Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Ta voix me parle

Publié le

Ta voix me parle.
Elle me fait de l'effet.
Dans mon oreille. Dans ma gorge. Dans ma poitrine. Elle me pénètre. Elle s'installe.
Elle se répand comme chez elle. Je sais qu'elle l'est. La reconnais. Je suis troublé.
Ta voix. Qui pourrait être la mienne. Sombre. Profonde. Grave. Et solaire à la fois.
Dans ma bouche. Dans mes poumons. Dans mon ventre. Elle me dévore. Me reconstruit.
Je suis ému. Emerveillé. Ou consolé. J'en connais toutes les nuances. Les inflexions.
La vie d'avant réapparaît. Dans ma poitrine. Dans mon oreille. Mon téléphone.
Dieu seul sait ce qu'il s'est passé.
Ta voix me parle.
J'en suis touché. Et bouleversé. Comme s'il ne s'était rien passé. Pas même le temps.
J'en retrouve la caresse. Sensuelle. Ténébreuse. Et tout revient dans sa lumière primitive.
Comme l'alcoolique abstinent que je suis lorsqu'il respire un verre de whisky. Je me souviens.
Tout me revient.
Ta bouche et ton regard. L'épaisseur de tes mains. La sensation du toucher. De la peau sur la mienne.
Les étreintes sur le pas de la porte. L'odeur de tes cheveux. Quelques grains de beauté.
Et je ne l'écris pas ni pour te gêner ni pour t'embarrasser. Je n'ai que le meilleur.
C'est ce qui est revenu. A la voix dans l'oreille qui a tout réveillé. Je n'ai que le meilleur de nous.
C'est ce que j'ai gardé.
Je la reconnaîtrais dans la clameur d'une foule. Cette voix dans la nuit. Sortie des profondeurs.
J'en ai la chair de poule. La mémoire du plaisir. L'empreinte de l'ivresse. Celle de mon bonheur.
Puisque j'ai été heureux. Avec toi. Pour une fois. En amour. Comme je ne l'ai jamais été.
Ni avant. Ni après. Et je ne l'écris pas ni pour te gêner ni pour t'embarrasser.
Personne ne t'a remplacé.
Ta voix me parle. Et je t'entends.

Je t'entends me dire des choses. A moi. Qui te disais des choses. Tellement de choses.
Il y a longtemps. Combien de temps. Qu'avons
-nous fait de tout ce temps ?
Tu me parles. Et je t'écoute. Et la lumière entre les gouttes, qui était orange, s'est rallumée.
C'était ma lampe de chevet. A mon bureau où tu venais. Cette lumière de la rue.
Qui nous couvrait de ses promesses, enveloppait nos corps perdus. Qui se trouvaient
.
Rien oublié. Ma peau n'avait rien oublié. Ni ma poitrine. Ni ma gorge. Ni mon oreille.
A cette voix que je retrouve. Me fait l'effet qu'elle m'avait fait. A la toute première écoute.
C'est elle qui m'avait convaincu, avant
-même de te rencontrer, que j'étais mort, que j'étais fait.
C'était là, le coup de foudre. Avant la cabine téléphonique. Avant la Place Molière.
Ta voix m'avait piégé. Ouvert tout le sol sous mes pieds. Et j'ai redouté de te voir.

Je retrouve ta voix et son pouvoir.
Celui qu'elle a sur moi. Quand elle me parle. Directement. Intensément.
Au plus profond de ma nature, de ma texture, de mon histoire.
Le timbre auquel je réagis. Physiquement. Sexuellement. A m'en enflammer l'épiderme.
Je suis fait de désirs et de sperme. De fanatisme pour l'absolu. Auquel nous croyions tous les deux.
D'amour pour l'exclusivité. Et la confiance. La passion et l'éternité. A mon alliance.
Je revois tout de cette vie. Distinctement. La distance d'un an dans les jambes.
Et m'étonne qu'elle ait pu exister. Que cet amour fou ait été. Miraculeux. Pur et puissant.
Je ne devrais pas écrire ici ce que je suis en train d
e t'écrire.
Tu pourrais le lire. T'en inquiéter. Mais ça n'engage personne. La gratuité.
C'est mon besoin de m'exprimer. Dire quelque part ce que ça fait. La résurgence.
Elle fait du bien. Elle est splendide. Eblouissante. Même si cela semble me dire
que je n'ai pas cessé de t'aimer.
A tout ce bien que ça réveille. A cet érotisme confus. Qui se délie dans mes oreilles.
Cette attirance sans pareille. Qui n'était pas cachée bien loin. Que j'ai gardée à fleur de peau.
Elle articule quelques mots. Elle vibre dans mon œsophage. Et joue de mes cordes vocales.
Comme un écho. Qui lui répond. Qui se retourne. Ricoche dans la cage thoracique.
Pour revenir au bord des lèvres. Et je suis beau. Je suis unique. Comme tu me permettais de l'être.
Et c'est le bien que tu m'as fait qui me revient, qui me détend, qui me masse les épaules,

embrasse l'homme que je suis, à cet instant, celui d'avant et d'à présent.

Ta voix me parle.
Elle me fait de l'effet.
Bœuf.
Et je revois l'appartement que je ne voyais plus vraiment.
Il se reconstitue sous mes yeux. Avec ses ombres et ses secrets. Si bien gardés.
La morsure de ta bouche. Les regards qui ne se quittaient plus. Dans le silence.
La minuterie. Mon impatience. Tes phalanges contre ma porte. L'état d'urgence.
Je t'ouvrais. Tu entrais. Dans ma vie. D'où tu n'es jamais sorti.
J'ai voyagé. Et j'ai vécu. Retrouvé des choses de l'existence d'avant toi.
Repris certaines choses en main. Et je ne saurais dire combien de temps cela m'a pris.
Je suis à tant de mois de moi, que j'avais laissé dans ta voix, et que je retrouve à sa place.
Comme cette bague à mon doigt. Sans nostalgie. Et sans regrets. Le face à face.
Je ne veux pas t'embarrasser. Il y a de l'eau qui a coulé. Après les larmes.
J'avais foncé tête baissée dans le travail et les projets. Repris les armes.
Je me suis fait accompagner. J'ai réussi à m'entourer. Mais, je le sais. L'ai toujours su.
L'amour de ma vie, c'est un fait, que j'ai caché au monde entier, et qui s'est tu,
était toujours dans l'énergie que je déploie, qui me grandit, de toute sa force inépuisable.
Cet élan m'a poussé ailleurs, mais je sais d'où vient le vent qui avait regonflé mes voiles.
Mon amour. Qui m'avait relevé. Rendu confiance en moi. Pas à pas. Jusqu'à redevenir moi-même.
L'amour qui m'a tenu debout. Qui continue à me porter comme lumière d'étoile éteinte.
Si j'ai prétendu le quitter, je sais ne l'avoir jamais fait. J'en suis l'empreinte.
Elle s'ouvre à moi au téléphone. Elle se révèle. Et j'en frissonne.
C'était là. Dans l'oreille. Sous ma peau. Dans mon sexe et mon cerveau.
Et je comprends à cet instant les choses que je me suis interdites depuis un an,
à tous les sanctuaires de nous, des territoires, qui étaient couverts et inviolables.
J'ai protégé. Sauvegardé. Sauver le meilleur de nous-mêmes. De notre histoire.
J'en ai gardé la pureté. Que j'entends vivre et me remercier.
Ta voix me parle.

 

Philippe LATGER / Janvier 2016

Voir les commentaires

Leçon de fédéralisme

Publié le

Et quel qu'il soit, ce n'est pas le groupe qui te fait exister, c'est toi qui fais exister le groupe.

 

Philippe LATGER / Janvier 2016

Voir les commentaires

Sans relâche

Publié le

Ce qu'il faut de sacrifices pour réussir quelque chose.
Notre liberté est là. Elle est immense. Aux choix que nous faisons.
Elle est immense et d'autant plus superbe qu'il faut précisément accepter son prix,
celui des décisions que nous prenons nous-mêmes.
J'ai sacrifié au projet qui me tient. J'ai sacrifié au projet que je concrétise.
Un ami peut-être. Quand je lui avais pourtant tendu la main pour qu'il embarque avec moi.
Il n'est pas monté à bord et la barque est partie. Ce fut son choix. Ce fut sa seule décision.
La mienne a été de rester à bord de la barque et de ne pas le rejoindre sur le rivage.
Pour une fois dans ma vie, je n'ai pas succombé au chantage affectif.
Le projet était trop important à mes yeux. Quand il me dépasse. Qu'il est plus important que moi.
Et si je pouvais accepter des échecs sur une carrière personnelle, je ne pouvais accepter celui-ci.
La barque devait prendre le large. Il faut bien commencer les choses pour qu'elles se réalisent.
Un ami sans doute. Et pas des moindres. Mon écriture aussi. Et avec elle l'amour de ma vie.
Cette écriture qui est ma colonne vertébrale. Que je délaisse. Que j'ai abandonnée.
Mes efforts pour garder le contact sont pathétiques. La qualité baisse. Autant que la quantité.
La fougue m'a quitté. Déplacée. Investie sur autre chose. Sur ma ville. Et ce projet pour elle.
Je n'écris plus. Pas parce que je n'ai plus le temps, mais parce que je n'en donne plus à ma plume.
Qui s'épuise. N'a plus rien à dire. N'écrit plus que des mails pour convaincre des partenaires.
Proposer des rendez-vous ou décliner des invitations. L'auteur transformé en secrétaire.
Ecrire me manque. Douloureusement. Mais il y a un temps pour tout.
J'ai donné tout ce que j'avais dans le ventre pendant quelques années sur Casa Latger.
C'était un exercice merveilleux. Dans le confort de la nuit et de la confidentialité.
Quelques fidèles suffisaient à m'encourager. Et puis lui, l'objet de mon délire amoureux...
Tout ce qu'il m'a inspiré sans en avoir conscience, sans qu'il n'ait rien à faire.
C'était fantastique. Comme je pouvais sortir de moi le meilleur de moi-même. Et le pire aussi.
J'ai dû sacrifier l'écriture. Qui était mon dernier lien avec lui.

Peut-on se rendre compte vraiment du moment où les choses changent ?
Peut-on sentir en soi ce moment où nous prenons une décision pour nous-mêmes ?
Les effets de ce choix, ses conséquences, viennent nous rappeler que nous l'avons fait.
Je ne vois plus les enfants de l'ami qui n'a pas embarqué. Et je m'en étonne parfois.
Si j'avais plongé pour nager jusqu'au rivage et les rejoindre, je les verrais toujours.
Mon choix fut différent. Et je dois l'assumer. En assumer les conséquences.
Je ne vois plus l'amour de ma vie. Si j'avais continué à écrire la suite de notre histoire,
en privé comme ici, sur La Suite, j'aurais continué à le convaincre de mon amour pour lui.
Les textes qui ne le concernaient pas ne l'intéressaient pas. Il aimait ma façon de l'aimer.
Et je sais, depuis toujours, pour cette raison précise, qu'il ne m'aimait pas moi-même.
Moi qu'il ne connaissait pas. Qu'il ne connaissait autrement que par mon écriture.
Qu'il ne connaissait que par ce que je lui écrivais sur Casa Latger ou en privé.
Il était amoureux de l'histoire d'amour que je lui racontais et que j'aimais moi-même.
Nous n'étions pas amoureux l'un de l'autre,
nous étions l'un et l'autre amoureux de notre histoire d'amour.
En sacrifiant mon écriture, je sacrifiai notre histoire. La privant d'oxygène.
Quand lui, de son côté, n'avait aucun moyen de l'entretenir ou d'en inventer la suite.
Il pensera peut-être, s'il parcourt ce texte un jour, que c'est mon seul point de vue.
Sauf qu'au-delà de mon point de vue, personne n'a le sien, et que, pratiquement,
cela se vérifie dans le concret de la réalité quotidienne, le sacrifice de mon écriture
a sacrifié notre histoire d'un même geste, de façon mécanique, et facile à comprendre
.

Parfois, je suis fatigué d'être seul à y croire.
Parfois, je m'en veux d'être incapable de convaincre davantage.
Je suis impitoyable avec moi-même, quand je suis ulcéré de me trouver impuissant,
de ne pas avoir l'intelligence qu'il faut pour mobiliser et fédérer, recruter et déléguer.
Je suis en colère après moi de ne pas avoir ce talent de montrer l'intérêt de l'engagement,
de démontrer que l'intérêt particulier et l'intérêt général sont les mêmes. Et je suis seul.
Et je suis seul responsable, lorsque c'est la conséquence de mes agissements.
Une petite équipe m'a fait confiance. Et cette équipe a ma reconnaissance éternelle.
Mais cette équipe a souffert et sort disloquée, quand je n'ai pas su la maintenir unie.
Ce qu'il faut essuyer de violences pour réussir quelque chose. Ce qu'il faut de sacrifices.
Quand la sélection naturelle fait son job, et qu'elle n'a pas toujours le sens de la justice.
Finalement, nous retrouvons partout la même dichotomie qu'en politique et en philosophie.
Jusque dans l'éducation de nos enfants. Faut-il laisser faire les choses ou non.
Faut-il composer avec l'ordre naturel ou se battre. Faut-il accepter la loi de la nature ou non.
En bon centriste, j'ai le défaut d'être convaincu des deux. Qu'il faut faire les deux.
D'accord avec Voltaire et Rousseau. De droite et de gauche. Je suis les deux.
J'accepte l'ordre des choses et je ne l'accepte pas. Et je conviens que cela me complique la vie.
Et finalement, c'est ce combat intérieur qui m'épuise lorsque je ne parviens plus à l'équilibre.
Un équilibre possible. Pourtant. Lors de rares états de grâce. Qui sont autant de victoires.
Et c'est parce que je le sais possible que je suis d'autant plus en colère.
Je dois retrouver la foi chaque jour. Retrouver la même conviction. Intacte. Sans tricher.
Pouvoir expliquer, encore et encore, repartir du début, repartir de zéro, avec la même énergie,
présenter les choses avec la même fraîcheur, en croyant toujours aussi fort à mes arguments.
Comme vous tous. Tous les jours. Je dois me battre contre mes doutes et mes découragements.
Je dois retrouver mon vrai sourire, quand celui que j'affiche est éteint et ne trompe personne.
Je ne peux pas faire semblant d'y croire. Je dois y croire.
Et croire, comme aimer, est, plus qu'une décision que l'on prend,
un travail quotidien. Sans relâche.

J'ai quitté autant qu'on m'a quitté. J'ai abandonné autant qu'on m'a abandonné.
C'est la vie. On apprend à perdre. Tous les jours. On apprend à se séparer des choses.
Avec une mère qui meurt d'un cancer. Avec une amie qui se suicide.
Avec un ami qui ne vous suit pas. Avec un amour qui ne vous aime plus.
La décision vous revient ensuite de donner un sens ou non à ce qui arrive.
La décision vous revient d'en faire une force ou de vous laisser abattre.
La liberté est là. Nous avons la liberté d'interpréter ce qui nous est imposé.
Nous avons le choix du sens à donner aux choix que nous n'avons pas faits.
Quand nous avons un instinct de survie à écouter, un corps à écouter, qui savent pour nous,
quand nous ne savons plus, qui savent nous dire à l'oreille ce que notre raison ne comprend plus.
La bonne décision à prendre. Nous l'avons toujours en nous. Encore faut-il savoir la trouver.
Encore faut-il vouloir l'entendre. Et admettre que nous avons un intérêt propre à défendre.
Même si cela n'est pas politiquement correct. Même si cela paraît inavouable ou égoïste.
Nous avons tous notre propre paresse, nos propres faiblesses, nos propres peurs.
Nous pouvons composer nos solutions en les regardant en face. Et même nous en arranger.
Quand nous avons les moyens de contourner les obstacles, et même d'en faire des leviers.
Nos propres défaillances sont comme les défaillances extérieures autant de problèmes
que nous avons le pouvoir de transformer puisque notre intelligence nous le permet.
Nous avons même le pouvoir de conserver ce que nous avons perdu.
La mémoire sert à ça. Et c'est encore un travail à faire. Une autre liberté.
Se construire. Se reconstruire. Réinventer sa vie. Vivre avec les morts. Grandir avec eux.

Aimer vieillir. Aimer changer. Sans relâche. Lorsqu'on choisit ce que l'on veut garder.
Et que rien de ce que l'on veut garder ne vous quitte.

 

Philippe LATGER / Octobre 2015

Voir les commentaires

Plus au soir qu'au matin

Publié le

Sans avoir eu le temps de m'en apercevoir,
mes cheveux sont autant, mais plutôt gris que noir.
Sais-je si je connais ce gars qui veut séduire
sur la photo fanée d'un permis de conduire.
Par ce corps aimanté par la foudre et le cuivre,
l'homme que j'ai été, je ne peux plus le suivre.
Si je l'avais prévu, ça fait un mal de chien.
Je l'ai perdu de vue en l'espace d'un rien.
On s'échappe à soi-même, de la vague à l'écume.
Le chemin que l'on sème, du nuage à la brume,
c'est ce que l'on retient, ce que l'on se promet,
ce qui nous appartient et ne se perd jamais.

Sans avoir eu le temps de m'en apercevoir,
un nouvel habitant a squatté mon miroir.
On se trouve nez à nez, il est plus vieux que moi.
Au pare-brise étonné, sous la peau de chamois,
il y a tant de reflets qui prennent trop de place,
qu'on balaie d'un soufflet ou d'un coup d'essuie-glace.
Je n'ai pas vu le temps ni pris le temps d'aimer
ce qu'on est à l'instant avant de s'abîmer.
Si la fougue est intacte, si je n'ai rien haï,
les autres en prennent acte mais mon corps me trahit.
Ce ne sont pas mes mains et ce n'est plus ma peau,
qui maudissent demain, vomissent le repos.

Sans avoir eu le temps de m'en apercevoir,
c'est un moi mais mutant qui a squatté mon miroir.
Je n'ai plus aucun trait ni une ressemblance
avec l'homme au portrait d'un shooting en balance
qui a eu lieu au balcon de ma lumière orange,
aussi fier, aussi con, qu'aux bonheurs qui dérangent,
quand j'étais amoureux, insouciant, en confiance,
volant des jours heureux, léguant tout à la science
d'un seul être adoré, que j'aimais tant attendre,
cet amour qui n'aurait pas dû finir en cendres.
C'est l'espoir qui s'éteint, se vide de mes forces,
plus au soir qu'au matin et la mort qui s'amorce.

 

Philippe LATGER / Octobre 2015

Voir les commentaires

Moralité

Publié le

A se branler beaucoup, on ne baise pas souvent.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires

voilà voilà

Publié le

C'est le chat. Sous mon bras. A mon flanc. Contre moi. Sur mon ventre.
J'adapte ma respiration à la sienne. Comme avec l'enfant que l'on veut endormir.
Puis c'est à moi de prendre les commandes. De ralentir le rythme. Espacer les inspirations.
Allonger les expirations. Pour l'accompagner dans un sommeil encore plus profond.
Ma main dans les cheveux. Ouverte pour protéger la boîte crânienne. Puissamment.
La chaleur humaine. Un partage de chaleur humaine. Animal. Qui n'a rien de sexuel.
C'est l'approche de l'automne. C'est l'approche de l'hiver. Et c'est doux. Et c'est calme.
Les lumières tamisées du salon. Haut de plafond. Où l'ombre s'amuse à grimper sur les murs.
Un repas copieux. Et je fume ma cigarette dans le canapé. Perdu dans mes pensées.
Entre Perpignan et Barcelone. Entre Moscou et Shanghai. Et Paris qui me manque.
Quand à l'été qui me fuit, il faut des perspectives pour survivre à l'hiver.
Elle est là, contre moi, son bras en travers de mon torse, à dormir et rêver.
Cette chance que j'ai. Cette chance que je prends. D'être aimé et vivant.
Elle m'aime. Depuis longtemps. Elle m'aime tendrement. Elle m'aime passionnément.
Et j'en suis touché. Emu. Troublé. Quand j'aime soudain avoir cette impression étrange.
Inattendue. De vivre normalement. Pour la première fois de ma vie peut-être.
Sa tête sur mon épaule. Sa tête lourde. Endormie. La bouche près de ma barbe.
La mienne est occupée à fumer, ignorant des images de télévision qui ne m'intéressent pas.
Il y a des gestes simples. Des gestes enfin possibles. Simples et beaux. Bouleversants.
Je suis un homme. A 42 ans. Qui écrase sa cigarette dans le cendrier. Heureux.
Cette année, c'est la Chine.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires

Ce que j'ai cru. Ce que j'écris.

Publié le

Le ciel se couvre. Puis il s'ouvre. Un chemin dans les nuages.
Et c'est bon quand ça se trouve. Qu'on le découvre.
La lumière passe. Au milieu des décombres. De l'orage. Des pièges et des ombrages.
C'est à l'ombre. Que l'on apprécie le soleil. Qui se gagne. La saignée. La percée.
Sans bouger. C'est lui qui vient. Qui vous cherche. Avec la chaleur pour compagne.
Je souris. Je connais. Et j'embarque. Seul peut-être. Le soleil. Que je suis. Sans hésiter.
Moins trompeur que la lune. Le soleil. C'est la source. L'origine. Ce n'est pas le reflet.
A sa force vitale, sa violence, je dois fermer les yeux. Je les ouvre. Je reviens.
Victorieux et complet.
C'est à moi. Que je reviens. Pour repartir. Redécouvrir. Aimer encore.
Plus fort. Encore plus fort. Toujours plus. Intensément. Complètement.
Les mirages évanouis. Le réveil. La route dans les nuages. L'avenir. Droit devant.
Sans rancune. Plus fort qu'avant. Déterminé. Je me relève et j'avance. En confiance.
Le soleil est plus franc que la lune. Elle est fourbe. Il est vrai. Plus puissant.
Il m'embrasse. Me pardonne. Mes erreurs et mes égarements. Mes éblouissements.
Le ciel s'ouvre. Mon cœur aussi. Avec mes yeux. Que je retrouve. Que je découvre.
Dans ce miroir où je comprends tout. Ce qu'on m'a fait. Ce que j'ai cru. Ce que j'écris.
Le temps que j'ai donné. Celui que j'ai perdu. Celui que j'ai gagné.
Le silence ne dit pas ce que je veux entendre. L'amour n'est pas muet. Ni absent.
Il fait ce qu'il faut. Ce qu'il veut. Il est libre. Egoïste et solaire. Bien présent.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires

En prendre acte

Publié le

On peut me préférer des rondouillards, des pas frais, des ringards abîmés,
que puis-je y faire ? que voulez-vous que j'y fasse ?
On peut me préférer des andouilles sans culture, sans intelligence et sans talent.
Les petites frappes. Les fausses gloires. Toutes les blanquettes de Limoux de la terre.
Je ne parle pas seulement de sexe et d'intimité amoureuse, je parle aussi de vie publique.
De ce que l'on fait et avec qui. En société. De la façon de le faire. Chacun sa came. Si je puis dire.
Il y a plusieurs mondes. Et tout le monde ne peut pas être du mien. Chacun est à sa place.
Il est vrai que les opposés s'attirent. C'est aussi vrai que le " qui se ressemble s'assemble. "
Et tout à coup, je comprends mieux. Tout s'explique.
J'ai toujours pris du plaisir à fréquenter plus cultivé que moi, plus intelligent, plus vif, plus créatif,
j'ai toujours aimé la compagnie des gens plus forts et plus brillants que moi, sans m'y complaire,
quand je n'ai jamais économisé mon temps avec quiconque, pas même avec les plus cons.
Et je ne me suis jamais permis des jugements de valeur sur les choix que font les gens,
et sur leurs situations, quand tout m'intéresse, quand parmi les gens qui ont partagé ma vie,
il y a aussi bien des vedettes du showbusiness que des petites mains et des salariés précaires,
quand je pense à un prestigieux comédien comme à l'employé d'une déchetterie par exemple.
Oui, j'ai eu des histoires avec des barmen, des journalistes, des coiffeurs, des médecins, des musiciens,
des professeurs, des infirmiers, des vendeurs de fringues, des écrivains, et même des danseurs.
Quelle importance ? Comme les chats, je ne me plais que là où se trouve l'activité cérébrale.
L'indigence me fait paniquer. Comme le noir complet. La vacuité. Terrifiante.
Qui me dégoûte physiquement autant qu'elle m'ennuie.
Soit. Il y a plus jeune que moi sur le marché. Plus sexy et plus drôle peut-être.
Même s'il faudrait vivre avec moi je suppose pour savoir exactement de quoi je suis capable.
Lorsque ce que je donne à voir dans mes textes, quels qu'ils soient, ne peut pas être tout à fait moi.
Le moi au quotidien. Au jour le jour. Qui suis plutôt joyeux et bon camarade par principe.
L'artiste ténébreux de la nuit n'est pas l'ami des fêtes et des célébrations. Bien sûr.

J'aime pouvoir tout éprouver avec la même personne.
J'aime philosopher et déconner. J'aime refaire le monde et faire le con. J'aime tout.
Sauf la malhonnêteté intellectuelle. Dans la réflexion comme dans les sentiments.
Et si je peux pardonner la bêtise, je ne pardonne pas la trahison.
J'ai le plus profond mépris pour qui abuse de la gentillesse des gens. Y compris de la mienne.
Je découvre cela tardivement. Coup sur coup. En peu d'années. Et c'est assez récent.
Et il n'y a pas de deuxième chance. Pas le temps. Plus le temps. Sans doute.
Je pourrais jouer aux grands seigneurs, en promettant que, plutôt qu'une réaction sanguine,
je pourrais simplement éprouver de l'indifférence, sauf que non, ça n'est pas le cas.
Moi qui n'étais pas de nature rancunière, avec l'âge, je découvre quelque chose en moi de nouveau :
je garde la rancune du temps qu'on m'a fait perdre. Pas une rancune amère à me pourrir la vie. Non.
Quand j'ai la chance d'être entouré de gens merveilleux que j'aime et qui m'aiment réellement.
Et il n'y a pas de trahisons assez basses pour gâcher mon plaisir et le bonheur qui est le mien.
Mais au moins, je suis fixé sur les gens, et je ne prends plus la peine ni le temps de les excuser.
J'étais plutôt du style à passer sur le passé. A oublier les vacheries. Un peu par paresse.
Par confort aussi. Puisque je n'aimais pas le conflit et préférais penser que tout le monde s'aimait.
Je parle ici bien sûr de mes relations personnelles. Quand je tenais à un quotidien festif et plaisant.
Mais quelques déceptions sont venues en peu de temps me bousculer sur mon terrain.
Ma loyauté, en amour ou en amitié, ne vaut pas plus que la loyauté des autres,
mais elle ne vaut pas moins, sauf pour certains semble-t'il qui peuvent donc faire sans.
Que puis-je y faire ? En prendre acte.
Ce que je fais.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires

Et Dieu dans tout ça

Publié le

La question de Dieu ? Pour moi ce n'est pas celle de l'origine mais celle du sens.
Je peux vivre avec l'idée que notre monde n'a pas d'origine,
je peux vivre avec l'idée que ce que nous vivons n'a pas de point de départ,
qu'il n'y a pas de créateur et donc pas de création... who cares ?
En revanche, il serait plus compliqué pour moi de vivre avec l'idée que tout cela n'a pas de sens.
Pour moi, le désir de foi, le désir de croire, se porte sur cette question précise.
Il me semble avoir besoin de penser que tout ce que nous vivons ne peut pas ne pas avoir un sens.
Ainsi, la question de Dieu est assez secondaire au fond.
Je trouverais supportable de découvrir que notre monde n'a pas d'origine,
je trouverais insupportable de découvrir que notre monde est absurde.
Ensuite, j'en conviens, c'est physique. Pour qu'il y ait un sens, il faut qu'il y ait deux points.
Que ce soit dans l'espace. Que ce soit dans le temps. Le sens est un mouvement d'un point à un autre.
C'est valable pour le raisonnement. Mais cela induit-il fatalement qu'il faille une origine originelle ?
On voit bien que la théorie du Big Bang ne résout rien et qu'elle ne répond pas à nos questions.
Et si l'on va jusqu'à Dieu, on sait qu'à la question classique : " et Dieu ? Qui l'a créé ? "
on peut répondre que, précisément, Dieu est ce qui n'a pas de créateur. C'est le concept.
Un vrai dieu n'a pas de père. Un vrai dieu est l'origine. Justement.
Mais connaître l'origine du monde, pour peu qu'il y en ait une, peut-il apaiser mes angoisses ?
Est-ce que le fait de savoir si Dieu existe ou non, en tant que créateur du monde,
pourrait suffire à me rassurer, me rendre plus serein, et m'aider à être confiant ?
Pas vraiment. L'origine est le passé. Et l'objet de l'angoisse est dans ce qui arrive. Le futur.
On se fout un peu de ce que nous avons pu être avant la naissance si nous avons été quelque chose.
Ce qui est anxiogène est ce qui se passe au moment de mourir. Ce qui arrivera après.
Et si l'on pouvait prouver qu'une intelligence absolue ait pu concevoir et créer l'univers,
qu'il y ait une origine, et donc, que ce dieu existe, cela ne nous avancerait pas davantage.

En fait, c'est cela. Dieu pourrait exister que cela nous ferait une belle jambe.
Disons que si ce dieu n'est qu'un point de départ, un simple géniteur, la source s'il en faut une,
que ce dieu soit bon ou pas, bienveillant ou indifférent, cela ne répond pas à la question :
" que fait-on de nous quand nous mourons ? ", puisque c'est la seule qui nous préoccupe.
Pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons. Où passons-nous quand nous mourons ?
Ainsi, égoïstement, et c'est bien naturel ou humain, ce qui nous donnerait confiance
ne serait pas l'existence de Dieu mais l'existence de l'âme.
Certains semblent prêts à croire tranquillement que nous disparaissons purement et simplement.
Et ils semblent prêts à accepter intellectuellement ce verdict sans s'en émouvoir.
Pour ma part, cette idée me révolte. Je la trouve insupportable.
Non pas pour des raisons d'orgueil. D'amour-propre ni pour moi ni pour l'espèce humaine.
Mais parce que cela revient à dire que notre vie et la conscience de cette vie n'ont aucun sens.
Accepter l'idée que nous disparaîtrons tout-à-fait en mourant est accepter l'idée de l'absurde.
C'est accepter l'idée que notre existence ne sert à rien. Puisque même les héritiers disparaissent.
Et leurs enfants à leur tour. Et le monde ne serait que ce segment visible des vivants, de l'instant,
ce présent, où nous passerions en mourant le relais à d'autres vivants, et il n'existerait que cela.
Il faut peut-être s'entendre sur ce que veut dire disparaître.
Mais pouvons-nous le faire sans savoir ce que veut dire mourir ?
Une chose me rassure et me donne confiance. Puisque c'est de foi que nous discutons ici.
C'est cette vérité scientifique à laquelle je m'accroche et à laquelle je reviens souvent dans mes textes.
Enoncée par ce cher Lavoisier que j'embrasse, bien que mort depuis longtemps aujourd'hui
.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Il n'y a ni mégalomanie ni outrecuidance particulière dans l'angoisse qui nous anime.
Il ne s'agit pas de savoir si nous serons oubliés ou non, remplacés ou non,
quand nous sommes capables d'humilité et de comprendre sans en prendre ombrage qu'en effet
nous sommes tous remplaçables, que nous ne sommes ni essentiels ni indispensables.
L'idée-même de laisser une trace est dérisoire, plutôt ridicule en plus d'être présomptueuse,
puisque même dans le cas où nous en laisserions une, nous n'en jouirions pas nous-mêmes.
Picasso se fout d'avoir été Picasso à l'heure où je l'écris, et cela fait une belle jambe à Mozart
que l'on puisse encore écouter son œuvre et parler de lui aujourd'hui.
Ce qui nous anime est beaucoup plus intime, direct, personnel et immédiat.
La peur de mourir. Qui doit avoir un sens elle aussi. Une peur instinctive.
Ce qui nous anime, ce n'est pas la trace ou le souvenir que nous laisserons derrière nous,
ce n'est même pas la peur de disparaître, c'est la peur de perdre ce que nous aimons.
Ce mécanisme naturel est une échéance programmée. Nous savons que nous y passerons.
Nous savons tous que nous allons mourir. C'est une échéance vertigineuse pour nous tous.
Puisque nous savons tous qu'elle est catégoriquement aussi imparable qu'irréversible.
Ce que l'on se raconte collectivement pour se donner confiance, à force de raisonnements,
avec ou sans Dieu, ce que l'on se raconte pour se convaincre, ne peut parvenir à nous aider.
Et le rationalisme, la pensée scientifique, agnostique ou athée, sont aussi impuissants que la religion,
lorsque tous les discours ne sont que des hypothèses cherchant à nous persuader que tout va bien,
que tout est sous contrôle, que tout s'explique et que tout cela a certainement un sens.
Les croyants et les athées ont ce point commun. Avec ou sans Dieu, ils ont besoin de sens.
Besoin de croire et penser qu'il y en a un et qu'au-delà de la réalité il y a donc une vérité.

Bien sûr. Le Christianisme. Voici une religion qui nous éclaire.
Ce n'est pas la révélation d'un dieu unique dont Jésus aurait été le fils qui a garanti son succès,
c'est le fait que Jésus ait pu ressusciter. C'est la Résurrection. La promesse d'une vie après la mort.
Le père est ici un point de détail. L'origine, donc, nous le disions, importe peu.
Jugement dernier. Vie éternelle. Whatever. Avons-nous une âme ? Et est-ce qu'elle nous survit ?
Pas tant pour vivre éternellement que pour avoir une chance de retrouver les êtres chers.
Et si ce n'est pas une âme, pourquoi alors avoir une conscience ? Quand c'est elle qui trouble le jeu.
La conscience n'est que cela. La conscience de la mort. Pourquoi en être doté ? Dans quel but ?
Si c'est pour qu'on éteigne la lumière en sortant. OFF. Fini. Basta. Le néant. Que dalle. Pfuit.
Pour le seul avantage de l'instinct de survie au nom de l'intérêt général et supérieur de l'espèce ?
L'instinct de préservation pour s'assurer simplement le temps de la reproduction ?
La seule conscience de la vie ne suffit-elle pas à garantir les conditions de perpétuation de l'espèce ?
Les animaux ont-ils conscience de la mort ? A quoi sert au juste cette conscience de la mort ?
Quand il nous est impossible de savoir ce que c'est.
La maxime de Lavoisier sait me rassurer, me donne de bonnes raisons d'être plus confiant,
en rationalisant ce qui était une intuition, individuelle et collective, vieille comme l'humanité.
Une autre observation est aussi capable de me rassurer sur les questions qui nous habitent,
sans y répondre non plus, mais en nous donnant des gages de bienveillance.
Nous avons un champ de vision limité. Nos yeux ne nous permettent pas de voir, à 360°,
ce qui se passe derrière notre tête. En tendant les bras, à gauche et à droite, nous voyons bien,
en remuant nos doigts, que nous n'avons même pas un angle de 180° pour appréhender le monde.
Nous savons par expérience, nous le vérifions parce que nous ne sommes pas seuls,
et par nous-mêmes quand nous sommes capables de nous mouvoir,
que ce n'est pas parce que nous ne voyons pas les choses qu'elles n'existent pas.
Je sais que tout ce qu'il y a derrière moi existe. Le mur de la pièce. Ce qu'il y a entre ce mur et moi.
Et je sais que ce n'est pas parce que ce n'est pas dans mon champ de vision que ça n'existe pas.
Ce champ, entre deux points donnés, à gauche et à droite, constituent un segment de perception.
Comme nos propres vies. Un segment entre deux bornes. La naissance et la mort.
Et, ici aussi, comme notre champ de vision, c'est un champ limité, qui me permet d'imaginer que
là encore, ce n'est pas parce que je suis incapable de voir ce qu'il y a avant et après,
que ce qu'il y a avant et après n'existe pas.


Ce qui me rassure à propos de notre devoir de mourir est donc le " tout se transforme " de Lavoisier,
mais aussi le fait que nous ne nous rappelons pas du moment de notre naissance.
Si ce qui est vrai pour la vision dans l'espace est vrai pour la vision dans le temps,
si notre mémoire elle-même a ses propres limites, on peut imaginer que les choses sont bien faites.
Il n'est pas exclu qu'il y ait des choses au-delà des deux bornes, des choses avant la naissance,
des choses après la mort, la vie n'étant finalement que le champ de vision dont nous disposons.
Je l'ai écrit ailleurs, sortir de la vie ne peut pas être plus violent qu'y entrer.
On voit déjà qu'il y a un sas dans le ventre de la mère où nous sommes déjà dans la vie,
un sas de 9 mois, où nous y sommes sans y être encore, et nous n'avons aucun souvenir
ni de la gestation, ni de l'accouchement, ni même des premières années de notre existence.
Pourquoi sommes-nous configurés pour que notre mémoire ne garde rien de cette période ?
La mémoire est telle que nos premiers souvenirs remontent au plus loin à nos trois ans en moyenne,
allant rarement au-delà. Pourquoi sommes-nous incapables d'imprimer des souvenirs antérieurs ?
On me répondra que le cerveau se configure alors que les os du crâne ne sont pas encore soudés,
qu'il y a une évolution physiologique, morphologique qui continue hors du ventre de la mère,
qu'au niveau neurologique, des choses se mettent en place jusqu'à pouvoir acquérir le langage, etc...
Mais ce n'est pas ma question. Je ne demande pas comment c'est possible, je demande pourquoi ?
Dans quel but ? A quelles fins ? Et donc, quelles que soient les réponses, je suis assez heureux
de ne pas avoir gardé de souvenirs de ce moment où l'on m'a extirpé du ventre de ma mère.
Et je soutiens, en bon Pangloss, que les choses sont bien faites sur ce point,
lorsque ce que vit l'enfant à cet instant précis, passant d'un milieu liquide à un milieu aérien,
doit être d'une rare violence, devant ouvrir ses poumons à un nouvel élément,
un environnement inconnu jusqu'alors, qui n'aurait d'égale que celle de la noyade pour nous.
Ce processus que je prends pour une délicate attention, même s'il n'y a pas d'intention,
me permet d'imaginer que les choses sont probablement aussi bien faites pour notre sortie.
Même si aucune intelligence n'a cherché à assurer notre confort dans l'expérience de la vie,
même si aucune bonne âme n'a veillé à ne pas trop nous malmener dans cette histoire,
le résultat est là, nous n'avons pas le souvenir du choc de notre naissance,
même s'il existe, même s'il est retenu dans notre subconscient, et ce phénomène troublant
m'autorise intellectuellement à penser que notre sortie peut être aussi douce que notre entrée,
quelle que soit l'intensité de la violence de l'une et de l'autre.


Je soupçonne la sénilité d'être cette même ouate permettant d'appréhender la sortie sereinement,
une même bienveillance de la nature, du même ordre que cette amnésie de la naissance.
Un fléchissement de la conscience pour préparer le passage, nous permettant de supporter l'idée,
de vivre la fin sans la conscience de la vivre, ou de l'aborder tranquillement sans panique.
Et je ne sais pas plus que vous si Dieu est pour quelque chose dans tout ça.
Quand je pense qu'il est plus utile à l'organisation d'une société qu'à expliquer le sens de nos vies.
Il existe de fait. Ne serait-ce que comme concept.

Comme l'amour ou le bonheur, peu importe que l'objet existe réellement ou non,
peu importe si c'est la seule construction des hommes, si c'est une vision de l'esprit.
Il est manifeste que l'être humain est cet animal qui a toujours eu besoin du divin,
tant pour sa construction individuelle que collective. Quoi que nous en pensions.
Quand ce concept a pu nous inspirer, partout, autant le meilleur que le pire.
Ce que j'observe est que sa dimension originelle de créateur du monde et de l'univers,

est aussi impuissante à expliquer la condition humaine qu'à nous rassurer sur notre sort.
Et que l'on peut trouver ailleurs des raisons de faire confiance à la vie, à l'organisation des choses,
lorsqu'on peut jouir aussi bien de sa propre existence sans connaître ses propres géniteurs.
Si Dieu est un mystère, l'Homme en est un autre. Quand nous en sommes un pour nous-mêmes.

Et que nous avons, malgré nos limites physiques et intellectuelles de perception du monde,
la liberté du libre arbitre, la liberté d'interprétation des choses et celle de l'imagination.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires

Dans le temps qu'il me reste et vieillir

Publié le

La tablée est inédite. Pourtant la table est connue. La terrasse est connue. La place l'est aussi.
J'avais à deux pas retiré de l'argent il y a plus de cinq ans par une soirée de juillet.
Place de la République. Une soirée à tomber amoureux. Belle à couper le souffle.
Pour un dernier verre devant le Théâtre Municipal où je sentais la brûlure du désir, intense,
me mordre le ventre et la poitrine, me fouiller les muscles, le cœur et le cerveau,
dans le vertige heureux de ce qu'il fallait bien identifier comme un coup de foudre.
C'est à l'opposé de la place que je suis attablé, près du distributeur, pour un verre imprévu.
Je suis dans ces moments dont je parle souvent où je me demande dans quel temps j'évolue.
Suis-je dans l'instant présent où je suis assis sur un tabouret à commander un vulgaire soda ?
Ou dans celui où je cache mon émotion en tapant un code à quatre chiffres pour prolonger la soirée ?
Ai-je été ce garçon qui avait tant perdu confiance en lui, à peine tombé de son nid parisien ?
Ce garçon qu'un autre a ramassé dans sa débâcle pour lui trouver quelque chose d'attirant ?
Je ne sais pas ce que cinq ans veut dire. Et ne sais plus vraiment ce qui a existé ou non.
Le choix du sauveur ou du simple sauveteur a été de laisser pourrir l'amour le plus pur de la terre,
qui aurait pu être l'histoire d'une vie, l'histoire d'amour la plus romanesque et la plus éblouissante
jamais vécue par deux hommes, de mémoire d'être humain, et je ne peux lui en vouloir,
puisque c'est un piège classique, le temps a son effet, et l'usure est fatale aux passions amoureuses.
L'ennui est responsable. L'habitude, son complice. Et même moi n'avais pu les contrer à moi seul.
Je suis avec deux jeunes gens qui se connaissent et prennent l'apéro. Je suis là sans y être.
Je crois que j'ai simplement envie de me lever et de partir. Mais la suite ne me réjouis pas davantage.
La perspective du dîner place Arago avec l'ami d'enfance m'angoisse plus qu'elle ne m'apaise.
Mes sentiments sont mêlés quand il y a pourtant quelque chose qui n'est pas désagréable.
Mais je ne suis pas serein. Je suis troublé. Et trouble. Un brin agité. Je ne suis pas moi-même.
L'un d'eux est bien placé pour s'en apercevoir et s'en aperçoit peut-être. Quelque chose ne va pas.
Ils boivent leur verre de rosé. Nous parlons politique il me semble. Il fait délicieusement chaud.
Voilà ce qui n'était pas désagréable. Cette chaleur estivale. Cette impression d'été. De mois de juillet.
L'instinct est animal, je m'y accroche. Une réaction sensorielle. De ma peau à l'air chaud.
Je m'y réfugie. Je m'y cache. Je m'y vautre. Je m'y ouvre dans une autre dimension.
Il a un débardeur rouge sur sa peau blanche. Son avant-bras a à peine effleuré le mien.
Et j'ai su, aussitôt, chimiquement, physiologiquement, que j'étais à lui.
Je regarde mes deux camarades avec une douleur dans la poitrine et je fais des efforts
pour réprimer la révolte qui bouillonne dans mes veines à la sensation de gâchis.
Je ne sais même plus combien de temps cela a duré. Je me sens fade, vide, de mauvaise humeur,
comme lorsque la réalité vous extirpe cruellement du rêve le plus agréable que l'on puisse rêver.

Si j'ai dormi pendant quatre ans, cinq ans peut-être, je ne tenais pas à être réveillé.
Il y a des sommeils réparateurs où l'on voudrait s'attarder,
des rêves fantastiques où l'on aimerait s'éterniser.
Ravissants. Merveilleux. Délicieux.
Quel bruit extérieur ? Quel mouvement peut-être ?
A fini par me faire remonter à la surface de mes yeux et ouvrir les paupières ?
Le rêve vous échappe. C'est terminé. Il est perdu. Vous ne pouvez plus retourner en arrière.
Impossible de s'y replonger. D'y sombrer à nouveau. Et vous restez là dans une chambre idiote.
Dans ce quotidien qui vous revient dans la tronche manifestement satisfait de votre déconvenue.
Il ne vous reste que des sensations qui s'évaporent à vue d'œil que vous tentez de retenir.
Elles s'enfuient de vous. Vous glissent entre les doigts. Vous laissent à votre impuissance.
Oui. Il y a des réveils comme celui-ci. Où vous regrettez amèrement votre sommeil.
Où vous regrettez amèrement d'avoir été réveillé. Quand vous étiez si bien.
Tellement mieux que dans la vie qui vous a rattrapé et qui triomphe à votre désillusion.
J'écrivais il me semble. Un blog comme couverture. Pour lui écrire tous les jours.
Ecrire, le sait-on, est un don de soi. Et il fut absolu.
Avec mes propres moyens, avec mes propres armes, qui ne garantissent ni la qualité, ni le style,
ni l'intérêt quel qu'il soit, j'ai donné le meilleur de moi-même, sans compter, à cette discipline.
Ecrire à ce niveau de détermination et de ferveur est un exercice physique.
Et j'en sortais essoré, épuisé et ravi comme on sort d'un orgasme ou comme on sort de scène.
Quand on n'a pas triché. Quand on a tout donné. Que l'on sait intimement que l'on a tout donné.
J'étais dans cette urgence. Dans cette intensité. D'aller au bout de mes propres limites.
Au bout de kilomètres de phrases sur le blog en public.
Au bout de kilomètres de phrases sur l'e.mail en privé.
Et je me déshabillais et me déchargeais autant que le danseur de Flamenco dans son zapateado final. 
En allant chercher au fond de mes réserves pour me dépasser. La rage au ventre. Flamboyant.
En allant chercher jusqu'aux petites heures du matin ou aux lueurs de l'aube le meilleur mot de fin.
Tous les jours, j'ai écrit. D'une façon ou d'une autre. J'ai écrit mon bonheur d'être heureux.
Mon bonheur d'être deux. Et ce rêve me plaisait. Le plus beau que j'aie fait. Que j'aie écrit sans doute.
Et place de la République, la chaleur sur ma peau me rappelle le réveil, ce qui ne sera plus,
que le temps a passé, que je suis autre chose, même si au même endroit, que quelque chose est mort.
On me porte un regard que je veux regarder et tenir pour m'accrocher aux branches.
Un regard bienveillant qui me fait de la peine et me ferait chialer, au moment où je sais
qu'il est temps de partir, place Arago peut-être, avancer dans le temps qu'il me reste et vieillir.

 

Philippe LATGER / Septembre 2015

Voir les commentaires