Le contact
C'est comme un mauvais rêve. Ce n'est pas un cauchemar. C'est un rêve éveillé.
Un sommeil qui s'installe dans le corps qui ne dort pas. Qui tient le volant pour rentrer chez lui.
Les angoisses ont disparu. La vie n'a plus de début ni de fin. Personne ne va mourir. Personne ne meurt.
Le temps est aboli. Il n'y a que la nuit. Cette route qui s'endort dans les phares de la voiture.
Il n'y a plus de douleurs. Plus de blessures. Seulement des bandes blanches réfléchissantes.
Qui s'allongent. Se dédoublent. Sortent de la route. Et dans les fonds marins, la voiture s'enlise.
N'avance plus vraiment. Je suis bien. Je ne sens plus rien. Mais quelque chose me réveille.
La réalité s'impose dans l'habitacle. Il n'y a pas de routes dans le pare-brise.
Il y en a une, que je connais par cœur, en rase campagne, qui s'échappe sans moi, sur le côté,
mais la voiture n'avance pas, ne réagit pas, et son silence m'inquiète, elle a calé, j'essaie de démarrer.
Redémarrer. La clé dans le contact. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il ne se passe rien. J'ai sommeil.
Je rêve de dormir. D'être dans mon lit. Dans ma tombe. Et je sors sur la route déserte. Dans la nuit.
La voiture ne gêne pas. Elle ne gêne personne. Je vais rentrer à pied. Je dors debout mais j'avance.
Je marche droit devant, sans aucune notion du temps. J'ai faim de mon lit. J'ai froid de ma chambre.
La vie n'a plus ni début ni fin. Comme la nuit. Qui n'est plus le pendant du jour pour n'être plus rien.
Je marche. Parce qu'une partie du cerveau en veille commande de le faire, mon corps obéit et marche.
J'en profite pour dormir. J'ai commencé ma nuit. Pendant que mes jambes s'affairent à leurs foulées.
Au bout d'un moment, le village a bien fini par apparaître. La rue principale. Et puis ma rue.
Et le chemin, en fin de compte, qui mène à la maison. Elle est là. A portée de main. La porte d'entrée.
J'ai ma clé. Mon corps s'occupe d'ouvrir et de me mettre au lit. Il me borde alors que je dors déjà.
Et le mauvais rêve touche à sa fin. Je suis réveillé dans mon lit. En pleine forme.
Réveillé par le bruit d'un moteur et le crissement du gravier dans la cour. Quelque chose de lourd.
De gros et de puissant. Un camion. Et je me précipite hors de ma chambre pour voir ce que c'est.
En bas, la porte d'entrée est ouverte, et j'aperçois au dehors mon père qui dirige les opérations.
Il aide quelqu'un à manœuvrer. Une dépanneuse. Avec une compression de tôle blanche.
Ma voiture. Le museau éclaté. Le capot défoncé. Réduite de moitié. Le pare-brise en miettes.
A la vue du verre brisé, des choses me reviennent en mémoire. Et je cours à l'étage chercher un miroir.
Le contact. Une fois. Deux fois. Trois fois. La route sur le côté. La marche dans la nuit. Cette nuit.
Et je me découvre défiguré. Le front amoché. J'avais explosé le pare-brise moi-même avec ma tête.
Et je n'avais rien senti. Et je ne sentais rien.
Philippe LATGER / Mars 2018