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Gare à la Garonne

Publié le

Une certaine idée de la diva. De la cantatrice. Dans ses bijoux. Dans sa coiffure.
Elle chantait. Parce qu'il y a le théâtre du Capitole. L'Opéra. Une culture toulousaine.
Où quelqu'un fait toujours des vocalises quelque part dans une cour intérieure.
Quelque part sous les toits. Quand l'été, les fenêtres ouvertes font que tout le monde vit ensemble.
L'un travaille son piano. L'autre travaille sa flûte traversière. Et la ville est un orchestre qui s'accorde.
Parce que le Bel Canto vient d'Italie. Comme beaucoup d'immigrés venus autrefois à Toulouse.
Elle avait des origines italiennes. Comme toutes les filles originaires de Marseille.
Et la boucle était bouclée. Elle avait le profil. De la chanteuse qui travaille sa voix sous les toits.
Quelque part dans une cour intérieure. Quand l'été les fenêtres sont ouvertes. Et qu'elle aime les chats.
La petite fille avait fui sa famille et sa condition. Fui une famille indifférente à la musique.
Vivre son rêve éveillé et pour être ce qu'elle imaginait être. Ce qu'elle voulait pour elle-même.
Une vie de bohème. Une vie d'artiste. Nourrie d'opéras et de littérature. De musique. D'arts plastiques.
De concerts et de vernissages. De conférences et d'expositions. De lectures. D'architecture.
Dans une ville ouverte à la culture et à la création. Comme toute bonne ville italienne. Toulouse.
La Renaissance. La plus italienne des villes espagnoles. Où Gina se sentait à sa place.
Elle aimait la Méditerranée. Elle aimait Albert Camus. Entre Marseille et le Maghreb. Toulouse.
La plus méditerranéenne des villes qui n'y ait pas de ports. Mais des attaches. Partout sensibles.
Quand l'été, les fenêtres ouvertes font que tout le monde vit ensemble.
La mer est loin. D'autant que la Garonne, de passage, conduit ailleurs, à l'océan. Il y a maldonne.
Mais Gina y était bien et y faisait ses vocalises. Avec ses bijoux et son idée de la cantatrice.
Elle n'avait chanté dans aucun théâtre. Devant aucun public. Mais elle était chanteuse d'opéra.
Artiste lyrique dans toutes ses rondeurs. Un embonpoint que l'on imagine utile à son art.
Elle fouille internet à la recherche de quelque chose ou quelqu'un. Elle découvre un auteur.
Et un texte. En particulier. Qui parle de Méditerranée. L'été. L'érotisme de l'été. Le soleil.
Une fraternité évidente avec Albert Camus. La philosophie sensorielle. Sensuelle. Incarnée.
Elle écrit à l'auteur quelque chose de terrible. " Votre texte m'a sauvée du suicide. "
Une chanteuse lyrique, a bien sûr des bijoux, de l'embonpoint, et un sens du tragique.
Le sens du drame. Surtout lorsqu'elle a fui seule une famille indifférente à ses aspirations.
Des proches qui ne comprenaient rien à ce à quoi elle rêvait. Ce rêve à qui elle donnait du temps.
Et peut-être toute sa vie. L'opéra italien. A Toulouse. Aux portes fermées du Capitole.
La fêlure du jeune footballeur talentueux promis à une belle carrière qui se blesse et perd tout.
Gina a su qu'elle ne chanterait jamais. Ni à la Scala de Milan. Ni au théâtre du Capitole.

L'auteur, de son côté, eut des sueurs froides en découvrant le message.
Il était articulé, sensible, émouvant, touchant, flatteur sans doute, mais effrayant.
Il se décida à répondre, puisque le message avait manifestement été envoyé pour cela,
en se persuadant du mieux qu'il put qu'il avait bien lu que ce n'était pas lui, personnellement,
qui avait sauvé sa lectrice du suicide, mais son texte.
Si Gina ne serait jamais Maria Callas, l'auteur ne serait jamais Albert Camus.
Il accepta une correspondance par internet, qui s'installa naturellement.
La cantatrice toulousaine avait une grande culture et une grande sensibilité.
A deux cents kilomètres l'un de l'autre, la correspondance s'intensifia.
L'auteur, par précaution comme par correction, posa tout de suite le fait de son homosexualité.
Comme pour se prémunir d'une éventuelle érotomane. Ce fut posé comme une assurance.
Une protection. Qui invita sa lectrice à préférer l'amitié à toute autre type de sentiments.
Mais la petite fille de Marseille qui avait fui sa famille, excessive comme le sont les divas,
grilla les étapes malgré tout en revendiquant une dimension fraternelle à l'amitié proposée.
Difficile de résister à son verbe, sa bienveillance, sa générosité et sa sincérité.
Même si l'auteur était inquiet de la rapidité des choses et des proportions que cela semblait prendre.
" Votre texte m'a sauvée du suicide. " Il se sentit responsable.
S'inquiéta finalement plus pour elle que pour la nature de leur relation.
Il concéda l'idée de la fraternité qui ne lui coûtait rien et la correspondance fut quotidienne.
Si l'auteur recevait un message de Gina, c'est que Gina ne s'était pas suicidée.
La conversation dura un an. Et Gina n'a plus écrit.
Le texte ne l'avait pas sauvée du suicide. Il lui avait seulement offert une année de sursis.
La Garonne ne se jette pas dans la Méditerranée. Elle s'y est jetée quand même.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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L'intuition de l'instant

Publié le

La lumière dans la paille de ses cheveux jouait de l'or et du cuivre.
C'était une onde à dompter, entre ses mains, passer la brosse, passer le crin.
Au soleil, la lionne s'en chargeait en fermant les yeux dans l'objectif de ma caméra.
Elle ouvrait les yeux et leur couleur demeurait indéfinie. Gris. Bleu. Vert. Noisette...
Tout variait en fonction de l'humeur. Toute la palette. Et je la dérangeais.
Elle n'aimait pas être filmée. Ma mère. Elle n'aimait pas se laisser photographier.
Je filmais quand même. Je lui volais cet instant. Pour le revoir aujourd'hui.
C'est un moment qu'elle s'était accordée. S'occuper de ses cheveux.
Qui relevait plus de la nécessité que de la coquetterie.
La maison respirait dans la pinède. Profitait du répit de la matinée avant l'étuve.
Des oiseaux s'agitaient en hauteur dans la canopée qui nous protégeait des dieux ou du néant.
Nous vivions en dessous. Dans l'ivresse de la résine des pins parasols. Celle de leur parfum.
Associé aux griffures des aiguilles sèches qui jonchaient le sol et piquaient mes pieds nus.
ll fallait balayer les allées. Au ciment rose craquelé. Plus frais que le schiste qui gardait la chaleur.
Dans sa petite robe vaporeuse à bretelles, qui aurait pu être ordinaire et qui, sur elle,
se payait le luxe d'être austère, ma mère avait franchi dans un bruissement de bâton de pluie
le rideau de perles de bois qui pleuvait dans l'encadrement de la porte toujours ouverte de la cuisine.
Trois marches de granito rose plus bas, sur des dalles de ciment, longées de petites haies de fusains,
à l'ombre d'un pin qui dominait la bâtisse, elle se brossait les cheveux en respirant l'écrin de notre Eden.
Sous les gueules béantes des tigres de terre cuite en hauteur qui jouaient les gargouilles médiévales,
elle inspirait l'exhalaison exquise des troncs résineux, de la terre, de tout un jardin soulagé, en sursis,
qui avait profité de la nuit pour reprendre son souffle, profitait des dernières heures de liberté
avant le retour de son bourreau, et les assauts féroces d'un soleil impitoyable au zénith.
Il s'était levé sur la mer. L'inclinaison était encore raisonnable. Ses rayons déjà brûlants sur la peau.
Mais la végétation avait encore le dessus. Avait son mot à dire. Et nous pouvions en jouir.
Les parfums de fleurs et d'essences pouvaient s'enrouler à nos poignets, dans notre nuque,
pour se mêler à ceux du petit-déjeuner qui ouvraient l'appétit. La brioche. Le beurre. Le café.
Que nous prenions à quelques pas de là, sur la terrasse ombragée de la cuisine d'été.
Nous avions une vue imprenable sur la maison et son parc. Mon paradis terrestre.
Pour parfaire la réjouissance du lait chocolaté que l'on buvait froid dans des bols de porcelaine.
Le contact de mes doigts ou de ma bouche sur l'effet vernissé de la céramique était voluptueux.
Le chocolat délicieux. Quand rien de ce qui était offert à mes sens n'était désagréable.

Je suis horrifié d'avoir perdu ce rapport au monde. J'ai perdu la sensibilité de l'enfance.
Et je me bats contre moi-même, pour abattre les défenses, redevenir perméable,
en triturant mon cerveau et ma mémoire. Comment faisait-on ?
Comment faisait-on pour être heureux ?
Les images de la VHS me crèvent la poitrine. Elle se brosse les cheveux devant la porte de la cuisine.
Elle ferme les yeux. Fait corps avec la maison et son parc. Avec la pinède. La mer. Et Barcelone.
Et j'ai des larmes qui montent dans mes avant-bras. Avec l'eau de Cologne et le lait chocolaté.
La résine dans l'écorce. La porcelaine dans la bouche. Le ciment sous mes pieds. Ou la terre battue.
Le tissu fade du couvre-lit de la chambre bleue. L'odeur du vernis à bois. Et l'angoisse du désir.
Quand l'érotisme de la nuit et l'envie des autres venaient me caresser, démuni, troublé et désarmé,
sans que je parvienne à comprendre ni à définir ce qui s'emparait de moi avec autant de nuances,
et de contradictions, de douceur et de violence, de joie et de chagrin, de crainte et d'émerveillement.
L'érotisme du trac. Cette douleur si agréable à éprouver. Ce malaise si aimable. Agaçant. Exaltant.
Barcelone crépitait non loin de là. Et je sentais les vibrations de mille personnes à rencontrer et séduire.
Des sourires à rendre. Des regards à échanger. Des mains. Des épaules. Des peaux. Des corps.
L'éblouissement. Celui d'exister dans les yeux des autres. D'être désiré, voulu, choisi.
La passion amoureuse. Dont je composais la silhouette avec les matériaux dont je disposais.
Le sexe n'existait pas. Je n'avais aucune idée de son pouvoir. Mais c'est lui qui cherchait son chemin.
Dans l'organisme de l'enfant attentif à tout ce qui était donné, de sensations, de réactions, d'expériences.
Je sais à huit ans que plaire me plaît. Que tel adulte brillant me flatte en s'intéressant à moi.
Et je drague déjà. J'aime plaire. Les sourires solaires qu'on m'adresse élargissent le mien.
Mes yeux sourient avec lui et décuplent ceux que l'on me destine. Et cette interaction me fascine.
J'ai onze ans dans la chambre bleue de Castelldefels et je rêve éveillé de la nuit.

Je reviens en arrière et appuie sur Play. La séquence est courte. La séquence est rare.
Elle n'aimait pas que je la filme. Et je n'entendrai pas ici le son de sa voix que j'ai peur d'oublier.
La lumière du matin dans les troncs longilignes et noueux des pins parasols. L'air est pur.
Et la femme qui m'a mis au monde se brosse les cheveux avec méthode et application.
J'ignore ce qui se joue dans sa tête à ce moment, derrière ses paupières fermées,
devant la porte de la cuisine toujours ouverte, si elle pense à quelque chose, si elle ne pense à rien.
Les images me rappellent que je n'ai pas inventé cette femme. Elle avait bel et bien existé.
Et le bonheur de mon enfance aussi. Qui me revenait le long de mes avant-bras.
Remontait dans ma gorge. Que je retenais aux portes de ma bouche, de mon nez, de mes yeux.
Mâchoires serrées. Pour que rien ne m'échappe. A la buée de ces images opalescentes.
Un avion descend sur El Prat. Ses réacteurs déchirent le ciel avec des effets d'échos et de torsions.
Le son s'étire. Se décale. Se désynchronise de la réalité dans l'espace comme aux sirènes de pompiers.
Ne correspond pas à la situation du rapace métallique qui plane au-dessus des arbres.
J'ai soif de Cacaolat. J'ai soif du chlore de la piscine. De la morsure du soleil en sortant de l'eau.
Des persiennes dans la maison. Havre de fraîcheur. Incongruité bourgeoise et urbaine à la plage.
Avec ses boiseries. Ses vitrines. Ses tissus. Son mobilier. Rien à l'intérieur ne semblait balnéaire.
C'est à l'extérieur que l'été reprenait ses droits. Avec ses chiliennes, ses serviettes de bain colorées,
ses transats, ses lunettes noires, ses grains de sable remontés de la mer et ses ambres solaires.
Derrière les trois larges arches de la terrasse s'organisait un sas entre intérieur et extérieur.
L'espace entre la décontraction estivale et la raideur citadine, entre l'indolence vacancière
et la tenue d'une éducation, entre la désinvolture juilletiste et l'affectation rentière.
Je n'aimais pas les deux mondes. J'adorais les trois. Quand le quatrième était le reste à découvrir.
Au-delà de la Méditerranée comme au cœur de la ville. Dans laquelle je brûlais de me dissoudre.
Ma mère cultivait ce paradoxe d'adorer sa famille et d'être en rupture avec elle.
Son exigence de justice. Aimer inconditionnellement n'empêchait pas d'affirmer sa différence.

Je la regarde en me disant qu'au fond, je n'ai jamais véritablement connu cette femme.
Elle restera ma mère. Quand je n'ai connu ni l'enfant, ni la jeune fille, ni la jeune femme.
Et j'accepte l'idée que je n'ai pas à les connaître. Que ce serait inconvenant ou embarrassant.
Ma curiosité s'efface puisque je lui préfère le mystère. Je suis myope et j'aime ma myopie.
Je préfère l'impression à l'exactitude. Je préfère la vérité à la réalité.
Et j'ai l'espace pour composer. Pour m'arranger des choses. Des marges de manœuvre.
Quand je l'habille de tout ce que l'enfance m'a offert de bonté, de beauté et d'intelligence.
Une fête permanente. Pour le gosse qui préférait jouer au théâtre et au cirque qu'au football.
Qui mobilisait les cousins de son âge pour diriger des spectacles pitoyables imposés aux adultes.
Les cousins comme leurs parents ne voyaient qu'un dixième de tout ce que je voyais dans ma tête.
Mais on suivait de bonne grâce, touché par l'intention, amusé par la détermination.
Et le bonheur était à son comble lorsque des fusées étaient tirées ici ou là dans le quartier résidentiel,
des feux d'artifice qui venaient couronner une soirée privée, un anniversaire ou un vulgaire dîner.

L'odeur de la poudre. Que j'aimais autant que celle de l'essence ou du tabac.
Les détonations et les bouquets de lumières dans la nuit. A l'image de mon enchantement.
A la hauteur de mon exaltation. Qui n'avaient d'équivalents que les manèges de Montjuic.
Avant l'alcool. Avant le sexe. C'était déjà une célébration de la nuit. D'être vivant.
Dans cette urgence de repousser la mort. De la provoquer. De la défier en vivant dix fois plus.
Eperdument. Danser à la barbe de nos peurs. Opposer la lumière artificielle aux noirceurs.
Des fusées tirées à Castelldefels, des lampions dans les parcs, comme des lumières de la ville.
Le brasier incandescent de Barcelone. Avec ses promesses d'aventures et de possibles.
Dont je ne savais que faire. Mais que j'embrassais sans hésiter avec l'intuition de l'instant.
A saisir tant qu'il est temps.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Et j'ai honte de moi

Publié le

Je t'ai quitté. C'est moi qui me saoule.
Je t'ai largué. Et c'est moi qui coule.
Qu'est-ce que j'ai fui ? Qu'est-ce que je cherche ?
Quand le bonheur me tend la perche.

Je t'ai plaqué. Mais c'est moi la teigne.
Je t'ai planté. Et c'est moi qui saigne.
Dans mes nuits je cours après quoi ?
Quoi de plus important que toi ?

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

Je t'ai aimé. Mais je suis parti.
Je n'ai jamais ni su, ni compris :
Qu'est-ce que je fuis ? Qu'est-ce que j'espère ?
Plus je me suis, plus je me perds.

Je t'ai laissé. Et c'est moi qui pleure.
Je t'ai blessé. Et c'est moi qui meurs.
A quoi je joue ? A quoi ça sert ?
Cet amour fou foutu en l'air.

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

Ce besoin de plaisir. De nous unir.
Ce besoin de désir. De me punir.
C'est ma croix.
C'est comme ça.
Et j'ai honte de moi.

Je t'ai brisé. Et c'est moi qui souffre.
Abandonné. Seul au fond du gouffre.
Qu'est-ce que je fuis ? A quoi j'aspire ?
Quand c'est le danger qui m'attire.

Si j'ai lâché la proie pour une ombre.
Je t'ai blessé. Et c'est moi qui sombre.
A quoi je joue ? A quoi ça sert ?
Cet amour fou foutu en l'air.

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Le petit carnet

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Marteau. De sucre dans le sang.
Démarre tôt. De lucre dans les dents.
Les amarres tôt. Sépulcre dans le vent.
De vulves dans l'élan. De bulbes dans l'amant. 
Tôt. De fourrure.
Le linteau. La chaussure.
En cuir et sans lacets. Le cuirassé. Le tintamarre.
Dans le petit carnet de la cuisine.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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L'étau

Publié le

La lucidité rétrécit la maison, son étage et la chambre.
Elle rapproche les murs les uns des autres.
Elle épaissit la nuit. La rend interminable. Et l'air manque.
Le matelas est insupportable. Et le drap. Et le duvet.
Tout s'entortille. Dans ce piège. Quand l'espace se réduit.
La chambre est un cercueil dans lequel il est impossible de se redresser.
Impossible de se retourner. Impossible d'étendre les bras ni d'écarter un coude.
Les parois se rapprochent. Le plafond se rapproche. Pour écraser les os.

La cage thoracique. Pour écraser le crâne. Pour écraser des clopes.
La lucidité assombrit la nuit. Et le temps manque.
Tout ce que l'on n'a pas dit. Tout ce que l'on n'a pas fait.
Ce sont des doigts qui fouillent l'oreiller pour trouver le repos.

Mourir est peu de choses comparé à l'idée de n'avoir été personne.
De n'avoir pas été à la hauteur de ce que l'enfant imaginait de nous.
Quand je serai grand, je serai astronaute. Ou je serai pompier.
Le vent fouette la boîte, se rue contre les vitres, mais la tempête est à l'intérieur.
La lucidité désole. La honte l'accompagne. Les deux dansent un slow et sabrent le champagne.
Et quand le soleil point, que les ombres s'étirent, que la lumière vient éclaircir le matin,
la tempête s'éloigne, le regret est chassé, et voici la lucidité qui retourne sa veste.

La chambre s'agrandit, le crâne se refait, les murs prennent leurs distances, le duvet est léger.
Aux fenêtres qui s'ouvrent, à l'air qui revigore, aux choses à conquérir ou à réaliser.
La lucidité prend sa douche, consciente de sa chance, du chemin parcouru et de tous les possibles,
prépare son café, se retrousse les manches, à la nuit oubliée comme au jour qui avance.

L'enfant garde ses rêves, l'adulte lui sourit, puisqu'il est dans la lune, fume comme un pompier,
et se donne à des choses que l'enfant ignorait et ne pouvait souhaiter.
La lucidité console. Puisqu'il y a le matin. Puisqu'il y a des atouts. Un verre à moitié plein.
Une journée à vivre avant le crépuscule. Quand après le trépas arrive l'éclosion.
C'est ce qu'il advient à chacune des crises, chacune de ses visites, la mort et la naissance.
La lucidité qui tue. Et celle qui accouche. De l'aube incandescente.
Qui desserre l'étau.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Et à l'orange amère

Publié le

Les grains de beauté sont alignés au coin du nez.
Disposés pour dessiner une constellation de poivre.
Et j'en cherche déjà d'autres dans le dos. Puissant. Musculeux.
Que je veux plaquer en entier à mon torse.
J'aime tout du corps d'un homme. Des genoux aux premières côtes.
Des cuisses au nombril. Où je promène mon visage stupéfait d'y être accueilli.
Tu ne protestes pas. Et je vais dans l'étreinte, m'enrouler sur ces terres où tu m'acceptes.
L'orgueil du privilégié n'intervient pas. Tout à l'émotion de te rejoindre au plus intime.

Le sexe n'est pas circoncis. Il n'en est que plus doux. Son velouté appelle le toucher.
Entre le pouce et l'index, je retranche la peau vers l'arrière pour décalotter le gland.
Et mon geste déjà provoque une réaction mécanique dans cette machinerie de théâtre.
Ce que je tiens se déploie lentement. Ouvre sa voilure et se dresse. Et j'accompagne le mouvement.

Le diamètre, la longueur, la courbure, tout se décuple comme à l'ouverture d'un éventail,
une parade nuptiale que j'encourage en promenant mes doigts enduits de salive sous le gland,
en stimulant gentiment sa couronne perlée, avec la mollesse de la torture chinoise.
Je te refuse la violence pour faire durer le plaisir. Pour l'étaler au maximum. Et je l'allonge.
Quand ton sexe n'est plus celui qui pesait lourdement dans son repos mais une voile pleine,
brandie aux éléments, prête à résister à toutes les pressions, à toutes les tempêtes,
dont j'apprécie l'envergure à deux mains entre tes cuisses ouvertes.

Il y a du pain grillé et du jus d'orange sur la terrasse. Avec l'appétit du réveil au matin avancé.
C'est le café sans doute qui m'a tiré du sommeil. Et je suis aveuglé par la blancheur des draps.
Il faut que tu sois brun. Aux cheveux noirs. A la peau brune. Pour le contraste dans ce lit.
Où tu dors sur le ventre. M'offrant ce dos musculeux et ses grains de beauté.

La courbe de l'échine, et le creux voluptueux des lombaires où ma main prend son élan
pour monter, à un centimètre de ta peau, sur tes fessiers poilus, fermes et pâles, rebondis,
que j'associe à l'arabica et à l'orange amère, sans les toucher, dans une lumière de bord de mer en juillet.
Je te laisse respirer la joue écrasée sur un oreiller. Et te regarde avec une confiance en ce monde inédite.
Une paix que j'avais oubliée. La certitude d'être dans cette faille dans l'espace-temps. L'éternité.
Dans l'instant. Où même le bonheur est un concept dérisoire. Quelque chose de plus puissant.
Qui me bouleverse. Et que nous ne puissions pas le partager n'en réduit pas l'effet. Saisissant.

Au contact du tissu sur ma peau, à son parfum de lessive, qui se mêle à celui du café au dehors,
à celui de ton corps près de moi, de l'écrin de la nuit, de nos sommeils enlacés et des pins parasols,
je respire le matin déjà chaud quand le soleil déjà haut incendie la maison par réverbération.
J'ignore l'heure qu'il est, mais la mer n'est pas encore bleue mais ce brasier d'aluminium éblouissant
qui attise la blancheur des draps et des murs de la chambre où je pourrais passer le reste de ma vie.
Je me tire doucement du lit pour ne pas te réveiller et marche pieds nus jusqu'à la terrasse.
Le battant du volet que je pousse ne doit pas grincer et ne grincera pas.

Aucun bruit moins fort que la clameur de la mer ne saurait te réveiller.
Je m'empare d'un paréo laissé sur un fauteuil pour le nouer sur mes hanches.
Je ne tiens pas à ce que Maria me voie nu. Quand elle pourrait surgir à tout moment.
Je marche vers la piscine pour le plaisir de marcher pieds nus sur le ciment, puis dans l'herbe,

puis sur les dalles de schiste déjà brûlantes et m'arrête sur la margelle plus fraîche où je peux respirer.
Je pourrais mourir ici. Et maintenant.
Tu dors toujours dans la chambre et je souris. La Méditerranée n'est ce qu'elle est que parce que tu es là.
Tout ce qu'elle représente pour moi. Tout ce qu'elle représente pour le monde. Tout ce qu'elle incarne.
Elle est plus que jamais ce qu'elle est. Elle est exactement ce que j'ai toujours attendu d'elle.
Quand je me rends compte qu'elle ne manquait que de toi. Voilà. C'est ça. Ce matin, elle est parfaite.

Et mourir sur l'instant ne me gênerait pas. Que pourrais-je vivre de plus parfait que cet instant ?
J'entends du bruit derrière moi. Maria a apporté des viennoiseries et des fruits.
Je me retourne pour la saluer. Elle lève la main et me sourit. Je mets un index sur ma bouche.
Elle joint ses mains pour les appliquer l'une sur l'autre sur sa joue gauche en inclinant sa tête sur ce côté.

Et à sa question muette je lui réponds oui en secouant mon menton sans dissimuler une envie de rire.
Maria lève un pouce, fait un geste pour m'expliquer qu'elle disparaît et un autre pour me dire
que nous nous verrons plus tard. Je lève un pouce à mon tour et lui envoie un baiser.
Le soleil me brûle les épaules. Brûle une brûlure d'une autre brûlure d'une épaule cuite et recuite.
Je me baignerai plus tard. Le café d'abord. J'ai faim. Et je veux le festin du petit-déjeuner.
Aux agaves du jardin. Aux figuiers de barbarie. Aux tapis d'aiguilles de pin sur la terre battue.
Il ne me tarde rien d'autre que ce qui m'arrive. Je n'ai pas hâte d'être à tout à l'heure ou à ce soir.

Je suis bien à l'instant. Où je suis. Dans mon corps. Plein de ta chaleur et de tes protéines.
Aux bougainvilliers foisonnants. Aux couleurs éclatantes. Franches. Violentes. Insoutenables.
Et je m'installe à l'ombre. Où tu me rejoins avec les cheveux en bataille. Plissant les yeux.
Dans une adorable grimace. Avec tes grains de beauté alignés au coin du nez.
Pour cette joie immense de les voir consteller ton sourire. Et parfaire la Méditerranée.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Aux sources différentes

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Tu ne m'as pas oublié. Et ça provoque en moi deux émotions aux sources différentes.
Un sentiment de triomphe qui vient du petit diable. Un embarras incrédule qui vient du petit ange.
Les deux ne partagent que moi. Ils ont la même intensité. Et c'est du chaud et du froid en même temps.
Comme lorsqu'on est sur le point de se trouver mal. Traversé par deux forces.
De l'orgueil, il y a la sensation de puissance et de victoire.
De l'humilité, il y a la reconnaissance et une gêne un peu triste, dépossédée et nostalgique.
Le diable et l'ange. Le premier ne veut pas de regrets. Le second est un peu moins sûr de lui.
Même si les deux peuvent reconnaître ensemble que je ne t'ai pas oublié non plus.
Mon amour. Dont je ne suis plus amoureux. Mais que j'aime encore. Et que j'aimerai toujours.
Rien n'est plus étrange que ce que fait le temps sur les êtres et sur les choses. Et la mémoire.
Et rien ne résiste mieux au temps que l'amour tel que je l'ai éprouvé pour toi, écrit et inventé.
Plus grand que moi. Plus beau que tout. Eternel. Il fait sa vie sans nous.
Et, au sel comme au sucre, je vous aime tous les deux. Cet amour-là et toi.

 

Philippe LATGER / Février  2018

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Le doux-amer de la bossa nova

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Il n'était pas à tomber. Mais il avait un charme fou. Parce qu'il était hétérosexuel. Parce qu'il était papa.
C'était à mes yeux le sommet de la virilité. Être père. Et ce n'est pas ce statut qui pouvait m'arrêter.
Quand il était, de tous les statuts qui composaient son identité, celui qui m'excitait le plus.
Ce qui pouvait m'arrêter était sa relation avec son épouse. Qu'il la trompe.
C'est sur ce point qu'il me fallait éclaircir les choses, que j'avais besoin de gages de bonne volonté.
J'étais de ceux qui faisaient une distinction très nette entre l'infidélité et la tromperie.
Parce qu'il s'agit en effet de deux choses totalement différentes.
Ma devise était toujours : " on peut être infidèle sans tromper, on peut tromper sans être infidèle ".
Ma formule me paraissait imparable. Et ma hantise, une obsession qui ne vient pas de moi,
héritée d'une histoire qui ne m'appartient pas, qui vient de ma mère sans doute, de sa famille,
ou de ses parents pour être exact, n'était pas l'infidélité mais la tromperie. Le mensonge.
Que je voyais comme une double peine en la matière. Non seulement je te suis infidèle, mais en plus,
j'insulte ton intelligence, je te prends pour un con, pour une conne, c'est selon.
C'est un comportement qui, en plus d'être malhonnête, est d'une suffisance, d'une outrecuidance
qui m'ont toujours inspiré le plus profond mépris, et une sorte assez confuse de pitié.
Bref. Son épouse pouvait bien être libérale ou indifférente. Maintenant que j'ai des enfants, ok.
Fous-moi la paix. Va te vider les couilles ailleurs. Si tu as quelqu'un dans ta vie, tant mieux.
Tout ce que je te demande, c'est de ne pas ramener de maladies vénériennes à la maison,
ou d'être discret pour ne pas inquiéter la famille, les amis, ou pour ne pas nuire à notre réputation,
ne pas nous attirer d'ennuis, prêter le flanc à des menaces, du chantage, des histoires à la con...
Oui. Il y a des couples comme cela. Qui peuvent convenir de certaines choses. Concertées.
On reste un couple mais chacun sa vie. On fait chambre à part. On élève nos enfants ensemble.
Ce n'est pas parce qu'ils ne s'aiment plus. C'est autre chose. Le sexe et l'amour, ça n'est pas pareil.
Le mariage aussi est autre chose. C'est bien la confusion du débat sur le mariage pour tous.
Le mariage est l'union de deux familles, une question économique, de patrimoine, de transmission,
c'est un contrat non pas pour établir un couple mais le cadre d'une filiation. That's the point.
Ce pourquoi on pouvait préciser pour tel ou tel cas qu'il s'agissait d'un mariage d'amour.
Puisque beaucoup ne l'étaient pas. Et que tout le monde, manifestement, s'arrangeait avec ça.
Je ne savais pas ce qui était convenu ou pas dans le couple de Jean-Baptiste.
Et, avant d'aller plus loin avec lui, je voulais qu'il éclaire ma lanterne sur ce sujet.
S'il avait l'intention de tromper sa femme, c'était la rupture assurée. Pas avec moi.
Je ne peux pas aimer quelqu'un que je méprise. Je l'aurais méprisé. Stop. Tout le monde descend...
Et puis, outre le dégoût que cela m'inspire, c'est toujours un avertissement pour soi-même.
S'il est capable de tromper sa femme, il sera capable de te tromper toi. Evidemment.
A l'inverse, s'il estimait son épouse au point de lui dire la vérité, de chercher à faire les choses
dans un climat de confiance, un degré d'amitié et de loyauté qui permettait cette honnêteté,
c'était plutôt bon signe pour moi, signe qu'il pourrait établir le même climat dans notre relation.
Le seul valable à mes yeux. Celui que j'avais toujours cherché avec un homme. En amour.
Aimer, c'est comme la politique, ce n'est pas tant choisir le meilleur que choisir le moins pire.
Et je pense à tous les mensonges que l'on fait pour ne pas blesser les gens que l'on aime.
Comme c'est pratique. Comme cela est valorisant. Quelle grandeur d'âme ! Il faudrait dire merci...
La chance que vous avez d'avoir un partenaire si prévenant, qui vous ménage, qui vous protège.
C'est très touchant. Mais ça ne marche pas du tout. C'est la pire chose à vivre. La déception.
La trahison. Et cette lâcheté qui abîme définitivement la personne. Comment aimer un lâche ?
Donc, papa sans doute, très bien. Mais voyons un peu comment se comporte le mari ?
Voyons ce qu'il a dans le ventre. C'est ce que j'allais chercher en allant le rejoindre à Paris.
J'avais changé mes billets d'avion pour saisir cette opportunité de le retrouver en France.
Un jeune papa. Sexy en diable. Rencontré sur internet d'abord. Physiquement ensuite.
Le double coup de foudre. Terrifiant. Merveilleux. Et les rues de Manhattan devenues féériques.
Je quittais Montréal pour gagner l'aéroport de Mirabel, prêt à en découdre, bien que très fragile.
Le combat intérieur était rude, entre la midinette enamourée et le rabat-joie intransigeant.
A Paris, j'ai cherché l'adresse qu'il m'avait donnée par e.mail. L'appartement que lui prêtaient des amis.
Je n'avais pas encore décidé où j'allais dormir, quand je pouvais aussi bien aller dormir chez mon frère.
Mais j'y suis allé avec mes bagages. Et mes scrupules sont partis en fumée quand je l'ai vu.
C'était une faiblesse. Sans doute. Mais la chair a ses raisons. Je me suis laissé emporter.
Nous avons fait l'amour. Avant de n'avoir eu le temps de quoi que ce soit d'autre.
A peine ai-je piteusement dit bonjour sur le pas de la porte que je me suis retrouvé le froc aux chevilles,
puis complètement nu dans cette chambre qui n'était même pas la sienne, entre ses bras, entre ses cuisses,
chez des gens que je ne connaissais pas, et j'aimais tout de son corps, sa peau, sa salive, son odeur,
son contact, et une bonne douche vint me remettre les idées en place.
C'est le dîner qui vint sonner le glas. Il me semble me rappeler que j'ai beaucoup pleuré.
J'étais déchiré. C'était probablement pathétique. Mais j'avais eu ce que j'étais venu chercher.
Une belle rupture dramatique. Quand je me rappelle avoir dit que je ne pourrais pas le partager.
En effet. Question d'orgueil sans doute. Je ne me voyais pas en amant planqué dans un placard.
A attendre que monsieur ait envie de tirer son coup. J'étais trop jeune pour ne pas prétendre à mieux.
J'ai un vague souvenir du restaurant où cela s'est produit. De la disposition des choses.
La table. Lui et moi. Une lumière particulière. Son visage fermé, à la fois triste et agacé.

Impuissant surtout. Qui assistait au show. Puisque j'ai bien conscience que c'en était un.
D'ailleurs, j'étais ravi de ce scénario d'un romantisme superbe. De cette situation délicieusement tragique.
Un ami était venu en voiture nous chercher pour le conduire ensemble à Roissy prendre son avion.
Un ami qui était dans la confidence et qui nous a servi de chauffeur. Jean-Baptiste rentrait à New York.
Et je lui ai dit adieu au milieu d'un terminal comme on pouvait le concevoir au cinéma.
Quand mon ami m'a ramené seul à Paris, nous étions encore dans mon film qui n'en finissait pas.
Ce week-end avait été un fiasco, mais j'en faisais une expérience cinématographique ou littéraire.
Cela faisait partie de l'œuvre. Celle de ma vie. Avec ses espoirs et ses désillusions.
Avec ses rencontres et ses séparations. Quand tout devait être beau, fort, et intense.
La tristesse n'était pas grave si elle était belle. Le chagrin n'était pas un problème s'il était inspirant.
Rien de ce qui m'arrivait n'était inutile. Et rien ne pouvait me nuire tant que c'était théâtral.
Vive le blues ! Vive la mélancolie ! Je prends toutes les émotions. Toutes les sensations.
C'est du matériel. J'en fais ce que je veux. Un fiasco. C'est vrai. Mais qui a de la gueule.
Entre Montréal et Paris. Dans les taxis et les aéroports. Un coup de foudre. Des élans.
L'envie d'être heureux. L'envie d'être malheureux. L'envie d'être vivant.
Ce n'était pas parce que j'étais dans un film que je n'étais pas sincère.
J'étais vraiment attiré par lui. J'étais vraiment tombé amoureux. Et j'étais vraiment triste.
Mais précisément. Être dans un film était une protection. Un moyen de surmonter.
J'étais à la fois acteur et réalisateur. Le réalisateur voyait la scène de l'extérieur.
Cela mettait une distance. Mettait ma tristesse à distance. Et je pouvais la trouver belle.
Parce qu'il y avait cet ami fidèle qui était triste pour moi. Et puis les deux cèdres du Liban.
L'autoroute pour Paris. Où j'allais passer un jour ou deux avant d'aller à Perpignan.
Comme je faisais à chaque retour en France. Ma vie avait de l'allure. Elle me plaisait beaucoup.
J'avais une douleur à éprouver qui n'était pas désagréable. Le doux-amer de la bossa nova.
Ce spleen que je trouvais grandiose. Que je pourrais noyer dans l'alcool de boîtes parisiennes.
A embrasser n'importe qui. A faire n'importe quoi. A faire l'intéressant.
Pour ne pas penser à tout ce que Jean-Baptiste et moi aurions pu vivre ensemble.
A ce que j'avais laissé passer. Mais aux regrets aussi, il faut choisir les moins pires.
Cette histoire avait eu le mérite d'exister. Et elle est fantastique en l'état.
En fait, non. Il était très beau. Je m'en rappelle très bien. Papa ou pas, il était magnifique.
Très beau garçon en plus d'être intelligent. Mais j'avais autre chose à vivre.
Qui n'allait pas tarder à arriver.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Baiser

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Ce sont deux bourrelets confortables, assez épais pour amortir le choc.
Pour accueillir les miens qui viennent se plaquer avec ardeur et le désir d'entrer en toi.
Je les plaques aux tiens. Avec une fièvre à faire bander les arcs de Cupidon.
Nous salivons à l'échange de nos respirations. Et nos langues peuvent se chercher. Se trouver.
S'enrouler l'une à l'autre. L'une sur l'autre. Nous léchant l'intérieur des joues. Centrifugeuse.
Alors que nos bras s'agitent comme à la noyade. Que nos mains tentent de s'accrocher à quelque chose.
Le corps à corps désespéré lorsque la pénétration s'opère, voluptueusement, sous notre nez.
Tu me pénètres de ta langue. Je te pénètre de la mienne. Nous nous défonçons la bouche. Tubercules.
L'humidité intime. Et le baiser est déjà un acte sexuel. Vorace. Endiablé. Vertigineux. Et je perds pied.
A tes lèvres qui gobent les miennes. Les aspirent. Se retournent sur ma barbe. Le menton. La moustache.
Tu lapes ma salive, stimules tes papilles gustatives à mon goût, énerves nos extrémités sensibles,
en faisant frétiller ce muscle inquiétant d'une souplesse et d'une force sans pareilles, avant de basculer,
à nouveau, dans des rouleaux langoureux, réguliers, dont je change le sens pour reprendre le contrôle.
Les lèvres se retroussent comme pour nous aider à aller plus profond l'un en l'autre.
Je te mange. Je te bois. Avec l'émotion de compter parmi les privilégiés acceptés dans cet antre.
A qui tu as autorisé d'aller si loin en toi. Dans l'intimité de ta bouche. Que tu m'ouvres en confiance.
Nos corps se débattent, font ce qu'ils peuvent, pendant que nous sommes concentrés sur nos messages,
ce que nous cherchons à nous dire, l'un à l'autre, dans ce langage primitif, instinctif, animal, radical,
où l'esprit ne lâche rien, dans la torpeur, de ce qu'il doit communiquer de désir, d'amour, de dévotion,
de consentement et de détermination, et s'abandonne à l'émotion de ne pas être seul.
Les rotations sont autant de vagues tempétueuses, qui s'abattent avec force dans nos cavités,
dans des gerbes d'écume éclaboussant nos palais, une houle où nous perdons l'équilibre.
Mes mains s'ouvrent sous ton crâne comme si elles voulaient le porter au ciel pour l'offrir aux dieux,
où comme s'il était urgent que j'y boive, que je m'y désaltère, et je le fais basculer vers ma bouche,
je le plaque contre le mien, pour aller chercher au plus loin avec ma langue tout ce qu'il y a à gagner,
et la tienne tente sa chance dans l'autre sens, ne tente pas d'empêcher mon passage mais cherche
à trouver le sien, dans un ressac de salive, contre l'émail, la barrière de gencive, et nos souffles contraires.
C'est un balancier troublant. De tes bronches à mes bronches. De ma gorge à ta gorge. Automatique.
Les deux respirations se sont synchronisées. J'inspire à ton expiration. J'expire à ton inspiration.
C'est par le nez que l'échange se fait. Laissant la bouche à ses activités sexuelles.
Ainsi le nez participe-t-il activement au baiser. Dans ce jeu de gêne et d'obstacle à contourner,
qu'il pose chaque fois que l'on veut changer l'inclinaison de nos têtes, où le cartilage peut se heurter,
avec souplesse, comme dans cet échange intime de respiration, au plus près l'un de l'autre,
quand nous nous pénétrons autant par nos langues que par nos souffles.
Ma poitrine s'emplit de la tienne. Ta bouche s'emplit de la mienne. Tu passes en moi. Je passe en toi.
Et nous nous manquons. Nous nous cherchons. D'un corps à l'autre. Dans notre étreinte éperdue.
Serrés l'un contre l'autre, au plus fort que nos forces le permettent, comme si nous pouvions fusionner,
comme si nous ne savions pas que la fusion est impossible, nous nous entêtons, bouche à bouche,
à aller nous chercher l'un dans l'autre au plus loin que nos membres et nos muscles l'autorisent,
à piaffer à nos portes, prisonniers de nos corps.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Douche à douche

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L'eau du pommeau lisse tes cheveux. La buée sur la vitre. Le voile de vapeur. Mon sfumato.
Une pluie tropicale sur ta peau. Tes cheveux gorgés d'eau chaude se plaquent sur ton crâne.
En épousent fidèlement le contour pour redessiner ton visage. Et ça ruisselle sans discontinuer.
La corne d'abondance. Déversant son déluge de caresses énervantes. De cheminements intimes.
Les gouttes perlent sur ton front. Hésitent sur tes joues. Glissent au coin de ta bouche.
Les cheveux dans ta nuque retiennent leurs réserves, que tu peux essorer dans tes doigts.
Des ruisseaux font leur lit sur ta colonne vertébrale. Fondent jusqu'aux reins et dans une autre gorge.
Jusqu'à ce fondement pour éteindre la forge où j'avais martelé du métal en fusion.
L'eau contre l'incendie. Qui te déshabille, te déshydrate, t'enlace et te ceinture.
Fait monter la pression. Baisser la température. Pour laver les soupçons et rincer le plaisir.
Effacer mes empreintes. Rallumer le désir. Si l'eau éteint les flammes et la lave de l'enclume,
elle peut être un brasier, frémissante d'écume, plus chaude que le feu, plus brûlante que l'âtre,
réveillant des tisons sur le derme sensible, agaçant des terminaisons nerveuses à fleur de peau,
à l'intérieur des bras, à l'intérieur des cuisses, coulant sur tes épaules, te ravinant les flancs,
se frayant un passage aux toisons des aisselles, entre tes omoplates, sur la moindre parcelle,
titiller les tétons, irriter tes nervures, du nombril au pubis, comme autant de morsures,
pour masser tout le corps qu'elle pénètre à mesure qu'elle progresse. A la surface.

L'éponge des cheveux dégorge l'excédent, qui dévale ton dos comme aux vitres à l'averse,
ajoutant à l'ondée qui devient torrentielle, traçant le sillon des abîmes vulnérables et offerts,
aux fessiers rebondis comme aux abdos durcis, s'affaissant en cascades, s'affalant dans tes plis,
dégoulinant partout sans filtres et sans scrupules, dans ton intimité, dans le poil de tes jambes,
la ceinture d'Apollon canalisant le flot pour inonder ton sexe qui goutte à grosses gouttes,
dans ce feu d'artifice de brumes et d'avalanches, de flotte, d'éclaboussures, édéniques, érotiques,
qui te prennent les hanches, te lèchent doucement, avec délectation, et précipitations, diluviennes,
vénériennes, sulfureuses, où je veux te rejoindre pour être le savon qui mousse entre tes cuisses.

Tes mains se déplacent et semblent patiner sur ton torse, sur tes bras, sur l'écorce, les chakras,

empoignent une fesse, malaxent quelques muscles, étalant du gel douche très consciencieusement,
et les miennes les envient, veulent prendre le relais, briquer, brosser, frotter, rincer, astiquer,
répandre les liquides, les pommades, les substances crémeuses, onctueuses, juteuses,
pour nourrir ta matière, t'imprégner de bien-être ou t'ouvrir l'appétit, te retourner la chair.
Quand à ce jeu fiévreux révélant ta beauté, je te vois t'ébrouer, nu dans ton élément,

te toucher comme on fait pour se faire du bien, et tes gestes obscènes, s'ils sont tous innocents,
me font perdre le Nord et me fouettent le sang, et mon corps en entier veut se mêler au tien.
Tes doigts dans les cheveux, tu as fermé les yeux, la tête renversée, quand j'ouvre la cabine,
à ce plaisir qui pleut toutes les sensations, toutes les voluptés, et l'ivresse insouciante,
de défier la mort, de céder à l'instant à notre condition et nos rages de vivre.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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