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Le sommeil en éveil

Publié le

J'aimais les ombres chinoises.
Que les phares des voitures faisaient en filant dans la nuit.
Le store de bois baissé aux trois-quarts. Mon petit lit sous la fenêtre.
Et les voitures qui filaient sur la route de Fronton ou la route de Paris.
J'étais seul dans la chambre mais n'avais peur de rien. Pas même des ombres chinoises.
Quand mon père et ma mère étaient dans la pièce voisine. Devant un film en noir et blanc.
Dont j'entendais les dialogues sous la porte qui étaient ma berceuse chuchotée à l'oreille.
La télévision dans la pièce voisine était le lien avec eux. Allumée. Ils étaient devant.
Et je pouvais sans frémir affronter les ombres qui s'allongeaient sur le mur de la chambre.
Dans la rue, un moteur s'annonçait au loin que je pouvais déceler et qui n'était pas dans le film.
C'était dehors. Et ça montait. Et une lumière soudain entrait pour balayer la pièce.
Me révélant des éléments de la chambre que je connaissais pourtant par cœur.
C'était dehors. Et ça montait. Et ça descendait. Le moteur s'éloignait vers le Pont de la Vache.
Cette route à prendre pour rejoindre les cousins. Pour aller jouer à Castelginest. Les cousins de mon âge.
Je ne cherchais pas le sommeil. Je profitais de l'instant. Je profitais de tout ce que je pouvais sentir.
De tout ce que je pouvais éprouver, découvrir, savourer sensoriellement. J'étais en éveil.
J'écoutais. Cherchais tout d'une oreille, tout ce qu'il y avait à prendre jusqu'au fond des silences.
Je sentais. Cherchais tout des narines, ce qu'il y avait à reconnaître des senteurs du bois, des tissus,
des odeurs de cuisine, des odeurs de la peau, des effluves du fioul, celles des détergents.
Je regardais. Les yeux grand ouverts. Cherchais tout de mes yeux, tout ce qu'il y avait à voir,
jusqu'au fond des noirceurs, comme au fond de la blancheur totale de l'éblouissement.
Tous mes sens en éveil. Je ne cherchais pas le sommeil.
Emerveillé par tout. Par le moindre détail. L'émerveillement d'être vivant.
J'aimais les ombres chinoises. Allongé sur le dos, j'attendais le passage de la prochaine auto.
La lumière prise dans les voilages blancs ondulés faisait de drôles de choses comme si l'on était sous l'eau.
Et puis il y avait cette femme assise dans le tableau. Le portrait d'une femme à la peau blanche.
Avec son éventail fermé. Le drapé d'un tissu vert sur ses épaules étroites. Je l'ai vue mille fois.
A la lumière du jour. A la lumière du lustre, de toutes ses ampoules, de toutes ses pampilles.
Je connais son regard docile ou inquiet. Son visage en triangle. L'ambiance d'une Espagne goyesque.
Et soudain dans le noir, ou plutôt aux variations de la lumière des phares des voitures dans la pièce,
des ombres s'installent sur sa peau et changent son expression comme si elle était vivante.
J'imagine qu'elle respire. Qu'elle me regarde fixement. Sans que je me sente menacé un seul instant.
Je m'amuse de l'effet. Je ne m'en lasse pas. Comme des ombres du lustres s'enfuyant au plafond.
Une sorte d'araignée déformée par l'acide. Qui s'étire. Et qui tourne. Se dédouble. Avant de disparaître.
Sous la porte, le parquet craque. Ma tante ou ma grand-mère gagne la chambre au bout du couloir.
Alors que des coups de feu éclatent et qu'une femme hurle un prénom dans un accès de violons tragiques.
Une montée de fièvre déchirante, saturée, à la sonorisation douteuse, qui s'évanouira presque aussitôt,
s'éloignera comme la lumière des phares de voitures dehors. Sur la route de Fronton.

Il se passe mille choses et je n'ai pas sommeil. J'ai sept ans. Huit ans peut-être. Heureux de ce qui m'arrive.

Dans le jardin, à l'arrière, il y a un énorme cerisier. Qui fera bientôt neiger ses pétales roses et blancs.
Washington à Toulouse. Le Japon sur Garonne. L'arbre fait de l'ombre pour jouer en-dessous.
Une chose m'étonne. Me fascine. Aussi vrai que sa floraison est ravissante, son tronc est repoussant.
J'y découvre des turgescences et des écoulements troublants. Un sucre qui dégorge mais sans être liquide.
Comme des bulles de bave à la couleur de l'ambre dans lesquelles la lumière se plaît à scintiller,
faisant de ces tumeurs autant de pierres précieuses, de bonbons transparents que l'on pourrait sucer.
Cette gomme prise dans l'écorce enduit quelques bourgeons qui annoncent les beaux jours.
Les vacances de Pâques. Les cartons d'oreillettes. La porte de la cuisine ouverte. En haut de l'escalier.
Et je rêve dans mon lit du soleil sur la peau, de la brûlure du sable qui me fait courir en riant,
de la brûlure de la banquette-arrière de la DS sous mes cuisses, aux étés voluptueux dans ma pinède,
quand le bonheur sera à son paroxysme, celui des grandes vacances, grandes à en oublier l'école,
grandes à s'y perdre, à aimer s'y ennuyer quand l'Espagne est superbe, délicieuse, érotique,
que la maison y est grande comme les vacances, que la chair réagit aux massages de l'eau,
aux morsures de l'air sur le sel de la mer qui sèche sur la peau, aux senteurs qu'elle dégage
à force de brunir quand le soleil est chaud, à celle d'autres corps qui provoquent des choses
dont je n'ai pas idée mais qui font frissonner à fleur de chair de poule comme à la douche froide,
et j'en viens dans la nuit d'un hiver à Toulouse à aimer désirer, ce plaisir fou d'attendre,
quand la nuit sera longue, aux pampilles du lustre, aux phares des voitures et aux rêves éveillés.
La dame à l'éventail est droite dans son cadre. Et à ce qui existe, ce qui n'existe pas, à ce que j'imagine,
à ce que je devine, à tout ce que j'explore, à ce qui m'envahit, à ce qui est présent, à ce qui le sera,
je veux tout embrasser, avant de basculer, tout saisir de ce dont j'ai conscience, tant qu'il est encore temps,
quand je sens que je coule, que mon esprit m'échappe, et que je veux sombrer avec tout mon butin.
Quelque chose descend. Quelque chose s'enfonce. Et je ne lutte pas. Je décroche en confiance.
Je me laisse guider. Je n'ai plus le contrôle. Quelque chose s'enlise et je me laisse aller.
Je m'abandonne et m'émerveille de la sensation que c'est. J'y prends du plaisir. Y trouve de l'intérêt.
Sans peur de ce que je pourrais trouver. Aux profondeurs béantes où mon être s'abîme. Doucement.
Je ne crains pas de perdre quelqu'un ou quelque chose, ni même une seconde de ce que je traverse.
Je jouis de l'expérience. Sans aucune résistance. J'accepte d'y aller. Curieux et amusé.

Avec la tranquillité de ceux qui ne sont de ce monde que depuis peu, ou l'ont déjà quitté.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Le téléviseur et le vieux secrétaire

Publié le

Alignés côte à côte, dressés contre le mur d'une même pièce de la maison,
le téléviseur sur sa table basse, et le vieux secrétaire en bois ne s'adressaient pas la parole.
Le plus bavard des deux, qui ennuyait tout le monde à zapper ses kilomètres de médiocrité,
ses tonnes de vacuité, son abondance de vulgarité, à vomir son indigence à longueur de journée,
interrompant tant bien que mal de quelques minutes de divertissement un flot continuel de publicités,
qui devait être soit satisfait de ses forfaits soit être rompu à la paresse pour s'adonner à ce point
à l'onanisme compulsif de la rediffusion, bref, le plus bavard des deux, sans doute le plus stupide,
ne trompait ce soir-là l'ennui de quiconque en affichant sobrement un écran noir et un silence inespéré.
En sommeil, l'objet avait son charme. L'installation elle-même devenait intéressante.
Un simple cadre rectangulaire vertical répondait au rectangle horizontal de la table basse.
Celui posé sur l'autre, parallèle au mur, avait enfin renoncé à son volcan furieux de couleurs tapageuses,
tendait sans autre prétention sa fine pellicule de résine noire qui se révélait élégante et qui, bien que mate,
pouvait jouer habilement avec la lumière. Un Soulages.
Bizarrement, c'est quand il se taisait enfin que son voisin direct pouvait ouvrir sa gueule.
Le secrétaire était aussi large que le téléviseur sur sa table basse mais dominait l'ensemble en hauteur.
Leur propriétaire, au moment du déménagement, avait trouvé la confrontation des deux éléments
aussi judicieux que décoratif, ignorant que la cohabitation entre eux n'allait pas être idyllique,
puisque, s'ils participaient ensemble en effet à habiller le mur avec un souci d'équilibre des proportions,
ils n'avaient rien à se dire, s'ignoraient royalement, éprouvaient l'un et l'autre, le plus profond mépris
l'un pour l'autre, et le secrétaire, de toute sa hauteur, n'était pas le dernier pour regarder de haut
le jeune blanc-bec présomptueux convaincu d'avoir le pouvoir et la mission de changer le monde.
Du haut de son grand âge, le secrétaire de matière noble, abhorrait autant le contenant que le contenu
de son insolent cadet dont il détestait autant le plastique que la paresse, l'électronique que la vénalité,
la chimie que la grossièreté, quand il niait jalouser amèrement autant sa jeunesse que son influence.
C'est ce petit con qui avait gagné la partie. Le téléviseur était ouvert plus souvent que le secrétaire.
Du moins, ce dernier refusait-il de partager la vedette, humilié de s'être vu imposer un tel binôme,
et attendait son heure, qu'il pouvait parfois attendre bien longtemps, hésitant entre colère et résignation.
Les secrétaires de ce bois sont orgueilleux. Il faut dire que celui-ci est racé. Aux lignes Années 30 ou 40.
Superbement dessiné et conçu. De design scandinave. Il arbore sans ostentation ses trois tiroirs pratiques,
son grand plateau, et l'étagère à son sommet, en retrait, simple et fonctionnel, austère mais rassurant.
La chaleur de son bois compense la froideur de sa rigidité. Tout dévoué au service comme au bon goût.
Quand son heure venait, ce n'était pas sans fierté qu'il ouvrait son ventre, qu'il baissait le pont-levis,
pour exposer ses atouts, des technologies et astuces propres à l'intelligence d'une autre époque,
fier d'arborer son jeu d'étagères, son petit tiroir à secrets, et le tube de son éclairage posé horizontalement,
de verre opaque et de métal argenté, comme une applique qui jouait son rôle de lampe de bureau.
Sa lumière était à son image. Discrète. Sobre. Efficace. Et diffusait elle aussi quelque chose de rassurant.
Sa timidité imposait une intimité sur l'espace du plateau sur lequel on pouvait s'isoler en confiance.
Elle avait quelque chose d'attirant qui invitait à s'attabler, quelque chose d'indéfini mais de magnétique,
notamment pour deux espèces d'individus sans doute : les écrivains et les chats.

Ce soir-là, on avait choisi le secrétaire. Qui ravala son ressentiment et ses indignations, stoïque,
pour être opérationnel, loyal, au rendez-vous, au garde-à-vous, ravalant à vrai dire autant ses doléances
que l'explosion de joie au bonheur d'avoir été choisi, ne voulant rien laisser paraître de sa jubilation,
lorsque son sentiment de victoire ne le grandissait pas à ses yeux, et que l'exprimer aurait été désastreux :
cela aurait été un aveu de faiblesse, embarrassant pour lui comme pour son propriétaire, et une vulgarité
qui n'aurait pas été digne de son éducation et, pire encore, une réaction précisément du niveau de son rival.
Concernant ses états d'âme, le secrétaire se consolait en observant que son possesseur, paradoxalement,
s'il utilisait plus souvent les services du téléviseur que les siens, n'en jouissait pas vraiment,
quand il pouvait l'ouvrir sans s'y installer devant, et que lorsqu'il le faisait c'était la plupart du temps
pour zapper sans s'arrêter nulle part, et que lorsqu'il le faisait c'était soit pour se mettre en colère
soit pour somnoler ou chercher le sommeil. Ce constat était précieux pour le secrétaire.
Peut-être lui consacrait-on moins de temps, mais ce temps était qualitatif et bien plus valorisant.
Quand on l'ouvrait lui, c'était pour faire quelque chose, s'y concentrer, donner de sa personne.
Et le secrétaire avait l'impression d'avoir son hôte pour lui, tout à lui, en osmose.
Il ne pouvait donc que se féliciter de ce qui était indubitablement une relation privilégiée.
Ainsi, le secrétaire n'aurait pour rien au monde changé sa place pour celle du téléviseur.
On prit en lui un premier dossier. Par discrétion, il se gardait bien de regarder le contenu des documents,
ne lisait rien de ce qu'on lisait, de ce qu'on écrivait, il regardait ailleurs, puisqu'il n'avait pas à savoir
si l'on préparait des chèques, si on vérifiait des factures, si on consultait des relevés de comptes,
quand il était conscient de détenir bien des données confidentielles qu'il devait avant tout protéger,
mais il ne regardait pas plus ce qui était lu ou écrit de correspondances personnelles, de confessions,
d'écrits littéraires ou poétiques, qui en plus d'être confidentielles étaient ici des données les plus intimes.
Il se contentait, comme les chats, de jouir de la présence et de l'activité cérébrale de son maître.
Une petite bassesse tout de même, il jouissait aussi de son sentiment de supériorité sur son voisin
réduit au silence, qu'il pouvait toiser avec un mélange compliqué de dégoût et de compassion.
En fait, oui, c'était vrai. Il ne l'avait jamais considérée, mais l'installation du cadre du téléviseur
sur celui de la table basse n'était pas mal du tout, cela avait objectivement de l'allure.
Il se surprit à trouver l'ensemble agréable à regarder, et à reconnaître une forme de beauté à l'écran.
Il se reprit aussitôt en grommelant avec dédain : " définitivement,
un bon téléviseur est un téléviseur éteint " ...

Le secrétaire est resté ouvert tard dans la nuit.
Un avant-bras nerveux avait balayé le plateau fiévreusement, griffonnant des choses, et parfois,
ce sont deux coudes qui venaient s'y planter franchement, au cours de courtes pauses, régulières,
quand les mains étaient jointes contre la bouche ou qu'elles encadraient la tête pour la soutenir.
Le secrétaire n'avait pas eu besoin de regarder les notes pour savoir qu'il n'avait pas été question cette fois
de simples tâches administratives, heureux de constituer lui-même une sorte d'écrin propice à la création.
Peu avant l'aube, on avait éteint le tube art déco de sa lampe intérieure, relevé le plateau à 90 degrés
jusqu'au tour de clé qui verrouille le tout, enfermant des heures de travail et de concentration.
Le secrétaire avait conscience d'être le gardien de ce travail. C'était une responsabilité qui l'honorait.
Il y eut quelques heures de répit où l'abandon fut permis. La maisonnée put dormir jusqu'au matin.
Et le réveil fut brutal lorsqu'on alluma le téléviseur sur une chaîne d'information continue.
Le secrétaire serra les mâchoires, prit une grande inspiration pour ne pas exploser de fureur.
Les chaînes d'information comptaient parmi celles qu'il supportait le moins à cause de la répétition
des séquences tous les quarts d'heure, où tout s'enchaînait dans le même ordre, la météo, la bourse,
et rebelotte, les titres, quand ce sont des chaînes devant lesquelles on ne s'installe pas, mais plutôt
des chaînes que l'on consulte, sauf que, au bout de la troisième boucle, le secrétaire comprit qu'il était cuit,
le boss était sorti, avait laissé le téléviseur allumé, et il allait devoir pour un temps indéterminé se taper
les jingles, les pubs, et le ton grave toujours surjoué des journalistes qui vivent l'Histoire en direct,
rappelant l'alerte info du jour et leurs envoyés spéciaux. Le secrétaire priait pour que le propriétaire
se soit absenté juste le temps d'aller prendre sa douche dans la salle de bains, d'aller dans le dressing
pour s'habiller, suivant le rituel précis d'une journée de rendez-vous à l'extérieur, où il devait finir,
normalement, avant de quitter la maison, par éteindre le téléviseur... normalement... à moins que,
comme il peut arriver après une nuit courte et un manque de sommeil, il ait oublié de le faire.
Au cinquième rappel des titres, le secrétaire comprit que nous étions dans ce cas de figure.
Et qu'il devrait encore lutter pour sa santé mentale à la torture de la répétition systématique des infos,
des slogans, une spirale infernale qui brouille la notion du temps, désoriente et enferme, qui oppresse,
rend claustrophobe, au moment où l'on connaît la boucle par cœur, que l'on sait d'avance ce qui va être dit,
dans un même ordre, jusqu'au moment salvateur du prochain direct ou du changement de séquence.
Alors que le secrétaire était en train de se concentrer, de rassembler ses forces pour affronter l'épreuve,
selon un protocole qu'il avait lui-même établi pour se donner un contrôle et le courage de tenir la distance,
quelque chose d'inattendu survint. Qu'il décela en lui juste avant que cela ne tombe vraiment.
" Ah non... pensa-t-il horrifié. Tout mais pas ça. " La clé. Le propriétaire ne l'avait pas fermé à clé.
Le plateau avait tenu en équilibre sous son poids mais le verrou, à son sommet, n'avait pas été tourné,
et il n'y avait rien pour le bloquer ou le retenir. Et c'était comme si le sol s'ouvrait sous ses pieds.
Une chute dans le vide. L'indécision d'une seconde avant l'accélération vers le sol qui soulève l'estomac.
Le choc fut violent. Le poids du plateau fit bouger le meuble en entier qui se balança légèrement,
aux quelques rebonds qu'il fallait encaisser, et tout finit par s'immobiliser. Le secrétaire grand ouvert.
Ainsi vint cette situation inédite où les deux rivaux se trouvèrent ouverts en même temps. Côte à côte.

Le vieux secrétaire retenait sa respiration et n'osait faire un geste. De peur d'être repéré.
Mais son voisin n'avait manifestement rien remarqué, déroulait son programme, ivre de lui-même.
Ce que redoutait le vieux meuble était de se retrouver obligé de faire la conversation à son adversaire.
Au bout d'un certain temps, il se détendit un peu en misant précisément sur le narcissisme de son bourreau
qui, égocentré et autosuffisant, s'alimentait tout seul. Même sans contradicteurs. Même sans spectateurs.
Le secrétaire avait rêvé d'être invisible et se rendit compte qu'il l'était véritablement et qu'il aurait la paix.
" Oh, allez... je sais bien que tu me méprises. Evidemment, toi, tu es l'aristocrate et moi le nouveau riche. "
Le meuble dégagea une odeur de cire à bois comme dans une bouffée de chaleur. Avait-il bien entendu ?
" Tu t'imagines que je ne vois rien, que je ne comprends rien, mais je sais bien à côté de qui je suis,
et ce que je t'inspire. Je sais bien que tu me vois comme un concurrent, ou comme une menace... "
Le vieux secrétaire n'osait regarder autre chose qu'un point vague choisi sur le mur face à lui.
S'adressait-on à lui ? Etait-ce dans sa tête ? Cette voix, qu'il n'avait jamais entendue...
" Tu crois que je ne te respecte pas, mais qu'est-ce que tu en sais ? Quand tu m'évites et que tu m'ignores.
Je n'ai pas choisi non plus de partager ce mur avec toi. On pourrait essayer de cohabiter gentiment... "
Cette voix pouvait-elle être celle du téléviseur ? Pris de panique, le secrétaire concentra toutes ses forces,
tenta de relever son plateau tout seul, essaya de relever le pont-levis pour s'enfermer dans sa coquille.
" Je ne mérite ni ta considération ni ta conversation ? Tu refuses de me parler ? "
Epuisé par ses vils efforts, le secrétaire changea de pied. Et toujours sans le regarder, d'un ton glacial :
" De quoi pensez-vous que nous pourrions nous parler ? " La réponse se fit attendre.
- Oui, ok. Je sais que je n'ai ni ton expérience, ni ta culture, merci de me le rappeler.
Mais qu'on le veuille ou non, nous partageons ce même mur...
- Je crains que nous ne partagions rien de plus.
- Eh bien c'est déjà quelque chose, et suffisant pour un minimum de respect ou de politesse, non ?
- Vous parlez de politesse quand vous me tutoyez comme si j'étais un camarade de chambrée.
- Rends-toi à l'évidence, c'est ce que nous sommes. Reste drapé dans ton orgueil de vieux con si tu veux.
Et dans tes certitudes. J'essayais de tendre la main. Si tu préfères rester dans ton coin, c'est ton problème.
Je ne suis pas assez bien pour toi. Message reçu. Je ne dérangerai plus son altesse impériale. Promis. "
Les annonces publicitaires réinvestirent seules le volume sonore dans la pièce sans autre parasitage,
une banque, une voiture, une assurance... La voix s'était tue. Vexée. Le secrétaire restait attentif, à l'affût.
Un peu sonné. Au point de se demander si cet échange avait vraiment eu lieu. Il hésita un instant.
Se décida à regarder le téléviseur. Furtivement. Replanta son regard aussitôt droit devant lui.
Repassant tout ce que venait de lui dire son voisin depuis le début. Décontenancé. Il y réfléchissait.
" Qu'est-ce qui vous fait dire que je vous méprise ? Vous avez commencé par cela... "
Il n'eut aucune réponse. " C'est l'impression que je vous donne ? " continua-t-il sur un ton adouci.
Comme le silence persista, il sembla conclure. " Je vous prie de m'excuser si je vous ai offensé.
- Laisse tomber. Je sais bien que tu me juges. Je suis le dépositaire de tout ce que tu détestes.
Je diffuse la culture de masse. La culture populaire. Quelle horreur ! Je sais que tu vomis tout ça.
Tu peux garder tes excuses. Elles ne sont pas sincères. Te fatigue pas.
- Ici c'est vous qui me jugez. Je n'ai jamais rien eu contre la culture populaire. C'est de la culture.
Ce que je vous reprocherais serait plutôt de servir les intérêts de groupes financiers, de servir le capital,
certainement pas de diffuser de la culture, quelle qu'elle soit, ce que vous faites de moins en moins.
- Ah, donc tu n'es pas élitiste mais un militant altermondialiste au service du peuple, au temps pour moi.
- Je veux bien passer pour un vieux réac si ça vous arrange, mais je considère que les gens méritent mieux
que ce que vous leur servez sur deux cents chaînes : des produits à consommer et l'idéologie qui va avec.
- Oui, bien sûr, nous ne traitons pas les gens comme des citoyens mais comme des consommateurs.
Nous sommes des méchants, au service des méchants. C'est pratique. As-tu envisagé la possibilité
que nous puissions nous aussi faire partie des victimes ? Tu nous prêtes beaucoup de pouvoir.
- Que vous n'avez pas peut-être ?... Une chose est sûre. Vous en avez plus que moi.
- Alors c'est ça, j'ai droit au mépris du vaincu. J'ignorais que nous étions en guerre.
- Vous n'avez pas remarqué la place que vous avez prise ? Vous ne voyez pas les dégâts que vous faites ?
Sur le libre arbitre ? Sur la création ? Sur la pensée ? Sur le livre ? Sur le spectacle vivant ?...
Ce n'est pas une guerre. C'est une extermination. Vous êtes une arme de destruction massive.
- Hey, dis donc, nous on diffuse, on relaie, s'il y avait de la création et de la pensée, on les diffuserait...
Ce n'est pas notre faute si on ne crée plus et si on ne pense plus. Les gens n'ont qu'à se bouger.
- Oui, cela vous contraint à produire ces émissions de télé-réalité consternantes je suppose, bien sûr,
à tirer tout le monde vers le bas, à savonner la pente... Souffrez que je ne puisse cautionner tout cela.
- Règle tes comptes avec le service public. Ce que tu attends de nous, c'est à lui que tu dois le demander.
De toute façon, tu es complètement largué mon vieux. Tu ne comprends plus grand chose à ce monde.
- J'ai 80 ans mon petit gars. Et suis fait d'un bois qui prend de la valeur avec le temps, je serai toujours là
quand vous aurez été dépassé depuis longtemps, démodé, jeté à la casse, et remplacé ! J'ai eu le temps
d'en voir passer avant vous, dans les salons, du poste de radio, de la télé cathodique et de l'écran plasma,
j'ai moins de public et de succès sans doute, mais suis programmé pour durer quand vous n'avez au mieux
qu'une espérance de vie de trois ou quatre ans. Et de nous deux, sur ce mur, je ne parierais pas sur lequel
sera remplacé le premier, même si j'ai ma petite idée... " Le secrétaire s'interrompit. Un peu embarrassé.
" Alors c'est bon, répondit le téléviseur... tout va bien donc, si tu sais déjà que c'est toi qui vas gagner
la guerre dont tu parles, à la fin et de toute façon, pourquoi tu me fais chier avec tout ça ?... "
Le téléviseur et le vieux secrétaire ne s'adressèrent plus la parole de la matinée.

Il ressassait en silence leur courte conversation, et bien qu'agacé, vexé sans doute, le vieux secrétaire
avait envie d'en découdre, ne pouvait se résoudre à en rester là, le débat n'était pas clos à ses yeux.
Cela ne pouvait pas se terminer ainsi. Contre toute attente, il avait encore des choses à dire au téléviseur
et des choses à entendre. Il était trop occupé à préparer ses arguments, bouleversé, pour être surpris ou
pour s'étonner d'avoir eu un contradicteur plutôt solide. Il était à leur sujet et, encore à chaud, à cent lieues
de reconnaître qu'il avait sous-estimé son voisin, qu'il s'était trompé sur lui, ni même qu'il avait pris goût
à la confrontation, au plaisir de débattre, même de façon virile, concentré sur son désir immédiat
de vider son sac, d'aller au bout de leurs raisonnements et de se pousser dans leurs retranchements.
Il fulminait. Stimulé et excité. En voulait à son partenaire d'avoir décroché. Il en voulait encore.
" J'ai été cruel, admit-il. Mes mots ont dépassé ma pensée. Je vous dois des excuses. "
Sa perche tendue pour reprendre l'échange ne fut pas saisie. Il essaya de plaisanter.
" Pour des gens qui n'avaient rien à se dire, nous ne nous sommes pas si mal débrouillés. "
Il comprit qu'il devait compléter sa relance. " Nous sommes peut-être partis sur de mauvaises bases,
avec des préjugés l'un sur l'autre, mais il semble que nous ayons des idées sur ce pour quoi nous existons,
que nous ayons des convictions, une réflexion sur nos fonctions réciproques... et c'est... intéressant. "
Il lâcha ce dernier mot comme un aveu. Et n'eut pas à attendre longtemps pour en évaluer l'effet.
" Intéressant ?... C'est trop d'honneur... Vous qui savez déjà tout sur tout et mieux que moi ?
Ce que je pense vous intéresse maintenant ? L'intérêt et le mépris peuvent donc aller ensemble avec vous.
Vous êtes un drôle de type.
- Vous me vouvoyez ?
- Je m'adapte.
- Ce n'est pas vous personnellement que je méprise, c'est la tendance générale à la paresse intellectuelle,
à la facilité, à la médiocrité, qui me navre profondément, qui me révolte même, quand j'ai connu, pardon,
c'est le seul avantage de mon âge, des périodes plus exigeantes, plus scrupuleuses, plus ambitieuses,
et vous aviez raison tout à l'heure de me renvoyer au service public lorsque c'est sa mission, en termes
d'éducation, de culture générale, de civilité, d'égalité des chances et d'intérêt général, d'accès à la culture,
où la technologie que vous incarnez était autant vécu comme une menace, sur le cinéma ou sur le livre,
que comme un espoir de diffusion et de démocratisation, au service de la citoyenneté, de la pensée,
de valeurs qui semblent méprisées et proscrites par le cynisme et la vénalité de capitaines d'industrie.
- Vous êtes un vrai gauchiste en fait. Vous m'impressionnez.
- Vouloir diffuser la culture au plus grand nombre, c'est le contraire de l'élitisme, n'est-ce pas ?
- Demandez à Frédéric Taddeï. Je n'ai pas d'avis sur la question.
- Vous aimez ce que vous donnez à voir ? Je ne sollicite pas ici votre avis mais votre goût propre.
- Si vous me demandez si je suis conscient de distribuer de la merde, oui, j'en suis bien conscient,
mais il y a un argument difficile à contrer qui consiste à observer que le public est content.
- Mais si on ne leur fait pas goûter à autre chose que ce qu'ils pensent aimer, si on ne leur fait pas goûter
à ce qu'ils pourraient aimer, comment savoir s'ils ne passent pas à côté de leur vie et à côté d'eux-mêmes ?
- Vous parlez d'éducation. Ce que vous dites est la définition du service public par Jacques Chancel.
On y revient. Quels moyens donne-t-on au service public ? Ce sont des décisions politiques.
Et les gens ont les élus qu'ils ont choisis. Ils vivent en démocratie. C'est donc un choix assumé.
Je vous le répète, l'indigence que vous déplorez, c'est le choix des spectateurs comme des citoyens.
Il est facile d'accuser les seuls capitaines d'industrie. Les gens sont responsables.
- Vous avez raison. Je le crains. Mais pouvez-vous être à la fois si jeune et si fataliste ?
- C'est vous le révolutionnaire, pas moi ! "

Le vieux secrétaire, ravi de la qualité de l'échange, put conspuer les logiques comptables des productions,
le piège mortel de la dépendance aux financeurs, la rentabilité comme seul critère de faisabilité,
put s'indigner au manque d'imagination et d'innovation, au manque de prises de risques,
comme à l'utilisation du média comme outil de propagande idéologique, faiseur d'opinion,
ou de conditionnement de l'individu à emprisonner dans l'individualisme roi au service du consumérisme.
Lui et le téléviseur s'engueulèrent à nouveau à propos de certains programmes, d'émissions politiques,
de talk shows, de l'image de la femme dans les télé-réalités, des rapports entre garçons et filles,
du politiquement correct, du communautarisme, et du rapport au temps, à la vitesse, à l'immédiateté,
à la dictature de la réaction, préférée à la réflexion, qui rendait le vieux secrétaire ivre de rage.
" Tous ces élus ne devraient pas courir les plateaux de télé et les matinales pour commenter des tweets
mais travailler à ce pour quoi ils ont été élus ! et laisser aux commentateurs le soin de commenter,
quand ils prennent le job des éditorialistes et des chroniqueurs, ce n'est pas leur rôle ! "
Le téléviseur défendit comme il put ce qu'il restait de journalisme, bien que toujours ouvert sur la chaîne
d'information continue qui ne servait pas son argumentaire face au secrétaire sarcastique qui triomphait.
On haussa le ton et la conversation devint plus violente, on recommençait à s'accuser l'un l'autre,
soit de collaborationnisme, soit de fascisme, soit de négationnisme et autres amabilités, en somme,
les choses s'envenimèrent, quand aucun des deux n'avait tort mais qu'ils ne semblaient plus parvenir
à s'entendre, restant dans leur couloir, aussi légitime l'un que l'autre, leur système de pensée structuré.
" Vous faites la promotion de ce que vous me disiez condamner ! Vous êtes soit naïf soit malhonnête ! "
Ils étaient au bord d'une nouvelle fâcherie ou de la rupture lorsque leur propriétaire fit irruption.
Ils s'interrompirent pour observer, à la fois inquiets et penauds, le maître de maison évoluer dans la pièce.
S'apercevant qu'il avait laissé la télé allumée, il chercha la télécommande pour zapper distraitement
quelques secondes - et le téléviseur obéit à ses injonctions avec une discipline de fer - avant de s'arrêter,
indifférent, sur une chaîne généraliste, et de s'installer dans le canapé face à eux un court instant.
Il se leva et disparut à nouveau en laissant tout en l'état, ignorant qu'il avait débarqué au moment critique
où les deux débatteurs étaient sur le point de déterrer la hache de guerre.
Le vieux secrétaire et le téléviseur étaient tout disposés à reprendre leur dispute lorsque quelque chose
les empêcha d'aller au clash, quelque chose qu'ils remarquèrent ensemble, que le propriétaire avait laissé.
" Regarde-moi ces ringards ! LOL ! Complètement has been les deux ! MDR ! "
Un téléphone portable et une tablette, sur le canapé, se foutaient ouvertement de leur gueule.
" Euh, dites donc, les jeunes, vous parlez de nous devant nous comme si on n'était pas là,
mais on est là et on entend ce que vous dites...
- Un peu de respect ? Non ? Vous n'avez pas ça dans vos applications ? "
Les deux appareils s'envoyaient des messages trahis par autant de signaux sonores, à l'insu de leurs aînés,
et pouffaient bêtement, continuant à se payer leur tête sous cape, et leur insupportable insolence
eut pour seul effet de mettre d'accord les deux adversaires : ils s'étaient trouvé un ennemi commun.
" Ne nous enterrez pas trop vite, on verra où vous en serez quand vous aurez notre âge, si vous y arrivez...
- Faudrait déjà pour ça qu'ils passent l'été prochain. Avec le lancement bientôt de la nouvelle génération.
- Eh oui, reprit le secrétaire. Plus c'est récent, plus ça se démode vite.
- Tu sais que si tu les écoutes, ils ont inventé la sociabilité, les réseaux, les relations humaines et les amis.
- Ah oui, non, ça, merveilleux. Alors, certes, ils sont pas donnés, 300, 500 euros peut-être,
mais à ce prix là, tu peux faire des selfies avec des oreilles de chat ou un groin de cochon,
tu ne te rends pas compte, l'apport que ça représente pour l'Histoire de l'Humanité, c'est énorme.
- Tu te moques... alors que le petit, là, tiens-toi bien, tu veux téléphoner à quelqu'un, rien de plus simple,
tu composes un numéro, ça appelle, quelqu'un répond et tu peux lui parler, en direct, comme s'il était là.
- Non, là c'est toi qui te moques de moi. C'est dingue ce que peut faire la technologie de nos jours.
Téléphoner ? On pourrait appeler ça un téléphone. Ne me dis pas qu'il peut donner l'heure tant que t'y es.
- S'il le fait, on pourrait appeler ça... une montre ? Et tu imagines si en plus, il pouvait prendre des photos.
- Pourquoi on n'appellerait pas ça un appareil photo ? C'est génial !
- Quand on pense que rien de tout ça n'existait avant eux, c'est fou hein ? L'eau chaude, c'est eux aussi.
Le moteur à explosion. Le vaccin contre la rage. La roue ! Ils ont tout inventé je te dis.
- Euh... demanda la tablette... vous vous foutez de nous ?
- L'ironie ! reprit le secrétaire, ils ont inventé l'ironie et le second degré ! L'intelligence artificielle !
- Me laisse pas tombé stp, dit la tablette au téléphone, ils sont chelou, ils me font trop flipé.
- Ah, dit le téléviseur, j'ai l'impression que ton pote n'a plus de batteries. Dommage.

- Vivement qu'on invente le câble d'alimentation, la prise murale et l'électricité " soupira le secrétaire.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Le tabac brun

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Ce n'était pas une voie de circulation. Ou bien seulement piétonne.
La rue pavée était une impasse. Du moins pour les automobiles. Quand elle s'arrêtait au pied de l'escalier.
Pour les Parisiens affranchis de la pesanteur de la voiture, c'était une rue comme une autre.
Permettant d'aller d'un point à un autre. Quand nous pouvions monter un impressionnant dénivelé.
Marche après marche. Avec une double rampe centrale et quelques paliers pour oxygéner l'effort.
Le tout agrémenté de réverbères comme les scénaristes d'Hollywood en plantent dès qu'il s'agit de Paris.
A propos de cinéma, c'était la FEMIS qui dominait côté rue Francoeur, au sommet.
La porte de l'immeuble était à l'opposé, au bas des marches, rue Cyrano de Bergerac côté Marcadet.
A l'évocation de ces noms de rues, des sensations me reviennent, celles de mon intimité avec Michel.
Sa peau. Ses cheveux. Sa bouche. L'odeur particulière de ses vêtements. Celle de son parfum.
Et je suis devant la porte. Digicode. Avec quatre chiffres que je connaissais par cœur il faut croire.
Quand il me fallait bien pouvoir les composer, même ivre mort, afin de rentrer me mettre au lit.
La façade est bourgeoise. La rue accidentée a un charme fou. Derrière la porte, un autre escalier.
Celui-ci est en bois. Plutôt commun pour la ville, mais de proportions idéales pour déménager.
De mémoire, il y a les vestiges amusants du typique " Eau et gaz à tous les étages ".
Une sentence découverte avec une chanson de Gainsbourg qui me faisait beaucoup rire plus jeune,
à une époque où je n'avais pas idée de l'omniprésence de cette mention dans le décor privé des Parisiens.
Je me souviens de l'émotion qui fut la mienne le jour de la visite. Un bel espace avec un beau parquet.
Une belle cuisine équipée, avec son bar maçonné en L, ouverte sur le séjour avec sa cheminée d'angle,
le tout éclairé par deux bonnes fenêtres donnant sur les arrière-cours, avec leur paysage urbain bordé
de lignes de toits criblées de conduits et de mansardes comme on n'en trouvait que dans les Aristochats,
couronné d'un espace de ciel suffisant pour le Méditerranéen sensible à la lumière que je suis,
qui fut ravi d'évoluer dans un appartement traversant, par un petit couloir très court qui revenait sur la rue,
pour accéder à la salle de bains, prise entre les deux pièces, et au bureau, ce qui serait mon bureau,
dont la fenêtre dominait le premier palier de l'escalier de la butte avec son réverbère planté au beau milieu.
Ah, voilà. Ce bureau allait être formidable. Il avait aussi sa cheminée d'angle. Son parquet. Son volume.
J'allais pouvoir installer la table en noyer de la maison de Bompas. Mon fauteuil de ministre.
Et tout mon matos de home studio pour mes enregistrements. Le piano et son tabouret, micro, ordis.
Les tables de mixage. Certes, nous avons des voisins, je travaillerais donc au casque. Je suis enchanté.
Abandonner l'attique voluptueux de la Rambla de Catalunya à Barcelone me paraît moins pénible.
Ce fut un déchirement. Mais Michel avait pansé la plaie en m'accompagnant dans cette galère.
Nous avions tout soldé en Catalogne, française et espagnole, pour nous jeter ensemble dans le vide.
Le Parisien revenait chez lui. Le Catalan suivait son homme et les recommandations de son éditeur.
Le métier était ici. Et je dus accepter de me donner des chances de réussir en prenant cette décision.
Je vérifiais encore la salle de bains, avec la grande douche dans laquelle nous pouvions tenir à deux,
le lavabo, la ventilation, par acquis de conscience, en sachant très bien que c'était oui. Mille fois oui.
J'ai appuyé sur le starter. Go pour le déménagement et l'état des lieux. Go pour le Barcelone / Paris.
Les papiers. Le garant. La caution. Les résiliations. Les abonnements. Electricité. Téléphone. Internet.
Avec une légèreté, une réactivité, une dextérité, une aisance qui m'impressionnent aujourd'hui.

J'ai dû vieillir, tant ces revirements, ces coups de volant, ces décisions catégoriques, radicales,
me paraissent délirants ou me fatigueraient d'avance, à quarante ans passés, alors que tout cela fut ma vie.
Une autre vie, où déménager, voyager, tout changer, ne me faisait manifestement pas froid aux yeux.
J'ai vieilli ou bien je suis devenu paresseux. Et j'y pense avec un soupçon d'embarras ou d'indignation.
Il me semble qu'aujourd'hui, je manquerais de courage. Changer de vie... C'est ce que je faisais le mieux.
Je pense à Michel et je me dis que je ne suis plus moi-même. Je suis devenu quelqu'un d'autre.
J'ai le souvenir de lui et de nos aventures, un souvenir qui me fait sourire et qui me brise le cœur.
Qui me rend aussi heureux que triste. Qui me rend aussi fier que honteux. Le sucré-salé que j'affectionne.
Ma peau se rappelle ses mains et sa bouche. M'aimerait-il encore au point où j'en suis ?
Pourrait-il aimer un homme si différent de celui avec lequel il avait accepté de partager sa vie ?
J'ai plus de quarante et j'ai quelqu'un dans la mienne. Et ce n'est pas Michel dont je ne sais plus rien.
Il m'arrive de me demander ce qu'il fait. Ce qu'il devient. D'espérer surtout qu'il va bien.
Parfois des ombres m'envahissent et je tremble pour lui. Où qu'il soit. Faites qu'il aille bien.
Et j'enrage de ne pas avoir su garder le contact. Quand il est parfois compliqué de garder tout le monde.
Il y a plus de place dans le cœur qu'il n'y en a dans l'espace du temps. Ce tyran qui exige des choix.
J'ai aimé depuis. J'ai perdu depuis. Et aimé à nouveau. Un nombre de vies qui fait l'homme que je suis.
Moins sûr qu'avant d'être heureux quand il l'est. Moins sûr d'être amoureux quand il a tout pour l'être.
Moins sûr de lui. Pour tout dire. Ce qui est peut-être plus aimable que le petit con que j'ai été.
Un petit con qui me consterne ou me désole quand me reviennent certaines choses.
J'essaie de ne pas être ni trop sévère, ni trop injuste. J'ai viré l'alcool de ma vie. Et d'autres progrès à faire.
C'est étrange d'aimer. La passion amoureuse. Le bien que ça fait. Les dégâts que ça fait.
La place que ça prend. A jamais. Le monde qu'on embrasse lorsqu'on embrasse quelqu'un.
Les passagers clandestins qu'on ne peut oublier. Toujours présents. Quelque part dans la chair.
C'est étrange de vieillir. C'est étrange d'être et d'avoir été. Le deuil qu'il faut faire de soi-même.
Quand il arrive des âges où le sentiment vient que l'on meurt plusieurs fois dans une même vie.
De ma chambre actuelle je reconstitue celle de la rue Cyrano de Bergerac. L'emplacement du lit.
L'odeur du parquet, du plâtre et du whisky. Dans celle, pérenne, du tabac brun, qui fait le lien.
Et le sommeil m'emporte dans une superposition d'images, réelles ou inventées, inquiétantes, rassurantes,
dans la confusion de choses présentes, passées, et de ces choses que je n'ai encore jamais vécues.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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La Dalbade

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Le clocher de la Dalbade manque cruellement à la skyline de Toulouse.
Sa flèche sombre et inquiétante digne du Londres de Sherlock Holmes et de Jack l'Eventreur.
Sur la Garonne. Sur le Pont-Neuf. Il y a un vide immense. Celui du clocher de la Dalbade.
Sa masse épaisse pour atteindre 90 mètres de hauteur. Indiquer la ville, loin, alentour.
Le mastodonte. A l'histoire compliquée, contrariée, contradictoire, et violente.
La Révolution Française. La revanche. La catastrophe. Comme sinistre conséquence.
Sous son propre poids. Le clocher s'est effondré. Tuant un couple. Un boulanger et son épouse.
L'église de la Dalbade mutilée. Et Toulouse mutilée avec elle. 1926.
Gamin déjà, je regardais ces cartes postales avec un sentiment d'injustice.
Pourquoi n'avais-je connu que la tour tronquée, trapue et crénelée de cet édifice ?
Pourquoi n'avais-je pas connu Toulouse du temps du clocher de la Dalbade ?
Non loin de là, dans la rue du même nom, mon frère avait son appartement.
J'étais ébloui par l'Hôtel de Pierre. J'étais ébloui par le fronton coloré de l'église.
Une scène de couronnement aussi beau qu'une crèche, en céramique, sous la rosace.
Qui m'attirait l'œil invariablement à chaque passage. Rue de la Dalbade.
Je regarde les cartes postales et me demande pourquoi je n'ai pas connu ce Toulouse-là.

Il faut reconstruire le clocher de la Dalbade. A l'identique.
Tel qu'il était en 1926. La veille de son effondrement. Avec une meilleure structure.
Capable de porter une flèche qui n'était pas prévue initialement. Celle de la revanche.
Celle de la riposte. A la Révolution Française. Qui avait mutilé le clocher. Emasculé.
Pour lui apprendre l'humilité. La riposte fut punie. Détruisant l'ensemble. En 1926.
2026. Je serai un vieil homme. Mais heureux à l'inauguration du clocher restitué.
Engager des investissements. Privés. Publics. L'argent de donateurs. Lever des fonds.
Ce n'est pas pour l'Eglise Catholique. C'est pour la skyline de Toulouse. Pour Toulouse.
Plus loin sur la Garonne, la flèche de l'église St-Michel répondait à celle de la Dalbade.
Bordeaux saluait Toulouse. Des jalons sur le parcours du fleuve. La main de l'Homme.
La flèche de la Dalbade répondait à celle de St-Michel. Des sœurs ou des cousines. Des voisines.
Il faut reconstruire le clocher de la Dalbade. Retrouver la silhouette de la ville. Sa physionomie.
Sur le pont St-Michel de Toulouse je regarde la cité. Sur la prairie des Filtres, je regarde la ligne des toits.
De tous les points possibles, je cherche dans le ciel, heureux de reconnaître les Jacobins, et St-Sernin...
Et pourtant, il manque quelque chose. A ce grand vide béant que je regarde sans comprendre.
Je suis enfant. Je suis jeune homme. Et je regarde ce vide avec un caillou dans la chaussure.
J'en ai la sensation dans ma chair. On m'a amputé d'un membre et mon corps en a gardé le souvenir.
Est-ce mon corps ? Ou celui de mes grands-parents paternels ? Eux qui ont connu ce qui se tenait là.
Le clocher de la Dalbade manque à la skyline de Toulouse. Et il faut le reconstruire.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

La Dalbade

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Bien assez tôt

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Des villes se sont éveillées ailleurs. Là-bas. L'aube est venu poindre. A l'horizon.
Le ciel s'est allumé lentement de lueurs miraculeuses pour tirer les hommes de leur sommeil.
Des villes grouillent au matin de boutiques qui ouvrent, de livreurs en retard, de douches et de cafés,
d'enfants à habiller, d'embouteillages et d'affluence dans les bouches de métro.
Et c'est reparti pour un tour. Une nouvelle journée. Des rendez-vous. Des clients. Des réunions.
Des bus à conduire. Des patients à ausculter. Des élèves à captiver. Des courses à faire avant midi.
Alors qu'ici, c'est la nuit. Et je profite que l'activité soit ailleurs pour veiller et savourer le sursis.
C'est la nuit pour un temps. Jusqu'au prochain matin. A ce plateau qui tourne. Sûrement.
Qui conduira ce morceau de terre à l'aurore. Dans quelques heures. Si tout va bien.
Tout reviendra bien assez tôt.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Le retour de Gronk

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Enroulé quelque part dans les entrailles de la terre, le reptile a glissé sur lui-même au réveil,
s'étirant pour défaire l'épaisse spirale de son corps monstrueux et déployer ses ailes.
La gueule béante, l'animal mythologique parvint à se dégager de sa crypte millénaire,
gagner le ciel dans lequel il put surgir de toute sa longueur en rugissant sa détermination.
Des ailes immenses de chauve-souris lui permirent de planer comme un étrange cerf-volant, menaçant,
qui fit de l'ombre à toute la ville, paralysée dans un silence d'incompréhension et d'incrédulité.
Cœurdoc, songeant à une éclipse, se planta à la fenêtre de son laboratoire pour chercher le soleil.
Son sang se glaça en découvrant la gigantesque silhouette d'apocalypse découpée dans l'azur.
Il se figea aussitôt, sidéré, comme tous les habitants qui retenaient leur respiration, immobiles, pétrifiés,
avant que l'on ne sonne l'alerte qui allait permettre enfin l'expression de l'horreur et les cris de panique.
" Gronk ... murmura Coeurdoc les yeux au ciel. Gronk est de retour. "
Quelqu'un hurla quelque part. Et, comme une traînée de poudre, c'est une clameur qui se souleva,
à peine perceptible avant de devenir assourdissante, pour déferler sur toute la cité avec une telle puissance
que c'est à peine si l'on entendait ensuite les cloches que l'on se décida à faire sonner partout à toute volée.
On courait dans tous les sens sans savoir où se mettre à l'abri, entre les chevaux qui se cabraient,
d'autres qui s'échappaient, les charrettes abandonnées sur place et les étals renversés des marchands.
Les habitants se sentant pris au piège, condamnés, sombrèrent ensemble dans l'hystérie,
sous la bête qui semblait prête à fondre sur eux, et le regard affligé de Coeurdoc incapable d'agir.
Une scène attira son attention. Des barriques d'eau furent accidentellement éventrées dans la cohue.
" L'eau... souffla-t-il. Il nous faut de l'eau. De toute urgence. "
Une épaisse odeur de soufre recouvrit la ville, se diffusa dans l'air au point de le rendre irrespirable,
et c'est avec un mouchoir sur la bouche que Coeurdoc s'engouffra dans les escaliers, courut au plus vite
à la maison du Sénéchal, à deux rues de chez lui, pour porter de l'aide et prodiguer ses conseils.
Mais l'oiseau des enfers s'était déjà laissé tomber sur la cité, s'était précipité furieusement vers le sol
avant de survoler les toits pour un premier passage dévastateur, du feu jaillissant de sa gueule,

des flots de flammes qui incendièrent tout ce qui se trouvait sur sa trajectoire, et de remonter, au loin,
une fois les murs de la ville dépassés, pour faire un large demi-tour et revenir à la charge.
Des archers avaient été dépêchés sur les fortifications pour lancer des salves de flèches inutiles,
alors qu'on s'activait pour rendre effectives des catapultes hors d'usage dont on espérait quelque chose.
Coeurdoc se fit annoncer. Le Sénéchal, en chemise et en sueur, entouré de mignons terrifiés,
l'accueillit en tremblant : " Qu'est-ce que c'est que cette... chose ? Dites-moi que vous savez ce que c'est ! "
Il s'interrompit, suffoquant, cherchant sa respiration. Un homme renversa de l'eau sur un tissu,

et courut le lui porter pour qu'il l'applique sur sa bouche. Une épaisse fumée venait se mêler au soufre.
Les incendies qui se propageaient partout créèrent rapidement de sombres nuages de cendres,
et les habitants qui ne périssaient pas brûlés vifs mouraient d'asphyxie. Coeurdoc demanda de l'eau.
On lui en porta et il s'en recouvrit le visage avant de brandir ce qu'il en restait : " Monsieur !
Voici notre seule arme et notre seule chance. Il n'y a que l'eau qui puisse vaincre la bête.
- Où pourrions-nous nous en procurer assez, monsieur, pour terrasser une telle créature ?
- La pluie, Monsieur le Sénéchal, la pluie serait notre Salut. "

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Les cristaux de calcite

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J'apprivoise le granit du Sidobre et les marbreries funéraires.
Les vieilles grilles et le gravier. Les herbes folles et les visages en médaillons.
Le ciment taché de mousses. Les vases aux eaux croupies et les fleurs artificielles.
J'apprivoise l'horizontalité et les dates dorées. Les cyprès verticaux et les forêts de croix.
Les arrosoirs en zinc. Les oraisons sincères. Les hommages zélés. Et la méditation.
Les urnes et mises en bières. Les plaques aux mots choisis. Les heures de visite, rares et sacrificielles.
Je m'approprie les lieux. Les chapelles ardentes. Les fosses maçonnées. Je me familiarise.
J'apprivoise le deuil, les terres retournées et les graves enfeus, les descentes en flammes et les élévations.
Les rangées de casiers. Les allées rectilignes. Les gisants magnifiques aux lits de chrysanthèmes.
Les caveaux, les cavurnes et les pierres tombales. Les stèles travaillées geignant leurs épitaphes.
J'apprivoise le bronze, le carrare et l'albâtre, le vitrail, le portail, les statues, les sculptures.
Le témoignage ému. Les vierges. Les couronnes. Les dalles et leurs poèmes. Les chaînes et portillons.
Les photos des aïeux. Une arrière-grand-mère. Ou le nom d'un Poilu. La caisse en bois de chêne.
Je m'approprie les lieux. Les anges et les bustes. Les caveaux de famille. Les bancs. Les cénotaphes.
Les branches d'olivier et le colombarium. Ou le répit troublant au nid de sépultures.
J'apprivoise le pas, la lenteur du cortège, le bois tendre soulevé pour le descendre en terre.
Le béton fatigué. Le prie-Dieu sous la neige. Les roses et les bougies. Les cœurs et les
je t'aime.
Je m'habitue au ciel comme seule ouverture, aux carrés militaires, aux pelouses d'honneur,
aux mottes de gravelle, aux couchettes souterraines, aux mémoriaux stoïques, aux dédales de murs.
Je me familiarise. Aux cristaux de calcite. Au Christ qui ressuscite. Tout ce marbre veiné.
L'oxyde métallique. La rouille et l'eau stagnante. L'humus et le pavé. L'humide et le mystère.
Aux arbustes plantés comme au recueillement. La grisaille du Tarn. Où ceux qui tombent demeurent.
J'apprivoise l'odeur et l'immobilité. Les mains jointes et les vœux réclamés à genoux.
Je fais le tour du propriétaire. Je prends mes marques. Avec mon visa touristique dans la nécropole.
Que je traverse pour saluer des résidents permanents. Connus ou non. La jonction de deux mondes.

C'est sur la surface de la partie visible de l'iceberg que j'évolue en vivant au milieu des tombeaux.
Je me familiarise. J'apprends la promiscuité. Et la claustrophobie. Ou la putréfaction.
Sans être convaincu qu'il y ait un privilégié. Du mort ou du vivant. Je respire.
Quand le mort a déjà vécu. Et qu'il est autre chose. Et n'est peut-être pas à plaindre.
J'apprivoise le chagrin comme l'hypocrisie des survivants. Je m'imprègne d'un coin d'éternité.
Une pointe saillante dans la ville des hommes. La cité minérale. Le village troglodyte.
Où tout se change en pierre. Se fige. Et puis s'érode. Le calcaire. Le granit.

Le gravier sous mes pas. Qui crisse sous mon poids. Entre ces quatre murs.
Entre les cimes de conifères en chandelles. Entre les cimes et la terre entière.
Où nous évoluons tous. Les vivants et les morts. Dans un même magma.
Où les uns ont trouvé le repos quand les autres le cherchent.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Réparateur

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Je te regarde dormir. Allongé dans les volutes de ma cigarette.
La télévision continue à diffuser une série débile que nous ne regardions pas.
Les lampes à diffuser une lumière timide perturbée par le stroboscope de la télévision.
L'éclairage est doux comme il l'est en novembre dans les maisons comme la nôtre.
Il t'enveloppe d'une chaleur bienveillante qui te permet le sommeil en confiance.
Je respire mon tabac en t'observant avec tout ce que je peux produire d'ocytocine.
Ma conscience te rend présent dans les coussins du canapé au milieu de la nuit à 7 heures du soir.
La nicotine plein les doigts. La cendre plein la bouche. Je me consume à tes côtés. Paisiblement.
Je découvre à ton visage des traits que je ne connaissais pas. Les paupières lourdes toutes en cils.
Les sourcils pesants ne s'animent plus joyeusement sur les hauteurs de ton front.
La bouche n'est plus dessinée de la même façon. Les mâchoires. Le menton.
Et je souris en te reconnaissant. Dans ta barbe. Dans mes volutes.
Tu es quelque part dans un rêve. Et je veille sur toi. Paresseusement.
Avec l'idée agréable d'être à ma place. Je te regarde dormir.
Ainsi donc, il t'arrive de ne pas rire et de ne pas dire de bêtises.
Ainsi donc, il t'arrive de ne pas faire des imitations, de ne pas faire le clown, de ne pas chantonner.
Ainsi donc, il t'arrive de ne pas commenter, de ne pas discuter ni poser de questions.
Ainsi donc, il t'arrive de te taire et de rester en place.
Mais je souris en découvrant que, même en dormant, tu ne peux t'empêcher de sourire.
La bouche retrouve le dessin que je lui connais. Je m'en réjouis. Tendrement.
Le rêve que tu fais n'est pas un mauvais rêve. Tu es en sécurité.
Il y a dans l'homme que je vois des vestiges touchants d'un petit garçon que je n'ai pas connu.
Je découvre l'enfant. Qui n'est jamais loin chez toi. Et qui fait rire aux éclats celui que je suis toujours.
Je fume notre complicité sur le canapé. J'inhale notre intimité. J'ignore la télévision pour te regarder.
Le spectacle est plus intéressant. Et je me sens privilégié.
La pièce est à bonne température. J'écrase ma cigarette sans faire de bruit.
La joue sur un coussin, ta tête part en arrière, bouche ouverte, comme de l'oisillon attendant la becquée,
lorsque tu t'enfonces dans les profondeurs d'un sommeil qui s'installe, t'enlevant à ton corps.
Ce dernier pèse dans le canapé et je n'ose plus bouger. C'est à peine si je respire.
Dans les flashes d'une action agitée à la télévision qui ne dérangent rien.
Je n'ai pas sommeil. Je suis bien. Quand c'est te regarder dormir qui est réparateur.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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Sur le sentier de la guerre

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Que veux-tu être à ta seule conscience ? Que veux-tu être dans tes seuls yeux ?
Les hommes ne s'unissent plus. Ils se séparent.
Et je souffre pour eux à leur illusion de conquête.
De quel butin pensent-ils pouvoir jouir dans les caveaux de la solitude ?
On n'est pas sans l'autre. On n'est pas sans les autres.
Nous ne sommes rien s'il n'y a rien pour nous résister.
C'est à l'obstacle, c'est à la contradiction, c'est à la contrainte que nous sommes.
Les hommes ne s'aiment plus. Ils se masturbent.
La liberté individuelle ne vaut rien sans le groupe.
La liberté individuelle n'existe plus sans la communauté.
L'individualisme est le fossoyeur de la liberté individuelle.
Que crois-tu être à ta seule matière ? Que crois-tu être à ta seule satisfaction ?
Tu n'es rien s'il n'y a pas les autres pour te rendre existant.
Tu n'es rien si tu n'es utile qu'à toi-même.
Tu n'es rien s'il n'y a pas les autres pour te voir, te juger, te qualifier ou te mettre à l'épreuve.
L'enfer n'est pas les autres. L'enfer c'est toi-même. Suffisant. Arrogant. Présomptueux et frustré.
Le narcisse qui cherche sur internet un double qui lui ressemble en tout point.
Qui ne dérangera rien de ses certitudes ni de ses habitudes.
Le narcisse qui se contemple lui-même sur sa page facebook à force d'injonctions et de selfies.
Reconnais au moins que ce sont les nombres de likes qui t'encouragent dans ta mégalomanie.
Même sur les réseaux sociaux, tu as besoin des autres pour exister.
A l'heure où les Britanniques veulent sortir de l'Union Européenne,
à l'heure où les Catalans veulent sortir de l'Espagne,
je me demande où sont passées les énergies collectives d'un fédéralisme qui taisait son nom,
de cet élan qui se souvenait du prix des divisions et rêvait d'une communauté de destin.
Peut-être n'avions-nous pas connu la guerre, mais nous en avions la mémoire dans la chair.
Et nous avions devant nous le chantier prometteur de réunir des peuples pour avancer ensemble.
Ne plus faire la guerre. Et voici, après dix ans de crise, que beaucoup semblent l'espérer.
Voici que les gens semblent prêts à la faire. A l'heure où l'extrême droite siège au parlement allemand.
Voici que l'on préfère la revanche, le ressentiment, le règlement de comptes, à l'œuvre collective.
Que veux-tu être à ta seule conscience ? Le survivant triomphant à l'extermination de l'autre ?
De quel butin penses-tu pouvoir jouir quand tu seras tout seul ?
Avec personne à ta table. Personne sous ton toit. Personne dans ton lit. Personne dans ta vie.
L'individualisme est le fossoyeur de ton identité.

C'est à l'autre sexe que j'ai conscience du mien.
L'homme n'existerait pas sans la femme. La femme n'existerait pas sans l'homme.
Et l'égalité n'est plus concevable si la différence est abolie.
L'homosexualité n'existerait pas sans l'hétérosexualité. Ni l'hétérosexualité sans l'homosexualité.
Et de quels cadres pourrions-nous nous émanciper s'il n'y en avait plus ?
De quelles différences pourrions-nous être fiers s'il n'y en avait plus ?
Mais nous renonçons à nous battre et à convaincre. Nous préférons nous séparer.
Composer avec l'autre représente trop d'efforts. Et c'est le triomphe de la paresse.
Chercher des solutions devient intellectuellement difficile. Trop difficile.
Tu me fais chier, je te quitte. Tu ne lis pas mes posts, je te vire de Facebook.
On fout mémé dans une maison de retraite. On divorce. On vend la maison.
Après moi le déluge. Je veux le beurre et l'argent du beurre. Les droits sans les devoirs.
Et tout de suite. Le triomphe de la paresse et de l'irresponsabilité.
" Fiston, si la cuisine de ta mère ne te plaît pas, si les règles de la maison ne te conviennent pas,
eh bien soit, tu peux partir : tu veux ton indépendance, prends-la, mais donne-t'en les moyens ... "
La liberté, c'est accepter les conséquences de nos propres choix.
Aussi vrai que tu n'es rien sans l'autre, il n'y a pas de liberté sans responsabilité.
Si tu choisis cette option, il y aura ces avantages et ces inconvénients.
Si tu choisis cette autre option, ce sera mieux pour ceci, mais sans doute moins bien pour cela.
Et quelle que soit l'option que tu choisiras pour régler un problème, tu en créeras d'autres.
Chaque solution a son lot de conséquences. La liberté c'est choisir.
Tu es libre de rester vivre chez tes parents, mais cela a un prix.
Tu es libre de partir. Cela en a un autre. Tu pèses le pour et le contre, puisqu'il y a toujours les deux.
Tu es libre de te marier. Tu es libre de divorcer. Tu es libre de faire des enfants.
Mais arrête de reprocher aux autres tes propres lâchetés et tes propres manquements.
Je vis dans une société de victimes. Et je n'en crois pas mes yeux.
Les femmes sont des victimes. Les homosexuels sont des victimes. Les Catalans sont des victimes.
Et je me réveille dans une société monstrueuse, liberticide, qui opprime tout le monde,
une société où tout le monde revendique ses droits, s'exprime sur tout et partout,
pour dire à quel point nous n'avons plus de droits d'opinion, d'expression, ni d'exister en somme,
dire à quel point tout cela est injuste, à force de blogs, de tweets, de pétitions en ligne,
puisque je veux des enfants sans avoir de rapports sexuels avec l'autre sexe,
puisque je veux me séparer de ma femme sans perdre ni la maison ni la garde des gosses,
puisque je veux me séparer de l'Etat mais sans avoir à m'en occuper,
et je me demande comment le reste du monde perçoit ce monde occidental complètement hystérique.
Evidemment, la guerre, la famine, la misère, ça vous ramène à peu près à l'essentiel. Survivre.
Avec des préoccupations plus basiques : manger, dormir, essayer de ne pas mourir.
Peut-être qu'à ces situations tragiques, l'humain se révèle finalement plus solidaire.
Pour ma part, à l'heure où les Britanniques veulent sortir de l'Union Européenne,
à l'heure où les Catalans veulent sortir de l'Espagne,
à l'heure où l'extrême droite siège au parlement allemand,
je ne suis pas sûr d'aimer mon époque.
Ce n'est pas l'Europe dont j'avais rêvé en 1992.

Reformer des communautés. Sur le terrain ou sur internet.
C'est ce que l'on essaie de faire manifestement. Même de façon anarchique.
Comme un signe de convulsions à l'agonie, à l'asphyxie.
Et peut-être faut-il y voir quelque chose de positif.
Mais au déferlement d'expressions de haine et de mépris, j'ai froid jusqu'aux os.
Etions-nous trop occupés à travailler et à produire ? Est-ce l'oisiveté ? Le désoeuvrement ?
On a toujours une bonne raison de vouloir divorcer. Bien sûr.
On a toujours une bonne raison de faire le Djihad ou la révolution.
Mais je suis catastrophé de constater qu'aucune autre option ne semble désormais possible.
Il semble que la violence nous manque. Je sens ce désir. Je sens cet appétit.
Comme si la guerre nous manquait. Autour de moi, le désir monte. Ivre de rage.
Contre les Musulmans. Contre les Espagnols. Contre les Allemands. Contre quelqu'un.
Ah oui. Se construire contre les autres. C'est vieux comme le monde ou comme l'humanité.
Contre ses parents. Contre ses voisins. Contre les supporters de l'équipe adverse.
" Paris ! Paris ! On t'en-cule ! " hurlaient ensemble des jeunes gens en sautant le poing en l'air.
La province contre la capitale. Les jeunes contre les vieux. Les femmes contre les hommes.
Les végératiens contre les bouffeurs de viande. Les gens de droite contre les gens de gauche.
Comme la lutte des classes semble nous manquer. Les conflits idéologiques.
A l'uniformisation, au politiquement correct, à la globalisation, à quel saint se vouer ?
Trump a été élu aux Etats-Unis. Contre les Chinois. Contre les Mexicains. Contre les Arabes.
America First. Après moi le déluge. Et il faut entendre la colère. Toujours fondée.
Le sentiment d'injustice. Des minorités comme des majorités silencieuses.
Les autres sont privilégiés. Je manque de reconnaissance. De considération.
Mais comment se faire aimer en étant désagréable ?
Et plus je me sens mal-aimé, plus je suis désagréable. Le cercle vicieux.
Car oui, c'est dans le regard de l'autre que j'existe. C'est grâce à l'autre que j'existe.
Et faire la guerre à quelqu'un est encore un moyen d'avoir une relation avec lui.
Nous ne sommes pas les rois du paradoxe pour rien.
Je ne suis pas sûr de voir du progrès dans ces mécanismes archaïques.
Quand globalement, l'émotion l'emporte sur la raison. Partout.
Pour le meilleur et pour le pire.

 

Philippe LATGER / Novembre 2017

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2017

Publié le

Patrimoine et Culture sont les deux mamelles de la France.

 

Philippe Latger / Octobre 2017

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