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Un couple à trois

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Il y a celui avec qui je peux vivre et celui avec qui je ne vivrai jamais. Il y a le quotidien et l'éternel. Le domestique et le romantique. Le matériel et l'intellectuel. Il y a l'amour du moment et l'amour de toujours. Il y a le tendre et l'enflammé. Le complice et l'intime. Le rassurant et l'affolant. Le tranquille et le violent. La vie à deux et la passion amoureuse. Il y a l'amour avec lequel je vis et celui avec lequel je suis vivant. J'éprouve les deux. Celui de l'intérieur. Celui de l'extérieur. Le réel et l'imaginé. Le vécu et le fantasmé. Et je peux prendre les deux dans mes bras. Je m'endors avec les deux. Je me réveille avec les deux. Et c'est un couple à trois. Mon amour. La nature a horreur du vide. Mais pas autant que moi. A l'espace contre ma poitrine il me faut serrer quelque chose ou quelqu'un. A mes mains ouvertes, j'en cherche d'autres. A mes yeux ouverts, je cherche les tiens. Mais c'est un autre regard dans lequel je me plante. Qui semble ne pas comprendre ce que j'attends de lui. Quand les nôtres ont toujours trouvé leur raison de se dévorer des yeux. Il y a celui avec qui je partage ma vie et celui avec qui je l'écris. Celui que l'on vit sous un même toit. Celui que je vis avec personne d'autre que toi. L'immédiat et l'intemporel. Le pratique et le délirant. Le confortable et le risqué. Le fortuit et l'essentiel. Le vital et l'existentiel. Le circonstanciel et l'absolu. Et je ne saurais dire lequel est le plus important des deux. Lequel est le plus urgent. Quand les deux sont sincères. Et que personne ne me demande de choisir.

 

Philippe LATGER / Avril 2017

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Pic et pic et colégram

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Il peut se rouler des pelles à lui-même devant une caméra et impressionner sur-le-champ (enjoy the hyphens) tout ce que le monde occidental compte de narcisses et d'exhibs, d'amateurs d'homoérotisme et autres dérivés d'autosatisfactions. Il se lèche la langue contre un miroir glacial dans un baiser brûlant, noir et blanc, impossible, fébrile et décidé à se manger la bouche dans un french kiss étrange qu'il pourrait se donner à lui-même. Il se baiserait bien. Se désire lui-même. Comme l'homme contemporain qu'il incarne avec habileté et malice. En ce monde moderne où il ne reste que peu de cellules entre l'unité et le tout, entre soi et l'humanité, entre l'ego et l'universel, l'hyperconnexion décuple l'hypermasturbation qui est devenu la norme. Le miroir se dresse entre lui et lui-même, comme une protection contre l'extérieur, mais aussi comme le mur implacable de toutes les frustrations, à l'image des milliards d'écrans qui font autant de liens que de barrières entre nous, qui nous rapprochent au plus près sans pouvoir nous toucher. Cet autre lui, derrière la vitre, ne peut pas le pénétrer ni se faire pénétrer autrement que par les regards qu'il s'adresse à lui-même. Se branler devant une webcam est une nouvelle étape vers le transhumanisme, quand des milliers de gamins se filment en direct et se stimulent à distance, les genoux écartés sur tout ce qu'il leur restait d'intimité à l'affût des vues et des like qui assurent la gloire, l'orgasme ou le succès. Montrer son anus au plus grand nombre est un drôle d'exercice. Qui flatte la personne et ruine l'industrie du porno. Montrer cet orifice plus égotique encore que le nombril à des anonymes atones serait donc une source de plaisir. Lorsqu'il consiste à tenter de se sodomiser soi-même. Tirez donc sur vos verges mes agneaux, encore un millimètre, et encore une autre, quand l'érection il est vrai ne facilite pas la manœuvre. Retournée vers l'intérieur des cuisses, il s'agit de la retourner vers l'arrière sans se blesser les testicules, la glisser tant bien que mal entre ses jambes pour la plaquer sur son périnée, qui réduirait dit-on, pour cause de perturbateurs endocriniens, rapprochant le sexe de l'anus de nouvelles générations qui auront moins de difficultés sans doute à plaquer leur gland sur sa destination et à se pénétrer enfin, de quelques centimètres, comme ce monde nouveau encourage à le faire. S'autoenculer est sans doute la nouvelle conquête de l'humanité. L'indifférence à l'autre n'effrayant plus personne, puisque nous sommes autonomes ou autosuffisants, qu'il y a trop de possibles aux rencontres amoureuses, qu'il y a trop de contraintes et d'efforts aux rencontres, qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même et que le confort est dans le moindre risque, roulons-nous des pelles sur la lentille du téléphone portable ou de la tablette et restons bons amis.

James Franco, dans son blouson de cuir, est le James Dean solaire qui ne mourra pas jeune, est le beau moustachu sorti de la culture gaie des Années 80, des dessins de Tom of Finland où des policiers aux membres disproportionnés se défoncent sur leurs motocyclettes, se balancent des litres de foutre sur des tapis de poils, est le mâle moderne qui a dépassé le concept désuet de bisexualité pour se satisfaire de lui-même, chose assez naturelle lorsqu'on est un acteur. Je me déguise en lui-même pour qu'il croit que c'est lui qui lui rend ce sourire assez proche du sien. Le plissement des yeux et les petites rides, la fossette, la candeur, participent à la ruse. C'est moi qui déboutonne son jean quand il croit que c'est lui. Qui fait glisser la toile rêche sur la peau de ses cuisses pour libérer ses jambes et un caleçon informe. Il pense que c'est lui qui baisse ce caleçon pour livrer l'attirail de sa virilité à des mains qui ne sont pas les siennes. James s'abandonne à ce qu'il comprend comme une autofellation quand c'est moi qui le suce. Je taille une pipe à l'homme moderne comme je bouffais en d'autres temps les chattes des prostituées. J'ai de la tendresse pour mes contemporains. Que je ne juge pas. Ce n'est pas de la pitié ni de la condescendance. C'est de l'empathie et de la fraternité. Aux gamins qui s'exhibent, aux ados qui se cherchent, à la guerre des sexes, à la garde des enfants, comme à l'oisiveté, j'occupe mon organisme à donner des orgasmes. Il rentre les orteils, ferme les poings, bande ses abdominaux, contracte les mâchoires, bascule la tête en arrière, et m'encourage à ne pas arrêter de faire ce que je suis en train de lui faire. Du bien je suppose. Lorsque je sens que quelque chose arrive puissamment. De très loin. De partout. Et je relâche la pression. Il joue le jeu et retarde l'issue. Acceptant l'idée que le plaisir sera encore plus fort dans cinq minutes. Dans dix minutes. Dans vingt minutes. Dans une heure. Dans quatre heures. Dans trois jours. James Franco se masturbe. Et des millions d'internautes avec lui. Le monde occidental est un monde de branleurs. Et des litres de foutre giclent au milieu de claviers, de souris, de câbles d'écouteurs et d'écrans de plastique. J'étale d'une main le sien sur sa poitrine, le tartine dans les poils de ses pectoraux, finissant de l'autre avec doigté de triturer son gland dégoulinant, ultrasensible, pour en extraire les dernières gouttes sur d'ultimes convulsions. Je lèche sa semence en grumeaux sur sa peau, retiens tout dans ma bouche, pour lui donner la becquée dans un baiser profond plein de son propre sperme qu'il mangera enfin, sans protester, retour à l'envoyeur, et au calme olympien qui s'annonce, le selfie est prêt à être posté en offrande aux yeux du voyeurisme. Instagram. Pic et pic et colégram.

 

Philippe Latger / Mars 2017

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Toi, toi-et-moi et moi

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Crois-tu que j'aie oublié ? Le contact de ta peau. Le contact de tes lèvres ? Croyais-tu que tu avais oublié ? Ce que c'est de sentir nos deux corps épousés. L'un contre l'autre. Pouvais-tu imaginer un seul instant que l'attraction ne fonctionnerait plus ? Qu'il n'y aurait plus la chimie, la magie, l'équation parfaite de nos réalités physiques ? L'intensité de ton regard dans mon sourire. Cela existe toujours. Rien n'a été interrompu. C'est la même histoire. Mes mains ouvertes sur tes poignets. Elles remontent l'intérieur des avant-bras. Je sens tes veines sous mes empreintes digitales et ton cœur battre dans ma poitrine. Je reconnais la chaleur. Ta chaleur. Ton odeur. Je respire ta nuque et tes cheveux. Je sais qui tu es. Croyais-tu que j'avais oublié ? Ce que c'est de sentir nos deux corps épuisés. Tes yeux brillent dans l'obscurité. J'en retrouve la noirceur. Ces ténèbres qui m'éblouissent. M'arrachent un sourire de bonheur, d'ivresse et de confusion. Le rêve éveillé. Qui dure. Pour toute la vie. Comme il fut dit. Aux mâchoires serrées. Aux tensions de nos muscles. Les cils alignés sur ce regard qui n'a pas changé. Celui que tu m'adressais. Le même. Ce regard plein de questions et d'inquiétudes. Ce regard plein d'espoirs et de confiance. Aussi puissamment serein que paniqué. Il est beau. Il me touche. Me bouleverse comme au premier jour. Croyais-tu que j'avais oublié ?...

Cela a coulé dans ma bouche. Une série de spasmes libérateurs ou douloureux dans le tunnel d'un accélérateur de particules, partis des chevilles comme du crâne ou des épaules, et les énergies du monde ont convergé dans le bas-ventre, à la contraction d'abdominaux que j'ai perçue sous l'épaisse toison pubienne, avec une fulgurance contre laquelle tu ne pouvais plus lutter ni te défendre. Je m'étonnais de la douceur de la peau de ta queue, redécouvrant les saveurs et les voluptés de ton sexe, quand j'ai senti couler le plaisir dans ma gorge, doucement, généreusement, alors que tu te débattais pour contenir ce qui t'arrivait en silence. Mon corps t'accueillait comme son maître, puisque tu rentrais chez toi, aussi profondément que tu le fais en me regardant avec ces yeux-là. Ceux de nos retrouvailles. A tes cuisses puissantes, je vénérais ta virilité, à genoux devant la divinité que j'adore, sûr de mon goût pour le corps des hommes, sûr de mon goût pour le tien, tout à mon bonheur de m'enrouler autour de ce qui me ressemble tant et de ce qui ne me ressemble pas, autour de ce qui s'annule et de ce qui se complète, doublant le plaisir masculin, le décuplant, dans ces plaisirs homosexuels que je veux sulfureux et contre-nature, qui perdraient leurs attraits et leur force à leur banalisation, quand aux deux êtres qui multiplient tout par deux il y a deux niveaux de sentiments qui s'ajoutent et s'additionnent, entre amis, entre amants, puisque l'amitié que je te porte est aussi forte et loyale que mon amour. C'est étrange d'être amoureux d'un ami. C'est étrange d'être ami avec l'amour de sa vie. Etrange et délicieux. Cette amitié virile qui permet des gestes impossibles ou interdits. Cet amour complet. Qui donne tout. Réponse à tout. Et j'en savoure la découverte.

Le décor est un écrin. Qui nous protège. Il y a des choses que je ne peux écrire parce qu'elles sont indicibles, trop fortes pour avoir leurs mots, d'autres que je n'écrirai pas parce qu'elles ne sont qu'à nous. Le lieu importe peu face à l'éternité. Ce moment si bref sans début et sans fin que nous avons ouvert ensemble. A ton étreinte. A nos caresses. Le temps était sorti discrètement de la pièce pour ne pas nous déranger. Tu as refermé tes bras sur moi et nous avons basculé aussitôt dans un monde parallèle. Hors de portée. Ailleurs. Là où nous sommes deux. Là où nous sommes un seul. Où je suis plus moi que moi-même. Où je suis moi, entier, à ta présence. A l'abri de tout ce qui use, abîme, détruit, salit, vieillit et décourage. Nous sortons tous les deux de nos corps en y étant, ensemble, plus que j'amais. Incarnés. Désincarnés. Et nous sommes trois. Toi, toi-et-moi et moi. Réunis. Echappant au chronomètre des secondes, des minutes, pour embrasser plus que nous-mêmes, les mystères de notre condition. Je reconnais ces avant-bras. Quand ils me plaquent contre toi, je n'ai plus peur de rien. Ni de vieillir, ni de mourir. Ni même de me tromper. Je suis au bon endroit. A ma place. Et rien ne peut m'atteindre. Je me sauve. Je reconnais des choses intimes dont je ne peux pas parler. Des choses qui me dépassent. Que je tiens de générations d'avant moi et dont je n'ai même pas conscience. Une somme de sensations, de souvenirs et d'intuitions, qui était incomplète sans la tienne. Deux parties d'un même talisman. Deux aimants.

Nous ne trompons personne puisque nous ne nous trompons pas nous-mêmes. Je le sais en te regardant me regarder. Mon ami. Mon amour. Ce qui nous lie est plus fort que nous. Crois-tu que j'avais oublié le miracle de notre rencontre ? Croyais-tu que c'était de l'auto-persuasion ou une simple figure de style ? A l'épreuve du temps, j'ai aussi la réponse. Ce n'était pas une passion amoureuse. Mais le début d'une histoire. Ou son renouveau. Quand j'avais vécu dans ma chair notre rencontre comme des retrouvailles. Une passion amoureuse est mortelle. Elle s'éteint aussi vrai qu'elle s'allume. Avec la même violence. On peut en garder un souvenir ému. On peut éprouver en vieillissant de la tendresse pour les êtres avec qui nous avons vécu de telles tempêtes. De loin. Mais ici, c'est autre chose. Notre amitié est sincère. Et même si je suis tombé à genoux, après l'étreinte chaste qui me tenait debout, pour renouer avec le désir incandescent de te faire jouir d'être ce que tu es, je sais que tu sais qu'aucun de mes gestes n'a dégradé la pureté de ce qui nous attire l'un vers l'autre. Ces gestes, que tu n'as pas refusés, ne compromettent rien. Ils ne changent rien. Et ne menacent personne. Crois-tu que je les regrette ? Mes lèvres sur les tiennes. Je te respire. Nous ne sommes pas deux hommes pris en faute. Nous sommes deux êtres qui comptons l'un sur l'autre, qui comptons l'un pour l'autre, et que la vie ne semble pas prête à séparer. Peut-être parce que nous n'avons pas envie de l'être.

Ma vie me plaît. Je suis heureux d'être qui je suis. Et je suis ceux que j'ai aimés. Je suis ceux que j'aime. Mes parents. Mes amis. Mes amours. C'est la même énergie. La même chair. La même force. Il y a plusieurs prénoms. Plusieurs visages. Des gens qui existent encore. Des gens qui n'existent plus. Mais je suis ceux-là. Et je suis beau parce que vous êtes beaux. Et je suis invincible parce que vous êtes brillants. Et je dis merci pour la chance insolente que j'ai de vous avoir connus. Ma vie est extraordinaire parce que vous l'êtes tous. Il y a toi dans le vous. Toi qui as une place considérable dans l'édifice que je suis. Je n'en aime pas moins les autres. Mais ta place est particulièrement particulière. Pour des tas de raisons. Auxquelles je n'ai pas la force de penser. Qui m'indiffèrent presque. Je suis à mon bonheur. Extatique. Amis. Amants. Quelle importance ? Nous ne sommes peut-être ni l'un ni l'autre. Il faudrait un mot précis pour ce qui nous unit. Un mot qu'il faudrait inventer pour être juste. Et même si nous ne le trouvons pas, ça n'empêchera pas la chose d'exister. Nous ne sommes pas obligés de la nommer. Nous ne sommes pas obligés de l'expliquer. Encore moins de la justifier. Elle est. Et je l'adore. Je l'embrasse. Et pourrais même accepter de vieillir avec elle. Quand j'ai la certitude, un peu bizarre, qu'elle me donnerait même une enveloppe ou un corps au moment de mourir.

 

Philippe Latger / Mars 2017

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Côté cuisine

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La fenêtre est ouverte sur le feuillage du citronnier. L'air est doux. Et le soleil est chaud. La nature respire et la maison avec. Dans la cuisine, j'ai ouvert pour faire entrer le monde et sa lumière. L'arbre n'a rien d'extraordinaire et le devient pourtant au moment précis où je le regarde. Ses fruits jaunes tranchent sur la verdure. L'abondance de ce que je vois et de ce que je ne vois pas. Mais que je sens. Que je ressens. Quelque chose grouille dans le tronc de cet arbre, dans ses branches, dans ses feuilles. Une intelligence et une sensibilité. Quelque chose qui jouit comme moi de la douceur des éléments, de ce qui semble être le printemps. L'arbre a l'air heureux. Il redécouvre sa propre nature, s'y réveille, s'y étire, content de se retrouver à sa place, à son rôle et à sa condition d'arbre fruitier. Il y a des réveils pénibles, où la réalité du rêve que nous étions en train de faire était plus agréable que celle dans laquelle nous nous réveillons. Il y a des réveils fantastiques, où nous sommes ravis de nous trouver là où nous sommes, au bon endroit, au bon moment, bien dans notre peau, dans notre lit, dans notre chambre, dans notre vie. Ces deux pans de fenêtres étaient restés fermés longtemps. Sans doute les avais-je ouverts pour changer l'air de temps à autres, mais la séquence de froidure de janvier, avec ses ciels gris et ses averses, avait posé ces deux hautes rangées de cinq carreaux comme un écran protecteur. J'ai des volets. Oui. Que je ne ferme jamais. Seules ces vitres séparaient le dedans du dehors. Et, bien que transparentes, elles m'avaient fait oublier ce qui se trouvait derrière. Un jardin. Le jardin. Avec ses chats et ses citronniers. Je respirais le parfum des citrons, celui de la verdure, mélangés à ce parfum fantastique, que nous aimons tous respirer profondément, qui est celui que provoque une première forte chaleur sur la nature après l'hiver. La terre elle-même dégage quelque chose. La terre. L'herbe. L'écorce des arbres. Les insectes peut-être. Je connais ce parfum. Et je réagis en alcoolique qui a gardé l'empreinte de son vice, dont le corps réagit positivement à l'odeur de sa drogue, une odeur associée au plaisir, quand mon enfance n'a été faite que de plaisirs, et que déjà, les premiers signes du printemps étaient la plus belle fête de l'année. Vous comprenez, bientôt, ce serait l'été, les grandes vacances d'été, trois mois de vacances, plus d'école, trois mois d'insouciance, sans contraintes, avec mes cousins, avec ma mère, dans la maison et le jardin de Castelldefels, dans la maison à la plage de Sainte-Marie, au bord de l'eau, à la plage, au soleil, à la piscine, avec les copains. Mais en fait, voilà. L'été, c'était trop de bonheur pour être apprécié. C'était too much. Un bonheur trop intense pour ma propre perception. Il y en avait trop et, au lieu d'en profiter vraiment, vous êtes dans la panique du pirate qui ne peut pas sauver son butin dans le naufrage de son navire avec ses deux pauvres petits bras. C'était autant d'écus et pièces d'or qui me glissaient entre les doigts et m'échappaient. Au printemps, c'est devant, vous voyez. Vous n'êtes pas en train de voir les choses disparaître, vous êtes en train de les voir arriver. Et c'est à ce moment-là que l'on profite le mieux du bonheur. A sa promesse.

Le damier blanc et rouge du sol en carreaux de ciment, n'est pas en grandes cases du type échiquier qui auraient été prétentieuses, mais en petites du type drapeau à l'arrivée d'une course automobile. La lumière avait changé et changeait l'aspect du carrelage avec elle. Le soleil atteignait des hauteurs qu'il avait renoncé à atteindre depuis quelques mois, et parvenait à éclairer le plafond de la pièce par l'effet que j'adore de réverbération. J'entrais dans la cuisine incrédule. Une hésitation. Un sourire. Oui. Il est là. J'ouvre les fenêtres et ne suis pas surpris de découvrir qu'il fait plus chaud dehors que dans la maison. Le citronnier me saute au cou et me roule des pelles. J'embrasse le jardin, les immeubles qui le clôturent, quelques habitants qui n'ont rien demandé mais se trouvaient là dans le champ, la ville entière, la plaine, le département et le monde entier. Je sens ma peau réagir. Mes cheveux. Mes gencives. Mes muscles. Mon sang. Une inspiration. Je suis sûr que vous la connaissez tous. Celle qui décèle quelque chose de connu et d'agréable. Vous l'avez sur le bout de la langue, mais... vous recommencez. Vous savez ce que c'est. Mais ça vous échappe. Vous vous en approchez, mais ça ne va pas assez loin dans vos bronches. Une autre inspiration. Plus profonde. Vous êtes près du but. Il y a une petite frustration qui participe au plaisir. Vous l'avez frôlé cette fois, mais ça vous résiste encore. Cela a forcément un nom. Comment est-ce que ça s'appelle ? Ce sont les pins parasols et la résine de Castelldefels. Des essences de fleurs dont je ne sais même pas à quoi elles ressemblent. L'odeur du sable quand il est écrasé par le soleil à son zénith. L'odeur de l'herbe après la pluie. Et je pleure en me demandant pourquoi on nous enlèverait tout ça au moment de mourir. Pourquoi on nous permet de connaître tout ça pour finalement nous l'enlever. Et je pleure en me disant que la nature ne peut pas être aussi cruelle. En me disant que même le diable en personne s'il existe n'aurait cette cruauté de tout nous donner pour tout nous reprendre. Et que Dieu dans son ouvrage a intérêt à nous préparer quelque chose de mieux ou d'au moins aussi bien qui justifie de nous sortir de là en nous faisant mourir. Car enfin, ce carrelage dans la lumière, ce plafond blanc qui scintille comme si une piscine m'y renvoyait des reflets, l'érection de cet arbre magnifique gorgé de vie et de désirs, le bon goût d'avoir mêlé par touches ce jaune citron aux nuances de vert qui composent le feuillage, beau à faire monter des larmes, l'épaisse écorce du fruit, odorifère, que j'ai envie de toucher, pour me rappeler de la sensation que c'est, cette chaleur qui s'engouffre, qui me caresse les joues, la sève dans les branches, mes veines dans mes mains, l'air dans mon œsophage pour remplir mes poumons, l'attraction terrestre pour me tenir debout, face à ce miracle, cette catastrophe, ce délire complet, je veux bien voir la chance que j'ai de pouvoir en parler, je veux bien y mettre des mots pour essayer de décrire ce qui m'arrive, mais je n'y comprends rien. Et d'ailleurs j'y renonce pour jouir.

J'ai l'odeur poussiéreuse du couvre-lit bleu du petit lit de la chambre de Castelldefels dans le nez. Allongé sur le ventre, ce doit être l'heure de la sieste. Le store de bois est baissé. La lumière du soleil passe à travers pour dessiner des rayures éblouissantes sur le mur. Ma tête est posée sur un oreiller. Je suis en âge de me masturber et sans doute l'ai-je fait à l'instant. Un avion vient de passer, très bas, au-dessus de la maison, et, lorsque le bruit assourdissant de ses moteurs s'évanouit dans la chaleur, c'est pour laisser le chuintement plus tranquille et régulier du jet d'eau qui coule à gros bouillons dans la piscine se réinstaller dans la chambre, et se combiner à l'ombre des persiennes pour me persuader que je peux ressentir une sensation de fraîcheur. Mon corps et le matelas se font exister l'un l'autre. Nos forces contraires nous tiennent ensemble dans un équilibre auquel je pense un instant, comme deux cartes dans un château de cartes, et je me retourne, tout au confort des éléments, pour découvrir le brasier du plafond. Sous ma fenêtre, la piscine en plein soleil fait danser des volutes de lumière jusque dans ma chambre. C'est nerveux. Cela scintille de façon agacée. Soit par une brise, soit par les remous provoqués par le jet d'eau. Mais ça n'est pas une eau calme. Je me fous des leçons d'optique, des efforts que l'on fait pour donner des explications scientifiques à la réflexion de la lumière, toute la classification et la rationalisation des choses qui peuvent éventuellement nous permettre de feindre de comprendre notre monde, comme s'il fallait absolument se rassurer, normaliser, protéger notre cerveau du vertige permanent qu'est le seul fait d'exister, d'autant plus dans un environnement qui dépasse l'entendement. Je n'ai pas envie de banaliser les choses. La science n'explique rien. Elle observe. Elle étudie. Elle ordonne. Elle nomme. Elle formalise. Mais elle n'explique rien. Et face à un tel spectacle, je n'ai pas envie ni besoin de comprendre. Je jouis. Je prends. Je m'émerveille. Comment est-ce possible ?... L'étudiant, le professeur, le docte, qui voudra se faire valoir par son savoir plus qu'autre chose, ou pire encore, me convaincre qu'il n'y a aucune raison de s'émerveiller, comme si cela pouvait être un sentiment de panique ou un aveu d'échec, me dira bien sûr comment cette lumière peut parvenir jusque sur mon plafond, pensant peut-être me l'apprendre et faire une bonne action, mais il ne répondra pas à ma question. Donner un nom à une chose ne l'explique pas. Décrire un fait non plus. Aussi puissante et admirable soit l'intelligence humaine, elle ne peut expliquer le soleil dans l'espace, son énergie, la planète qui tourne autour de lui où une atmosphère permet un climat, la profusion de l'eau, et les yeux que nous avons pour voir des dessins de lumière s'agiter sur le plafond de notre chambre. La science a ses vertus. Et je ne l'embrasse que lorsqu'elle embrasse elle-même ce qu'elle étudie, qu'elle n'est pas une distance avec son objet, qu'elle accepte ses propres limites et n'entrave ni le droit ni le plaisir de s'étonner et de s'émouvoir. Elle est notre petit business d'êtres humains, à l'échelle de notre petite société d'êtres humains, qui nous permet le progrès, technique, médical, et source à elle seule de bien des émerveillements. Mais je ne suis pas sur mon lit dans ma petite société d'êtres humains. Je passe à travers ma peau pour sortir de moi-même et m'aventurer en confiance dans ce que je ne sais pas. C'est avec autre chose que mes yeux que je regarde les choses. L'esprit ? L'âme ? La conscience ? La langue française, l'une des plus riches et des plus subtiles de l'humanité sans doute, permettant d'exprimer tant de nuances, la confusion des sentiments, les paradoxes, est impuissante à me donner les mots justes pour le dire. Savoir a ses limites. Et je m'en affranchis. Jeune homme. Allongé sur le dos dans la chambre bleue de Castelldefels. Avec l'étrange sensation d'approcher un instant de ce concept dont nous avons l'intuition et qu'on appelle la vérité.

A Perpignan, des années plus tard, c'est dans la cuisine à la fenêtre ouverte que je jouis de mon existence. Bouleversé. Le printemps réveille tout en moi. Et c'est de mon essence que je jouis soudain. Qui me dépasse moi-même. Puisque je suis tout ensemble ce que je suis, ce que je crois être, ce que je vois et ce que je crois voir. Le citronnier et le ciel bleu. Des souvenirs que j'invente peut-être. Des sensations qui en réveillent d'autres. Le passé. Le présent. Les absents. Tout se mélange et magnifie ce moment. Je suis plus grand que moi-même. Sorti du temps. Et la mort est le cadet de mes soucis. Rien ni personne ne m'empêchera de dégrader cet état de grâce. Rien ni personne ne m'empêchera de trouver extraordinaire ce que je suis en train de vivre. Je suis en peignoir, au saut du lit, dans la cuisine, pieds nus sur les carreaux de ciment rouge et blanc, j'ouvre mes fenêtres et découvre mon citronnier flamboyant sous le ciel bleu. Et c'est le mystère de l'univers qui est résolu. L'Alpha et l'Omega. Une scène aussi incroyable et fantastique que le Big Bang ou la disparition des dinosaures. Puisqu'elle tient lieu dans ce monde. Dans cette vie. Ce sont les mêmes particules, les mêmes molécules, les mêmes atomes. Et ouvrir ma fenêtre sur le printemps devient aussi miraculeux que le fait qu'il y ait une fenêtre et un printemps. Le fait que je puisse l'écrire est aussi miraculeux que le fait que vous soyez en ce moment-même en train de le lire sur un écran et de vous demander ce que j'ai fumé, lorsque vous comprenez soudain qu'il y a de quoi s'émerveiller aussi à l'idée que des signes alignés sur un bout de plastique puisse vous signifier quelque chose. Pensez à la sensation que procure le contact de vos doigts sur l'écorce d'un agrume. Celle du soleil sur votre visage. L'acidité du citron. L'odeur de la terre. Et vous êtes prêts à épouser ce constat. La réalité et la vérité sont deux choses différentes. Nous sommes capables de voir des choses qui n'existent pas. Des choses qui n'existent plus. Des choses qui n'existent pas encore. Nous sommes capables d'inventer. D'imaginer. De conceptualiser le zéro comme l'infini. Autant d'armes ou de clés pour échapper à la réalité physique de ce qui nous entoure, de ce qui nous contient, pour échapper au temps, accepter l'idée que mourir ne peut pas être plus violent que de naître, que mourir n'est pas plus aventureux ou incertain que de vivre, que le saut dans l'inconnu se fait à chaque seconde que nous vivons, qu'il y a autant de vertige dans le fait d'être que dans celui de ne pas ou de ne plus être, puisque à ce stade, en prenant la mesure de l'expérience hallucinante qui est la nôtre en étant, alors que nous pourrions aussi bien douter de la réalité de ce que nous vivons vraiment, nous pouvons convenir que la mort est un détail dans ce foutoir incroyable, entre autres choses dont nous avons conscience, un mystère parmi d'autres qui n'a d'égal que celui d'exister. Parfois aussi flippant. En m'émerveillant sur mes citrons, je m'émerveille aussi sur le fait que cela ne durera pas. Puisque, je vais vous étonner, mais je ne suis pas en ce moment, en peignoir dans ma cuisine, en train d'admirer le jardin, mais installé dans mon lit, au cœur de la nuit, en train d'écrire sur mon ordinateur. Ce que je vous raconte est passé depuis quelques heures et n'existe déjà plus. Il me suffit de décrire mon citronnier dans la sensation du printemps pour que cela existe et c'est un aspect du mystère de la mort. Comme aux lumières des étoiles éteintes que nous voyons toujours. Et vous avez forcément en tête des exemples de choses mortes qui existent toujours pour vous. A commencer par votre passé. Et cela est un début de réponse à mes yeux à certaines questions que nous nous posons tous.

 

Philippe Latger / Février 2017

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Prince

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Les cuivres en section, haletants, pétaradaient façon James Brown, barrissant dans la sueur ce qui revenait comme une ponctuation, pour reprendre sa respiration, dans le déferlement d'une énergie toute sexuelle, déroulée sur une ligne de basse inépuisable, méthodique, déterminée, inébranlable, indifférente à la transe que le rythme imperturbable installait dans la durée, frénétique, soutenu par une guitare funk obsessionnelle grattant ses accords au souffle court, et l'ostinato survolté des cuivres, assénés comme autant de coups de reins à la recherche de l'orgasme, jusqu'aux spasmes d'un break imposé par la mitraillette d'une caisse claire implacable, pour mieux apprécier le retour en force du débit lancinant, conforté, amplifié, décuplé, alors que des voix arrachées aux Gospels sur des chorégraphies obscènes rugissaient leurs prédications pour transcender le flux de paroles débité de concert, d'un flow up-tempo qui n'avait rien à envier au Rap. Dans cette course immobile à perdre haleine et la raison, ce train d'enfer délicieux, merveilleux, de pulsations cardiaques cocaïnées, au bord de l'épuisement, cette débauche de références, de sensations, de désirs et de pulsions, chanteurs, danseurs et musiciens résumaient en accéléré la condition humaine et ses motivations, dans un big bang d'informations, de lumières, de couleurs, d'effluves et de fantasmes, psychédélique, autour d'un dieu vivant à qui je me serais offert comme tant d'autres, créature insatiable défiant la mort et la morale, jouant de son androgynie, régnant sur son royaume et ses orgies, dont je prenais ma part avec ivresse, dans la foule moite et voluptueuse du Palladium de New York, un mois de juillet 1994. J'avais 21 ans. Je découvrais Manhattan. Et voyais Prince sur scène pour la deuxième fois de ma vie. Heureux d'être vivant.

 

Philippe Latger / Février 2017

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Quelque chose à te dire

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Son pouce s'est sèchement calé sous la flamme. La roulette. Et le gaz à peine libéré s'est enflammé. Elle a aspiré ce qu'elle pouvait sur le filtre. Les lèvres tendues comme cherchant un baiser. Il suffisait de trois secondes pour décomposer tout le cérémonial. La nouvelle cigarette entre l'index et le majeur portée à sa bouche. Le pouce sur la roulette. L'aspiration pour faire venir la braise. Le briquet était déjà lâché près du paquet. Absorbée par sa première taffe. La meilleure. Le rite pouvait changer d'un sujet à l'autre. J'avais vu des gens tenir la cigarette entre le pouce et l'index, comme faisaient les cowboys des westerns ou des voyous de cinéma, dans une gestuelle chorégraphiée qui se voulait virile, trop maniérée à mes yeux pour l'être véritablement. Chacun y mettait des intentions. De réserve. De mépris. De séduction. D'angoisse. D'agacement. Elle, c'était entre l'index et le majeur de la main gauche, comme la plupart des gens. Et le mouvement qu'elle choisit pour allumer cette clope voulait indiquer la détermination. Confirmée par la façon qu'elle a eu de me regarder dans les yeux un court instant. Puis celle qu'elle a eu d'expulser la fumée dans une brève expiration en détournant son regard. Ou en cherchant ses mots. Une hésitation contradictoire avec l'air qu'elle voulait se donner. Elle comprit que j'avais perçu sa confusion et que sa détermination surjouée ne m'avait pas convaincu. Je me demandais dans quelle scène de film elle voulait nous camper, dans quel personnage elle se voyait elle-même, et ce que j'étais supposé faire, rester spectateur ou lui donner la réplique. Manifestement, elle se donnait du mal pour me faire comprendre que ce qu'elle avait à me dire était difficile à dire. Et les mots qui arrivèrent après une expiration beaucoup plus longue que les autres, allaient dans ce sens. " Tu ne m'aides pas beaucoup... " Tête baissée sur le cendrier, un doigt tapotant nerveusement la cigarette pour la défaire de ses cendres. Comme nous jouions, j'ai pris le parti d'entrer en scène, en choisissant le premier rôle qui me vint à l'esprit, sans trop y réfléchir, celui de l'intello ironique. " Ah... dis-je enfin. C'est donc que tu as besoin d'aide. " Elle arrêta net son numéro de fumeuse pour me dévisager. J'ai identifié deux niveaux de réaction. Celui du personnage qu'elle jouait, à la fois exaspéré par le caractère psy de la remarque et attristé par sa cruauté, et celui de la comédienne heureuse de me voir finalement accepter de jouer le jeu. Comme son nom l'indique, une scène de ménage, c'est du théâtre. " Non, ce n'est pas que j'ai besoin d'aide, c'est que tu ne m'aides pas. " Vexée, elle écrasa sa cigarette dans le cendrier, semblant me dire " si tu veux jouer sur les mots ou les prendre au pied de la lettre, je peux aussi ", quand nous participions l'un et l'autre à faire durer le plaisir et retarder le moment de la révélation qu'elle était censée me faire.

 

Philippe Latger / Janvier 2017

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En fumée

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Quand la nuit me fume
en insomnies, glacées,
à perdre mes plumes
et mon passé,
je m'écrase dans le cendrier,
à ta bouche pour ne pas crier.

Quand je me consume
en braises et en regrets,
quand mes yeux s'embrument
à en brûler,
je cherche tes bras pour me défendre,
ta chaleur pour me réduire en cendres.

La folie me guette et la violence
d'être seule
s'éteint en confiance à ta présence,
tu es le seul en qui je crois.
Tu me rallumes à ton sourire.
Blottie contre toi je peux dormir.

Je pourrais vieillir
et disparaître après,
mais il ne faut pas 
m'abandonner.
Et tout pourra
partir en fumée.

 

Philippe Latger / Janvier 2017

 

Ecrite pour Paloma Pradal sur une musique et arrangements de Pierre Bertrand.

Enregistrée sur l'album " Les Nuits de Montparnasse " (2022 Cristal Records)
avec le Latvian Radio Big Band (Big Band de la Radio Lettone).

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Au travail

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L'urgence en ce bas monde n'est pas de détruire l'œuvre des autres
mais de construire la sienne. Alors, au travail.
 
 
Philippe Latger / Janvier 2017

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Troisième volume

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Nous avions fait le deuil de cette maison, ma sœur, mon frère et moi, il y a longtemps déjà, avec le décès de notre mère. Puisqu'elle était le lien. C'était la maison achetée par le grand-père pour les vacances d'été. Le havre de paix de notre famille maternelle. Quand maman est morte, le paradis de la pinède de Castelldefels était devenu un enfer. Où le bonheur ne serait jamais plus possible. L'enfance et l'adolescence. Deux volumes d'une même collection que je pouvais ranger dans les rayonnages d'une bibliothèque. Et la villa, plantée au milieu de son jardin, m'avait paru aussi sinistre que le no man's land du parc d'attractions de Montjuïc que la ville de Barcelone avait abandonné. Décidément. Le sort s'acharnait. La vie me donnait autant de coups de poings que de coups de griffes. Comme pour se venger du bonheur que je n'avais sans doute pas mérité. Un bonheur indécent, total, éblouissant, qui avait sublimé mon existence. Qui m'avait caressé, porté et construit pendant plus de vingt ans. Un bonheur d'autant plus intense que je le goûtais consciemment, consciencieusement, avec délectation et émerveillement, goutte à goutte, quand je ne le dévorais pas fiévreusement, avidement, avec un appétit d'ogre, mais toujours en connaissance de cause. Dès l'enfance. Du plus loin que je me souvienne. J'ai toujours été conscient d'être heureux. Et cela faisait boule de neige. Reconnaître le bonheur le décuple. Et c'était une ivresse permanente. Qui m'ôtait le goût du sommeil quand je ne voulais perdre une miette de ce qui m'arrivait, ne comprenant pas encore que dormir est un plaisir et que les rêves sont aussi intéressants à vivre que la vie éveillée. J'ouvrais de grands yeux jusque dans mon lit, même une fois la lumière éteinte, pour observer ce que l'obscurité faisait de ma chambre, ce que la lumière sous la porte pouvait créer d'ombres et de silhouettes étranges, et comment tout cela s'accordait aux bruits de la maison. Et ce que faisait mon imagination de tout cela. J'ai été diablement heureux. Ce fut un ravissement. Jusqu'aux nuages qui s'invitèrent avec le désir et la sexualité. Même si le ciel n'était plus d'un bleu pur et parfait, les orages qui vinrent me tourmenter étaient les bienvenus. Ils étaient superbes. Et délicieux. J'ai aimé ce bouleversement. Un bonheur différent. Plus complexe. Contrasté. Dont les parts d'ombre rendaient la lumière encore plus hallucinante. Mais c'était toujours du bonheur. Qui s'ajoutait à celui de l'enfance. Celui-là n'était jamais loin et ne m'avait pas quitté. Malgré les poils et la pomme d'Adam, malgré la mue et la masturbation. Le corps s'était transformé. Apportant son lot de plaisirs inédits qu'il fut fantastique de découvrir à mon rythme, sans contraintes, par moi-même. Et bientôt, je le risquais à d'autres mains que les miennes. Des mains que je choisissais et pouvaient bien parfois me décevoir, me faire mal, me trahir, sans que cela ne m'affecte vraiment, tant j'étais concentré, et centré, sur ce que je vivais, ce que j'expérimentais, avec curiosité et enchantement. Les déconvenues, les chagrins d'amour, la frustration, certaines douleurs morales et physiques, étaient autant de victoires à mes yeux, des choses d'adultes que j'avais été impatient d'embrasser, et j'ai tout pris avec gourmandise, ravi de ressentir des sensations nouvelles, la confusion des sentiments, l'aigre-doux, la mélancolie, la peur et la colère. La révolte aussi fut une agréable découverte. La violence et l'énergie. La fougue. La fête. Et même si ce deuxième volume fut turbulent, dissolu, impétueux, il fut écrit à l'abri du malheur. J'avais croqué dans la pomme et dérangé le paradis terrestre mais n'en avais pas été chassé. C'est à l'annonce de la maladie de ma mère que le couperet est tombé. Net. Avec ce prompt chuintement de métal de couteaux qu'on aiguise.

Le granito vert dans la salle à manger était merveilleusement kitsch. Au centre de chaque dalle, une étoile blanche. Mon Hollywood Boulevard. Et le damier tilleul déroulait sous les meubles une étrange constellation. La couleur du sol répondait à celle des murs, sur lesquels la peinture à l'eau était d'un vert qui unifiait toutes les parties communes, salon, cage d'escalier, palier et couloir à l'étage, tandis que chaque chambre avait sa couleur propre. La rose. La jaune. Je partageais avec mon cousin la chambre bleue. Deux lits une place, identiques, y étaient séparés par une étroite table de chevet. Face aux têtes de lit, une fenêtre et son store de bois s'ouvraient sur une terrasse surplombant la piscine, le paysage de la pinède avec au-delà, la plage au sable brûlant et la mer Méditerranée. Une penderie maçonnée était bâtie dans un angle, du sol au plafond, fermée par de belles portes du même bois que toutes celles de la maison. Pendus sur des cintres ou pliés sur des étagères, étaient soigneusement rangés les vêtements que l'on nous avait achetés au Corte Inglés de Barcelone. Celui de la place de Catalogne. Où nous faisions immanquablement une sortie pour nous habiller pour la rentrée scolaire. Elle était loin celle-là. Et je pouvais me moquer d'elle. Le mois d'août était encore devant, à bonne distance, pour faire tampon. Nous étions en juillet et je ne me sentais pas menacé. L'été ne faisait que commencer. A une époque où nous avions pratiquement trois mois de grandes vacances. Barcelone en général et la maison de Castelldefels en particulier, c'était ce que je préférais. La liberté. Voilà. La seule chose que je pouvais reprocher à l'école était d'être obligatoire. Je pouvais y apprécier la compagnie de mes camarades, mes professeurs et même ce qu'ils nous y enseignaient, mais la contrainte de se lever le matin pour y aller était intolérable. Le bonheur des vacances ne tenait finalement qu'à cela. Nous pouvions nous coucher tard. Nous pouvions nous lever tard. Comme nous pouvions nous coucher et nous lever tôt si nous en avions envie. Ce n'était pas la question. Il s'agissait de pouvoir choisir nos horaires. Choisir ce que nous voulions faire de nos journées et de nos nuits. Il n'y avait plus de jours de la semaine non plus. Le dimanche soir qui était une torture pendant l'année scolaire n'était plus un calvaire. Il n'y avait plus de dimanches et donc plus de dimanches soir. Le jour de la semaine était indifférent et nous étions tous heureux de pouvoir nous émanciper de la tyrannie du temps imposée par les hommes, en nous contentant du minimum ou des seuls repères existants. Il suffisait de suivre la nature, le soleil, à son rythme, de distinguer le matin de l'après-midi et le jour de la nuit. Nous pouvions dormir quand nous avions sommeil. Manger quand nous avions faim. Et c'était le seul vrai et grand luxe. Si je n'en démords pas aujourd'hui, j'en étais parfaitement conscient à l'époque, jeune homme comme enfant : le luxe, c'est avoir du temps. Du temps à revendre. A ne savoir que faire. Assez pour pouvoir se permettre d'en perdre. Assez pour ne pas y penser. Assez pour ne pas avoir à le compter. Assez pour s'en affranchir.

Allions-nous récupérer au moins la tête de lion de la piscine ? Cette aimable figure en terre cuite vernissée qui crachait de l'eau et que je venais, enfant, caresser avec bravoure ? Ou entre autres félins les gargouilles en têtes de tigre que l'on trouvait autour de la maison, sous les terrasses, avançant leurs gueules menaçantes comme aux sommets des cathédrales gothiques ? Allions-nous récupérer une dalle au moins de la salle à manger ? Les lanternes avaient déjà disparu. Ces petits ouvrages de fer forgé typiquement espagnols, coiffés d'un petit chapeau chinois, que l'on trouvait sur toutes les arêtes de la demeure, ainsi que tout le long de la clôture sur la rue, et, ici ou là dans le parc, sur pieds ou pendus à leurs potences, comme autant de lampions que nous allumions tous joyeusement, pour le plaisir de l'ambiance à la fois douce et festive qu'ils créaient aussitôt dans la pinède. Elle sentait bon cette pinède. A toute heure du jour et de la nuit. Qu'elle soit écrasée par la chaleur et la clameur des cigales, ou libérée au crépuscule, légère et fruitée, jusqu'aux heures tardives où nous étions encore en train de dîner à la belle étoile, profitant, dehors, les épaules cuites et la chair encore brûlante de la journée passée, d'un répit au repos avant le retour du soleil, promis le lendemain. Les lanternes avaient été démontées. Certaines remplacées par des éclairages contemporains qui juraient avec le style de la maison. Je ne m'en étais pas offusqué lorsque nous avions déjà renoncé depuis longtemps. La mort de ma mère m'avait appris à accepter une règle dont je n'avais eu jusqu'alors qu'une connaissance théorique, comme on a des principes sans avoir eu à les mettre en pratique. L'idée que rien n'est acquis. Apprendre à se séparer des choses. Apprendre à perdre ce que l'on a aimé. Perdre sa propre mère est la leçon en la matière. Surtout quand on a aimé sa mère. D'autres leçons sont plus cruelles sans doute, quand d'autres perdent leurs enfants, mais perdre ses propres parents est le passage obligé pour devenir adulte et se confronter directement à sa propre disparition. Et si c'est dans l'ordre des choses, l'ordre du monde s'en trouve toujours bouleversé. Vingt ans que ma mère s'était éteinte. Vingt ans que je vivais sans elle. La disparition des lanternes n'allait pas me scandaliser. Pas plus que la vente de la maison. Et sa destruction non plus. J'avais enterré ma propre mère. La maison de vacances de mon enfance pouvait bien être détruite. Je n'en éprouvais aucune émotion. Je retrouvais des sensations. Oui. Avec un plaisir intact. Mais je n'étais ni triste ni gai. J'étais indifférent.

Ma sœur et moi avions pris l'autoroute depuis Perpignan. Le décès de notre tante Maria, partie sans enfants, nous avait reconduits mécaniquement dans l'indivision familiale. Le deuil de la maison, nous l'avions déjà fait. Au point de vendre, ma sœur, mon frère et moi, nos parts héritées de notre mère, et de rendre nos clés. Mais nous étions à nouveau concernés par le sort de la propriété au titre de neveux et héritiers de Maria, et convoqués chez le notaire à Castelldefels, pour la promesse de vente d'abord, pour l'acte ensuite. Nous n'en finissions plus de dire au revoir à cette maison. Cette fois, ce devait être la bonne. Sauf catastrophe nucléaire ou pluie de météores, nous devions tourner la page, signer la vente et donner nos clés aux acquéreurs. Mon frère, retenu à Paris, avait signé une procuration, et la délégation des enfants d'Angèle, réduite à deux fantômes, pénétrait dans l'agglomération de Barcelone avec des sentiments mélangés. Nous évoquions bien sûr nos propres souvenirs, les confrontions parfois, lorsque ma sœur avait eu une vie avant moi, une relation à cette maison à une époque où je n'étais pas encore né, où mon grand-père maternel était toujours de ce monde, quand ma sœur l'avait connu contrairement à moi, puisque j'avais précisément été conçu en réponse au décès du patriarche, ce qui me vaut de porter son prénom en troisième prénom. Nous les confrontions lorsque j'ai continué à partager des vacances en famille à une autre époque, où, mariée, ma sœur avait autre chose à faire que de passer l'été en Espagne avec nous. Nous les confrontions aussi puisque nous avions nos propres éclairages, informations ou ressentis sur les mêmes événements, histoires ou anecdotes, et cela nous a occupés le temps de la traversée d'une ville qui faisait partie de nous-mêmes. Que nous ne voyions plus vraiment. Ou que nous ne voyions plus que comme nous l'avions connue, sans nous intéresser vraiment à ce qu'elle était devenue depuis. La sortie vers l'aéroport était toujours le dernier segment du voyage. La route vers la pinède. Toujours heureuse dans le sens de l'arrivée. Toujours triste dans le sens du départ. Cette route où les campings n'avaient pas changé de noms. La Ballena Alegre. Filipinas. Tres Estrellas. Et puis, ce n'était plus l'enfant qui comptait ses campings mais l'ado qui comptait ses boîtes de nuit. Egrenant mon chapelet de repères. Jusqu'à l'échangeur où nous n'irions pas côté plage pour aller à la maison, mais côté ville, à l'intérieur des terres, pour honorer notre rendez-vous. Le temps c'est bizarre. Plus on vieillit, plus c'est bizarre. Le temps ou la mémoire. Plus le passé s'allonge, plus on a de doutes sur la réalité des choses. Ai-je vraiment vécu cela ? Sommes-nous la même personne ? Je regarde les façades de Castelldefels avec ce sentiment que nous n'avons aucune raison d'avoir peur de la mort quand nous passons notre vie à mourir. Beaucoup de moi est déjà mort. Beaucoup de moi n'existe déjà plus que dans ma mémoire. Et ce moment précis, lui aussi, va mourir. Ce qui s'est confirmé au moment suivant. Puisqu'au moment où je suis entré chez le notaire, cet instant de confusion, le nez contre la vitre de la voiture, était déjà passé, et l'homme que j'étais à ce moment-là avec lui. Nous allions vendre une maison dont je pouvais me demander si je l'avais vraiment connue. Je n'étais ni soulagé ni déchiré. Je n'aurai pas à récupérer la tête de lion, les têtes de tigre et un carreau de granito vert, puisque je les porte, que je les ai en moi, que je suis fait d'eux. J'ai l'eucalyptus géant qui domine la toiture et la pinède. J'ai les deux palmiers en avant-poste de la rotonde. Les lanternes sur la clôture. Le portail. L'allée en ciment rose. Les petites haies de fusains de chaque côté. La piscine et ses échelles blanches. Les trois arches sur la terrasse. Les aiguilles de pin et la résine. L'odeur du vernis à bois. Le grand lustre en laiton. La cheminée et son grand miroir. Ma mère se tient devant et se brosse les cheveux, patiemment, les yeux fermés. Nous allons sortir et je suis fou de joie. Ma grand-mère et Maria sentent la laque. Sans doute allons-nous passer la soirée au parc d'attractions de Montjuïc. Je porte des vêtements neufs que nous avons achetés au Corte Inglés quelques jours plus tôt. Je suis au comble du bonheur. Il me semble que j'entends déjà les sirènes des manèges. Des Avions. De la Pieuvre. Des Parapluies. Le grand fracas métallique du Grand 8. Il y a ce grand singe inquiétant, une espèce de King Kong atroce, qui balance ses bras avec des yeux rouges sur la façade de la Maison Hantée. Et tout Barcelone sera à nos pieds. J'ai mal au ventre. C'est le trac. L'excitation. Je ne tiens plus en place. Mon père a sorti la DS du garage. Mes parents sont beaux. Ma famille est belle. Et mon enfance avec. Je sais dans ma chair que j'ai de la chance. Et je ne sais pas qui remercier pour ça. Enfin si. Elle se brosse les cheveux et je viens refermer mes bras autour de ses jambes. Et j'ai le timbre de sa voix grave dans l'oreille... " Mon chéri, tu vas te rendre malade... "

 

Philippe Latger / Décembre 2016

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Primordial

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Le mystère du Bien et du Mal devient dérisoire
face à celui de l'existence
.

 

Philippe Latger / Décembre 2016

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