La Casa de los Picos
Nous étions allés dans la poussière de Judes. Dans la province de Soria. En Vieille Castille.
Mais un ami à Madrid me regarde de travers et me reprend : " Castilla-León ? " Je le dévisage, interdit.
Mon Castilla la Vieja semble lui avoir provoqué une décharge électrique et c'est moi, qui, comprenant,
ai des sueurs froides et la bouche pâteuse. " Castilla-León ! répéta-t-il sûr de lui, m'engueulant presque,
plus personne ne dit Castilla la Vieja... depuis des siècles... " Son visage était devenu très dur.
Il sourit en devinant mon embarras, quand je lui étais reconnaissant de ne pas avoir enfoncé le clou,
d'avoir préféré rester vague avec son depuis des siècles quand j'imaginais bien que c'était plus récent,
lorsque c'est un nom qui n'avait dû disparaître qu'avec la dictature de Franco. " Oui ! Bien sûr !...
Il faut que je revoie ma géographie, Castilla-La Mancha et Castilla-León, tout le monde sait ça. "
David s'amusa de ma confusion, voyant bien que j'avais saisi la gaffe que j'avais faite, la connotation,
ce à quoi ce nom renvoyait ou faisait référence, et balaya ma maladresse d'un revers de la main.
Il voulait savoir quelles étaient mes origines, et j'avais détaillé celles de mes quatre grands-parents.
Une grand-mère paternelle de St-Gaudens, un grand-père paternel du Sidobre, pour le côté français,
les parents de mon père occitans, le Comminges et le Lauragais, et puis, une fraternité avec David,
que j'étais fier de revendiquer : un côté espagnol avec les parents de ma mère. Une grand-mère maternelle
de Valladolid, et un grand-père maternel de Judes, ce village de caillasses perdu dans son désert aride.
Sa situation isolée, sur son plateau en altitude, loin de tout, confirme le doute que le nom pourrait semer.
Judes veut dire ce que ça veut dire. Malgré ses deux énormes églises catholiques, tout est dit.
Mon grand-père venait manifestement d'un village de Conversos. Les Juifs convertis au Catholicisme.
Au XVe siècle. La conversion, c'était la condition pour rester en Espagne et ne pas être condamné à l'exil.
Mais s'il était toléré de rester en Espagne une fois la conversion faite, c'était pour vivre à l'écart,
dans des territoires reculés à la nature hostile. Autant dire que ces sujets, au mieux de seconde classe,
déchus et suspects, étaient en fin de compte, pour toute récompense, à la fois exclus et parqués.
Je n'avais à l'époque aucune information sur la généalogie de mon grande-père, Feliz de la Hoz,
ni aucune preuve qu'il eût pu être le descendant d'une vieille famille aristocrate et juive de Castille,
contrainte à la conversion par le fameux décret de l'Alhambra de 1492 ordonné par les Rois Catholiques.
Je n'avais pas la preuve, mais l'idée me plaisait beaucoup.
Imaginez. Cathare par mon grand-père de Castres. Juif converti par mon grand-père castillan.
Une famille de la noblesse robine de Toulouse et une famille des Asturies déchue par les Trastamare.
Je ne pouvais dans ces conditions que naître sur les Pyrénées et, comble du bonheur, devenir catalan.
Cela me confirmait cette vieille intuition de jeunesse que tous les Chrétiens avaient forcément été Juifs
à un moment donné, comme ce fut le cas si je puis me permettre pour le Christ en personne.
Nous étions de culture catholique. Mais de culture seulement. Lorsque personne ne pratiquait chez moi.
Ni chez mon père, ni chez ma père. Nous respections les religions et les institutions. La foi des autres.
Nous avions la nôtre. Mais n'allions à l'église que pour les baptêmes, les mariages et les enterrements.
Aucune tradition anticléricale de bouffeurs de curés, aucune revanche, ni familiale ni personnelle,
quand nous savions manier ce paradoxe génial d'être à la fois progressistes et conservateurs.
Nous aimions bien l'Eglise. Mais nous n'y allions pas. Nous préférions la grasse matinée à la messe.
Mes parents m'expliquaient très bien que nous étions Catholiques par un concours de circonstances,
et que nous aurions pu aussi bien être Juifs ou Musulmans, ce que nous avons d'ailleurs été dans l'Histoire.
Déjà, nous savons que la famille Latger a baigné dans le Protestantisme. L'héritage de l'hérésie albigeoise.
Dans les registres, il est dit que certains de nos ancêtres ont été enterrés à la façon protestante.
Et quand je revois mon grand-père, sa façon de gérer ses affaires, sa carrière, sa vie, son rapport à l'argent,
son austérité et son intégrité, il est manifeste à mes yeux que tout cela n'était pas très catholique.
Avoir du sang cathare ne m'étonne pas lorsque j'ai de la sympathie pour les Huguenots.
Avoir du sang juif ne m'étonne pas lorsque j'ai de l'affection pour le Judaïsme.
Et à mon émotion pour toute la culture arabo-andalouse, je ne serais pas étonné d'avoir du sang arabe.
L'appel du Muezzin à Istanbul m'avait bouleversé en me renvoyant fermement à des vies antérieures.
Et je me suis toujours senti chez moi tout autour de la Méditerranée. Medina de Tétouan comprise.
Ce mélange fantastique m'enchante, me flatte, mais il n'est pas le mien. C'est celui de tout le monde.
Lorsque même en ne voyageant pas, les autres ayant voyagé, le mélange s'est fait aussi sûrement.
Si votre famille n'est jamais allée vers les autres, les autres seront allés vers elle. Migrations. Invasions.
Quand notre région a été balayée par des vagues de Romains, de Wisigoths, de Maures et de Francs.
Oui. Cela me plaît beaucoup. D'être Celtibère, Occitan et Berbère, Espagnol et Allemand, Grec et Romain,
Castillan, Aragonais, Catalan, et accessoirement Français. C'est l'Histoire d'un pays et d'une région.
Je regarde la photo de la Casa de los Picos à Ségovie. La Maison de la Hoz. Que j'ai envie de voir.
Après ce voyage, il y a longtemps, avec ma mère, jusqu'au village de Judes, je veux aller à Ségovie.
Sentir les pierres sous mes mains. Les caresser. Les respirer. Sentir la violence et la soif de justice.
Les complots. Les trahisons. Les unions. La prospérité. La décadence. Isabelle la Catholique.
Le monastère de Santa Maria del Parral. L'alcazar. La Sierra de Guadarrama. La Sainte Inquisition.
La Juderia Vieja y Nueva. Le splendide aqueduc romain. Les remparts. Juan Bravo. San Esteban.
Je suis déjà passé à Valladolid, à Burgos, mais je ne suis jamais allé à Ségovie.
J'avais adoré la Maison aux Coquilles de Salamanque. Mais la famille avait eu aussi bien.
La Casa de los Picos. Avec sa façade hallucinante hérissée de pointes de diamants en pierre.
Une large porte surmontée des armes de la famille. Une porte catalane, diraient les Catalans.
C'est une porte. Qui donne sur une cour. La maison me fait penser à la Casa Xanxo de Perpignan.
Ainsi donc, plus personne ne dit Castilla la Vieja ? A part moi pour le plaisir de prononcer la jota ?
Aux gravures et aux photos que je vois, c'est pourtant le nom le plus approprié. Valladolid / Segovia.
Et je ris de ceux qui empruntent à leur généalogie pour se donner de l'importance.
Nous sommes tous faits de tous. Seigneurs et voleurs. Grands et petits. Valeureux et médiocres.
De toutes les conditions. De toutes les origines. De toutes les religions. Et c'est très drôle d'y penser.
Quand tous les racistes, xénophobes, antisémites ou islamophobes insultent tous leurs propres ancêtres.
Dans la mosaïque, je cherche les pièces qui me conviennent et le puzzle est reconstitué au complet.
Puisque tout me plaît de toutes les cultures qui se rejoignent en moi, que je porte, que j'assume,
que j'embrasse et qui me le rendent bien en intelligence et en sensibilité. Le seul orgueil qui vaille.
Il n'y a pas d'élections puisqu'elles règnent toutes. Sans parler de celles à conquérir. A découvrir.
Qui me feront aussi vrai que les autres m'ont fait. Perméable aux apports, aux différences, aux nuances.
Je suis mon propre territoire, le seul que je défende, que j'emporte avec moi où que j'aille. Que j'enrichis.
Je hais le nationalisme. Je hais la haine idiote du nationalisme.
Elle me rend déjà triste, elle me rendrait méchant.
David me regarde à Madrid. Dans les yeux.
Avec un mélange d'attirance, de répulsion, d'inquiétude, de curiosité, de sympathie et de méfiance.
Il voit en moi des points communs, qui le rassurent et l'exaspèrent, qui l'enchantent et qui l'agacent.
Il voit en moi des différences, qui l'effraient et qui l'aimantent, qui le dégoûtent et qui l'excitent.
Mon côté masculin. Mon côté féminin. Mon côté rural. Mon côté urbain.
Mon côté sophistiqué. Mon côté spontané. Mon côté français. Mon côté espagnol.
Chaque chose a le pouvoir de lui plaire et de lui déplaire, pratiquement en même temps.
Le côté enfant. Le côté mature. Le côté scrupuleux. Le côté désinvolte.
Et je sens dans son regard que son désir et son mépris sont aussi forts l'un que l'autre.
Veut-il faire l'amour au garçon qui lui ressemble ou à celui qui ne lui ressemble pas ?
" Mes parents allaient à Perpignan voir des films interdits en Espagne pendant la dictature. "
Pour ma part, j'essaie d'imaginer le visage qu'il avait jeune homme pendant la Movida.
Dans cette ville qui n'est pas Barcelone. Et que je quitterai le lendemain.
Philippe LATGER / Décembre 2017
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