L'intuition de l'instant
La lumière dans la paille de ses cheveux jouait de l'or et du cuivre.
C'était une onde à dompter, entre ses mains, passer la brosse, passer le crin.
Au soleil, la lionne s'en chargeait en fermant les yeux dans l'objectif de ma caméra.
Elle ouvrait les yeux et leur couleur demeurait indéfinie. Gris. Bleu. Vert. Noisette...
Tout variait en fonction de l'humeur. Toute la palette. Et je la dérangeais.
Elle n'aimait pas être filmée. Ma mère. Elle n'aimait pas se laisser photographier.
Je filmais quand même. Je lui volais cet instant. Pour le revoir aujourd'hui.
C'est un moment qu'elle s'était accordée. S'occuper de ses cheveux.
Qui relevait plus de la nécessité que de la coquetterie.
La maison respirait dans la pinède. Profitait du répit de la matinée avant l'étuve.
Des oiseaux s'agitaient en hauteur dans la canopée qui nous protégeait des dieux ou du néant.
Nous vivions en dessous. Dans l'ivresse de la résine des pins parasols. Celle de leur parfum.
Associé aux griffures des aiguilles sèches qui jonchaient le sol et piquaient mes pieds nus.
ll fallait balayer les allées. Au ciment rose craquelé. Plus frais que le schiste qui gardait la chaleur.
Dans sa petite robe vaporeuse à bretelles, qui aurait pu être ordinaire et qui, sur elle,
se payait le luxe d'être austère, ma mère avait franchi dans un bruissement de bâton de pluie
le rideau de perles de bois qui pleuvait dans l'encadrement de la porte toujours ouverte de la cuisine.
Trois marches de granito rose plus bas, sur des dalles de ciment, longées de petites haies de fusains,
à l'ombre d'un pin qui dominait la bâtisse, elle se brossait les cheveux en respirant l'écrin de notre Eden.
Sous les gueules béantes des tigres de terre cuite en hauteur qui jouaient les gargouilles médiévales,
elle inspirait l'exhalaison exquise des troncs résineux, de la terre, de tout un jardin soulagé, en sursis,
qui avait profité de la nuit pour reprendre son souffle, profitait des dernières heures de liberté
avant le retour de son bourreau, et les assauts féroces d'un soleil impitoyable au zénith.
Il s'était levé sur la mer. L'inclinaison était encore raisonnable. Ses rayons déjà brûlants sur la peau.
Mais la végétation avait encore le dessus. Avait son mot à dire. Et nous pouvions en jouir.
Les parfums de fleurs et d'essences pouvaient s'enrouler à nos poignets, dans notre nuque,
pour se mêler à ceux du petit-déjeuner qui ouvraient l'appétit. La brioche. Le beurre. Le café.
Que nous prenions à quelques pas de là, sur la terrasse ombragée de la cuisine d'été.
Nous avions une vue imprenable sur la maison et son parc. Mon paradis terrestre.
Pour parfaire la réjouissance du lait chocolaté que l'on buvait froid dans des bols de porcelaine.
Le contact de mes doigts ou de ma bouche sur l'effet vernissé de la céramique était voluptueux.
Le chocolat délicieux. Quand rien de ce qui était offert à mes sens n'était désagréable.
Je suis horrifié d'avoir perdu ce rapport au monde. J'ai perdu la sensibilité de l'enfance.
Et je me bats contre moi-même, pour abattre les défenses, redevenir perméable,
en triturant mon cerveau et ma mémoire. Comment faisait-on ?
Comment faisait-on pour être heureux ?
Les images de la VHS me crèvent la poitrine. Elle se brosse les cheveux devant la porte de la cuisine.
Elle ferme les yeux. Fait corps avec la maison et son parc. Avec la pinède. La mer. Et Barcelone.
Et j'ai des larmes qui montent dans mes avant-bras. Avec l'eau de Cologne et le lait chocolaté.
La résine dans l'écorce. La porcelaine dans la bouche. Le ciment sous mes pieds. Ou la terre battue.
Le tissu fade du couvre-lit de la chambre bleue. L'odeur du vernis à bois. Et l'angoisse du désir.
Quand l'érotisme de la nuit et l'envie des autres venaient me caresser, démuni, troublé et désarmé,
sans que je parvienne à comprendre ni à définir ce qui s'emparait de moi avec autant de nuances,
et de contradictions, de douceur et de violence, de joie et de chagrin, de crainte et d'émerveillement.
L'érotisme du trac. Cette douleur si agréable à éprouver. Ce malaise si aimable. Agaçant. Exaltant.
Barcelone crépitait non loin de là. Et je sentais les vibrations de mille personnes à rencontrer et séduire.
Des sourires à rendre. Des regards à échanger. Des mains. Des épaules. Des peaux. Des corps.
L'éblouissement. Celui d'exister dans les yeux des autres. D'être désiré, voulu, choisi.
La passion amoureuse. Dont je composais la silhouette avec les matériaux dont je disposais.
Le sexe n'existait pas. Je n'avais aucune idée de son pouvoir. Mais c'est lui qui cherchait son chemin.
Dans l'organisme de l'enfant attentif à tout ce qui était donné, de sensations, de réactions, d'expériences.
Je sais à huit ans que plaire me plaît. Que tel adulte brillant me flatte en s'intéressant à moi.
Et je drague déjà. J'aime plaire. Les sourires solaires qu'on m'adresse élargissent le mien.
Mes yeux sourient avec lui et décuplent ceux que l'on me destine. Et cette interaction me fascine.
J'ai onze ans dans la chambre bleue de Castelldefels et je rêve éveillé de la nuit.
Je reviens en arrière et appuie sur Play. La séquence est courte. La séquence est rare.
Elle n'aimait pas que je la filme. Et je n'entendrai pas ici le son de sa voix que j'ai peur d'oublier.
La lumière du matin dans les troncs longilignes et noueux des pins parasols. L'air est pur.
Et la femme qui m'a mis au monde se brosse les cheveux avec méthode et application.
J'ignore ce qui se joue dans sa tête à ce moment, derrière ses paupières fermées,
devant la porte de la cuisine toujours ouverte, si elle pense à quelque chose, si elle ne pense à rien.
Les images me rappellent que je n'ai pas inventé cette femme. Elle avait bel et bien existé.
Et le bonheur de mon enfance aussi. Qui me revenait le long de mes avant-bras.
Remontait dans ma gorge. Que je retenais aux portes de ma bouche, de mon nez, de mes yeux.
Mâchoires serrées. Pour que rien ne m'échappe. A la buée de ces images opalescentes.
Un avion descend sur El Prat. Ses réacteurs déchirent le ciel avec des effets d'échos et de torsions.
Le son s'étire. Se décale. Se désynchronise de la réalité dans l'espace comme aux sirènes de pompiers.
Ne correspond pas à la situation du rapace métallique qui plane au-dessus des arbres.
J'ai soif de Cacaolat. J'ai soif du chlore de la piscine. De la morsure du soleil en sortant de l'eau.
Des persiennes dans la maison. Havre de fraîcheur. Incongruité bourgeoise et urbaine à la plage.
Avec ses boiseries. Ses vitrines. Ses tissus. Son mobilier. Rien à l'intérieur ne semblait balnéaire.
C'est à l'extérieur que l'été reprenait ses droits. Avec ses chiliennes, ses serviettes de bain colorées,
ses transats, ses lunettes noires, ses grains de sable remontés de la mer et ses ambres solaires.
Derrière les trois larges arches de la terrasse s'organisait un sas entre intérieur et extérieur.
L'espace entre la décontraction estivale et la raideur citadine, entre l'indolence vacancière
et la tenue d'une éducation, entre la désinvolture juilletiste et l'affectation rentière.
Je n'aimais pas les deux mondes. J'adorais les trois. Quand le quatrième était le reste à découvrir.
Au-delà de la Méditerranée comme au cœur de la ville. Dans laquelle je brûlais de me dissoudre.
Ma mère cultivait ce paradoxe d'adorer sa famille et d'être en rupture avec elle.
Son exigence de justice. Aimer inconditionnellement n'empêchait pas d'affirmer sa différence.
Je la regarde en me disant qu'au fond, je n'ai jamais véritablement connu cette femme.
Elle restera ma mère. Quand je n'ai connu ni l'enfant, ni la jeune fille, ni la jeune femme.
Et j'accepte l'idée que je n'ai pas à les connaître. Que ce serait inconvenant ou embarrassant.
Ma curiosité s'efface puisque je lui préfère le mystère. Je suis myope et j'aime ma myopie.
Je préfère l'impression à l'exactitude. Je préfère la vérité à la réalité.
Et j'ai l'espace pour composer. Pour m'arranger des choses. Des marges de manœuvre.
Quand je l'habille de tout ce que l'enfance m'a offert de bonté, de beauté et d'intelligence.
Une fête permanente. Pour le gosse qui préférait jouer au théâtre et au cirque qu'au football.
Qui mobilisait les cousins de son âge pour diriger des spectacles pitoyables imposés aux adultes.
Les cousins comme leurs parents ne voyaient qu'un dixième de tout ce que je voyais dans ma tête.
Mais on suivait de bonne grâce, touché par l'intention, amusé par la détermination.
Et le bonheur était à son comble lorsque des fusées étaient tirées ici ou là dans le quartier résidentiel,
des feux d'artifice qui venaient couronner une soirée privée, un anniversaire ou un vulgaire dîner.
L'odeur de la poudre. Que j'aimais autant que celle de l'essence ou du tabac.
Les détonations et les bouquets de lumières dans la nuit. A l'image de mon enchantement.
A la hauteur de mon exaltation. Qui n'avaient d'équivalents que les manèges de Montjuic.
Avant l'alcool. Avant le sexe. C'était déjà une célébration de la nuit. D'être vivant.
Dans cette urgence de repousser la mort. De la provoquer. De la défier en vivant dix fois plus.
Eperdument. Danser à la barbe de nos peurs. Opposer la lumière artificielle aux noirceurs.
Des fusées tirées à Castelldefels, des lampions dans les parcs, comme des lumières de la ville.
Le brasier incandescent de Barcelone. Avec ses promesses d'aventures et de possibles.
Dont je ne savais que faire. Mais que j'embrassais sans hésiter avec l'intuition de l'instant.
A saisir tant qu'il est temps.
Philippe LATGER / Février 2018