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Je ne t'aime plus point

Publié le

Je ne meurs pas. Je ne pars pas.
C'est un nouveau crépuscule. Une nouvelle nuit. Un nouveau matin.
Je ne t'oublie pas. Je ne t'abandonne pas.
C'est un nouveau voyage. Un nouvel équipage. La même destination.
Je ne change pas. Je vieillis. Et je ne t'aime plus pas.
C'est le creux d'une vague. Qui reprend sa respiration.
Je ne m'en fous pas. Je ne m'enfuis pas. Ne sors pas de la route.
Pleine lune. Dans ses nuages effilochés. Au zénith des brasiers embués de la ville.
Nos lunes. Je ne les compte plus mais n'en manque pas une.
Elles se font, se défont, comme lits et fortunes, les histoires d'amour et les raisons d'y croire.
C'est la cendre d'un incendie superbe qui a tout carbonisé. Qui continue ailleurs son festin dévorant.
Le retour du balancier, le reflux de mon sang ou de la balançoire. Quand rien ne se termine.
Ce que j'ai dans la peau reste dans ma peau. Quoi que l'on y ajoute.
J'ai la violence de nous deux bien ancrée dans mon ventre.
La beauté de ce nous, et toute son insolence, dans la rage qui me tient à continuer mon œuvre.
Peu de gens savent aussi bien que toi l'étendue de ce qui fut écrit, produit et accompli,
et savent combien tu es le moteur de la révolution et de quelques conquêtes.
Le secret n'en est pas un pour toi quand tu es la seule personne à savoir qui est toi,
à savoir que c'est toi, que ça le restera, à jamais, aussi longtemps que ces mots seront là.
Je le sais pour l'écrire, et peut-être mieux que toi. J'ai aimé plus fort qu'il ne m'était possible.
Ni mieux, ni plus fort que les autres, mais le plus absolument qui puisse être permis.
Au-delà de mes propres ressources. Avec un bonheur qui n'a pas fini de briller dans l'espace.
L'incendie continue. Il suffit de me lire. Je serai sincère. Obstinément. A chaque relecture.
Comme je l'ai été aux moments de t'écrire. Avec des mots trop faibles pour ce qui m'arrivait.
En fait, non, tu ne sais pas. C'était encore plus fort que ce que tu imagines.

Une complice éblouie savait presque. Etait témoin de ce qui nous liait.
Découvrant chaque matin l'ampleur de notre chance. Désorientée par la puissance de la passion.
Attirée par la tempête, elle est venue s'installer sous l'orage fantastique que nous dansions,
toi et moi, pour prendre sa part de bourrasques, de déluges, de trouées dans les nuages,
dont j'expliquais au mieux les mouvements, la lumière, incapable d'en reproduire l'exacte intensité.
Sans s'immiscer entre nous, elle était spectatrice, et finit par jouer son rôle dans la conservation,
comme chasseuse d'éclairs qui voulait à tout prix préserver l'énergie de la foudre.
Il y avait une maison virtuelle en guise de bibliothèque où elle avait sa place.
Je n'ai pas abandonné la maison. J'en ai construit une autre. Puisqu'il y a eu ce drame.
Notre chasseuse d'orages avait décidé de mettre fin à ses jours.
Construire la suite n'a pas détruit la maison. Elle est toujours debout. Elle est toujours en ligne.
Je n'ai touché à rien. Par respect pour nous-mêmes, pour notre propre histoire, et pour notre témoin.

Le lieu était devenu un objet en soi en plus d'un sanctuaire. J'ai écrit ailleurs.
Une page de tournée. Comme à la destruction du presbytère. Disparu de mes fenêtres.
Des choses se finissent mais rien ne se termine jamais.
Quand il s'agit de choses aimables et aimées, tout s'additionne. Rien ne se soustrait.
L'âge ajoute des sédiments. De tout ce que nous avons eu dans la peau. Nous épaissit le cuir.
Nous gardons ceux que nous avons aimés. Nous en sommes la somme.
Cinq ans de toi dans le derme. Cela ne s'effacera qu'à ma putréfaction.
Ou à la disparition de textes lâchés rageusement dans les nuages informatiques.

Ce pour quoi tu m'as donné de la force nous a séparés.
Toute mon énergie focalisée sur autre chose que toi. Et nous commencions à nous perdre.
Ma disponibilité réduite. Mon temps donné à un projet qui n'avait rien à voir avec nous.
L'écriture s'est éteinte. Le fil s'est rompu. La communication interrompue.
Tu ne me lâchais pas. Tu continuais à respirer dans ma poitrine et participais au mouvement.
Mais les choses n'étaient plus dites et l'empreinte chimique de l'intime s'est évaporée peu à peu.
Je perdais l'impression de ta réalité physique sur la mienne. Ton odeur. Ton image. Tes baisers.
Tes mains sur mon corps. Tes yeux dans mes yeux. Ton étreinte. Le son de ta voix.
Pendant ce temps, mon activité me portaient des rencontres et des opportunités.
Celle de déménager par exemple. Ce qui n'était pas arrivé depuis cinq ans.
La même ville mais une nouvelle adresse. Et c'est déjà une nouvelle vie.
J'ai des citronniers dans les fenêtres. Des chats paresseux pour me regarder faire.

Et quelqu'un qui s'occupe de moi. Qui m'enveloppe et me porte avec mon poids mort de souvenirs.
Il te porte avec moi quand tu pèses dans mon être. Et ne m'aimerait pas si je ne t'avais pas aimé.
La suite se transforme. Avec les traits de mon visage et mes aspirations.
Je ne sors pas de la route. C'est toujours le même cap. Mais le paysage a changé.
Je me réveille plus loin que je ne l'imaginais. Tout est différent. Et tout semble normal.
Comme à tout ce qui s'opère lentement, doucement, à son rythme. Dérive des continents.
Je n'ai pas à me concentrer longtemps pour revoir ton sourire.
Mais, contrairement à toi, et ce n'est ni un reproche ni un jugement de valeur,

je suis incapable d'embrasser deux personnes à la fois.
Je ne dis pas que c'est bien. Je ne dis pas que c'est mal. Je dis ce que j'observe de moi-même.
Je sais que l'on peut aimer plusieurs personnes à la fois, puisqu'on peut aimer son père et sa mère,
chaque enfant d'une même fratrie, autant d'amis que nous en avons, en toute bonne foi,
puisque l'amour que nous portons aux uns est différent de celui que nous portons à d'autres,

et qu'il peut être donné sans avoir à le partager, avec la même intensité et la même sincérité.
Je peux concevoir qu'il puisse arriver d'aimer amoureusement plusieurs personnes à la fois.
Même si cela ne m'est jamais arrivé. Sans doute à cause de mon idée de la relation amoureuse.
Bien que, de la poule et de l'œuf, difficile de dire ce qui est cause ou effet.

Toujours est-il que si je peux avoir comme tu le sais des relations sexuelles avec n'importe qui,
m'ébrouer dans des partouzes avec du monde à satisfaire, sans vergogne ni tabous,

je n'ai jamais été amoureux de plusieurs personnes à la fois. Absolutiste et exclusif en amour.

Tu es bien placé pour le savoir, quand tu en as connu les avantages comme les inconvénients.

Pour les mêmes raisons, je ne peux pas écrire ici à quelqu'un d'autre que toi.
Ce lieu est à nous. C'était notre plage. Un lieu où nous pouvions nous retrouver.
Je ne peux pas y écrire ce qui m'arrive aujourd'hui
.

Le presbytère dans la lumière orange de la rue de l'Horloge.
La fontaine de marbre sur le parvis de la cathédrale. Mon platane adoré.
Le bruit de la porte de l'immeuble, en bas, et le grésillement de la minuterie.
L'impression de ton regard par en-dessous lorsque je t'ouvrais enfin. L'accolade. Soulagée.
Le silence. L'émotion. Bouleversés l'un et l'autre par ce miracle qui nous dépassait.
Jamais je n'avais approché d'aussi près cette faille dans le temps qui est l'éternité.
Le temps de l'accolade, le temps s'arrêtait. Et nous étions ailleurs.
Une expérience aussi poignante que les sorties de corps. Du même ordre.
Qui pose des questions sur le fonctionnement de nos cerveaux et la réalité du temps.
La matière elle-même était compromise. Lorsque nos corps se fondaient l'un dans l'autre.
Disparaissaient peut-être au contact l'un de l'autre. Qui était qui ? A qui ce cœur ? A qui ces mains ?
Quatre bras et deux torses pour une seule créature. Deux chaleurs. Pour n'en faire qu'une seule.

Cette fusion était aussi chaste qu'absolue. Plus complète que toutes les pénétrations sexuelles.
Puisque les vêtements, puis la peau, puis les muscles, n'étaient plus des obstacles à notre réunion.
Et puis je te vois. Je reviens sur terre. Je reviens dans mon corps. Tu es en face de moi.
Tu es beau. Merveilleusement beau. Ténébreux. Magnifique. Superbe. Au-delà de à mon goût.
Tu as tout ce que j'aime. Absolument tout. Des ongles aux cheveux. Des chevilles aux narines.

Les grains de beauté. Le grain de la peau. Son odeur. Son élasticité. Ce que ça provoque chez moi.
Ta bouche. Ta salive. Tes gencives. Tes dents. Tes mâchoires. Ta barbe. Tes pommettes.

Tes lèvres. Ton menton. Ton front. Ton cou. Tes sourcils. Tes oreilles. Tes yeux. Ces yeux...
Tes fesses. Tes épaules. Ton dos. Ton sexe. Tes cuisses. Le poil de tes jambes. Tes hanches.
Tu es beau à pleurer. En plus d'être beau. Et ce regard sur moi est plus incroyable encore.

Quand l'intention, le désir, l'intelligence et la sensibilité, la détermination, tout déborde de tes cils.
L'appétit vorace de m'aimer, de le faire, d'aller jusqu'au bout, d'y croire et de relever le défi,
et ce sentiment hallucinant que tu me donnes de partager la même folie que moi.
Ces yeux. Mes yeux n'en croient pas leurs yeux. Ils me brûlent le cœur. Me hurlent le bonheur.

Celui d'être vivant pour avoir pu te rencontrer
.

Pieds nus sur les carreaux de ciment, j'ai trouvé une nouvelle lumière orange.
J'ai l'écrin qu'il me faut. Du café chaud. Mug de David Letterman ou Conan O'Brien.
Des détails pour reconstituer le rituel. Me mettre dans les conditions. Au milieu de la nuit.
Mais j'écris sur la Suite. Et puis-je te parler de lui ?
Les mots ne viennent pas. Sinon ceux pour parler de la Place Molière.
Que j'ai usés pour tenter de cerner au plus près la magnificence d'un coup de foudre.
Sublime. Le plus violent de tous. Le plus extraordinaire. Un sommet de mon électrocardiogramme.
L'allumette craquée cette nuit-là sur un baril de poudre a produit un feu d'artifice de cinq ans.
Un record absolu pour l'amoureux du sexe comme pour l'amoureux de l'amour que je suis.
J'aime aimer. Et j'ai aimé t'aimer. Et j'ai aimé essayer de décrire au mieux ce qu'il se passait.
La lune. Toujours présente. Le Mont des Oliviers. Perpignan. Belle comme jamais.

J'aime. J'aime encore. D'un amour dont je ne peux pas parler ici.
Ici, c'est la Place Molière. C'est la rue de l'Horloge. Et c'est déjà le passé.
Mon amour... Que s'est-il passé ?...
La lumière orange du tube art déco de mon secrétaire n'éclaire pas ce que je connaissais.
Mon ombre qui faisait sa vie sur le mur de ma chambre. Dans ce studio où je t'attendais.

Ce lit dans lequel tu basculais. Dans lequel nous nous dévorions des yeux en silence.
Il n'y a plus de platane. Il n'y a plus les garde-fous auxquels je pouvais te voir partir dans la rue.
Je m'effondre en haut de l'escalier où tu viens me soutenir au décès de Maria.
Tu te lèves pour aller prendre une douche. Je suis heureux. Allongé sur le dos.
Le ventre couvert de sperme. Je ne redoute pas l'heure de ton départ.
J'ai fait le plein de toi pour tenir la distance. Je sais que je t'écrirai. Ce que je t'écrirai.

Rue des Jotglars, Ordi VI est à l'agonie et refuse d'écrire davantage. Je l'ai surmené.
Après la batterie, le ventilateur, c'est le clavier qui me lâche. Je ne peux plus rien en tirer.
Il me refuse plusieurs consonnes, presque toutes les voyelles, écrire devient impossible.
Ce fidèle Ordi VI que j'emportais avec moi dans mon lit-bureau, calé sur mes cuisses,

pour t'écrire, et t'écrire encore... jusqu'à épuisement
.
Au secrétaire de mon nouvel appartement, on m'a prêté un nouvel ordinateur portable.

Aussi vrai qu'il me semblait indécent de continuer à écrire sur Casa après la fin tragique de Gena,

il me paraît inconvenant aujourd'hui de t'écrire sur le clavier d'un ordinateur qui n'est pas Ordi VI.
Nos liens se dérobent sous mes pieds. Avec le platane et le studio de l'Horloge.
Où le presbytère n'existe plus, de toute façon, pour avoir été détruit
.
Je veux t'écrire. Je le fais. En lambeaux. Lorsque bien des choses m'ont désarmé.


Plus de Gena. Plus de Casa. Plus de presbytère. Plus d'Ordi VI. Et plus de toi.
Que je ne voyais plus. Qui ne revenais pas. Quand je n'avais pas de quoi relancer la machine.
Une rencontre. Voilà. Qui a renversé la table. Qui a tout déréglé. Qui a tout dérangé.
Et toi qui ne revenais pas. Et le projet qui prenait toute la place. Le temps passe.
Une rencontre. Qui a tout dérangé. Qui t'a dérangé. Tu m'as regardé faire. Tu m'as laissé faire.
Tu ne m'as pas retenu. Tu m'as laissé glisser. Vers le projet. La nouvelle vie.
Je descendais du platane et l'on s'est rendu compte que j'étais à Perpignan avec des choses à dire.
A dire et à montrer. Je me suis retrouvé vulnérable. Exposé. Tu m'as regardé faire.

Silence radio dans la suite. Les mots n'étaient plus que pour Perpignan et l'Art Déco.
Mon amour... Tu m'as regardé faire. Laissé continuer ma route.
Sans Gena. Sans Casa. Sans presbytère. Et sans toi.

La rue de l'Horloge était devenu une torture. Ce studio qui était toi. Pour toi. Chez toi.
Devenu autre chose avec son nouveau panorama dans les fenêtres. J'ai déménagé.

Une lumière orange pour une autre. Un ordinateur portable pour un autre.
Les citronniers ont remplacé le platane. Rue des Jotglars.
Je ne vois pas comment m'y prendre. Comment te parler de ça.
J'écrase une cigarette. Avale ma dernière gorgée de café. Et je comprends.

La Suite est terminée. C'est fini. Je me suis installé à mon secrétaire pour l'écrire.
J'ai plein de choses à te dire. A te raconter. Je le ferai en privé.

Au téléphone. A l'occasion d'un verre que nous pourrions prendre ensemble.
Notre relation évolue. A changé. Mais elle continuera si nous le voulons toi et moi.
Sans avoir à nous demander ce que nous sommes l'un pour l'autre.

Ce n'est pas notre histoire qui est terminée. C'est ce mode de communication.
Ce texte n'est pas une lettre de rupture mais l'épilogue de La Suite.

Cet espace est le tien. Une extension de Casa. Une dépendance construite dans le jardin.
Et, comme il fut fait pour Casa à l'époque, il me faut trouver le courage du point d'orgue.
Poser le point final de ce qui fut un ouvrage. Et dont je dois me séparer.


Je suis sur un tapis roulant dans les couloirs de Roissy à ton départ.
Je suis le quai du RER à Antony à ton retour.
Sur un banc de Canet à regarder la plage.
Ma plus belle histoire d'amour.
Gravée dans le marbre.
J'aime. Mon amour.
Toi qui m'as appris que je pouvais aimer encore après la mort de ma mère.
Toi qui m'as appris que je pouvais aimer aussi fort que j'ai aimé ma mère.

En confiance.
J'aime. Et ce n'est plus ici le lieu pour l'expliquer.
Je laisse la Place Molière et sa cabine téléphonique à qui voudra la lire.

Je laisse tout aux lunes qui viennent, que je ne compte plus, mais qui seront présentes.
Je suis heureux. Je suis heureux de ce qui m'arrive. De ce qui m'est arrivé.
Je suis heureux de te l'écrire. Je suis heureux.
Et je le suis de savoir que tu seras heureux de le lire.
Je ne meurs pas. Je ne pars pas. Je finis juste la suite.
Nous nous verrons quand tu voudras. La suite de la suite se fera en off.

Ici, on ferme. Je fais l'état des lieux. Seul au milieu du studio vide.
Je prends un moment pour dire adieu à la garçonnière de la rue de l'Horloge.
Je reviens dans la salle de bains. Le miroir au-dessus du lavabo. La cabine de douche.

Et puis retour sur les deux portes-fenêtres de la chambre. Côte à côte. A la lumière du jour.

Je ne t'oublie pas. Je ne t'abandonne pas.
C'est un nouveau voyage. Un nouvel équipage. La même destination.
Je ne change pas. Je vieillis. Et je ne t'aime plus pas.
Ce n'est pas parce que j'aime que je ne t'aime plus.
J'ai ton image, en bas, à travers la vitre, au pied du platane dans la lumière orange.
Tu m'adresses un sourire. Il est un peu incertain, mais il n'est pas triste.
Nous nous aimons. Et, comme il fut dit, c'est pour toute la vie.
A la rue de l'Horloge, tout seul dans le studio vide, je sais que toute la vie n'est pas ici.
Il y a une vie sans Gena. Il y a une vie sans Ordi VI. Il y a une vie sans le presbytère
.
Comme j'ai appris jeune qu'il y avait une vie sans ma mère.
Je rends les clés à la fille de l'agence. C'est fini.
Je traverse le parvis de la cathédrale. Et je me retourne... C'est mon tour.

Une première fois. Et puis une deuxième. Pour voir ce que tu voyais.
Je me vois au garde-fou me saluer. L'homme de 2010. Celui de 2011. 2012. 2013...

Je me dis au revoir à moi-même. Il y aura une vie sans la rue de l'Horloge.
Et je ne t'aime plus point.



Philippe LATGER / Août 2016

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Au hasard des circonstances

Publié le

Pieds nus sur les carreaux de ciment.
La fenêtre de la chambre est ouverte sur le jardin à ma droite.
Il sent à plein nez la végétation détrempée d'après l'orage du mois d'août.
Je suis assis sur une vieille chaise cannée récupérée chez ma sœur.
Une chaise dont je n'ai aucun souvenir. Je ne sais pas de qui nous la tenons.
Il fait nuit. Un goutte à goutte régulier sous l'un des citronniers confirme qu'il a plu.
En fait, je suis attablé. J'ai boudé le nouveau bureau dont je dispose côté rue.
J'y ai rangé tout ce qui concerne l'association que j'ai fondée et le festival dont elle s'occupe.
J'ai essayé, mais ça ne marche pas. Je n'arrive toujours pas à mélanger les genres.
Je ne parviens pas à écrire au bureau consacré et associé aux affaires de l'association.
A la rue de l'Horloge, j'avais mon lit-bureau. C'est calé dans un oreiller que j'écrivais.
Il me fallait trouver ici, à cette nouvelle adresse, les conditions d'un rituel qui me manque.
Et d'abord un lieu. Dédié. Un sanctuaire. Hermétique. J'avais l'embarras du choix.
Mais la chambre s'est imposée. Une ambiance feutrée s'y est installée naturellement.
Grande comme le studio avec sa vue sur le presbytère et la cathédrale que je venais de quitter,
ma nouvelle chambre pouvait contenir à elle-seule mon ancien appartement.
Plusieurs espaces y étaient possibles sans qu'ils se gênent. Sans sensation d'entassement.
Ils cohabitent aisément sans contrarier mon goût pour le nudisme. Pour le dépouillement.
Faisant la part belle aux volumes de la pièce que je ne voulais pas abîmer.
Accoudé au plateau de bois du secrétaire, je sens que j'ai trouvé ce que je cherchais.
Le bon endroit. Le bon positionnement. La disposition idéale pour m'y remettre.
Je me sens physiquement bien. Pieds nus sur les carreaux de ciment. Le dos droit.
Les coudes à la bonne hauteur. Confortable. La lumière est douce.
Et ce que j'ai dans mon champ de vision, hors écran, autour de l'écran, me plaît,
m'ouvre la boîte crânienne comme la poitrine à ce qu'il faut d'inspiration.

Il était resté pendant des années dans les combles de la maison de St-Estève.
Enfant, je lui tournais autour avec respect. Ce meuble me fascinait.
Le secrétaire de mon grand-père paternel. André Latger. Qui lui servait de bureau.
Discrètement plaqué sur un mur de la chambre, il se voulait modeste quand je ne voyais que lui.
Des lignes modernes. Années 30. 40 maximum. Parfaitement proportionné. Parfaitement dessiné.
La maison dite d'Empalot à Toulouse. La maison de style basque sur la berge de la Garonne.
Chemin des Etroits. Une petite merveille perchée sur le coteau. En hauteur. Mangée par la verdure.
La maison de Bon-Papa et Marraine. Les parents de mon père. Que nous venions voir régulièrement.
Voyage Perpignan / Toulouse tous les deux mois environ. A chaque épisode de vacances scolaires.
Toussaint. Noël. Février. Pâques. Pentecôte. Perpignan / Toulouse. Et la maison d'Empalot.
La DS de papa. Des escaliers à monter dans le parc. Un chien. La maison basque.
C'est de cette maison que je tiens le secrétaire qui se dresse ce soir entre mes bras, devant moi.
Il était dans la chambre de mes grands-parents et mon grand-père y avait tous ses papiers.
J'avais parfois à condition d'être sage, le droit de rester près de lui alors qu'il s'y affairait.
Les impôts. Les loyers. Les assurances. Les papiers de Bannières ou Mauvaisin.
Il y avait quelque chose de dense et rassurant au sérieux qui régnait tout autour de ce meuble.
Il n'est pas grand. A peine plus grand qu'un coffre. Mais les papiers qu'ils contenaient pesaient lourd.
Et le silence masquait comme il pouvait l'hyper-activité d'un cerveau tout à sa concentration.
André était méthodique, précautionneux, pour ne pas dire maniaque. Son application m'impressionnait.
Et le bureau avec elle. Lorsqu'ils avaient ensemble quelque chose de sécurisant. Une sensation forte.
Comme si je comprenais dans ma chair que je n'avais pas à m'inquiéter pour mon avenir.
Ce petit secrétaire sans prétention conservait des propriétés, de l'immobilier, des terres et des bois,
dans leurs classeurs, des chemises bien rangées, pour les générations futures.
Mon grand-père est mort. La maison a été vendue. Le secrétaire a trouvé sa place chez ma sœur.
Dans ces combles qui servaient de grenier. A St-Estève. Je ne sais pas ce qu'est devenu le piano.
Mais lui, il était là. A atterri là au hasard de la répartition des choses. Qui en veut ? Qui a la place ?
Un peu comme mon grand-père du Sidobre a été enterré à Bompas. Au hasard des circonstances.
Ce meuble sauvé. Caché là. Avait attendu son heure. Pendant 20 ans.

Un tour de clé, et l'on peut faire basculer le panneau pour gagner un plan de travail,
ouvert sur un système de rangement avec compartiments autour d'une étagère et son petit tiroir.
La couleur du bois est chaude. Les lignes froides. La matière brute.
Comme les Années 30 et 40. Pas de fanfreluches. L'élégance du fonctionnel.
Je m'installe dans le quartier entre-deux-guerres de Perpignan. Je déménage. Pour plus grand.
Ma sœur est ravie de pouvoir me rendre tout le service de table qu'elle avait conservé chez elle.
Un service complet art déco, blanc et argent, magnifique, dont je ne me servirai jamais.
Elle pense au secrétaire. Me le propose. Je dis oui. Ici. Dans la chambre. Côté jardin.
Décision prise par rapport aux lieux. Aux ambiances. L'aménagement du territoire.
Sans penser un instant qu'il avait fait sa vie déjà dans une chambre. Celle de mon grand-père.
Et le hasard des circonstances fait de belles coïncidences qui me plaisent beaucoup.
Je m'installe dans mon lit et le regarde. Convaincu. Il est définitivement à sa place.
A l'intérieur, le clou du spectacle. Un tube de verre cerné de deux disques chromés.
Fixé sous la planche supérieure, cet éclairage au design pur jus de l'époque me ravissait déjà enfant.
Il m'enthousiasme toujours autant. Les fils électriques sont défectueux. Il faut réparer.
Mon secrétaire s'en charge. Et la lampe marche. Dans son tube de verre opaque. Art Déco.
Comble du bonheur, la lumière qu'elle produit est orange. Je m'en rends compte.
Ici encore, je comprends mieux mon choix.
Ecrire la nuit, dans la chambre, à la lumière orange d'une lampe.
De cette même couleur qui baignait la rue de l'Horloge. L'éclairage public de la ville.
Qui entrait dans mon studio jusque dans mon lit. Cette lumière qui m'avait bouleversé.
M'accompagnant cinq ans dans mes travaux d'écriture comme dans mon histoire d'amour
.
Complice de ma solitude au travail. De mon intimité amoureuse... Fidèle.
M'avait suivi jusque là, à cette nouvelle adresse. Rue des Jotglars.

Torse nu. Je n'ai pas froid. Il fait bon.
Je porte un caleçon. Un bermuda gris. Assis sur une chaise cannée.
La fenêtre est ouverte et je n'ai pas froid. Ce que je sens sur mes épaules me va.
Ce que je sens sur ma peau me convient. Dans mon dos.
Sur mon ventre. Ma poitrine. Dans mes jambes.
La fraîcheur est agréable. Celle d'une nuit du mois d'août après l'orage.
Le jardin sent bon. Le silence aussi. Et tous mes sens sont satisfaits.
L'écran de l'ordinateur est auréolé de la lumière orange du tube art déco du secrétaire.
L'obscurité tout autour est bienveillante. Et je suis prêt à me remettre au travail.
Emu. Heureux. Soulagé. Aux retrouvailles multiples qui se superposent en cet instant.
Une enfance. Un grand-père. Une lumière. Un rituel. Mon écriture. Un secrétaire.
Tous ces trésors que je pensais perdus. Réunis sous mes yeux. Dans mes doigts.
Lorsque deux histoires d'amour viennent aussi se télescoper. Passé. Présent.
Les poupées russes. La lumière orange. Perpignan... Rien n'est jamais perdu.
Et il n'est rien qui puisse être du passé lorsque je vous en parle. Tout est présent.
Mon grand-père est toujours vivant. Mon enfance avec lui. Au moment où j'écris.
J'aime toujours ce que j'ai aimé. J'aime toujours ceux que j'ai aimés.
L'amour est cette chose étrange qui échappe au temps comme aux séparations.
La mort peut faucher ce qu'elle veut à tour de bras. C'est du vent.
La réalité est ce qui est. La vérité est ce que l'on en fait.

Pieds nus sur les carreaux de ciment. J'écris.
J'écris la nuit. Qui n'en finira pas. L'été. Qui ne fait que commencer.

Un homme. Et puis un autre. Qui ne sont ni morts ni sortis de ma vie.
Il y a de la place. Plusieurs espaces. Comme dans cette chambre. Où je suis bien.
Quand je suis prêt. A mon poste. Mobilisé. Dans mon élément. Je me retrouve
.
Avec beaucoup de circonstances et bien peu de hasards.

 

Philippe LATGER / Août 2016

 

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Sex-appeal

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L'innocence peut être sexy, sûrement pas la bêtise.

 

Philippe LATGER / Août 2016

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Des chevaux et des arbres

Publié le

Le ressentiment. L'orgueil. La frustration. Assez. Assez.
Assez des bouderies. Des mots qui ne sortent pas. De ceux qui sortent de travers.
Assez de la revanche. Des caprices. Des jeux contre la montre. Des démonstrations puériles.
Usante cette nature humaine. Usantes ces individualités qui sont autant de centres du monde.
Ce que le besoin de reconnaissance peut être vorace, monstrueux, destructeur. Contre-productif.
Ce qu'il peut y avoir de traumatismes dans l'enfance. Qui font des adultes toujours la chair à vif.
Et il y en a des complexes. D'infériorité. De supériorité.
Et des besoins de comparaisons. De compétitions.
C'est moi qui ai raison. Et c'est moi qui voyage. C'est moi qui ai fait des études. C'est moi qui ai du fric.
C'est moi qui suis belle. C'est moi le préféré. C'est moi qui suis intelligent. C'est moi qui ai raison.
Gnagnagna... Assez. Assez. C'est insupportable.
Je fuis la ville. Je veux des arbres et des chevaux. Je veux la montagne. Je veux le ciel.
Loin des " j'étais là le premier ", " c'est toi qui as commencé ", " c'est toi qui l'as voulu " ...
Assez. Du chantage affectif. Des frustrations sexuelles. Des égotismes contrariés.
Il y a ceux que l'on n'écoutait jamais. Ceux que l'on ne faisait qu'écouter.
Aussi insupportables les uns que les autres.
Celles que les hommes voulaient tous. Celles que les hommes ne regardaient pas.
Aussi chiantes les unes que les autres. Quand il y a toujours une raison de se plaindre.
Ceux qui méprisent ceux qui n'ont pas d'argent. Ceux qui méprisent ceux qui en ont.
Et c'est jaloux du bonheur des autres. Et c'est furieux de ne pas être au centre de tout.
Et ça feint l'humilité quand ça ne rêve que de lumière. Et ça se vexe comme un rien.
Assez des minauderies, des susceptibilités, des manipulations, du harcèlement psychologique.
" Ah, c'est moi qui ai gagné ! ", " Ah, tu vois, j'avais raison ! ", " Oui, bien sûr, je le savais "...
On se fout de qui a raison. Cela ne veut rien dire en plus d'être pathétique. Assez.
Je veux des arbres et des chevaux. Des chevaux et des arbres.

Assez. Des reproches. Des procès d'intention. Assez. De paranoïa. De mégalomanie.
" Tu ne m'aimes plus ", " tu ne m'as pas rappelé ", " tu as dit ça ", " tu ne l'as pas dit "...
Des chevaux et des arbres.

 

Philippe LATGER / Août 2016

 

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Je peut disparaître

Publié le

Je peux disparaître.
Je peut disparaître.
C'est un corps dans la chaleur.
C'est une silhouette dans la lumière.
Une ombre dans le soleil. Aveuglant. Qui se lève et qui avance.
Des muscles et des articulations pour progresser sans y réfléchir. Pas à pas.
L'air habille une peau brune qui va retrouver son élément. L'eau.
Elle frissonne sur le sable au reflux. Revient chercher ce corps qu'elle essaie de saisir.
Reprend son élan pour tenter de lui attraper la cheville. Quand ses efforts sont inutiles.
L'eau s'épuise pour rien. Le corps vient. De lui-même.
Il vient à elle pour s'y noyer et disparaître à son tour.
Mieux que ça. Pour exister.
Une vague parvient à lui mordre le mollet. La suivante enveloppe les genoux.
Et l'eau finit par pétrir les cuisses, absorber un sexe, puis des rangées d'abdominaux.
La surface à la taille, le corps, privé de jambes, avance toujours.
Il n'est plus qu'un torse qui glisse ses mains sur la nuque.
Répartit la fraîcheur de l'eau des épaules aux poignets avant de sombrer tout à fait.
C'est la dernière séquence du naufrage. Le buste droit se précipite. Verticalement. Vers le fond.
Laissant derrière lui l'impression d'avoir été à cet endroit précis une seconde plus tôt.
Lorsqu'il bascule déjà vers l'avant, sous l'eau, pour transformer son cadavre en torpille.
C'est un mécanisme militaire. Une machine de guerre. Qui pivote et se déploie. Se met en place.
Lentement. Jusqu'à ce qu'un puissant mouvement donne l'impulsion d'une première brasse.
Les membres sont synchronisés. Bras et jambes. Pour filer vers le large avec détermination.
Sans avoir à reprendre sa respiration. Sans panique. Au soleil comme sous l'eau.
Vivant. Mon corps fait sa vie.
Plus belle que la mienne.

 

Philippe LATGER / Août 2016

 

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Un citronnier dans la fenêtre

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La façade promettait autant que la porte.
Et le propriétaire avait insisté pour que je vienne.
Le granito gris dans l'escalier. La rampe martelée et sa corbeille de fruits.
C'était déjà quelque chose. Digne de l'Art Deco District de Perpignan.
On me fit visiter l'appartement du rez-de-chaussée où vivaient une dame et sa fille.
Une entrée pratiquement carrée pour distribuer quatre pièces.
J'appréciais la hauteur sous plafond généreuse et l'accueil chaleureux des résidents.
On voulut me montrer la salle de bain et je compris aussitôt pourquoi. Le lavabo.
Blanc. Sur son pied. Ses deux robinets. Celui d'eau chaude. Celui d'eau froide.
Et j'étais projeté dans le cabinet de toilette de la maison de Castelldefels.
Arraché à Perpignan, à mon âge, à ma vie d'aujourd'hui. Paseo Tramuntana.
J'ai douze ans. A l'étage. A côté de la chambre bleue où je dormais avec mon cousin.
Il y a de la faïence verte sur les murs. De belles menuiseries en bois. Fenêtre à guillotine.
Un sabot en guise de baignoire. Un lavabo sous son miroir. Et ça sent l'eau de cologne.
Et ça sent la résine de la pinède qui protège la maison. Et ça sent l'eucalyptus.
Et le lait pour hydrater ma peau cuite par le soleil. Et la laque de ma grand-mère.
Je suis rue des Jotglars à Perpignan, j'ai quarante ans passés et envie de chialer.
J'ai la piscine dans mes muscles. Avec ses échelles, ses couloirs et sa tête de lion.
J'ai les lanternes sur la clôture. Le grand portail qui grince. Les soirées à Montjuic.
Le goût du lait chocolaté une fois dans le bol au petit-déjeuner. Le rire de Maria.
Je suis un homme. Je ne pleure pas. Je m'enthousiasme. Je m'émerveille. Sur le lavabo.
Le jeune propriétaire semble ravi de son effet sans savoir à quel point je suis bouleversé.
Tous ces étés à Barcelone. Je les ai gardés sous la peau. Intacts. Brûlants.
Ma joie l'emporte sur la morsure. Quelque chose de douloureux.
Le bonheur d'avoir été heureux.

Une pièce côté rue. Trois pièces côté jardin.
La dame et sa fille ont déménagé. Le propriétaire a fait des travaux.
Tout le carrelage contemporain a été retiré, dans toutes les pièces, dans toute la maison.
Les sols en carreaux de ciment étaient dessous, avec couleurs et figures géométriques.
Un damier rouge et blanc dans la cuisine. Un damier vert et blanc dans la salle de bain.
Un délire pompéien dans l'entrée. Un feuillage d'automne psychédélique dans la chambre.
Puisque je m'y installe. Je vais vivre ici. Et cette pièce sera ma chambre. Côté jardin.
Tout me plaît. Quand c'est un mélange de sensations familières. Sensuelles.
L'innocence de l'enfance. Le désir de l'adolescence. La détermination de l'homme.
Prêt à quelque chose de merveilleux. De précieux.
Le bonheur d'être heureux.
Sur le lavabo, il y a un miroir avec son étagère transparente.
J'y ai posé le flacon en gros verre travaillé où Maria mettait l'eau de cologne.
J'y ai mis de l'eau de cologne. La Lavanda Puig de Barcelone.
Dans la chambre, des bibelots sauvés de la maison de la Route de Fronton à Toulouse.
Les maisons Années 30 de mes grands-parents. Paternels. Maternels. Total Look.
Des souvenirs splendides. Une enfance parfaite. Le passé idéal pour parfaire le présent.
Dans la cuisine, le jardin me saute au visage. Trois chats. Un citronnier dans la fenêtre.
Marcher pieds nus sur les carreaux de ciment est agréable.
J'ai déménagé au 1er mai.
Et La Suite n'a jamais aussi bien porté son nom.

 

Philippe LATGER / Août 2016

 

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France 3 Languedoc-Roussillon Festival PAD 2016

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Philippe Latger direct France 3 Montpellier (Languedoc-Roussillon) 12/13 du 17 juin 2016

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Toujours plus clairement

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L'accident de Paris est si loin.
Le coup de foudre à mon retour aussi.
Strate après strate. A chaque histoire. Mon cuir s'épaissit.
Me laissant toujours vulnérable aux morsures du désir et aux incendies présents.
Je vieillis chaque fois davantage et pourtant, malgré l'expérience et son lot de brûlures,
je replonge aux amours nouvelles, avec le même appétit et la même ferveur.
J'aime aimer. Je ne peux me sentir vivant autrement qu'en étant amoureux.
Je me fous d'exister pour le plus grand nombre, je n'ai besoin que d'un être pour cela.
Si j'existe pour quelqu'un, alors j'existe. Plus que quiconque. Plus vraiment que jamais.
Quand je ne suis complet qu'à l'exclusivité. Complètement. Et plus encore.
Avec toi à l'époque, aussi vrai qu'avec les amours d'avant et puis celles d'après,
j'étais plus que moi-même, plus fort que le reste du monde, à la seule force de notre intimité.
C'est au brasier de l'intime que je puise mes ressources, à l'ombre du secret et de la confidence.
Si je suis en confiance dans les bras d'un seul homme, je deviens immortel, brillant et invincible.
Ma seule crainte est de perdre cet amour, le seul talon d'Achille, puisqu'il n'y a d'autres risques,
d'autres enjeux majeurs, ni organes vitaux, capables de menacer mon bonheur triomphant.
C'est au cœur, ni au sexe, ni même à mon cerveau, que je dois mon essence.
Le moteur de ma vie. C'est d'aimer furieusement aimer tout d'un seul homme.
J'en ai aimé beaucoup. Tu as été l'un d'eux. Et je ne l'oublie pas.
Quand la voiture a passé la frontière, avec l'amie heureuse qui tenait le volant.
Pour la destination essentielle, vénéneuse, qui fut mon placenta, mon berceau et mon banc.
Le champ de bataille de passions sulfureuses, de luttes enragées et d'heureux dénouements.
Toi qui fais partie désormais de la ville aussi vrai que tu me constitues moi-même,
tu fais partie de moi et c'est toi qui reviens aux surfaces physiques de ma chair vieillissante,
quand tout est associé, que je t'ai dans la peau, que tu remontes ici dans un drôle de frisson
pour te poster à fleur d'elle, quand je n'ai qu'elle sur les os et que t'y as laissé ton empreinte.
Mon amie ne soupçonne pas l'émotion qui me guette, que je vois venir de loin.
Aux abords du Perthus, j'anticipe déjà la claque que je vais prendre dans la gueule.
Le coup à l'estomac. Quand vient cette nausée agréable du trac qui ne vient jamais seule.
Le ciel se dégage à hauteur de Gérone. Je ne suis pas à bord d'un Talgo.
Je sais où nous allons. L'ambigu pèlerinage. Où je vais rendre hommage à tant de disparus.
Tant de tranches de vie. Tant de vies différentes qui font ce que je suis.
Une prise multiple. Où se branchent l'enfance, la jeunesse et de nombreux adultes.
Celui d'aujourd'hui revient dans le cratère de quarante ans vécus, mes quarante voleurs,
et c'est là ma caverne, où tu dors avec d'autres, parmi tout mon butin, parmi d'autres fantômes
et lampes d'Aladin, au beau milieu des ruines de ma seule Babylone. Ma cité fondatrice.
J'y vais avec la force de mon amour présent, de cet homme que j'aime. Celui de maintenant.
Qui m'aime et qui m'attend sans imaginer l'orage personnel et dantesque que j'ai à traverser.
Je vais à Barcelone.
Comme au cœur de moi-même. Comme au centre du monde. Et de ma vérité.
Je sombre dans les couches où gisent des mémoires qui font toutes souffrir,
au bonheur que j'éprouve, à l'émotion de les avoir gardées toutes, puisque je suis fidèle,
que je n'ai plus que ça, ce sésame fait de noms, de corps et de visages, ces lames de fonds,
qui ramènent ma mère, ma grand-mère, des oncles et des tantes parmi d'autres cadavres,
sur la plage d'un moment, où je compte, ces âmes, ces amours, qui déferlent en même temps,
avec mille sensations qui n'étaient pas perdues.
Barcelone n'est pas un lieu, mais le cloud sans limites de quarante ans d'instants.
Où j'ai stocké et sauvegardé tout mon lot d'impressions, d'expériences,
et de compréhensions de ma vie et du monde.
J'aime un autre homme que toi. C'est un fait. A ce nouveau présent qui succède à tant d'autres.
Qui ne m'aimerait pas aujourd'hui si je ne t'avais pas aimé. Je n'aurais pas été moi.
L'homme qu'il aime, celui que je suis, est fait de toi. Il aime celui qui a pu te connaître.
Qui a l'histoire qu'il a et dont tu fais partie. Il m'a pris avec tout ce que je porte.
Avec un passé qui s'allonge et s'étoffe, où chacun a sa place. Où chacun a sa part.
Il m'a pris avec mon amour d'avant lui, celui d'encore avant, et ceux qui les précèdent,
tous sincères, tous immenses, tous aussi importants, absolus et violents,
dont il ne doit pas s'inquiéter, puisque c'est lui que j'aime.
Et toi qui reviens à ma bouche comme la madeleine d'une branche de tomate,
je ne t'ai pas lâché quand le toi, toi et moi de l'époque font le moi d'aujourd'hui.
Je le sens dans mes mains avec la certitude de ne tromper personne.
Puisque nous sommes tous faits de l'amour que d'autres nous ont porté.
Je vais vers mon passé sans trahir le présent. Emu d'être vivant.
De me fondre au nuage où tout est archivé, conservé, protégé, magnifié,
où je peux être entier, entre pluies et trouées, rayonnant de fierté et de reconnaissance,
au soleil éternel que tu nourris encore, dans la forge catalane où j'ai créé le monde.
Et je te remercie. D'être en moi. D'être moi. D'avoir fait de cet homme celui qui est aimé.
Heureux de parvenir à devenir lui-même. Toujours plus clairement.

 

Philippe Latger / Mars 2016

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Solutions Habitat

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Solutions Habitat
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texte et photos Philippe Latger

texte et photos Philippe Latger

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Ta voix me parle

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Ta voix me parle.
Elle me fait de l'effet.
Dans mon oreille. Dans ma gorge. Dans ma poitrine. Elle me pénètre. Elle s'installe.
Elle se répand comme chez elle. Je sais qu'elle l'est. La reconnais. Je suis troublé.
Ta voix. Qui pourrait être la mienne. Sombre. Profonde. Grave. Et solaire à la fois.
Dans ma bouche. Dans mes poumons. Dans mon ventre. Elle me dévore. Me reconstruit.
Je suis ému. Emerveillé. Ou consolé. J'en connais toutes les nuances. Les inflexions.
La vie d'avant réapparaît. Dans ma poitrine. Dans mon oreille. Mon téléphone.
Dieu seul sait ce qu'il s'est passé.
Ta voix me parle.
J'en suis touché. Et bouleversé. Comme s'il ne s'était rien passé. Pas même le temps.
J'en retrouve la caresse. Sensuelle. Ténébreuse. Et tout revient dans sa lumière primitive.
Comme l'alcoolique abstinent que je suis lorsqu'il respire un verre de whisky. Je me souviens.
Tout me revient.
Ta bouche et ton regard. L'épaisseur de tes mains. La sensation du toucher. De la peau sur la mienne.
Les étreintes sur le pas de la porte. L'odeur de tes cheveux. Quelques grains de beauté.
Et je ne l'écris pas ni pour te gêner ni pour t'embarrasser. Je n'ai que le meilleur.
C'est ce qui est revenu. A la voix dans l'oreille qui a tout réveillé. Je n'ai que le meilleur de nous.
C'est ce que j'ai gardé.
Je la reconnaîtrais dans la clameur d'une foule. Cette voix dans la nuit. Sortie des profondeurs.
J'en ai la chair de poule. La mémoire du plaisir. L'empreinte de l'ivresse. Celle de mon bonheur.
Puisque j'ai été heureux. Avec toi. Pour une fois. En amour. Comme je ne l'ai jamais été.
Ni avant. Ni après. Et je ne l'écris pas ni pour te gêner ni pour t'embarrasser.
Personne ne t'a remplacé.
Ta voix me parle. Et je t'entends.

Je t'entends me dire des choses. A moi. Qui te disais des choses. Tellement de choses.
Il y a longtemps. Combien de temps. Qu'avons
-nous fait de tout ce temps ?
Tu me parles. Et je t'écoute. Et la lumière entre les gouttes, qui était orange, s'est rallumée.
C'était ma lampe de chevet. A mon bureau où tu venais. Cette lumière de la rue.
Qui nous couvrait de ses promesses, enveloppait nos corps perdus. Qui se trouvaient
.
Rien oublié. Ma peau n'avait rien oublié. Ni ma poitrine. Ni ma gorge. Ni mon oreille.
A cette voix que je retrouve. Me fait l'effet qu'elle m'avait fait. A la toute première écoute.
C'est elle qui m'avait convaincu, avant
-même de te rencontrer, que j'étais mort, que j'étais fait.
C'était là, le coup de foudre. Avant la cabine téléphonique. Avant la Place Molière.
Ta voix m'avait piégé. Ouvert tout le sol sous mes pieds. Et j'ai redouté de te voir.

Je retrouve ta voix et son pouvoir.
Celui qu'elle a sur moi. Quand elle me parle. Directement. Intensément.
Au plus profond de ma nature, de ma texture, de mon histoire.
Le timbre auquel je réagis. Physiquement. Sexuellement. A m'en enflammer l'épiderme.
Je suis fait de désirs et de sperme. De fanatisme pour l'absolu. Auquel nous croyions tous les deux.
D'amour pour l'exclusivité. Et la confiance. La passion et l'éternité. A mon alliance.
Je revois tout de cette vie. Distinctement. La distance d'un an dans les jambes.
Et m'étonne qu'elle ait pu exister. Que cet amour fou ait été. Miraculeux. Pur et puissant.
Je ne devrais pas écrire ici ce que je suis en train d
e t'écrire.
Tu pourrais le lire. T'en inquiéter. Mais ça n'engage personne. La gratuité.
C'est mon besoin de m'exprimer. Dire quelque part ce que ça fait. La résurgence.
Elle fait du bien. Elle est splendide. Eblouissante. Même si cela semble me dire
que je n'ai pas cessé de t'aimer.
A tout ce bien que ça réveille. A cet érotisme confus. Qui se délie dans mes oreilles.
Cette attirance sans pareille. Qui n'était pas cachée bien loin. Que j'ai gardée à fleur de peau.
Elle articule quelques mots. Elle vibre dans mon œsophage. Et joue de mes cordes vocales.
Comme un écho. Qui lui répond. Qui se retourne. Ricoche dans la cage thoracique.
Pour revenir au bord des lèvres. Et je suis beau. Je suis unique. Comme tu me permettais de l'être.
Et c'est le bien que tu m'as fait qui me revient, qui me détend, qui me masse les épaules,

embrasse l'homme que je suis, à cet instant, celui d'avant et d'à présent.

Ta voix me parle.
Elle me fait de l'effet.
Bœuf.
Et je revois l'appartement que je ne voyais plus vraiment.
Il se reconstitue sous mes yeux. Avec ses ombres et ses secrets. Si bien gardés.
La morsure de ta bouche. Les regards qui ne se quittaient plus. Dans le silence.
La minuterie. Mon impatience. Tes phalanges contre ma porte. L'état d'urgence.
Je t'ouvrais. Tu entrais. Dans ma vie. D'où tu n'es jamais sorti.
J'ai voyagé. Et j'ai vécu. Retrouvé des choses de l'existence d'avant toi.
Repris certaines choses en main. Et je ne saurais dire combien de temps cela m'a pris.
Je suis à tant de mois de moi, que j'avais laissé dans ta voix, et que je retrouve à sa place.
Comme cette bague à mon doigt. Sans nostalgie. Et sans regrets. Le face à face.
Je ne veux pas t'embarrasser. Il y a de l'eau qui a coulé. Après les larmes.
J'avais foncé tête baissée dans le travail et les projets. Repris les armes.
Je me suis fait accompagner. J'ai réussi à m'entourer. Mais, je le sais. L'ai toujours su.
L'amour de ma vie, c'est un fait, que j'ai caché au monde entier, et qui s'est tu,
était toujours dans l'énergie que je déploie, qui me grandit, de toute sa force inépuisable.
Cet élan m'a poussé ailleurs, mais je sais d'où vient le vent qui avait regonflé mes voiles.
Mon amour. Qui m'avait relevé. Rendu confiance en moi. Pas à pas. Jusqu'à redevenir moi-même.
L'amour qui m'a tenu debout. Qui continue à me porter comme lumière d'étoile éteinte.
Si j'ai prétendu le quitter, je sais ne l'avoir jamais fait. J'en suis l'empreinte.
Elle s'ouvre à moi au téléphone. Elle se révèle. Et j'en frissonne.
C'était là. Dans l'oreille. Sous ma peau. Dans mon sexe et mon cerveau.
Et je comprends à cet instant les choses que je me suis interdites depuis un an,
à tous les sanctuaires de nous, des territoires, qui étaient couverts et inviolables.
J'ai protégé. Sauvegardé. Sauver le meilleur de nous-mêmes. De notre histoire.
J'en ai gardé la pureté. Que j'entends vivre et me remercier.
Ta voix me parle.

 

Philippe LATGER / Janvier 2016

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