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La Casa de los Picos

Publié le

Nous étions allés dans la poussière de Judes. Dans la province de Soria. En Vieille Castille.
Mais un ami à Madrid me regarde de travers et me reprend : " Castilla-León ? " Je le dévisage, interdit.
Mon Castilla la Vieja semble lui avoir provoqué une décharge électrique et c'est moi, qui, comprenant,
ai des sueurs froides et la bouche pâteuse. " Castilla-León ! répéta-t-il sûr de lui, m'engueulant presque,
plus personne ne dit Castilla la Vieja... depuis des siècles... " Son visage était devenu très dur.
Il sourit en devinant mon embarras, quand je lui étais reconnaissant de ne pas avoir enfoncé le clou,
d'avoir préféré rester vague avec son depuis des siècles quand j'imaginais bien que c'était plus récent,
lorsque c'est un nom qui n'avait dû disparaître qu'avec la dictature de Franco. " Oui ! Bien sûr !...
Il faut que je revoie ma géographie, Castilla-La Mancha et Castilla-León, tout le monde sait ça. "
David s'amusa de ma confusion, voyant bien que j'avais saisi la gaffe que j'avais faite, la connotation,
ce à quoi ce nom renvoyait ou faisait référence, et balaya ma maladresse d'un revers de la main.
Il voulait savoir quelles étaient mes origines, et j'avais détaillé celles de mes quatre grands-parents.
Une grand-mère paternelle de St-Gaudens, un grand-père paternel du Sidobre, pour le côté français,
les parents de mon père occitans, le Comminges et le Lauragais, et puis, une fraternité avec David,
que j'étais fier de revendiquer : un côté espagnol avec les parents de ma mère. Une grand-mère maternelle
de Valladolid, et un grand-père maternel de Judes, ce village de caillasses perdu dans son désert aride.
Sa situation isolée, sur son plateau en altitude, loin de tout, confirme le doute que le nom pourrait semer.
Judes veut dire ce que ça veut dire. Malgré ses deux énormes églises catholiques, tout est dit.
Mon grand-père venait manifestement d'un village de Conversos. Les Juifs convertis au Catholicisme.
Au XVe siècle. La conversion, c'était la condition pour rester en Espagne et ne pas être condamné à l'exil.
Mais s'il était toléré de rester en Espagne une fois la conversion faite, c'était pour vivre à l'écart,
dans des territoires reculés à la nature hostile. Autant dire que ces sujets, au mieux de seconde classe,
déchus et suspects, étaient en fin de compte, pour toute récompense, à la fois exclus et parqués.
Je n'avais à l'époque aucune information sur la généalogie de mon grande-père, Feliz de la Hoz,
ni aucune preuve qu'il eût pu être le descendant d'une vieille famille aristocrate et juive de Castille,
contrainte à la conversion par le fameux décret de l'Alhambra de 1492 ordonné par les Rois Catholiques.
Je n'avais pas la preuve, mais l'idée me plaisait beaucoup.
Imaginez. Cathare par mon grand-père de Castres. Juif converti par mon grand-père castillan.
Une famille de la noblesse robine de Toulouse et une famille des Asturies déchue par les Trastamare.
Je ne pouvais dans ces conditions que naître sur les Pyrénées et, comble du bonheur, devenir catalan.
Cela me confirmait cette vieille intuition de jeunesse que tous les Chrétiens avaient forcément été Juifs
à un moment donné, comme ce fut le cas si je puis me permettre pour le Christ en personne.

Nous étions de culture catholique. Mais de culture seulement. Lorsque personne ne pratiquait chez moi.
Ni chez mon père, ni chez ma père. Nous respections les religions et les institutions. La foi des autres.
Nous avions la nôtre. Mais n'allions à l'église que pour les baptêmes, les mariages et les enterrements.
Aucune tradition anticléricale de bouffeurs de curés, aucune revanche, ni familiale ni personnelle,
quand nous savions manier ce paradoxe génial d'être à la fois progressistes et conservateurs.
Nous aimions bien l'Eglise. Mais nous n'y allions pas. Nous préférions la grasse matinée à la messe.
Mes parents m'expliquaient très bien que nous étions Catholiques par un concours de circonstances,
et que nous aurions pu aussi bien être Juifs ou Musulmans, ce que nous avons d'ailleurs été dans l'Histoire.
Déjà, nous savons que la famille Latger a baigné dans le Protestantisme. L'héritage de l'hérésie albigeoise.
Dans les registres, il est dit que certains de nos ancêtres ont été enterrés à la façon protestante.
Et quand je revois mon grand-père, sa façon de gérer ses affaires, sa carrière, sa vie, son rapport à l'argent,
son austérité et son intégrité, il est manifeste à mes yeux que tout cela n'était pas très catholique.
Avoir du sang cathare ne m'étonne pas lorsque j'ai de la sympathie pour les Huguenots.
Avoir du sang juif ne m'étonne pas lorsque j'ai de l'affection pour le Judaïsme.
Et à mon émotion pour toute la culture arabo-andalouse, je ne serais pas étonné d'avoir du sang arabe.
L'appel du Muezzin à Istanbul m'avait bouleversé en me renvoyant fermement à des vies antérieures.
Et je me suis toujours senti chez moi tout autour de la Méditerranée. Medina de Tétouan comprise.
Ce mélange fantastique m'enchante, me flatte, mais il n'est pas le mien. C'est celui de tout le monde.
Lorsque même en ne voyageant pas, les autres ayant voyagé, le mélange s'est fait aussi sûrement.
Si votre famille n'est jamais allée vers les autres, les autres seront allés vers elle. Migrations. Invasions.
Quand notre région a été balayée par des vagues de Romains, de Wisigoths, de Maures et de Francs.
Oui. Cela me plaît beaucoup. D'être Celtibère, Occitan et Berbère, Espagnol et Allemand, Grec et Romain,
Castillan, Aragonais, Catalan, et accessoirement Français. C'est l'Histoire d'un pays et d'une région.

Je regarde la photo de la Casa de los Picos à Ségovie. La Maison de la Hoz. Que j'ai envie de voir.
Après ce voyage, il y a longtemps, avec ma mère, jusqu'au village de Judes, je veux aller à Ségovie.
Sentir les pierres sous mes mains. Les caresser. Les respirer. Sentir la violence et la soif de justice.
Les complots. Les trahisons. Les unions. La prospérité. La décadence. Isabelle la Catholique.
Le monastère de Santa Maria del Parral. L'alcazar. La Sierra de Guadarrama. La Sainte Inquisition.
La Juderia Vieja y Nueva. Le splendide aqueduc romain. Les remparts. Juan Bravo. San Esteban.
Je suis déjà passé à Valladolid, à Burgos, mais je ne suis jamais allé à Ségovie.
J'avais adoré la Maison aux Coquilles de Salamanque. Mais la famille avait eu aussi bien.
La Casa de los Picos. Avec sa façade hallucinante hérissée de pointes de diamants en pierre.
Une large porte surmontée des armes de la famille. Une porte catalane, diraient les Catalans.
C'est une porte. Qui donne sur une cour. La maison me fait penser à la Casa Xanxo de Perpignan.
Ainsi donc, plus personne ne dit Castilla la Vieja ? A part moi pour le plaisir de prononcer la jota ?
Aux gravures et aux photos que je vois, c'est pourtant le nom le plus approprié. Valladolid / Segovia.
Et je ris de ceux qui empruntent à leur généalogie pour se donner de l'importance.
Nous sommes tous faits de tous. Seigneurs et voleurs. Grands et petits. Valeureux et médiocres.
De toutes les conditions. De toutes les origines. De toutes les religions. Et c'est très drôle d'y penser.
Quand tous les racistes, xénophobes, antisémites ou islamophobes insultent tous leurs propres ancêtres.
Dans la mosaïque, je cherche les pièces qui me conviennent et le puzzle est reconstitué au complet.
Puisque tout me plaît de toutes les cultures qui se rejoignent en moi, que je porte, que j'assume,
que j'embrasse et qui me le rendent bien en intelligence et en sensibilité. Le seul orgueil qui vaille.
Il n'y a pas d'élections puisqu'elles règnent toutes. Sans parler de celles à conquérir. A découvrir.
Qui me feront aussi vrai que les autres m'ont fait. Perméable aux apports, aux différences, aux nuances.
Je suis mon propre territoire, le seul que je défende, que j'emporte avec moi où que j'aille. Que j'enrichis.
Je hais le nationalisme. Je hais la haine idiote du nationalisme.
Elle me rend déjà triste, elle me rendrait méchant.

David me regarde à Madrid. Dans les yeux.
Avec un mélange d'attirance, de répulsion, d'inquiétude, de curiosité, de sympathie et de méfiance.
Il voit en moi des points communs, qui le rassurent et l'exaspèrent, qui l'enchantent et qui l'agacent.
Il voit en moi des différences, qui l'effraient et qui l'aimantent, qui le dégoûtent et qui l'excitent.
Mon côté masculin. Mon côté féminin. Mon côté rural. Mon côté urbain.
Mon côté sophistiqué. Mon côté spontané. Mon côté français. Mon côté espagnol.
Chaque chose a le pouvoir de lui plaire et de lui déplaire, pratiquement en même temps.
Le côté enfant. Le côté mature. Le côté scrupuleux. Le côté désinvolte.
Et je sens dans son regard que son désir et son mépris sont aussi forts l'un que l'autre.
Veut-il faire l'amour au garçon qui lui ressemble ou à celui qui ne lui ressemble pas ?
" Mes parents allaient à Perpignan voir des films interdits en Espagne pendant la dictature. "
Pour ma part, j'essaie d'imaginer le visage qu'il avait jeune homme pendant la Movida.
Dans cette ville qui n'est pas Barcelone. Et que je quitterai le lendemain.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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Les dents de lait

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Je découvrais par moi-même qu'une douleur pouvait ne pas être désagréable.
Qu'elle pouvait même procurer un certain plaisir. Et que ce plaisir pouvait s'avérer addictif.
L'enfant, décidément, est le meilleur des élèves possibles. Bien plus disponible et attentif que l'adulte.
L'enfant que j'étais, comme les autres, ne s'inquiétait pas du phénomène puisque personne autour de lui
ne s'inquiétait de ce qui lui arrivait. Ses parents ne semblaient ni bouleversés, ni en panique, même chose
pour sa sœur et son frère, qui sous le même toit, n'étaient pas plus émus de la situation, aucune épouvante,
et cette indifférence était partagée à l'école lorsque ses maîtres d'école ou ses petits camarades paraissaient
tous trouver cela normal et que, mieux encore, il arrivait la même chose à tous les enfants de son âge.
Les dents tremblaient et menaçaient de se déchausser. Et pour les adultes, loin d'être une source d'horreur
et d'angoisse, cela pouvait être au contraire une satisfaction voire une fierté, qui méritait une récompense.
Une histoire un peu foireuse de petite souris, qui devait porter une pièce en échange de la dent de lait.
J'étais un peu surpris que l'on essaie de flatter une quelconque cupidité, d'agiter ainsi l'appât du gain
comme si les enfants que nous étions pouvaient déjà avoir le sens du commerce, le sens des affaires,
ou comme s'il fallait absolument l'encourager, surpris d'une rétribution qui ne me semblait pas méritée
puisque nous n'avions rien fait de spécial pour que ces petites dents finissent par bouger et tomber.
Bref, cette histoire de petite souris puait à plein nez ces efforts que font les adultes pour nous rassurer,
ou pour nous ménager, et la rétribution financière n'était pas pour payer la dent mais une forme supposée
de courage, puisque nous n'avions pas eu peur, ni de perdre la dent, ni même de grandir, quand il s'agissait
de cela : un rite initiatique, une étape dans notre développement, aussi importante que les premiers mots,
les premiers pas, ou le premier jour de classe. Pour ma part, puisque je me foutais déjà pas mal de l'argent,
j'étais largement payé par l'indifférence de mes parents qui m'ont épargné des effusions disproportionnées,
comprenant que j'avais compris, surtout aux sourires édentés de mes codétenus à l'école, que c'était réglo.
Il fallait y passer, puisque nous y passions tous. Mais cela n'enlevait rien à l'étrangeté des sensations.
Qu'une dent puisse bouger était assez drôle. Sous l'index, doucement, cela donnait un peu le vertige.
Et puis, la meurtrissure de la gencive était... délicieuse. Délicieusement juteuse et énervante.
Le goût du sang ne me déplaisait pas. J'aimais bien le boire à grosses gouttes. Mélangé à la salive.
C'était une chaleur particulière sur la langue et dans la gorge. Un peu troublante mais savoureuse.
Mais cette douleur de la gencive. Quel bonheur. J'y revenais sans cesse sans m'en lasser.
C'était devenu un jeu, ou un anti-stress, qui m'occupait les doigts et la bouche, m'émerveillant chaque fois
du froissement de la gencive sous la pression de l'émail, percevant la substance exacte de la boursouflure,
enflammée, qui dégorgeait son sang, gentiment, à chaque contusion, et je malaxais ces terminaisons
qui me stimulaient nerveusement, me donnaient des petits coups de fouet, auxquels j'étais accro.

C'était aussi vivifiant que se mordre la peau au coin des ongles ou de se manger la joue.
Quand le sel à la blessure donnait une petite douleur qui annonçait le travail épatant de la cicatrisation.
J'étais en droit de m'émerveiller de la sophistication de la mécanique corporelle superbement étudiée.
Ces ongles que l'on coupait et repoussaient toujours, comme les cheveux, la peau qui pouvait se refaire,
toute seule, puisqu'aux plaies que j'ouvrais moi-même pour l'expérience, le corps travaillait à la réparation,
et tout était comme neuf quelques jours plus tard. C'était tout de même admirable. J'étais séduit.
Mais à l'enchantement d'ordre intellectuel, celui, sensoriel, des sensations, l'emportait comme une drogue.
Je triturais la chair de mes gencives avec délectation. Une tension remontait dans le visage jusqu'aux yeux.
Une pulsation dans les tempes. Des connexions neuronales. La perception du système sanguin et nerveux.
Je m'amusais à donner de fausses alertes. La douleur sonnait l'alarme et tout le corps se mettait au boulot,
dans l'urgence, instantanément, selon un protocole bien précis, et c'était aussi jubilatoire, je suppose,
que de sonner chez des gens avant de s'enfuir en courant dans la rue. Déranger pour rien. Quel pouvoir.
Quelle puissance... Ici, c'est mon organisme que j'agaçais. Et je ne me moquais pas de lui, je l'admirais.
Ces douleurs n'étaient pas insoutenables bien sûr. J'ai expérimenté plus tard des choses plus violentes.
Mais elles étaient assez sensibles pour que j'envisage l'idée que la douleur n'était pas quelque chose
d'obligatoirement négatif, qu'elle pouvait être source de plaisir d'une part, et que, de toute façon,
qu'elle soit agréable ou insoutenable, qu'elle n'était pas notre ennemie. Elle est notre service de sécurité.
Ainsi, je n'ai jamais eu de goût pour les antalgiques, sauf quand la douleur est vive au point de ne rien
pouvoir faire d'autre que se concentrer sur elle pour la traverser, car j'aime être attentif à son action,
à ses signaux, à ses messages, j'aime l'écouter, la déchiffrer, pour suivre le déroulé des opérations.
Par goût comme par philosophie, je préfère l'éprouver que l'endormir. Pour faire corps avec mon corps.
Elle permet de savoir où l'on en est. De telle blessure. De telle arthrite. De telle sinusite. De telle entorse.
Elle permet de suivre l'évolution de son rhume, de son rhumatisme, de sa rage de dents, heure par heure,
assister au moment où elle diminue, où elle se retire, parce que l'équipe a bien bossé et que le job est fait.
A chaque petit bobo, j'aurais même tendance à appuyer pour que ça me lance. Sentir mon corps vivre.
Comme je le faisais en écrasant ma gencive avec ma dent de lait, ravi du branle-bas que cela provoquait.
J'inspirais l'eau de Cologne avec la même satisfaction. Tout le corps était en panique ou en fête.
Dans un cas comme dans l'autre, ça déménageait. Jusqu'au moment de grâce où la dent se détachait.
Le sang pouvait couler plus abondamment. Presque noir. Et je n'attendais rien d'une petite souris.
J'étais amplement rétribué par l'expérience elle-même. Sans parler de l'amour de mes proches.
Qui valait mieux qu'une pièce de deux ou cinq francs dont je n'avais nul besoin.
Et mieux aussi que cette désagréable sensation que le temps avait passé, l'intuition du tragique,
qui n'est pas de souffrir mais d'avoir souffert, qui n'est pas de vivre mais d'avoir vécu, des choses finies,
révolues, derrière soi, comme ces dents de lait que nous n'aurions plus jamais. Perdues l'une après l'autre.
Partagé déjà entre l'excitation de devenir quelqu'un d'autre, et le deuil d'un soi-même qui n'existera plus.
La douleur peut être désagréable, mais elle a l'avantage d'être présente. D'être du présent.
Et il n'est pas exclu que nous puissions la regretter un jour, qui sait,
à ce moment qui viendra où nous n'aurons plus de corps pour l'éprouver.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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L'orientation n'est pas une opinion

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Tous les gays sont homosexuels,
mais tous les homosexuels ne sont pas gays.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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La Complainte de la Butte

Publié le

Son tourneur européen était un ami qui m'invitait à tous les spectacles qu'il programmait à Paris.
Au Châtelet, aux Bouffes du Nord, aux Folies Bergère, à l'Olympia, au Trianon, au théâtre de la Bastille,
quand il ne me faisait pas travailler pour ses artistes. Comme ce fut le cas pour Biyouna ou Ute Lemper.
Mon éditeur m'avait arraché à mon appartement barcelonais de la Rambla de Catalunya,
puisque le boulot était à Paris, comme toutes les majors et les after-shows où il fallait s'imposer.
J'avais quitté Barcelone pour Paris. Où je suis resté cinq ans. De 2005 à 2010. Une autre vie. Paris...
Où je passais mon temps dans les salles de spectacle quand je ne buvais pas dans les bars.
Où je passais mon temps dans les bars quand je ne buvais pas dans les salles de spectacle.
J'avais appris que mon ami s'occupait de Rufus Wainwright. Une excellente surprise.
J'étais allé l'applaudir à La Cigale et au Casino de Paris. La même année. Des shows délirants.
Touchants. C'était la fête. Sur scène et dans la salle. Une fête hallucinante. Bon enfant.
Et un public idolâtre comme celui de Greco, de Dufresne, de Birkin ou de Barbara.
Wainwright était une icône gaie. Et Paris lui réservait un accueil fantastique.
Je n'avais pas vraiment dessoûlé depuis Montréal. J'étais encore dans mes illusions. Ou mes certitudes.
L'assistant de Jane Birkin qui voulait d'abord me séduire, voulut m'impressionner :
" J'ai fait la bise à Rufus ! "
Il avait bien failli se passer quelque chose avec lui à New York,
lors de ce séjour mémorable où l'on m'avait présenté Jane à la sortie de son concert.
Les assistants sont aussi difficiles à saisir que les comédiens. Parfois plus stars encore que ces derniers.
J'avais ce qu'il fallait à la maison comme dans les clubs parisiens. La solitude de Montréal était loin.
L'eau avait coulé sous le pont Jacques-Cartier. Et deux histoires d'amour plus tard, et pas des moindres,
qui m'avaient fait grandir sans doute, et donné confiance en moi, moi qui ne doutais pourtant de rien,
je m'enflammais moins vite qu'alors. J'avais plus de trente ans. Cela faisait la différence j'imagine.
Je n'étais pas indifférent, mais ce masochisme tragique qui m'étouffait au Québec, me rendait malade,
quand j'étais encore tout juste au lendemain du décès de ma mère, s'était transformé en autre chose.
Une rencontre décisive à mon retour de Montréal m'avait changé en un claquement de doigts.
Rencontre à la fois amoureuse et professionnelle. Qui m'avait projeté dans l'urgence de produire.
Ecrire ne consistait plus à se lamenter sur soi-même mais à écrire les plus belles déclarations d'amour,
parler de l'autre, cet autre merveilleux, qui donne un sens à la vie et à sa propre existence.
Ce fut une révolution. Et même si elle échoua à me libérer du whisky, elle me libéra du deuil.
Et d'un incompréhensible sentiment de culpabilité.

Rufus à Paris ne m'avait fait aucun mal. Il ne me reliait même pas à mon expérience québécoise.
Il n'était pas encore une madeleine de Proust, lorsque sa musique n'avait cessé de m'accompagner.
Il ne surgissait donc pas ici du passé. Il était mon présent. Et un lien avec ma vie parisienne.
Qui était une fête permanente à l'image de ses deux concerts. Faite d'alcool et de testostérone.
Le sauveur providentiel qui m'avait sauvé à ma chute du Québec avait fini par me quitter.
Il m'avait pris par la peau du cou comme une chatte fait avec ses petits pour me sortir de ma déchéance.
Avait trouvé quelque chose de beau et de précieux en moi qui m'obligeait. Notre relation a duré un an.
J'ai été dur. Exigeant. Un sale con en somme. Quand je cherchais une pureté trop complexe et superflue.
Voire contre-productive. Quand je préférais dire la vérité quitte à faire du mal que négocier avec elle
pour ménager la personne que j'aimais, et que j'exigeais d'elle la même prétendue honnêteté intellectuelle.
Un parfait de la vérité. En quête d'une relation de confiance absolue. Pour éviter tout ce que je haïssais.
De mensonges, de trahisons, de tromperies, que je pensais intrinsèques à la vie de couple sur la durée.
Qu'on se le dise. Je n'avais rien contre l'infidélité. Ce que je ne pardonnais pas était la tromperie.
Et dans mon orgueil sans égal, me tromper était une insulte à mon intelligence.
Quand dans ma grandeur d'âme, je pouvais concevoir et comprendre le désir d'infidélité.
Ces grands principes arrosés de bonnes rasades d'alcool, et le cocktail finit par être indigeste.
Il m'aimait. C'était une évidence. Si je continuais à me faire du mal, cela n'était jamais que mon problème,
mais pire que cela, je lui en faisais beaucoup, et mon absurde quête d'absolu ne pouvait être une excuse.
Il était entré dans ma vie au moment précis où j'étais promis à la dépression, une chance inespérée,
me prenant dans ses bras lorsque la vague américaine m'avait expulsé et abandonné sur la plage,
sur l'île toulousaine où j'avais été vomi, puni, et où, penaud, je n'avais rien à faire et aucun avenir.
Profil bas. Le fils prodigue n'avait rien réussi au Québec. Mais il n'y a de chance que pour la canaille.
Ce conte de fées allait simplement reporter ma dépression d'un an. M'emportant encore plus haut.
Plus haut que le rêve américain que j'avais embrassé à Montréal et New York, plus haut que mes illusions,
que mes ambitions déçues, que cette fausse fête de 3 ans, à vivre comme une Rockstar que je n'étais pas.
La banque a sifflé la fin de la récréation et il était temps de mettre un peu de plomb dans ma cervelle.
Mais le prince charmant m'attendait au tournant. Et je n'eus pas le temps de reprendre mon souffle.
A peine la vague montréalaise m'avait rejeté que la vague d'une nouvelle chimère est venue me prendre.
Celle du métier que j'avais toujours rêvé de faire. Du milieu auquel j'avais toujours pensé appartenir.
Le milieu et le métier du spectacle. Le show-business. Et je suis montré très haut. Très vite.
Lorsqu'au comble du bonheur j'avais celui de tomber amoureux. Eperdument. Un coup de foudre.
Et l'année suivante, la chute n'en fut que plus violente. Dévastatrice.

Côté métier, j'étais sur les rails. Et je sus très vite que tout n'était pas fini avec notre histoire.
Malgré cette maigre consolation, l'automne et l'hiver 2002 ont été les plus sinistres de mon existence.
La dépression promise à mon retour du Canada est arrivée de plein fouet, chargée à bloc, décuplée,
quand je prenais dans la gueule tout ce qui avait été consciemment décalé, repoussé :
la mort de ma mère, l'échec du Québec, et le temps était venu de passer à la caisse.
Aux sérieux arriérés que je me traînais il fallut ajouter une nouvelle catastrophe. Notre séparation.
Je n'ai jamais été aussi bas qu'à cette période. J'avais tout perdu et n'étais plus personne.
J'ai passé l'hiver dans la petite résidence d'été de mes parents, une maison de vacances sur la plage,
à Sainte-Marie-la-mer, un bien que nous n'avions pas vendu à la mort de ma mère.
Passer l'hiver dans cette petite station balnéaire n'a rien arrangé. L'alcool put m'engloutir tout à fait.
C'est le tourneur de Rufus Wainwright qui m'a relevé. Et le travail. Les projets artistiques.
Et Michel. Rencontré à Perpignan au retour du séjour à New York avec Birkin et son assistant.
L'adorable Michel. Gentil garçon. En plus d'être beau comme un dieu. Une bénédiction.
Après une année de galère, l'automne 2003 est une renaissance. Avec des concrétisations.
Deux textes enregistrés sur un premier album qui me valent d'être sollicité par les éditeurs parisiens.
Je plonge dans ma nouvelle histoire d'amour et prends un appartement à Barcelone. Prendre des forces.
Revenir à la vie. Au soleil. A la mer. A ma Catalogne chérie. Réconcilié avec moi-même.
Et finalement, vint cette installation à Paris, puisque les choses s'accéléraient côté travail.
Qu'il fallait accompagner le mouvement. Et c'est avec Michel que je m'installe. Rue Cyrano de Bergerac.
Je fréquente des gens incroyables. Rencontre les personnalités qui m'ont donné envie de faire ce métier.
Je travaille avec des pointures. Des gens merveilleux. Découvre des talents et de nouvelles amitiés.
Et les montagnes russes prennent un sens. S'alignent exactement avec ce que j'imaginais de ma vie.
Ce que j'imaginais qu'elle devait être. Depuis toujours. Se raccordent avec l'histoire d'amour précédente.
Fondatrice. Que je n'avais pas vécue pour rien. Qui était bien le début de quelque chose.
Avec qui je fais la paix. Et dans cette vie parisienne où le désordre ne m'inquiète plus, pardonné,
sûr de moi et aimé, je retrouve une solidité et une invulnérabilité comparables à celles de mon enfance.
La voix de Rufus Wainwright dans ces conditions ne peuvent en rien me déstabiliser.
Elle me plaît toujours. Il me plaît toujours. Accompagne le succès. La phase ascendante.
N'ouvre aucune plaie. Aucune faille. Et je l'applaudis sans le moindre caillou dans ma chaussure.
Il participe à la fête. Une forme d'insouciance retrouvée. Dans un corps de trente ans qui me va bien.
Je plais encore. Je veux encore plaire. Heureux jusque dans mon studio de la rue du Square Carpeaux.
Je génère des droits d'auteur, je travaille, suis au plus près de l'homme que je voulais devenir.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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Nothing really does compare to Barcelona

Publié le

Il étire sa voix nasillarde qu'il laisse traîner jusqu'à devenir envoûtante.
Elle est indolente. Insolente. Lascive. Devient virile. Sensuelle. Troublante.
Rufus Wainwright incarne à lui seul tous les hommes que je n'ai pas eus.
Au Unity, on me sert d'office ce whisky-coke qui surprend tous les barmen de la ville.
Mais tous les barmen de la ville qui me connaissent désormais ne me demandent plus ce que je veux boire.
Ils me connaissent pour ça. Mister Whisky-Coke. Au Campus. Au Stock. Au Stereo. Mon whisky-coke.
Qui me jette dans les bras du premier venu. Dans le lit des touristes américains à l'Hôtel Gouverneur.
Je suis connu pour trois raisons. Le whisky-coke. Mon comportement pathétique. Ma nationalité française.
Bien des hommes ont eu leur chance avec moi quand ils l'avaient tous à certaines heures de la nuit.
J'embrassais ceux qui ne me plaisaient pas pour narguer ceux qui me plaisaient.
Et je ruinais mes chances avec ces derniers qui me voyaient jouer les petites putes.
J'étais perçu au mieux comme une petite allumeuse. Au pire comme un alcoolique à la dérive.
C'était peut-être lui. Au bar du Unity. Rufus Wainwright. Le jeune Montréalais dont la carrière décollait.
Alors que j'étais déjà englouti dans mon sfumato sous-marin, à chercher des bras parmi les ombres.
A m'agripper à des cols et des ceintures, faisant sauter des boutons de chemises, cherchant le poil,
cherchant la chair, tenant à peine debout, en quête d'une chose à laquelle je ne voulais plus penser.
Des garçons très gentils me raccompagnaient chez moi. Le plus souvent pour me mettre au lit.
D'autres restaient avec moi pour dormir. Et parmi ceux-là certains pouvaient tenter certaines choses.
Sans grand succès. Tant mon éthylisme était avancé. Proche du coma. La cuite était mon somnifère.
Au réveil, ceux qui étaient restés n'avaient le loisir ni d'un petit-déjeuner ni d'en savoir plus sur moi,

quand je les mettais invariablement à la porte avec plus ou moins de délicatesse.
C'est avec les prostitués que j'étais le plus aimable. Que je considérais comme des frères ou des collègues.
J'avais pour eux des égards que je n'avais pas pour les autres. Et j'étais flatté de gagner leur amitié.
Rufus chantait
Barcelona. Et cela me faisait autant saigner le cœur que Lettre à France de Polnareff.
Au désespoir d'avoir perdu ma mère, j'ajoutais le mal du pays. Avec une bonne dose de masochisme.
J'avais beau me présenter comme Espagnol, les Québécois ne voyaient en moi que le Français.
J'étais 50/50. Mais je m'étais jusque là toujours senti plus Espagnol qu'autre chose. Le côté de ma mère.
C'est au Québec que j'ai découvert un sentiment d'appartenance à la France. Que je n'avais jamais eu.
Philippe Latger de la Hoz. Catalan. D'origine castillane par sa mère et occitane par son père.
Vivait au Québec et préférait coucher avec les anglophones qu'avec les francophones de Montréal.

J'ai 25 ans et je cherche un appartement. Celui du boulevard René-Lévesque n'était qu'une étape.
J'avais les moyens d'espérer mieux que ce rez-de-chaussée au bord d'une autoroute.
Et je trouve mon bonheur rue St-Timothée. Face à un petit square. Entre Maisonneuve et Ontario.
Mon frère et son copain viennent me rendre visite à ce moment-là. Celui de mon déménagement.
Ils viennent passer deux semaines. Je leur fait visiter Montréal la première et New York la seconde.
Je les conduis dans un bar à danseurs nus. J'évite de les conduire au Campus. A cause de Brad.
C'est le plus beau danseur du club. Avec qui je flirte. Nous irons au Stock. Cela me parait plus sain.

Mais à peine arrivés dans la foule du Stock, mon Brad qui est là, torse-nu, sexy en diable, m'aperçoit,
fond sur moi pour m'étreindre et m'embrasser sur la bouche voracement, visiblement heureux de me voir.
Nous échangeons quelques mots rapides avant un dernier baiser sous les yeux amusés de mon frère.
Brad travaille. Exceptionnellement au Stock. Mon frère, son copain et moi prenons une table.

Et à chaque passage de Brad sur la scène, les danses me sont manifestement destinées.
Il fait son strip-tease intégral, s'enroule autour de la barre, fait valdinguer la sienne, sans être ridicule,
avant de rejoindre la salle pour chercher des clients à qui vendre ses lap-dances à 5 dollars canadiens.
Mon frère et son copain n'étaient pas au courant de mon homosexualité. Ce soir là, ils le furent.
Brad s'était chargé de mon coming out. Et en le regardant sur scène, je le remerciais de sa spontanéité.
Il était tellement beau. Comment aurais-je pu être embarrassé ? Je ne pouvais être que flatté.

A la table du Stock avec mon frère et son ami, je n'étais pas peu fier. Heureux de la situation.
Ma mère était morte. J'avais 25 ans. Et le temps était venu d'éclaircir les choses avec mon propre frère.
Ce séjour avec lui fut particulièrement tendre et émouvant. Notre relation changea profondément.
Ce soir-là. Au moment précis où Brad avait accouru pour me sauter au cou.
Ces quinze jours furent formidables. Le séjour à Manhattan fantastique.

Et au départ de mon frère et mon beau-frère, je me suis retrouvé seul dans mon nouveau chez moi.
Au premier étage de ce petit immeuble de brique, avec sa jolie terrasse en bois à l'arrière, sur les jardins.


Du sang espagnol sans doute. Mais aussi une vie en Catalogne. Et mes étés à Barcelone.
Je n'avais jamais passé un 14 juillet en France. Jusqu'à mes 20 ans peut-être.
Et puis, voilà. Entendre dire du mal de la France ne me faisait ni chaud ni froid.
Entendre dire du mal de l'Espagne et je montais sur mes ergots.
Mon sang ne faisait qu'un tour. On insultait ma mère.
J'étais Français bien sûr, mais cela ne provoquait aucune émotion particulière en moi.
Alors que la musique de Manuel de Falla faisait battre mon cœur comme aucune autre.
Aussi étais-je sincère en me présentant comme moitié-Français / moitié-Espagnol.
Il y avait la réalité de l'état civil et la réalité de l'élection. Celle de la géographie et celle de la généalogie.
Il y avait la réalité de la raison et celle de la passion amoureuse. Avec ce compromis qu'était la Catalogne.
Alors que j'apprenais à apprivoiser la société québécoise, je ne me contentais pas de manger des
donuts,
d'acheter des disques chez Archambault, d'écouter Radio Canada et des talk-shows à la télévision,
j'étais allé jusqu'à me glisser dans le public du plus populaire d'entre eux,
Le Point J, sur TVA,
présenté par une Julie Snyder pétillante que Michel Drucker n'avait pas encore importée en France.
Pour l'animation de la salle, hors antenne, les personnes du public étaient invitées à leur arrivée
à laisser quelques informations les concernant, pour que le chauffeur de salle puisse y trouver matière.
Malgré la présence d'un bus entier d'Inuits venus du Grand Nord pour voir Julie Snyder de près
et s'esclaffer à ses pitreries, les seuls Inuits que j'aie vus en deux ans et demie de séjour au Québec,
eh bien, c'est sur moi que c'était tombé : le
Maudit Français, le seul en présence, qu'on n'allait pas lâcher.
Le chauffeur de salle n'était autre qu' Eric Salvail, qui à chaque pause publicitaire, me posait des questions
truffées de clichés potaches sur les Français pour faire rire l'audience.
" Tu préfères les Québécoises aux Françaises ? Tu n'aimes pas les poils sous les bras ? "
Pour eux, j'étais le Français. Et lorsque j'ai eu le malheur d'expliquer que j'avais le projet de m'installer,
et pourquoi pas prendre racine et devenir un bon Québécois, quelqu'un dans l'assistance a laissé échapper
un " Non ! " qui m'a glacé le sang. Même l'animateur parut embarrassé par cette réaction épidermique.
Nous avons fait bonne figure, j'ai continué à jouer le jeu à ce petit dîner de cons improvisé,
et Julie Snyder venue en fin d'émission enregistrer l'annonce du prochain show au milieu du public
s'était plantée à mon niveau pour ce faire, et dût s'y reprendre à plusieurs fois m'accusant de la troubler.

Evidemment, je n'étais pas seulement Français mais sans doute aussi le plus jeune homme de la salle.
Bref, ce fut ma fête. Pour le meilleur et pour le pire. Et j'avais pris note de l'hostilité de certains.
Quand critiquer les Français était un sport national. L'expression d'un ressentiment assez légitime.
Que je peux comprendre. Et qui aurait dû me laisser indifférent. Mais à ma grande surprise, il me touchait.
Qu'on dise du mal des Français et de la France pouvait me blesser. Et c'était une grande première.
On n'insultait pas ma mère, mais on disait du mal de gens que j'aimais. Et d'un pays qui était le mien.
Certaines critiques étaient fondées, d'autres tout à fait injustes. Et qu'elles me touchent était un symptôme.
Quand il y en avait un autre, encore plus évident, à chacun des mes tours du poteau pour l'immigration.
N'ayant pas de visa de résident permanent, je n'ai vécu à Montréal qu'à coups de visas touristiques,
qui m'obligeaient tous les trois mois à rentrer en France. Pendant deux ans et demi, un simple calcul
vous indiquera le nombre d'allers-retours Paris-Montréal que j'ai faits. Et le phénomène était récurrent.

Je pleurais deux fois à chaque vol. Je pleurais en quittant Montréal. Mais je pleurais en atterrissant à Paris.
Aussi vrai qu'au retour, je pleurais en quittant Paris. Et je pleurais en arrivant à Montréal.
Mon émotion au décollage était la tristesse de quitter une ville, un pays et des gens que j'aimais.

Mon émotion à l'atterrissage était la joie de retrouver une ville, un pays et des gens que j'aimais.
Je découvrais ainsi que je m'étais certes attaché au Québec. Mais il y avait là une seconde révélation.
Et pas des moindres. L'émotion d'arriver à Roissy. De poser le pied sur le sol français. C'était inédit.
Outre mon plaisir masochiste d'être sans cesse déchiré, à devoir toujours quitter des choses chères,
je pouvais identifier cette nouveauté dans ma vie : mon sentiment d'appartenance à la France.
Ce sont les Québécois qui m'ont appris que j'étais Français. C'est grâce à eux que j'en ai pris conscience.
" Les Français préfèrent dépenser leur argent dans le vin que dans le savon... " Diablos...
Je ne vous dis pas tout de notre réputation, mais c'est quelque chose. Des vertes et des pas mûres.

Quand je n'étais pas en France, je recevais des Français à Montréal.
Dans l'appartement de la rue St-Timothée, après mon frère et son copain, mon cousin est venu,
ma sœur et mes nièces sont venues, mes amis sont venus, Laetitia, Cédric, Dominique, et Virginie...
Tout le monde a profité de mon adresse pour venir découvrir Montréal et les paysages du Québec.
Je les conduisais tous à Toronto, aux Chutes du Niagara, dans un circuit de trois jours bien huilé
qui nous faisait faire le tour du lac Ontario avec une voiture de location, en rentrant par les Etats-Unis.
L'Etat de New York et ses pommiers. Pour rentrer au Canada par le parc des Mille Îles et ses ponts.
Certains voulaient voir les baleines de Tadoussac. D'autres le Château Frontenac à Québec.
Quelques uns étaient partants pour un petit séjour à New York. J'étais toujours en mouvement.
Mais cette frénésie ne soulignait que mieux les moments de solitude qui retombaient sur moi.
Aux départs de mes visiteurs. Une solitude béante malgré la voix de Rufus Wainwright.
Et l'arrivée dans ma vie d'une chose tout à fait révolutionnaire : internet.
C'est au Canada, en m'installant rue St-Timothée, que j'ai acheté mon premier ordinateur.
Et je ne l'ai acheté que pour cela. Pour la connexion à internet qui se faisait déjà par le câble.
Cela me donnait l'avantage de pouvoir me connecter sans déranger la ligne téléphonique.
Avec internet, j'avais accès à de nouvelles rencontres possibles et un accès illimité à la pornographie.
A la veille de l'an 2000, j'innove avec d'autres pionniers les joies des relations virtuelles,
bien avant les réseaux sociaux et la téléphonie mobile, qui faisaient déjà débat et autant de dégâts.
Autant de déconvenues et de désillusions que dans la vraie vie. Ni plus ni moins. C'était intéressant.
Et j'ai compté au moins trois passions amoureuses qui ont compté, depuis ma chambre de St-Timothée,
par le biais de mon petit écran d'ordinateur. Trois ! Dont deux se sont soldées par une rencontre physique.
Dont une s'est soldée par un second coup de foudre après le coup de foudre
virtuel. C'était passionnant.
Un accélérateur de particules. Dans lequel j'avais mis le doigt, et bien plus, avant d'y sombrer en entier.

Montréal est sonore. Les sirènes des ambulances de l'hôpital Saint-Luc. La voix de Rufus Wainwright.
Et le signal joyeux de l'arrivée d'un e.mail dans ma messagerie électronique.

Il y avait bien eu Brad, mais auquel il aurait été compliqué de s'attacher sans être malheureux.
Il y avait bien eu Barry, ce touriste américain de Boston, avec qui nous avions gardé contact.
Il y avait bien eu d'autres touristes qui devaient rentrer chez eux et repartaient donc à bonne distance.
Et la spirale des
one night stands était aussi active à Montréal qu'à Paris, où je ne restais jamais.
Quand je ne restais nulle part très longtemps. Toujours une jambe en l'air si j'ose dire.
Les valises toujours prêtes et le passeport en poche. Je ne pouvais me fixer nulle part.
Je ne me le permettais pas. Je ne me l'autorisais pas. Et je ne le faisais pas pour me punir.
Mais parce que je m'étais convaincu que c'était plus drôle de papillonner que de m'installer vraiment.
Quelque chose qui a un lien avec l'idée de la liberté. Le sentiment de liberté. Qui a un prix. La solitude.
Je pouvais ainsi rêver à tous les hommes que je n'avais pas eus et à tous ceux que je n'aurais jamais.
Jean-Sébastien sur internet, après une longue et intense correspondance s'était défilé. Il vivait tout près.
Il était à Montréal. Un de mes rares correspondants qui était dans le même fuseau horaire que moi.
Jamais vu son visage. Pas même une photo. J'avais juste entendu sa voix au téléphone. Dans un message.
Depuis Toronto où il avait trouvé le courage de m'appeler. Un grand regret. Un grand fantasme.
Un jeune comédien qui n'était peut-être pas celui qu'il prétendait être. Un espoir délicieusement déçu.
Nicolas ensuite a pris le relais. A envahi ma chambre. Est entré dans ma vie. Depuis la Suisse.
Une correspondance frénétique. Addictive. Obsessionnelle. Entre deux auteurs amoureux du désir.
Mais à ce jeu les choses ne sauraient être concrétisées. Il a fait le voyage pour venir me rencontrer.
Il a sauté dans le vide pour en avoir le cœur net. Et, comme on aurait pu le craindre, cela n'a rien donné.
Puisque même notre amitié n'a pu survivre à cette douche froide. Le retour à la réalité brute.
Jean-Baptiste a fait son entrée en scène. Puisque jamais deux sans trois. Et la troisième fois fut la bonne.
Puisque j'ai pu me précipiter dans cette histoire comme un oiseau contre une vitre. De toutes mes forces.
Lorsqu'au coup de foudre de l'écrit, s'est ajouté le coup de foudre de la confrontation physique.
C'était à New York. Et le week-end fut digne des grandes comédies romantiques anglo-saxonnes.

Tout était aligné. Au rendez-vous. Sans obstacles. Le désir. Vorace. Un petit hôtel de Manhattan.
Et ce départ déchirant alors qu'il était venu me rejoindre sur Canal Street pour me dire au revoir.
Que je revois encore sur le trottoir derrière ses lunettes noires par la grande vitre de mon bus Greyhound.
Et sortir du champ, quand j'étais condamné à disparaître dans le Holland Tunnel pour rentrer au Québec.
Je n'étais pas malheureux en amour. J'étais amoureux de l'amour. Et il y avait trop d'hommes aimables.
Trop d'hommes à séduire. A embrasser. A aimer. Physiquement. Sexuellement. Fraternellement.

Je ne savais où donner de la tête. Entre autres choses. Offert aux affres de la frustration.

Rufus Wainwright chante à Perpignan. J'ai bientôt 45 ans.
Au sixième rang, bien que myope et sans lunettes, je suis assez près pour le voir de mes yeux.
Rufus Wainwright aura bientôt 45 ans lui aussi. Et une émotion terrible me monte à la gorge.
Au piano, il chante
Going to a Town. Et je m'accroche à mon fauteuil pour rester digne.
Si je ne le reconnais pas derrière sa barbe blanche, je reconnais sa voix. Intacte.
L'homme qui partage ma vie, à côté de moi, n'a aucune idée de ce que je traverse à cet instant.
Quand je suis projeté vingt ans plus tôt dans un appartement sordide du boulevard René-Lévesque.
Avec mes sirènes d'ambulances et mes
donuts. Avec le phare de la place Ville-Marie dans la nuit.
La carcasse du pont Jacques-Cartier dans la poitrine. Les pectoraux de Brad et le goût du whiky-coke.
Les ascenseurs de l'Hôtel Gouverneur et le rire de Marc Nadeau. Les escaliers du Unity.
Le Point J.
Jean Leloup et David Letterman. La neige sur le trottoir devant le Campus. Le mât du Stade Olympique.
Le jus d'orange du Presse Café. Le théâtre du Nouveau Monde. Le complexe Desjardins. Ste-Catherine.
Et mon escalier de bois. Rue St-Timothée. Barry. Jean-Sébastien. Jean-Baptiste. Mes amours perdues.
Mes actes manqués. Rufus. La voix de ce garçon. Celui que j'ai toujours cherché et attendu.
Celui qui n'est jamais venu. Que je n'ai jamais connu. La voix de Rufus Wainwright. Dans la gueule.
La voix de l'amour impossible. Que l'on serre comme un traversin contre soi pour serrer quelque chose.
Nous avons bientôt 45 ans. Nous sommes rangés des voitures. Fini les excès. La fête. Les fuites en avant.
Nous sommes des hommes. Mûrs. Responsables. Et quelque chose en moi proteste ou se révolte.
Ma barbe est aussi blanche que la sienne. Et je la refuse. Je vais me raser. Je veux retrouver mon visage.
J'ai 25 ans et je rêve à l'amour. J'ai la vie devant moi. Et je pleure en quittant l'île de Manhattan.
Et je pleure en atterrissant à Roissy. Et je pleure en entendant dans le taxi " je reviendrai à Montréal ... "
L'espoir grand comme l'océan Atlantique. De toutes ces vies que je veux vivre. L'appétit féroce.
Tout est devant. A gagner. A construire. Et je suis dans un fauteuil du théâtre de l'Archipel. Dévasté.

Quand remonte dans mes veines cette voix qui me revient comme le goût du whisky-coke. Intime.
Aussi romantique que sexuelle. Aussi tendre qu'érotique. Aussi conquérante que mélancolique.
La liberté. La jeunesse. L'impertinence. Mon passé. Que je méprise aussi fort que je l'envie.
Le garçon que j'ai été. Les garçons que je n'ai jamais eus. Tout était là, devant moi, à son piano.
Tout ce que je n'avais pas eu le temps de vivre en temps et en heure, tant qu'il était encore temps.
Tout ce qui m'avait échappé. A Paris. A Barcelone. A Montréal. A New York.

Me revenait dans la tronche au sixième rang d'un théâtre à Perpignan.
Mon voisin n'en sait rien. Mais j'ai pris la décision
de me raser de près.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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Not your fault, Danny Boy

Publié le

Je mange des donuts, j'écoute Radio Canada et je vais acheter des disques chez Archambault.
Dans ce charmant petit building new-yorkais de Montréal. J'achète des disques.
Au 500 Ste-Catherine Est. Alors que je vis dans une résidence à une rue de là.
Boulevard René-Lévesque. Mon premier appartement. En rez-de-chaussée.
Près de l'Hôpital St-Luc. Avec la brique rouge de l'UQAM dans mes fenêtres.
Une adresse provisoire à mon arrivée au Québec. En attendant de trouver mieux.
Je suis près de tout. De la Place Dupuis. De la gare routière. De la station de métro Berri-UQAM.
Et surtout du
Village. Où je vais boire des litres et des litres de whisky. En attendant de trouver mieux.
J'écoute Radio Canada,
TQS, TVA. Je découvre Julie Snyder et Marc Labrèche. J'écoute la télévision.
Je lis les journaux. Je vais dans les théâtres. Dans les centres commerciaux. Je mange des
donuts.
Et j'achète des disques. Nanette Workman. Marc Déry. La Bottine Souriante. J'achète tout. J'écoute tout.
Je retrouve Jean Leloup. Je découvre
Les Vacances de Monsieur Lambert. Que j'écoute désespérément.
Je suis loin de chez moi. Ma mère est morte. Je suis parti. A l'automne 1998. Roissy-Mirabel.
Avec deux valises de linge. Une réservation à l'hôtel de Paris. Paris-Montréal. Changer de vie.
J'ai 25 ans. J'ai de l'argent. Je vis à l'hôtel. Puis dans cet appartement Boulevard René-Lévesque.
Le concierge et son épouse forment un couple répugnant. Je souris poliment. Les tiens à distance.
Je ferme la porte derrière moi. Des murs blancs. Du parquet. Un séjour. Une chambre. Une cuisine.
Alignés sur le boulevard. Je fais du shopping. J'achète des meubles. J'achète une chaîne stéréo.
Pour écouter
Les Vacances de Monsieur Lambert et Jean Leloup. Les Fourmis !
Et puis, voilà... Comment étais-je tombé sur cet album ? Le premier album d'un jeune chanteur.

Il a mon âge. A quelques mois près. 1973. Anglophone. Avais-je vu un clip à la télévision ? April Fools ?
L'avais-je entendu à la radio ? Avais-je lu un article dans la presse ? Etais-je tombé dessus par hasard ?
Je ne me rappelle pas avoir acheté le disque. Peut-être n'était-ce pas chez Archambault.
Who cares ?
J'ai acheté ce disque et l'ai écouté en boucle. Une intro digne de
Strawberry Fields Forever.
C'est
April Fools. De ce garçon dont je ne sais rien. Sinon qu'il a mon âge et qu'il est montréalais.
Je bois mon café dans ce mug à 1 dollar de Dollarama. Je regarde le phare de la place Ville-Marie.
La nuit. Le faisceau lumineux balaie le ciel de la métropole. Sur les sirènes éléphantesques d'ambulances.
Elles barrissent des sons étranges. Elles tournoient, elles hocquettent. Comme dans un film américain.
Comme les camions de pompiers. Comme les voitures de police. Et je sais que je suis loin de chez moi.
Seul avec Rufus Wainwright. A Montréal.

Sir Robert Lair Borden a une belle moustache. Les cheveux blancs. La raie au milieu.
L'ancien Premier Ministre du Canada pose sur les billets de 100 dollars. Et sur mon mug à 1 dollar.
J'avais rencontré Marc lors de mon premier voyage en Amérique. Mon premier séjour au Québec.
Il me semblait que cela faisait une éternité. Cela ne faisait que quatre ans. C'était en 1994. J'avais 21 ans.
J'étais sorti dans ce cabaret à transformistes de la Ste-Catherine qui s'appelait l'Entre-Peau.
J'étais au bar avec mes amis. Un garçon avait repéré les trois Français. Il a engagé la conversation.
C'était Marc Nadeau. Il a été notre guide pendant ces trois derniers jours avant notre retour à Paris.

Il a été mon guide dans la night-life montréalaise. Un amour de garçon. Gentil. Drôle. Vif. Irrésistible.
Nous avons eu une petite histoire. Lui et moi. Nous nous sommes attachés l'un à l'autre.
Pour une raison simple. J'allais rentrer en France. Un océan allait nous séparer. Des milliers de kilomètres.
Et nous avons entretenu une correspondance. By Airmail. Les petites enveloppes. Bleu, blanc, rouge.

Des lettres. Beaucoup de lettres. Il me racontait sa vie de jeune comédien qui rêvait de succès.
Qui rêvait d'une carrière aux Etats. Et je lui faisais part de ma vie de jeune auteur qui rêvait de succès.
Ma mère un jour avait fouillé ma chambre. Etait tombée sur notre correspondance. Avait lu les lettres.
Maman... pourquoi diable avais-tu fait cela ? Fallait-il que tu t'inquiètes à ce point de qui j'étais ?
De ce que je faisais et avec qui ? Ne pouvais-tu pas simplement me faire confiance ?
Ou bien suffisait-il de me demander. Que nous en parlions. Mais nous ne parlions pas de cela.

Tu as lu les lettres de Marc. Et j'ai eu droit à une scène surréaliste. Qui m'a crevé le cœur.
Je t'avais manifestement déçu, et là, c'est toi maman qui me décevais. Douloureusement. A double titre.
Parce que tu avais fouillé ma chambre en mon absence d'abord. Pour ta réaction ensuite. Cette réaction...
" ... Et avec un Noir en plus ! "... Comment ça "
en plus " ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?
Nous nous sommes sentis trahis l'un et l'autre. L'un par l'autre. Trahis et déçus. J'étais effondré.

Effronté aussi. Je n'ai pas fermé ma gueule. J'ai répondu. Je me suis défendu. J'ai défendu Marc.
C'était un garçon. Bien sûr. Noir de surcroît. Cela pouvait-il être une circonstance aggravante ?
J'étais révolté. En colère. En colère contre toi. Que tu aies pu dire une chose pareille. Tout en sachant.
Que tu étais en panique. Malheureuse. Désorientée. Dépassée par les événements. Tu as été maladroite.
Et dans ma colère, pire que ma colère, j'éprouvais du chagrin, une tristesse infinie, qui me révulsait.
Je t'ai répondu, t'ai crié dessus, te faisant presque la morale, choqué par tes actes et par tes propos,

lorsque d'autres auraient baissé les yeux, pris en faute, et filé doux. Je suis allé à la confrontation.
Non pas pour détourner l'attention mais pour crever l'abcès, quand nous ne pouvions nous comprendre.
Pour moi, le plus sincèrement du monde, ce que tu avais fait était plus grave que ce que j'avais fait.
Ce que tu avais dit était plus grave que ce que j'avais écrit. J'étais furieux. Furieux et fou de chagrin.
Tu m'avais attendu pour me dire que je te faisais honte et c'est toi qui me faisais honte.

Maman. Comme je regrette. S'il n'est pas question pour moi de m'excuser, je regrette. Je suis désolé.
Et je suis dans cette position étrange où je te demande pardon, non pas pour ce que j'ai fait avec Marc,
mais pour le mal que je t'ai fait. Même si je ne m'en sens pas responsable.
Tu es morte. J'ai quitté la France. Avec plus que deux valises de linge et une réservation à l'hôtel.
Cette culpabilité dont je ne voulais pas. Injuste. Quand je n'avais rien fait de mal.
J'ai 25 ans. Je vis depuis peu boulevard René-Lévesque. Aux portes du Village de Montréal.

J'écoute Rufus Wainwright en boucle. Et j'ai appelé Marc Nadeau. Qui est venu me voir.

Il a frappé. Je lui ai ouvert. Le concierge et sa femme au bout du couloir nous épiaient avec lourdeur.
J'ai refermé la porte derrière nous. Il ne s'est rien passé. Nous étions contents de nous revoir.
Nous avons discuté longuement. Assis par terre sur le parquet. Et rien ne s'est passé.
Au bout d'un moment vint le moment où Marc dût rentrer chez lui. Je l'ai accompagné à la porte.

Nous nous sommes proposé de nous revoir. Nous ne nous sommes jamais revus.
Danny Boy tournait dans mes écouteurs. Comme le phare de la place Ville-Marie tournait dans le ciel.
Balayant comme ils pouvaient l'un et l'autre une tristesse que je m'efforçais de rendre agréable à regarder.
Je n'ai pas raconté à Marc ce qu'il s'était passé avec ma mère. Marc n'était pas l'homme de ma vie.
Il n'avait pas à savoir. Je n'avais pas à le blesser non plus. Nous n'étions coupables de rien.
A vrai dire. J'étais encore sous le choc du décès. De la maladie et du décès. Et n'avais aucun recul.
Aucun calcul. Incapable d'analyser quoi que ce soit. Je ne le tenais pas responsable de cette histoire.
Pas plus que je me tenais responsable moi-même. Il n'était pas même question de mon homosexualité.
J'avais perdu ma mère et rien d'autre n'existait. Que ce silence. Que cette absence. Ce vide irrationnel.
Je n'ai pas éconduit Marc. Je l'ai protégé. Du petit monstre qui devait boire son whisky tout seul.
Ce garçon que j'ai raccompagné n'était pas Marc Nadeau. Celui que j'avais rencontré quatre ans plus tôt.
Il était quelqu'un d'autre. Parce que j'étais quelqu'un d'autre. Qui n'avait rien vécu de tout cela.
Le petit Français que Marc avait rencontré à l'Entre-Peau en 1994 était mort. Mort avec sa mère.
Le zombie qui venait de le recevoir boulevard René-Lévesque n'avait rien à lui dire. Rien à donner.

Maman n'était pas raciste. Maman était malheureuse. Ne savait pas quoi faire de tout ça. Avec tout ça.
La scène à propos de Marc avait été un incident douloureux parmi d'autres. Bien d'autres incidents.
Quand il était impossible pour moi d'être autre chose que moi-même. Son fils. Aussi orgueilleux qu'elle.

J'aurais trahi les valeurs qu'elle m'avait transmises si j'avais joué à être quelqu'un d'autre.
Je n'ai pas triché. J'ai bien souvent menti par omission mais je n'ai pas triché. J'ai limité la casse.
Pendant dix ans. De 14 à 24 ans. J'ai été le roi des funambules. Sur le fil. Entre le fer et l'enclume.
En équilibre. Entre l'appétit dévorant de dévorer ma vie et l'amour pour des parents qu'il fallait préserver.
En équilibre. Avec la même ferveur. La même détermination. Etre moi-même et protéger mes parents.
Quand j'étais scandalisé que le bien que je me faisais puisse leur faire tant de mal. C'était injuste.
Et j'ai refusé le choix radical qu'on aurait pu m'imposer. Celui entre la rupture et le déni. Deux frustrations.
J'aimais mes parents et ne voulais pas rompre avec eux. J'aimais ma vie et ne voulais pas renoncer à ça.

Equilibriste. Et si je suis coupable c'est d'avoir refusé de faire ce choix. Entre deux options intenables.
Fallait-il vraiment que je choisisse entre être malheureux et rendre mes parents malheureux ?
J'ai pris la médiane. Ce chemin infiniment étroit entre deux catastrophes. Le seul chemin possible.
Avec plus ou moins de réussite. Lorsqu'il est arrivé que je blesse mes parents.
Aussi vrai qu'il est arrivé que je m'empêche et que je me censure. Que je me blesse moi-même.
Quand on veut faire du bien à tout le monde, le mal est tout aussi équitablement partagé.

1998. Marc devait rester en-dehors de tout ça. Comme tous les garçons avant et après lui.
Je ne l'ai jamais revu. Le petit monstre devait boire son whisky tout seul. Tout seul.
Avec Rufus Wainwright.


You broke my heart, Danny Boy,
Not your fault, Danny Boy...

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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Passe de poitrine

Publié le

Cela moule sa cheville. Son mollet. Son genoux. Sa cuisse. Sa fesse.
Cela monte dans son dos. Et ça s'arrête sous les omoplates. Des bretelles sur les épaules.
Cela moule sa jambe. Son sexe. Ses abdominaux. Et ça s'arrête sous le sternum.
La chemise blanche. La cravate. Le chaleco. Ce petit gilet boutonné sous la chaquetilla.
La toque en astrakan. La mousse à raser sur ses joues. La lame. La toison pubienne.
Le ventre plat. Il se rase. Il se signe. Il se concentre. Le blaireau à rincer.
Face au miroir. La serviette. Celle nouée à sa taille. Le ventilateur au plafond. La chaleur. La moiteur.
Le peigne. Les chevaux qui dansent. Le zapateo. Les cordes des guitares. L'épaisseur du pénis.
Non circoncis. Jerez de la Frontera. Il passe sa main velue dans sa toison pubienne.
L'astrakan. Le tronc des oliviers. La vigne. Le vin. La cape de soie rose et de percale jaune.
Saint Sérapion par Francisco de 
Zurbarán. Le sens de l'honneur. Du devoir. Et de la volupté.
Les cuisses poilues. Ecartées. Où la bouche charnue revient boire à la source.
La mousse à raser. Il se rase. Il se signe. Embrasse un christ ou la Vierge Marie.
La crinière. Les sabots. Et le sang en grumeaux. Les étriers. Le cuir. Le sperme.
Il s'habille. Il se peigne. Les mollets tendus. Sur la pointe des pieds. Les muscles des chevaux.
Les muscles du taureau. Impasse et pénitence.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Télévision vs Réseaux Sociaux

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Pourquoi diable courir après le tempo des réseaux sociaux ?
Ils existent déjà. Ils existent pour ça. Pour l'immédiateté. Pour la simultanéité. L'ultra-réactivité.
Inutile d'essayer de rivaliser quand c'est peine perdu. D'autant plus pour faire doublon. Et moins bien !
Je vois depuis quelques années, assez atterré, la télévision se tirer une balle dans le pied toute seule.
Que ce soit pour l'information ou pour le divertissement, la dame doute d'elle-même et veut faire jeune.
Elle tombe dans le piège. Au lieu d'assurer son avenir en restant sur sa ligne, elle court après internet.
C'est précisément au moment où internet se démocratise, où la connexion se détache des ordinateurs
pour devenir mobile et omniprésente grâce aux smartphones, que la télévision retrouve un rôle singulier.
C'est précisément au moment de l'hyperconnexion que la télévision a une carte à jouer. Inespérée.
Au moment où chacun peut se créer ses propres programmes, dans ses écouteurs ou sur ses écrans,
où chacun peut se faire sa propre culture, à son rythme, à son goût, découvrir de nouveaux talents,
se créer ses propres tracklists, se créer soi-même sa propre chaîne de divertissements, il n'y a plus
les phénomènes propres à la télévision de conversations du lendemain d'une émission sur tel chanteur,
tel sketch ou tel film, dans les cours de récréation ou à la machine à café de l'entreprise, puisque chacun
aura consommé son propre programme sur ses propres écrans, et n'aura pas regardé la même chose
que le camarade de classe ou le collègue de bureau. L'offre culturelle est tellement diversifiée, éclatée,
et finalement personnalisée, qu'à la victoire de l'individualisme roi, nous avons besoin du média de masse.
Il était critiquable et condamnable à ses heures de gloire, parce qu'il régnait seul sur les consciences.
Evidemment, avec trois chaînes de télévision, au service de l'Etat d'abord, de grands groupes ensuite,
on pouvait accuser l'audiovisuel de manipuler l'opinion, que ce soit par la propagande, la censure,

les messages publicitaires, y compris plus tard lorsque la duplication des chaînes ou leur privatisation,
ont porté à six chaînes le pouvoir du téléspectateur : celui de zapper. Mettre les chaînes en concurrence.
La presse écrite, la littérature, le cinéma, le spectacle vivant, tous menacés par l'apparition de la télévision,
avaient en leur temps trouvé leur rôle et leur place, celui de contre-pouvoir au petit écran, cette fichue télé
qui, démocratisée dès la fin des Années 70 était entrée dans tous les foyers du pays, dans les salons,
les cuisines, et même les chambres à coucher, à son apogée, dans les Années 80 et 90. La roue tourne.
Le cinéma avait sans doute menacé, avant la télévision, le pouvoir de la littérature et du théâtre.
La télévision était devenue une menace pour le cinéma lui-même. Mais on a le recul pour le dire.
Le cinéma n'a pas fait disparaître la littérature et le théâtre. La télévision n'a pas fait disparaître le cinéma.
Lorsqu'en fin de compte la première a largement contribué à financer le second. Heureux dénouement.
Nous pouvons en déduire qu'internet ne fera rien disparaître non plus, ni la télévision, ni le cinéma,
ni la presse écrite, ni la littérature, lorsqu'internet est voué à être dépassé un jour par le prochain média.
Nous sommes là dans les supports. Les supports passent et les contenus restent. Quels qu'ils soient.
Mais en attendant de voir internet à son tour menacé par une nouvelle technologie, il est intéressant
de voir que la télévision, coupable de tous les maux pendant 40 ans de règne, est passée dans l'opposition.
Je veux dire qu'elle n'est plus LE pouvoir, mais un pouvoir parmi d'autre. Et même, un contre-pouvoir.
Celui de l'internet tout-puissant. Et au-delà d'internet, celui tout particulier des réseaux sociaux.
Alors, au lieu de s'aplatir devant les géants des GAFA(M) de Californie, relayant dans les divertissements

les vidéos les plus drôles de YouTube que nous avons tous déjà vues sur Facebook, relayant des tweets
ou des photos que nous avons tous déjà vus sur Instagram, la télévision ferait mieux d'être elle-même.
Sinon, elle devient aussi pathétique qu'inutile. Elle se fourre toute seule dans le piège de la ringardisation.
Elle doit bien sûr interagir avec les nouveaux médias. Il serait absurde et suicidaire de les ignorer.

Mais pour devenir quelque chose de complémentaire. Ce qu'elle est. L'émetteur d'une culture de masse.
A toutes les cultures individuelles rendues possibles par l'hyperconnexion, la télévision a le devoir
de continuer à diffuser une culture commune, pour que persistent des éléments culturels fédérateurs.
Nous ne lui reprochions pas autrefois d'avoir du pouvoir, mais d'être hégémonique.
Nous ne lui reprocherons pas aujourd'hui d'assumer son pouvoir, pour qu'internet ne le soit pas à son tour.
Qu'elle l'assume ! La messe du 20H est d'autant plus essentielle à l'heure de l'hyperconnexion.

Tout le monde sait tout ce qu'il se passe, partout, et tout le temps, en temps réel, via les smartphones.
Nous n'avons plus besoin d'attendre d'être rentrés chez nous pour allumer la radio ou la télévision.
Donc, que faire au 20H ? Inutile de rappeler ce que tout le monde a appris aussitôt en cours de journée.
Alors pourquoi ne pas faire un travail de journalistes. Comme hiérarchiser et expliquer les informations...
Excellente nouvelle pour le journalisme. Nous avons besoin de lui, plus que jamais.

Au déferlement d'informations qui n'est pas loin du harcèlement, la télévision peut remettre de l'ordre.
Tout ne se vaut pas. Et aux dérives accélérées et amplifiées par les réseaux sociaux, il est bon d'avoir
quelque part, quelque chose qui siffle la fin de la récréation, ou serve simplement de garde-fou.
Un lieu où l'on vérifie les informations, où on les recoupe, sans se contenter de copier-coller wikipedia,
sans prendre pour argent comptant les annonces de blogueurs ou youtubers ni les posts de Facebook,
où l'on ne diffuse rien avant d'avoir vérifié s'il ne sagit pas de Fake News, et il est temps, plus que jamais,

sous peine d'être définitivement décrédibilisé, de revenir à un peu de rigueur, de ne pas se précipiter,
de ne pas annoncer la mort de quelqu'un aussitôt qu'elle est annoncée quelque part par exemple,
comme cela a pu se produire déjà, alors que la personne en question était toujours de ce monde,
de ne pas tout relayer automatiquement, fiévreusement, de peur d'être à la remorque des réseaux sociaux,
sans prendre le temps d'enquêter, de faire son travail, de prendre le temps nécessaire pour ce faire.

Le rôle des journalistes n'est pas de retweeter. Et à la course à la rapidité, la télévision a perdu d'avance.
Inutile de se battre sur ce terrain. Les réseaux sociaux, par nature, seront toujours les plus réactifs.
La télévision doit au contraire s'affranchir de la dictature de l'immédiateté. Se débarrasser de ce fardeau.
Elle peut s'émanciper de la contrainte du scoop et de la réactivité, puisqu'internet en est le champion,
et se payer le luxe de s'installer dans le temps long, de s'offrir du temps, et prendre du recul.
Du recul, ou de la hauteur. Ce qui est l'opportunité pour elle de redorer son blason. Gagner en noblesse.

Média de masse. Et. De référence ! Le lieu sérieux où les informations sont validées. Officielles.
Ainsi, la télévision peut très bien ne pas être ringarde. Il lui suffit pour ça de rester old-school.
Elle est ringarde lorsqu'elle se débat dans la cour des réseaux sociaux, où elle ne peut pas lutter.
On sait qu'il suffit pour être élégant de ne pas être à la mode, de façon générale, c'est le cas ici.
Etre à la mode est le meilleur moyen d'être vulgaire. Ou ce court moment de grâce avant la ringardise.
La télévision a à mes yeux deux vocations essentielles aujourd'hui. Une dans l'espace et une dans le temps.

Celle dans l'espace est sa mission géographique de recomposer une communauté de destin entre individus,
entre citoyens, sur un même territoire. Diffuser la culture commune qui fait peuple, qui fait nation.
Son rôle, plus que jamais, au moment où tout le monde s'éparpille sur mille sources différentes,
est de fédérer la population avec des références culturelles communes que nous pourrons encore partager.
Je ne condamne pas les réseaux sociaux et internet, au contraire, c'est une liberté acquise, une chance,
de pouvoir chercher par soi-même autant l'information que le divertissement, avoir des médias différents,
c'est une chance et une richesse, un progrès fantastique sur lequel il n'est pas question de revenir.
Mais il n'est pas sain de laisser prospérer seul ce mode de communication. Checks and balances.
L'opinion et la culture personnelle que nous pouvons nous faire en effet par nous-mêmes sur internet,
n'a de valeur que s'il y a des courants d'opinion et une culture de masse pour les situer ou les confronter.
L'humanité n'est pas la seule somme de 7 milliards d'individus. Elle est faite de cellules. De groupes.
De sociétés. Et quel que soit le rêve de Google, il existe des choses entre l'individu et l'espèce.
La vocation de la télévision concernant le temps est tout aussi réactionnaire, dans le sens résistance.
Au lieu de suivre la pente comme elle a tendance à le faire, elle doit être une offre différente ou mourir.

Bien sûr, nous ne sommes plus dans les Années 60, et, sollicités sans cesse par mille choses à la fois,
nous n'avons plus les mêmes capacités de concentration sur les temps longs, ce à quoi il faut s'adapter.
Nous ne pouvons plus programmer des débats, des interviews ou du divertissements aux formats

que nos parents et grands-parents ont connus dans les Années 60 ou 70, naturellement. Ça n'est pas l'idée.
Il s'agit simplement de proposer une offre différente de celle des réseaux sociaux, et un autre rythme.
Rien n'est plus juste que la diversité. Rien n'est plus démocratique que le pluralisme.
Je n'ai rien contre le
fast-food si le petit restaurateur a la place d'exister et de prospérer.
Je n'ai rien contre la télévision maintenant qu'il y a internet.
Et je n'aurai rien contre internet, s'il reste la télévision, le spectacle vivant, la presse écrite et le livre.
La télévision doit trouver son créneau et son public. Son utilité. Celle d'un contre-pouvoir à Facebook.
Quand ce qui était son vice de média de masse est aujourd'hui une vertu. Les temps changent.

Et offrir un espace où l'on prend le temps d'écouter, de regarder, de comprendre, est salutaire aujourd'hui.
Il reste le livre aux plus patients d'entre nous, pour ceux capables de se concentrer longtemps.
La télévision est un lieu intermédiaire entre le livre et les réseaux sociaux. Entre temps longs et furtifs.
Plus direct et réactif que l'écrit, que la presse écrite ou le livre, ce qui est le propre de l'image.
Mais plus installé que le flot incessant d'informations et de réactions qui ne permettent que le survol.
Il y a un avenir pour la télévision. Puisqu'il y a un espace pour elle. Qu'elle le prenne.
Et les vaches seront bien gardées.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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L'élémentaire

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Chaque parcelle de mon corps est utile.
Mes doigts écartés et mes mains pour chasser l'eau derrière moi, ouvrir une brèche, et avancer.
Mes coudes, mes épaules, mes chevilles, quand la brasse sous-marine sollicite toute la mécanique.
Mes poumons ont des réserves d'air suffisantes pour aller plus loin, droit devant, les yeux ouverts.
Je sens tous les muscles au travail. Le mouvement de mes jambes. Instinctif. Un héritage de l'espèce.
La mémoire d'un autre temps. Où l'eau était notre élément. Et j'y suis bien. Heureux. Serein.
L'idée de la noyade ne m'effleure pas l'esprit. Je ne pense ni à sa crainte ni à sa panique.
Lorsque je suis là où je dois être. Au cœur du monde. Porté par la matière la plus proche de nous.
L'eau. Notre propre constitution. Notre propre condition. Notre origine. Notre oxygène.
Ce dont nous sommes faits. Où je m'étire avec aisance, sans aucune résistance, libre comme l'air.
Plus libre que si je volais. Je vole sous la surface. Abolissant les entraves, les limites et les frontières.
La finitude du corps. Qui se dilue dans son environnement. Tout se mélange. Tout se confond.
Ma peau n'est plus une lisière, n'est plus mon cadre ni mon contour. Je vais au-delà de moi-même.
Je deviens la substance dans laquelle j'évolue. Mes cheveux aux vents silencieux. Je fends la distance.
Je vole et défie toutes les lois de la pesanteur. J'embrasse l'espace qui m'ensevelit sans me faire disparaître.
Je deviens une particule parmi les particules. Une bulle dans l'écume du mouvement, de la vitesse.
Et tout prend sa mesure. Mon volume. Ma masse. Mon amplitude. Ma chorégraphie sous-marine.
Cette brasse que je fais durer sans gagner la surface. Mes poumons m'autorisent à continuer. Plus loin.
Faire durer le plaisir. Au cœur de l'univers. Au cœur de ce monde. De son mystère. De sa vérité.
L'eau. Que mon corps remercie. A la douche ou au bain. Ou bu à pleine bouche. L'eau.
Qui m'hydrate et me désaltère. Qui me fait éclore. Qui fait pousser le blé et mousser les ruisseaux.
Qui fait rouler l'écume et fait pleuvoir à seaux. Déborder les fontaines. Démonter l'océan.
L'eau. Que mon front, que mon cou, que mon ventre et que mon sexe épouse. Je m'y ébroue.
Je m'y ensevelis. Plus libre que sous la terre. Plus libre que dans les airs. Tout mon corps réagit.
Comme s'il rentrait chez lui. Il reconnaît sa matrice. Il reconnaît sa matière. La source et l'infini.
L'eau qui vient à bout de tout. De l'air comme du feu. L'originelle solution. Notre équation chimique.
Mes réserves s'épuisent mais je m'autorise encore une brasse. Et encore une autre. Et une dernière.
Je surgis à la surface. Dans une explosion étincelante d'éclaboussures. Reprendre ma respiration.
L'éruption au monde dans le choc des éléments. Dans le papier aluminium aveuglant de ma piscine.
Le retour à la lumière. Qui me hisse sur la margelle brûlante. Dégoulinant. Scintillant. Et rincé.
Je viens de venir au monde. Mes poumons se remplissent d'air. Et je découvre une autre caresse.
Celle de l'air chaud pour m'enlacer. Qui s'enroule sur mes cuisses et sur mon torse pour me sécher.
Je reviens de loin. Je reviens de ce lieu d'où nous venons. L'alpha et l'omega. L'espace de l'océan.
La mer où je veux être enterré. L'essence de notre planète. L'essence de la vie.
Qui coule dans mes yeux à mes cheveux mouillés. Qui coule sur ma bouche. Qui coule dans mon dos.
Qui pleut quand je me lève pour sourire au soleil. La peau frémit aux variations de température.
L'eau devient une délicieuse torture chinoise. Mille petites morsures de fraîcheur que la chaleur réveille.
Sensible au contraste. Des zones érogènes. Des gouttes se frayent leurs chemins sur le corps qui exulte.

Stimulent les terminaisons nerveuses. Titillent l'épiderme converti à l'air et sa nature. La chair de poule.
Au voluptueux conflit des deux forces contraires. L'eau et l'air se disputent ma matière.
Et l'esprit se réjouit d'être véhiculé, incarné, prisonnier de ce corps sans lequel il n'aurait pu connaître
le plaisir des sensations, l'érotisme d'être au monde, et de se confronter. De perdre le contrôle.

Quand le corps prend la main, a ses propres logiques, et qu'il est raisonnable de lui faire confiance.
Les dalles de schiste sont brûlantes mais le souvenir de l'eau me permet de les fouler sans courir.
Revenir sur mes pas pour plonger à nouveau. Quand l'été m'y autorise et qu'il faut l'honorer.

Pour jouir au même endroit et dans un même élan du paradis terrestre et de l'éternité.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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Avec tout le naturel qu'il me reste

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Le lobby du Marriott Marquis est d'une vulgarité sans nom.
On dirait du Donald Trump tout craché. Le bling-bling américain des Années 80.
Pour ma part, et c'était un snobisme d'Européen j'en conviens, j'étais descendu au 17,
une petite meringue victorienne avec sa marquise désuète et son vieux tapis rouge, sur Stuyvesant Square,
où, ce que vantaient tous les guides touristiques, Woody Allen avait tourné Manhattan Murder Mystery,
dans ce petit quartier tranquille à trente rues du grand merdier de Times Square où j'avais rendez-vous.
Depuis la chaussée, la baie vitrée est discrète, noyée dans le chaos d'enseignes, d'écrans et de publicités,
comme dans la torpeur hystérique du lieu, quand je dois d'abord comprendre où est l'entrée de l'hôtel.
Torpeur qui ne faiblit pas à l'intérieur, pas plus que mon trac, lorsque je traverse la salle de l'atrium
bondée de touristes descendus de leur chambre pour retrouver des amis au bar avant de sortir,
et qu'après l'entrée du building il me faut trouver l'accès aux ascenseurs pour le Broadway Lounge.
Ce lobby est une véritable volière, où les oiseaux sont définitivement américains, hommes et femmes,
dans leurs morphologies, leur façon d'être, de parler, de rire, et je suis aussi intimidé que désorienté.
J'essaie malgré tout d'être cool dans ma démarche, à l'aise comme si j'avais joué au football à l'université,
essayant de masquer comme je pouvais mes épaules raides de petit Français nerveux, vexé ou complexé,
et de dissimuler ma panique alors que j'avance d'un pas décidé vers ce qui est incontestablement
la colonne des ascenseurs, un monstrueux pylône, vertigineux, qu'on ne risquait pas de manquer,
sur lequel glissaient en douceur les petites cabines vitrées en forme de gélules, éclairées, assez rapides,
qui montaient et descendaient gentiment des gens plus malins que moi, le long de l'énorme mât central
qui transperçait le building de part en part, du sous-sol au sommet, au milieu de bavardages indifférents.
Je ne peux même pas m'extasier sur la boule dorée de l'horloge qui couronne le bar, une évocation
évidente de l'horloge mythique à quatre cadrans de Grand Central Terminal, puisqu'autour de moi,
l'agitation est comparable à celle du hall de la prestigieuse gare de Manhattan, et je dois me concentrer.
Fébrile, j'examine en avançant le fonctionnement des ascenseurs qui cherche à défier mon intelligence,
lorsque je ne vois d'où je suis aucune passerelle reliant le pilier des ascenseurs aux coursives des étages,
et je m'imagine déjà embarqué directement vers le sommet alors qu'on m'attend au 8th floor.
Je ne veux pas aller au fameux View, ce restaurant pivotant qui tourne à 360° au rooftop du building.
Olivier m'a donné rendez-vous au Broadway Lounge & Terrace dont je dois trouver l'accès au plus vite.
Par moi-même si possible. Du regard, je cherche des escalators, des escaliers peut-être ?... Rien.
Juste ce tube aspirant les gens jusqu'au ciel sans pouvoir s'arrêter ni descendre en cours de route.
Bon sang, il y a des centaines de chambres sur 50 étages, il faut bien que les clients puissent y accéder...
Il faut que je m'approche au plus près pour enfin comprendre ce qu'il y avait dans la tête de l'architecte.
Le totem titanesque et son restaurant posé dessus sont complètement indépendants du reste du building. 
Le bâtiment est construit autour. Définitivement, il me faut trouver ailleurs le moyen de rejoindre Olivier.
Bien sûr, le restaurant pouvait bien tourner au sommet de son mât de Cocagne, au-dessus du gratte-ciel,
je rebroussais chemin en félicitant la folie douce de l'Amérique insouciante ou arrogante des Années 80,
et les exploits de John Portman qui avait pondu là un merveilleux exemple d'architecture brutaliste.
Eh oui, Donald Trump est brutal. Comme l'architecture américaine des Années Fric. Le mauvais goût.
Assumé. Comme une victoire: celle des nouveaux riches sur l'aristocratie des nouveaux riches d'avant eux.
Nous étions loin du New York Art Déco du Waldorf Astoria, ou même du Paramount tout proche,
qui brandissait toujours au coin de Times Square son globe lumineux au sommet de sa tour en gradins.
Je me redresse et décide de prendre l'air de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait et où il va.
Avec l'orgueil français de celui qui ne demandera pas son chemin pour ne pas paraître provincial.
La curiosité valait bien le détour. Et ces quelques minutes perdues. Je n'étais pas encore en retard.
J'aperçois des visages magnifiques. Féminins. Masculins. Sur lesquels je n'ai pas le temps de m'émouvoir.
Je m'aperçois surtout que personne ne me regarde et que je peux arrêter mon cirque, quitter l'arène,
me dégager de ce bourbier qui s'était révélé être une impasse, et finalement, trouver une issue.
Des escalators. Dieu est grand. Je ne sais pas où ils mènent, mais je monte. Avec d'autres provinciaux.
Des touristes. Des badauds. Dont je décide de suivre le flot en confiance. En pilote automatique.
Une vague qui me déposera naturellement au milieu d'une salle aux épaisses moquettes colorées.
Une débauche de couleurs passées, de vert et de turquoise, héritées des snacks US des Années 50.
Du bleu. Du orange. Je suis perdu quelque part entre un Casino d'Atlantic City et un décor de Star Trek.
Une ample baie vitrée arrondie m'indique que je suis au bon endroit et que je peux reprendre un physique.
Une contenance. Une allure et un regard persuasifs. Dans le bruit des fontaines et des conversations.
Couvert par une musique dite lounge, qui est le mot aimable pour parler de musique d'ascenseur.
Sous un plafond circulaire d'où pendaient de grosses boules lumineuses, j'ignorais volontiers la décoration,
tout à mon soulagement et à mon impatience de trouver Olivier dans la salle. J'avais hâte de lui parler.
Ne serait-ce que pour retrouver une forme de normalité. Quelque chose de familier. De toute urgence.
Mais j'eus le souffle coupé par ce qui me sauta au visage. Le panorama sur Times Square. Saisissant.
Plus impressionnant encore que vu depuis le plancher des vaches. Et peut-être plus que depuis le sommet.
A mi-hauteur d'immeubles. Avec les trouées et les perspectives. La masse des tours. Le vis-à-vis.
Un chaos habillé du délire d'images, de vidéos, d'affiches géantes, qui fait la réputation du lieu.
Ce brasier à portée de main. Et des Américains tout petits, en bas, traversant par coulées la 7e Avenue,
ou Broadway, en forçant le passage à une foule de taxis jaunes miniatures pesants sur leurs suspensions.
Des fumerolles se déployaient ici ou là pour participer à l'étrangeté de ce foutoir, jouer avec la lumière,
puisqu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'au cœur du cratère, la vulgarité finissait par devenir féérique.
L'Européen et son snobisme devaient s'incliner. Puisque nous étions devant un spectacle extraordinaire.
Dans une ville extraordinaire. Et que l'extraordinaire est précisément le contraire de la vulgarité.
Les jolies filles de dix étages de haut pouvaient vendre des cosmétiques ou une comédie musicale.
Des beaux mecs aussi. Aux mâchoires carrées. Aux abdominaux intéressants. Face aux cours de la bourse.
Du Nasdaq. Ou au direct de CNN sur écran géant. Quand on n'était plus certain de la lumière du jour.
C'est aux noirceurs en deuxième ou troisième ligne, au fond des rues, que l'on déduisait qu'il faisait nuit.
Et que la nuit serait belle. Excitante. Que tout pourrait y devenir possible. Comme New York le promet.
Je ravale mon émerveillement enfantin quand je reconnais Olivier à qui j'adresse un sourire adulte.
Il est là. Assis sur une banquette à la couleur indéfinissable. Avec un cocktail. Face à la baie vitrée.
J'investis le fauteuil qui m'attend à sa table. Avec tout le naturel qu'il me reste. L'air de rien.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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