La Dalbade
Le clocher de la Dalbade manque cruellement à la skyline de Toulouse.
Sa flèche sombre et inquiétante digne du Londres de Sherlock Holmes et de Jack l'Eventreur.
Sur la Garonne. Sur le Pont-Neuf. Il y a un vide immense. Celui du clocher de la Dalbade.
Sa masse épaisse pour atteindre 90 mètres de hauteur. Indiquer la ville, loin, alentour.
Le mastodonte. A l'histoire compliquée, contrariée, contradictoire, et violente.
La Révolution Française. La revanche. La catastrophe. Comme sinistre conséquence.
Sous son propre poids. Le clocher s'est effondré. Tuant un couple. Un boulanger et son épouse.
L'église de la Dalbade mutilée. Et Toulouse mutilée avec elle. 1926.
Gamin déjà, je regardais ces cartes postales avec un sentiment d'injustice.
Pourquoi n'avais-je connu que la tour tronquée, trapue et crénelée de cet édifice ?
Pourquoi n'avais-je pas connu Toulouse du temps du clocher de la Dalbade ?
Non loin de là, dans la rue du même nom, mon frère avait son appartement.
J'étais ébloui par l'Hôtel de Pierre. J'étais ébloui par le fronton coloré de l'église.
Une scène de couronnement aussi beau qu'une crèche, en céramique, sous la rosace.
Qui m'attirait l'œil invariablement à chaque passage. Rue de la Dalbade.
Je regarde les cartes postales et me demande pourquoi je n'ai pas connu ce Toulouse-là.
Il faut reconstruire le clocher de la Dalbade. A l'identique.
Tel qu'il était en 1926. La veille de son effondrement. Avec une meilleure structure.
Capable de porter une flèche qui n'était pas prévue initialement. Celle de la revanche.
Celle de la riposte. A la Révolution Française. Qui avait mutilé le clocher. Emasculé.
Pour lui apprendre l'humilité. La riposte fut punie. Détruisant l'ensemble. En 1926.
2026. Je serai un vieil homme. Mais heureux à l'inauguration du clocher restitué.
Engager des investissements. Privés. Publics. L'argent de donateurs. Lever des fonds.
Ce n'est pas pour l'Eglise Catholique. C'est pour la skyline de Toulouse. Pour Toulouse.
Plus loin sur la Garonne, la flèche de l'église St-Michel répondait à celle de la Dalbade.
Bordeaux saluait Toulouse. Des jalons sur le parcours du fleuve. La main de l'Homme.
La flèche de la Dalbade répondait à celle de St-Michel. Des sœurs ou des cousines. Des voisines.
Il faut reconstruire le clocher de la Dalbade. Retrouver la silhouette de la ville. Sa physionomie.
Sur le pont St-Michel de Toulouse je regarde la cité. Sur la prairie des Filtres, je regarde la ligne des toits.
De tous les points possibles, je cherche dans le ciel, heureux de reconnaître les Jacobins, et St-Sernin...
Et pourtant, il manque quelque chose. A ce grand vide béant que je regarde sans comprendre.
Je suis enfant. Je suis jeune homme. Et je regarde ce vide avec un caillou dans la chaussure.
J'en ai la sensation dans ma chair. On m'a amputé d'un membre et mon corps en a gardé le souvenir.
Est-ce mon corps ? Ou celui de mes grands-parents paternels ? Eux qui ont connu ce qui se tenait là.
Le clocher de la Dalbade manque à la skyline de Toulouse. Et il faut le reconstruire.
Philippe LATGER / Novembre 2017

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