Et qu'elle était la nuit.
Le ciel est un tapis de braises. Infini. Los Angeles de nuit, crépitant à perte de vue.
Des grillons, des rainettes, de concert, donnent du rythme à ce spectacle, une respiration, ou un tempo.
La campagne, cette nature façonnée par l'homme, profite qu'il ait le dos tourné, soit allé se coucher,
pour gagner du terrain, se transforme la nuit en forêt vierge qui prend sa revanche.
Sous le ciel constellé, elle revient au galop. Elle règne. Répondant bruyamment au silence des étoiles.
La maison n'est pas loin. Elle se libère de la chaleur encaissée tout le jour dont elle se déshabille.
Allongée de tout son long dans les noirceurs au pied du pigeonnier et de l'immense flèche du cyprès.
Elle est à distance, elle se tait, mais elle reste accessible. Une présence rassurante. Une sécurité.
L'ombre de la civilisation à laquelle se raccrocher au besoin. L'arche de Noé disponible. En réserve.
Où se réfugier si l'on perdait pied, si le ciel menaçait de vous emporter, si la nuit béante décidait soudain
de tout engloutir, si la nature avec elle se retournait contre vous pour tout envahir et vous dévorer.
La maison est à un jet de pierre. Et sur l'herbe, il est permis d'ouvrir les yeux sur le fouillis de l'univers.
Le vacarme environnant s'accorde à merveille aux myriades d'étincelles qui scintillent,
le son et l'image s'épousent admirablement, le foisonnement répondant au foisonnement.
Deux infinités qui se rejoignent et se retrouvent, à ce moment où nous tournons le dos au soleil.
Les légions de vampires réveillées, quand elles étaient restées tapies et cachées le temps de la journée.
La lumière du jour et la chaleur écrasent le monde en deux dimensions, écrasent les perspectives.
Déjà, au crépuscule, alors que les ombres s'allongent, les tiroirs peuvent s'ouvrir, avec des failles,
et révéler des profondeurs qu'on ne voyait plus, les trucs du magicien usant des doubles fonds.
La nuit, enfin, notre monde étriqué nous échappe tout à fait, disparaît derrière l'horizon et nous abandonne.
La nuit prend le pouvoir. Nos préoccupations quotidiennes et nos activités deviennent illusoires.
Dérisoires. Futiles. Un peu ridicules. Le monstre nous apparaît. En pleine figure. La nuit.
De toute sa masse. De toute sa voilure. Immense. Incommensurable. Incompréhensible.
Aussi belle qu'effrayante. Aussi attirante qu'inquiétante. Où les oubliés du jour remontent à la surface.
En même temps. Comme dans un reflux. Les vases communicants. Et l'idée de la justice.
Au spectacle de cet incendie déchaîné de grillons et d'étoiles, Ursule se demande comment les autres
peuvent bien dormir, partout autour de lui, dans la maisonnée, dans le village, et dans le pays tout entier.
Les hommes qu'il connaît, et ceux qu'il ne connaît pas, tous dorment à l'instant où il veille, lui, tout seul,
allongé sur l'herbe, loin devant la maison, avec la certitude qu'ils n'ont pas conscience du monde,
ces autres qui ne connaissent que les deux dimensions du jour, et ignorent le revers d'une même réalité.
Ursule se laisse envahir. Il ne se sent plus menacé mais privilégié. Il profite de son privilège.
Comme le berger ou le gardien de phare. La solitude permet d'oublier les conditions. Les convenances.
La solitude permet de s'oublier soi-même. Il est peut-être autre chose que lui-même. Il lâche prise.
Et peut devenir ce qu'il voit et ce qu'il entend. Il devient la nuit. L'océan d'insectes qui bruisse.
Par vagues irrégulières. Célébrant l'heureuse fraîcheur des ténèbres. Comme l'océan sans fond de lueurs
qui animent un ciel plus clair qu'à première vue, agité, grouillant d'une vie insoupçonnée, tumultueuse.
Il ne sait pas le nom des étoiles et des constellations, ne sait pas reconnaître la Grande Ourse ni Véga.
Mais son ignorance n'empêche rien. Ni la compréhension, ni la jouissance. Il prend son bain de minuit.
Nage sans bouger dans l'univers qui gravite. A deux doigts de percer les mystères de la vie.
Qui sont ceux de la mort. Ou le dessein de Dieu. Quand son humanité revient le saisir tout à coup.
Une étoile filante. De ces apparitions si furtives qu'on ne sait jamais si on les a réellement vues.
Ursule, les yeux écarquillés, est revenu à lui. Réincarné soudain dans son corps d'être humain de son âge.
De sa condition. De sa culture. Par cette idée faisant irruption dans une réaction en chaîne. Une urgence.
C'était bien une étoile filante. Il fallait faire un vœu. Une urgence qui s'invitait de façon pavlovienne.
Si près du visage de Dieu. Tout le voyage s'effondrait comme un château de cartes. Dans la seconde.
D'un simple éternuement. A vos souhaits, merci. Un réflexe. Qui le ramena à lui comme un élastique.
Son altruisme. Son empathie. Sa philanthropie. Sa charité. Son humanisme. La nature sociale de l'homme.
La panique. La peur de ne pas être juste. L'opportunité de former un vœu. Un seul. Mais pour qui ?
Les grillons et les étoiles relégués ensemble au second plan. Une pensée toxique. Qui envahit Ursule.
Il faut faire vite dit-on. Sinon, le charme n'opère plus. Mais de combien de temps dispose-t-on au juste ?
Un seul vœu. Pour lui même ? Pour sa mère ? Pour son oncle malade ? Pour son frère en détresse ?
Pour l'humanité entière ? Ursule se débat dans un verre d'eau de scrupules. Vite. Vite. Pris au dépourvu.
Furieux de son manque de réactivité, quand il convint qu'il n'avait jamais eu le sens de la répartie.