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L'intuition de l'instant

Publié le

La lumière dans la paille de ses cheveux jouait de l'or et du cuivre.
C'était une onde à dompter, entre ses mains, passer la brosse, passer le crin.
Au soleil, la lionne s'en chargeait en fermant les yeux dans l'objectif de ma caméra.
Elle ouvrait les yeux et leur couleur demeurait indéfinie. Gris. Bleu. Vert. Noisette...
Tout variait en fonction de l'humeur. Toute la palette. Et je la dérangeais.
Elle n'aimait pas être filmée. Ma mère. Elle n'aimait pas se laisser photographier.
Je filmais quand même. Je lui volais cet instant. Pour le revoir aujourd'hui.
C'est un moment qu'elle s'était accordée. S'occuper de ses cheveux.
Qui relevait plus de la nécessité que de la coquetterie.
La maison respirait dans la pinède. Profitait du répit de la matinée avant l'étuve.
Des oiseaux s'agitaient en hauteur dans la canopée qui nous protégeait des dieux ou du néant.
Nous vivions en dessous. Dans l'ivresse de la résine des pins parasols. Celle de leur parfum.
Associé aux griffures des aiguilles sèches qui jonchaient le sol et piquaient mes pieds nus.
ll fallait balayer les allées. Au ciment rose craquelé. Plus frais que le schiste qui gardait la chaleur.
Dans sa petite robe vaporeuse à bretelles, qui aurait pu être ordinaire et qui, sur elle,
se payait le luxe d'être austère, ma mère avait franchi dans un bruissement de bâton de pluie
le rideau de perles de bois qui pleuvait dans l'encadrement de la porte toujours ouverte de la cuisine.
Trois marches de granito rose plus bas, sur des dalles de ciment, longées de petites haies de fusains,
à l'ombre d'un pin qui dominait la bâtisse, elle se brossait les cheveux en respirant l'écrin de notre Eden.
Sous les gueules béantes des tigres de terre cuite en hauteur qui jouaient les gargouilles médiévales,
elle inspirait l'exhalaison exquise des troncs résineux, de la terre, de tout un jardin soulagé, en sursis,
qui avait profité de la nuit pour reprendre son souffle, profitait des dernières heures de liberté
avant le retour de son bourreau, et les assauts féroces d'un soleil impitoyable au zénith.
Il s'était levé sur la mer. L'inclinaison était encore raisonnable. Ses rayons déjà brûlants sur la peau.
Mais la végétation avait encore le dessus. Avait son mot à dire. Et nous pouvions en jouir.
Les parfums de fleurs et d'essences pouvaient s'enrouler à nos poignets, dans notre nuque,
pour se mêler à ceux du petit-déjeuner qui ouvraient l'appétit. La brioche. Le beurre. Le café.
Que nous prenions à quelques pas de là, sur la terrasse ombragée de la cuisine d'été.
Nous avions une vue imprenable sur la maison et son parc. Mon paradis terrestre.
Pour parfaire la réjouissance du lait chocolaté que l'on buvait froid dans des bols de porcelaine.
Le contact de mes doigts ou de ma bouche sur l'effet vernissé de la céramique était voluptueux.
Le chocolat délicieux. Quand rien de ce qui était offert à mes sens n'était désagréable.

Je suis horrifié d'avoir perdu ce rapport au monde. J'ai perdu la sensibilité de l'enfance.
Et je me bats contre moi-même, pour abattre les défenses, redevenir perméable,
en triturant mon cerveau et ma mémoire. Comment faisait-on ?
Comment faisait-on pour être heureux ?
Les images de la VHS me crèvent la poitrine. Elle se brosse les cheveux devant la porte de la cuisine.
Elle ferme les yeux. Fait corps avec la maison et son parc. Avec la pinède. La mer. Et Barcelone.
Et j'ai des larmes qui montent dans mes avant-bras. Avec l'eau de Cologne et le lait chocolaté.
La résine dans l'écorce. La porcelaine dans la bouche. Le ciment sous mes pieds. Ou la terre battue.
Le tissu fade du couvre-lit de la chambre bleue. L'odeur du vernis à bois. Et l'angoisse du désir.
Quand l'érotisme de la nuit et l'envie des autres venaient me caresser, démuni, troublé et désarmé,
sans que je parvienne à comprendre ni à définir ce qui s'emparait de moi avec autant de nuances,
et de contradictions, de douceur et de violence, de joie et de chagrin, de crainte et d'émerveillement.
L'érotisme du trac. Cette douleur si agréable à éprouver. Ce malaise si aimable. Agaçant. Exaltant.
Barcelone crépitait non loin de là. Et je sentais les vibrations de mille personnes à rencontrer et séduire.
Des sourires à rendre. Des regards à échanger. Des mains. Des épaules. Des peaux. Des corps.
L'éblouissement. Celui d'exister dans les yeux des autres. D'être désiré, voulu, choisi.
La passion amoureuse. Dont je composais la silhouette avec les matériaux dont je disposais.
Le sexe n'existait pas. Je n'avais aucune idée de son pouvoir. Mais c'est lui qui cherchait son chemin.
Dans l'organisme de l'enfant attentif à tout ce qui était donné, de sensations, de réactions, d'expériences.
Je sais à huit ans que plaire me plaît. Que tel adulte brillant me flatte en s'intéressant à moi.
Et je drague déjà. J'aime plaire. Les sourires solaires qu'on m'adresse élargissent le mien.
Mes yeux sourient avec lui et décuplent ceux que l'on me destine. Et cette interaction me fascine.
J'ai onze ans dans la chambre bleue de Castelldefels et je rêve éveillé de la nuit.

Je reviens en arrière et appuie sur Play. La séquence est courte. La séquence est rare.
Elle n'aimait pas que je la filme. Et je n'entendrai pas ici le son de sa voix que j'ai peur d'oublier.
La lumière du matin dans les troncs longilignes et noueux des pins parasols. L'air est pur.
Et la femme qui m'a mis au monde se brosse les cheveux avec méthode et application.
J'ignore ce qui se joue dans sa tête à ce moment, derrière ses paupières fermées,
devant la porte de la cuisine toujours ouverte, si elle pense à quelque chose, si elle ne pense à rien.
Les images me rappellent que je n'ai pas inventé cette femme. Elle avait bel et bien existé.
Et le bonheur de mon enfance aussi. Qui me revenait le long de mes avant-bras.
Remontait dans ma gorge. Que je retenais aux portes de ma bouche, de mon nez, de mes yeux.
Mâchoires serrées. Pour que rien ne m'échappe. A la buée de ces images opalescentes.
Un avion descend sur El Prat. Ses réacteurs déchirent le ciel avec des effets d'échos et de torsions.
Le son s'étire. Se décale. Se désynchronise de la réalité dans l'espace comme aux sirènes de pompiers.
Ne correspond pas à la situation du rapace métallique qui plane au-dessus des arbres.
J'ai soif de Cacaolat. J'ai soif du chlore de la piscine. De la morsure du soleil en sortant de l'eau.
Des persiennes dans la maison. Havre de fraîcheur. Incongruité bourgeoise et urbaine à la plage.
Avec ses boiseries. Ses vitrines. Ses tissus. Son mobilier. Rien à l'intérieur ne semblait balnéaire.
C'est à l'extérieur que l'été reprenait ses droits. Avec ses chiliennes, ses serviettes de bain colorées,
ses transats, ses lunettes noires, ses grains de sable remontés de la mer et ses ambres solaires.
Derrière les trois larges arches de la terrasse s'organisait un sas entre intérieur et extérieur.
L'espace entre la décontraction estivale et la raideur citadine, entre l'indolence vacancière
et la tenue d'une éducation, entre la désinvolture juilletiste et l'affectation rentière.
Je n'aimais pas les deux mondes. J'adorais les trois. Quand le quatrième était le reste à découvrir.
Au-delà de la Méditerranée comme au cœur de la ville. Dans laquelle je brûlais de me dissoudre.
Ma mère cultivait ce paradoxe d'adorer sa famille et d'être en rupture avec elle.
Son exigence de justice. Aimer inconditionnellement n'empêchait pas d'affirmer sa différence.

Je la regarde en me disant qu'au fond, je n'ai jamais véritablement connu cette femme.
Elle restera ma mère. Quand je n'ai connu ni l'enfant, ni la jeune fille, ni la jeune femme.
Et j'accepte l'idée que je n'ai pas à les connaître. Que ce serait inconvenant ou embarrassant.
Ma curiosité s'efface puisque je lui préfère le mystère. Je suis myope et j'aime ma myopie.
Je préfère l'impression à l'exactitude. Je préfère la vérité à la réalité.
Et j'ai l'espace pour composer. Pour m'arranger des choses. Des marges de manœuvre.
Quand je l'habille de tout ce que l'enfance m'a offert de bonté, de beauté et d'intelligence.
Une fête permanente. Pour le gosse qui préférait jouer au théâtre et au cirque qu'au football.
Qui mobilisait les cousins de son âge pour diriger des spectacles pitoyables imposés aux adultes.
Les cousins comme leurs parents ne voyaient qu'un dixième de tout ce que je voyais dans ma tête.
Mais on suivait de bonne grâce, touché par l'intention, amusé par la détermination.
Et le bonheur était à son comble lorsque des fusées étaient tirées ici ou là dans le quartier résidentiel,
des feux d'artifice qui venaient couronner une soirée privée, un anniversaire ou un vulgaire dîner.

L'odeur de la poudre. Que j'aimais autant que celle de l'essence ou du tabac.
Les détonations et les bouquets de lumières dans la nuit. A l'image de mon enchantement.
A la hauteur de mon exaltation. Qui n'avaient d'équivalents que les manèges de Montjuic.
Avant l'alcool. Avant le sexe. C'était déjà une célébration de la nuit. D'être vivant.
Dans cette urgence de repousser la mort. De la provoquer. De la défier en vivant dix fois plus.
Eperdument. Danser à la barbe de nos peurs. Opposer la lumière artificielle aux noirceurs.
Des fusées tirées à Castelldefels, des lampions dans les parcs, comme des lumières de la ville.
Le brasier incandescent de Barcelone. Avec ses promesses d'aventures et de possibles.
Dont je ne savais que faire. Mais que j'embrassais sans hésiter avec l'intuition de l'instant.
A saisir tant qu'il est temps.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Et j'ai honte de moi

Publié le

Je t'ai quitté. C'est moi qui me saoule.
Je t'ai largué. Et c'est moi qui coule.
Qu'est-ce que j'ai fui ? Qu'est-ce que je cherche ?
Quand le bonheur me tend la perche.

Je t'ai plaqué. Mais c'est moi la teigne.
Je t'ai planté. Et c'est moi qui saigne.
Dans mes nuits je cours après quoi ?
Quoi de plus important que toi ?

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

Je t'ai aimé. Mais je suis parti.
Je n'ai jamais ni su, ni compris :
Qu'est-ce que je fuis ? Qu'est-ce que j'espère ?
Plus je me suis, plus je me perds.

Je t'ai laissé. Et c'est moi qui pleure.
Je t'ai blessé. Et c'est moi qui meurs.
A quoi je joue ? A quoi ça sert ?
Cet amour fou foutu en l'air.

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

Ce besoin de plaisir. De nous unir.
Ce besoin de désir. De me punir.
C'est ma croix.
C'est comme ça.
Et j'ai honte de moi.

Je t'ai brisé. Et c'est moi qui souffre.
Abandonné. Seul au fond du gouffre.
Qu'est-ce que je fuis ? A quoi j'aspire ?
Quand c'est le danger qui m'attire.

Si j'ai lâché la proie pour une ombre.
Je t'ai blessé. Et c'est moi qui sombre.
A quoi je joue ? A quoi ça sert ?
Cet amour fou foutu en l'air.

Je suis lâche. Je suis lâche.
Et j'ai honte de moi.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Le petit carnet

Publié le

Marteau. De sucre dans le sang.
Démarre tôt. De lucre dans les dents.
Les amarres tôt. Sépulcre dans le vent.
De vulves dans l'élan. De bulbes dans l'amant. 
Tôt. De fourrure.
Le linteau. La chaussure.
En cuir et sans lacets. Le cuirassé. Le tintamarre.
Dans le petit carnet de la cuisine.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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L'étau

Publié le

La lucidité rétrécit la maison, son étage et la chambre.
Elle rapproche les murs les uns des autres.
Elle épaissit la nuit. La rend interminable. Et l'air manque.
Le matelas est insupportable. Et le drap. Et le duvet.
Tout s'entortille. Dans ce piège. Quand l'espace se réduit.
La chambre est un cercueil dans lequel il est impossible de se redresser.
Impossible de se retourner. Impossible d'étendre les bras ni d'écarter un coude.
Les parois se rapprochent. Le plafond se rapproche. Pour écraser les os.

La cage thoracique. Pour écraser le crâne. Pour écraser des clopes.
La lucidité assombrit la nuit. Et le temps manque.
Tout ce que l'on n'a pas dit. Tout ce que l'on n'a pas fait.
Ce sont des doigts qui fouillent l'oreiller pour trouver le repos.

Mourir est peu de choses comparé à l'idée de n'avoir été personne.
De n'avoir pas été à la hauteur de ce que l'enfant imaginait de nous.
Quand je serai grand, je serai astronaute. Ou je serai pompier.
Le vent fouette la boîte, se rue contre les vitres, mais la tempête est à l'intérieur.
La lucidité désole. La honte l'accompagne. Les deux dansent un slow et sabrent le champagne.
Et quand le soleil point, que les ombres s'étirent, que la lumière vient éclaircir le matin,
la tempête s'éloigne, le regret est chassé, et voici la lucidité qui retourne sa veste.

La chambre s'agrandit, le crâne se refait, les murs prennent leurs distances, le duvet est léger.
Aux fenêtres qui s'ouvrent, à l'air qui revigore, aux choses à conquérir ou à réaliser.
La lucidité prend sa douche, consciente de sa chance, du chemin parcouru et de tous les possibles,
prépare son café, se retrousse les manches, à la nuit oubliée comme au jour qui avance.

L'enfant garde ses rêves, l'adulte lui sourit, puisqu'il est dans la lune, fume comme un pompier,
et se donne à des choses que l'enfant ignorait et ne pouvait souhaiter.
La lucidité console. Puisqu'il y a le matin. Puisqu'il y a des atouts. Un verre à moitié plein.
Une journée à vivre avant le crépuscule. Quand après le trépas arrive l'éclosion.
C'est ce qu'il advient à chacune des crises, chacune de ses visites, la mort et la naissance.
La lucidité qui tue. Et celle qui accouche. De l'aube incandescente.
Qui desserre l'étau.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Et à l'orange amère

Publié le

Les grains de beauté sont alignés au coin du nez.
Disposés pour dessiner une constellation de poivre.
Et j'en cherche déjà d'autres dans le dos. Puissant. Musculeux.
Que je veux plaquer en entier à mon torse.
J'aime tout du corps d'un homme. Des genoux aux premières côtes.
Des cuisses au nombril. Où je promène mon visage stupéfait d'y être accueilli.
Tu ne protestes pas. Et je vais dans l'étreinte, m'enrouler sur ces terres où tu m'acceptes.
L'orgueil du privilégié n'intervient pas. Tout à l'émotion de te rejoindre au plus intime.

Le sexe n'est pas circoncis. Il n'en est que plus doux. Son velouté appelle le toucher.
Entre le pouce et l'index, je retranche la peau vers l'arrière pour décalotter le gland.
Et mon geste déjà provoque une réaction mécanique dans cette machinerie de théâtre.
Ce que je tiens se déploie lentement. Ouvre sa voilure et se dresse. Et j'accompagne le mouvement.

Le diamètre, la longueur, la courbure, tout se décuple comme à l'ouverture d'un éventail,
une parade nuptiale que j'encourage en promenant mes doigts enduits de salive sous le gland,
en stimulant gentiment sa couronne perlée, avec la mollesse de la torture chinoise.
Je te refuse la violence pour faire durer le plaisir. Pour l'étaler au maximum. Et je l'allonge.
Quand ton sexe n'est plus celui qui pesait lourdement dans son repos mais une voile pleine,
brandie aux éléments, prête à résister à toutes les pressions, à toutes les tempêtes,
dont j'apprécie l'envergure à deux mains entre tes cuisses ouvertes.

Il y a du pain grillé et du jus d'orange sur la terrasse. Avec l'appétit du réveil au matin avancé.
C'est le café sans doute qui m'a tiré du sommeil. Et je suis aveuglé par la blancheur des draps.
Il faut que tu sois brun. Aux cheveux noirs. A la peau brune. Pour le contraste dans ce lit.
Où tu dors sur le ventre. M'offrant ce dos musculeux et ses grains de beauté.

La courbe de l'échine, et le creux voluptueux des lombaires où ma main prend son élan
pour monter, à un centimètre de ta peau, sur tes fessiers poilus, fermes et pâles, rebondis,
que j'associe à l'arabica et à l'orange amère, sans les toucher, dans une lumière de bord de mer en juillet.
Je te laisse respirer la joue écrasée sur un oreiller. Et te regarde avec une confiance en ce monde inédite.
Une paix que j'avais oubliée. La certitude d'être dans cette faille dans l'espace-temps. L'éternité.
Dans l'instant. Où même le bonheur est un concept dérisoire. Quelque chose de plus puissant.
Qui me bouleverse. Et que nous ne puissions pas le partager n'en réduit pas l'effet. Saisissant.

Au contact du tissu sur ma peau, à son parfum de lessive, qui se mêle à celui du café au dehors,
à celui de ton corps près de moi, de l'écrin de la nuit, de nos sommeils enlacés et des pins parasols,
je respire le matin déjà chaud quand le soleil déjà haut incendie la maison par réverbération.
J'ignore l'heure qu'il est, mais la mer n'est pas encore bleue mais ce brasier d'aluminium éblouissant
qui attise la blancheur des draps et des murs de la chambre où je pourrais passer le reste de ma vie.
Je me tire doucement du lit pour ne pas te réveiller et marche pieds nus jusqu'à la terrasse.
Le battant du volet que je pousse ne doit pas grincer et ne grincera pas.

Aucun bruit moins fort que la clameur de la mer ne saurait te réveiller.
Je m'empare d'un paréo laissé sur un fauteuil pour le nouer sur mes hanches.
Je ne tiens pas à ce que Maria me voie nu. Quand elle pourrait surgir à tout moment.
Je marche vers la piscine pour le plaisir de marcher pieds nus sur le ciment, puis dans l'herbe,

puis sur les dalles de schiste déjà brûlantes et m'arrête sur la margelle plus fraîche où je peux respirer.
Je pourrais mourir ici. Et maintenant.
Tu dors toujours dans la chambre et je souris. La Méditerranée n'est ce qu'elle est que parce que tu es là.
Tout ce qu'elle représente pour moi. Tout ce qu'elle représente pour le monde. Tout ce qu'elle incarne.
Elle est plus que jamais ce qu'elle est. Elle est exactement ce que j'ai toujours attendu d'elle.
Quand je me rends compte qu'elle ne manquait que de toi. Voilà. C'est ça. Ce matin, elle est parfaite.

Et mourir sur l'instant ne me gênerait pas. Que pourrais-je vivre de plus parfait que cet instant ?
J'entends du bruit derrière moi. Maria a apporté des viennoiseries et des fruits.
Je me retourne pour la saluer. Elle lève la main et me sourit. Je mets un index sur ma bouche.
Elle joint ses mains pour les appliquer l'une sur l'autre sur sa joue gauche en inclinant sa tête sur ce côté.

Et à sa question muette je lui réponds oui en secouant mon menton sans dissimuler une envie de rire.
Maria lève un pouce, fait un geste pour m'expliquer qu'elle disparaît et un autre pour me dire
que nous nous verrons plus tard. Je lève un pouce à mon tour et lui envoie un baiser.
Le soleil me brûle les épaules. Brûle une brûlure d'une autre brûlure d'une épaule cuite et recuite.
Je me baignerai plus tard. Le café d'abord. J'ai faim. Et je veux le festin du petit-déjeuner.
Aux agaves du jardin. Aux figuiers de barbarie. Aux tapis d'aiguilles de pin sur la terre battue.
Il ne me tarde rien d'autre que ce qui m'arrive. Je n'ai pas hâte d'être à tout à l'heure ou à ce soir.

Je suis bien à l'instant. Où je suis. Dans mon corps. Plein de ta chaleur et de tes protéines.
Aux bougainvilliers foisonnants. Aux couleurs éclatantes. Franches. Violentes. Insoutenables.
Et je m'installe à l'ombre. Où tu me rejoins avec les cheveux en bataille. Plissant les yeux.
Dans une adorable grimace. Avec tes grains de beauté alignés au coin du nez.
Pour cette joie immense de les voir consteller ton sourire. Et parfaire la Méditerranée.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Aux sources différentes

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Tu ne m'as pas oublié. Et ça provoque en moi deux émotions aux sources différentes.
Un sentiment de triomphe qui vient du petit diable. Un embarras incrédule qui vient du petit ange.
Les deux ne partagent que moi. Ils ont la même intensité. Et c'est du chaud et du froid en même temps.
Comme lorsqu'on est sur le point de se trouver mal. Traversé par deux forces.
De l'orgueil, il y a la sensation de puissance et de victoire.
De l'humilité, il y a la reconnaissance et une gêne un peu triste, dépossédée et nostalgique.
Le diable et l'ange. Le premier ne veut pas de regrets. Le second est un peu moins sûr de lui.
Même si les deux peuvent reconnaître ensemble que je ne t'ai pas oublié non plus.
Mon amour. Dont je ne suis plus amoureux. Mais que j'aime encore. Et que j'aimerai toujours.
Rien n'est plus étrange que ce que fait le temps sur les êtres et sur les choses. Et la mémoire.
Et rien ne résiste mieux au temps que l'amour tel que je l'ai éprouvé pour toi, écrit et inventé.
Plus grand que moi. Plus beau que tout. Eternel. Il fait sa vie sans nous.
Et, au sel comme au sucre, je vous aime tous les deux. Cet amour-là et toi.

 

Philippe LATGER / Février  2018

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Le doux-amer de la bossa nova

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Il n'était pas à tomber. Mais il avait un charme fou. Parce qu'il était hétérosexuel. Parce qu'il était papa.
C'était à mes yeux le sommet de la virilité. Être père. Et ce n'est pas ce statut qui pouvait m'arrêter.
Quand il était, de tous les statuts qui composaient son identité, celui qui m'excitait le plus.
Ce qui pouvait m'arrêter était sa relation avec son épouse. Qu'il la trompe.
C'est sur ce point qu'il me fallait éclaircir les choses, que j'avais besoin de gages de bonne volonté.
J'étais de ceux qui faisaient une distinction très nette entre l'infidélité et la tromperie.
Parce qu'il s'agit en effet de deux choses totalement différentes.
Ma devise était toujours : " on peut être infidèle sans tromper, on peut tromper sans être infidèle ".
Ma formule me paraissait imparable. Et ma hantise, une obsession qui ne vient pas de moi,
héritée d'une histoire qui ne m'appartient pas, qui vient de ma mère sans doute, de sa famille,
ou de ses parents pour être exact, n'était pas l'infidélité mais la tromperie. Le mensonge.
Que je voyais comme une double peine en la matière. Non seulement je te suis infidèle, mais en plus,
j'insulte ton intelligence, je te prends pour un con, pour une conne, c'est selon.
C'est un comportement qui, en plus d'être malhonnête, est d'une suffisance, d'une outrecuidance
qui m'ont toujours inspiré le plus profond mépris, et une sorte assez confuse de pitié.
Bref. Son épouse pouvait bien être libérale ou indifférente. Maintenant que j'ai des enfants, ok.
Fous-moi la paix. Va te vider les couilles ailleurs. Si tu as quelqu'un dans ta vie, tant mieux.
Tout ce que je te demande, c'est de ne pas ramener de maladies vénériennes à la maison,
ou d'être discret pour ne pas inquiéter la famille, les amis, ou pour ne pas nuire à notre réputation,
ne pas nous attirer d'ennuis, prêter le flanc à des menaces, du chantage, des histoires à la con...
Oui. Il y a des couples comme cela. Qui peuvent convenir de certaines choses. Concertées.
On reste un couple mais chacun sa vie. On fait chambre à part. On élève nos enfants ensemble.
Ce n'est pas parce qu'ils ne s'aiment plus. C'est autre chose. Le sexe et l'amour, ça n'est pas pareil.
Le mariage aussi est autre chose. C'est bien la confusion du débat sur le mariage pour tous.
Le mariage est l'union de deux familles, une question économique, de patrimoine, de transmission,
c'est un contrat non pas pour établir un couple mais le cadre d'une filiation. That's the point.
Ce pourquoi on pouvait préciser pour tel ou tel cas qu'il s'agissait d'un mariage d'amour.
Puisque beaucoup ne l'étaient pas. Et que tout le monde, manifestement, s'arrangeait avec ça.
Je ne savais pas ce qui était convenu ou pas dans le couple de Jean-Baptiste.
Et, avant d'aller plus loin avec lui, je voulais qu'il éclaire ma lanterne sur ce sujet.
S'il avait l'intention de tromper sa femme, c'était la rupture assurée. Pas avec moi.
Je ne peux pas aimer quelqu'un que je méprise. Je l'aurais méprisé. Stop. Tout le monde descend...
Et puis, outre le dégoût que cela m'inspire, c'est toujours un avertissement pour soi-même.
S'il est capable de tromper sa femme, il sera capable de te tromper toi. Evidemment.
A l'inverse, s'il estimait son épouse au point de lui dire la vérité, de chercher à faire les choses
dans un climat de confiance, un degré d'amitié et de loyauté qui permettait cette honnêteté,
c'était plutôt bon signe pour moi, signe qu'il pourrait établir le même climat dans notre relation.
Le seul valable à mes yeux. Celui que j'avais toujours cherché avec un homme. En amour.
Aimer, c'est comme la politique, ce n'est pas tant choisir le meilleur que choisir le moins pire.
Et je pense à tous les mensonges que l'on fait pour ne pas blesser les gens que l'on aime.
Comme c'est pratique. Comme cela est valorisant. Quelle grandeur d'âme ! Il faudrait dire merci...
La chance que vous avez d'avoir un partenaire si prévenant, qui vous ménage, qui vous protège.
C'est très touchant. Mais ça ne marche pas du tout. C'est la pire chose à vivre. La déception.
La trahison. Et cette lâcheté qui abîme définitivement la personne. Comment aimer un lâche ?
Donc, papa sans doute, très bien. Mais voyons un peu comment se comporte le mari ?
Voyons ce qu'il a dans le ventre. C'est ce que j'allais chercher en allant le rejoindre à Paris.
J'avais changé mes billets d'avion pour saisir cette opportunité de le retrouver en France.
Un jeune papa. Sexy en diable. Rencontré sur internet d'abord. Physiquement ensuite.
Le double coup de foudre. Terrifiant. Merveilleux. Et les rues de Manhattan devenues féériques.
Je quittais Montréal pour gagner l'aéroport de Mirabel, prêt à en découdre, bien que très fragile.
Le combat intérieur était rude, entre la midinette enamourée et le rabat-joie intransigeant.
A Paris, j'ai cherché l'adresse qu'il m'avait donnée par e.mail. L'appartement que lui prêtaient des amis.
Je n'avais pas encore décidé où j'allais dormir, quand je pouvais aussi bien aller dormir chez mon frère.
Mais j'y suis allé avec mes bagages. Et mes scrupules sont partis en fumée quand je l'ai vu.
C'était une faiblesse. Sans doute. Mais la chair a ses raisons. Je me suis laissé emporter.
Nous avons fait l'amour. Avant de n'avoir eu le temps de quoi que ce soit d'autre.
A peine ai-je piteusement dit bonjour sur le pas de la porte que je me suis retrouvé le froc aux chevilles,
puis complètement nu dans cette chambre qui n'était même pas la sienne, entre ses bras, entre ses cuisses,
chez des gens que je ne connaissais pas, et j'aimais tout de son corps, sa peau, sa salive, son odeur,
son contact, et une bonne douche vint me remettre les idées en place.
C'est le dîner qui vint sonner le glas. Il me semble me rappeler que j'ai beaucoup pleuré.
J'étais déchiré. C'était probablement pathétique. Mais j'avais eu ce que j'étais venu chercher.
Une belle rupture dramatique. Quand je me rappelle avoir dit que je ne pourrais pas le partager.
En effet. Question d'orgueil sans doute. Je ne me voyais pas en amant planqué dans un placard.
A attendre que monsieur ait envie de tirer son coup. J'étais trop jeune pour ne pas prétendre à mieux.
J'ai un vague souvenir du restaurant où cela s'est produit. De la disposition des choses.
La table. Lui et moi. Une lumière particulière. Son visage fermé, à la fois triste et agacé.

Impuissant surtout. Qui assistait au show. Puisque j'ai bien conscience que c'en était un.
D'ailleurs, j'étais ravi de ce scénario d'un romantisme superbe. De cette situation délicieusement tragique.
Un ami était venu en voiture nous chercher pour le conduire ensemble à Roissy prendre son avion.
Un ami qui était dans la confidence et qui nous a servi de chauffeur. Jean-Baptiste rentrait à New York.
Et je lui ai dit adieu au milieu d'un terminal comme on pouvait le concevoir au cinéma.
Quand mon ami m'a ramené seul à Paris, nous étions encore dans mon film qui n'en finissait pas.
Ce week-end avait été un fiasco, mais j'en faisais une expérience cinématographique ou littéraire.
Cela faisait partie de l'œuvre. Celle de ma vie. Avec ses espoirs et ses désillusions.
Avec ses rencontres et ses séparations. Quand tout devait être beau, fort, et intense.
La tristesse n'était pas grave si elle était belle. Le chagrin n'était pas un problème s'il était inspirant.
Rien de ce qui m'arrivait n'était inutile. Et rien ne pouvait me nuire tant que c'était théâtral.
Vive le blues ! Vive la mélancolie ! Je prends toutes les émotions. Toutes les sensations.
C'est du matériel. J'en fais ce que je veux. Un fiasco. C'est vrai. Mais qui a de la gueule.
Entre Montréal et Paris. Dans les taxis et les aéroports. Un coup de foudre. Des élans.
L'envie d'être heureux. L'envie d'être malheureux. L'envie d'être vivant.
Ce n'était pas parce que j'étais dans un film que je n'étais pas sincère.
J'étais vraiment attiré par lui. J'étais vraiment tombé amoureux. Et j'étais vraiment triste.
Mais précisément. Être dans un film était une protection. Un moyen de surmonter.
J'étais à la fois acteur et réalisateur. Le réalisateur voyait la scène de l'extérieur.
Cela mettait une distance. Mettait ma tristesse à distance. Et je pouvais la trouver belle.
Parce qu'il y avait cet ami fidèle qui était triste pour moi. Et puis les deux cèdres du Liban.
L'autoroute pour Paris. Où j'allais passer un jour ou deux avant d'aller à Perpignan.
Comme je faisais à chaque retour en France. Ma vie avait de l'allure. Elle me plaisait beaucoup.
J'avais une douleur à éprouver qui n'était pas désagréable. Le doux-amer de la bossa nova.
Ce spleen que je trouvais grandiose. Que je pourrais noyer dans l'alcool de boîtes parisiennes.
A embrasser n'importe qui. A faire n'importe quoi. A faire l'intéressant.
Pour ne pas penser à tout ce que Jean-Baptiste et moi aurions pu vivre ensemble.
A ce que j'avais laissé passer. Mais aux regrets aussi, il faut choisir les moins pires.
Cette histoire avait eu le mérite d'exister. Et elle est fantastique en l'état.
En fait, non. Il était très beau. Je m'en rappelle très bien. Papa ou pas, il était magnifique.
Très beau garçon en plus d'être intelligent. Mais j'avais autre chose à vivre.
Qui n'allait pas tarder à arriver.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Baiser

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Ce sont deux bourrelets confortables, assez épais pour amortir le choc.
Pour accueillir les miens qui viennent se plaquer avec ardeur et le désir d'entrer en toi.
Je les plaques aux tiens. Avec une fièvre à faire bander les arcs de Cupidon.
Nous salivons à l'échange de nos respirations. Et nos langues peuvent se chercher. Se trouver.
S'enrouler l'une à l'autre. L'une sur l'autre. Nous léchant l'intérieur des joues. Centrifugeuse.
Alors que nos bras s'agitent comme à la noyade. Que nos mains tentent de s'accrocher à quelque chose.
Le corps à corps désespéré lorsque la pénétration s'opère, voluptueusement, sous notre nez.
Tu me pénètres de ta langue. Je te pénètre de la mienne. Nous nous défonçons la bouche. Tubercules.
L'humidité intime. Et le baiser est déjà un acte sexuel. Vorace. Endiablé. Vertigineux. Et je perds pied.
A tes lèvres qui gobent les miennes. Les aspirent. Se retournent sur ma barbe. Le menton. La moustache.
Tu lapes ma salive, stimules tes papilles gustatives à mon goût, énerves nos extrémités sensibles,
en faisant frétiller ce muscle inquiétant d'une souplesse et d'une force sans pareilles, avant de basculer,
à nouveau, dans des rouleaux langoureux, réguliers, dont je change le sens pour reprendre le contrôle.
Les lèvres se retroussent comme pour nous aider à aller plus profond l'un en l'autre.
Je te mange. Je te bois. Avec l'émotion de compter parmi les privilégiés acceptés dans cet antre.
A qui tu as autorisé d'aller si loin en toi. Dans l'intimité de ta bouche. Que tu m'ouvres en confiance.
Nos corps se débattent, font ce qu'ils peuvent, pendant que nous sommes concentrés sur nos messages,
ce que nous cherchons à nous dire, l'un à l'autre, dans ce langage primitif, instinctif, animal, radical,
où l'esprit ne lâche rien, dans la torpeur, de ce qu'il doit communiquer de désir, d'amour, de dévotion,
de consentement et de détermination, et s'abandonne à l'émotion de ne pas être seul.
Les rotations sont autant de vagues tempétueuses, qui s'abattent avec force dans nos cavités,
dans des gerbes d'écume éclaboussant nos palais, une houle où nous perdons l'équilibre.
Mes mains s'ouvrent sous ton crâne comme si elles voulaient le porter au ciel pour l'offrir aux dieux,
où comme s'il était urgent que j'y boive, que je m'y désaltère, et je le fais basculer vers ma bouche,
je le plaque contre le mien, pour aller chercher au plus loin avec ma langue tout ce qu'il y a à gagner,
et la tienne tente sa chance dans l'autre sens, ne tente pas d'empêcher mon passage mais cherche
à trouver le sien, dans un ressac de salive, contre l'émail, la barrière de gencive, et nos souffles contraires.
C'est un balancier troublant. De tes bronches à mes bronches. De ma gorge à ta gorge. Automatique.
Les deux respirations se sont synchronisées. J'inspire à ton expiration. J'expire à ton inspiration.
C'est par le nez que l'échange se fait. Laissant la bouche à ses activités sexuelles.
Ainsi le nez participe-t-il activement au baiser. Dans ce jeu de gêne et d'obstacle à contourner,
qu'il pose chaque fois que l'on veut changer l'inclinaison de nos têtes, où le cartilage peut se heurter,
avec souplesse, comme dans cet échange intime de respiration, au plus près l'un de l'autre,
quand nous nous pénétrons autant par nos langues que par nos souffles.
Ma poitrine s'emplit de la tienne. Ta bouche s'emplit de la mienne. Tu passes en moi. Je passe en toi.
Et nous nous manquons. Nous nous cherchons. D'un corps à l'autre. Dans notre étreinte éperdue.
Serrés l'un contre l'autre, au plus fort que nos forces le permettent, comme si nous pouvions fusionner,
comme si nous ne savions pas que la fusion est impossible, nous nous entêtons, bouche à bouche,
à aller nous chercher l'un dans l'autre au plus loin que nos membres et nos muscles l'autorisent,
à piaffer à nos portes, prisonniers de nos corps.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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Douche à douche

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L'eau du pommeau lisse tes cheveux. La buée sur la vitre. Le voile de vapeur. Mon sfumato.
Une pluie tropicale sur ta peau. Tes cheveux gorgés d'eau chaude se plaquent sur ton crâne.
En épousent fidèlement le contour pour redessiner ton visage. Et ça ruisselle sans discontinuer.
La corne d'abondance. Déversant son déluge de caresses énervantes. De cheminements intimes.
Les gouttes perlent sur ton front. Hésitent sur tes joues. Glissent au coin de ta bouche.
Les cheveux dans ta nuque retiennent leurs réserves, que tu peux essorer dans tes doigts.
Des ruisseaux font leur lit sur ta colonne vertébrale. Fondent jusqu'aux reins et dans une autre gorge.
Jusqu'à ce fondement pour éteindre la forge où j'avais martelé du métal en fusion.
L'eau contre l'incendie. Qui te déshabille, te déshydrate, t'enlace et te ceinture.
Fait monter la pression. Baisser la température. Pour laver les soupçons et rincer le plaisir.
Effacer mes empreintes. Rallumer le désir. Si l'eau éteint les flammes et la lave de l'enclume,
elle peut être un brasier, frémissante d'écume, plus chaude que le feu, plus brûlante que l'âtre,
réveillant des tisons sur le derme sensible, agaçant des terminaisons nerveuses à fleur de peau,
à l'intérieur des bras, à l'intérieur des cuisses, coulant sur tes épaules, te ravinant les flancs,
se frayant un passage aux toisons des aisselles, entre tes omoplates, sur la moindre parcelle,
titiller les tétons, irriter tes nervures, du nombril au pubis, comme autant de morsures,
pour masser tout le corps qu'elle pénètre à mesure qu'elle progresse. A la surface.

L'éponge des cheveux dégorge l'excédent, qui dévale ton dos comme aux vitres à l'averse,
ajoutant à l'ondée qui devient torrentielle, traçant le sillon des abîmes vulnérables et offerts,
aux fessiers rebondis comme aux abdos durcis, s'affaissant en cascades, s'affalant dans tes plis,
dégoulinant partout sans filtres et sans scrupules, dans ton intimité, dans le poil de tes jambes,
la ceinture d'Apollon canalisant le flot pour inonder ton sexe qui goutte à grosses gouttes,
dans ce feu d'artifice de brumes et d'avalanches, de flotte, d'éclaboussures, édéniques, érotiques,
qui te prennent les hanches, te lèchent doucement, avec délectation, et précipitations, diluviennes,
vénériennes, sulfureuses, où je veux te rejoindre pour être le savon qui mousse entre tes cuisses.

Tes mains se déplacent et semblent patiner sur ton torse, sur tes bras, sur l'écorce, les chakras,

empoignent une fesse, malaxent quelques muscles, étalant du gel douche très consciencieusement,
et les miennes les envient, veulent prendre le relais, briquer, brosser, frotter, rincer, astiquer,
répandre les liquides, les pommades, les substances crémeuses, onctueuses, juteuses,
pour nourrir ta matière, t'imprégner de bien-être ou t'ouvrir l'appétit, te retourner la chair.
Quand à ce jeu fiévreux révélant ta beauté, je te vois t'ébrouer, nu dans ton élément,

te toucher comme on fait pour se faire du bien, et tes gestes obscènes, s'ils sont tous innocents,
me font perdre le Nord et me fouettent le sang, et mon corps en entier veut se mêler au tien.
Tes doigts dans les cheveux, tu as fermé les yeux, la tête renversée, quand j'ouvre la cabine,
à ce plaisir qui pleut toutes les sensations, toutes les voluptés, et l'ivresse insouciante,
de défier la mort, de céder à l'instant à notre condition et nos rages de vivre.

 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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A qui je ne dois rien

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Je sais bien. Je sais ce qui les intéresserait. Ce qui les toucherait. Je sais comment les émouvoir.
Il me suffirait de sortir le grand jeu sur Perpignan et les Perpignanais seraient bouleversés.
Il suffirait que je les flatte. Que je fasse une nouvelle déclaration d'amour à leur ville.
A coups de marbre rose et de cayrou, de fer forgé et de galets de rivière, de sardanes et de bannières.
Je sais. Je sais comment les captiver. Les bouleverser. Comment prendre par les sentiments.
Avec ce fils qui a perdu si jeune sa mère d'un épouvantable cancer généralisé.
Ce même fils qui s'est perdu lui-même ensuite dans la nuit et dans l'alcool, à la dérive,
à la recherche désespérée d'un amour aussi absolu et inconditionnel que celui de sa mère.
Je sais faire. N'en doutez pas. J'ai toutes les cartouches en poche. Je sais comment ça marche.
Mais je n'ai pas envie. Je n'écris pas pour eux. Je n'écris pas pour des petits pouces levés.
Je n'écris pas pour émouvoir et arracher des louanges avec des larmes sur soi-même.
J'essaie des choses plus difficiles. J'essaie de trouver un public pour autre chose.
Comment leur faire aimer ce putain de concerto pour deux pianos et orchestre de Poulenc ?
Qui va s'arrêter sur une vidéo de 20 minutes ? Qui cliquerait sur un truc pareil via Twitter ou Facebook ?
Quand même le format chanson de 3 minutes est déjà trop demander aux internautes depuis longtemps.
Dans ce fichu zapping, le chaton a meilleure presse. J'ai perdu d'avance. Mes efforts sont inutiles.
Et pourtant... Dans ce flot d'indifférence et de facilités, un like ou deux sont des victoires insolentes.
Qui suffisent à m'encourager. Et à continuer. Même si ce n'est que pour ces deux ou trois personnes.
Je ne veux pas tomber dans le piège des réseaux sociaux. Qui alimentent la paresse et la médiocrité.
Poulenc survivra à Facebook. La beauté et l'intelligence survivent toujours à toutes les modes.

Et à toutes les technologies.
Je me demande parfois pourquoi je lutte encore. Brigitte Fossey. Eric Artz. A Perpignan.
Pour entendre des extraits du Gatsby de Francis Scott Fitzgerald et la musique de Gershwin.
Un mariage évident. Une cohérence imparable. La superbe de l'Amérique. Des Années Art Déco.

Nous servons du caviar. Du Champagne. Ce qu'il y a de mieux. Pour qui ?... 80 personnes.
Je suis au fond de la salle du Centro Espagnol. Je vois les silhouettes assises, alignées dans le noir,
attentives, concentrées, emportées, découpées dans la lumière du plateau où le piano règne en maître,
et je suis heureux... fier de mon coup. Cela valait la peine. Pour ces 80 personnes.
Mais le courage me manque aux projets que j'avais d'un Pierre et le Loup avec orchestre et récitant,
ou de ce concerto fantastique de Poulenc pour lesquels je n'ai définitivement pas le public.

400 personnes acclament Eric Artz à la Salle Cortot. Je viens l'embrasser après le concert.
Il m'adresse un clin d'œil en me reconnaissant. " Bravo camarade... " Le saisissant par les épaules. 
Mon regard dans le sien. Je lui dis ma volonté de lui donner une carte blanche. Gershwin sans doute.
Je n'ai pas envie de penser au public que je n'ai pas pour cela. Je dois à Eric de le produire à son public.
Ce sera peut-être ailleurs. S'il le faut. Quand je n'ai pas envie de renoncer à me faire plaisir.
J'étais venu l'applaudir. J'étais venu aussi découvrir cette salle construite par un certain Auguste Perret.
Un écrin fantastique. De béton et de bois. Un terrain de jeu idéal. Où je devrais m'ébrouer librement.

En traînant ma valise dans les couloirs du métro le lendemain matin pour aller prendre mon train,

je sais très bien quelle est la nature du caillou que j'ai dans la chaussure.
Je vais Gare de Lyon prendre mon train pour rentrer à Perpignan. Et je sais que c'est une erreur.
Je sais que je perds mon temps. Je sais que le public que je vise n'est pas là. Mais j'y vais. Je rentre.

Après ce dernier concert, difficile de m'endormir. Une nuit blanche. A descendre fumer dans la cour.

J'ai mon train demain matin. Et je n'ai aucune envie de rentrer. Je sais que je me plante.
Mais je sais que j'irai prendre mon train parce que je vais y rejoindre des gens que j'aime.
Et je suis en colère. D'être déchiré entre mon besoin de me réaliser et cette culpabilité bien commode.
Tu parles d'une excuse. Rejoindre des gens que j'aime. Pour justifier mon manque de courage.
La nuit passe. A fumer mes cigarettes. Plein du Michel Fau que j'ai vu sur scène. Plein de Chaillot.

Plein de Lambert. Fidèle et affectueux. Plein de mon passé de parolier et d'après-spectacles.
Des soirées au bar du Mathis. Des projets ambitieux. Des possibles délirants. A portée de main.
L'Olympia. Le Divan du Monde. Daphné Roulier me demande si je veux être son assistant.
Alexandra Kazan m'interviewe pour un livre de poèmes dont je n'ai pas envie de parler.
Je travaille en studio avec André Manoukian. Avec Gabriel Yared et Souad Massi.

Je bois une bière à Montréal avec Gerard Butler. Je mange une pizza avec Jane Birkin à New York.
Juliette Greco me drague à Barcelone. Bon sang... Mais qu'est-ce qui m'est arrivé ?...

La nuit a été courte. Ce week-end parisien m'a retourné. Une fois encore.
Mon frère, son mari et moi avons le temps d'un dernier café. Au Molière. Au coin de la rue.
Mon train est à dix heures. Mon frère et Luc voient que je ne vais pas bien, que ça ne va pas.
Ils sont tristes. S'ils ne le sont pas pour eux, ils le sont assurément pour moi. J'essaie de sourire.
" Je vais essayer de faire quelque chose sur Charles Trenet. Il y a déjà des choses en place... "
Je ne sais même pas dans quel état de santé est Jacques Higelin qui serait le plus approprié.
Ou Jean-Jacques Debout. Qui a ma considération et mon estime depuis que j'ai découvert
qu'il était le compositeur du " C'est trop tard " de Barbara. Oui, il y a des idées et de belles choses à faire.
Mais mon frère et Luc voient bien que j'essaie de me convaincre. 80 personnes pour Brigitte Fossey...
André Bonet n'aurait aucune difficulté à mobiliser Charles Aznavour. D'autres proposeraient Cali.
Je sais que je peux avoir facilement aussi le contact de Biolay qui avait fait un album de reprises.

Je mange un sandwich sur le boulevard Saint-Germain, il passe, je l'arrête et nous discutons,
parce que nous travaillons sur un projet commun, dans les Années 2000. Benjamin Biolay.

Et puis, quel âge a Micheline Presle ? Elle est dans la distribution du Je chante de 1938.
2018. Une bonne année pour diffuser ce film. Trenet au cinéma. Evidemment, ça marche très bien.
Mais mon visage est fermé autant que mon ventre est noué. Cela n'intéressera personne.
Et je me demande ce que je dois à Perpignan.
Luc refuse que je paye mon dernier café. Je les embrasse sur la terrasse. Avec émotion.
Ils sont dévastés de me voir dans cet état. Et je suis dévasté de les voir dévastés.

Je m'enfuis à cette boule de neige. M'engouffrer dans le métro. Les Halles.
Les couloirs des Halles avec mon bagage à roulettes. Un dédale en pilote automatique.
La ligne 14. Direction Olympiades. Avec une envie de chialer qui m'étrangle. En panique.
Je parle le plus naturellement du monde avec Benjamin Biolay sur le trottoir en finissant mon sandwich.
Sur les toits de la rue de Rivoli, je dis non à Daphné Roulier. Quel âge a Micheline Presle ?
J'ai peu d'heures de sommeil. Le concert d'Eric Artz a fini de me poignarder.
Mais qu'est-ce que je fabrique ?... Qui sont les gens que j'aime que je vais rejoindre au juste ?
Qui de ces gens m'a demandé de travailler en vain pour la gloire d'une ville qui n'en veut pas ?
Le train arrive. Ouverture des portes automatiques. Je me plante au milieu d'un wagon. Je me plante.

Est-ce présomptueux de ma part ? Ah, bien sûr, il ne faudrait pas donner l'impression de se la péter...
Mais est-ce une raison suffisante pour se condamner à l'échec et à la dépression ?
L'admiration de Lambert. Celle de Nicole Croisille. Celle de Pierre Bertrand ou de Marie Nimier.
Je les ai pour moi. Et je sais ce que je vaux. Et je sais que je me brade. Que je m'abandonne.
Il n'y a personne à qui je puisse parler de cette vie sans passer pour quelqu'un qui se la pète.
Sinon les témoins de cette vie. Ute Lemper au théâtre de Chaillot me couvre de bienveillance.
" Du miel dans la barbe "... La douceur d'artistes que j'ai toujours admirés. Qui me disent leur estime.
Et moi qui n'en ai rien fait. " Latger, je te fais un compliment ... " râle Croisille qui attendait un retour.
Les comparaisons avec Nougaro et Ferré m'avaient laissé sans voix. Incapable d'en faire quoi que ce soit.
Embarrassé. Un embarras qui passait pour de l'indifférence. " J'entends Nicole. J'entends. Et je ronronne. "
J'accompagne Marie Nimier au théâtre du Rond-Point. " Toi, tu es le poète... " Je ne comprenais pas.

Mon cerveau plantait. Le bug. A me demander si j'étais vraiment dans la situation que je vivais.
A entendre ce qu'on me disait. Non... Impossible. Marie Nimier devait s'adresser à un autre...
Didier Sandre me dit face à face son complexe d'acteur, celui de l'interprète face à l'auteur, au créateur.

Je parle avec Katherine Pancol de New York dans un café à côté du Théâtre de l'Atelier.
Je fais la fête avec Véronique Sanson. Je vais dormir chez elle à Triel-sur-Seine.
Je dîne avec Kristin Scott Thomas. Et il n'y a rien de plus normal. Et je n'en reviens pas.
Dans la ligne 14, je me demande ce qui s'est passé. J'ai 44 ans. Une erreur d'aiguillage.
L'impression d'être passé à côté de ma vie. Un accident. Sortie de route. Dans le fossé. L'alcool.
La coach californienne de Monica Bellucci me le dit froidement : " tu as un problème avec l'alcool... "
Un festival à Perpignan. Pour faire parler de Perpignan. Faire venir du beau monde à Perpignan.
De quoi faut-il encore que je me punisse ? N'ai-je pas déjà payé ma dette ?...

Il faudrait que je parvienne à me moquer de ce que l'on pense ou de ce que l'on dit de moi.
" Alors voilà, maintenant que tu fréquentes des stars, on n'est pas assez bien pour toi ? ... "
Si je ne comprenais pas les compliments que me faisaient les uns, je ne comprenais pas plus
les reproches que me faisaient les autres. Et ce chantage affectif avait son emprise sur moi.
J'essayais d'associer mes amis d'enfance à certaines choses, des proches et de la famille aussi.
Des places de spectacles. Leur présenter une personnalité qu'ils appréciaient. Autant que possible.
Mais l'exercice était acrobatique. Et souvent catastrophique. Tant l'effet de la notoriété change les gens.
La honte venait. Et avec la honte, la honte de l'éprouver. Un sentiment détestable. Le pire de tous.
Avoir honte d'avoir honte des gens que l'on aime. Désastreux. Il fallait composer avec ça.
Comme il fallait que je compose avec la jalousie. Que mon manque de succès public devait tempérer.
Aurais-je tenu le choc autrement ? Quand cela m'était déjà insupportable en restant bien à l'ombre.
J'étais une petite main. Dans les coulisses. Discret. Inconnu. Un artisan. Rien de plus.
C'était assez pour provoquer des sarcasmes, des ragots, des médisances, qui m'ont blessé.
Parce que ça venait d'amis et de proches que j'aimais. Jaloux comme des teignes.
Parce que je fréquentais du beau monde. Que j'avais les faveurs et l'estime de ce beau monde.
Et ça me sautait au visage. Ces gens considéraient que je ne méritais pas ce qui m'arrivait.
J'en avais la démonstration. Ces gens que j'aimais ne me jugeaient pas digne de ce que je vivais.
Et j'étais effondré. Ce n'était pas une blessure d'orgueil. C'était pire que cela. C'était une déception.
Ainsi, je n'étais pas armé pour aller plus loin. Je n'osais pas dire la moitié de ce qui se passait.
Si je confiais à un ami que Cindy Lauper avait choisi mon adaptation en français de Time after Time,
grâce à quoi mon éditeur avait fait le voyage à New York pour préparer des contrats que j'avais signés,
au lieu de me féliciter ou de se réjouir pour moi, on me renvoyait l'idée que je me vantais ou que sais-je,

que je me prenais la tête, et j'étais complètement déstabilisé face à tant d'injustice et de mauvais esprit.
Je ne sais pas comment j'aurais géré tout cela si j'avais eu du succès, si j'étais devenu quelqu'un.
Et je ne le saurais jamais. Puisque je ne m'en suis finalement jamais donné les moyens.


Dans mon métro, je file vers la Gare de Lyon. Une boule au ventre. Une boule dans la gorge.
A qui vais-je pouvoir raconter mon week-end ? Quand on va me dire qu'à Perpignan, il a fait beau.
Comme pour justifier d'avance le fait qu'on est resté dans le trou du cul du monde pour son soleil.
Pourquoi se sentent-ils obligés de me faire ça ? Où est le jugement de valeur dans un week-end à Paris ?

" C'est parce que Perpignan n'est pas assez bien pour toi ? On n'est pas assez bien pour toi ? "...
Les bras m'en tombent. " Et je fais quoi depuis trois ans que je travaille gratos pour Perpignan ? "
A l'Assemblée Générale du Raid Latécoère où j'ai été invité, on m'a demandé de prendre la parole.
Mais bande d'andouilles, ça n'a pas été pour parler de moi et me faire valoir ou faire l'intéressant,
ç'a été pour parler de Perpignan, pour dire qu'il fallait venir à Perpignan, que c'était une ville géniale...
Non mais je rêve. C'est à devenir dingue. Et je suis bien tenté de jeter l'éponge à tant de connerie.
Alors non. Je ne parlerai pas de Michel Fau et Mélanie Doutey. Je dirai sobrement : " il a plu... "
Je ne parlerai pas du Musée des Arts Décoratifs. Ni de Lambert Wilson. Ni de la Salle Cortot.
Puisque ce serait une provocation de ma part. Dire en creux que ceux qui sont restés sont des ploucs.
Et comme si c'était ma pensée ou mon intention, on anticipe : " ici, il a fait très beau ! "...
Nous ne restons pas à Perpignan parce que nous sommes des paysans mais parce qu'il y fait beau temps,
et qu'il faudrait être con, à l'inverse, d'aller dans une ville où il pleut tout le temps quand on est si bien ici.
J'ai envie de pleurer. Et je m'en veux d'être aussi sensible à ce genre de réactions. Puériles. Consternantes.
Qui m'atteignent. Qui me désolent. Qui me pourrissent la vie et gâchent mon plaisir.
Je me dis qu'avec de tels résultats, l'humilité ne me grandit qu'à mes propres yeux.
Et que, à conséquences égales, je ferais aussi bien de me la péter vraiment et de profiter de ma chance.
Je me tords les boyaux à me censurer, à ménager tout le monde, et je suis mal payé de tant de précautions.
Je rêve d'être insensible au chantage affectif. De le prendre à la dérision. Avec humour. Ou hauteur.
D'être indifférent à la jalousie. Aux complexes d'infériorité. Qui deviennent aigres et méchants.
Oui. Il a plu. Et c'était magnifique. J'ai passé un week-end délicieux. Et, c'est vrai, ça s'est fait sans vous.

J'ai été heureux sans vous. Loin de vous. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait que je m'en excuse.
Et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas se réjouir quand les gens que l'on aime sont heureux.
Mon train est à dix heures. J'aurai cinq heures de décompression. Cinq heures de descente.
Pour passer en douceur d'un monde à un autre. D'une vie à l'autre. Cinq heures ne seront pas de trop.
Il me semblait avoir trouvé un compromis. Noyé dans mes scrupules, je pensais avoir une solution.
En ayant non plus de l'ambition pour moi mais pour ma ville. En déplaçant le focus.

Mais je m'étais trompé. Puisqu'on trouvait encore que je me mettais trop en avant.

Je me tiens à la barre centrale entre les portes du wagon, que je partage avec un garçon.
Nous filons vers la Gare de Lyon. Je jette un œil à mon portable. Je suis dans les temps.
Une vérification nécessaire dans la panique, qui me détourne un instant de ma confusion.
J'ai des choses à faire. Un rituel. Pour ne pas rater mon train. Être à l'heure. Sur le bon quai.

Et cette mécanique froide contient comme elle peut le tourment qui m'agite et me bouleverse.
Je passe à côté de ma vie. Je devrais rester à Paris. Je fais une grosse connerie.
L'impératif de l'horaire, des billets de train, a l'effet d'une mère qui essaie de raisonner son enfant.
L'enfant fait son caprice : " je ne veux pas rentrer... je veux rester ici... "

Sans perdre son sang froid, la mère explique qu'on descendra à Gare de Lyon chercher son TGV,
sans faire d'histoires, pour être à 15 heures à Perpignan où tous nos amis nous attendent.

Le garçon me regarde et je ne le vois pas. Perdu dans mes pensées fiévreuses.
Il est tout près de moi. Debout à la même barre. Nos mains se touchent presque.
Et soudain, je croise son regard. Qu'il ne détourne pas. Un regard qui sourit. Etrangement.
Si beau que c'est moi qui détourne les yeux. Et quelque chose jette de l'huile sur le feu de ma panique.
Moi, 44 ans, qui n'a dormi que quelques heures, mal rasé, mal coiffé, mal fagoté, à peine tombé du lit,
d'une douche et d'un seul café, des crottes d'yeux de la nuit au coin de cils désordonnés, la peau grise,
en mode je suis invisible, je file prendre mon train et je disparais, je plaisais à ce garçon.
J'hésite un instant mais je vérifie. Je lève d'abord le nez vers le tableau lumineux du plan de la ligne, 
au-dessus des portes, l'air d'être tout à l'urgence de m'assurer du bon ordre des stations, et dans l'élan,
un mouvement de tête que je voulais naturel ramenait mes yeux sur lui pour le regarder vraiment.
Il baissait les yeux sachant que je le regardais. En fait, il jouait le jeu et se laissait regarder.
Un petit rictus intentionnel vint me le confirmer. Il était jeune. Enfin... jeune pour moi. La trentaine.
Cheveux mi-longs. Bouclés. Un beau visage. Charmant. Séduisant. Sexy. Attractif. Attirant.

Et l'animal joue avec moi. Relève la tête. Et plante à nouveau ses yeux dans les miens.
Sans un mot, il me dit que je lui plais. Et je suis au désespoir. Par pitié. Pas maintenant...

J'ai passé quatre jours tiré à quatre épingles en représentation et en exposition sans qu'il ne se passe rien,
et c'est maintenant, en souillon, dans la version la plus négligée dont je suis capable, au saut du lit,
qu'un beau jeune homme me drague ouvertement, et, bien entendu, au moment précis où il me faut partir...
J'ai soutenu son regard quelques secondes pour essayer de comprendre, avant de décrocher.

Mes yeux ont cherché quelque chose dans les ténèbres du tunnel, après avoir dit au jeune homme,
sans un mot " pourquoi tu me fais ça ? pourquoi tu me fais ça maintenant ? quand je dois m'en aller ? ...
Vas-y, remue le couteau dans la plaie. Envoie-moi dans la gueule tout ce à côté de quoi je passe.

Fais-moi miroiter tout le bonheur possible dont je me prive, que je m'interdis, tout ce que cette ville
pourrait m'offrir, tout ce à quoi je peux encore prétendre... C'est cruel. Jeune homme, vous êtes cruel. "
C'est en somme ce que mes yeux ont dit aux siens avec un mélange de reconnaissance et de reproches.

Ainsi, je pouvais encore plaire. Plaire à un jeune homme de trente ans. A 44 ans. Et dans cet état.
Moral et physique. Dans la situation la plus inattendue et la moins avantageuse de toutes.
Avec mon bagage bourré de linge sale. Mon stress du départ. Ma panique à l'idée d'un choix décisif.

Bouleversé comme si je jouais ma vie entière à cet instant. Déchiré par mille désirs contradictoires.
Dont celui d'être fidèle à un homme que j'aime. Dont celui de quitter un homme que j'aime.
Dont celui de continuer ce que j'ai commencé. Dont celui de tout plaquer pour changer de vie.
Et ce jeune chat venait me narguer ou me défier. C'était Paris à travers lui qui me lançait un défi.
Le train s'est arrêté. Les portes automatiques se sont ouvertes. Et le verdict allait tomber.


En fait, ce n'était pas le prix d'un vulgaire billet de train qui pouvait poser problème.
A me jeter radicalement dans le vide, je pouvais bien perdre un aller simple Paris-Perpignan en TGV.
C'était une perte bien dérisoire comparée au bénéfice d'un choix aussi important, aussi définitif.
Je me ravisais. Restais dans la rame. Revenais même à ma place, à la barre, avant la fermeture des portes.

Le métro filait vers Bercy, laissant la Gare de Lyon derrière nous, et, au regard incrédule et stupéfait
du jeune homme qui comprenait parfaitement ce qui venait de se jouer, je pouvais triompher, sûr de moi :
" Voilà, tu as gagné. Je vais rater mon train pour Perpignan. Parce que j'ai envie de te connaître.
Parce que j'ai besoin de savoir comment tu t'appelles. "
Soudainement pris dans un conflit intérieur entre émerveillement et effroi, le garçon restait sans voix.
Il reprenait ses esprits et posait sa main sur ma main sur la barre, avant de prononcer avec assurance :
" Je m'appelle Guillaume et j'habite à Tolbiac. J'habite seul à Tolbiac.
- Il y a une laverie à proximité ? Je n'ai plus de linge propre. Plus rien à me mettre. "
Il suffisait de descendre quelques minutes plus tard et de le suivre jusqu'à une résidence sans charme.
De monter dans les étages avec mon bagage et d'entrer dans son appartement. La salle de bains.
Une machine à laver. Où j'enfournais tout mon linge du week-end plus les fringues que je portais.
Il suffisait que je sois complètement nu pour qu'il s'autorise à se déshabiller à son tour.
Pour que nous brandissions l'un et l'autre nos sexes en érection qui cherchaient le repos.
Il suffisait de les masturber, de les sucer, de les flanquer dans tous les orifices disponibles
pour que le sperme gicle violemment, abondamment, de part et d'autre, que nous nous en enduisions
le ventre et les pectoraux en nous roulant les pelles écumantes de la débandade, que nous le léchions
sur tout ce qui était encore ultrasensible après l'orgasme pour jouir ensemble des dernières répliques.

Il suffisait d'embrasser les couilles et l'anus de Guillaume, de vénérer tout ce que contenait son slip,
de le lui prendre pour le porter moi-même, caler ma virilité à la place de la sienne, et de partir avec
pour organiser un premier concert sans perdre un instant, si possible le concerto pour deux pianos
et orchestre de Poulenc au Théâtre des Champs Elysées. Mais il n'en fut rien.
Lâchement peut-être, ou par discipline, je suis descendu sur le quai de la station. Sagement. Gare de Lyon.
Et j'ai traîné mon bagage plein de linge sale à la hâte en direction des escalators. Sans me retourner.

Quelqu'un m'attendait à Perpignan. Ce n'était ni mon association ni mon festival.
Perpignan ne m'attendait pas non plus. Mais je ne pouvais pas ne pas rentrer.
Je ne voulais pas. Le désir du jeune homme m'avait suffi. Il avait suffi à me flatter. A me rassurer.
Comme à participer au mélodrame dans lequel je me plaisais. Qui donnait de l'intensité au moment.

Je n'avais besoin ni de sa queue ni de son sperme. Seulement de son regard insistant pour m'en extraire.
Incarner ce qui se passait réellement quand je m'arrachais à Paris et à mes vies d'avant.
Cinq heures devant moi. Pour revenir à moi. A mon effroyable normale.
Cette vie que j'ai choisie. Dont je dois me souvenir que je l'ai choisie. Seul. En conscience.
Mon quotidien. Perfectible. Avec une certitude dans mes poignets et mes paupières.
Je n'irai nulle part à vouloir plaire à tout le monde. Peine perdue.
Et je n'ai plus le temps de perdre le mien. Dans le regard des autres. A qui je ne dois rien.


 

Philippe LATGER / Janvier 2018

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