Alignés côte à côte, dressés contre le mur d'une même pièce de la maison,
le téléviseur sur sa table basse, et le vieux secrétaire en bois ne s'adressaient pas la parole.
Le plus bavard des deux, qui ennuyait tout le monde à zapper ses kilomètres de médiocrité,
ses tonnes de vacuité, son abondance de vulgarité, à vomir son indigence à longueur de journée,
interrompant tant bien que mal de quelques minutes de divertissement un flot continuel de publicités,
qui devait être soit satisfait de ses forfaits soit être rompu à la paresse pour s'adonner à ce point
à l'onanisme compulsif de la rediffusion, bref, le plus bavard des deux, sans doute le plus stupide,
ne trompait ce soir-là l'ennui de quiconque en affichant sobrement un écran noir et un silence inespéré.
En sommeil, l'objet avait son charme. L'installation elle-même devenait intéressante.
Un simple cadre rectangulaire vertical répondait au rectangle horizontal de la table basse.
Celui posé sur l'autre, parallèle au mur, avait enfin renoncé à son volcan furieux de couleurs tapageuses,
tendait sans autre prétention sa fine pellicule de résine noire qui se révélait élégante et qui, bien que mate,
pouvait jouer habilement avec la lumière. Un Soulages.
Bizarrement, c'est quand il se taisait enfin que son voisin direct pouvait ouvrir sa gueule.
Le secrétaire était aussi large que le téléviseur sur sa table basse mais dominait l'ensemble en hauteur.
Leur propriétaire, au moment du déménagement, avait trouvé la confrontation des deux éléments
aussi judicieux que décoratif, ignorant que la cohabitation entre eux n'allait pas être idyllique,
puisque, s'ils participaient ensemble en effet à habiller le mur avec un souci d'équilibre des proportions,
ils n'avaient rien à se dire, s'ignoraient royalement, éprouvaient l'un et l'autre, le plus profond mépris
l'un pour l'autre, et le secrétaire, de toute sa hauteur, n'était pas le dernier pour regarder de haut
le jeune blanc-bec présomptueux convaincu d'avoir le pouvoir et la mission de changer le monde.
Du haut de son grand âge, le secrétaire de matière noble, abhorrait autant le contenant que le contenu
de son insolent cadet dont il détestait autant le plastique que la paresse, l'électronique que la vénalité,
la chimie que la grossièreté, quand il niait jalouser amèrement autant sa jeunesse que son influence.
C'est ce petit con qui avait gagné la partie. Le téléviseur était ouvert plus souvent que le secrétaire.
Du moins, ce dernier refusait-il de partager la vedette, humilié de s'être vu imposer un tel binôme,
et attendait son heure, qu'il pouvait parfois attendre bien longtemps, hésitant entre colère et résignation.
Les secrétaires de ce bois sont orgueilleux. Il faut dire que celui-ci est racé. Aux lignes Années 30 ou 40.
Superbement dessiné et conçu. De design scandinave. Il arbore sans ostentation ses trois tiroirs pratiques,
son grand plateau, et l'étagère à son sommet, en retrait, simple et fonctionnel, austère mais rassurant.
La chaleur de son bois compense la froideur de sa rigidité. Tout dévoué au service comme au bon goût.
Quand son heure venait, ce n'était pas sans fierté qu'il ouvrait son ventre, qu'il baissait le pont-levis,
pour exposer ses atouts, des technologies et astuces propres à l'intelligence d'une autre époque,
fier d'arborer son jeu d'étagères, son petit tiroir à secrets, et le tube de son éclairage posé horizontalement,
de verre opaque et de métal argenté, comme une applique qui jouait son rôle de lampe de bureau.
Sa lumière était à son image. Discrète. Sobre. Efficace. Et diffusait elle aussi quelque chose de rassurant.
Sa timidité imposait une intimité sur l'espace du plateau sur lequel on pouvait s'isoler en confiance.
Elle avait quelque chose d'attirant qui invitait à s'attabler, quelque chose d'indéfini mais de magnétique,
notamment pour deux espèces d'individus sans doute : les écrivains et les chats.
Ce soir-là, on avait choisi le secrétaire. Qui ravala son ressentiment et ses indignations, stoïque,
pour être opérationnel, loyal, au rendez-vous, au garde-à-vous, ravalant à vrai dire autant ses doléances
que l'explosion de joie au bonheur d'avoir été choisi, ne voulant rien laisser paraître de sa jubilation,
lorsque son sentiment de victoire ne le grandissait pas à ses yeux, et que l'exprimer aurait été désastreux :
cela aurait été un aveu de faiblesse, embarrassant pour lui comme pour son propriétaire, et une vulgarité
qui n'aurait pas été digne de son éducation et, pire encore, une réaction précisément du niveau de son rival.
Concernant ses états d'âme, le secrétaire se consolait en observant que son possesseur, paradoxalement,
s'il utilisait plus souvent les services du téléviseur que les siens, n'en jouissait pas vraiment,
quand il pouvait l'ouvrir sans s'y installer devant, et que lorsqu'il le faisait c'était la plupart du temps
pour zapper sans s'arrêter nulle part, et que lorsqu'il le faisait c'était soit pour se mettre en colère
soit pour somnoler ou chercher le sommeil. Ce constat était précieux pour le secrétaire.
Peut-être lui consacrait-on moins de temps, mais ce temps était qualitatif et bien plus valorisant.
Quand on l'ouvrait lui, c'était pour faire quelque chose, s'y concentrer, donner de sa personne.
Et le secrétaire avait l'impression d'avoir son hôte pour lui, tout à lui, en osmose.
Il ne pouvait donc que se féliciter de ce qui était indubitablement une relation privilégiée.
Ainsi, le secrétaire n'aurait pour rien au monde changé sa place pour celle du téléviseur.
On prit en lui un premier dossier. Par discrétion, il se gardait bien de regarder le contenu des documents,
ne lisait rien de ce qu'on lisait, de ce qu'on écrivait, il regardait ailleurs, puisqu'il n'avait pas à savoir
si l'on préparait des chèques, si on vérifiait des factures, si on consultait des relevés de comptes,
quand il était conscient de détenir bien des données confidentielles qu'il devait avant tout protéger,
mais il ne regardait pas plus ce qui était lu ou écrit de correspondances personnelles, de confessions,
d'écrits littéraires ou poétiques, qui en plus d'être confidentielles étaient ici des données les plus intimes.
Il se contentait, comme les chats, de jouir de la présence et de l'activité cérébrale de son maître.
Une petite bassesse tout de même, il jouissait aussi de son sentiment de supériorité sur son voisin
réduit au silence, qu'il pouvait toiser avec un mélange compliqué de dégoût et de compassion.
En fait, oui, c'était vrai. Il ne l'avait jamais considérée, mais l'installation du cadre du téléviseur
sur celui de la table basse n'était pas mal du tout, cela avait objectivement de l'allure.
Il se surprit à trouver l'ensemble agréable à regarder, et à reconnaître une forme de beauté à l'écran.
Il se reprit aussitôt en grommelant avec dédain : " définitivement,
un bon téléviseur est un téléviseur éteint " ...
Le secrétaire est resté ouvert tard dans la nuit.
Un avant-bras nerveux avait balayé le plateau fiévreusement, griffonnant des choses, et parfois,
ce sont deux coudes qui venaient s'y planter franchement, au cours de courtes pauses, régulières,
quand les mains étaient jointes contre la bouche ou qu'elles encadraient la tête pour la soutenir.
Le secrétaire n'avait pas eu besoin de regarder les notes pour savoir qu'il n'avait pas été question cette fois
de simples tâches administratives, heureux de constituer lui-même une sorte d'écrin propice à la création.
Peu avant l'aube, on avait éteint le tube art déco de sa lampe intérieure, relevé le plateau à 90 degrés
jusqu'au tour de clé qui verrouille le tout, enfermant des heures de travail et de concentration.
Le secrétaire avait conscience d'être le gardien de ce travail. C'était une responsabilité qui l'honorait.
Il y eut quelques heures de répit où l'abandon fut permis. La maisonnée put dormir jusqu'au matin.
Et le réveil fut brutal lorsqu'on alluma le téléviseur sur une chaîne d'information continue.
Le secrétaire serra les mâchoires, prit une grande inspiration pour ne pas exploser de fureur.
Les chaînes d'information comptaient parmi celles qu'il supportait le moins à cause de la répétition
des séquences tous les quarts d'heure, où tout s'enchaînait dans le même ordre, la météo, la bourse,
et rebelotte, les titres, quand ce sont des chaînes devant lesquelles on ne s'installe pas, mais plutôt
des chaînes que l'on consulte, sauf que, au bout de la troisième boucle, le secrétaire comprit qu'il était cuit,
le boss était sorti, avait laissé le téléviseur allumé, et il allait devoir pour un temps indéterminé se taper
les jingles, les pubs, et le ton grave toujours surjoué des journalistes qui vivent l'Histoire en direct,
rappelant l'alerte info du jour et leurs envoyés spéciaux. Le secrétaire priait pour que le propriétaire
se soit absenté juste le temps d'aller prendre sa douche dans la salle de bains, d'aller dans le dressing
pour s'habiller, suivant le rituel précis d'une journée de rendez-vous à l'extérieur, où il devait finir,
normalement, avant de quitter la maison, par éteindre le téléviseur... normalement... à moins que,
comme il peut arriver après une nuit courte et un manque de sommeil, il ait oublié de le faire.
Au cinquième rappel des titres, le secrétaire comprit que nous étions dans ce cas de figure.
Et qu'il devrait encore lutter pour sa santé mentale à la torture de la répétition systématique des infos,
des slogans, une spirale infernale qui brouille la notion du temps, désoriente et enferme, qui oppresse,
rend claustrophobe, au moment où l'on connaît la boucle par cœur, que l'on sait d'avance ce qui va être dit,
dans un même ordre, jusqu'au moment salvateur du prochain direct ou du changement de séquence.
Alors que le secrétaire était en train de se concentrer, de rassembler ses forces pour affronter l'épreuve,
selon un protocole qu'il avait lui-même établi pour se donner un contrôle et le courage de tenir la distance,
quelque chose d'inattendu survint. Qu'il décela en lui juste avant que cela ne tombe vraiment.
" Ah non... pensa-t-il horrifié. Tout mais pas ça. " La clé. Le propriétaire ne l'avait pas fermé à clé.
Le plateau avait tenu en équilibre sous son poids mais le verrou, à son sommet, n'avait pas été tourné,
et il n'y avait rien pour le bloquer ou le retenir. Et c'était comme si le sol s'ouvrait sous ses pieds.
Une chute dans le vide. L'indécision d'une seconde avant l'accélération vers le sol qui soulève l'estomac.
Le choc fut violent. Le poids du plateau fit bouger le meuble en entier qui se balança légèrement,
aux quelques rebonds qu'il fallait encaisser, et tout finit par s'immobiliser. Le secrétaire grand ouvert.
Ainsi vint cette situation inédite où les deux rivaux se trouvèrent ouverts en même temps. Côte à côte.
Le vieux secrétaire retenait sa respiration et n'osait faire un geste. De peur d'être repéré.
Mais son voisin n'avait manifestement rien remarqué, déroulait son programme, ivre de lui-même.
Ce que redoutait le vieux meuble était de se retrouver obligé de faire la conversation à son adversaire.
Au bout d'un certain temps, il se détendit un peu en misant précisément sur le narcissisme de son bourreau
qui, égocentré et autosuffisant, s'alimentait tout seul. Même sans contradicteurs. Même sans spectateurs.
Le secrétaire avait rêvé d'être invisible et se rendit compte qu'il l'était véritablement et qu'il aurait la paix.
" Oh, allez... je sais bien que tu me méprises. Evidemment, toi, tu es l'aristocrate et moi le nouveau riche. "
Le meuble dégagea une odeur de cire à bois comme dans une bouffée de chaleur. Avait-il bien entendu ?
" Tu t'imagines que je ne vois rien, que je ne comprends rien, mais je sais bien à côté de qui je suis,
et ce que je t'inspire. Je sais bien que tu me vois comme un concurrent, ou comme une menace... "
Le vieux secrétaire n'osait regarder autre chose qu'un point vague choisi sur le mur face à lui.
S'adressait-on à lui ? Etait-ce dans sa tête ? Cette voix, qu'il n'avait jamais entendue...
" Tu crois que je ne te respecte pas, mais qu'est-ce que tu en sais ? Quand tu m'évites et que tu m'ignores.
Je n'ai pas choisi non plus de partager ce mur avec toi. On pourrait essayer de cohabiter gentiment... "
Cette voix pouvait-elle être celle du téléviseur ? Pris de panique, le secrétaire concentra toutes ses forces,
tenta de relever son plateau tout seul, essaya de relever le pont-levis pour s'enfermer dans sa coquille.
" Je ne mérite ni ta considération ni ta conversation ? Tu refuses de me parler ? "
Epuisé par ses vils efforts, le secrétaire changea de pied. Et toujours sans le regarder, d'un ton glacial :
" De quoi pensez-vous que nous pourrions nous parler ? " La réponse se fit attendre.
- Oui, ok. Je sais que je n'ai ni ton expérience, ni ta culture, merci de me le rappeler.
Mais qu'on le veuille ou non, nous partageons ce même mur...
- Je crains que nous ne partagions rien de plus.
- Eh bien c'est déjà quelque chose, et suffisant pour un minimum de respect ou de politesse, non ?
- Vous parlez de politesse quand vous me tutoyez comme si j'étais un camarade de chambrée.
- Rends-toi à l'évidence, c'est ce que nous sommes. Reste drapé dans ton orgueil de vieux con si tu veux.
Et dans tes certitudes. J'essayais de tendre la main. Si tu préfères rester dans ton coin, c'est ton problème.
Je ne suis pas assez bien pour toi. Message reçu. Je ne dérangerai plus son altesse impériale. Promis. "
Les annonces publicitaires réinvestirent seules le volume sonore dans la pièce sans autre parasitage,
une banque, une voiture, une assurance... La voix s'était tue. Vexée. Le secrétaire restait attentif, à l'affût.
Un peu sonné. Au point de se demander si cet échange avait vraiment eu lieu. Il hésita un instant.
Se décida à regarder le téléviseur. Furtivement. Replanta son regard aussitôt droit devant lui.
Repassant tout ce que venait de lui dire son voisin depuis le début. Décontenancé. Il y réfléchissait.
" Qu'est-ce qui vous fait dire que je vous méprise ? Vous avez commencé par cela... "
Il n'eut aucune réponse. " C'est l'impression que je vous donne ? " continua-t-il sur un ton adouci.
Comme le silence persista, il sembla conclure. " Je vous prie de m'excuser si je vous ai offensé.
- Laisse tomber. Je sais bien que tu me juges. Je suis le dépositaire de tout ce que tu détestes.
Je diffuse la culture de masse. La culture populaire. Quelle horreur ! Je sais que tu vomis tout ça.
Tu peux garder tes excuses. Elles ne sont pas sincères. Te fatigue pas.
- Ici c'est vous qui me jugez. Je n'ai jamais rien eu contre la culture populaire. C'est de la culture.
Ce que je vous reprocherais serait plutôt de servir les intérêts de groupes financiers, de servir le capital,
certainement pas de diffuser de la culture, quelle qu'elle soit, ce que vous faites de moins en moins.
- Ah, donc tu n'es pas élitiste mais un militant altermondialiste au service du peuple, au temps pour moi.
- Je veux bien passer pour un vieux réac si ça vous arrange, mais je considère que les gens méritent mieux
que ce que vous leur servez sur deux cents chaînes : des produits à consommer et l'idéologie qui va avec.
- Oui, bien sûr, nous ne traitons pas les gens comme des citoyens mais comme des consommateurs.
Nous sommes des méchants, au service des méchants. C'est pratique. As-tu envisagé la possibilité
que nous puissions nous aussi faire partie des victimes ? Tu nous prêtes beaucoup de pouvoir.
- Que vous n'avez pas peut-être ?... Une chose est sûre. Vous en avez plus que moi.
- Alors c'est ça, j'ai droit au mépris du vaincu. J'ignorais que nous étions en guerre.
- Vous n'avez pas remarqué la place que vous avez prise ? Vous ne voyez pas les dégâts que vous faites ?
Sur le libre arbitre ? Sur la création ? Sur la pensée ? Sur le livre ? Sur le spectacle vivant ?...
Ce n'est pas une guerre. C'est une extermination. Vous êtes une arme de destruction massive.
- Hey, dis donc, nous on diffuse, on relaie, s'il y avait de la création et de la pensée, on les diffuserait...
Ce n'est pas notre faute si on ne crée plus et si on ne pense plus. Les gens n'ont qu'à se bouger.
- Oui, cela vous contraint à produire ces émissions de télé-réalité consternantes je suppose, bien sûr,
à tirer tout le monde vers le bas, à savonner la pente... Souffrez que je ne puisse cautionner tout cela.
- Règle tes comptes avec le service public. Ce que tu attends de nous, c'est à lui que tu dois le demander.
De toute façon, tu es complètement largué mon vieux. Tu ne comprends plus grand chose à ce monde.
- J'ai 80 ans mon petit gars. Et suis fait d'un bois qui prend de la valeur avec le temps, je serai toujours là
quand vous aurez été dépassé depuis longtemps, démodé, jeté à la casse, et remplacé ! J'ai eu le temps
d'en voir passer avant vous, dans les salons, du poste de radio, de la télé cathodique et de l'écran plasma,
j'ai moins de public et de succès sans doute, mais suis programmé pour durer quand vous n'avez au mieux
qu'une espérance de vie de trois ou quatre ans. Et de nous deux, sur ce mur, je ne parierais pas sur lequel
sera remplacé le premier, même si j'ai ma petite idée... " Le secrétaire s'interrompit. Un peu embarrassé.
" Alors c'est bon, répondit le téléviseur... tout va bien donc, si tu sais déjà que c'est toi qui vas gagner
la guerre dont tu parles, à la fin et de toute façon, pourquoi tu me fais chier avec tout ça ?... "
Le téléviseur et le vieux secrétaire ne s'adressèrent plus la parole de la matinée.
Il ressassait en silence leur courte conversation, et bien qu'agacé, vexé sans doute, le vieux secrétaire
avait envie d'en découdre, ne pouvait se résoudre à en rester là, le débat n'était pas clos à ses yeux.
Cela ne pouvait pas se terminer ainsi. Contre toute attente, il avait encore des choses à dire au téléviseur
et des choses à entendre. Il était trop occupé à préparer ses arguments, bouleversé, pour être surpris ou
pour s'étonner d'avoir eu un contradicteur plutôt solide. Il était à leur sujet et, encore à chaud, à cent lieues
de reconnaître qu'il avait sous-estimé son voisin, qu'il s'était trompé sur lui, ni même qu'il avait pris goût
à la confrontation, au plaisir de débattre, même de façon virile, concentré sur son désir immédiat
de vider son sac, d'aller au bout de leurs raisonnements et de se pousser dans leurs retranchements.
Il fulminait. Stimulé et excité. En voulait à son partenaire d'avoir décroché. Il en voulait encore.
" J'ai été cruel, admit-il. Mes mots ont dépassé ma pensée. Je vous dois des excuses. "
Sa perche tendue pour reprendre l'échange ne fut pas saisie. Il essaya de plaisanter.
" Pour des gens qui n'avaient rien à se dire, nous ne nous sommes pas si mal débrouillés. "
Il comprit qu'il devait compléter sa relance. " Nous sommes peut-être partis sur de mauvaises bases,
avec des préjugés l'un sur l'autre, mais il semble que nous ayons des idées sur ce pour quoi nous existons,
que nous ayons des convictions, une réflexion sur nos fonctions réciproques... et c'est... intéressant. "
Il lâcha ce dernier mot comme un aveu. Et n'eut pas à attendre longtemps pour en évaluer l'effet.
" Intéressant ?... C'est trop d'honneur... Vous qui savez déjà tout sur tout et mieux que moi ?
Ce que je pense vous intéresse maintenant ? L'intérêt et le mépris peuvent donc aller ensemble avec vous.
Vous êtes un drôle de type.
- Vous me vouvoyez ?
- Je m'adapte.
- Ce n'est pas vous personnellement que je méprise, c'est la tendance générale à la paresse intellectuelle,
à la facilité, à la médiocrité, qui me navre profondément, qui me révolte même, quand j'ai connu, pardon,
c'est le seul avantage de mon âge, des périodes plus exigeantes, plus scrupuleuses, plus ambitieuses,
et vous aviez raison tout à l'heure de me renvoyer au service public lorsque c'est sa mission, en termes
d'éducation, de culture générale, de civilité, d'égalité des chances et d'intérêt général, d'accès à la culture,
où la technologie que vous incarnez était autant vécu comme une menace, sur le cinéma ou sur le livre,
que comme un espoir de diffusion et de démocratisation, au service de la citoyenneté, de la pensée,
de valeurs qui semblent méprisées et proscrites par le cynisme et la vénalité de capitaines d'industrie.
- Vous êtes un vrai gauchiste en fait. Vous m'impressionnez.
- Vouloir diffuser la culture au plus grand nombre, c'est le contraire de l'élitisme, n'est-ce pas ?
- Demandez à Frédéric Taddeï. Je n'ai pas d'avis sur la question.
- Vous aimez ce que vous donnez à voir ? Je ne sollicite pas ici votre avis mais votre goût propre.
- Si vous me demandez si je suis conscient de distribuer de la merde, oui, j'en suis bien conscient,
mais il y a un argument difficile à contrer qui consiste à observer que le public est content.
- Mais si on ne leur fait pas goûter à autre chose que ce qu'ils pensent aimer, si on ne leur fait pas goûter
à ce qu'ils pourraient aimer, comment savoir s'ils ne passent pas à côté de leur vie et à côté d'eux-mêmes ?
- Vous parlez d'éducation. Ce que vous dites est la définition du service public par Jacques Chancel.
On y revient. Quels moyens donne-t-on au service public ? Ce sont des décisions politiques.
Et les gens ont les élus qu'ils ont choisis. Ils vivent en démocratie. C'est donc un choix assumé.
Je vous le répète, l'indigence que vous déplorez, c'est le choix des spectateurs comme des citoyens.
Il est facile d'accuser les seuls capitaines d'industrie. Les gens sont responsables.
- Vous avez raison. Je le crains. Mais pouvez-vous être à la fois si jeune et si fataliste ?
- C'est vous le révolutionnaire, pas moi ! "
Le vieux secrétaire, ravi de la qualité de l'échange, put conspuer les logiques comptables des productions,
le piège mortel de la dépendance aux financeurs, la rentabilité comme seul critère de faisabilité,
put s'indigner au manque d'imagination et d'innovation, au manque de prises de risques,
comme à l'utilisation du média comme outil de propagande idéologique, faiseur d'opinion,
ou de conditionnement de l'individu à emprisonner dans l'individualisme roi au service du consumérisme.
Lui et le téléviseur s'engueulèrent à nouveau à propos de certains programmes, d'émissions politiques,
de talk shows, de l'image de la femme dans les télé-réalités, des rapports entre garçons et filles,
du politiquement correct, du communautarisme, et du rapport au temps, à la vitesse, à l'immédiateté,
à la dictature de la réaction, préférée à la réflexion, qui rendait le vieux secrétaire ivre de rage.
" Tous ces élus ne devraient pas courir les plateaux de télé et les matinales pour commenter des tweets
mais travailler à ce pour quoi ils ont été élus ! et laisser aux commentateurs le soin de commenter,
quand ils prennent le job des éditorialistes et des chroniqueurs, ce n'est pas leur rôle ! "
Le téléviseur défendit comme il put ce qu'il restait de journalisme, bien que toujours ouvert sur la chaîne
d'information continue qui ne servait pas son argumentaire face au secrétaire sarcastique qui triomphait.
On haussa le ton et la conversation devint plus violente, on recommençait à s'accuser l'un l'autre,
soit de collaborationnisme, soit de fascisme, soit de négationnisme et autres amabilités, en somme,
les choses s'envenimèrent, quand aucun des deux n'avait tort mais qu'ils ne semblaient plus parvenir
à s'entendre, restant dans leur couloir, aussi légitime l'un que l'autre, leur système de pensée structuré.
" Vous faites la promotion de ce que vous me disiez condamner ! Vous êtes soit naïf soit malhonnête ! "
Ils étaient au bord d'une nouvelle fâcherie ou de la rupture lorsque leur propriétaire fit irruption.
Ils s'interrompirent pour observer, à la fois inquiets et penauds, le maître de maison évoluer dans la pièce.
S'apercevant qu'il avait laissé la télé allumée, il chercha la télécommande pour zapper distraitement
quelques secondes - et le téléviseur obéit à ses injonctions avec une discipline de fer - avant de s'arrêter,
indifférent, sur une chaîne généraliste, et de s'installer dans le canapé face à eux un court instant.
Il se leva et disparut à nouveau en laissant tout en l'état, ignorant qu'il avait débarqué au moment critique
où les deux débatteurs étaient sur le point de déterrer la hache de guerre.
Le vieux secrétaire et le téléviseur étaient tout disposés à reprendre leur dispute lorsque quelque chose
les empêcha d'aller au clash, quelque chose qu'ils remarquèrent ensemble, que le propriétaire avait laissé.
" Regarde-moi ces ringards ! LOL ! Complètement has been les deux ! MDR ! "
Un téléphone portable et une tablette, sur le canapé, se foutaient ouvertement de leur gueule.
" Euh, dites donc, les jeunes, vous parlez de nous devant nous comme si on n'était pas là,
mais on est là et on entend ce que vous dites...
- Un peu de respect ? Non ? Vous n'avez pas ça dans vos applications ? "
Les deux appareils s'envoyaient des messages trahis par autant de signaux sonores, à l'insu de leurs aînés,
et pouffaient bêtement, continuant à se payer leur tête sous cape, et leur insupportable insolence
eut pour seul effet de mettre d'accord les deux adversaires : ils s'étaient trouvé un ennemi commun.
" Ne nous enterrez pas trop vite, on verra où vous en serez quand vous aurez notre âge, si vous y arrivez...
- Faudrait déjà pour ça qu'ils passent l'été prochain. Avec le lancement bientôt de la nouvelle génération.
- Eh oui, reprit le secrétaire. Plus c'est récent, plus ça se démode vite.
- Tu sais que si tu les écoutes, ils ont inventé la sociabilité, les réseaux, les relations humaines et les amis.
- Ah oui, non, ça, merveilleux. Alors, certes, ils sont pas donnés, 300, 500 euros peut-être,
mais à ce prix là, tu peux faire des selfies avec des oreilles de chat ou un groin de cochon,
tu ne te rends pas compte, l'apport que ça représente pour l'Histoire de l'Humanité, c'est énorme.
- Tu te moques... alors que le petit, là, tiens-toi bien, tu veux téléphoner à quelqu'un, rien de plus simple,
tu composes un numéro, ça appelle, quelqu'un répond et tu peux lui parler, en direct, comme s'il était là.
- Non, là c'est toi qui te moques de moi. C'est dingue ce que peut faire la technologie de nos jours.
Téléphoner ? On pourrait appeler ça un téléphone. Ne me dis pas qu'il peut donner l'heure tant que t'y es.
- S'il le fait, on pourrait appeler ça... une montre ? Et tu imagines si en plus, il pouvait prendre des photos.
- Pourquoi on n'appellerait pas ça un appareil photo ? C'est génial !
- Quand on pense que rien de tout ça n'existait avant eux, c'est fou hein ? L'eau chaude, c'est eux aussi.
Le moteur à explosion. Le vaccin contre la rage. La roue ! Ils ont tout inventé je te dis.
- Euh... demanda la tablette... vous vous foutez de nous ?
- L'ironie ! reprit le secrétaire, ils ont inventé l'ironie et le second degré ! L'intelligence artificielle !
- Me laisse pas tombé stp, dit la tablette au téléphone, ils sont chelou, ils me font trop flipé.
- Ah, dit le téléviseur, j'ai l'impression que ton pote n'a plus de batteries. Dommage.
- Vivement qu'on invente le câble d'alimentation, la prise murale et l'électricité " soupira le secrétaire.
Philippe LATGER / Novembre 2017