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Réponse Face B

Publié le

La galaxie est un vinyle qui crépite sur son tourne-disque.
Nous traçons notre microsillon sans sourciller. Quelque part dans l'univers.
Où il existe une espèce animale capable de composer des opéras et de chanter sa solitude.
Son chant est une onde qui reste sans réponses. La boule à facettes tourne dans le vide.
Nous sommes en banlieue de la Voie Lactée. Au tout début de la Face A.
Ignorant le trou béant au centre du disque autour duquel nous tournons tous.
Quelqu'un a retiré la bonde au fond de la baignoire. Et l'eau tourbillonne irrémédiablement.
Pour disparaître. Peut-être. Dans ce trou noir insondable au cœur de la galaxie.
Qui mange la matière et capture la lumière.
C'est cette force qui aspire l'eau en spirales. Qui fait tourner le disque au complet.
La valse est vertigineuse. Quand nous tournons sur nous-mêmes. Quand nous tournons autour du soleil.
Quand la lune tourne autour de nous. Que le soleil nous entraîne avec lui dans sa propre course.
Notre petit système solaire dérive avec le reste du mobile autour du monstre qui en est le noyau.
J'observe le ciel qui scintille. En pleine nuit. L'immensité hallucinante qui écrase notre imagination.
Et je souris à cette farce. Quand la réalité même devient suspecte.
Que sont ces trous noirs qui nous entraînent, qui nous attirent, qui nous appellent ?
Ces trous béants qui semblent dévorer ce que nous connaissons de ce monde.
Nous avons le nôtre. Pivot du manège. Moteur de la rotation. Et la Voie Lactée s'y précipite.
Le mystère est tel que la matière devient précaire. Comme notre propre réalité physique.
Quelqu'un a retiré la bonde. Et notre galaxie s'est mise à tourbillonner avant de disparaître.
Les opéras peuvent toujours demander des explications. Les réponses ne sont pas de ce monde.
Depuis le balcon d'un hôtel de Font-Romeu, je vois une lune énorme et la fraise de cigarette de Mars.
Un point rouge incandescent. Qui vibre sa lumière comme il peut à travers la distance.
Notre voisine est dans le même bateau. Amarré à ce soleil qui ne résiste pas à l'attraction du noyau.
Les réponses ne sont pas de ce monde. Peut-être Face B.
Je frissonne et souris finalement au cosmos. Avec une tranquillité que je ne m'explique pas.
Ce n'est pas la foi. C'est la confiance. Comme si elle ne venait pas de moi.


Il y avait eu cette intuition dans ma baignoire. Jeune homme. Quand je prenais des bains.
Ce n'était pas la poussée d'Archimède mais assez fort pour tenter aussitôt de l'exprimer.
Un texte l'atteste. Une expérience et des sensations. Celles de la ligne de flottaison sur la peau.
Virer la bonde pour vider la baignoire dans laquelle j'étais resté allongé. L'eau se retirait.
Irrémédiablement. La surface glissait le long de mes bras, de mes flancs, me découvrant peu à peu.
L'air et l'eau. Comme si je naissais à nouveau. La surface de mon corps enveloppée d'eau réduisait.
A mesure que celle exposée à l'air s'accroissait. Comme la lumière du soleil à la surface de la lune.

Le contraste était aussi curieux qu'agréable, d'un point de vue sensoriel, et je m'étais juste efforcé
d'exprimer dans mon texte mon impuissance à retenir l'eau qui m'échappait, quand sa fuite
n'était autre que celle du temps, comme on le conçoit confronté à tout ce qui paraît irrémédiable.
Mais si j'étais concentré sur la fatalité, c'était pour rester intellectuel, quand mon corps organique
me révélait dans ma chair l'interchangeabilité des réalités, par vases communicants, 
et la persistance de mon être dans le changement d'environnement physique.
Si le changement était inéluctable, la surprise pouvait venir du fait que ma persistance l'était tout autant.
Ce qui est au-dessus de la surface est aussi bien que ce qui est au-dessous. Les deux coexistent.
Mais le plus troublant était l'expérience de la permanence. L'eau n'était plus et j'étais encore.
Et même si je n'en ai pas parlé dans le texte de l'époque, j'ai le souvenir de cette révélation sensorielle.
L'eau disparaissait et je ne disparaissais pas avec elle. Je vivais autre chose mais je vivais toujours.
Et la lenteur du phénomène permettait d'en prendre conscience. Je suis toujours. Je suis toujours...
Si le temps m'avait échappé comme l'eau du bain, j'étais encore là pour l'écrire.
A Font-Romeu, je suis ému de reconnaître la lueur rougeâtre de Mars dans la nuit de juillet.
Avec cette idée dans la poitrine. Si le monde tourne, c'est à notre avantage.
Le saphir pourra bien finir sa course, et venir buter sans fin sur la fin d'une dernière chanson.

Des questions ? Réponse Face B.

 

Philippe LATGER / Août 2018

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