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Et qu'elle était la nuit.

Publié le

Le ciel est un tapis de braises. Infini. Los Angeles de nuit, crépitant à perte de vue.
Des grillons, des rainettes, de concert, donnent du rythme à ce spectacle, une respiration, ou un tempo.
La campagne, cette nature façonnée par l'homme, profite qu'il ait le dos tourné, soit allé se coucher,
pour gagner du terrain, se transforme la nuit en forêt vierge qui prend sa revanche.
Sous le ciel constellé, elle revient au galop. Elle règne. Répondant bruyamment au silence des étoiles.
La maison n'est pas loin. Elle se libère de la chaleur encaissée tout le jour dont elle se déshabille.
Allongée de tout son long dans les noirceurs au pied du pigeonnier et de l'immense flèche du cyprès.
Elle est à distance, elle se tait, mais elle reste accessible. Une présence rassurante. Une sécurité.
L'ombre de la civilisation à laquelle se raccrocher au besoin. L'arche de Noé disponible. En réserve.
Où se réfugier si l'on perdait pied, si le ciel menaçait de vous emporter, si la nuit béante décidait soudain
de tout engloutir, si la nature avec elle se retournait contre vous pour tout envahir et vous dévorer.
La maison est à un jet de pierre. Et sur l'herbe, il est permis d'ouvrir les yeux sur le fouillis de l'univers.
Le vacarme environnant s'accorde à merveille aux myriades d'étincelles qui scintillent,
le son et l'image s'épousent admirablement, le foisonnement répondant au foisonnement.
Deux infinités qui se rejoignent et se retrouvent, à ce moment où nous tournons le dos au soleil.
Les légions de vampires réveillées, quand elles étaient restées tapies et cachées le temps de la journée.
La lumière du jour et la chaleur écrasent le monde en deux dimensions, écrasent les perspectives.
Déjà, au crépuscule, alors que les ombres s'allongent, les tiroirs peuvent s'ouvrir, avec des failles,
et révéler des profondeurs qu'on ne voyait plus, les trucs du magicien usant des doubles fonds.
La nuit, enfin, notre monde étriqué nous échappe tout à fait, disparaît derrière l'horizon et nous abandonne.

La nuit prend le pouvoir. Nos préoccupations quotidiennes et nos activités deviennent illusoires.
Dérisoires. Futiles. Un peu ridicules. Le monstre nous apparaît. En pleine figure. La nuit.
De toute sa masse. De toute sa voilure. Immense. Incommensurable. Incompréhensible.
Aussi belle qu'effrayante. Aussi attirante qu'inquiétante. Où les oubliés du jour remontent à la surface.
En même temps. Comme dans un reflux. Les vases communicants. Et l'idée de la justice.
Au spectacle de cet incendie déchaîné de grillons et d'étoiles, Ursule se demande comment les autres
peuvent bien dormir, partout autour de lui, dans la maisonnée, dans le village, et dans le pays tout entier.
Les hommes qu'il connaît, et ceux qu'il ne connaît pas, tous dorment à l'instant où il veille, lui, tout seul,
allongé sur l'herbe, loin devant la maison, avec la certitude qu'ils n'ont pas conscience du monde,
ces autres qui ne connaissent que les deux dimensions du jour, et ignorent le revers d'une même réalité.

Ursule se laisse envahir. Il ne se sent plus menacé mais privilégié. Il profite de son privilège.
Comme le berger ou le gardien de phare. La solitude permet d'oublier les conditions. Les convenances.
La solitude permet de s'oublier soi-même. Il est peut-être autre chose que lui-même. Il lâche prise.
Et peut devenir ce qu'il voit et ce qu'il entend. Il devient la nuit. L'océan d'insectes qui bruisse.
Par vagues irrégulières. Célébrant l'heureuse fraîcheur des ténèbres. Comme l'océan sans fond de lueurs 
qui animent un ciel plus clair qu'à première vue, agité, grouillant d'une vie insoupçonnée, tumultueuse.
Il ne sait pas le nom des étoiles et des constellations, ne sait pas reconnaître la Grande Ourse ni Véga.

Mais son ignorance n'empêche rien. Ni la compréhension, ni la jouissance. Il prend son bain de minuit.
Nage sans bouger dans l'univers qui gravite. A deux doigts de percer les mystères de la vie.
Qui sont ceux de la mort. Ou le dessein de Dieu. Quand son humanité revient le saisir tout à coup.
Une étoile filante. De ces apparitions si furtives qu'on ne sait jamais si on les a réellement vues.
Ursule, les yeux écarquillés, est revenu à lui. Réincarné soudain dans son corps d'être humain de son âge.
De sa condition. De sa culture. Par cette idée faisant irruption dans une réaction en chaîne. Une urgence.
C'était bien une étoile filante. Il fallait faire un vœu. Une urgence qui s'invitait de façon pavlovienne.
Si près du visage de Dieu. Tout le voyage s'effondrait comme un château de cartes. Dans la seconde.
D'un simple éternuement. A vos souhaits, merci. Un réflexe. Qui le ramena à lui comme un élastique.
Son altruisme. Son empathie. Sa philanthropie. Sa charité. Son humanisme. La nature sociale de l'homme.
La panique. La peur de ne pas être juste. L'opportunité de former un vœu. Un seul. Mais pour qui ?
Les grillons et les étoiles relégués ensemble au second plan. Une pensée toxique. Qui envahit Ursule.
Il faut faire vite dit-on. Sinon, le charme n'opère plus. Mais de combien de temps dispose-t-on au juste ?
Un seul vœu. Pour lui même ? Pour sa mère ? Pour son oncle malade ? Pour son frère en détresse ?
Pour l'humanité entière ? Ursule se débat dans un verre d'eau de scrupules. Vite. Vite. Pris au dépourvu.
Furieux de son manque de réactivité, quand il convint qu'il n'avait jamais eu le sens de la répartie.


Il considéra qu'il était trop tard. Qu'il avait trop tergiversé. Se mangeant la joue. Perplexe.
Il avait pensé un instant à l'argent, qui permet de faire plaisir et d'aider autour de soi, et résout à lui seul
bien des problèmes, mais qui en crée aussi beaucoup, et qui l'aurait fait passer pour cupide ou intéressé.
Peut-être pas assez noble aux yeux de la personne chargée d'exaucer les vœux des étoiles filantes.
Qui se serait peut-être exécutée quand même, par conscience professionnelle, mais dans une grimace,
en n'en pensant pas moins, quand Ursule s'étonna de vouloir plaire, tout de même, à l'agent concerné.
Il voulait se faire valoir et ce vœu était trop vulgaire. Celui à propos de sa vie amoureuse l'était autant.

Que Blandine tombe amoureuse de lui ? Quand il ne rêve que de ça ? Non. Trop égoïste.
Il fallait faire preuve de grandeur d'âme. Et d'ingéniosité peut-être, pour tout concilier.
L'idéal aurait été d'être malin. Formuler le vœu, où peuvent converger tous les espoirs et tous les intérêts.
Intérêt général et intérêts particuliers. Le sien compris. Il fouillait fiévreusement dans ses ressources.
Ursule songea à quelque chose, qui a jailli comme une solution sûre d'elle-même mais le déprima aussitôt.
Que tout aille bien pour tout le monde. Il était découragé. C'était gentil mais sans virtuosité intellectuelle.
Il fallait en plus être spirituel, trouver quelque chose de plus brillant que ça. Un peu de panache.
On ne fait pas un vœu qu'avec de bons sentiments. De toute façon, c'était fichu. Il avait raté le coche.
Et pris le parti de préparer le vœu parfait pour la prochaine occasion. Ne plus se laisser surprendre.
Le spectacle de la nuit était terminé. Le charme était rompu. Ursule ne guettait plus que les étoiles filantes.

Comme si le jour s'était levé et que le monde des hommes avait repris le pouvoir sur les ombres.
Une deuxième traînée phosphorescente vint griffer le ciel. Qu'Ursule ne vit pas. Il s'était endormi.
Rêvant que Blandine était l'agent chargé d'exaucer les vœux des étoiles filantes et qu'elle était la nuit.
 

Philippe LATGER / Septembre 2018

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Petit Poucet

Publié le

Je cours sur les Ramblas, dans la nuit, comme un fou, zigzague entre les gens, les touristes empotés...
Mon petit Poucet ne sème pas des petits cailloux blancs mais des gouttes de sang. La pharmacie de garde.
" Il est allé aux urgences ! C'est en bas, vers le port ! " Les taches rouges, au sol, m'y conduisent.
J'ignore la façade du Liceu, où nous avions applaudi ensemble un Crépuscule des dieux.

La foule indifférence se traîne et m'entrave. Les gens me gênent. M'agacent. Je cours vers le port.
On ne trouve pas son nom sur le registre. On m'envoie vérifier à Poblenou. Et j'ai perdu sa trace.
Je suis en panique. " Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait ? " Je n'en finis plus de courir.
Tous les taxis sont pris d'assaut. Samedi soir. Mon cœur va lâcher. Barcelone, qu'est-ce que tu me fais ?
Les portes vitrées automatiques s'ouvrent sur un immense hall vide et glacial. On me renseigne.
Son nom. " Non… Je n'ai pas ce nom. Il n'est pas chez nous. Peut-être aux urgences, sur les Ramblas… "
Je rebrousse chemin. Je reviens sur mes pas. Mais sans courir. Comme ayant renoncé. Je marche.
Les gens font la fête. Samedi soir. Et c'est insupportable. Je longe la Ronda Litoral. Le Passeig de Colom.
Tout un merdier automobile. Pas un taxi de libre. Mais désormais, rien ne presse. J'essaie de réfléchir.
De rejouer la scène. Minute par minute. Phrase par phrase. Mot à mot. Je ne cours pas, je marche.

Qu'est-ce que j'ai dit ? Qu'avait-il dit ? Qu'avait-il fait ? Je repasse tout... Qu'est-ce que j'ai fait ?
La colonne de Colomb se dresse contre Montjuïc. Et je pense aux petits cailloux sur les Ramblas.
Les gouttes de sang. Sur le dallage. Où avais-je perdu leur trace exactement ? Je retourne aux urgences.
Et je cherche au sol, comme un chien qui renifle, je furète, je cherche des indices dans l'obscurité.
La dernière goutte repérée était au beau milieu de la promenade. Mais ensuite...
Il y a forcément eu un virage. Et finalement, je trouve l'endroit où il l'a amorcé. Je n'ai plus qu'à suivre.
La piste. Qui me conduit à un autre local que celui où je m'étais présenté une heure auparavant.
" Oui. Il est ici. " Et le voilà. Allongé sur un brancard. Sous un drap blanc. Et il est aussi blanc que lui.
Il est beau. Je suis triste. Mais soulagé. Soulagé. Mais encore en colère. La panique a reflué.
Et il ne reste que ça. Ma colère. Que j'essaie de contenir. Je suis froid. Je m'informe à peine de sa santé.
Je pose des questions pratiques. Les papiers. L'assurance. L'aspect administratif et financier.
Je ne peux pas faire mieux. J'ai été blessé. Autant que lui. Plus que lui peut-être. Le verre brisé.
Ses pieds nus. Un éclat rasant le sol. Tranchant le pouce. Le sang en abondance. Ma fureur.
" Demain, quand tu rentreras, je serai parti. C'est fini. " 

 

Philippe LATGER / Août 2018

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L'été furieux

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L'été furieux

Tout mon corps est en nage. En soleil et en plages. En chaleur et en mer. A brasser l'horizon.
A fouiller le néant et le temps qu'il nous reste. A purger le désert. A rincer le plaisir.
Le sel dans les cheveux. Le poivre sur ta bouche. C'est le drap en coton et le sable mouillé.
La pénombre lascive. La sieste évaporée. C'est le ciel bleu piscine. Le chlore et l'orchidée.
Une lumière aveugle qui fronce les sourcils. Qui fait blanchir l'image, noircir la pellicule.
C'est l'étourdissement du vivant victorieux, triomphant, éphémère, ou son baroud d'honneur.
La violence au zénith de l'ardeur à son comble, de la rage de vivre à ses extrémités.
C'est l'annonce de la chute. Ou l'aboutissement. L'insolence à nos sens à peine supportable.
L'explosion des possibles et leur intensité. Qui s'échappent à mesure que les jours raccourcissent.
La vague se retire, fuyant ce qui a échoué. Laissant seul sur la grève l'espoir ou l'amertume.
C'est l'été Attila, ses chevaux écumants, et sa horde fantastique qui aura tout mis à sac.
Incendié les promesses pour tout réduire en cendres. Quand j'ai le goût du sang. Et une faim de loup.
L'appétit est venu en t'aimant. Cette corne d'abondance. Qu'aucun enchaînement ne saura maîtriser.
La blancheur de la chaux au charbon de tes yeux. La chaleur en cavale esquivant les adieux.
Je suis l'insoumission. Je refuse l'automne. Quand les nuits les plus courtes ont leur éternité.
Aux étoiles du diable, de l'Eden approché, où j'aurais pu camper ou courir à ma perte.
La tomate juteuse saigne sur les babines. Il n'est plus question de vieillir et d'attendre Noël.
De séquestrer le corps aux épreuves du froid. Les manteaux. Les chaussures. Et autres camisoles.
J'aime l'été mon amour. Je l'aime plus que toi. Tu pourras m'y rejoindre avec un an de plus.
Mais j'y reste, de pied ferme. Avec sa canicule. Ses frissons. Ses ferveurs. Ses réverbérations.
J'ai passé l'âge d'être intrigué par la mélancolie, de trouver du plaisir à la fin d'une fête.
S'il y a des voluptés au spleen et aux regrets, il y en a au présent qui pourront me suffire.
Tout mon corps est solaire. Et je nage dedans. Je me dissous dans l'eau où le temps n'a plus prise.
Et je lui échappe encore au sommeil amoureux où j'ai tout le pouvoir de parfaire le monde.

Parfums du crépuscule. Le lever du soleil. Et toi qui m'impressionnes par ton obstination.
Toi qui gardes le cap et m'accompagnes encore, contre vents et marées, et contre toute attente.
Pour m'envelopper au creux d'hibernations fugaces. Et me tenir au chaud d'un mois de juin à l'autre.
L'été Attila. C'était toi. Je t'aime plus que toi. Quand tu es ma jeunesse et sa chair qui exulte.
Le sel de mes cheveux qui s'en va sous la douche. La blancheur de la chaux et le bougainvillier.
Les persiennes de la chambre. La mer insubmersible. La confiance. La violence. L'éternité en bouche.
Tu pourras nous rejoindre toi et moi avec un an de plus. J'y reste sagement. Furieusement tranquille.
A l'abri de vieillir et de n'aimer plus rien. Où je veux bien camper et courir à ma perte.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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Jason au volant

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Des flancs arides, hérissés de yuccas, encaissent un virage de la route, où nous progressons vivement.
Les enjoliveurs peuvent tournoyer au-dessus du sol. Comme des Hira Shuriken. Aveuglants au soleil.
Des étoiles d'acier virevoltants dans d'épaisses couronnes de gomme pneumatique. Silencieuses.
Sourire carnassier. Jason est au volant. Eblouissant le parebrise de sa confiance en lui. 
Il n'est vêtu que d'un slip qu'il m'a emprunté et de lunettes noires. Il conduit pieds nus.
Le poil de son torse et de ses cuisses est aussi doré que le sable du désert.
" Donne-moi une cigarette. " Je ne réagis pas tout de suite. " Miguel... tu me donnes une cigarette ? "
Je regarde autour de moi. " Dans la boîte à gants. " Il y a des cartes routières, des capotes et un flingue.
Un paquet souple quasiment vide. " On va s'arrêter quelque part. Je ne tiendrai pas jusqu'à Vegas. "
Du Disco 70, kitschissime, pétaradait dans l'habitacle. Kool and the Gang ou quelque chose du genre.
" J'ai des cigarettes dans mon sac. Dans le coffre. On fera avec. Inutile de prendre des risques. "
Surpris, il me regarde, fixement, derrière ses lunettes de soleil. La clope pendue au coin de sa bouche.
Je sors un briquet de ma poche et lui allume la cigarette.
" Et regarde la route quand tu conduis. "

 

Philippe LATGER / Août 2018

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La détente

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Sur ma bicyclette. Rue St-Jacques. Rue Sully. Je ne cours pas le Tour de France.
Au petit matin, j'ai fait ma toilette. J'ai bu mon café au lait. Et je vais travailler. Comme un homme.
Rue St-Jacques. Rue Sully. Mon itinéraire pour arriver au fleuve. Pour le traverser.
Ils ont bâti le nouveau pont pour nous. Mais j'aime autant l'ancien. Il est sur mon chemin.
Du tablier, je ne vois pas les cornes de vaches entre les jambes. Seulement les deux tours.
Epaisses. Trapues. Qui marquent la porte de la ville. J'en sors tous les matins pour aller travailler.
Je tourne tout de suite à gauche pour longer la Vienne. Mon trajet du matin. Pour aller payer ma dette.
Rue St-Jacques. Rue Sully. Je ne vais pas à Compostelle. Je ne cours pas le Tour de France non plus.
J'y pense et ça me fait froid dans le dos. Ce dernier Tour de France de malheur. Quelle catastrophe.
Pouvions-nous imaginer ce qui allait suivre ? Savions-nous vraiment ce qu'il était en train de se passer ?
En fait, si. Nous pouvions l'imaginer. Mais nous ne pouvions pas y penser sérieusement.
La pierre blanche reste maussade. Comme mon cerveau. Maussade. A l'intérieur comme à l'extérieur.
Le matin brumeux. Un de plus. Le pont Henri IV. Et ses deux tours stoïques. Indifférentes.
Ce jour-là, nous étions encore insouciants. Nous voulions le rester coûte que coûte.
Et pourtant, tout s'est enchaîné. Comme à la rotation du pédalier. De façon mécanique. Implacable.
L'assassinat de l'Archiduc. Pour donner le départ de la course. Mais savions-nous ce que nous courrions ?
Je pédale le long de la Vienne en songeant combien je hais le Tour de France.
" Par décret du Président de la République. " Evidemment. C'était un peu facile. Et prévisible.
Mes frères sont partis. Mes cousins aussi. Tous les hommes de la famille. Sauf mon vieux père et moi.
C'est le privilège d'avoir une paire de couilles. Celui d'aller se faire trouer la peau pour son pays.
Je ne suis pas un insoumis. J'ai fait mon service et j'ai mon livret militaire à jour. Je n'ai pas triché.
Mon nom ne figure pas parmi ceux des traîtres, des lâches et des déserteurs. J'ai été réformé.
Le privilège de m'être servi de ma paire de couilles. Je suis père d'une famille nombreuse. 7 enfants.
Qui m'ont sauvé la vie sans salir mon honneur. Même si j'ai honte. Même si je me sens émasculé.

J'ai inventé une maladie congénitale pour me justifier auprès des autres. Qui ne me demandent rien.
Mes frères sont sur le front. Et mes cousins aussi. Et moi, je suis au milieu des filles et des veuves.
Comme un intrus. Avec cette paire de couilles qui prend trop de place, qui me gêne pour pédaler.
Que je voudrais voir disparaître. Que je n'arrive pas à dissimuler. Qui me rend suspect ou coupable.
Elle est mon indignité. Personne ne me reproche rien. Mais je sens les reproches. Et la colère.
En boule. Dans le regard des femmes. Dans la gorge des femmes. Elles me haïssent de n'être pas parti.
Rien n'est verbalisé. Mais c'est pire. C'est encore plus violent. Et je ne peux pas me plaindre.
Le café au lait ne passe pas. Ni le repas du soir. Les nuits sont courtes. Elles ne sont pas tranquilles.
Je fais des cauchemars. Soit on vient me chercher pour me régler mon compte. Soit je suis sur le front.
Comme si j'y étais. Je vois tout. Je sens tout. J'entends tout. Et je deviens dingue. Comme les autres.
Je ne suis pas un insoumis. Je suis réformé. Et manuchard. Je participe à ce qui nous occupe.
Et j'essaie de regarder mes enfants dans les yeux sans rougir. Eux à qui je dois ma situation.
Même si ma chance est une malédiction. Et qu'avoir honte est le moins que je puisse faire.
Emile est mon garçon de dix ans. Il veut savoir ce que je fais à la manufacture. Se pose des questions.
Trop jeune pour être mobilisé, Emile. Mais pour être né mâle, il sera bon pour la prochaine boucherie.
Il lavera l'honneur de son père qui n'aura pas tué du Boche, qui ne sera pas tombé pour la France.
En attendant, je lui ai montré ce que je fabrique à l'usine avec les femmes de la ville et de tout le pays.
Sur la table de la cuisine j'ai disposé tout le barda. Tout le nécessaire du Poilu. Avec minutie.
Un petit paquet de papier brun et sa ficelle. 8 munitions. 8 millimètres. Et puis. Le Lebel. Et la Rosalie.
Emile était fasciné par l'attirail. Je charge le fusil. 8 cartouches dans le fût. Démonstration.
Je manœuvre l'objet. Simule le tir. J'ajoute la baïonnette. Et je perds un peu les pédales.
Sa mère n'est plus là pour me faire la morale ou les gros yeux. Je ne préserve pas mon petit Emile.
J'explique tout. La pointe cruciforme et ses vertus. On plante le plus profond possible. Dans la viande.
Dans du Fritz si possible. Et là, un quart de tour à gauche, et on retire comme on peut, de gré ou de force.
J'explique tout. L'hémorragie interne. Et la mort. Et la boue. Et la peur. Le bruit des abeilles.
Tout ce que je ne vis pas. Tout ce que je rêve. Tout ce que vivent les hommes de ma génération.
Sa mère n'est plus là, alors je fais l'éducation d'Emile. Lui explique ce que vivent ses oncles.
Et que je fabrique des fusils pour que ses oncles puissent se défendre contre les méchants Allemands.
Qui sont des oncles de petits garçons, comme lui, qui se demandent eux aussi ce qui leur arrive.
Je n'ai peut-être plus de couilles, comme un chapon parmi les poules, mais je paye ma dette.
Mon vieux père est trop vieux pour s'occuper de mes 7 enfants. Et leur mère est morte en couche.
Emile joue avec les lames-chargeurs hérissées des cartouches en laiton. Et je fabrique des Lebel.
Pour laver mon honneur ou contribuer à mon humiliation. Je vais à la manufacture en bicyclette.
Comme d'autres sont partis pour le Tour de France. Et d'autres pour le front. Emile m'écoute à moitié.
Louise vient sonner la fin de la récréation. Sa grande sœur lui sert de deuxième maman.
Je forme un genre de couple avec elle. Qui me navre et me bouleverse. Elle l'écarte de notre atelier.
Emporte son frère dans l'arrière-cour pour des choses de son âge. Et je remballe ma camelote.
Les tours du pont Henri IV sont à leur place. Je les dépasse et pédale rive gauche jusqu'à la manufacture.
Comme tous les matins. Pour participer à la guerre et nourrir mes enfants. Dans le brouillard.
Quand je vis l'enfer de ne le vivre que par procuration. Comme un infirme. Parmi les gueules cassées.
De tous ces jeunes gars sans bras et sans jambes que les tranchées vomissent jusque chez nous.
Je n'ai pas les couilles de les regarder en face. Je détourne le regard. Eux sont vivants me dit-on.
Quant aux autres… Rares les corps qui reviennent en un seul morceau. De la bouillie.
De la bouillie de jeune Français. Du jeune homme tout frais. Tout beau. Réduit en compote. Pulvérisé.
Pour retourner à leur famille un vulgaire sac de viande et de merde. Cela vaudra bien une décoration.
Des dizaines de milliers de nos garçons sont déjà tombés. Combien de Boches ont-ils eu le temps de tuer ?
Car il ne s'agit que de cela. Il faut tuer du sale Boche. Du jeune Boche tout frais, tout beau.
Qu'on a arraché à sa mère ou à sa jeune épouse pour faire de la purée de jeune Français.
La pointe cruciforme. Un quart de tour à gauche. Et on retire. Au corps à corps s'il le faut.
Ce matin, je n'arrive pas à avancer. Je suis sur le chemin mais je n'en finis pas de ne pas arriver.
Rue St-Jacques. Rue Sully. Et le pont. Je tourne à gauche après les tours. Et c'est tout droit.
Louise s'occupe bien de ses frères et sœurs. Mes frères sont toujours en vie. Aux dernières nouvelles.
Et je suis planqué. Pas insoumis mais réformé. Et veuf. Sur ma bicyclette. Et je longe la Vienne.
Le fleuve peut-il ignorer la folie des hommes ? Dieu ne dit rien. Ne fait rien. Il laisse faire.
Mais le fleuve, lui… il peut vraiment couler son flot tous les jours comme si de rien n'était ?
J'ai roulé sur quelque chose qui m'a déséquilibré. Je vacille. Et je tombe. Une roue continue de tourner.
Dans le vide. Alors que je suis le cul par terre. Sonné. Je n'irai pas fabriquer de fusils ce matin.
Une femme s'arrête et s'inquiète pour moi. Tout va bien madame. Passez votre chemin.
Des hommes tombent pour de bon au moment où je vous parle. Et ne se relèvent pas.
Par centaines de milliers. Et si je me relève, ce n'est pas pour aller à la manufacture.
Je laisse ma bicyclette sur le bas-côté. Et je rentre à pied. Chez moi. Les tours. Le pont.
Je ne cours pas le Tour de France. Je ne reviens pas de Compostelle. Henriette est morte en couche.
Les cartouches. En laiton. Le Lebel que j'ai ramené à la maison. Assis par terre. Le dos rond.
Dans la cuisine. Le canon dans la bouche. Et puis rien. La détente.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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Réponse Face B

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La galaxie est un vinyle qui crépite sur son tourne-disque.
Nous traçons notre microsillon sans sourciller. Quelque part dans l'univers.
Où il existe une espèce animale capable de composer des opéras et de chanter sa solitude.
Son chant est une onde qui reste sans réponses. La boule à facettes tourne dans le vide.
Nous sommes en banlieue de la Voie Lactée. Au tout début de la Face A.
Ignorant le trou béant au centre du disque autour duquel nous tournons tous.
Quelqu'un a retiré la bonde au fond de la baignoire. Et l'eau tourbillonne irrémédiablement.
Pour disparaître. Peut-être. Dans ce trou noir insondable au cœur de la galaxie.
Qui mange la matière et capture la lumière.
C'est cette force qui aspire l'eau en spirales. Qui fait tourner le disque au complet.
La valse est vertigineuse. Quand nous tournons sur nous-mêmes. Quand nous tournons autour du soleil.
Quand la lune tourne autour de nous. Que le soleil nous entraîne avec lui dans sa propre course.
Notre petit système solaire dérive avec le reste du mobile autour du monstre qui en est le noyau.
J'observe le ciel qui scintille. En pleine nuit. L'immensité hallucinante qui écrase notre imagination.
Et je souris à cette farce. Quand la réalité même devient suspecte.
Que sont ces trous noirs qui nous entraînent, qui nous attirent, qui nous appellent ?
Ces trous béants qui semblent dévorer ce que nous connaissons de ce monde.
Nous avons le nôtre. Pivot du manège. Moteur de la rotation. Et la Voie Lactée s'y précipite.
Le mystère est tel que la matière devient précaire. Comme notre propre réalité physique.
Quelqu'un a retiré la bonde. Et notre galaxie s'est mise à tourbillonner avant de disparaître.
Les opéras peuvent toujours demander des explications. Les réponses ne sont pas de ce monde.
Depuis le balcon d'un hôtel de Font-Romeu, je vois une lune énorme et la fraise de cigarette de Mars.
Un point rouge incandescent. Qui vibre sa lumière comme il peut à travers la distance.
Notre voisine est dans le même bateau. Amarré à ce soleil qui ne résiste pas à l'attraction du noyau.
Les réponses ne sont pas de ce monde. Peut-être Face B.
Je frissonne et souris finalement au cosmos. Avec une tranquillité que je ne m'explique pas.
Ce n'est pas la foi. C'est la confiance. Comme si elle ne venait pas de moi.


Il y avait eu cette intuition dans ma baignoire. Jeune homme. Quand je prenais des bains.
Ce n'était pas la poussée d'Archimède mais assez fort pour tenter aussitôt de l'exprimer.
Un texte l'atteste. Une expérience et des sensations. Celles de la ligne de flottaison sur la peau.
Virer la bonde pour vider la baignoire dans laquelle j'étais resté allongé. L'eau se retirait.
Irrémédiablement. La surface glissait le long de mes bras, de mes flancs, me découvrant peu à peu.
L'air et l'eau. Comme si je naissais à nouveau. La surface de mon corps enveloppée d'eau réduisait.
A mesure que celle exposée à l'air s'accroissait. Comme la lumière du soleil à la surface de la lune.

Le contraste était aussi curieux qu'agréable, d'un point de vue sensoriel, et je m'étais juste efforcé
d'exprimer dans mon texte mon impuissance à retenir l'eau qui m'échappait, quand sa fuite
n'était autre que celle du temps, comme on le conçoit confronté à tout ce qui paraît irrémédiable.
Mais si j'étais concentré sur la fatalité, c'était pour rester intellectuel, quand mon corps organique
me révélait dans ma chair l'interchangeabilité des réalités, par vases communicants, 
et la persistance de mon être dans le changement d'environnement physique.
Si le changement était inéluctable, la surprise pouvait venir du fait que ma persistance l'était tout autant.
Ce qui est au-dessus de la surface est aussi bien que ce qui est au-dessous. Les deux coexistent.
Mais le plus troublant était l'expérience de la permanence. L'eau n'était plus et j'étais encore.
Et même si je n'en ai pas parlé dans le texte de l'époque, j'ai le souvenir de cette révélation sensorielle.
L'eau disparaissait et je ne disparaissais pas avec elle. Je vivais autre chose mais je vivais toujours.
Et la lenteur du phénomène permettait d'en prendre conscience. Je suis toujours. Je suis toujours...
Si le temps m'avait échappé comme l'eau du bain, j'étais encore là pour l'écrire.
A Font-Romeu, je suis ému de reconnaître la lueur rougeâtre de Mars dans la nuit de juillet.
Avec cette idée dans la poitrine. Si le monde tourne, c'est à notre avantage.
Le saphir pourra bien finir sa course, et venir buter sans fin sur la fin d'une dernière chanson.

Des questions ? Réponse Face B.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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La fleur du Chardon d'Espagne

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Je sais avec quoi enterrer Pharaon dans sa sépulture.
Il n'y aura pas besoin d'or, de mobilier ni de pierres précieuses, pas de vases, pas d'armes,
de statuettes ni de chars pour subsister toute l'éternité. Pas de bronze ni de terre émaillée.
Seulement les impressions choisies qu'il emportera avec lui dans la tombe, seulement des impressions,
comme nous sommes capables de nous les restituer plus ou moins confusément dans nos rêves.
Les impressions d'une vie terrestre, aussi brève soit-elle, suffiront bien à occuper des siècles de repos.
La voiture se gare sur le terrain vague poussiéreux qui sert de parking. La plage est derrière ces buissons.
La lumière ne trompe pas. Ni sur la saison, ni sur l'heure. Ni même sur la présence de la mer.
Avec moi, des êtres dont je connais le rire et le sens de l'humour. Ma sœur. Mes nièces. Et un garçon.
Qui fait désormais partie de la famille. Le chéri de l'aînée des deux filles. Qui nous accompagne.
Les pas dans le sable. L'écume tranquille de la Méditerranée. La chaleur accablante. Voluptueuse.
L'air marin pour la défier plus longtemps, faire durer le plaisir, et redécouvrir le bonheur de la respiration.
La serviette est déployée près des autres pour compléter le campement de fortune avec application.
Allongé sur le dos, je me laisse saisir par les éléments, je lâche prise, et je suis autre chose que moi-même.
Le soleil me pulvérise. Et la mémoire me joue des tours. Les yeux fermés, je ressens. Attentif.
Le murmure des vagues. Les mirages de sons déformés par la chaleur. Des éclats de voix. Etouffés.
Et je ne sais plus très bien si j'ai 15 ans, 8 ans, 30 ans ou 17 ans. Quel âge est-ce que j'ai au juste ?
Les paupières tressaillent légèrement à l'explosion de couleurs psychédéliques jaunes et orangées
qui ondoient de variations délirantes que je vois à l'intérieur, et je sais que, même les yeux fermés,
je vois encore des choses de l'extérieur, de ce qui m'entoure, en infrarouge, en caméra thermique,
quand la lumière de juillet incendie mes rétines de tâches me rejouant la formation de l'univers.
Ce sont des nuées gazeuses, des nébuleuses, dans un cœur galactique en fusion.
L'espace en entier prisonnier de mes paupières où s'ouvrent les deux trous noirs voraces de mes pupilles.
Je ne suis plus un contenu mais le contenant du cosmos. Je deviens l'infini et ne sens plus mon corps.
Ma mémoire n'est plus la mienne. Ou plus seulement la mienne. Et je pressens la mort comme un double.
Un revers de moi-même. Une partie de moi bien vivante, et bien plus grande que moi.
Le jeune homme que j'étais à quinze ans n'existe plus depuis trente ans et je retrouve son empreinte.
Je n'ai pas besoin de me concentrer longtemps pour ressentir ses propres sensations dans cette situation.
C'est une onde que je perçois encore. Comme une fréquence radio. Que je capte encore trente ans après.
Bien des moi n'existent plus, à commencer par celui qui sortait de la voiture tout à l'heure sur le parking,
qui n'est déjà plus qu'un souvenir, et je ne suis pas mort pour autant, je suis la compilation de milliers,
de millions, de milliards de moi, qui ont disparu les uns après les autres à chaque seconde, chaque jour,
sans disparaître vraiment, quand ils me recomposaient, me transformaient, me faisaient muter, muer,
et je n'ai cessé en vieillissant de me nourrir de tous ces autres moi-mêmes, de tous ces cadavres,
dévorant comme mes pupilles sous mes paupières closes la matière et la lumière de l'instant,
l'enfant de 6 ans, 7 ans, 9 ans, de 10 ans que j'ai été, qui sont toujours en moi, dans mes fibres,
mes substances, au fur et à mesure, s'additionnant, se superposant, pour constituer un nouveau moi,
et puis un autre, à chaque seconde, chaque jour, dans une succession continue de morts et de naissances.
Je sens dans ma chair que vivre et mourir est la même chose. La même énergie. La même dynamique.
Cannibale, je n'ai cessé de me manger moi-même, avec appétit et opportunisme, pour me nourrir de moi,
avec cette intuition de n'être que du temps, à l'instant, avant d'en avoir le souvenir immédiat, bien présent.
Et les gens qui ne sont plus sont toujours là. Ceux qui n'ont pas été moi mais m'ont fait exister en étant.
Au contact de ces autres moi-mêmes qui n'existent plus et sont morts avec eux. Je les ai avec moi.
Ils habitent le moment où je les convoque. Et je retrouve leur voix et leur rire instantanément.
Avec une précision chirurgicale. Sabine et Marlène. Bon-papa et Marraine. Maria. Et puis ma mère.
Elle est allongée la tête à l'ombre du parasol. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour sentir sa présence.
La chaleur sur ma peau. L'odeur fruitée du sable de Castelldefels et celle de la pinède. Ensemble.
Ajoutées à celle de l'ambre solaire. Et je sais quel maillot de bain elle porte. Et je sais son attitude.
Comment elle a replié le bras sur son front en visière. Et je sais ce qu'elle pense. Ce qu'elle ressent.
Les sons étouffés et distendus de la plage sont les mêmes à l'étuve de juillet. Ce sont des éclats de voix.
Dont on ne sait si ça parle Français, Catalan ou Castillan… ça parle, ça rit, ça s'interpelle, ça se répond.
Et je peux aussi bien m'apprêter à remonter avec mes cousins jusqu'au Paseo Tramuntana, sous les pins,
pour aller plonger dans l'eau claire de la piscine, avant de passer à table, quand je peux retrouver si je veux
le goût exact d'une tomate mûre et sucrée, de l'oignon blanc et juteux sur ma langue, de la chair amère
de l'olive noire, quand je peux sentir la fumée de la grillade, le gras du lomo fondre dans ma bouche,
à volonté, à l'envi… il me suffit d'y penser et tout revient pour n'être jamais parti.
La maison est dissimulée derrière deux énormes palmiers, au pied de l'eucalyptus géant qui domine.
La végétation du parc est particulièrement dense côté rue, pour cacher le bow-window et sa terrasse,
lorsque c'est à l'arrière de la bâtisse que nous empoignons fermement les barreaux des échelles en riant
pour sortir de l'eau, avant de replonger aussitôt en faisant le plus de bruit et d'éclaboussures possibles,
la peau brillante comme celle des dauphins, avant de faire quelques brasses chaotiques et recommencer.
Les adultes préparent le déjeuner avec une application cérémonieuse, un rituel avec des rôles définis.
Pendant que nous ruinons avec malice la séance de bronzage d'une cousine sur son matelas pneumatique
que nous menaçons de faire chavirer à chaque plongeon, de l'autre côté du garage, au bout de son allée,
un bâtiment indépendant de la maison qui la sépare de la piscine, la cuisine d'été est une ruche.
On entre et on sort avec de la vaisselle, des plats, des corbeilles de pain que l'on vient de trancher,
des bouteilles d'eau, de vin, d'apéritifs, pour garnir la longue table installée sous la canopée de la pinède.
Des tâches de soleil pleuvent pour moucheter la dalle de ciment rose où se tiendront les agapes.
Un oncle apparaît, avec une silhouette, la tête dans les épaules, qui semble vouloir s'excuser
de venir sonner la fin de la récréation : " les enfants, c'est prêt, sortez vous sécher, on passe à table ! "
La cousine du matelas pneumatique n'a pas ôté ses lunettes noires et s'est déjà drapée dans une serviette,
alors que la volée de moineaux est heureuse à l'idée de manger de bonnes choses en bonne compagnie.
Dégoulinant d'eau étincelante sur ma peau brune, mes pieds sont plantés dans la petite flaque d'eau tiède
que j'ai créée en sortant de la piscine sur la pierre brûlante de la margelle. Je reconnais cette sensation.
Sans l'eau que j'ai sortie du grand bain avec moi, je me serais brûlé la plante des pieds. C'était étonnant.
Et ravissant. Le temps de me frictionner les bras et la tête, je jouis d'une violence devenue tolérable.
Une brûlure désamorcée par un peu d'eau fraîche transformée en bouillon minéral dans lequel je patauge.
Avec délectation. Je m'enroule à mon tour dans ma serviette pour courir rejoindre la tablée familiale.
Mes yeux s'ouvrent sur le ciel de Sainte-Marie-la-Mer. Loin de la maison de Castelldefels et de sa pinède.
A vrai dire, au moment où j'ouvre les yeux, je sais que cette maison a été vendue depuis longtemps.
Qu'elle a même été probablement détruite. Mais je suis heureux de pouvoir y retourner sur commande.
La plupart des gens avec qui j'étais à l'instant sont morts. Les autres, dont je suis, ont bien vieilli.
Ma mère n'est pas allongée à côté de moi, la tête à l'ombre du parasol. Il y a ma sœur et mes nièces.
Qui ont connu le monde d'où je viens. Témoins de ce bonheur dont l'impression a traversé le temps.
Lumière d'une étoile éteinte qui nous parvient toujours. Aussi vibrante. Aussi belle et incandescente
que si elle existait toujours. Si bien que le fait qu'elle ne soit plus vraiment n'a aucune importance.
Pharaon sera enterré avec ses olives noires, ses tomates sucrées et sa flaque d'eau tiède sous les pieds.

La chaleur est telle que j'entre dans l'eau comme chez moi.
Les cuisses. La taille. Et finalement, le buste disparaît à son tour. Une dernière inspiration.
Et les brasses sous-marines m'emportent vers le large. Je tiens la distance. J'avance. J'avance.
Avec cette endurance que je ne m'explique pas. Quand le fumeur aurait pu connaître des difficultés.
Non. J'en suis le premier surpris, mais je suis toujours capable de rester en apnée sur de bonnes séquences.
Je retrouve l'aisance innée de l'enfant, du jeune homme, qui dans son élément, peut bloquer sa respiration
sans panique et sans efforts, pour fendre la masse mouvante d'eau salée avec délectation.
L'eau est l'alpha et l'oméga. Le zéro et l'infini. Je m'y fonds. Je m'y retrouve. Le ventre de ma mère.
Pharaon devrait peut-être y songer. L'eau serait sans doute une dernière demeure plus adéquate.
D'autres ont dit " tu es poussière, et tu retourneras à la poussière ", et nous avons tous compris le message,
mais ne sommes-nous pas d'abord H2O, faits d'eau, à plus de 50 %, sur une planète couverte d'eau à 70 %,
lorsque même les astéroïdes en contiennent sous forme de glace ?
Je pense à Titan, une des lunes de Saturne, sur laquelle il y aurait de l'eau en abondance.
Et me dis que nous sommes destinés à découvrir et conquérir bien des lieux habitables dans l'univers.
L'eau ne me menace pas. Et je rêve que la mort puisse être aussi douce qu'une nage sous-marine.
Mais mes bronches me rappellent à l'ordre, et je fonds sur la surface à regret pour reprendre mon souffle.
Balloté comme une bouée dans une lumière éblouissante, je retrouve le monde agité et tapageur du dehors.
Je reviens vers la côte bondée, porté par ma matière première, ivre de pouvoir m'y ébrouer encore.
J'extirpe mon corps en entier de la Méditerranée. Je piétine la frise d'écume sur le sable mouillé.
Pour aller m'effondrer sur ma serviette. Le repos du guerrier. Avec cette paix d'après l'amour.
Mon cœur bat. Le sang circule. Et je suis convaincu d'être à ma place. Au bon endroit. Au bon moment.
Mon corps me remercie. Je le sèche au soleil. Cette seconde bénédiction. Qui m'embrasse goulûment.
Voilà pourquoi j'aime la plage depuis l'enfance. Parce que les deux moteurs y sont réunis. Ensemble.
Les clés de la vie. Les clés de notre mystère. Le soleil et l'eau. Je suis changé en chardon des dunes.
En griffes de sorcières. Au son lointain d'un petit avion dont j'ignore la banderole publicitaire dans le ciel.
Je suis végétal. Je suis minéral. Je suis le sable. Et je m'amuse du tracé de gouttes sur ma surface.
Qui m'énervent gentiment en obéissant aux lois de l'attraction terrestre. Lorsque le reste s'évapore.
Ce que c'est bon d'être vivant. Le sait-on ? En a-t-on pleinement conscience ? Peut-on le concevoir ?
Je lutte pour ne pas me déconnecter tout à fait de la normalité, celle de mon groupe, la sociabilité.
Quand on se demande ici ou là s'il fait plus chaud qu'hier, s'il y a des méduses, si l'on ira au restaurant.
J'ouvre mes yeux sur mes nièces, dissimulées l'une et l'autre derrière leurs lunettes de soleil.
Le monde des humains n'est pas dénué d'intérêt. Leurs préoccupations m'étonnent toujours.
L'intensité du réel doit être tenue à distance. Bien sûr. C'est une question de santé mentale j'imagine.
Et je conçois que s'accrocher au dérisoire, au futile, au matériel, n'est jamais qu'une forme de protection.
Personne n'a envie de s'arrêter sur notre condition. C'est le job des philosophes. Des poètes peut-être.
Personne n'a envie de chercher des réponses. C'est le job des religieux et des scientifiques.
Livré au soleil, je ne fais ni l'un ni l'autre. Je suis. Absolument. Dans mon écrin d'éternité.
Sans le turquoise des statuettes funéraires, sans cornaline, sans métaux ni albâtre, je repose en paix.
Pas de faïences bleues, de figurines, de sarcophages. Pas d'outils de bronze ni de bijoux. Juste le soleil.
Et l'eau sur ma peau qui se rétracte, pour ne laisser que la légère morsure érotique du sel.
La plage est celle de Barcelone, de Sydney, de Los Angeles ou de Nazaré. C'est du pareil au même.
Seules mes nièces savent que nous sommes à Sainte-Marie-la-Mer. Tout se concentre et se confond.
Le parfum de ma propre chair qui brûle et brunit me trouble toujours, comme à 15 ou 20 ans,
lorsque le cannibale se réveille et a faim de lui-même, se mangerait presque, dans son jus libidineux,
et c'est une tension sexuelle qui me ramène sur terre, me cloue au sol, me reconnecte aux hommes.
Le corps réagissant, le plaisir s'installant, mon sexe prend le pouvoir. Et je me réincarne.

Il avait la maison à la chaux blanche dite " de la Chinoise ". Et la rue arquée jusqu'à la plage.
Où nous pouvions aller pieds nus, sans adultes, entre cousins du même âge, en quelques minutes.
Les propriétés étaient cossues. Et le Tennis Park, avec son bar et ses trampolines, fermait la marche.
Loin des lustres et appliques en laiton, loin de la salle à manger aux larges dalles de granito vert,
dont chaque carré était orné d'une étoile blanche en son centre pour m'évoquer peu ou prou
les trottoirs d'Hollywood Boulevard que j'avais vus au cinéma ou à la télévision, loin des boiseries,
et des cuivres de la maison, il y avait ce tapis de ciment chaud de la chaussée qui s'achevait dans le sable.
La route du front de mer qui partait vers Barcelone, et là, devant nous, des maisonnettes de pêcheurs.
De petits cabanons améliorés, alignés le long de la route dans les premières dunes de la plage.
Nous passions entre deux d'entre elles, toujours les mêmes, pour nous élancer en courant jusqu'à la mer,
tant le sable était brûlant, et tant il était urgent de gagner le rivage pour soulager la plante de nos pieds.
Mais à ce passage, chaque fois, entre les cabanes de pêcheurs, me saisissait un parfum délicieux.
Un parfum minéral et fruité que je n'ai jamais en quarante ans réussi à définir précisément.
C'était un casse-tête récurrent, avec l'agacement de cette chose que l'on a sur le bout de la langue.
La madeleine de Proust, qui m'échappait comme un rêve revêche au réveil. Quel était ce parfum au juste ?
Oui, le sable chaud, bien sûr, était facile à identifier, puisqu'il a une odeur singulière. Mais enfin.
Il y avait autre chose dans la fragrance qu'il fallait fixer, au plus vite, pour pouvoir ajouter tôt ou tard
ce parfum précis de l'enfance au trésor immatériel du tombeau de Pharaon.
Bien sûr mon amour, que tu seras aussi du trésor. Tu seras même représenté auprès d'Anubis, splendide,
parmi les carquois, les boucliers et les peaux de léopards, d'une statue plus belle et plus précieuse encore
que mon propre masque funéraire. Bien sûr que tu m'accompagneras dans la mort. Et au plus près.
Pour dire les choses, et je ne m'en suis jamais caché, tu fais partie d'une garde rapprochée, la plus proche,
ou la plus intime, composée de quatre figures qui seront flanquées aux quatre coins de mon sarcophage.
Je ne pense pas ici à la famille et aux amis, qui auront naturellement leur place dans le sanctuaire,
mais aux quatre amours de ma vie, points cardinaux de ma vie amoureuse, porteurs de la dépouille.
Oui mon amour, vous êtes quatre. D'autres ont compté sans doute, et peut-être pourrai-je apercevoir
des visages, des sourires, auxquels je ne pense pas tout de suite, pour qui j'ai eu de l'estime, de l'affection,
et même de l'amitié, mais de ceux avec qui j'ai partagé une intimité sexuelle, qui sont un corps d'armée,
il y a ces quatre superbes généraux, mon état major, que je ne saurais départager tant je vous ai aimés,
tant je vous ai aimés pour des raisons différentes, tant vous m'avez marqué au fer rouge, et transformé,
tant je vous ai aimés, chacun à votre tour, chacun en son temps, ni plus ni moins que de toutes mes forces.
Chacun a bouleversé ma vie. Chacun à sa façon. Et tu es de ces quatre que j'emporterai avec moi.
Quant aux fantassins qui n'en prendront pas ombrage, quand je n'ai pas tous les noms, les prénoms,
ni même les matricules, ils pourront orner quelques frises de la chambre funéraire, jusqu'à l'arrière-garde,
quand ils ont ma gratitude et qu'ils incarnent en nombre la passion furieuse que j'ai nourrie pour le sexe.
Peut-être quelques lieutenants sauront se détacher. Dépassant le seul accident du one-night-stand.
Mais s'il est juste de hiérarchiser il est juste de n'oublier personne. Et l'espace sera suffisant. J'en suis sûr.
Mon cœur était assez grand pour loger mon royaume de mon vivant. Il le sera d'autant plus dans l'au-delà.
Je regarde des voiliers s'ennuyer au large, à l'âge que j'ai aujourd'hui, sur la plage de Sainte-Marie,
sans dire à mes nièces ce qui m'occupe, lorsque j'essaie de compter les troupes, division par division.
A Perpignan. A Bordeaux. A Montréal. A Barcelone. A Paris. Assis en tailleur sur ma serviette,
ce tapis volant depuis lequel je dirige les manœuvres d'une répétition générale, je fume et je souris.
Je souris parce que la vie est belle et que la mienne n'est pas mal non plus. Je souris parce que c'est bien.
Parce que j'ai eu de la chance. Parce que j'aime ma vie. Je souris parce que c'est l'expression spontanée
de la surprise, de l'émotion, de l'incrédulité et de la reconnaissance.
Le soleil a décliné et nous levons le camp. Remontons vers le terrain vague du parking.
Nous traînons un peu les pieds, sonnés par tant de lumières et d'intensité, alors que je savoure le sel
que j'ai gardé sur ma peau, un choix conditionné par le souvenir des sensations de l'enfance et son Eden.
Je ne me doucherai qu'en arrivant chez moi, ce soir, le plus tard possible, quand je veux garder le sel.
Notre caravane avance en file indienne dans les dunes lorsque soudain, je suis saisi. Stop. Le parfum.

Il y a la tête du Poilu dont le casque pivote. Un encrier. Il y a une boîte à tabac. Des objets.
Hérités des grands-parents. De ces talismans qui nous accompagnent toute une vie.
Deux petits cailloux au fond de ma poche. Où que j'aille. Que j'ai pour le seul plaisir de les toucher.
Polis. Et je continue de les polir. Entre le pouce et l'index de la main gauche. L'un d'eux vient de Crète.
L'autre de la plage de Sainte-Marie, que mon père avait ramassé avant de me le donner.
Juste avant mon départ pour le Canada. Celui-ci me suit depuis vingt ans quotidiennement.
Je m'en rends compte aujourd'hui. Je l'avais sur moi sans y penser. Sans lui donner le moindre pouvoir.
Mais je ne sortais pas de chez moi sans. De ces choses que l'on vérifie, en pilote automatique : les clés,
le téléphone, la carte de crédit... Et mon petit caillou de Sainte-Marie. Sans pouvoir. Sans valeur.
Mais qui me connecte à ce que je suis. J'imagine. Quelque chose de ce genre.
Au Terminal 9 de Roissy. A Mirabel. Paris / Montréal. Montréal / Paris. Il était dans ma poche.
Mon retour en France. Toulouse. Le retour à Perpignan. Puis Barcelone et la séquence du Talgo.
Perpignan / Barcelone. Barcelone / Perpignan. Il était dans ma poche. Puis Paris. Toujours avec lui.
Rue Notre Dame de Lorette. Rue Pierre Fontaine jusqu'à Blanche. A pied. En taxi. Ivre dans les deux cas.
Le petit caillou au fond de la poche quand je ne l'avais pas dans la chaussure.
Pharaon aura bien sûr l'image du père pour l'accompagner dans l'éternité. La guitare sèche et l'échiquier.
Je regarde le ciel et Mars brille comme jamais. Nous savons qu'il y a de l'eau sur les lunes de Saturne.
Titan et Encelade. Bonne nouvelle pour l'humanité. Mais je sonde l'espace avec une intuition agréable.
Je ne sais pas si la clé sont ces fameux trous noirs autour desquels tournent la plupart des galaxies
comme la nôtre, mais il est évident que ces failles dans l'univers constituent des lignes de fuite
extraordinaires pour notre imagination. Les questions que ces phénomènes posent sur le temps,
la matière, perturbent merveilleusement notre rapport au réel. Et cela me plaît beaucoup.
Allongés dans l'herbe de la maison de Bannières, nous passions des nuits d'été à regarder les étoiles.
Le halo de Toulouse était assez loin pour ne pas polluer le ciel du Lauragais, et nous pouvions ici,
dans le vacarme charmant des coassements nocturnes des rainettes, compter les étoiles filantes.
Loin de Barcelone et sa pinède, nous avions cette maison à la campagne où goûter d'autres sensations.
La mer ici n'était faite que de vagues de maïs et de tournesols, au milieu desquelles notre île flottait.
La propriété d'En Boyer, avec sa maison de maître et son pigeonnier, déployait ses façades, dos au parc,
conservait dans ses murs épais une fraîcheur appréciée de mes grands-parents paternels qui y tenaient
chaque année leurs quartier d'été, pour fuir la fournaise toulousaine. Les nuits y étaient magiques.
Aussi douces et féériques que sur la pinède de Castelldefels. Et mon amour pour l'été vient de là.
Mon amour pour la nuit vient de là. Mon amour pour le mystère, pour l'espoir, la confiance et l'exaltation.
Je suis à quatre pattes au milieu des dunes de Sainte-Marie-la-Mer et mes nièces s'arrêtent pour m'attendre
en essayant de comprendre ce que je fais. Je respire. Le parfum. Exact. Celui de la plage à Barcelone.
C'était précisément cette composition. Le sable chaud et cette fleur jaune, sur son feuillage de piquants.
C'était donc ça. La fleur du chardon d'Espagne. L'ingrédient manquant. Pour la vie éternelle de Pharaon.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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Le poignard dans la cuisse

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Du loukoum dans les dents, j'observe sur les tombes, j'observe sur les stèles,
autant de turbans que de glands, ottomans, la mort phallique, brandie, jaillissant de la terre,
dans un bosquet et dans la ville, avec ses kiosques, ses minarets, et ses muezzins.
Est-ce que c'est Istanbul ? Est-ce Constantinople ? Bizance. C'est l'Europe.
Le carrefour éblouissant. Où le Bosphore ne sépare pas grand chose. Où le Bosphore réunit.
Je suis au cœur du monde. Plus encore qu'à New York. Plus encore qu'à Rome. Le cœur est ici.
Où je peux être juif et chrétien, musulman, orthodoxe. Méditerranéen. Quand ce mot résume tout.
L'Histoire et mon histoire. La lumière absolue. L'immensité du silence qui n'est plus un mystère.
A ce vide que la civilisation a tenté de combler. De remplir. De doutes et de certitudes.
De questions. De réponses. D'hypothèses. De violences et de pardon. De guerres et de beauté.
Du pire et du meilleur dont nous sommes capables. Aux murs de Théodose comme à Sainte-Sophie.
L'Islam est une sœur. Qui vient servir le thé dans ses verres tulipes. " Qui es-tu mon ami ? "
Mon prénom est grec. Je m'appelle Philippe. " Et tu aimes les chevaux ? "
Ils sont là, en bataille, entre les obélisques d'un reste d'hippodrome, je les monte au galop,
ignorant les cargos qui se traînent sur l'eau, pour gagner les haras, les harems, et l'amour du Sultan.
Les caresses sont expertes. D'un grand raffinement. A la bouche crétoise comme au sang catalan.
Au bazar d'une vie qui aimait la vitesse, le désordre et le feu, à brûler sa jeunesse, et le ressentiment.
J'ai aimé les ferries et le yaourt salé. Le grand Mamamouchi et le moucharabieh au bois d'une façade.
La moustache est épaisse et la nuit de phosphore. Le baiser. La pistache. Et l'ultime embrassade.
Aux passions qui s'éteignent quand s'ouvre l'horizon. L'avenir. Et le monstre possible. Orphelin et vorace.

L'Amérique s'éloigne. L'innocence est perdue. Et la ville béante pourrait être la source.
J'y perdrais mon latin. A m'y perdre vraiment. A me perdre moi-même. A te chercher en vain.
À la pointe du Sérail. Du poignard dans la cuisse. Du loukoum dans les dents.
Si j'aime les chevaux, je n'avais pas trente ans. J'étais au cœur du monde. Et tu n'y étais pas.
La croisée des chemins. Entre les obélisques. Entre les minarets. Et des stèles érectiles.
Où les aurores bruissent de promesses étranges. Qu'une ville peut tenir. Plus de quinze ans après.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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N'attends pas pour croquer

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Vite. Vite. Vite. N'attends pas pour tout vivre. Après, tu vas mourir.
Vite. N'attends pas pour aimer. N'attends pas pour construire. Après, tu vas mourir.
N'attends pas pour apprendre. N'attends pas pour goûter. N'attends pas pour entendre. Entendre et écouter.
Vite. Vite. N'attends pas pour te taire. N'attends pas pour parler. Pour rencontrer des gens.
Aimer et être aimé.
Vite. Vite. Vite.
Après, tu vas mourir.
Tu n'as qu'une jeunesse. Tu n'auras qu'une vie. Après, on ne sait pas.
N'attends pas pour la vivre. N'attends pas pour pleurer. Pour rire et pour hurler. Tout brûler, tout bouffer.
Les amitiés furieuses. Et les chagrins d'amour. Les plans sur la comète. Les réalisations.
N'attends pas pour convaincre. N'attends pas pour séduire. Vite. Vite. Vite. Après, tu vas mourir.
N'attends pas pour chercher. Vouloir et essayer. N'attends pas pour trouver. Prétendre et te tromper.
N'attends pas pour lui plaire. N'attends pas pour chérir. Te lier. T'attacher. Ni apprendre à souffrir.
Vite. N'attends pas pour avoir. N'attends pas pour gagner. Ravir et embrasser. Après tu vas vieillir.
Vite. Vite. N'attends pas comprendre. N'attends pas pour tenter. N'attends pas pour attendre.
Après, tu vas mourir.
Tes gencives sont fermes. Et tes dents alignées. Pour croquer dans les pommes.
Goûteuses. Juteuses. Sucrées. Vite. Avant qu'elles ne pourrissent. N'attends pas pour cueillir.
N'attends pas pour croquer.


 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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Comme personne

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Pour mes loisirs, n'ayant pas de galants,
j'm'envoie des roses et je prends mon allant,
pour mes plaisances,
avec aisance.
Quitte à se retrouver seul, on peut compter sur soi.

Pour mon plaisir, je ne prends pas de gants,
j'me fais des choses, des trucs extravagants,
et c'est Byzance,
cette suffisance
qui permet de rester seul et sur son quant-à-soi.

J'me fais tout, tout le bien qu'on soupçonne.
Après tout, j'me connais comme personne.
J'ai autant d'appétit que d'imagination.

J'ai pas besoin d'un gars qui sait pas faire,
ni d'la morale qui me promet l'enfer.
D'autant qu'la braise,
y'a qu'ça qui m'plaise.

Qu'le paradis aille au diable, surtout si Dieu me voit.


En prenant soin de mon corps en entier,
je me régale de la cave au grenier,
je me déniaise,
j'tombe de ma chaise,

j'apprends des trucs appréciables et quoi faire de mes doigts.

J'me fais tout, tout le bien qu'on soupçonne.
Après tout, j'me connais comme personne.
J'ai autant de désirs que de satisfactions.


Je me découvre enfin quelques talents,
des fleurs qui s'ouvrent et d'la place en dedans,
et c'est l'extase
dans le gymnase.

Mon corps me fait des cadeaux qui ne vont bien qu'à moi.

J'me fais tout, tout le bien qu'on soupçonne.
Après tout, j'me connais comme personne.
J'ai autant de moyens que d'imagination.

 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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