La question de Dieu ? Pour moi ce n'est pas celle de l'origine mais celle du sens.
Je peux vivre avec l'idée que notre monde n'a pas d'origine,
je peux vivre avec l'idée que ce que nous vivons n'a pas de point de départ,
qu'il n'y a pas de créateur et donc pas de création... who cares ?
En revanche, il serait plus compliqué pour moi de vivre avec l'idée que tout cela n'a pas de sens.
Pour moi, le désir de foi, le désir de croire, se porte sur cette question précise.
Il me semble avoir besoin de penser que tout ce que nous vivons ne peut pas ne pas avoir un sens.
Ainsi, la question de Dieu est assez secondaire au fond.
Je trouverais supportable de découvrir que notre monde n'a pas d'origine,
je trouverais insupportable de découvrir que notre monde est absurde.
Ensuite, j'en conviens, c'est physique. Pour qu'il y ait un sens, il faut qu'il y ait deux points.
Que ce soit dans l'espace. Que ce soit dans le temps. Le sens est un mouvement d'un point à un autre.
C'est valable pour le raisonnement. Mais cela induit-il fatalement qu'il faille une origine originelle ?
On voit bien que la théorie du Big Bang ne résout rien et qu'elle ne répond pas à nos questions.
Et si l'on va jusqu'à Dieu, on sait qu'à la question classique : " et Dieu ? Qui l'a créé ? "
on peut répondre que, précisément, Dieu est ce qui n'a pas de créateur. C'est le concept.
Un vrai dieu n'a pas de père. Un vrai dieu est l'origine. Justement.
Mais connaître l'origine du monde, pour peu qu'il y en ait une, peut-il apaiser mes angoisses ?
Est-ce que le fait de savoir si Dieu existe ou non, en tant que créateur du monde,
pourrait suffire à me rassurer, me rendre plus serein, et m'aider à être confiant ?
Pas vraiment. L'origine est le passé. Et l'objet de l'angoisse est dans ce qui arrive. Le futur.
On se fout un peu de ce que nous avons pu être avant la naissance si nous avons été quelque chose.
Ce qui est anxiogène est ce qui se passe au moment de mourir. Ce qui arrivera après.
Et si l'on pouvait prouver qu'une intelligence absolue ait pu concevoir et créer l'univers,
qu'il y ait une origine, et donc, que ce dieu existe, cela ne nous avancerait pas davantage.
En fait, c'est cela. Dieu pourrait exister que cela nous ferait une belle jambe.
Disons que si ce dieu n'est qu'un point de départ, un simple géniteur, la source s'il en faut une,
que ce dieu soit bon ou pas, bienveillant ou indifférent, cela ne répond pas à la question :
" que fait-on de nous quand nous mourons ? ", puisque c'est la seule qui nous préoccupe.
Pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons. Où passons-nous quand nous mourons ?
Ainsi, égoïstement, et c'est bien naturel ou humain, ce qui nous donnerait confiance
ne serait pas l'existence de Dieu mais l'existence de l'âme.
Certains semblent prêts à croire tranquillement que nous disparaissons purement et simplement.
Et ils semblent prêts à accepter intellectuellement ce verdict sans s'en émouvoir.
Pour ma part, cette idée me révolte. Je la trouve insupportable.
Non pas pour des raisons d'orgueil. D'amour-propre ni pour moi ni pour l'espèce humaine.
Mais parce que cela revient à dire que notre vie et la conscience de cette vie n'ont aucun sens.
Accepter l'idée que nous disparaîtrons tout-à-fait en mourant est accepter l'idée de l'absurde.
C'est accepter l'idée que notre existence ne sert à rien. Puisque même les héritiers disparaissent.
Et leurs enfants à leur tour. Et le monde ne serait que ce segment visible des vivants, de l'instant,
ce présent, où nous passerions en mourant le relais à d'autres vivants, et il n'existerait que cela.
Il faut peut-être s'entendre sur ce que veut dire disparaître.
Mais pouvons-nous le faire sans savoir ce que veut dire mourir ?
Une chose me rassure et me donne confiance. Puisque c'est de foi que nous discutons ici.
C'est cette vérité scientifique à laquelle je m'accroche et à laquelle je reviens souvent dans mes textes.
Enoncée par ce cher Lavoisier que j'embrasse, bien que mort depuis longtemps aujourd'hui.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Il n'y a ni mégalomanie ni outrecuidance particulière dans l'angoisse qui nous anime.
Il ne s'agit pas de savoir si nous serons oubliés ou non, remplacés ou non,
quand nous sommes capables d'humilité et de comprendre sans en prendre ombrage qu'en effet
nous sommes tous remplaçables, que nous ne sommes ni essentiels ni indispensables.
L'idée-même de laisser une trace est dérisoire, plutôt ridicule en plus d'être présomptueuse,
puisque même dans le cas où nous en laisserions une, nous n'en jouirions pas nous-mêmes.
Picasso se fout d'avoir été Picasso à l'heure où je l'écris, et cela fait une belle jambe à Mozart
que l'on puisse encore écouter son œuvre et parler de lui aujourd'hui.
Ce qui nous anime est beaucoup plus intime, direct, personnel et immédiat.
La peur de mourir. Qui doit avoir un sens elle aussi. Une peur instinctive.
Ce qui nous anime, ce n'est pas la trace ou le souvenir que nous laisserons derrière nous,
ce n'est même pas la peur de disparaître, c'est la peur de perdre ce que nous aimons.
Ce mécanisme naturel est une échéance programmée. Nous savons que nous y passerons.
Nous savons tous que nous allons mourir. C'est une échéance vertigineuse pour nous tous.
Puisque nous savons tous qu'elle est catégoriquement aussi imparable qu'irréversible.
Ce que l'on se raconte collectivement pour se donner confiance, à force de raisonnements,
avec ou sans Dieu, ce que l'on se raconte pour se convaincre, ne peut parvenir à nous aider.
Et le rationalisme, la pensée scientifique, agnostique ou athée, sont aussi impuissants que la religion,
lorsque tous les discours ne sont que des hypothèses cherchant à nous persuader que tout va bien,
que tout est sous contrôle, que tout s'explique et que tout cela a certainement un sens.
Les croyants et les athées ont ce point commun. Avec ou sans Dieu, ils ont besoin de sens.
Besoin de croire et penser qu'il y en a un et qu'au-delà de la réalité il y a donc une vérité.
Bien sûr. Le Christianisme. Voici une religion qui nous éclaire.
Ce n'est pas la révélation d'un dieu unique dont Jésus aurait été le fils qui a garanti son succès,
c'est le fait que Jésus ait pu ressusciter. C'est la Résurrection. La promesse d'une vie après la mort.
Le père est ici un point de détail. L'origine, donc, nous le disions, importe peu.
Jugement dernier. Vie éternelle. Whatever. Avons-nous une âme ? Et est-ce qu'elle nous survit ?
Pas tant pour vivre éternellement que pour avoir une chance de retrouver les êtres chers.
Et si ce n'est pas une âme, pourquoi alors avoir une conscience ? Quand c'est elle qui trouble le jeu.
La conscience n'est que cela. La conscience de la mort. Pourquoi en être doté ? Dans quel but ?
Si c'est pour qu'on éteigne la lumière en sortant. OFF. Fini. Basta. Le néant. Que dalle. Pfuit.
Pour le seul avantage de l'instinct de survie au nom de l'intérêt général et supérieur de l'espèce ?
L'instinct de préservation pour s'assurer simplement le temps de la reproduction ?
La seule conscience de la vie ne suffit-elle pas à garantir les conditions de perpétuation de l'espèce ?
Les animaux ont-ils conscience de la mort ? A quoi sert au juste cette conscience de la mort ?
Quand il nous est impossible de savoir ce que c'est.
La maxime de Lavoisier sait me rassurer, me donne de bonnes raisons d'être plus confiant,
en rationalisant ce qui était une intuition, individuelle et collective, vieille comme l'humanité.
Une autre observation est aussi capable de me rassurer sur les questions qui nous habitent,
sans y répondre non plus, mais en nous donnant des gages de bienveillance.
Nous avons un champ de vision limité. Nos yeux ne nous permettent pas de voir, à 360°,
ce qui se passe derrière notre tête. En tendant les bras, à gauche et à droite, nous voyons bien,
en remuant nos doigts, que nous n'avons même pas un angle de 180° pour appréhender le monde.
Nous savons par expérience, nous le vérifions parce que nous ne sommes pas seuls,
et par nous-mêmes quand nous sommes capables de nous mouvoir,
que ce n'est pas parce que nous ne voyons pas les choses qu'elles n'existent pas.
Je sais que tout ce qu'il y a derrière moi existe. Le mur de la pièce. Ce qu'il y a entre ce mur et moi.
Et je sais que ce n'est pas parce que ce n'est pas dans mon champ de vision que ça n'existe pas.
Ce champ, entre deux points donnés, à gauche et à droite, constituent un segment de perception.
Comme nos propres vies. Un segment entre deux bornes. La naissance et la mort.
Et, ici aussi, comme notre champ de vision, c'est un champ limité, qui me permet d'imaginer que
là encore, ce n'est pas parce que je suis incapable de voir ce qu'il y a avant et après,
que ce qu'il y a avant et après n'existe pas.
Ce qui me rassure à propos de notre devoir de mourir est donc le " tout se transforme " de Lavoisier,
mais aussi le fait que nous ne nous rappelons pas du moment de notre naissance.
Si ce qui est vrai pour la vision dans l'espace est vrai pour la vision dans le temps,
si notre mémoire elle-même a ses propres limites, on peut imaginer que les choses sont bien faites.
Il n'est pas exclu qu'il y ait des choses au-delà des deux bornes, des choses avant la naissance,
des choses après la mort, la vie n'étant finalement que le champ de vision dont nous disposons.
Je l'ai écrit ailleurs, sortir de la vie ne peut pas être plus violent qu'y entrer.
On voit déjà qu'il y a un sas dans le ventre de la mère où nous sommes déjà dans la vie,
un sas de 9 mois, où nous y sommes sans y être encore, et nous n'avons aucun souvenir
ni de la gestation, ni de l'accouchement, ni même des premières années de notre existence.
Pourquoi sommes-nous configurés pour que notre mémoire ne garde rien de cette période ?
La mémoire est telle que nos premiers souvenirs remontent au plus loin à nos trois ans en moyenne,
allant rarement au-delà. Pourquoi sommes-nous incapables d'imprimer des souvenirs antérieurs ?
On me répondra que le cerveau se configure alors que les os du crâne ne sont pas encore soudés,
qu'il y a une évolution physiologique, morphologique qui continue hors du ventre de la mère,
qu'au niveau neurologique, des choses se mettent en place jusqu'à pouvoir acquérir le langage, etc...
Mais ce n'est pas ma question. Je ne demande pas comment c'est possible, je demande pourquoi ?
Dans quel but ? A quelles fins ? Et donc, quelles que soient les réponses, je suis assez heureux
de ne pas avoir gardé de souvenirs de ce moment où l'on m'a extirpé du ventre de ma mère.
Et je soutiens, en bon Pangloss, que les choses sont bien faites sur ce point,
lorsque ce que vit l'enfant à cet instant précis, passant d'un milieu liquide à un milieu aérien,
doit être d'une rare violence, devant ouvrir ses poumons à un nouvel élément,
un environnement inconnu jusqu'alors, qui n'aurait d'égale que celle de la noyade pour nous.
Ce processus que je prends pour une délicate attention, même s'il n'y a pas d'intention,
me permet d'imaginer que les choses sont probablement aussi bien faites pour notre sortie.
Même si aucune intelligence n'a cherché à assurer notre confort dans l'expérience de la vie,
même si aucune bonne âme n'a veillé à ne pas trop nous malmener dans cette histoire,
le résultat est là, nous n'avons pas le souvenir du choc de notre naissance,
même s'il existe, même s'il est retenu dans notre subconscient, et ce phénomène troublant
m'autorise intellectuellement à penser que notre sortie peut être aussi douce que notre entrée,
quelle que soit l'intensité de la violence de l'une et de l'autre.
Je soupçonne la sénilité d'être cette même ouate permettant d'appréhender la sortie sereinement,
une même bienveillance de la nature, du même ordre que cette amnésie de la naissance.
Un fléchissement de la conscience pour préparer le passage, nous permettant de supporter l'idée,
de vivre la fin sans la conscience de la vivre, ou de l'aborder tranquillement sans panique.
Et je ne sais pas plus que vous si Dieu est pour quelque chose dans tout ça.
Quand je pense qu'il est plus utile à l'organisation d'une société qu'à expliquer le sens de nos vies.
Il existe de fait. Ne serait-ce que comme concept.
Comme l'amour ou le bonheur, peu importe que l'objet existe réellement ou non,
peu importe si c'est la seule construction des hommes, si c'est une vision de l'esprit.
Il est manifeste que l'être humain est cet animal qui a toujours eu besoin du divin,
tant pour sa construction individuelle que collective. Quoi que nous en pensions.
Quand ce concept a pu nous inspirer, partout, autant le meilleur que le pire.
Ce que j'observe est que sa dimension originelle de créateur du monde et de l'univers,
est aussi impuissante à expliquer la condition humaine qu'à nous rassurer sur notre sort.
Et que l'on peut trouver ailleurs des raisons de faire confiance à la vie, à l'organisation des choses,
lorsqu'on peut jouir aussi bien de sa propre existence sans connaître ses propres géniteurs.
Si Dieu est un mystère, l'Homme en est un autre. Quand nous en sommes un pour nous-mêmes.
Et que nous avons, malgré nos limites physiques et intellectuelles de perception du monde,
la liberté du libre arbitre, la liberté d'interprétation des choses et celle de l'imagination.
Philippe LATGER / Septembre 2015