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D'olives et de Sancerre

Publié le

C'est un chez moi sans cyprès et sans tramontane,
sans galets de rivière, sans anchois, sans sardanes,
où la pierre dorée, couleur sable, sur les immeubles de guingois,
remplace le cayrou et l'écorce des platanes, avec une malice qui me chatouille les forces,
jusque sur le rotin des chaises de bistrots, à touche-touche, en terrasse,
où je fume une indifférence feinte, en observant le flot d'êtres humains affairés qui défilent.
C'est un chez moi dont le corps se souvient, quand il se tient debout contre les portes fermées
d'un wagon dégueulasse, ébranlé dans son tunnel, à m'en mordre les doigts et les lèvres.
Je revis le trajet jusqu'aux stations Guy Môquet ou Lamarck Caulaincourt, remontant au studio,
son dédale d'odeurs, d'accordéons roumains, de regards dans le vide et d'anciens carrelages,
ses souterrains bondés, ses ascenseurs, ses escaliers, les affiches de concerts et de pièces de théâtre,
que je n'ai pas écrites, que je n'irai pas voir, pas plus aujourd'hui qu'à l'époque où le whisky régnait.
L'usine de Beaubourg au passage clouté où j'attends qu'un même homme passe au vert.
J'avais dix ans de moins et une vie sexuelle. Des ambitions au ventre et la soif dans la bouche.
A ces mollets poilus bandés aux bermudas qui flottent dans la ville comme autant de caresses.
Le jazz et la techno se partagent la marche. Tout ce pavé à battre au tempo des promesses.
Jusqu'aux coulées étranges de savon parfumé sur le corps délicieux du jeune Colombien
qui a pris l'habitude de se faire du bien dans la vapeur épaisse de ma cabine de douche.
Il y a ce comédien qui se refusera. Des centaines d'inconnus qui ne se refusent pas.
Des chansons à écrire et des verres à vider. Des désirs à gérer. Des ombres à éviter.

Au milieu du chaos qui coule sous les ponts, avec quelques regrets, ce qu'il reste de moi.
C'est un chez moi de viandes, de frites et de tartares, de serveurs ravageurs aux sourires de coke,
aux petits culs moulés serrés sur les canaux où le plaisir afflue aux pulsations sanguines,
comme aspiré encore dans l'accélérateur, de faïence ou de cuivre, de toutes mes particules.
Les barbes se mélangent. Aux sphynx de la fontaine. Aux nus dans les jardins. Aux façades baroques.
Loin des pins parasols et des abricots mûrs. Jusqu'au trafic bruyant aux lanternes crasseuses.
Les arcs de Rivoli et les flèches du Louvre. Les parcs aux Tuileries et la nuit qui s'entrouvre.
Le garçon au Marly dans sa chemise blanche qui ceinture mes hanches d'olives et de Sancerre.
C'est un chez moi de chair et de torses imberbes, de musiciens paumés et de divas en herbes,
où le café amer se noie dans la salive de ces rouleaux de langues qui écument à mon cou.

 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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Le tapis d'aiguilles

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Je cours pieds nus sur un tapis d'aiguilles de pins qui cassent comme du biscuit sec,
me griffent les talons, dans un vacarme de cigales, et me protègent du schiste brûlant.
De petites coques noires comme des boutons de cabans jonchent le sol. Les fruits de l'eucalyptus.
La chaleur accablante hôte tout sens à ce qui m'entoure quand le soleil est au zénith.
A cet instant, même l'ombre s'est réduite au minimum pour disparaître parfois tout à fait.
Et sans doute est-ce l'aspect le plus troublant de cette heure tragique où tout du réel est écrasé.
Vivement que l'axe s'incline, que l'après-midi avance, que les ombres s'étirent,
pour retrouver des perspectives, du relief, et les trois dimensions du monde connu.
Retrouver le contraste. Où la lumière peut à nouveau ciseler tout ce qu'elle croise et traverse.
J'aime le déclin du soleil qui nous rend possible l'imagination de cette planète tournant sur elle-même.
Et l'on se tiendrait presque, perdant pied, en prenant conscience de sa rotation. Comme du temps passé.
Ma pinède. Protectrice. Pour habiller mon champ de vision. Habiller le vide et le silence.
Le vertige du néant désamorcé. A tant de voluptés pour faire diversion. Installer le présent.
Eprouver l'instant. Et tout ce que mes sens sont capables de percevoir. D'une réalité précaire.
La soirée vient à grands pas avec ses promesses de rêves et de plaisirs. La nuit comme répit.
Et déjà l'aube vient esquisser la silhouette des arbres. Une lumière grise et bleue, presque blanche.
Avant celle, furieuse de rouge orangé, qui précède l'arrivée imminente du soleil. Le retour du brasier.
Les rayons obliques viennent frapper le sol dans la forêt de troncs, pénètrent la canopée,
à mesure que le jour se lève, aux senteurs du café et de la brioche, aux élans d'un commencement,
et je peux courir pieds nus sur la terre battue comme sur la chape de ciment cuite et craquelée,

puisque j'ai dix ans, onze ans, douze ans peut-être, et la vie devant moi, la journée devant moi.
Je le sens dans me fibres, les heures du matin sont celle d'une longue inspiration, d'une seule traite,
où le monde emplit ses poumons, avant la longue expiration de l'après-midi qui est déjà une déchéance,
ou l'expression d'un renoncement. Je suis chaque matin à ma propre naissance. Emerveillé.
Redécouvrant un monde que je connais déjà, mais qui me fascine, m'enivre et me bouleverse,
comme si je le découvrais pour la première fois.
Il y aura des tomates juteuses et sucrées. Il y aura le sel de la mer dans les cheveux.
Il y aura le sourire d'une fille ou d'un garçon. Et l'eau de la piscine. 
Mes jambes sont articulées. Je peux courir à perdre haleine. Vers des parents aimants qui m'entourent.
Avec la certitude qu'ils disparaîtront et ma rage de les garder, de les enlever à cette fatalité
.
Avec la certitude que rien ne disparaît vraiment de notre hallucination collective.
Dans laquelle je cours toujours, pieds nus, au cœur de l'été éternel où mon corps se repeuple
des plaisirs de la chair, de sensations étranges, de gens que j'aime encore pour les avoir aimés.

 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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Lola. Je ne t'aime plus.

Publié le

" Lola. Je ne t'aime plus.
Lola ? Lola, ça va ? Tu entends ce que je te dis ?
Je te dis que je ne t'aime plus…
Qu'est-ce qui te fait sourire ? Pourquoi souris-tu ?

- Parce que si tu ne m'aimes plus,
c'est donc que tu m'as aimée.
Et ça, je ne l'avais jamais su. "

 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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Comme une ennemie

Publié le

Ce qu'il faut s'aimer pour avoir si peur de mourir. Car enfin ça n'est que cela.
Ce n'est pas la vie que l'on aime de toutes ses forces mais soi-même.
Ceux qui aiment véritablement la vie acceptent la mort puisqu'elle en fait partie.
Ces derniers auront une curiosité pour la mort, feront confiance à l'ordre des choses.
Aimer vraiment la vie, c'est tout prendre, tout essayer, ne pas s'effrayer d'en changer,
embrasser le monde et ne rien s'interdire, aller de l'avant, avec appétit, prendre des risques.
La mort est une expérience proposée parmi tant d'autres. Pourquoi la craindre à ce point ?
Je l'ai écrit mille fois, naître est plus violent que mourir. Le plus dur est fait en somme.
Et pourtant, je vois beaucoup de mes contemporains redouter leur propre mort,
une angoisse bien étrange lorsque tout le monde y passe et que nous devrons tous y passer,
et que, si l'inconnu inquiète, il est plus agréable de se laisser porter et de faire confiance.
Mieux encore, certains se sont mis dans la tête de vaincre la mort. Vaincre la mort ?
Faut-il à ce point ne pas comprendre de quoi l'on parle ? Faut-il avoir à ce point si peu compris
ce que c'est que l'existence, ce qu'est la vie, ce qui nous arrive, à notre tour, après mille générations,
avant mille générations, ce que nous sommes et ce qu'est le monde ? Qui sont ces gens au juste ?
Ont-ils lu les Grecs et les philosophes ? Ont-ils un peu de culture ? Comment est-ce possible ?
Vouloir vaincre la mort n'est pas une hérésie, il ne s'agit pas de ça, c'est juste une connerie sans nom.
C'est ne pas comprendre la complétude des choses. Pas de jour sans la nuit. Pas de bien sans le mal.
Pas de femmes sans les hommes. Pas de jeunes sans les vieux. Pas de tout sans le rien.
Faut-il avoir si peu compris qu'il n'y a pas la vie sans la mort ? Qu'ont-ils compris exactement ?

Et pourquoi est-ce un problème à leurs yeux ? Pourquoi détestent-ils tant l'idée de mourir ?
Evidemment, ça n'est pas seulement idiot, c'est aussi présomptueux. Pour qui se prennent-ils ?
Pour Dieu en personne ? Pour les maîtres de l'univers ? Que s'imaginent-ils ?
Je trouve étrange qu'ils ne soient pas curieux de passer dans l'au-delà - dont on ne sait rien, il est vrai,
et c'est bien ce qui leur fiche la frousse - juste par acquis de conscience. C'est le cas de le dire.
Les croyants sont souvent perçus comme stupides ou de petite intelligence par les autres, et pourtant,
ils ont cet avantage de vouloir faire confiance, lorsque l'humilité consiste à dire que l'on croit,
puisqu'on ne sait pas. Croire, ça n'est pas savoir. Nous ne savons rien. Mais croire est une option.
Et il n'est pas forcément question de Dieu. Il est question de faire confiance dans l'ordre des choses.
Quel qu'il soit, et quel que soit le nom qu'on lui donne.

Vaincre la mort ? Pourquoi faire ? Pour vivre éternellement ? Ce serait là autre chose que vivre.
En admettant que le cerveau humain, même augmenté par les nouvelles technologies,
soit capable de briser un jour la mécanique du temps, des cycles, de notre biosphère et de ses règles,
eh bien quoi ?... Quel intérêt ? N'auront-ils pas en 60, 70 ou 80 ans, fait le tour des plaisirs de la vie ?
Auraient-ils encore des choses à expérimenter des choses de l'amour et du sexe, des choses à produire,
à apprendre, des voyages à faire, des arrière-arrière-arrière-petits-enfants à vouloir voir grandir ?
Ces messieurs-dames n'ont-ils pas envisagé la mort comme une dernière frontière ? A franchir ?

A conquérir ? Lorsque c'est peut-être la chose la plus cool et fantastique à vivre ?
Qu'est-ce qui fait qu'ils préfèreraient s'en priver plutôt que d'en avoir le cœur net ?
C'est bien cela. Ce n'est pas la vie qu'ils aiment et refusent de quitter, c'est eux-mêmes.
L'idée de ne plus vivre avec eux-mêmes leur est insupportable.
Ce qu'il faut s'aimer. Ce qu'il faut se kiffer pour ne pas avoir la curiosité d'être autre chose.
Autre chose que soi-même. Pour refuser à ce point de renoncer à soi. C'est assez triste au fond.
Ce n'est pas la vie qu'ils aiment, ce qu'ils aiment c'est leur vie. Leur petite vie de fourmi médiocre.
Et cela fait montre d'autant de narcissisme que de conservatisme. Et de peu de courage.
Il en faut toujours pour affronter les changements, pour affronter le trac, bien naturel face à l'inconnu.
Faut-il avoir si peu confiance en soi pour ne pas accepter de perdre le contrôle ?
Certes, c'est le sentiment que cela donne, sans que cela ne soit avéré, puisqu'on ne sait rien,
mourir donne l'impression de devoir renoncer à soi, de devoir lâcher prise, de devoir se laisser faire.
Si c'est le cas, où est le problème ? D'autant plus qu'il se peut aussi bien que cela ne soit pas le cas.
Peut-être aurons-nous encore des choix à faire. Notre mot à dire. En tant que nous. Tels que nous sommes.
Nous ne savons pas. Personne ne sait. Raison de plus pour aller voir. Nous serions peut-être surpris.
Cela viendra bien assez tôt, je suis d'accord. Mais je ne regarde pas la mort comme une ennemie.


 

Philippe LATGER / Juillet 2018

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Je te rase la nuque.

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Je te rase la nuque.

Je suis fait de musique et de sections de cuivres. D'orages mécaniques. De sexe à profusion.
De salsa tropicale. De moiteurs et de cuisses. De taxis sous la pluie. De New York au tison.
Je suis fait de béton et de portes tournantes. De congas, de glaçons, et de sacrées descentes.
Aux enfers, je suis bon. Aux amours indécentes. Aux filles et aux garçons. Sur la mauvaise pente.
Dans un rythme endiablé, où la fête insolente, fait vibrer Manhattan jusqu'à Porto Rico. Et c'est chaud.
C'est très chaud. A cette bouche épaisse. Latino ou afro. C'est l'orgie ou la liesse. Et l'alcool coule à flots.
C'est funky. C'est disco. Des cocottes et du jazz. Le trombone au goulot. L'Afrique dans la peau.
C'est hurler en dedans que c'est bon d'être en vie. Bouffer à pleines dents le désir et ses fruits.
Je suis fait de cigares, de bongos de Cuba, de Colombiens hilares, de rhum, de tequila,
à ne plus savoir qui je suis.
Je te rase la nuque. Je t'arrose la barbe. De l'orange à l'écorce. C'est la paille de fer. Sous mes doigts.
Et à rebrousse poil. Je t'apprends, je t'éduque. Et je te tonds le torse. Le bondage et les nerfs. 
Sur sa croix. C'est l'envie de violence. La plus belle de toutes. C'est celle de l'urgence.
D'être à toi. Dans l'instant. D'être toi. Ou vivant. Où rien ne peut finir puisque tout recommence.
Le métro aérien. C'est le Queens avant l'aube. Le viaduc que je branle au passage du train.
Aux percussions de transes et à leurs coups de reins. C'est la mort qui avance ou l'amour qui revient.
Je suis fait de moustaches et de margaritas. De cornets à pistons et de bossa nova. Lascive. Sur toi.
D'échanges de baisers, dans le ciel, sur les toits. L'escalier de service. Les mollets à mon cou.
Je suis fait du plaisir que procure mon sexe. De celui qui se donne. De celui qui se prend.

A ce ventilateur qui brasse un air chaud et humide. A se coller aux draps. A la peau de ton dos.
Au güiro que l'on gratte. Aux déhanchés obscènes du feu caribéen. Que j'épuise à ton ventre,
aux muscles essorés, à cette nuit ingrate qui ne retient personne, ni rien de l'épilogue,
ni rien de l'épicentre, qui s'enfuit au moment où vient poindre le jour.

 

Philippe LATGER / Juin 2018

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De lessive et de sueur

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La moiteur de juin s'est collé sur ma peau. A l'intérieur des coudes. L'intérieur des genoux.
Je le sens sur ma nuque. La chaleur est humide. Et colle mes cheveux sous mon crâne. Sur mon front.
Je rêve d'une douche. Mes vêtements me gênent. Si la journée s'allonge, elle implore la nuit.
La nuit et sa fraîcheur. Pour faire respirer la ville. Le crépuscule, déjà, peut desserrer l'étau.
Et mon corps rêve d'eau. Entravé par un jean et des sous-vêtements, du tissu sur le dos.
Je vais dans la cuisine et j'ouvre le frigo. La bouteille d'eau fraîche. Que je bois au goulot.
La nuit sera lascive. Pieds nus sur le carrelage, je m'ouvre aux variations de température.
Le carrelage est froid. Et ce froid me soulage. Je le fais monter aux chevilles, plus haut dans mes mollets.
Alors que l'eau glacée inonde l'œsophage, tempère l'abdomen, ma cage thoracique. Je referme le frigo.
Je retrouve la braise. L'étuve de la maison. Perpignan tropicale. Quand il n'y a pas de vent.
Cette moiteur m'agace. Je ne tiens pas en place. Et je descends en ville après le couvre-feu.
Prendre l'air. Ou le peu que je trouve. Qui caresse ma nuque et le tour des oreilles.
La rue Foch est déserte dans sa lumière orange. Cette même couleur de lumière électrique.
D'éclairage public. Qui baignait de douceurs mon studio érotique de la rue de l'Horloge.
La rue n'est que silence, pour deviner en creux tous les corps alanguis qui sommeillent ou s'étreignent
aux fenêtres ouvertes, aux chambres sous les toits, derrière les façades qui cachent bien leur jeu.
Les visages de plâtre ne diront pas un mot. Les cloches se sont tues. Et les fontaines aussi.
La ville fait semblant de dormir. J'inspecte le dortoir, fais ma ronde de nuit, la cigarette au bec.
Dans les rues minérales où transpire l'humain, jusque dans les platanes. J'hume l'odeur de ce monde.
De friture et de sperme. De lessive et de sueur. Chassée par les soupirs ou des ventilateurs.

Il y a des somnolences bercées par la télé, les lueurs des écrans et des masturbations.
Des sommiers écrasés par le sommeil profond. Et je veille sur l'ensemble avec satisfaction.
Un filet de fraîcheur raffermit mon visage. Je m'y engouffre en marchant, d'une bonne foulée,
pour en intensifier l'effet, qui caresse mon cou et m'éponge le front, me frictionne la tête.
Ma peau me remercie. Je la sens qui frissonne. Réagissant aussi à la sensualité des choses.
Les galets et les briques, le marbre et le granit, les feuillages qui explosent et l'arôme des hommes.
J'ai besoin d'une douche. Le désir du désir. A tant de voluptés. De sensations ardentes et de mélancolies.
C
a me court dans le dos. Le long de la colonne vertébrale. Et l'air est comme l'eau. Je le bois au goulot.
Il m'hydrate. Me nourrit. M'ouvre au monde animal et son intelligence. Où je me désaltère.
A la nuit qui me porte aux promesses de l'été, de regrets éternels et d'amours éphémères.

 

Philippe LATGER / Juin 2018

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A ma place et à ce que je fais.

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Je suis indifférent aux grimaces, aux postures, aux codes de bonne conduite ou de reconnaissance,
quand porté par un élan enfantin, la spontanéité du chien qui fait la fête, je fais irruption dans la cour,
de l'Hôtel Costes peut-être, pour boire un verre avec un amour de ma vie quand un autre m'attend,
sans calculs, sans provocation, sans penser à mal, quand c'est l'élan qui me porte jusqu'à sa table,
où il m'a donné rendez-vous, puisqu'il avait envie de me voir, que j'ai toujours envie de le voir,
que nous sommes heureux de nous retrouver, qu'il me reste quelque chose de mon amour pour lui,
dans mes gestes, mes sourires, mon empressement, la synchronisation des mouvements, et mes mains,
qui se tendent vers lui comme celles d'un gosse qui court se jeter dans les bras de sa mère,
avec l'émotion d'avoir vieilli, avec l'émotion de nous plaire toujours, de nous désirer confusément,
il se lève en me voyant, on rit, on en rajoute, c'est l'effusion de l'embarras, quand j'aime quelqu'un d'autre,
que je suis amoureux d'un autre, que je vis avec un autre, mais que j'ai envie de lui plaire, qu'il me plaise,
qu'il ne regrette pas de m'avoir aimé, qu'il regrette peut-être de ne plus m'aimer, tout en le craignant,
puisque j'ai envie de lui, terriblement, mais que je n'ai pas envie de faire de mal à celui que j'aime.
Le garçon que j'aime n'est pas là. Je dois le retrouver en suivant à l'Olympia pour un concert.
Mais il est au courant. Il sait où je suis et avec qui. Il connaît toute l'histoire.
Quand je m'honore d'être cash, d'être honnête, quand je m'honore de ne pas tromper mes hommes.
Mais ici, je vacille, au moment de m'asseoir, dans la cour de l'Hôtel Costes. Face à lui. Superbe.
Dont je ne pourrais dire qu'il est un ex tant l'expression est vulgaire. Qu'elle salit notre relation. 
En la rendant ordinaire. Tant elle n'est décidément pas appropriée quand ex expulse le sujet du présent,
l'expédie dans le passé, le consigne à la soute, à la cave, au grenier, aux archives, débarrasse le plancher,

quand moi je suis embarrassé, que je l'ai toujours dans mes jambes, dans la peau, dans mes yeux,
qu'il me regarde, que je le regarde me regarder, et que je comprends quelque chose qui me fait rougir.
Il est beau. De toute façon. Mais là, tout de suite, il n'est pas simplement beau, il est magnifique.
Et dans mes fibres fourmille la certitude étrange qu'il est magnifique au plaisir de me retrouver.
Qu'il rayonne au bonheur de me voir, comme à celui de me voir heureux de le voir aussi. Rassuré. Solaire.
Il nous retrouve tous les deux. Moi, et l'homme qu'il était à l'âge qu'il avait quand nous étions un couple.
Il nous retrouve ensemble, moi et sa jeunesse. Et je le vois plus jeune qu'il n'est. Cela nous illumine.
L'un et l'autre. Oubliant le serveur sexy en diable mais transparent. Oubliant ce qui nous entourait.
Ce et ceux qui nous attendaient ailleurs. Prisonniers de l'instant des retrouvailles. Cet abîme.
Le serveur est sexy et je fais ce qu'il faut de charme en commandant mon verre de vin blanc.

La FEMIS domine la pente de pavés. L'escalier montmartrois dans lequel se plante mon immeuble.
Je rentre chez moi. Je tourne le dos à Paris. Je descends. Avant de remonter. Aux parquets qui craquent.
Il est nu dans mon lit et dort profondément. Lui, c'est maintenant. Lui, c'est aujourd'hui. C'est sa force.
Ma relation n'est corrompue ni par la nostalgie, ni par le regret. Elle s'enivre à l'instant t. Vierge de tout.
Au dos large et luisant qui respire dans la pénombre. Lourdement. Qui m'attendrit et me fait bander.
Quand je ressens à la fois la tendresse chaste et sincère d'un père pour son enfant qu'il faut protéger,
comme le désir violent d'un homme pour son amant, à vouloir s'y dissoudre et s'y abandonner.

Et les deux énergies contraires s'associent et se confondent dans le sentiment amoureux.
Qui m'anime. Donne du sens à tout ce qui m'entoure. Et du poids à cet appartement auquel je m'attache.
Qui me leste. Que je vais aimer avec lui. Qui dort et n'a aucune conscience de mon émotion.
Il n'appartient pas au passé. Et peut dormir tranquille. Quand il sait que je l'aime. Qu'il me tient.
La fraise de ma cigarette devient incandescente à mon inspiration, dans l'obscurité de la chambre,
dans un léger bruissement de papier qui brûle, quand assis au coin de lit je me plais à aimer le présent.
Je peux déceler l'odeur de ses cheveux, le parfum de sa peau. Son empreinte, qui reconstruit mon plaisir.
Nous avons tout plaqué à Barcelone pour venir à Paris. Où il a accepté de me suivre. Et je dis merci.
Je l'ai retrouvé à l'Olympia pour le concert que nous devions voir ensemble.
Le rendez-vous d'avant dans mes bronches. Gonflant mes voiles sans menacer quiconque.
Je pouvais bien aimer et avoir aimé. Mais c'est bien sur lui que je m'allonge, et personne d'autre.
Je n'ai rien d'autre dans ma tête que lui, que mon désir d'être avec lui, d'être au plus profond de lui.
La légère moiteur de ses fesses fait l'effet d'adhésifs sur mes aines, qui se collent et se décollent,
s'épousent et s'épuisent les unes aux autres, quand l'avant-poste a trouvé son chemin, naturellement,
mécaniquement, à mon déhanchement, et qu'à ce point de contact où le feu s'allume par friction,
l'acharnement fait l'effet d'une bombe, irradiant nos deux corps reliés, pulvérisés par l'onde de choc.


Les petites terres cuites couronnant des conduits s'alignent sur des arêtes de toits chaotiques sous le ciel.
Un désordre hérissé de cheminées et d'évacuations hérité des Aristochats, propre aux arrière-cours,
qui s'est flanqué aux fenêtres pour nous situer au réveil, quelque part dans Paris qui ronronne.
Je ne pense à rien, je ressens. Et je sens que d'autres intelligences que celle de mon cerveau sont à l'œuvre.
Dans mon corps, mes muscles, mon sang, des impressions sont diffusées sans le raisonnement.
La mémoire des sensations. De ces phénomènes si sophistiqués, complexes, subtils, élaborés, volatiles,
mais restitués à l'identique, sans avoir à y réfléchir. Le corps est intelligent. Plus intelligent que nous.

Et je remercie le mien de me procurer un bonheur que je n'étais pas capable de concevoir moi-même.
Un bien-être que j'accepte avec humilité et respect, impressionné par son mystère et son pouvoir.
Mais mon corps n'est pas le seul facteur de cette félicité radicale. Celui collé contre le mien joue sa partie.
Continuant à échanger de l'énergie et des substances aussi sûrement qu'à la pénétration sexuelle.
La peau de ce garçon régénère la mienne. Nos chaleurs nous tiennent dans le lit en un seul organisme.
Je saisis délicatement entre le pouce et l'index, le pénis boursouflé reposant mollement près de moi,
le redressant pour le décalotter gentiment, en découvrir le gland large et fendu que je noierai de salive.
Découvrir la couronne perlée que j'énerve lentement du bout des doigts à mesure que la verge se dresse,
se raidit et triple de volume, se déployant de toute son envergure pour s'offrir à ma bouche. Je suce.
Sans penser au passé. Sans les scrupules de l'Hôtel Costes. Entier. A ma place et à ce que je fais.


 

Philippe LATGER / Mai 2018

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Dos au mur

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Entre quatre murs. Qui sentent la pisse. La merde. Ou la mort.
La lucarne est hors d'atteinte. Dans ce cube à la base étroite, flanquée d'un bac à douche en ciment
et d'un chiotte à la turque à se partager avec huit autres détenus. Nous n'avons pas de couchettes.
Ce n'est pas un cube, mais un parallélépipède. La base est minuscule. Trop petite pour neuf personnes.
La hauteur en revanche est vertigineuse. Une cellule avec une impressionnante hauteur sous plafond.
Un parallélépipède rectangle. Que je dessine avec l'ongle de mon pouce dans le mur. Accroupi.
Dans mon coin. Dos à mes camarades qui dorment, jouent aux cartes ou se sodomisent avec brutalité.
La lucarne est ouverte contre le plafond. Une ouverture minuscule qui laisse entrer le soleil par moments.
J'ai repéré la place exacte où je devais me trouver pour avoir le soleil sur le visage à une heure précise.
Ce rituel était possible au printemps, peut-être en avril ou en mai. Mais c'était signe que l'hiver était fini.
Cela ne nous disait pas grand chose. Ne changeait rien à notre quotidien. Mais moi, je m'y attachais.
Je m'accrochais à ce rayon de soleil qui pouvait m'atteindre. Qui parvenait enfin à pénétrer la cellule.
Bien sûr, c'était plus ou moins un lien avec l'extérieur. Les gens que j'avais laissé dehors.
Le printemps. Cela me rappelait vaguement quelque chose. Des changements dans la lumière.
La température. La nature. La végétation. Et dans le comportement des hommes et des animaux.
Je me souvenais que c'était un passage attendu et apprécié que j'associais encore à du plaisir.
De mémoire. Un plaisir de l'ordre du soulagement. Mais dont je n'avais plus la sensation directe.
C'était quelque chose dont j'avais gardé des bribes dans la tête et dans mon corps, mais qui m'échappait,
comme si je l'avais sur le bout de la langue. Comme ces rêves qui vous agacent au réveil,
quand vous savez bien que vous venez de les faire mais dont vous ne vous souvenez plus.

C'était après la gamelle de la mi-journée. Mais j'aurais su sans cela que c'était l'après-midi.
Instinctivement, je savais que la porte de la cellule comme la lucarne étaient plein ouest.
Ne me demandez pas comment je le sais. Je le sais, c'est tout. Comme je savais quand ça allait arriver.
Une simple variation de luminosité m'alertait, m'extirpait de ma léthargie, et je levais les yeux au plafond.
J'enjambais les corps somnolents de camarades pour aller prendre place, à mon poste, au rendez-vous.
Dos au mur opposé à la porte, je basculais ma tête en arrière et voyais la lucarne s'embraser. Le soleil.
Et un rayon entrait illuminer la pièce, se posant d'abord sur un point inatteignable, mais qui allait basculer,
se déplacer. Lentement. Et j'attendais les yeux fermés, immobile, sur la trajectoire, que ça vienne sur moi.
Peu importe le temps que ça prenait. Puisque ça arrivait. La chaleur du soleil. Sur mon visage.
Comme si elle m'aspirait hors de la cellule. Je me régénérais. Je ronronnais. Quelques minutes peut-être.

Paco voulait que je lui suce la bite. Et je le faisais de bonne grâce. Pas que j'aimais ça.
Je ne suis pas homosexuel. Mais parce que Paco, d'abord, ne me l'imposait pas, ne me forçait pas,
me le demandait sans manières mais avec gentillesse, et me demander mon consentement était un égard
que j'appréciais puisqu'il était déjà l'expression d'une grande considération. Peut-être plus que ça.
Je ne crois pas que Paco fût plus homosexuel que moi, mais amoureux de moi, oui, il l'était assurément.
Je lui suçais donc la bite volontiers, pour le remercier de sa douceur à mon endroit et pour m'excuser aussi
de ne pas l'aimer comme il aurait voulu que je l'aime. C'était étrangement une façon de lui exprimer

mon amitié et ma fraternité, ne pouvant lui offrir plus. " Tu veux me faire l'amour ? " me demandait-il.
Mon cœur était brisé. Face à tant de désarroi et de détresse. Quand il me révélait une faille sans fond,
celle de cette solitude insoutenable, du besoin de l'autre, dans cet enfer que nous partagions l'un et l'autre.
Cet aveu de faiblesse ou d'humanité me bouleversait. Il avait besoin de contacts, d'amour ou d'affection.
De gestes tendres. De caresses. D'intimité. Si Teddy lui défonçait le cul sans ménagements, avec moi,
en revanche, il sentait un écho, un regard dans le sien, qui le voyait et l'entendait, et il s'accrochait à moi.
" Fais-moi l'amour, fais-moi l'amour... " Je me contentais de lui faire une pipe. Sans prendre aucun plaisir
mais avec application et dévouement, par solidarité et charité chrétienne. Le plaisir que je lui donnais
était fugace. Et bien dérisoire. Son sexe était propre et sentait le savon. Je me dégageais lorsque je sentais
qu'il allait décharger. Après avoir éjaculé, chaque fois, il cherchait à me rouler des pelles. Je refusais.
Le repoussant chaque fois. J'avais sa queue dans la bouche encore quelques secondes plus tôt, et pourtant,
l'idée de sa langue dans ma bouche était intolérable. Trop intime pour moi. Je n'en démordais pas.
Cela l'aurait en plus encouragé dans une relation dont je ne voulais pas avec lui. " Tu ne m'aimes plus ? "
Son regard d'enfant qui appelait à l'aide me dévastait. " Je t'aime petit frère, mais je ne serai jamais
amoureux de toi. " Les autres gars se moquaient de lui gentiment. " Nous aussi on t'aime gamin. "
Paco avait embroché de ses propres mains son grand-père qui avait abusé de lui pendant quinze ans.


Bien sûr, chaque jour, je savais que mon moment de grâce au soleil avait un prix.
La chaleur m'enlevait à ma cellule et sa communauté. Un moment de liberté. D'éternité. Bien furtif.
La tempête de couleurs dans mes paupières, de rouge et d'orange, finissait par se calmer.
La chaleur était moins intense. Réduisait. Quand le soleil n'avait pas arrêté sa course. Il déclinait.
Sortant du champ de la lucarne au plafond. Le carré de lumière glissait de ma joue à l'épaule,
et glissait encore avant de disparaître, sèchement, comme si on avait actionné un interrupteur.
Ces quelques minutes d'extase, je devais les payer. Et je passais à la caisse. La dépression.

Quand je revenais brutalement à la réalité de ma condition. Dans l'obscurité. L'angoisse du crépuscule.
Je fixais le mur en face de moi, ignorant mes camarades, imaginant le couloir qui se trouvait derrière,
et le mur d'après, celui qui donnait sur la cour, convaincu qu'il devait être encore exposé au soleil, dehors.
La lumière s'était retirée de ma geôle, mais je pouvais la visualiser continuant de ramper sur les murs
de la prison, se ramassant dans un coin près du sol, faisant chauffer les pierres, les briques et les lézards.
Je me sentais vide. Dépossédé. Impuissant. Broyé par la violence de la situation. Ces quatre murs.
Karim est en train de chier. Teddy en train de ramoner Paco. Victor fait ses réussites. Un jour de plus.
Nous sommes neuf hommes dans neuf mètres carrés. Mais le soleil reviendra demain. S'il ne pleut pas.
Je m'accroche à mon rituel. Fermement. Si la chute est toujours amère, le soleil revient toujours.
Même pour quelques secondes. Même d'une année à l'autre. Le printemps revient. Et l'été.
Paco s'est suicidé. Pendant que nous dormions tous. Nous l'avons trouvé pendu au pommeau de douche.
Teddy a été le plus affecté de nous tous. Nous avons dû le maîtriser dans sa crise de colère et de désespoir.
Paco a été remplacé par un grand gars mutique dont un maton nous a juste dit qu'il était Roumain.
Encore de longs mois sans le soleil dans la cellule. L'axe de la terre ne le permet pas. Ces murs non plus.
Mais en avril ou en mai peut-être, il y a cet angle possible. Par la lucarne au ras du plafond.
Et ma place, dos au mur, pour m'évader, exister, ou être libre. Redevenir un homme. En somme.

 

Philippe LATGER / Mai 2018

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Mai 2018 / au milieu du gué

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Je ne vieillis pas. J'écris.

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Je n'ai plus le temps de réfléchir à ce que j'écris. Mais j'écris quand même.
Que la nuit est courte. Plus courte que jamais. Que l'aube menace et que le temps va manquer.
Des choses supposées importantes vont m'arracher à mon devoir d'écrire. A cette nécessité.
Faire des choses... voilà qui me semble bien dérisoire. Quand les écrire l'emporte sur tout.
Puisque c'est plus fort que moi-même. Plus fort que mon corps. Plus fort que ma vie.
Les choses faites disparaîtront avec moi. Les choses écrites me survivront dans le cloud.
Même ignorées, même lues de personne, elles seront là, quelque part, comme une empreinte.
Un apport qui ne dérangera rien. Et qui me sauve de moi-même. Me connecte aux étoiles.
Je ne vieillis pas. J'écris.
Lorsque les choses que je dois faire me font prendre dix ans et bien des cheveux blancs.
Ce qui m'attend au matin va m'abîmer davantage. Me précipiter à ma perte. Malgré mes résistances.
Ici, la nuit se fige. Dans les mots que j'écris. Que j'aligne. Que je choisis seul. A ma convenance.
Et je n'ai plus l'âge qu'on me donne. J'échappe au temps. Je m'en sors. Je m'en émancipe.
Je retourne au soleil. Aux voluptés de la chaleur et des lumières aveuglantes d'un monde parfait.
Où l'enfant que j'étais apprenait le plaisir et l'immortalité. Celui de l'instant. Celui d'exister.
La Méditerranée dans les veines. Dans mes yeux. Le sel sur la peau brune. De l'eau qui s'évapore.
L'Espagne et l'Italie. Le Maroc et la Grèce. L'Algérie. La Turquie. Le culte de la mère. Bleu.
Comme le manteau de la Vierge. Le ciel de juillet. La mer à perte de vue. Dans les bronches.
Le corps qui se découvre. Qui se trouve dans l'espace. Les éléments. Qui réagit. Qui fait sens.
Qui procure des sensations inédites. Troublantes. Et le sable est brûlant. Le chocolat amer.

Le jour va se lever. Et je n'ai plus le temps de réfléchir à ce que j'écris.
L'urgence. De figer le bonheur. De fixer son étreinte. De sauvegarder quelque chose de ce désastre.
Avant qu'on ne me réclame des choses. Qu'on exige que je fasse des choses de ma journée.
Je fais quelque chose de ma nuit. J'écris. Je dormirai ailleurs. Le soleil réparateur. La plage de l'enfance.
La marque du maillot de bain. L'odeur de la citronnelle. Les tomates juteuses. Les figuiers de barbarie.
La bouche d'un homme. Ténébreux. Qui me fascine. M'attire. Veut ma bouche. Veut mon sexe.
J'ai 16 ans et j'ai faim d'aimer. Faim d'avoir faim. De tout dévorer. Tant qu'il est temps.
Des femmes. Des hommes. Du monde. Qui vibre dans les villes terrassées par la canicule. Erotique.
Comme dans les déserts qu'on imagine. Dans les rêves possibles. A attendre l'autre. Le désirer.
L'embrasser avant l'aube. A ce réveil tragique où le temps vous rattrape pour ne plus vous lâcher.

Je n'ai pas le temps de réfléchir à ce que j'écris. L'heure tourne. J'écris. J'écris. J'avance.
Je joue contre la montre. Je planque du schiste et du pin parasol. Je planque de la terre battue.
Des stores de bois. Des acanthes. Des anchois. Du tabac. Des chiliennes. Et de l'ambre solaire.
Je planque des olives noires. Des cyprès. Et des eucalyptus. Que je stocke pour la nuit prochaine.
Avec des chats paresseux. De la chaux blanche. Des bougainvilliers. Et des raisins secs.
Sa main large s'ouvre à l'intérieur de ma cuisse. Sa respiration dans la mienne. Mes cheveux.
La résine de la pinède. La sève et le lait. La barbe naissante. Le ventilateur au plafond.

Je sauvegarde pour la nuit prochaine. Avant le lever du soleil. Les abricots. Les griffes de sorcière.
Le crayon à papier. Le peignoir nid d'abeille. L'échelle de la piscine. Le palmier. La terre cuite.
Ses longs cils noirs. Son sourcil dessiné au charbon sur l'arcade sourcilière. L'orange pressée.
La ceinture d'Apollon. Une toison pubienne vient se mêler à la mienne. Le poil de nos jambes.
Sa langue dans ma bouche. Le grain de café. L'écume qui crépite. La mer qui gémit. Etincelante.
Le galet de rivière. La mousse à raser. Le grille-pain. L'âcre d'une aisselle. L'acidité du citron.
Séminale. La turgescence crémeuse. Onctueuse. Le pommeau de douche. La serviette en éponge.
J'écris. Avant que l'aube ne m'enlève à mes 17 ans. A sa caresse lente et son regard intense.
Avant qu'on ne me demande des comptes. Que l'on s'informe de ce que je fais. J'écris.
Pour conserver son sourire ravageur. Les oreillers. Le coton. La chute de reins. Et sa pomme d'Adam.
La fleur de sel. La viande saignante. Les poivrons et les artichauts frits. J'ai une faim de loup.
De son épaule. Son avant-bras. Le clou de girofle. Je planque la craie, la corde, le chlore et l'olivier.
La cendre et l'allumette. Le phosphore et le sperme. Avant que tout ne s'évanouisse, j'écris.
Le frottement du drap. Et celui de la peau. Le cuir et l'encrier. Le savon et la gomme. Je planque tout.
Au plus près du matin. Quand la nuit est courte. Que l'aurore menace.
De tout anéantir.


Il est urgent d'écrire. Avant que tout s'échappe. Ma jeunesse et ma fougue. Le désir d'exister.
Quand on veut que je fasse. Que je vieillisse aussi. Faire comme tout le monde.
J'ai la nuit pour m'enfuir. Mais elle touche à sa fin. Et je n'ai plus le temps de réfléchir.
Je grave des symboles plus importants que moi. Qui auront leur chemin quand je ne serai plus.
Je stocke mes réserves. Toutes les sensations. Les parfums, les saveurs et d'autres impressions.
Les graines de sésame. L'ivoire et le velours. Le piano et le cuivre. La vigne et l'érection.
Les ronces et les asperges. Les aiguilles de pin. La braise et la chamade. Je dois tout conserver.

La fonte et le salpêtre. L'émail de la baignoire. La confiture de figues. Et ses abdominaux.
Contractés à ses spasmes. Le germe et l'asperseur. Le poivre et le vinaigre. Les dés. Les dominos.
J'écris pour ne rien perdre. Le mollet et la cuisse. La fesse et le biceps. Le feuillage qui bruisse.
Les cigales écrasantes. Le jet d'eau dans la cour. Et les écoulements. Aux membres que l'on croise.
Qui baignent dans leur jus. A sa transpiration. Aux taureaux et aux capes. Aux piques et aux triomphes.
Les amandes grillées. Et le sable mouillé. Je planque mon butin. Avec mes 18 ans et les rues de Gérone.
Quand la nuit disparaît. Qu'on m'attend de pied ferme. Pour faire mille choses dont je n'ai rien à faire.
Sinon des cheveux blancs. Des vieux os. Des ulcères. Je lutte jusqu'au bout. Fais semblant de vieillir.
Quand j'écris comme on vit, jusqu'à épuisement. Et au lever du jour, je fais bonne figure.
S'il faut faire quelque chose, je ferai l'air de rien. En attendant la nuit. De revoir Barcelone.


 

Philippe LATGER / Mai 2018

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