Gare à la Garonne
Une certaine idée de la diva. De la cantatrice. Dans ses bijoux. Dans sa coiffure.
Elle chantait. Parce qu'il y a le théâtre du Capitole. L'Opéra. Une culture toulousaine.
Où quelqu'un fait toujours des vocalises quelque part dans une cour intérieure.
Quelque part sous les toits. Quand l'été, les fenêtres ouvertes font que tout le monde vit ensemble.
L'un travaille son piano. L'autre travaille sa flûte traversière. Et la ville est un orchestre qui s'accorde.
Parce que le Bel Canto vient d'Italie. Comme beaucoup d'immigrés venus autrefois à Toulouse.
Elle avait des origines italiennes. Comme toutes les filles originaires de Marseille.
Et la boucle était bouclée. Elle avait le profil. De la chanteuse qui travaille sa voix sous les toits.
Quelque part dans une cour intérieure. Quand l'été les fenêtres sont ouvertes. Et qu'elle aime les chats.
La petite fille avait fui sa famille et sa condition. Fui une famille indifférente à la musique.
Vivre son rêve éveillé et pour être ce qu'elle imaginait être. Ce qu'elle voulait pour elle-même.
Une vie de bohème. Une vie d'artiste. Nourrie d'opéras et de littérature. De musique. D'arts plastiques.
De concerts et de vernissages. De conférences et d'expositions. De lectures. D'architecture.
Dans une ville ouverte à la culture et à la création. Comme toute bonne ville italienne. Toulouse.
La Renaissance. La plus italienne des villes espagnoles. Où Gina se sentait à sa place.
Elle aimait la Méditerranée. Elle aimait Albert Camus. Entre Marseille et le Maghreb. Toulouse.
La plus méditerranéenne des villes qui n'y ait pas de ports. Mais des attaches. Partout sensibles.
Quand l'été, les fenêtres ouvertes font que tout le monde vit ensemble.
La mer est loin. D'autant que la Garonne, de passage, conduit ailleurs, à l'océan. Il y a maldonne.
Mais Gina y était bien et y faisait ses vocalises. Avec ses bijoux et son idée de la cantatrice.
Elle n'avait chanté dans aucun théâtre. Devant aucun public. Mais elle était chanteuse d'opéra.
Artiste lyrique dans toutes ses rondeurs. Un embonpoint que l'on imagine utile à son art.
Elle fouille internet à la recherche de quelque chose ou quelqu'un. Elle découvre un auteur.
Et un texte. En particulier. Qui parle de Méditerranée. L'été. L'érotisme de l'été. Le soleil.
Une fraternité évidente avec Albert Camus. La philosophie sensorielle. Sensuelle. Incarnée.
Elle écrit à l'auteur quelque chose de terrible. " Votre texte m'a sauvée du suicide. "
Une chanteuse lyrique, a bien sûr des bijoux, de l'embonpoint, et un sens du tragique.
Le sens du drame. Surtout lorsqu'elle a fui seule une famille indifférente à ses aspirations.
Des proches qui ne comprenaient rien à ce à quoi elle rêvait. Ce rêve à qui elle donnait du temps.
Et peut-être toute sa vie. L'opéra italien. A Toulouse. Aux portes fermées du Capitole.
La fêlure du jeune footballeur talentueux promis à une belle carrière qui se blesse et perd tout.
Gina a su qu'elle ne chanterait jamais. Ni à la Scala de Milan. Ni au théâtre du Capitole.
L'auteur, de son côté, eut des sueurs froides en découvrant le message.
Il était articulé, sensible, émouvant, touchant, flatteur sans doute, mais effrayant.
Il se décida à répondre, puisque le message avait manifestement été envoyé pour cela,
en se persuadant du mieux qu'il put qu'il avait bien lu que ce n'était pas lui, personnellement,
qui avait sauvé sa lectrice du suicide, mais son texte.
Si Gina ne serait jamais Maria Callas, l'auteur ne serait jamais Albert Camus.
Il accepta une correspondance par internet, qui s'installa naturellement.
La cantatrice toulousaine avait une grande culture et une grande sensibilité.
A deux cents kilomètres l'un de l'autre, la correspondance s'intensifia.
L'auteur, par précaution comme par correction, posa tout de suite le fait de son homosexualité.
Comme pour se prémunir d'une éventuelle érotomane. Ce fut posé comme une assurance.
Une protection. Qui invita sa lectrice à préférer l'amitié à toute autre type de sentiments.
Mais la petite fille de Marseille qui avait fui sa famille, excessive comme le sont les divas,
grilla les étapes malgré tout en revendiquant une dimension fraternelle à l'amitié proposée.
Difficile de résister à son verbe, sa bienveillance, sa générosité et sa sincérité.
Même si l'auteur était inquiet de la rapidité des choses et des proportions que cela semblait prendre.
" Votre texte m'a sauvée du suicide. " Il se sentit responsable.
S'inquiéta finalement plus pour elle que pour la nature de leur relation.
Il concéda l'idée de la fraternité qui ne lui coûtait rien et la correspondance fut quotidienne.
Si l'auteur recevait un message de Gina, c'est que Gina ne s'était pas suicidée.
La conversation dura un an. Et Gina n'a plus écrit.
Le texte ne l'avait pas sauvée du suicide. Il lui avait seulement offert une année de sursis.
La Garonne ne se jette pas dans la Méditerranée. Elle s'y est jetée quand même.
Philippe LATGER / Février 2018