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A qui je ne dois rien

Publié le

Je sais bien. Je sais ce qui les intéresserait. Ce qui les toucherait. Je sais comment les émouvoir.
Il me suffirait de sortir le grand jeu sur Perpignan et les Perpignanais seraient bouleversés.
Il suffirait que je les flatte. Que je fasse une nouvelle déclaration d'amour à leur ville.
A coups de marbre rose et de cayrou, de fer forgé et de galets de rivière, de sardanes et de bannières.
Je sais. Je sais comment les captiver. Les bouleverser. Comment prendre par les sentiments.
Avec ce fils qui a perdu si jeune sa mère d'un épouvantable cancer généralisé.
Ce même fils qui s'est perdu lui-même ensuite dans la nuit et dans l'alcool, à la dérive,
à la recherche désespérée d'un amour aussi absolu et inconditionnel que celui de sa mère.
Je sais faire. N'en doutez pas. J'ai toutes les cartouches en poche. Je sais comment ça marche.
Mais je n'ai pas envie. Je n'écris pas pour eux. Je n'écris pas pour des petits pouces levés.
Je n'écris pas pour émouvoir et arracher des louanges avec des larmes sur soi-même.
J'essaie des choses plus difficiles. J'essaie de trouver un public pour autre chose.
Comment leur faire aimer ce putain de concerto pour deux pianos et orchestre de Poulenc ?
Qui va s'arrêter sur une vidéo de 20 minutes ? Qui cliquerait sur un truc pareil via Twitter ou Facebook ?
Quand même le format chanson de 3 minutes est déjà trop demander aux internautes depuis longtemps.
Dans ce fichu zapping, le chaton a meilleure presse. J'ai perdu d'avance. Mes efforts sont inutiles.
Et pourtant... Dans ce flot d'indifférence et de facilités, un like ou deux sont des victoires insolentes.
Qui suffisent à m'encourager. Et à continuer. Même si ce n'est que pour ces deux ou trois personnes.
Je ne veux pas tomber dans le piège des réseaux sociaux. Qui alimentent la paresse et la médiocrité.
Poulenc survivra à Facebook. La beauté et l'intelligence survivent toujours à toutes les modes.

Et à toutes les technologies.
Je me demande parfois pourquoi je lutte encore. Brigitte Fossey. Eric Artz. A Perpignan.
Pour entendre des extraits du Gatsby de Francis Scott Fitzgerald et la musique de Gershwin.
Un mariage évident. Une cohérence imparable. La superbe de l'Amérique. Des Années Art Déco.

Nous servons du caviar. Du Champagne. Ce qu'il y a de mieux. Pour qui ?... 80 personnes.
Je suis au fond de la salle du Centro Espagnol. Je vois les silhouettes assises, alignées dans le noir,
attentives, concentrées, emportées, découpées dans la lumière du plateau où le piano règne en maître,
et je suis heureux... fier de mon coup. Cela valait la peine. Pour ces 80 personnes.
Mais le courage me manque aux projets que j'avais d'un Pierre et le Loup avec orchestre et récitant,
ou de ce concerto fantastique de Poulenc pour lesquels je n'ai définitivement pas le public.

400 personnes acclament Eric Artz à la Salle Cortot. Je viens l'embrasser après le concert.
Il m'adresse un clin d'œil en me reconnaissant. " Bravo camarade... " Le saisissant par les épaules. 
Mon regard dans le sien. Je lui dis ma volonté de lui donner une carte blanche. Gershwin sans doute.
Je n'ai pas envie de penser au public que je n'ai pas pour cela. Je dois à Eric de le produire à son public.
Ce sera peut-être ailleurs. S'il le faut. Quand je n'ai pas envie de renoncer à me faire plaisir.
J'étais venu l'applaudir. J'étais venu aussi découvrir cette salle construite par un certain Auguste Perret.
Un écrin fantastique. De béton et de bois. Un terrain de jeu idéal. Où je devrais m'ébrouer librement.

En traînant ma valise dans les couloirs du métro le lendemain matin pour aller prendre mon train,

je sais très bien quelle est la nature du caillou que j'ai dans la chaussure.
Je vais Gare de Lyon prendre mon train pour rentrer à Perpignan. Et je sais que c'est une erreur.
Je sais que je perds mon temps. Je sais que le public que je vise n'est pas là. Mais j'y vais. Je rentre.

Après ce dernier concert, difficile de m'endormir. Une nuit blanche. A descendre fumer dans la cour.

J'ai mon train demain matin. Et je n'ai aucune envie de rentrer. Je sais que je me plante.
Mais je sais que j'irai prendre mon train parce que je vais y rejoindre des gens que j'aime.
Et je suis en colère. D'être déchiré entre mon besoin de me réaliser et cette culpabilité bien commode.
Tu parles d'une excuse. Rejoindre des gens que j'aime. Pour justifier mon manque de courage.
La nuit passe. A fumer mes cigarettes. Plein du Michel Fau que j'ai vu sur scène. Plein de Chaillot.

Plein de Lambert. Fidèle et affectueux. Plein de mon passé de parolier et d'après-spectacles.
Des soirées au bar du Mathis. Des projets ambitieux. Des possibles délirants. A portée de main.
L'Olympia. Le Divan du Monde. Daphné Roulier me demande si je veux être son assistant.
Alexandra Kazan m'interviewe pour un livre de poèmes dont je n'ai pas envie de parler.
Je travaille en studio avec André Manoukian. Avec Gabriel Yared et Souad Massi.

Je bois une bière à Montréal avec Gerard Butler. Je mange une pizza avec Jane Birkin à New York.
Juliette Greco me drague à Barcelone. Bon sang... Mais qu'est-ce qui m'est arrivé ?...

La nuit a été courte. Ce week-end parisien m'a retourné. Une fois encore.
Mon frère, son mari et moi avons le temps d'un dernier café. Au Molière. Au coin de la rue.
Mon train est à dix heures. Mon frère et Luc voient que je ne vais pas bien, que ça ne va pas.
Ils sont tristes. S'ils ne le sont pas pour eux, ils le sont assurément pour moi. J'essaie de sourire.
" Je vais essayer de faire quelque chose sur Charles Trenet. Il y a déjà des choses en place... "
Je ne sais même pas dans quel état de santé est Jacques Higelin qui serait le plus approprié.
Ou Jean-Jacques Debout. Qui a ma considération et mon estime depuis que j'ai découvert
qu'il était le compositeur du " C'est trop tard " de Barbara. Oui, il y a des idées et de belles choses à faire.
Mais mon frère et Luc voient bien que j'essaie de me convaincre. 80 personnes pour Brigitte Fossey...
André Bonet n'aurait aucune difficulté à mobiliser Charles Aznavour. D'autres proposeraient Cali.
Je sais que je peux avoir facilement aussi le contact de Biolay qui avait fait un album de reprises.

Je mange un sandwich sur le boulevard Saint-Germain, il passe, je l'arrête et nous discutons,
parce que nous travaillons sur un projet commun, dans les Années 2000. Benjamin Biolay.

Et puis, quel âge a Micheline Presle ? Elle est dans la distribution du Je chante de 1938.
2018. Une bonne année pour diffuser ce film. Trenet au cinéma. Evidemment, ça marche très bien.
Mais mon visage est fermé autant que mon ventre est noué. Cela n'intéressera personne.
Et je me demande ce que je dois à Perpignan.
Luc refuse que je paye mon dernier café. Je les embrasse sur la terrasse. Avec émotion.
Ils sont dévastés de me voir dans cet état. Et je suis dévasté de les voir dévastés.

Je m'enfuis à cette boule de neige. M'engouffrer dans le métro. Les Halles.
Les couloirs des Halles avec mon bagage à roulettes. Un dédale en pilote automatique.
La ligne 14. Direction Olympiades. Avec une envie de chialer qui m'étrangle. En panique.
Je parle le plus naturellement du monde avec Benjamin Biolay sur le trottoir en finissant mon sandwich.
Sur les toits de la rue de Rivoli, je dis non à Daphné Roulier. Quel âge a Micheline Presle ?
J'ai peu d'heures de sommeil. Le concert d'Eric Artz a fini de me poignarder.
Mais qu'est-ce que je fabrique ?... Qui sont les gens que j'aime que je vais rejoindre au juste ?
Qui de ces gens m'a demandé de travailler en vain pour la gloire d'une ville qui n'en veut pas ?
Le train arrive. Ouverture des portes automatiques. Je me plante au milieu d'un wagon. Je me plante.

Est-ce présomptueux de ma part ? Ah, bien sûr, il ne faudrait pas donner l'impression de se la péter...
Mais est-ce une raison suffisante pour se condamner à l'échec et à la dépression ?
L'admiration de Lambert. Celle de Nicole Croisille. Celle de Pierre Bertrand ou de Marie Nimier.
Je les ai pour moi. Et je sais ce que je vaux. Et je sais que je me brade. Que je m'abandonne.
Il n'y a personne à qui je puisse parler de cette vie sans passer pour quelqu'un qui se la pète.
Sinon les témoins de cette vie. Ute Lemper au théâtre de Chaillot me couvre de bienveillance.
" Du miel dans la barbe "... La douceur d'artistes que j'ai toujours admirés. Qui me disent leur estime.
Et moi qui n'en ai rien fait. " Latger, je te fais un compliment ... " râle Croisille qui attendait un retour.
Les comparaisons avec Nougaro et Ferré m'avaient laissé sans voix. Incapable d'en faire quoi que ce soit.
Embarrassé. Un embarras qui passait pour de l'indifférence. " J'entends Nicole. J'entends. Et je ronronne. "
J'accompagne Marie Nimier au théâtre du Rond-Point. " Toi, tu es le poète... " Je ne comprenais pas.

Mon cerveau plantait. Le bug. A me demander si j'étais vraiment dans la situation que je vivais.
A entendre ce qu'on me disait. Non... Impossible. Marie Nimier devait s'adresser à un autre...
Didier Sandre me dit face à face son complexe d'acteur, celui de l'interprète face à l'auteur, au créateur.

Je parle avec Katherine Pancol de New York dans un café à côté du Théâtre de l'Atelier.
Je fais la fête avec Véronique Sanson. Je vais dormir chez elle à Triel-sur-Seine.
Je dîne avec Kristin Scott Thomas. Et il n'y a rien de plus normal. Et je n'en reviens pas.
Dans la ligne 14, je me demande ce qui s'est passé. J'ai 44 ans. Une erreur d'aiguillage.
L'impression d'être passé à côté de ma vie. Un accident. Sortie de route. Dans le fossé. L'alcool.
La coach californienne de Monica Bellucci me le dit froidement : " tu as un problème avec l'alcool... "
Un festival à Perpignan. Pour faire parler de Perpignan. Faire venir du beau monde à Perpignan.
De quoi faut-il encore que je me punisse ? N'ai-je pas déjà payé ma dette ?...

Il faudrait que je parvienne à me moquer de ce que l'on pense ou de ce que l'on dit de moi.
" Alors voilà, maintenant que tu fréquentes des stars, on n'est pas assez bien pour toi ? ... "
Si je ne comprenais pas les compliments que me faisaient les uns, je ne comprenais pas plus
les reproches que me faisaient les autres. Et ce chantage affectif avait son emprise sur moi.
J'essayais d'associer mes amis d'enfance à certaines choses, des proches et de la famille aussi.
Des places de spectacles. Leur présenter une personnalité qu'ils appréciaient. Autant que possible.
Mais l'exercice était acrobatique. Et souvent catastrophique. Tant l'effet de la notoriété change les gens.
La honte venait. Et avec la honte, la honte de l'éprouver. Un sentiment détestable. Le pire de tous.
Avoir honte d'avoir honte des gens que l'on aime. Désastreux. Il fallait composer avec ça.
Comme il fallait que je compose avec la jalousie. Que mon manque de succès public devait tempérer.
Aurais-je tenu le choc autrement ? Quand cela m'était déjà insupportable en restant bien à l'ombre.
J'étais une petite main. Dans les coulisses. Discret. Inconnu. Un artisan. Rien de plus.
C'était assez pour provoquer des sarcasmes, des ragots, des médisances, qui m'ont blessé.
Parce que ça venait d'amis et de proches que j'aimais. Jaloux comme des teignes.
Parce que je fréquentais du beau monde. Que j'avais les faveurs et l'estime de ce beau monde.
Et ça me sautait au visage. Ces gens considéraient que je ne méritais pas ce qui m'arrivait.
J'en avais la démonstration. Ces gens que j'aimais ne me jugeaient pas digne de ce que je vivais.
Et j'étais effondré. Ce n'était pas une blessure d'orgueil. C'était pire que cela. C'était une déception.
Ainsi, je n'étais pas armé pour aller plus loin. Je n'osais pas dire la moitié de ce qui se passait.
Si je confiais à un ami que Cindy Lauper avait choisi mon adaptation en français de Time after Time,
grâce à quoi mon éditeur avait fait le voyage à New York pour préparer des contrats que j'avais signés,
au lieu de me féliciter ou de se réjouir pour moi, on me renvoyait l'idée que je me vantais ou que sais-je,

que je me prenais la tête, et j'étais complètement déstabilisé face à tant d'injustice et de mauvais esprit.
Je ne sais pas comment j'aurais géré tout cela si j'avais eu du succès, si j'étais devenu quelqu'un.
Et je ne le saurais jamais. Puisque je ne m'en suis finalement jamais donné les moyens.


Dans mon métro, je file vers la Gare de Lyon. Une boule au ventre. Une boule dans la gorge.
A qui vais-je pouvoir raconter mon week-end ? Quand on va me dire qu'à Perpignan, il a fait beau.
Comme pour justifier d'avance le fait qu'on est resté dans le trou du cul du monde pour son soleil.
Pourquoi se sentent-ils obligés de me faire ça ? Où est le jugement de valeur dans un week-end à Paris ?

" C'est parce que Perpignan n'est pas assez bien pour toi ? On n'est pas assez bien pour toi ? "...
Les bras m'en tombent. " Et je fais quoi depuis trois ans que je travaille gratos pour Perpignan ? "
A l'Assemblée Générale du Raid Latécoère où j'ai été invité, on m'a demandé de prendre la parole.
Mais bande d'andouilles, ça n'a pas été pour parler de moi et me faire valoir ou faire l'intéressant,
ç'a été pour parler de Perpignan, pour dire qu'il fallait venir à Perpignan, que c'était une ville géniale...
Non mais je rêve. C'est à devenir dingue. Et je suis bien tenté de jeter l'éponge à tant de connerie.
Alors non. Je ne parlerai pas de Michel Fau et Mélanie Doutey. Je dirai sobrement : " il a plu... "
Je ne parlerai pas du Musée des Arts Décoratifs. Ni de Lambert Wilson. Ni de la Salle Cortot.
Puisque ce serait une provocation de ma part. Dire en creux que ceux qui sont restés sont des ploucs.
Et comme si c'était ma pensée ou mon intention, on anticipe : " ici, il a fait très beau ! "...
Nous ne restons pas à Perpignan parce que nous sommes des paysans mais parce qu'il y fait beau temps,
et qu'il faudrait être con, à l'inverse, d'aller dans une ville où il pleut tout le temps quand on est si bien ici.
J'ai envie de pleurer. Et je m'en veux d'être aussi sensible à ce genre de réactions. Puériles. Consternantes.
Qui m'atteignent. Qui me désolent. Qui me pourrissent la vie et gâchent mon plaisir.
Je me dis qu'avec de tels résultats, l'humilité ne me grandit qu'à mes propres yeux.
Et que, à conséquences égales, je ferais aussi bien de me la péter vraiment et de profiter de ma chance.
Je me tords les boyaux à me censurer, à ménager tout le monde, et je suis mal payé de tant de précautions.
Je rêve d'être insensible au chantage affectif. De le prendre à la dérision. Avec humour. Ou hauteur.
D'être indifférent à la jalousie. Aux complexes d'infériorité. Qui deviennent aigres et méchants.
Oui. Il a plu. Et c'était magnifique. J'ai passé un week-end délicieux. Et, c'est vrai, ça s'est fait sans vous.

J'ai été heureux sans vous. Loin de vous. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait que je m'en excuse.
Et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas se réjouir quand les gens que l'on aime sont heureux.
Mon train est à dix heures. J'aurai cinq heures de décompression. Cinq heures de descente.
Pour passer en douceur d'un monde à un autre. D'une vie à l'autre. Cinq heures ne seront pas de trop.
Il me semblait avoir trouvé un compromis. Noyé dans mes scrupules, je pensais avoir une solution.
En ayant non plus de l'ambition pour moi mais pour ma ville. En déplaçant le focus.

Mais je m'étais trompé. Puisqu'on trouvait encore que je me mettais trop en avant.

Je me tiens à la barre centrale entre les portes du wagon, que je partage avec un garçon.
Nous filons vers la Gare de Lyon. Je jette un œil à mon portable. Je suis dans les temps.
Une vérification nécessaire dans la panique, qui me détourne un instant de ma confusion.
J'ai des choses à faire. Un rituel. Pour ne pas rater mon train. Être à l'heure. Sur le bon quai.

Et cette mécanique froide contient comme elle peut le tourment qui m'agite et me bouleverse.
Je passe à côté de ma vie. Je devrais rester à Paris. Je fais une grosse connerie.
L'impératif de l'horaire, des billets de train, a l'effet d'une mère qui essaie de raisonner son enfant.
L'enfant fait son caprice : " je ne veux pas rentrer... je veux rester ici... "

Sans perdre son sang froid, la mère explique qu'on descendra à Gare de Lyon chercher son TGV,
sans faire d'histoires, pour être à 15 heures à Perpignan où tous nos amis nous attendent.

Le garçon me regarde et je ne le vois pas. Perdu dans mes pensées fiévreuses.
Il est tout près de moi. Debout à la même barre. Nos mains se touchent presque.
Et soudain, je croise son regard. Qu'il ne détourne pas. Un regard qui sourit. Etrangement.
Si beau que c'est moi qui détourne les yeux. Et quelque chose jette de l'huile sur le feu de ma panique.
Moi, 44 ans, qui n'a dormi que quelques heures, mal rasé, mal coiffé, mal fagoté, à peine tombé du lit,
d'une douche et d'un seul café, des crottes d'yeux de la nuit au coin de cils désordonnés, la peau grise,
en mode je suis invisible, je file prendre mon train et je disparais, je plaisais à ce garçon.
J'hésite un instant mais je vérifie. Je lève d'abord le nez vers le tableau lumineux du plan de la ligne, 
au-dessus des portes, l'air d'être tout à l'urgence de m'assurer du bon ordre des stations, et dans l'élan,
un mouvement de tête que je voulais naturel ramenait mes yeux sur lui pour le regarder vraiment.
Il baissait les yeux sachant que je le regardais. En fait, il jouait le jeu et se laissait regarder.
Un petit rictus intentionnel vint me le confirmer. Il était jeune. Enfin... jeune pour moi. La trentaine.
Cheveux mi-longs. Bouclés. Un beau visage. Charmant. Séduisant. Sexy. Attractif. Attirant.

Et l'animal joue avec moi. Relève la tête. Et plante à nouveau ses yeux dans les miens.
Sans un mot, il me dit que je lui plais. Et je suis au désespoir. Par pitié. Pas maintenant...

J'ai passé quatre jours tiré à quatre épingles en représentation et en exposition sans qu'il ne se passe rien,
et c'est maintenant, en souillon, dans la version la plus négligée dont je suis capable, au saut du lit,
qu'un beau jeune homme me drague ouvertement, et, bien entendu, au moment précis où il me faut partir...
J'ai soutenu son regard quelques secondes pour essayer de comprendre, avant de décrocher.

Mes yeux ont cherché quelque chose dans les ténèbres du tunnel, après avoir dit au jeune homme,
sans un mot " pourquoi tu me fais ça ? pourquoi tu me fais ça maintenant ? quand je dois m'en aller ? ...
Vas-y, remue le couteau dans la plaie. Envoie-moi dans la gueule tout ce à côté de quoi je passe.

Fais-moi miroiter tout le bonheur possible dont je me prive, que je m'interdis, tout ce que cette ville
pourrait m'offrir, tout ce à quoi je peux encore prétendre... C'est cruel. Jeune homme, vous êtes cruel. "
C'est en somme ce que mes yeux ont dit aux siens avec un mélange de reconnaissance et de reproches.

Ainsi, je pouvais encore plaire. Plaire à un jeune homme de trente ans. A 44 ans. Et dans cet état.
Moral et physique. Dans la situation la plus inattendue et la moins avantageuse de toutes.
Avec mon bagage bourré de linge sale. Mon stress du départ. Ma panique à l'idée d'un choix décisif.

Bouleversé comme si je jouais ma vie entière à cet instant. Déchiré par mille désirs contradictoires.
Dont celui d'être fidèle à un homme que j'aime. Dont celui de quitter un homme que j'aime.
Dont celui de continuer ce que j'ai commencé. Dont celui de tout plaquer pour changer de vie.
Et ce jeune chat venait me narguer ou me défier. C'était Paris à travers lui qui me lançait un défi.
Le train s'est arrêté. Les portes automatiques se sont ouvertes. Et le verdict allait tomber.


En fait, ce n'était pas le prix d'un vulgaire billet de train qui pouvait poser problème.
A me jeter radicalement dans le vide, je pouvais bien perdre un aller simple Paris-Perpignan en TGV.
C'était une perte bien dérisoire comparée au bénéfice d'un choix aussi important, aussi définitif.
Je me ravisais. Restais dans la rame. Revenais même à ma place, à la barre, avant la fermeture des portes.

Le métro filait vers Bercy, laissant la Gare de Lyon derrière nous, et, au regard incrédule et stupéfait
du jeune homme qui comprenait parfaitement ce qui venait de se jouer, je pouvais triompher, sûr de moi :
" Voilà, tu as gagné. Je vais rater mon train pour Perpignan. Parce que j'ai envie de te connaître.
Parce que j'ai besoin de savoir comment tu t'appelles. "
Soudainement pris dans un conflit intérieur entre émerveillement et effroi, le garçon restait sans voix.
Il reprenait ses esprits et posait sa main sur ma main sur la barre, avant de prononcer avec assurance :
" Je m'appelle Guillaume et j'habite à Tolbiac. J'habite seul à Tolbiac.
- Il y a une laverie à proximité ? Je n'ai plus de linge propre. Plus rien à me mettre. "
Il suffisait de descendre quelques minutes plus tard et de le suivre jusqu'à une résidence sans charme.
De monter dans les étages avec mon bagage et d'entrer dans son appartement. La salle de bains.
Une machine à laver. Où j'enfournais tout mon linge du week-end plus les fringues que je portais.
Il suffisait que je sois complètement nu pour qu'il s'autorise à se déshabiller à son tour.
Pour que nous brandissions l'un et l'autre nos sexes en érection qui cherchaient le repos.
Il suffisait de les masturber, de les sucer, de les flanquer dans tous les orifices disponibles
pour que le sperme gicle violemment, abondamment, de part et d'autre, que nous nous en enduisions
le ventre et les pectoraux en nous roulant les pelles écumantes de la débandade, que nous le léchions
sur tout ce qui était encore ultrasensible après l'orgasme pour jouir ensemble des dernières répliques.

Il suffisait d'embrasser les couilles et l'anus de Guillaume, de vénérer tout ce que contenait son slip,
de le lui prendre pour le porter moi-même, caler ma virilité à la place de la sienne, et de partir avec
pour organiser un premier concert sans perdre un instant, si possible le concerto pour deux pianos
et orchestre de Poulenc au Théâtre des Champs Elysées. Mais il n'en fut rien.
Lâchement peut-être, ou par discipline, je suis descendu sur le quai de la station. Sagement. Gare de Lyon.
Et j'ai traîné mon bagage plein de linge sale à la hâte en direction des escalators. Sans me retourner.

Quelqu'un m'attendait à Perpignan. Ce n'était ni mon association ni mon festival.
Perpignan ne m'attendait pas non plus. Mais je ne pouvais pas ne pas rentrer.
Je ne voulais pas. Le désir du jeune homme m'avait suffi. Il avait suffi à me flatter. A me rassurer.
Comme à participer au mélodrame dans lequel je me plaisais. Qui donnait de l'intensité au moment.

Je n'avais besoin ni de sa queue ni de son sperme. Seulement de son regard insistant pour m'en extraire.
Incarner ce qui se passait réellement quand je m'arrachais à Paris et à mes vies d'avant.
Cinq heures devant moi. Pour revenir à moi. A mon effroyable normale.
Cette vie que j'ai choisie. Dont je dois me souvenir que je l'ai choisie. Seul. En conscience.
Mon quotidien. Perfectible. Avec une certitude dans mes poignets et mes paupières.
Je n'irai nulle part à vouloir plaire à tout le monde. Peine perdue.
Et je n'ai plus le temps de perdre le mien. Dans le regard des autres. A qui je ne dois rien.


 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Entendre ou comprendre

Publié le

Les cordes sombres créent une ligne de basses.
Avec des cors et des trombones très graves qui appuient le mouvement souterrain.
Les aigus n'ont pas de prises sur moi. Un manque d'audition me rend plutôt sensible aux basses.
Que j'entends avec tout mon corps. Que j'entends dans ma cage thoracique. Que je perçois.
Dans ma poitrine. Avec le rythme. Les pulsations. Auxquelles celles de mon cœur s'accordent.
Je n'entends pas la musique avec mes oreilles mais avec mes organes et mes muscles. Avec ma chair.
Et la deviner, la percevoir, me permet de mieux la comprendre et la vivre que si je l'entendais.
J'aime la musique dite classique. La musique symphonique. Le reste me paraît totalement dérisoire.
J'apprécie le rock, la pop, la variété, les chansonnettes, j'aime la culture populaire, et il n'y a pas chez moi
ni d'élitisme, ni de dédain pour la culture de masse, ni de jugement de valeur.
C'est juste que la musique jouée par un orchestre symphonique prend toute sa dimension.
C'est juste que le chœur devient surhumain, nous porte aux frontières de l'éternité et du divin.
Et qu'à ces sommets de perfection, d'énergie et d'émotions, il y a un vertige, une puissance, une extase,
qu'aucun art ne peut égaler. Ni la littérature, ni la peinture, ni le théâtre, ni la danse, ni rien du tout.
Même sans éducation, même sans culture, la musique symphonique vous saisit, directement,
instantanément, et vous colle la vérité universelle dans la figure.
Pas besoin de savoir lire. Pas besoin de savoir déchiffrer une œuvre. Pas besoin de références.
C'est direct dans le cœur, dans le cerveau. Intraveineuse. A faire chialer le dernier des incultes.
Les images que la musique provoque. Les images et les sensations qu'elle stimule. Physiquement.
C'est une réaction sans égale. Aucun tableau ne provoque de telles émotions. Aucun texte. Aucun poème.

La mélancolie. La tristesse. Le triomphe. La débâcle. L'espoir. Qui prennent forme sans mots.
Décrits dans le moindre détail. Dans toute leur vérité. Avec une précision foudroyante. Chirurgicale.

Dans les tempêtes de Beethoven. Dans les cavalcades de Wagner. Dans les aurores de Debussy.
Dans les crépuscules de Chopin. Dans les villes de Gershwin. La vérité nue. Parfaite. Bouleversante.

Et l'auteur vomit son impuissance à être aussi précis dans les descriptions de la complexité.
Comment expliquer mieux que Schubert l'indifférence, expliquer mieux que Brahms ce qu'est l'espérance,
comment mieux dire avec des mots ce que disent Prokofiev, Ravel, Poulenc, Manuel de Falla ou Satie,
de la condition humaine, de ce monde, de notre nature, et de mille choses qui n'ont même pas de noms.
J'aime le sens de l'humour de Saint-Saëns. J'aime les outrances de Rachmaninov. J'aime l'âme russe.
L'opéra italien. Et Bizet. Et Mozart. Les chorales funèbres et les Ave Maria. Qui me font aimer ce monde.

Je m'en rends compte, même dans la littérature, ce que j'aime au fond, c'est la musique.
Chez Giono, chez Faulkner, chez Racine ou chez Prévert, c'est la musique. Le rythme. La mélodie.
L'alexandrin du théâtre classique. Avec une mécanique digne de Bach. Jésus, que ma joie demeure.
Apollinaire. Artaud. Cocteau. Autant de musiciens. Les mots sont des signifiants. Des phonèmes.
Et le sourd que je suis ne lit plus des mots mais ressent des basses dans la poitrine. Et des mouvements.
Ne me demandez pas ce que ça raconte. Ne me demandez pas quelle est l'histoire que je n'ai pas retenue.
J'ai écouté la musique des Nourritures terrestres de Gide. La musique de Bandini de John Fante.

Et si je ne saurais dire quoi que ce soit de la philosophie de Camus, j'ai aimé sa musique. Eperdument.
Sensuellement. Charnellement. Sexuellement. Solairement. Méditerranéennement.
La musique l'emporte sur tout. Le silence. Rien n'exprime mieux l'inexprimable que la musique.
D'ailleurs, elle est le seul langage universel. Le seul compris par tous les hommes.

A la tour de Babel, la musique a contourné toutes les malédictions pour continuer à unir les hommes.
Et même la confusion des sentiments, mêmes les pensées complexes, paradoxales, alambiquées,
tout devient clair comme de l'eau de roche, tout devient facile à comprendre, instantanément,
dans la seconde, dans la décharge électrique, dans le coup de cymbales et les explosions de cuivres.
Les méandres de l'Amérique dans le Nouveau Monde de Dvorak. Les nappes de brouillard. L'océan.
La quête. La volonté de reconstruire le paradis terrestre. Plus juste qu'Henry Miller ne saurait l'être.

Les hautbois. Les clarinettes. Une volière agitée. Les éclaboussures de la harpe dans la lumière du soleil.
L'accident des timbales, tragiques, qui annoncent l'éruption volcanique. Le chaos. Ou le renoncement.
La musique surpasse tout. Résume tout. Plus forte que tous les mots de Cervantès ou de Shakespeare.
Plus forte que la langue espagnole ou que la langue anglaise. Plus forte que l'espéranto ou le latin.
Elle vous plonge à l'intérieur de vous-même, au plus profond, plus loin que l'hypnose ne saurait le faire,

elle vous plonge au cœur de l'univers, au cœur de la mort, au cœur de Dieu, au cœur de tous les mystères,
vous laisse entrevoir ce qu'aucun homme ne saurait voir, et approcher ce que nous ne pouvons pas saisir,

ce que nous ne pouvons pas comprendre. Tout ce qui n'a pas de mots pour le dire. L'indicible. L'invisible.
La musique a ce pouvoir de contenir ce qui est trop grand pour nous. En nous. Dans l'instant.

L'entendre devient comprendre. Que mourir n'est pas grand chose à la beauté du monde.
 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Elle sauve la vie

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Je n'aurais certainement pas aimé ce monde sans la musique.
Sans elle, je me serais suicidé depuis longtemps.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Petit nouveau au Château d'eau

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Il vient réparer sa mobylette à la maison. Il a une grosse bouche.
Je ne sais pas pourquoi il s'intéresse à moi, moi, le premier de la classe, mais il m'aime bien.
Je n'ai pas de mobylettes. Je n'ai pas encore la petite 125 pour laquelle je passerai mon premier permis.
Mais il vient à la maison. L'après-midi. Pour réparer sa mobylette. Avec son drôle de rire.
Il est nouveau. Un peu agité. Nouveau dans la classe. Nouveau au collège. Il vient des Vosges.
Nouveau à Perpignan. Venu avec sa mère. Divorcée ? Séparée. Une femme seule avec son fils.
Il a mon âge. Il est dans ma classe. Et je l'aime bien. Moi, le premier de la classe. Il me touche.
Avec sa mèche dans les yeux. Avec sa grosse bouche. Son drôle de rire. Un rire forcé. Un rire pas clair.
En fait, je sais tout de suite. Je sais pourquoi je l'aime bien. Parce que personne ne l'aime.
Personne n'en veut. Et par principe, je prends sa défense. Moi, le premier de la classe.
Personne ne peut le supporter. Personne n'aime son drôle de rire. Il agace tout le monde.
Il agace les filles. Il agace les garçons. Il agace nos professeurs. Il se fait exclure. Coller. Il est le cancre.
Et moi, le premier de la classe, je l'aime bien, le cancre. Je l'accepte à côté de moi. J'en fais mon ami.
A nos tables à deux places, dans les classes, tout le monde a son binôme. Pour l'année.
La plupart du temps, les duos fonctionnent en cours comme dans la cour.
En classe, quelle que soit la matière, dans la cour pendant les récréations, les duos sont bien soudés.
Une fille avec sa meilleure amie. Un mec avec son meilleur ami. Des duos qui fonctionnent très bien.
Jusqu'aux places dans l'autobus pour rentrer chez soi le soir. L'ami qu'on ne lâche jamais. Nulle part.
Et sous aucun prétexte. En sport. A la cantine. Dans les couloirs avant d'entrer en classe.
Longtemps j'avais eu mon meilleur ami, Cédric. Nous nous suivions depuis la maternelle.
Le sort avait été cruel. Cette rentrée-là, nous avions été séparés. Nous n'étions pas dans la même classe.
Et à la place vide à côté de moi, il est venu. Je l'ai laissé venir. Le nouveau. Que personne n'aimait.
Moi, je l'aimais déjà. D'abord parce qu'il était nouveau. Nouveau dans la région. Quelqu'un d'ailleurs.
Manifestement perturbé. Agaçant. Il était prétentieux. Méprisant. Cassant. Et j'adorais ça.
Parce que je savais que c'était pour cacher quelque chose. Parce que je sentais qu'il était triste.
Imbuvable c'est vrai. Avec sa grosse bouche et sa mèche dans les yeux. Insolent. Répondant aux adultes.
Indiscipliné. Désinvolte. Récalcitrant. Décidé à ne pas rentrer dans le rang. Et ça le rendait sexy.
Un petit voyou. Un petit rebelle. Et ça me séduisait. Moi, le premier de la classe. Je l'aimais beaucoup.
Et plus nos professeurs le punissaient, plus je l'admirais.
Plus nos camarades le critiquaient, plus je l'estimais.
Ses vêtements étaient ordinaires et l'on sentait que la maman célibataire manquait de moyens.
Mais à son allure, sa façon de les porter, ces vêtements ordinaires devenaient particulièrement cool.
C'était une façon de se tenir. A la fois timide et arrogante. Un petit James Dean en colère.
En colère contre le monde entier. Qui devait avoir envie de pleurer souvent mais se l'interdisait.
Qui était trop orgueilleux pour ça. Et ça lui donnait de la force. Et une pudeur qui lui donnait de la classe.
Moi, le premier de la classe, j'étais fier d'avoir gagné son amitié. Moi, le garçon bien sage.
On se demandait ce que je lui trouvais. Les copains me demandaient ce que je faisais avec lui.
Se demandaient comment je pouvais supporter son rire débile et son mauvais comportement.
Il est venu à la maison. Mes parents ont rencontré sa mère. Une petite dame, très jolie mais discrète.
Embarrassée. Gênée. Avec son grand garçon qui était l'homme de la maison. Et qui veillait sur elle.
Le couple qu'ils formaient me plaisait beaucoup. Etrange. Ambigu. Bouleversant.
Mes parents, pétris de charité chrétienne et d'une éducation bourgeoise, avaient à la fois les deux réflexes
de la courtoisie et de la compassion. Une politesse distante qui n'empêchait pas la sincérité de l'accueil.
Il y avait un malaise qu'ils essayaient au mieux de dissiper. Un malaise dû au décalage social.
Pour ma part, je n'y connaissais rien en mécanique, mais il y avait des outils au garage de la maison.
Et j'étais content qu'il viennent bidouiller sa mobylette chez nous. Il avait l'air de savoir ce qu'il faisait.
Je ne savais pas trop de quoi il me parlait, mais il était enthousiaste et j'étais heureux de le voir heureux.
En fait, bien sûr, je sais très bien pourquoi il s'intéresse à moi. Parce que je m'intéresse à lui.
Il m'aime bien parce que je l'aime bien. Parce que je suis le seul à lui avoir fait une place.
Je suis le seul à rire de ses blagues. Je suis le seul à ne pas faire la grimace à son passage.
Je suis le seul à ne pas dire de mal de lui. Le seul à lui avoir donné une chance.
Je l'invite à la maison. Il rentre chez nous. Je le présente à mes parents.
La maman est intimidée. Reconnaissante. Elle s'excuse de tout. Regarde le bout de ses chaussures.
Lui, il vous regarde en face, il lève le museau, malgré sa mèche dans les yeux, avec sa grosse bouche,
c'est lui qui lève la tête pour elle, ses poings dans les poches, avec un air de défi.
Il a un 50 cm3. De marque française. Très populaire à l'époque. Une mobylette qu'il trafique.
Qu'il améliore. Mon père a tout ce qu'il faut dans son garage. Il n'a ni père, ni garage.
Il vient faire de la mécanique à la maison. Et se noircit la gueule de cambouis.
On se demande ce que je lui trouve. Il est différent. A bien des égards. Et ça me plaît.
Ce qu'il vit. D'où il vient. Tout est exotique pour moi. Mystérieux. Intéressant. Attirant.
Ce qu'il vit m'est étranger. Je n'ai aucune idée de ce par quoi il passe. Quitter sa région. Ses amis.
Je sens la déchirure. Je sens la blessure. Je sens la souffrance. Je suis impressionné.
Parce qu'il ne se plaint pas. Il ne se confie pas. Il ne pleure pas. Il prend sur lui. Et ça m'impressionne.
Je ne lui pose pas de questions. Et il apprécie que je ne lui en pose pas. Nous n'en parlons pas.
Il est en colère. Il est insolent. Mais je le trouve digne. Dans sa révolte. Il a du cran. Il encaisse.
Le divorce. La séparation. Le déménagement. Arriver dans une région qu'il ne connaît pas.
Une nouvelle ville. Une nouvelle vie. Un nouveau collège. Et un nouvel ami.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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La moitié de la population n'est pas une minorité

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Les femmes ne constituent pas, et n'ont jamais constitué, une minorité.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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L'époque

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La désillusion est grande.
Quand il n'y a plus d'yeux pour regarder.
Qu'il n'y a plus d'oreilles pour écouter.
Qu'il n'y a plus de doigts pour toucher.
La frustration est grande.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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La pierre ou le papier

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Les livres sont là et je ne les lis pas. Mais ils sont là. Ils m'entourent. Me rassurent.
Des rayonnages de papier pour tapisser la chambre ou le salon. Du lambris d'intelligences.
De l'isolation au témoignage, à l'essai, au roman, au théâtre et à la poésie.
Isolation thermique quand l'intelligence tient chaud.
Isolation phonique. Quand l'épaisseur de la bibliothèque protège des nuisances sonores de l'extérieur.
Les livres amortissent le tapage de la société contemporaine. Comme les tempêtes de neige.
Le silence nous tient au chaud. Celui de la bibliothèque comme celui du cimetière. A l'abri.
Des silences habités. Des silences bavards. Quand il y a foules dans les tombes comme dans les livres.
Et qu'il suffit de les ouvrir pour s'en rendre compte.
Je n'ouvre rien. Je sens à distance. La densité. La violence. Les grouillements.
Je sens les convictions, les débats, les arguments, les polémiques. Je sens les envolées lyriques.
Les déclarations d'amour. Les déclarations de guerre. Les déclarations d'indépendance.
Je sens la Grande Armée. Je sens le choléra à Manosque. Je sens la route de Los Angeles.
La condition humaine. Les vivants et les morts.
J'aime les livres comme les vieilles pierres.
J'aime ce qui vit. J'aime ce qui a vécu. Ce qui me raconte des histoires en silence.
Les livres sont là mais je ne les lis pas. Ils m'habillent. Ils m'accompagnent.
Des murs de papier. Des murs de caractères. Des murs d'idées et de pensées.
Qui ne sont pas là pour décorer mais pour me protéger.
Et comme dans l'enceinte médiévale où je caresse les pierres,
saluant des générations d'intelligences et de sensibilités qui ont survécu,
qui ont laissé une trace dans notre monde, ému de les reconnaître, de les trouver là,
je caresse les tranches de titres et de noms d'auteurs et d'éditeurs, alignés sur les rayonnages.
La pierre ou le papier. L'architecte ou le poète. Je ronronne à tous les héritages.
A tous les témoignages du passé. Qui donne de l'épaisseur. A la ville. A mon être.
Au salon, à la chambre, où j'ai mes murs de lettres. Des murs de livres jusqu'au plafond.
Qui ne m'isolent pas. Ils me connectent aux mondes invisibles. A tous les infinis.
Et je ne suis jamais seul.
Les livres sont là et je ne les lis pas.
Ils sont présents. Ils m'enveloppent.
Et s'ils ne me donnent pas de leur intelligence,
elle diffuse dans la pièce un baume voluptueux, sensuel, délicieux,
dans lequel je m'enroule, je peux dormir tranquille, en confiance, à l'abri du vide.
L'espace est plein. Le temps est plein. Plein comme un œuf.
Je suis calé dans ce magma. Qui me tient. Qui me porte. Qui m'éblouit.
Me donne envie. Confiance en l'Homme et en l'avenir. Confiance en nous.
Un petit échantillon du génie universel à portée de main. Qui respire. Qui transpire.
Ouvre des horizons possibles. Donne du sens. Et du plaisir.
Aux maillons d'une chaîne. Entre ceux d'avant et ceux d'après.
Où j'ai trouvé ma place.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Tu manques à l'insomnie

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Il y a des nuits où tu manques à l'insomnie.
L'un sans l'autre. L'incendie.
Que rien ne peut arrêter.
Quand c'est le vide qui l'alimente.
Qu'il progresse et dévaste tout jusqu'à l'aube,
jusqu'à ce que le soleil, le sommeil, viennent l'éteindre ensemble.
Il y a des nuits où tu manques à la folie.
Au café, au tabac, aux cent pas dans le noir.
A l'angoisse du temps. A l'angoisse d'en manquer.
Que rien ne peut arrêter.
Quand c'est l'absence qui fait loupe.
Elle grandit et détruit tout pour me réduire en cendres.
Jusqu'à ce que le vent se lève pour me disperser à l'aurore.
Il y a des nuits où je ne suis plus personne.
Où rien n'arrive. Pas même le jour suivant.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Deux sexes

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Heureux les mâles qui connaissent leur corps.
Heureux les mâles qui s'autorisent à le découvrir.
Qui s'offrent aux plaisirs jusqu'à mordre les mors
que ce corps leur procure s'ils sont prêts à s'y ouvrir.
Si tout de leur anatomie peut devenir érogène,
tout ce que contient leur slip est un monde sans limites
qu'il leur appartient, sans pudeur et sans gêne,
d'explorer à plusieurs ou tout seuls en ermites,
d'ausculter à leur rythme, de tester patiemment,
pour savoir par eux-mêmes ce qui leur fait du bien,
quand la masturbation et ses enseignements
leur apprennent comment, avec qui et combien...
Heureux les mâles qui connaissent leur corps.
Heureux les mâles qui savent qu'ils possèdent deux sexes.

Le corps masculin a son offre voyante, son barda extérieur,
l'attirail évident, l'appareil qui, devant, déborde et dégouline,
le trois pièces abondant aux membres inférieurs,
qui pèse autant qu'il peut, se tortille, dodeline,
au design plus qu'étrange, dégradant et obscène,
plutôt embarrassant, difficile à cacher,
qui ne doit pas masquer les plaisirs d'arrière-scène.
A l'arbre qui cache la forêt pourquoi donc s'attacher ?
Emerveillés par son mécanisme stupéfiant
qui fait grandeur de la bassesse, raideur de l'indolence,
dureté de la mollesse, fierté du mortifiant,
qui transforme à vue d'œil la honte en insolence,
les mâles vénèrent d'abord l'objet envahissant
de la virilité criante, exubérante, ostentatoire,
qui au moindre désir peut se gorger de sang,
et procurer des joies aux vertiges notoires.
Les sensations ici sont toutes fantastiques,
mais l'homme n'exploite ici qu'une moitié de lui.

 

Philippe LATGER / Janvier  2018

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Le lièvre

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Il faut faire vite. J'ai longtemps pensé qu'il fallait faire vite. Mais plus ça va, plus c'est vrai.
Une année de plus. Une année de moins. Le tic-tac infernal. Pour moi le lièvre. Ou la cigale.
J'ai perdu du temps. Celui que je m'étais donné. Mais ce temps-là ne vaut rien.
Quand il n'y a de temps utile que celui consacré à autrui. Celui que l'on donne aux autres.
Celui des constructions faites pour durer ou nous survivre. Et peut-être l'ai-je compris trop tard.
Pour moi le lièvre, trop sûr de lui, comme dans sa posture fataliste. Qui préférait s'économiser.
Qui regardait les tortues besogneuses avancer sur des chemins tout tracés. Je me moquais d'elles.
Le lièvre comme la cigale se marraient en voyant avec quelle application ces tortues, ces fourmis,
travaillaient tête baissée pour aller sûrement au précipice, pour aller dans la tombe.
Bien sûr, pour le jeune lièvre, pour la jeune cigale, les concurrents s'occupaient quotidiennement
à ne surtout pas penser à l'issue, s'éreintaient vainement à progresser sans réfléchir à l'aboutissement.
" Allez-y ! Allez donc au tombeau ! Passez devant ! Je vous attends au bar !... "
J'ai passé vingt ans à ne rien faire. Sinon la fête. Sinon la foire. Sortir. Boire. Baiser. M'amuser.
Vingt ans consacrés à la nuit. Jusqu'au réveil amer et son atroce migraine. La gueule de bois.
Avec un vertige dantesque. Quand je réalise que je n'ai rien fait de ma vie.

Je le regarde marcher devant. Trois pas derrière. Je le regarde. Il a maigri. Il s'est voûté.
Une veste matelassée voudrait feindre une silhouette de quinquagénaire. Sexagénaire tout au plus.
Mais le pas est lent. Le pas est lourd. Et l'on sent sur ses épaules le poids de ses quatre-vingts ans passés.
Il a conduit la voiture jusqu'au restaurant. Ses enfants sont avec lui. Et avec eux l'une de ses petites-filles.
Je suis ma sœur et mon frère. Pour ce rendez-vous convenu de fin d'année. Un de plus. Un de moins.
Notre mère s'est éteinte il y a vingt ans. Notre père a vécu déjà vingt ans sans notre mère.
Et nous, avec lui, avons vécu nos vies, avec cette absence dans les mains, dans les poches, dans l'oreille.
C'est à peine si je me rappelle le rire de ma mère. C'est à peine si je me rappelle sa voix.
Mon père est encore de ce monde. Mais pour combien de temps ?
Je ferme la marche de la procession familiale jusqu'au restaurant avec le même entrain, la même foulée,
sur le pas du patriarche qui guide l'équipée avec un mélange de fatigue et de lassitude. Que je ressens.
Je sais que rien ne sert de courir. Mais courir me permettrait de rattraper le temps perdu.
Et je me rends compte qu'à quarante ans passés, je n'en ai plus la force.

Je regarde mon père marcher. L'ombre de lui-même. Et je sais qu'il me faut réfléchir.
Si je ne meurs pas avant lui, il me faudra tôt ou tard prendre un nouveau coup de poing dans le ventre.
Avec ou sans lui, il y aura une vie à vivre. Sur le temps qu'il me reste. Et il me faut réfléchir.
Réfléchir de toute urgence. Quand le temps manque. Et que je ne pourrai plus me disperser.
Il est trop tard pour perdre du temps. Plus que jamais. Il faut faire vite.
Mais, précisément, plus il faut faire vite, plus il est urgent de réfléchir.
Je commande une entrecôte saignante. J'ai envie de viande rouge. J'ai besoin de viande rouge.
J'ai perdu tous les avantages de la jeunesse. Je ne peux plus compter sur l'indulgence qu'elle inspire.
Ce que je faisais pouvait paraître génial pour un gosse de 15 ans, pour un jeune homme de 25 ans.
A bientôt 45 ans, je dois faire autre chose. Je ne peux plus faire ce que je faisais. Et c'est un deuil à faire.
Je ne peux plus me comporter de la même façon sans être pathétique. Je pense au sexe. Aux hommes.
Je pense à l'écriture. Je pense à beaucoup de choses. Le panache est ailleurs. Et je dois le trouver.
Mais je dois réfléchir. A l'homme de quarante-cinq ans qu'il me faut être.
Je n'avais jamais réfléchi à cela.

Si l'on me prête vie, il me faudra vieillir. J'en prends conscience en observant mon père.
Et je n'ai aucune idée de l'homme que j'aimerais être à son âge. Dans quarante ans.
Serai-je fier de quelque chose ? Sans œuvre et sans enfants ? De quoi serai-je satisfait au juste ?
A quoi pourrai-je m'accrocher pour me convaincre que je n'aurai pas vécu pour rien ?
Faut-il que je laisse quelque chose ? Ai-je quelque chose à transmettre ? Et à qui ?
Je vide mon verre de blanc en songeant que les tortues et les fourmis ont été mieux inspirées que moi.
Et je suis tenté par la mélancolie, le regret, et même par l'idée de m'apitoyer sur moi-même.
Puis la ville revient. Avec son énergie. Ses opportunités. Ses projets et ses manques.
Il me semble trouver un chemin. Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Le temps est venu et le lièvre a ses chances. Puisque je suis vivant.
Et qu'il n'est pas trop tard.

 

Philippe LATGER / Décembre 2017

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