A qui je ne dois rien
Je sais bien. Je sais ce qui les intéresserait. Ce qui les toucherait. Je sais comment les émouvoir.
Il me suffirait de sortir le grand jeu sur Perpignan et les Perpignanais seraient bouleversés.
Il suffirait que je les flatte. Que je fasse une nouvelle déclaration d'amour à leur ville.
A coups de marbre rose et de cayrou, de fer forgé et de galets de rivière, de sardanes et de bannières.
Je sais. Je sais comment les captiver. Les bouleverser. Comment prendre par les sentiments.
Avec ce fils qui a perdu si jeune sa mère d'un épouvantable cancer généralisé.
Ce même fils qui s'est perdu lui-même ensuite dans la nuit et dans l'alcool, à la dérive,
à la recherche désespérée d'un amour aussi absolu et inconditionnel que celui de sa mère.
Je sais faire. N'en doutez pas. J'ai toutes les cartouches en poche. Je sais comment ça marche.
Mais je n'ai pas envie. Je n'écris pas pour eux. Je n'écris pas pour des petits pouces levés.
Je n'écris pas pour émouvoir et arracher des louanges avec des larmes sur soi-même.
J'essaie des choses plus difficiles. J'essaie de trouver un public pour autre chose.
Comment leur faire aimer ce putain de concerto pour deux pianos et orchestre de Poulenc ?
Qui va s'arrêter sur une vidéo de 20 minutes ? Qui cliquerait sur un truc pareil via Twitter ou Facebook ?
Quand même le format chanson de 3 minutes est déjà trop demander aux internautes depuis longtemps.
Dans ce fichu zapping, le chaton a meilleure presse. J'ai perdu d'avance. Mes efforts sont inutiles.
Et pourtant... Dans ce flot d'indifférence et de facilités, un like ou deux sont des victoires insolentes.
Qui suffisent à m'encourager. Et à continuer. Même si ce n'est que pour ces deux ou trois personnes.
Je ne veux pas tomber dans le piège des réseaux sociaux. Qui alimentent la paresse et la médiocrité.
Poulenc survivra à Facebook. La beauté et l'intelligence survivent toujours à toutes les modes.
Et à toutes les technologies.
Je me demande parfois pourquoi je lutte encore. Brigitte Fossey. Eric Artz. A Perpignan.
Pour entendre des extraits du Gatsby de Francis Scott Fitzgerald et la musique de Gershwin.
Un mariage évident. Une cohérence imparable. La superbe de l'Amérique. Des Années Art Déco.
Nous servons du caviar. Du Champagne. Ce qu'il y a de mieux. Pour qui ?... 80 personnes.
Je suis au fond de la salle du Centro Espagnol. Je vois les silhouettes assises, alignées dans le noir,
attentives, concentrées, emportées, découpées dans la lumière du plateau où le piano règne en maître,
et je suis heureux... fier de mon coup. Cela valait la peine. Pour ces 80 personnes.
Mais le courage me manque aux projets que j'avais d'un Pierre et le Loup avec orchestre et récitant,
ou de ce concerto fantastique de Poulenc pour lesquels je n'ai définitivement pas le public.
400 personnes acclament Eric Artz à la Salle Cortot. Je viens l'embrasser après le concert.
Il m'adresse un clin d'œil en me reconnaissant. " Bravo camarade... " Le saisissant par les épaules.
Mon regard dans le sien. Je lui dis ma volonté de lui donner une carte blanche. Gershwin sans doute.
Je n'ai pas envie de penser au public que je n'ai pas pour cela. Je dois à Eric de le produire à son public.
Ce sera peut-être ailleurs. S'il le faut. Quand je n'ai pas envie de renoncer à me faire plaisir.
J'étais venu l'applaudir. J'étais venu aussi découvrir cette salle construite par un certain Auguste Perret.
Un écrin fantastique. De béton et de bois. Un terrain de jeu idéal. Où je devrais m'ébrouer librement.
En traînant ma valise dans les couloirs du métro le lendemain matin pour aller prendre mon train,
je sais très bien quelle est la nature du caillou que j'ai dans la chaussure.
Je vais Gare de Lyon prendre mon train pour rentrer à Perpignan. Et je sais que c'est une erreur.
Je sais que je perds mon temps. Je sais que le public que je vise n'est pas là. Mais j'y vais. Je rentre.
Après ce dernier concert, difficile de m'endormir. Une nuit blanche. A descendre fumer dans la cour.
J'ai mon train demain matin. Et je n'ai aucune envie de rentrer. Je sais que je me plante.
Mais je sais que j'irai prendre mon train parce que je vais y rejoindre des gens que j'aime.
Et je suis en colère. D'être déchiré entre mon besoin de me réaliser et cette culpabilité bien commode.
Tu parles d'une excuse. Rejoindre des gens que j'aime. Pour justifier mon manque de courage.
La nuit passe. A fumer mes cigarettes. Plein du Michel Fau que j'ai vu sur scène. Plein de Chaillot.
Plein de Lambert. Fidèle et affectueux. Plein de mon passé de parolier et d'après-spectacles.
Des soirées au bar du Mathis. Des projets ambitieux. Des possibles délirants. A portée de main.
L'Olympia. Le Divan du Monde. Daphné Roulier me demande si je veux être son assistant.
Alexandra Kazan m'interviewe pour un livre de poèmes dont je n'ai pas envie de parler.
Je travaille en studio avec André Manoukian. Avec Gabriel Yared et Souad Massi.
Je bois une bière à Montréal avec Gerard Butler. Je mange une pizza avec Jane Birkin à New York.
Juliette Greco me drague à Barcelone. Bon sang... Mais qu'est-ce qui m'est arrivé ?...
La nuit a été courte. Ce week-end parisien m'a retourné. Une fois encore.
Mon frère, son mari et moi avons le temps d'un dernier café. Au Molière. Au coin de la rue.
Mon train est à dix heures. Mon frère et Luc voient que je ne vais pas bien, que ça ne va pas.
Ils sont tristes. S'ils ne le sont pas pour eux, ils le sont assurément pour moi. J'essaie de sourire.
" Je vais essayer de faire quelque chose sur Charles Trenet. Il y a déjà des choses en place... "
Je ne sais même pas dans quel état de santé est Jacques Higelin qui serait le plus approprié.
Ou Jean-Jacques Debout. Qui a ma considération et mon estime depuis que j'ai découvert
qu'il était le compositeur du " C'est trop tard " de Barbara. Oui, il y a des idées et de belles choses à faire.
Mais mon frère et Luc voient bien que j'essaie de me convaincre. 80 personnes pour Brigitte Fossey...
André Bonet n'aurait aucune difficulté à mobiliser Charles Aznavour. D'autres proposeraient Cali.
Je sais que je peux avoir facilement aussi le contact de Biolay qui avait fait un album de reprises.
Je mange un sandwich sur le boulevard Saint-Germain, il passe, je l'arrête et nous discutons,
parce que nous travaillons sur un projet commun, dans les Années 2000. Benjamin Biolay.
Et puis, quel âge a Micheline Presle ? Elle est dans la distribution du Je chante de 1938.
2018. Une bonne année pour diffuser ce film. Trenet au cinéma. Evidemment, ça marche très bien.
Mais mon visage est fermé autant que mon ventre est noué. Cela n'intéressera personne.
Et je me demande ce que je dois à Perpignan.
Luc refuse que je paye mon dernier café. Je les embrasse sur la terrasse. Avec émotion.
Ils sont dévastés de me voir dans cet état. Et je suis dévasté de les voir dévastés.
Je m'enfuis à cette boule de neige. M'engouffrer dans le métro. Les Halles.
Les couloirs des Halles avec mon bagage à roulettes. Un dédale en pilote automatique.
La ligne 14. Direction Olympiades. Avec une envie de chialer qui m'étrangle. En panique.
Je parle le plus naturellement du monde avec Benjamin Biolay sur le trottoir en finissant mon sandwich.
Sur les toits de la rue de Rivoli, je dis non à Daphné Roulier. Quel âge a Micheline Presle ?
J'ai peu d'heures de sommeil. Le concert d'Eric Artz a fini de me poignarder.
Mais qu'est-ce que je fabrique ?... Qui sont les gens que j'aime que je vais rejoindre au juste ?
Qui de ces gens m'a demandé de travailler en vain pour la gloire d'une ville qui n'en veut pas ?
Le train arrive. Ouverture des portes automatiques. Je me plante au milieu d'un wagon. Je me plante.
Est-ce présomptueux de ma part ? Ah, bien sûr, il ne faudrait pas donner l'impression de se la péter...
Mais est-ce une raison suffisante pour se condamner à l'échec et à la dépression ?
L'admiration de Lambert. Celle de Nicole Croisille. Celle de Pierre Bertrand ou de Marie Nimier.
Je les ai pour moi. Et je sais ce que je vaux. Et je sais que je me brade. Que je m'abandonne.
Il n'y a personne à qui je puisse parler de cette vie sans passer pour quelqu'un qui se la pète.
Sinon les témoins de cette vie. Ute Lemper au théâtre de Chaillot me couvre de bienveillance.
" Du miel dans la barbe "... La douceur d'artistes que j'ai toujours admirés. Qui me disent leur estime.
Et moi qui n'en ai rien fait. " Latger, je te fais un compliment ... " râle Croisille qui attendait un retour.
Les comparaisons avec Nougaro et Ferré m'avaient laissé sans voix. Incapable d'en faire quoi que ce soit.
Embarrassé. Un embarras qui passait pour de l'indifférence. " J'entends Nicole. J'entends. Et je ronronne. "
J'accompagne Marie Nimier au théâtre du Rond-Point. " Toi, tu es le poète... " Je ne comprenais pas.
Mon cerveau plantait. Le bug. A me demander si j'étais vraiment dans la situation que je vivais.
A entendre ce qu'on me disait. Non... Impossible. Marie Nimier devait s'adresser à un autre...
Didier Sandre me dit face à face son complexe d'acteur, celui de l'interprète face à l'auteur, au créateur.
Je parle avec Katherine Pancol de New York dans un café à côté du Théâtre de l'Atelier.
Je fais la fête avec Véronique Sanson. Je vais dormir chez elle à Triel-sur-Seine.
Je dîne avec Kristin Scott Thomas. Et il n'y a rien de plus normal. Et je n'en reviens pas.
Dans la ligne 14, je me demande ce qui s'est passé. J'ai 44 ans. Une erreur d'aiguillage.
L'impression d'être passé à côté de ma vie. Un accident. Sortie de route. Dans le fossé. L'alcool.
La coach californienne de Monica Bellucci me le dit froidement : " tu as un problème avec l'alcool... "
Un festival à Perpignan. Pour faire parler de Perpignan. Faire venir du beau monde à Perpignan.
De quoi faut-il encore que je me punisse ? N'ai-je pas déjà payé ma dette ?...
Il faudrait que je parvienne à me moquer de ce que l'on pense ou de ce que l'on dit de moi.
" Alors voilà, maintenant que tu fréquentes des stars, on n'est pas assez bien pour toi ? ... "
Si je ne comprenais pas les compliments que me faisaient les uns, je ne comprenais pas plus
les reproches que me faisaient les autres. Et ce chantage affectif avait son emprise sur moi.
J'essayais d'associer mes amis d'enfance à certaines choses, des proches et de la famille aussi.
Des places de spectacles. Leur présenter une personnalité qu'ils appréciaient. Autant que possible.
Mais l'exercice était acrobatique. Et souvent catastrophique. Tant l'effet de la notoriété change les gens.
La honte venait. Et avec la honte, la honte de l'éprouver. Un sentiment détestable. Le pire de tous.
Avoir honte d'avoir honte des gens que l'on aime. Désastreux. Il fallait composer avec ça.
Comme il fallait que je compose avec la jalousie. Que mon manque de succès public devait tempérer.
Aurais-je tenu le choc autrement ? Quand cela m'était déjà insupportable en restant bien à l'ombre.
J'étais une petite main. Dans les coulisses. Discret. Inconnu. Un artisan. Rien de plus.
C'était assez pour provoquer des sarcasmes, des ragots, des médisances, qui m'ont blessé.
Parce que ça venait d'amis et de proches que j'aimais. Jaloux comme des teignes.
Parce que je fréquentais du beau monde. Que j'avais les faveurs et l'estime de ce beau monde.
Et ça me sautait au visage. Ces gens considéraient que je ne méritais pas ce qui m'arrivait.
J'en avais la démonstration. Ces gens que j'aimais ne me jugeaient pas digne de ce que je vivais.
Et j'étais effondré. Ce n'était pas une blessure d'orgueil. C'était pire que cela. C'était une déception.
Ainsi, je n'étais pas armé pour aller plus loin. Je n'osais pas dire la moitié de ce qui se passait.
Si je confiais à un ami que Cindy Lauper avait choisi mon adaptation en français de Time after Time,
grâce à quoi mon éditeur avait fait le voyage à New York pour préparer des contrats que j'avais signés,
au lieu de me féliciter ou de se réjouir pour moi, on me renvoyait l'idée que je me vantais ou que sais-je,
que je me prenais la tête, et j'étais complètement déstabilisé face à tant d'injustice et de mauvais esprit.
Je ne sais pas comment j'aurais géré tout cela si j'avais eu du succès, si j'étais devenu quelqu'un.
Et je ne le saurais jamais. Puisque je ne m'en suis finalement jamais donné les moyens.
Dans mon métro, je file vers la Gare de Lyon. Une boule au ventre. Une boule dans la gorge.
A qui vais-je pouvoir raconter mon week-end ? Quand on va me dire qu'à Perpignan, il a fait beau.
Comme pour justifier d'avance le fait qu'on est resté dans le trou du cul du monde pour son soleil.
Pourquoi se sentent-ils obligés de me faire ça ? Où est le jugement de valeur dans un week-end à Paris ?
" C'est parce que Perpignan n'est pas assez bien pour toi ? On n'est pas assez bien pour toi ? "...
Les bras m'en tombent. " Et je fais quoi depuis trois ans que je travaille gratos pour Perpignan ? "
A l'Assemblée Générale du Raid Latécoère où j'ai été invité, on m'a demandé de prendre la parole.
Mais bande d'andouilles, ça n'a pas été pour parler de moi et me faire valoir ou faire l'intéressant,
ç'a été pour parler de Perpignan, pour dire qu'il fallait venir à Perpignan, que c'était une ville géniale...
Non mais je rêve. C'est à devenir dingue. Et je suis bien tenté de jeter l'éponge à tant de connerie.
Alors non. Je ne parlerai pas de Michel Fau et Mélanie Doutey. Je dirai sobrement : " il a plu... "
Je ne parlerai pas du Musée des Arts Décoratifs. Ni de Lambert Wilson. Ni de la Salle Cortot.
Puisque ce serait une provocation de ma part. Dire en creux que ceux qui sont restés sont des ploucs.
Et comme si c'était ma pensée ou mon intention, on anticipe : " ici, il a fait très beau ! "...
Nous ne restons pas à Perpignan parce que nous sommes des paysans mais parce qu'il y fait beau temps,
et qu'il faudrait être con, à l'inverse, d'aller dans une ville où il pleut tout le temps quand on est si bien ici.
J'ai envie de pleurer. Et je m'en veux d'être aussi sensible à ce genre de réactions. Puériles. Consternantes.
Qui m'atteignent. Qui me désolent. Qui me pourrissent la vie et gâchent mon plaisir.
Je me dis qu'avec de tels résultats, l'humilité ne me grandit qu'à mes propres yeux.
Et que, à conséquences égales, je ferais aussi bien de me la péter vraiment et de profiter de ma chance.
Je me tords les boyaux à me censurer, à ménager tout le monde, et je suis mal payé de tant de précautions.
Je rêve d'être insensible au chantage affectif. De le prendre à la dérision. Avec humour. Ou hauteur.
D'être indifférent à la jalousie. Aux complexes d'infériorité. Qui deviennent aigres et méchants.
Oui. Il a plu. Et c'était magnifique. J'ai passé un week-end délicieux. Et, c'est vrai, ça s'est fait sans vous.
J'ai été heureux sans vous. Loin de vous. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait que je m'en excuse.
Et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas se réjouir quand les gens que l'on aime sont heureux.
Mon train est à dix heures. J'aurai cinq heures de décompression. Cinq heures de descente.
Pour passer en douceur d'un monde à un autre. D'une vie à l'autre. Cinq heures ne seront pas de trop.
Il me semblait avoir trouvé un compromis. Noyé dans mes scrupules, je pensais avoir une solution.
En ayant non plus de l'ambition pour moi mais pour ma ville. En déplaçant le focus.
Mais je m'étais trompé. Puisqu'on trouvait encore que je me mettais trop en avant.
Je me tiens à la barre centrale entre les portes du wagon, que je partage avec un garçon.
Nous filons vers la Gare de Lyon. Je jette un œil à mon portable. Je suis dans les temps.
Une vérification nécessaire dans la panique, qui me détourne un instant de ma confusion.
J'ai des choses à faire. Un rituel. Pour ne pas rater mon train. Être à l'heure. Sur le bon quai.
Et cette mécanique froide contient comme elle peut le tourment qui m'agite et me bouleverse.
Je passe à côté de ma vie. Je devrais rester à Paris. Je fais une grosse connerie.
L'impératif de l'horaire, des billets de train, a l'effet d'une mère qui essaie de raisonner son enfant.
L'enfant fait son caprice : " je ne veux pas rentrer... je veux rester ici... "
Sans perdre son sang froid, la mère explique qu'on descendra à Gare de Lyon chercher son TGV,
sans faire d'histoires, pour être à 15 heures à Perpignan où tous nos amis nous attendent.
Le garçon me regarde et je ne le vois pas. Perdu dans mes pensées fiévreuses.
Il est tout près de moi. Debout à la même barre. Nos mains se touchent presque.
Et soudain, je croise son regard. Qu'il ne détourne pas. Un regard qui sourit. Etrangement.
Si beau que c'est moi qui détourne les yeux. Et quelque chose jette de l'huile sur le feu de ma panique.
Moi, 44 ans, qui n'a dormi que quelques heures, mal rasé, mal coiffé, mal fagoté, à peine tombé du lit,
d'une douche et d'un seul café, des crottes d'yeux de la nuit au coin de cils désordonnés, la peau grise,
en mode je suis invisible, je file prendre mon train et je disparais, je plaisais à ce garçon.
J'hésite un instant mais je vérifie. Je lève d'abord le nez vers le tableau lumineux du plan de la ligne,
au-dessus des portes, l'air d'être tout à l'urgence de m'assurer du bon ordre des stations, et dans l'élan,
un mouvement de tête que je voulais naturel ramenait mes yeux sur lui pour le regarder vraiment.
Il baissait les yeux sachant que je le regardais. En fait, il jouait le jeu et se laissait regarder.
Un petit rictus intentionnel vint me le confirmer. Il était jeune. Enfin... jeune pour moi. La trentaine.
Cheveux mi-longs. Bouclés. Un beau visage. Charmant. Séduisant. Sexy. Attractif. Attirant.
Et l'animal joue avec moi. Relève la tête. Et plante à nouveau ses yeux dans les miens.
Sans un mot, il me dit que je lui plais. Et je suis au désespoir. Par pitié. Pas maintenant...
J'ai passé quatre jours tiré à quatre épingles en représentation et en exposition sans qu'il ne se passe rien,
et c'est maintenant, en souillon, dans la version la plus négligée dont je suis capable, au saut du lit,
qu'un beau jeune homme me drague ouvertement, et, bien entendu, au moment précis où il me faut partir...
J'ai soutenu son regard quelques secondes pour essayer de comprendre, avant de décrocher.
Mes yeux ont cherché quelque chose dans les ténèbres du tunnel, après avoir dit au jeune homme,
sans un mot " pourquoi tu me fais ça ? pourquoi tu me fais ça maintenant ? quand je dois m'en aller ? ...
Vas-y, remue le couteau dans la plaie. Envoie-moi dans la gueule tout ce à côté de quoi je passe.
Fais-moi miroiter tout le bonheur possible dont je me prive, que je m'interdis, tout ce que cette ville
pourrait m'offrir, tout ce à quoi je peux encore prétendre... C'est cruel. Jeune homme, vous êtes cruel. "
C'est en somme ce que mes yeux ont dit aux siens avec un mélange de reconnaissance et de reproches.
Ainsi, je pouvais encore plaire. Plaire à un jeune homme de trente ans. A 44 ans. Et dans cet état.
Moral et physique. Dans la situation la plus inattendue et la moins avantageuse de toutes.
Avec mon bagage bourré de linge sale. Mon stress du départ. Ma panique à l'idée d'un choix décisif.