La fenêtre est ouverte sur le feuillage du citronnier. L'air est doux. Et le soleil est chaud. La nature respire et la maison avec. Dans la cuisine, j'ai ouvert pour faire entrer le monde et sa lumière. L'arbre n'a rien d'extraordinaire et le devient pourtant au moment précis où je le regarde. Ses fruits jaunes tranchent sur la verdure. L'abondance de ce que je vois et de ce que je ne vois pas. Mais que je sens. Que je ressens. Quelque chose grouille dans le tronc de cet arbre, dans ses branches, dans ses feuilles. Une intelligence et une sensibilité. Quelque chose qui jouit comme moi de la douceur des éléments, de ce qui semble être le printemps. L'arbre a l'air heureux. Il redécouvre sa propre nature, s'y réveille, s'y étire, content de se retrouver à sa place, à son rôle et à sa condition d'arbre fruitier. Il y a des réveils pénibles, où la réalité du rêve que nous étions en train de faire était plus agréable que celle dans laquelle nous nous réveillons. Il y a des réveils fantastiques, où nous sommes ravis de nous trouver là où nous sommes, au bon endroit, au bon moment, bien dans notre peau, dans notre lit, dans notre chambre, dans notre vie. Ces deux pans de fenêtres étaient restés fermés longtemps. Sans doute les avais-je ouverts pour changer l'air de temps à autres, mais la séquence de froidure de janvier, avec ses ciels gris et ses averses, avait posé ces deux hautes rangées de cinq carreaux comme un écran protecteur. J'ai des volets. Oui. Que je ne ferme jamais. Seules ces vitres séparaient le dedans du dehors. Et, bien que transparentes, elles m'avaient fait oublier ce qui se trouvait derrière. Un jardin. Le jardin. Avec ses chats et ses citronniers. Je respirais le parfum des citrons, celui de la verdure, mélangés à ce parfum fantastique, que nous aimons tous respirer profondément, qui est celui que provoque une première forte chaleur sur la nature après l'hiver. La terre elle-même dégage quelque chose. La terre. L'herbe. L'écorce des arbres. Les insectes peut-être. Je connais ce parfum. Et je réagis en alcoolique qui a gardé l'empreinte de son vice, dont le corps réagit positivement à l'odeur de sa drogue, une odeur associée au plaisir, quand mon enfance n'a été faite que de plaisirs, et que déjà, les premiers signes du printemps étaient la plus belle fête de l'année. Vous comprenez, bientôt, ce serait l'été, les grandes vacances d'été, trois mois de vacances, plus d'école, trois mois d'insouciance, sans contraintes, avec mes cousins, avec ma mère, dans la maison et le jardin de Castelldefels, dans la maison à la plage de Sainte-Marie, au bord de l'eau, à la plage, au soleil, à la piscine, avec les copains. Mais en fait, voilà. L'été, c'était trop de bonheur pour être apprécié. C'était too much. Un bonheur trop intense pour ma propre perception. Il y en avait trop et, au lieu d'en profiter vraiment, vous êtes dans la panique du pirate qui ne peut pas sauver son butin dans le naufrage de son navire avec ses deux pauvres petits bras. C'était autant d'écus et pièces d'or qui me glissaient entre les doigts et m'échappaient. Au printemps, c'est devant, vous voyez. Vous n'êtes pas en train de voir les choses disparaître, vous êtes en train de les voir arriver. Et c'est à ce moment-là que l'on profite le mieux du bonheur. A sa promesse.
Le damier blanc et rouge du sol en carreaux de ciment, n'est pas en grandes cases du type échiquier qui auraient été prétentieuses, mais en petites du type drapeau à l'arrivée d'une course automobile. La lumière avait changé et changeait l'aspect du carrelage avec elle. Le soleil atteignait des hauteurs qu'il avait renoncé à atteindre depuis quelques mois, et parvenait à éclairer le plafond de la pièce par l'effet que j'adore de réverbération. J'entrais dans la cuisine incrédule. Une hésitation. Un sourire. Oui. Il est là. J'ouvre les fenêtres et ne suis pas surpris de découvrir qu'il fait plus chaud dehors que dans la maison. Le citronnier me saute au cou et me roule des pelles. J'embrasse le jardin, les immeubles qui le clôturent, quelques habitants qui n'ont rien demandé mais se trouvaient là dans le champ, la ville entière, la plaine, le département et le monde entier. Je sens ma peau réagir. Mes cheveux. Mes gencives. Mes muscles. Mon sang. Une inspiration. Je suis sûr que vous la connaissez tous. Celle qui décèle quelque chose de connu et d'agréable. Vous l'avez sur le bout de la langue, mais... vous recommencez. Vous savez ce que c'est. Mais ça vous échappe. Vous vous en approchez, mais ça ne va pas assez loin dans vos bronches. Une autre inspiration. Plus profonde. Vous êtes près du but. Il y a une petite frustration qui participe au plaisir. Vous l'avez frôlé cette fois, mais ça vous résiste encore. Cela a forcément un nom. Comment est-ce que ça s'appelle ? Ce sont les pins parasols et la résine de Castelldefels. Des essences de fleurs dont je ne sais même pas à quoi elles ressemblent. L'odeur du sable quand il est écrasé par le soleil à son zénith. L'odeur de l'herbe après la pluie. Et je pleure en me demandant pourquoi on nous enlèverait tout ça au moment de mourir. Pourquoi on nous permet de connaître tout ça pour finalement nous l'enlever. Et je pleure en me disant que la nature ne peut pas être aussi cruelle. En me disant que même le diable en personne s'il existe n'aurait cette cruauté de tout nous donner pour tout nous reprendre. Et que Dieu dans son ouvrage a intérêt à nous préparer quelque chose de mieux ou d'au moins aussi bien qui justifie de nous sortir de là en nous faisant mourir. Car enfin, ce carrelage dans la lumière, ce plafond blanc qui scintille comme si une piscine m'y renvoyait des reflets, l'érection de cet arbre magnifique gorgé de vie et de désirs, le bon goût d'avoir mêlé par touches ce jaune citron aux nuances de vert qui composent le feuillage, beau à faire monter des larmes, l'épaisse écorce du fruit, odorifère, que j'ai envie de toucher, pour me rappeler de la sensation que c'est, cette chaleur qui s'engouffre, qui me caresse les joues, la sève dans les branches, mes veines dans mes mains, l'air dans mon œsophage pour remplir mes poumons, l'attraction terrestre pour me tenir debout, face à ce miracle, cette catastrophe, ce délire complet, je veux bien voir la chance que j'ai de pouvoir en parler, je veux bien y mettre des mots pour essayer de décrire ce qui m'arrive, mais je n'y comprends rien. Et d'ailleurs j'y renonce pour jouir.
J'ai l'odeur poussiéreuse du couvre-lit bleu du petit lit de la chambre de Castelldefels dans le nez. Allongé sur le ventre, ce doit être l'heure de la sieste. Le store de bois est baissé. La lumière du soleil passe à travers pour dessiner des rayures éblouissantes sur le mur. Ma tête est posée sur un oreiller. Je suis en âge de me masturber et sans doute l'ai-je fait à l'instant. Un avion vient de passer, très bas, au-dessus de la maison, et, lorsque le bruit assourdissant de ses moteurs s'évanouit dans la chaleur, c'est pour laisser le chuintement plus tranquille et régulier du jet d'eau qui coule à gros bouillons dans la piscine se réinstaller dans la chambre, et se combiner à l'ombre des persiennes pour me persuader que je peux ressentir une sensation de fraîcheur. Mon corps et le matelas se font exister l'un l'autre. Nos forces contraires nous tiennent ensemble dans un équilibre auquel je pense un instant, comme deux cartes dans un château de cartes, et je me retourne, tout au confort des éléments, pour découvrir le brasier du plafond. Sous ma fenêtre, la piscine en plein soleil fait danser des volutes de lumière jusque dans ma chambre. C'est nerveux. Cela scintille de façon agacée. Soit par une brise, soit par les remous provoqués par le jet d'eau. Mais ça n'est pas une eau calme. Je me fous des leçons d'optique, des efforts que l'on fait pour donner des explications scientifiques à la réflexion de la lumière, toute la classification et la rationalisation des choses qui peuvent éventuellement nous permettre de feindre de comprendre notre monde, comme s'il fallait absolument se rassurer, normaliser, protéger notre cerveau du vertige permanent qu'est le seul fait d'exister, d'autant plus dans un environnement qui dépasse l'entendement. Je n'ai pas envie de banaliser les choses. La science n'explique rien. Elle observe. Elle étudie. Elle ordonne. Elle nomme. Elle formalise. Mais elle n'explique rien. Et face à un tel spectacle, je n'ai pas envie ni besoin de comprendre. Je jouis. Je prends. Je m'émerveille. Comment est-ce possible ?... L'étudiant, le professeur, le docte, qui voudra se faire valoir par son savoir plus qu'autre chose, ou pire encore, me convaincre qu'il n'y a aucune raison de s'émerveiller, comme si cela pouvait être un sentiment de panique ou un aveu d'échec, me dira bien sûr comment cette lumière peut parvenir jusque sur mon plafond, pensant peut-être me l'apprendre et faire une bonne action, mais il ne répondra pas à ma question. Donner un nom à une chose ne l'explique pas. Décrire un fait non plus. Aussi puissante et admirable soit l'intelligence humaine, elle ne peut expliquer le soleil dans l'espace, son énergie, la planète qui tourne autour de lui où une atmosphère permet un climat, la profusion de l'eau, et les yeux que nous avons pour voir des dessins de lumière s'agiter sur le plafond de notre chambre. La science a ses vertus. Et je ne l'embrasse que lorsqu'elle embrasse elle-même ce qu'elle étudie, qu'elle n'est pas une distance avec son objet, qu'elle accepte ses propres limites et n'entrave ni le droit ni le plaisir de s'étonner et de s'émouvoir. Elle est notre petit business d'êtres humains, à l'échelle de notre petite société d'êtres humains, qui nous permet le progrès, technique, médical, et source à elle seule de bien des émerveillements. Mais je ne suis pas sur mon lit dans ma petite société d'êtres humains. Je passe à travers ma peau pour sortir de moi-même et m'aventurer en confiance dans ce que je ne sais pas. C'est avec autre chose que mes yeux que je regarde les choses. L'esprit ? L'âme ? La conscience ? La langue française, l'une des plus riches et des plus subtiles de l'humanité sans doute, permettant d'exprimer tant de nuances, la confusion des sentiments, les paradoxes, est impuissante à me donner les mots justes pour le dire. Savoir a ses limites. Et je m'en affranchis. Jeune homme. Allongé sur le dos dans la chambre bleue de Castelldefels. Avec l'étrange sensation d'approcher un instant de ce concept dont nous avons l'intuition et qu'on appelle la vérité.
A Perpignan, des années plus tard, c'est dans la cuisine à la fenêtre ouverte que je jouis de mon existence. Bouleversé. Le printemps réveille tout en moi. Et c'est de mon essence que je jouis soudain. Qui me dépasse moi-même. Puisque je suis tout ensemble ce que je suis, ce que je crois être, ce que je vois et ce que je crois voir. Le citronnier et le ciel bleu. Des souvenirs que j'invente peut-être. Des sensations qui en réveillent d'autres. Le passé. Le présent. Les absents. Tout se mélange et magnifie ce moment. Je suis plus grand que moi-même. Sorti du temps. Et la mort est le cadet de mes soucis. Rien ni personne ne m'empêchera de dégrader cet état de grâce. Rien ni personne ne m'empêchera de trouver extraordinaire ce que je suis en train de vivre. Je suis en peignoir, au saut du lit, dans la cuisine, pieds nus sur les carreaux de ciment rouge et blanc, j'ouvre mes fenêtres et découvre mon citronnier flamboyant sous le ciel bleu. Et c'est le mystère de l'univers qui est résolu. L'Alpha et l'Omega. Une scène aussi incroyable et fantastique que le Big Bang ou la disparition des dinosaures. Puisqu'elle tient lieu dans ce monde. Dans cette vie. Ce sont les mêmes particules, les mêmes molécules, les mêmes atomes. Et ouvrir ma fenêtre sur le printemps devient aussi miraculeux que le fait qu'il y ait une fenêtre et un printemps. Le fait que je puisse l'écrire est aussi miraculeux que le fait que vous soyez en ce moment-même en train de le lire sur un écran et de vous demander ce que j'ai fumé, lorsque vous comprenez soudain qu'il y a de quoi s'émerveiller aussi à l'idée que des signes alignés sur un bout de plastique puisse vous signifier quelque chose. Pensez à la sensation que procure le contact de vos doigts sur l'écorce d'un agrume. Celle du soleil sur votre visage. L'acidité du citron. L'odeur de la terre. Et vous êtes prêts à épouser ce constat. La réalité et la vérité sont deux choses différentes. Nous sommes capables de voir des choses qui n'existent pas. Des choses qui n'existent plus. Des choses qui n'existent pas encore. Nous sommes capables d'inventer. D'imaginer. De conceptualiser le zéro comme l'infini. Autant d'armes ou de clés pour échapper à la réalité physique de ce qui nous entoure, de ce qui nous contient, pour échapper au temps, accepter l'idée que mourir ne peut pas être plus violent que de naître, que mourir n'est pas plus aventureux ou incertain que de vivre, que le saut dans l'inconnu se fait à chaque seconde que nous vivons, qu'il y a autant de vertige dans le fait d'être que dans celui de ne pas ou de ne plus être, puisque à ce stade, en prenant la mesure de l'expérience hallucinante qui est la nôtre en étant, alors que nous pourrions aussi bien douter de la réalité de ce que nous vivons vraiment, nous pouvons convenir que la mort est un détail dans ce foutoir incroyable, entre autres choses dont nous avons conscience, un mystère parmi d'autres qui n'a d'égal que celui d'exister. Parfois aussi flippant. En m'émerveillant sur mes citrons, je m'émerveille aussi sur le fait que cela ne durera pas. Puisque, je vais vous étonner, mais je ne suis pas en ce moment, en peignoir dans ma cuisine, en train d'admirer le jardin, mais installé dans mon lit, au cœur de la nuit, en train d'écrire sur mon ordinateur. Ce que je vous raconte est passé depuis quelques heures et n'existe déjà plus. Il me suffit de décrire mon citronnier dans la sensation du printemps pour que cela existe et c'est un aspect du mystère de la mort. Comme aux lumières des étoiles éteintes que nous voyons toujours. Et vous avez forcément en tête des exemples de choses mortes qui existent toujours pour vous. A commencer par votre passé. Et cela est un début de réponse à mes yeux à certaines questions que nous nous posons tous.
Philippe Latger / Février 2017