera pas sur mes légumes refroidis et l'on couvrira le tout d'un sous-vêtement.
Des chaussettes. Un pantalon. Une chemise à boutonner. Et des jeunes gens pourront le faire.
Il faut un peu de force physique. Pour installer le corps dans la boîte. L'allonger. A sa place.
Ma sœur est en larmes. Mes nièces sont en larmes. Mon frère est effondré. Et mon beau-frère aussi.
Je reconnais des amis. Evidemment. Laetitia, sa fille, ses sœurs, et ses parents. Arnaud.
Dominique et ses fils. Irina. Cédric et Virginie. Et je reconnais d'autres visages.
Et voilà que j'ai envie de chialer à mon tour en en découvrant certains.
Certains qui me surprennent. Auxquels je n'aurais pas pensé... Ben ça alors.
Alors, oui, pardonnez mon sentimentalisme, mais cela m'émeut. Je suis presque gêné.
Il y a parmi eux des amis et des ex que j'avais oubliés. Complètement. Shame on me.
Ah si. Celui-ci, il me tue. Touché. Je suis heureux qu'il ait fait le voyage. Cela m'honore.
Celui-là en revanche aurait pu s'abstenir. Ah. Il y a mon cousin Frank. Mon adorable cousin.
Et d'autres personnes que je ne connais pas du tout. Alors que je cherche quelqu'un en particulier.
Ah... des élus. Des artistes aussi. Wow... C'était pourtant une autre vie. Cool qu'ils soient venus.
Mon regard passe toute la salle au scanner, et la vue aérienne est censée me faciliter les choses.

Il n'y a pas tant de monde que ça. Cela me fait d'ailleurs froid dans le dos. Mais je cherche.
Jusqu'à ce que je me décide à chercher à l'extérieur de l'église. Sait-on jamais.

Des fois que tu n'aurais pas osé entrer.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

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Cinq ans que je suis resté

Publié le

Cinq ans à me rouler dans la petite sciure du cirque local. Cinq ans que je suis rentré.
Heureusement, retourner à Barcelone ou Paris pouvait me donner de l'oxygène.
Aller voir mon frère en Crète ou retourner en Amérique. Oui. Pour être honnête, ça fait du bien.
Je veux bien être amoureux. Je veux bien que cela justifie mon ancrage. Mais tout de même.
Tourner en rond dans le bocal à poisson rouge, au bout d'un moment, ça rend dingue.
Ce n'était pas vraiment mon style de vie. Et il y a des choses qui menacent ma santé mentale.
J'aime ma famille. J'aime les miens. J'aime ma terre. Mais je sais par expérience que j'ai tout en moi.
Et que je n'ai pas à choisir entre la maison et le reste du monde. J'ai toujours embrassé les deux.
Vivre à Bordeaux ne m'avait pas empêché de voir mes amis et d'user les lignes ferroviaires.
Vivre au Canada ne m'avait pas empêché de voir mes proches et d'user les lignes aériennes.
Je suis un chat et j'aime ma life. Je fais ce que je veux. Pour une raison simple.
Etre seul ne me pose aucun problème.
Je n'éprouve aucune panique. Pas de palpitations. Pas de crises d'angoisse. Tout est cool.
Je peux être seul sans y voir un naufrage. Puisque je ne le suis jamais. J'ai tout le monde avec moi.
Ainsi, ce n'est pas tant que j'apprécie particulièrement ma propre compagnie ou que je me suffise,
c'est plutôt que je suis habité, que j'ai dans ma tête une foule de gens, de vivants et de morts,
et que je peux mettre toute la bande à la porte quand j'ai besoin d'intimité.
Bref, cette aptitude me permet une autonomie extraordinaire. Je n'attends rien des gens.
Pas même de toi, mon amour. Quand j'ai vécu vingt vies et que je peux mourir.
Je n'attends rien de rien. Pas même de la reconnaissance. Quand j'ai été aimé au-delà du raisonnable.
Je n'ai rien à prouver à personne, et je ne vous dis pas les vacances que ça fait.
Je n'ai donc pas à me faire valoir. Je ne prends pas cette peine qui prend trop de temps et d'énergie.
Pas besoin de me faire valoir en tant qu'homme, ni en tant qu'artiste, ni en tant qu'amant.
Je ne sais pas ce que je vaux, mais je sais qui je suis et ce que je fais.
On peut parler derrière mon dos, commenter, spéculer, rien à battre. Je fais et je jouis. Je vis.
Je vis et je suis heureux de vivre. Et c'est un émerveillement permanent. De chaque seconde.
Alors oui, j'aime ma famille, j'aime mes amis, j'aime mon boulot, je t'aime mon amour,
mais je n'ai besoin d'aucun de vous pour vivre et être heureux puisque je le ferais pareil sans vous,
et j'aime trop la vie pour me la gâcher avec des pesanteurs stériles qui grillent les cartouches.
Le temps est limité. Il est compté. Et je serai bien assez tôt entre quatre planches.
Il est donc hors de question que je m'emmerde avec des contraintes inutiles.
Je sais bien le chantage affectif. Le ressort épuisant de la culpabilité. Allons... soyons sérieux.
Aimer n'est pas demander quelque chose en retour. J'aime gratuitement. Faites-en autant.
Et nous serons bons amis.

Cinq ans que je suis rentré au bercail. Que j'ai pris ce studio dans mon arbre.
Cinq ans que je suis resté. Pour être près de toi. Oui. Et ce n'est pas un reproche.
Ce n'est pas un reproche que je te fais, c'est un choix que j'ai fait pour moi-même. Egoïstement.
J'ai choisi de rester parce que j'ai choisi de ne pas manquer la moindre occasion de pouvoir te voir.
Et je ne t'ai rien demandé. Je l'ai fait pour moi-même, avec moi-même, en bonne intelligence.
On ne rencontre pas tous les jours l'homme de sa vie. Aimer est plutôt rare. Etre amoureux aussi.
Et obtenir un tel niveau de confiance en amour justifiait à lui-seul que je reste pour l'expérimenter.
Je ne suis pas déçu. Et je serais aussi triste que surpris que tu le sois. Triste pour toi.
Car être déçu est un choix. Au même titre qu'aimer ou faire confiance. C'est un choix que l'on fait.
L'autre n'est en rien responsable de nos déceptions, c'est nous qui décidons que l'autre nous déçoit.
Personne n'a pour ambition de décevoir les autres, ce sont les déçus qui se vivent comme tels.
Pour avoir trop attendu des autres peut-être. Quand il n'y a que nous à bord de notre propre navire.
Etre trahi est un sentiment qui se cultive. On ne l'est pas ou plus quand on choisit de ne plus l'être.
Il y a bien sûr des faits, mais la seule chose qui compte est ce que nous en faisons. C'est notre liberté.
Et nous sommes seuls responsables de ce que nous faisons des choses qui nous arrivent.
Ce sont là les clés de la révolution individuelle, comprendre l'ampleur de nos propres responsabilités.
Comprendre le pouvoir que nous avons sur notre propre vie. Et j'en ai un énorme sur la mienne.
Avec l'écriture notamment qui me permet de reprendre l'ascendant sur les réalités factuelles.
J'ai décidé que je n'étais pas déçu. J'ai décidé que j'étais heureux. J'ai décidé que je t'aimais.
Et que cette nouvelle vie était une expérience à vivre. Cinq ans que je suis resté. Perpignan.
Et c'était voluptueux. Et c'était magnifique. D'arrêter le temps et de s'y retrouver.
Vieillir est agréable. Ce n'est pas dépourvu d'avantages. Jusqu'ici tout va bien.
Lorsqu'on se débarrasse méthodiquement de tout ce dont on n'a pas besoin.
Je n'ai pas besoin d'être à Paris ou à Manhattan si je n'ai rien à y faire.
Je n'ai pas besoin de sortir et de revenir dans les clubs si j'ai des choses à faire.
Je me suis débarrassé de la nuit et de ses illusions, de l'alcool et de mes errances,
puisque je sais où je vais, que j'ai des choses à dire et à construire, que je ne suis plus désoeuvré,
que je n'ai plus à me punir de quoi que ce soit, et que la vie est plus belle lorsqu'on ne la fuit plus.
Je l'embrasse à pleine bouche, l'esprit clair, le cœur pur, droit dans mes bottes et conquérant.
Le lieu où je me trouve importe peu. L'essentiel est que je sois en moi-même et nulle part ailleurs.
C'est là que se trouvent l'intensité et la richesse des choses. En nous. Le reste est secondaire.
J'ai décidé que Perpignan était belle, qu'elle avait du chien, qu'elle était passionnante.
Et que ma vie était exactement ce que j'en faisais, ce que je veux en faire.

Toi, mon amour, comme les gens que j'aime, n'avez rien à faire de particulier.
C'est moi qui vous rends beaux et intéressants parce que je vous vois beaux et intéressants.
Je suis seul juge. De ce qui me plaît. Ce qui m'attire. Ce dont j'ai besoin ou envie.
L'intérieur de mon crâne est plus vaste que le bocal à poisson de Perpignan.
L'espace s'invente aussi bien que le reste. J'ai l'imagination.

 

Philippe LATGER / Août 2015

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Tout est présent

Publié le

La lumière n'est plus orange. Elle est grise. Comme de la cendre. Presque phosphorescente.
Sur le drap blanc qui fait ses plis et le dessin des ombres de ses plis, comme sur une surface lunaire.
J'y accroche mes doigts, cherchant un corps que je ne trouve pas, pour espérer trouver le sommeil.
Je sais d'où vient cette lumière. De l'extérieur de la pièce. De l'extérieur de l'immeuble.
De l'extérieur de l'atmosphère. Quand elle inonde la nuit. Quand elle inonde la chambre.
Elle vient fendre mon lit d'un rayon qui transforme les choses. Qui me connecte à toi.
Je me sens malheureux et je m'en émerveille. J'embrasse le paradoxe avec délectation.
Tu me manques et ce manque est aussi atroce que délicieux. Insupportable et magnifique à la fois.
J'essaie de m'en libérer lorsque je m'y attache. Ce manque qui est ce dernier lien avec toi.
Ce vide. Cette lumière. Diaphane. Qui sur moi me rappelle un " toute la vie " que j'ai pris au sérieux.
Toute la vie à me souvenir. Combien j'aimais embrasser ton corps et le contact de ta bouche.
Combien j'aimais user mes yeux à explorer les tiens. Captivé. L'émotion que c'était. De t'aimer.
Je me souviens. Je ne dors pas. Je me sens triste et je m'en réjouis. Parce que je suis vivant.
Que je suis de ce monde pour souffrir en silence. Que je suis là pour le sentir dans ma chair.
Et je sais le luxe que c'est d'éprouver tant de choses. Et la chance que j'ai de pouvoir en parler.
Ta bouche. Que je revois très bien sans avoir besoin de photos pour en sentir la forme.
L'effet de la pression de tes lèvres sur les miennes. Celui de nos langues qui aimaient correspondre.
Je peux fermer les yeux et sentir ton baiser. Le goût de ta peau. De ta salive. De mon plaisir.
Les grains de beauté dont je connais la place. Exacte. Gravée. A jamais. Tatouée dans mon cerveau.
Au fer rouge. Comme j'ai tes regards imprimés dans mon âme. Qui sondaient les miens avec voracité.
J'ai aimé voyagé en toi. M'y attarder. Par la force des yeux ou celle de mon sexe.
Ma queue n'allait jamais aussi loin et aussi profond que mes yeux pouvaient le faire.
Et je ne te pénétrais jamais aussi complètement que je pouvais le faire, sans même te toucher,
en te regardant me regarder te regarder me regarder te regarder me regarder te regarder.
C'était l'effet d'infini des miroirs face à face. Qui décuplaient l'espace et le temps.
Qui nous plongeaient l'un et l'autre dans l'immensité sans limites et dans l'éternité.
Mon amour. Nous nous aimions enfants sans même nous connaître.
J'ai aimé ce que tu étais bien avant la rencontre, avant même de savoir que tu étais de ce monde.
Je t'aimais depuis le jour de ma naissance jusqu'à ce que je te trouve.
Et je suis si heureux puisque je t'ai trouvé.
Te perdre aujourd'hui n'a plus grande importance. Parce qu'aujourd'hui je sais.
Je sais que tu existes. Je ne t'ai pas rêvé. Je t'attendais. C'est tout.
Ma main lisse le drap. J'en aime le contact. La texture et l'odeur de lessive.
Le soleil est entré. En pleine nuit. Sa lumière parvenue jusqu'à moi relayée par la lune.

Ce qui est arrivé m'a sonné. A influé sur ma journée entière. Foutue pour foutue...
J'ai accompli mes tâches en pilote automatique. N'avais plus de forces pour les mondanités.
J'ai expédié l'apparition qu'il fallait que je fasse avant de retrouver mon ami d'enfance.
Un verre de vin blanc place de la République. Enfin. Sur un crépuscule chaud et chatoyant.
Décidément, je n'aime pas le spleen, cette mélancolie pénible que l'on tient de nos actes manqués.
Je pouvais y trouver des ressources littéraires et bien des voluptés. Aujourd'hui, elle m'agace.
Je dois être trop vieux. Ce soir, c'est du gâchis. L'impression du gâchis. Le temps est trop précieux.
Les choses n'auraient pas dû se passer comme elles se sont passées. Je regarde mon téléphone.
Il ne s'allume pas. Ne vibre pas. Et mon vin est devenu amer et imbuvable. L'impression de gâchis.
J'écoute mon ami. Lui donne mes dernières forces. J'écoute et n'entends rien. Je suis encore ailleurs.
Je suis bien sur la place. Il y a le manège. Les terrasses. Du monde qui profite d'une belle soirée.
Et je suis à la fois au platane, aux galets de rivière qui pleurent à torrents du haut de mon église,
à la lumière orange où j'aurais dû te voir, téléphone à l'oreille, demander quelque chose
comme une permission, que je t'aurais donnée, ivre de joie et de désir, ou d'insouciance.
Je descends l'escalier pour t'ouvrir. Nous n'osons pas nous embrasser. Pas même amicalement.
Nous gardons nos distances. La distance physique. Puisque nous ne sommes plus amants.
Et que nous ne savons plus exactement ce que nous sommes l'un pour l'autre.
Je n'ai pas besoin de poser ma joue sur la tienne pour savoir ce que ta peau m'inspire.
Je n'ai pas besoin d'un contact, pas même de te serrer la main, pour connaître la réaction chimique.
L'érection prévisible. Cette attirance intacte. L'empreinte du plaisir. De notre intimité.
Ta chaleur. Ton odeur. Ta matière. Et ton goût. Que j'ai toujours en moi. La chair a sa mémoire.
Tu ne veux plus aimer et cela se respecte. Je ne veux rien provoquer que tu ne veuilles pas.
Et pourtant, à peine la porte fermée, c'est toi qui me plaques sur le mur et me dévores la bouche.
Tu ne viens pas pour rien. Tu as besoin de moi. Et je suis bouleversé de ce manque réciproque.
Quand j'ouvre les yeux, ici, en reprenant mon souffle, je ne vois pas les tiens mais l'horreur de ma ville.
Le théâtre municipal, à sa place. Mon ami, devant moi, qui me parle de choses que je ne comprends pas.
Je regarde mes mains. Finis mon verre de vin. Et accepte d'aller à Canet pour dîner sur la côte.
J'ai des souvenirs avec toi sur cette putain de place. Nous nous levons et tournons le dos à l'ensemble.
Allons-y. Impossible de changer tout ce qui est arrivé et il faut qu'on avance.
Mais ici, je le crains, dans cette petite ville, il n'y a rien qui ne me ramène pas à toi.
Sur la route, dans le ciel, elle est haute et énorme. Cette fois, elle est pleine. Pour de bon.
Nous quittons les feuillages de platanes stoïques et leurs Allées Maillol pour aller droit devant.
Mon ami au volant. Et moi, en passager, qui la vois, ironique, me narguer comme personne.
Elle est éblouissante. Rayonnante. Sûre d'elle. Plantée dans mes pupilles. Et toujours en plein cœur.
En roulant vers Canet c'est vers elle que l'on roule, quand elle trône bien sûr au-dessus de la mer.
Dans ce premier quartier où elle se lève à peine. Capable de m'ouvrir la poitrine et les veines.
Tourner le dos à l'image de nous deux, prenant un verre place de la République, c'était le premier soir,
ou à celle de toi qui voulait parader ou jouer avec le feu un jour de centre-ville où je n'étais pas seul,
et me voilà face à face avec toi, puisqu'où que je me tourne, je me tourne vers toi.
J'aurais voulu te fuir, tu m'aurais rattrapé. Pour me barrer la route et me clouer au sol.
Pleine lune en pleine gueule. Tout le long du chemin. Au milieu du pare-brise.
Et j'aime mon destin.


Où n'ai-je ici de souvenirs avec toi ?...
Place de la République ? Sur les Allées Maillol ?
J'en ai autant en somme place de la Méditerranée et même Rue de la Soif.
Un banc face à la mer où j'ai pu te rejoindre pour échanger trois mots.
Deux terrasses côte à côte où chacun prend son verre avec son confident.
Il y a autant de monde dans ce flot incessant de cagoles, de mojitos glacés et de testostérone.
L'empire du mauvais goût. Si l'on ne s'y bourre pas la gueule c'est qu'on y perd son temps.
J'y étais accompagné du même ami d'enfance. Et tu étais à côté pour me voir à distance.
Je brûlais, au supplice, de rentrer et t'attendre. C'était insoutenable. En plus d'être amusant.
J'y suis ce soir, mojito à la main, une clope dans l'autre, à me tenir debout,
dissimulant très bien l'impression détestable de ne pas être du tout là où je devrais être.
Si je suis beau ce soir, avec la bonne coupe, la bonne longueur de barbe, qui me flatte le mieux,
tu n'es pas sur les lieux, n'es pas là pour le voir, et ça ne rime à rien, et j'attends que ça passe.
Je regarde les gens sans aucun appétit. Je consulte Facebook. Je fais bonne figure.
Quand je piaffe de rentrer pour t'écrire, pouvoir être avec toi par ce lien qui existe.
Je sais que tu me lis. Que tu reviens me voir. Peu importe finalement que tu ne m'aimes plus.
Puisque tu m'aimes encore. Que je suis dans ta vie. Que tu es dans la mienne.
Je peux dire au revoir à l'été, à Canet, aux cagoles, si la fête est finie, très bien, bon débarras.
Il me tarde la suite. La prochaine occasion. Le portable qui sonne. La silhouette au platane.
Ce sourire à peine perceptible qui demande une permission. Quand tu sais que je t'aime.
Que je suis fou de toi. Depuis le premier jour. Que je le suis toujours. Que je ne suis qu'à toi.
Je descends l'escalier. Je viens t'ouvrir la porte. Tu entres dans le couloir.
Et dans ce lieu sordide qui empeste la poussière, tout mon corps se réveille à retrouver le tien.
Nous ne nous touchons pas. Nous ne sommes plus ensemble. Mais je retrouve tout.
A ta seule présence. A nos bras qui se frôlent. Et au son de ta voix.

Combien de temps, maintenant que j'ai raté le coche ?...
Quinze jours ? Trois semaines ?... Combien devrai-je attendre ?
Allongé sur le ventre j'explore les noirceurs d'une nuit qui commence.
Ma main s'ouvre vers l'oreiller où je veux ton visage. Je joue avec le drap. Les ombres et la lumière.
Une lumière grise qui balafre mon lit. La chambre est différente. Et je suis pathétique.
Comme un homme encore jeune pour être veuf, dans la force de l'âge, et encore amoureux,
trop sans doute pour pouvoir tourner la page, qui parle à l'invisible et embrasse le vide.
Je caresse tout ce que ma main rencontre et c'est ta chair qu'elle trouve ou qu'elle reconstitue.
Elle caresse ta cuisse. Elle caresse ta hanche. Elle gagne ton épaule. Se perd dans tes cheveux.
Au lieu de m'endormir je joue à l'insomnie, à penser que tu veilles, à l'instant où j'y pense,
et que tu penses à moi, à ce moment précis où je pense que tu y penses.
Je veux croire comme un gosse que nous sommes connectés, que c'est pour " toute la vie ",
que nous avons des super-pouvoirs, qu'on ne va pas mourir, qu'on s'aimera toujours,
que nous sommes l'un pour l'autre des êtres irremplaçables. Que tu viendras à mon enterrement.
Je m'enroule dans un matelas de cendre. Presque phosphorescente. Où je peux respirer.
Comme un gosse en prière je décide qu'on ne s'abandonnera jamais. Et que la lune peut m'exaucer.
Tu penses à moi au moment où je pense que tu y penses. L'illusion me rassure. Finit par me bercer.
Aimer comme je t'aime ne doit pas t'inquiéter... ça ne dérange rien, ça ne fait pas de bruit...
ça doit juste t'aider quand tu en as besoin, au milieu du silence, au milieu de la nuit,
quand tu voudras me lire, trouver ce que tu cherches, dans un mail ou ce texte,
quand les mots qui me viennent seront exactement ceux que tu espères voir,
que tu éprouveras l'urgence de lire quelque part que je suis fou de toi, que je ne t'oublie pas.
Aimer comme je t'aime ne te prend pas de temps, ne te prend pas de place,
te dit juste que tu peux avoir mes bras, ma bouche, mes mains, mon corps, mon sexe, à l'envi,
si cela doit te prendre, ou des choses plus chastes, comme mon amitié, puisque tout est présent.
J'écrase ma cigarette dans mon grand lit de cendres. Où l'automne peut venir se coucher.
Il n'y a pas de lunes pour rien. Tu me lis à l'instant et je suis exaucé.
Si je ne t'oublie pas, tu ne m'oublies pas non plus.

 

Philippe LATGER / Août 2015

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Une lune pour rien

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" Espèce de salope... Ainsi donc, je te bade, et toi, tu ne me dis rien... "
Elle était ronde. Pratiquement pleine. Je lui souris. Comme chaque fois que je la retrouve.
Elle brille. Dans son halo toujours aussi surréaliste. Et je pense à la personne à qui elle me connecte.
Je la regarde en étant sûr que cette personne pensera à moi en la voyant de son côté.
Mais vient le moment où je m'en détourne pour faire ce que j'ai à faire sans avoir eu le message.
Où était le signal que l'on pense percevoir lorsqu'on pense avoir de l'intuition ou un sixième sens ?
Le signal était technologique. Rien d'ésotérique. Et je n'ai rien senti. Je ne l'ai trouvé que le lendemain.


 

Philippe LATGER / Août 2015

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Merde à la fin

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Que tu aies de l'argent ne fait pas de toi une personne plus riche que moi.
Que tu aies un QI ne fait pas de toi une personne plus intelligente que moi.
Que tu aies un nom ne fait pas de toi une personne plus respectable que moi.
Que veux-tu prouver ? Faut-il manquer de confiance en soi...
Quand tu répètes sans cesse que la météo est meilleure chez toi que chez nous ?
Quand tu répètes que tu te levais tôt pour aller travailler et que tu n'as pas volé ton blé ?
Que veux-tu prouver et à qui ?
Avec des fringues de marques. Des bijoux. Ta culture générale.

Avec une voiture plus grosse que celle du commun des mortels.
Avec un CV. Des diplômes. Une belle femme. Une maison à la campagne.
C'est pour écraser les autres d'une réussite dont nous n'avons rien à foutre ?
Ou pour te rassurer toi-même sur les choix que tu as faits ?
Tu as fait les grandes écoles ? Good for you... Who cares ?
Tu as des enfants formidables ? Good for you... Who cares ?
Tu es allé en Egypte ? Aux States ? et à Cuba aussi ?... Good for you... Who cares ?
Tu n'as pas d'argent mais toi au moins, tu as été honnête ? Good for you... Who cares ?
Est-ce pour prouver ta valeur aux autres ou te convaincre tout seul que tu en as une ?
C'est épuisant. Franchement. Je me fous qu'il fasse plus beau chez toi que chez moi.
Je me fous que tu aies je ne sais pas combien de QI ou tant de salaire par an.
Je me fous de tes diplômes et de ta lignée, de tes amis, de tes ancêtres et de tes enfants.
Je me fous de tes origines, de ton éducation, de ton réseau, de tes bagnoles et de ta probité.
C'est pour impressionner qui ? Participer à quelle compétition ? A quel concours ?
Tous les hommes se valent. Et crèveront pareil. Merde à la fin.

 

Philippe LATGER / Août 2015

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Qui se prend pour juillet

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Qu'il est doux ce mois d'août qui se prend pour juillet.
Une place disponible dans une marée humaine. Pas de problèmes. Je prends.
Le sable dans le dos. Le ciel en pleine face. Le soleil dans mes paupières. Je prends.
J'ignore ce qui se trame autour de moi. Je suis occupé à autre chose. Ne rien faire.
Le maillot est un short court et léger d'un jaune vif que je remonte sur mes cuisses.
Je cuis. Offert à une chaleur qui peut être aussi bien érotique que maternelle, selon l'humeur,
suivant le parcours anarchique des pensées et des sensations qui peuvent me traverser.
Je suis à toi. De tout mon être. Sur une plage bondée de la Costa Brava. Et j'aime ça.
Y penser me fait aller et venir aussi confusément entre ces deux extrémités.
Penser à toi me fait aussi bien tendre le front pour recevoir un baiser chaste et protecteur,
qu'écarter les genoux et mes jambes pliées pour accueillir ta bouche.
Je suis seul au soleil et je suis avec toi. Qui peut me faire l'amour sans qu'on ne s'en offusque.
On n'y voit que du feu. Et c'est ce que j'embrasse. Ce bourbier aveuglant qui est bien plus que ça.
Qui est plus que le ciel. Qui est plus que l'été. Quand tes yeux apparaissent pile au milieu des miens.

La mer était splendide. Mais la piscine a ses qualités propres. Et d'autres voluptés.
La pinède a sa façon de m'ouvrir les naseaux, les bronches et toute ma poitrine.
J'ai retrouvé mon schiste et l'odeur singulière qu'il dégage quand il chauffe au soleil.
Comment décrire ce parfum minéral qui me remplit de joie dès qu'il me vient à l'âme ?
J'ai retrouvé tous mes tapis d'aiguilles et l'écorce des pins. La résine. Mes racines.
Et dans cette orgie de senteurs, de couleurs, de lumières, de matières et de températures
qui provoquent les sens, je peux rester sans voix au bonheur absolu que tu viens achever.
A tant de félicité je ne peux pas ne pas penser à toi. Tu es ce qui aboutit le chef-d'œuvre.
Et n'étant pas ici, je te convoque à ton insu, pour que mon bonheur soit complet.
Voilà. Il suffisait de penser à toi. Et tout devient parfait.

 

Philippe LATGER / Août 2015

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Qui est tu ?

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Je ne peux plus dire tu. Je ne peux plus l'écrire. Qui est tu ?...
Je ne me souviens plus.
La pluie fait couler la nuit sur mes vitres et je sais à peine qui je suis.
L'été est déjà fini. Je n'ai rien vu. Une journée de plage. Deux ou trois peut-être.
Mais si peu. Lorsque je me fous de la plage mais que je tiens à ma peau à l'eau et au soleil.
Je n'ai pas assez exposé ma peau à l'eau et au soleil. Le manque se fait sentir.
La piscine. Oui. Nager dans la piscine. C'est tout ce que je demande.
Le studio ici est une étuve. J'étouffe. Je dois ouvrir les fenêtres. Je manque d'air.
La lumière a changé. La chaleur a changé. C'est autre chose. Juillet est déjà loin.
J'ouvre mes fenêtres et torse nu, je cherche la pluie. C'est de l'eau. C'est toujours de l'eau.
De l'eau sur ma peau. Sur mes épaules. Sur mon front. Dans mes cheveux.
Je vis en ville. Et je suis pris au piège. Je n'ai ni le jardin, ni la piscine, ni la plage qu'il faudrait.
Je n'ai que ce petit balcon sur la rue pour aller chercher l'eau du ciel dans la nuit.
Et faute de brasses sous-marines, j'ouvre mes bras pour chercher les gouttes, une à une,
à mon garde-fou, pour reconstituer tout un bassin, goutte après goutte, la mer en perfusion.
Sur ce petit caillou qui tourne autour du soleil, il y a une atmosphère.
Et c'est une chance pour nous qui devons respirer.
Alors voilà. J'ouvre mes fenêtres. Et à pleins poumons je respire.
Une chose que je ne pourrais pas faire sur Pluton ou Neptune. Une chose que je peux faire ici.
A Perpignan. Et que je m'étonne de pouvoir faire sans toi. Que je ne suis pas sûr de connaître.
Toi que je ne suis plus très sûr d'avoir rencontré et aimé.
Je regarde la rue. Et je n'éprouve qu'une sensation de déjà-vu un peu confuse.
Ce n'est pas la rue Cyrano de Bergerac avec ses escaliers.
Ce n'est pas celle du Square Carpeaux avec ses pavés.
Ce n'est ni Paris, ni Barcelone.
Ai-je d'ailleurs vraiment vécu dans ces deux villes ?
Je vois le galet de rivière du parvis et de la façade d'une église gothique.
Un arbre. Qui pourrait bien être un platane. Et qui devrait me rappeler quelque chose.
J'ai la mémoire d'une chose. D'une chose qui est arrivée il y a cinq ans. 5 fois 365 jours.
Comme ces chiffres peuvent être abstraits. Vus d'ici. Vus de maintenant.
Mais qu'est-il arrivé que je n'aie pas inventé moi-même ?...
T'ai-je inventé aussi ?
Je tombe de fatigue.
Et il me faut dormir.

 

Philippe LATGER / Août 2015

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Les chorales du chaos

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Le tempo pour enfoncer mon talon dans le sol comme à coups de sabot,
je me cabre au piano dans une passe tauromachique.
La violence dans les veines. L'électricité. Toute la violence du monde.
La musique me manque. Celle que je fais. Celle que je ne fais plus. Celle que je rêve.
Qui vient me visiter la nuit. Me répéter que je passe à côté de ma vie.
Quand je ne suis rien de ce que l'on sait ni de ce que l'on croit.
Je plonge mes poings dans le clavier comme le boxeur dans son sac de sable.
Pour vomir la révolte qui me dévore à petit feu. Pour exorciser le mal d'être vivant.
Et le bonheur, intolérable, de l'être encore. Toujours. Debout. Face à mon punching ball.
Aux mélodies qui volètent, partent des enfers pour explorer le monde, il y a la rage,
celle du rythme, qui plaque ses accords, et fait trembler la terre.
Je tabasse le piano. Je lui défonce la gueule. Pour pousser le diable dans ses retranchements.
Et je hurle la messe pour appeler le boss. Que Dieu sorte s'expliquer s'il est un homme.
Je me fous des petites comptines de boîtes à musique, je veux les grandes orgues.
L'éruption volcanique. L'incendie et la cendre. Je veux les cors et les trombones.
Le naufrage de l'accouchement. L'accouchement de la mort. Les chorales du chaos.
Cette musique qu'on ne peut faire seul. Le rugissement de la foi et du désespoir.
L'urgence. La corde raide. Et mille marteaux pour en tester la résistance.
Défier l'équilibre. Exprimer sa colère. Le blues symphonique d'une marche funèbre.
Le feu. Un tonnerre de timbales. A notre incapacité chronique à être sage, à être patient...
Cette impuissance. A faire confiance. A être heureux.
Mes poignets dansent leur flamenco pour pratiquer leur magie noire.
La Salsa est tragique aux cuivres enfiévrés. Le vaudou. Le Veau d'or. Le vautour.
Aux flambeaux hystériques des hyménées païennes. Le chœur sacrificiel.
Qu'on arrache de sa propre poitrine et de ses propres mains.
Et à toute cette violence, c'est le silence. Qui retombe. Avec ses étincelles.
De braises et de flammèches. Les coulures de fumée dans la nuit.
Où je peux m'endormir. Sans attendre demain.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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