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Le zèle d'esprits oisifs

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S'il y a des assassins, des salauds, des violeurs, des tyrans, des pollueurs,
je n'adhère nullement à la tendance actuelle qui se donne bonne conscience en accablant l'espèce,
dans un concours général et politiquement correct particulièrement injuste, aussi stupide qu'injuste,
qui me navre autant qu'il m'inquiète, quand la mode est à la misanthropie.
L'homme, il est vrai, est capable du pire, y compris de ce genre d'hypocrisies,
lorsqu'il peut à ce point gâcher son intelligence à de tels sommets d'orgueil et de narcissisme,
à cette diarrhée pathétique de fausse modestie et de repentance qui n'impressionne que lui-même.
C'est un accès de fièvre plutôt " occidental ", symptôme de sociétés qui ont exercé une forme de puissance
et qui ont le sentiment de l'avoir perdue, le zèle d'esprits oisifs et désorientés qui ne produisent plus rien,
semblent avoir perdu toute ambition du progrès quand au lieu d'y travailler corps et âme ils préfèrent
se noyer dans le verre d'eau de leur autocritique. Quel luxe que de pouvoir ainsi se masturber.
Se donner du plaisir à soi-même, serait-ce en se flagellant, est ici, d'abord, un signe de désœuvrement.
Les peuples occupés à développer leur économie, à se créer une prospérité et une classe moyenne,
quand ça n'est pas simplement à se loger et élever leurs enfants dignement, à manger tous les jours,
ont autre chose à faire que des examens de conscience.
S'il faut le temps et les moyens d'un tel loisir, au point de verser dans la recherche de cette perversion
qu'est le plaisir si sophistiqué, si élaboré et intellectuel du masochisme, il y a aussi l'art du paradoxe,
qui consiste ici à se dénigrer aussi fort que l'on est suffisant, à se haïr aussi fort que l'on se kiffe.
Car l'homme occidental contemporain ne s'aime pas, aussi vrai qu'il s'adore. Imbu de lui-même.
Ivre de son intelligence à se rendre stupide. Présomptueux. Arrogant. Donneur de leçons.

N'hésitant pas à insulter ses parents, grands-parents, ancêtres, toutes les générations précédentes,
qui à l'entendre formaient une bande de sombres débiles arriérés quand ils n'étaient pas des barbares,
qui ne comprenaient rien, se comportaient si mal, se faisaient la guerre, traitaient si mal les femmes,
les homosexuels, les enfants et les étrangers, étaient des fachos, racistes, misogynes, homophobes,
colonialistes, esclavagistes, qui se satisfaisaient de la censure et de la peine de mort.
Il faut pour cela beaucoup de temps à perdre, beaucoup d'autosatisfaction et, très peu de culture.
Pire encore. Le politiquement correct prend tout au premier degré, ne comprend pas l'ironie,
qui était son parfait contraire puisque l'ironie était de l'intelligence qui se faisait passer pour de la bêtise.
Pour mieux se moquer d'elle. L'humoriste jouait au raciste pour le ridiculiser. Le cinéma mettait en scène
des machos pour rire de leur grossièreté. Un second degré qui dépasse l'intelligence contemporaine.

 

Philippe LATGER / Mai 2018

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Où ce monde s'ébroue

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De la source mouvante, turbulente et constante, se nourrissent des sols qui, la gueule béante,
ont servi de terreau à cette brume étrange qui ploie comme des blés aux vagues qu'elle engrange.
Dévalant la vallée, le vent dans la descente, fait frémir sa verdure, la canopée de menthe,
d'anis et de tilleul, presque phosphorescente, qui s'agite et s'incline pour mieux suivre la pente.
C'est une direction, à ma route contraire, qui s'enfuit vers la mer, qui cherche à fuir la terre,
alors que je m'y enfonce, remontant le courant, comme pour regagner le ventre de la mère.
Les fougères et les ronces encadrent le torrent qui gambade dans un lit de roches débonnaires,
qui apporte au moulin ce qu'il fallait de forces pour brandir de l'écorce et des proues de corsaires,
pour hisser au plus haut la gaze végétale d'un océan de feuilles pile entre l'air et l'eau.
Des bourrasques invisibles s'incarnent aux mouvements de cette chevelure 
d'anémones de mer dans les fonds sous-marins, où l'onde se propage comme déflagration
de feuillages en feuillages, roulant à toute allure, vers sa destination.
Je suis dans l'autobus qui monte à la montagne. A la vitre, en hauteur, je peux voir le ruisseau,
au fond de son fossé que la route accompagne, qui trace son sillon en courant hors d'haleine,
bondissant comme un diable emporté dans sa course d'une caillasse à l'autre, et riant aux éclats
à chacun des rebonds éclaboussés d'écume, aspiré et conduit par l'appel de la plaine.
Je peux voir la structure, la charpente sauvage qui coiffe la rivière, cette forêt de lances
et de poutres tordues, où la mousse se plaît, où peut grimper le lierre, qui porte à bout de bras
tous ses bouquets de branches, et toute la tonnelle qui tient lieu de plafond à ce microclimat.
Je domine à mon siège ce matelas de feuilles qui semble impénétrable, comme aux hublots d'avions

cette mer de nuages qui défie la raison. C'est un toit de verdure qui résiste aux rafales en jouant avec elles,
se dérobe en souplesse pour ne pas les contrer, qui change de couleur, respire à gros bouillons,
tel un magma vivant, ignorant la froidure, qui s'étire et s'étale jusqu'à la dilution.
La vallée se resserre, les reliefs se rapprochent, et c'est dans un canyon que tout doit trouver place,
que tous les éléments doivent cohabiter, de l'eau, du minéral, l'univers végétal, et même un ciel immense.
C'est dans cet entonnoir ou ce mouchoir de poche, qu'il faut aussi des bêtes, des poissons, des insectes,
que je ne peux pas voir, que l'intuition détecte, pour du commerce utile aux êtres immobiles.
C'est une coulée verte, déversée du volcan, qui rampe doucement au sentier qu'elle creuse,
aux fondations liquides toujours en mouvement, aux cycles d'une vie éternelle et heureuse, protégés
et couvés par cette couverture de ramées voluptueuses, ondoyant sous le vent où ce monde s'ébroue.

 

Philippe LATGER / Mai 2018

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Dix ans après

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J'ai demandé pardon. Dix ans après. Il m'a fallu dix ans. Mais je l'ai fait.
Un garçon si gentil avec qui je m'étais mal comporté. J'étais encore à Paris. J'ai demandé pardon.
Dix ans après. Un message. Sur la pointe des pieds. Tout penaud. Depuis Perpignan.
Je ne peux pas dire que cela m'empêchait de dormir, mais enfin, tout de même, j'avais quelque chose,
dans la gorge, dans la bouche, de l'ordre du caillou dans la chaussure, de l'épine dans le pied.
Cela ne m'empêchait pas d'avancer, de faire ma vie, bien sûr, quand j'y pensais le moins possible,
mais, chaque fois que quelque chose me ramenait à cette période, à ce garçon, j'y pensais et j'avais honte.
Il m'a fallu dix ans. Mais je l'ai fait. Fatigué de cacher cette période et ce garçon au fond de mon cerveau.
Quelque part, dans l'ombre, hors de mon champ de vision, j'avais planqué ce dont je n'étais pas très fier.
Dans un recoin facile à oublier, pour être sûr de ne le trouver qu'en allant le chercher volontairement.
Etais-je tombé sur son profil parmi les profils des amis d'un ami sur Facebook ? Etais-je allé à Paris ?
Oui. Oui. Mais j'avais renoncé chaque fois à le recontacter de peur d'être mal reçu.
Ici, c'était ce texte qu'il avait lu. J'étais effondré. D'avoir ainsi saboté une amitié possible.
Que m'était-il arrivé ? Que m'était-il passé par la tête ? Un garçon si gentil... Ah, oui. Justement.
C'est qu'il était gentil en plus d'être beau et d'avoir du talent. Un sourire et un regard méditerranéens.
L'intelligence et le sens de l'humour. Tout ce qu'il fallait pour que je tombe amoureux.
Je suis tombé. Dans mon verre d'eau. J'étais en panique. Je créais moi-même la tempête en me débattant.
Cherchant ma respiration, m'agitant, redoutant de me noyer. Je me suis noyé. Dans mon désir d'absolu.
L'urgence. L'impératif d'être heureux. D'être deux. Amoureux. Tout de suite. Il me fallait ma dose.
En manque. Accro. Le toxico perdait le sens de la mesure, des conventions, de la bonne conduite.

J'ai écrit un mail que je n'aurais jamais dû écrire. Que j'aurais dû garder pour moi.
Ou dont j'aurais dû faire un texte à publier sur internet pour tout mettre à distance.

En faire quelque chose de beau et d'utile. Un objet littéraire. A projeter hors de moi. Loin de moi.
Eh non. J'ai cliqué sur la touche send. Le message est parti. Je suis parti aussi. Silence radio.
Je n'ai plus donné de nouvelles. Je m'étais débarrassé de lui. Qui n'avait rien demandé ni compris.
C'était pour le protéger de l'ogre. Le tenir à l'abri du monstre. Qui devait affronter seul le sevrage.
D'une violence insupportable. Une douleur continue que seul l'alcool savait anesthésier.
Il m'a fallu dix ans. Il a fallu que je touche le fond, à Paris, sans amour, sans travail, sans ressources.
Quand le dernier espoir de réussite s'était dérobé sous mes pieds. Il a fallu que je parte. En catastrophe.
Quitter le navire en perdition. Rentrer à Perpignan. Me sauver. Et tomber amoureux.

Il a fallu ce coup de foudre. Cette rencontre inattendue. Inespérée. Ce miracle.
Au plus bas, expulsé du grand bain, rejeté par l'océan, balancé par une vague m'abandonnant sur la grève,
la masse d'écume s'était retirée en me laissant seul sur le sable, rescapé, en lambeaux, sauvé du naufrage.
Paris / Perpignan. Sans mes bagages, sans mon vestiaire, sans ma superbe. Vomi sur le rivage. Anéanti.
Et un garçon qui passait par là m'a tendu la main. Moi, le loser, l'artiste désargenté qui avait tout raté.
Qui avait perdu tant de temps, tant de plumes. Il m'avait trouvé beau et touchant. Intéressant. Séduisant.
Dans l'état où j'étais, qui était inédit, ne pouvait être pire, il a vu quelque chose qu'il a aimé aimer.

C'était peut-être moi et il m'a relevé. M'a rendu de l'espoir comme ma dignité. Une raison d'être.
D'exister. D'avancer. Et c'est désarmé, désamorcé, que l'ogre put être rassasié. D'amour. Amoureux.
D'étreintes. De chaleur humaine. D'intimité. D'exclusivité. De confiance. La passion amoureuse.
Il a fallu cette histoire. Solaire. Pour me rendre mes couleurs. Pour me reconstruire. Plus fort. Plus beau.
Plus brillant que jamais. Heureux comme je ne l'avais plus été depuis l'enfance. Invincible.
Il a fallu cette renaissance. Et que la fièvre retombe. Que la flamme s'épuise. Que tout se normalise.
Et que je m'engage ailleurs pour dépenser mes forces. La vie publique. Et des projets.
Le travail d'intérêt général pour rendre le bonheur qui m'avait été donné. Etre utile aux autres.
Quand cet amour flamboyant m'avait donné le courage de descendre de mon arbre. Quitter mon platane.
Construire quelque chose une fois reconstruit. Une mission à accomplir pour ne pas s'attarder sur le deuil.

Celui de l'amour perdu qui s'était éteint. Le travail acharné, compulsif, obsessionnel, pour ne pas sombrer.
Le challenge. Les défis à relever. Pour envahir le vide laissé. Rester debout. En mouvement.
Tout mettre en perspective. Les choses gagnées. Les choses perdues. Pour leur donner du sens.
Il a fallu tout ça. Il a fallu dix ans. Pour que ce que j'avais dissimulé en moi me revienne.
Un sentiment de culpabilité. Des scrupules. Et ma honte. Ce garçon à Paris avec qui j'avais été injuste.
Il avait fallu l'indispensable overdose d'amour pour mettre mon désir hors d'état de nuire.


Ce désir avait été pulvérisé, ni par le temps, ni par la distance, mais par l'histoire d'amour consommée.
Et sur mon tas de cendres, j'ai pu me jeter à l'eau, me sachant inoffensif. Internet. Réseaux sociaux.
J'ai trouvé le canal. Le chemin. Pour le joindre. Lui écrire. Lui demander pardon. Dix ans après.
J'ai pu faire la paix. Pas avec lui mais avec moi. Ma conscience. Quand il m'a pardonné.
Quand il parut surpris et touché par la démarche. Qu'il a eu la gentillesse de me rassurer.
Il avait très bien compris. Je ne l'avais pas blessé. Et je fus soulagé de le lire. De mes yeux.
Dix ans après.


 

Philippe LATGER / Avril  2018

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Débarrassé du corps

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Se glisser dans des draps propres. Tant pis si ça n'est pas avec toi. Cela fait du bien à mon corps. Qui me remercie pour l'attention. Le matelas est bon. Le duvet est accueillant. Et je peux mourir de fatigue. Le tissu est tendu. Pour avoir séché avec son parfum de lessive au soleil. Le tout est agréable. Et rien n'est plus essentiel que ce plaisir anodin. Retrouver son lit lorsqu'on est épuisé. Pour s'y allonger. Et dormir.

L'été a éclairci la nuit. L'été a rétréci le jour. Il a purifié l'air. Acquis sa délicieuse tiédeur du crépuscule. Les arbres respirent dans ma fenêtre. Et je respire avec eux. Je les aime. Les remercie d'exister. Quand ils participent à la révolution. Celle du retour de la jeunesse. De la victoire du corps sur l'esprit. L'intellectuel fait place au sensuel. Et je peux abandonner mes doutes et mes angoisses. L'été écrase tout. Réduit tout à sa logique. Celle de la nature. Qui se moque de mes états d'âme. Qui se moque de moi. Je renonce à lutter. Mon corps se réveille et prend le pas. Je me laisse guider. Quand il n'y a pas d'autre vérité que celle d'être.

L'oreiller est assez large pour soutenir mon dos. Tant pis si ça n'est pas avec toi. La vie est plus forte que nous. Et ma peau a retrouvé avec la chaleur du soleil des souvenirs d'avant toi. Et je n'ai même pas eu à réfléchir à cet état de fait : j'avais été heureux avant toi. Au soleil de mon enfance. De mon adolescence. Au soleil d'avant notre rencontre. Et le soleil d'après me ramène à des sensations primitives. Balayant des scrupules ou des regrets dérisoires. Même sans toi, je suis vivant. Aux arbres qui embaument. Comme dans les draps propres où je glisse mes jambes. Pour m'abandonner au sommeil. Et aux rêves étranges que mon esprit fabrique. Où tu seras peut-être. Dans l'océan de lumière où je viendrai nager. Aux confins de la mort. Débarrassé du corps. La liberté suprême.

 

Philippe LATGER / Avril 2018

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S'il existe, il y parvient

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C'est quoi le diable ?
- C'est ce qui cherche à te faire oublier ta chance.
- C'est quoi ma chance ?
- C'est d'être là, d'être vivant, et de connaître ce monde que le diable cherche à corrompre.
- S'il existe, il y parvient.
- Le mal existe. Et c'est très bien.

 

Philippe LATGER / Avril 2018

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... à n'être pas lu qu'à l'être

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Il y a plus de liberté à n'être pas lu qu'à l'être. Si l'on sait qu'on l'est, on écrit moins aussitôt qu'on essaie de paraître. Ou bien de disparaître, ce qui est encore paraître. On se censure. On se surveille. Autrui s'invite. S'installe. S'impose. Et l'on doit composer avec cet autre qui contraint. Que l'on cherche à séduire. A convaincre. A choquer. A distraire. A retenir en somme. Et nous revenons à la case départ. Ecrire revient à être en société. Puisque dans le regard de l'autre. Cela n'est plus une issue pour s'extraire. Mais un nouveau moyen de se commettre. De s'oublier. De s'inventer soi-même au lieu de s'affronter. De se mettre en scène au lieu de se sonder. Ecrire ou non devient anecdotique puisque c'est le regard d'autrui sur nous-mêmes qui gouverne. Même lorsque nous pensons le manipuler, l'induire en erreur, le truander peut-être. Qu'est-ce qui provoque quoi ? Où est l'origine de la réaction en chaîne ? Réagir à la seule présence de l'autre veut bien dire que l'action première, et décisive, est la présence de l'autre. Et nous sommes déjà corrompus. Ce n'est pas un reproche que je nous fais, lorsque cela relève de ce que nous considérons être une vertu et que nous appelons l'élégance. Voyez comme nous ne nous comportons pas de la même façon lorsque nous nous pensons seuls et lorsqu'une présence, et une seule suffit, est perçue, détectée, qui pourrait vous surprendre à tout instant, qui pourrait vous voir ou vous trouver en mauvaise posture. Cette mère qu'on n'a pas entendue rentrer. Ce voisin, par la fenêtre, avec le vis-à-vis. C'est tout ce qui nous conduit en fait à nous laver, nous coiffer, nous vêtir avant de sortir de chez nous. L'élégance commence là. Signifier à l'autre par une modification de notre comportement que, faute de le considérer, nous considérons au moins sa présence. Naturellement, si certains ont pu écrire " l'enfer, c'est les autres ", c'est bien parce que rien n'est plus liberticide que la présence d'autrui. L'autre oblige. Même si vous refusez catégoriquement d'être obligé. Puisque le refus est une décision. Et que c'est une décision, bien que vôtre, qui vous est imposée. Ce n'est pas une action mais une réaction. Pour ce qui est de l'enfer, le choix est discutable. Lorsque pour beaucoup d'entre nous, l'enfer serait plutôt nous-mêmes. Et que les autres nous sauveraient de nous-mêmes. Pour le reste, en cherchant à paraître à leurs yeux, comme à disparaître puisque cela relève de la même mécanique, il y a une toujours une forme de travestissement. Le maquillage des dames en est l'expression conventionnelle la plus évidente. Un masque. Un écran posé entre soi et les autres, dont on ne sait pas vraiment soi-même qui il protège de qui. Si l'on se protège des autres ou si l'on protège les autres de soi-même.

Etre lu est être avec les autres. Et écrire devient dérisoire. Cela n'est plus qu'une façon d'être en société. Parmi d'autres. Pour celui qui n'a pas le talent de la conversation, le sens de la repartie, ni de physique avantageux, il existe ce moyen de briller en société, quand on peut tout recomposer de soi à sa guise, avec le temps qu'il faut, sans être interrompu, quand le lecteur n'a pas le pouvoir de contredire l'auteur en temps réel, de l'interpeller et de le décontenancer au milieu de sa démonstration. Certains sont meilleurs à l'écrit qu'à l'oral. Parce qu'ils ont besoin de temps. Pour organiser leur pensée. Leur vision d'eux-mêmes et donc leur vision du monde. Internet, souvent présenté à ses débuts comme l'ennemi de l'écrit parce que venant pensait-on concurrencer le livre, a au contraire considérablement développé l'écrit, lorsque la tradition de la correspondance postale avait été ruinée avant par le règne de la conversation téléphonique. C'est le téléphone qui avait fait le plus de mal à l'écriture, lorsqu'internet a au contraire permis le retour de la correspondance écrite. Ce n'était plus à la main sur du papier, mais écrire des mails restait écrire. Internet fut aussi, aussitôt, un nouveau lieu de rencontre. Et, même si cela posait nombre de débats inquiets et alarmistes au départ, assez stupides il faut dire, lorsqu'on se demandait ce que c'était au juste que ces rencontres dites virtuelles, comme si les deux personnes derrière leurs écrans d'ordinateur n'étaient pas de vraies personnes faites de chair et de sang, les gens pouvaient se trouver à distance, échanger, discuter, en s'écrivant. Que ce soit dans des arborescences de posts sur des forums, par e.mail ou plus tard directement par chat, en temps réel, sur des sites de rencontres puis sur les réseaux sociaux, les échanges se sont développés par le biais de l'écrit. Ce n'était pas forcément une façon d'éviter le contact visuel ou d'esquiver la confrontation physique et la logique des phéromones, cela pouvait être aussi le choix d'une autre façon de s'approcher les uns des autres, le pari de s'intéresser à l'autre pour autre chose que l'apparence physique, de ne pas s'en remettre à la seule chimie des corps. Il était passionnant de voir cet appétit pour ce nouveau mode de fonctionnement, assez révolutionnaire, dans son double mouvement contradictoire de rapprochement et d'éloignement. Rapprochement puisqu'il permettait à la fois la vitesse et la réduction des distances, géographiques et temporelles donc, permettant des échanges simultanés où que l'on soit dans le monde. Eloignement puisqu'on mettait entre nous des écrans qui nous tenaient à bonne distance des autres. Bien planqués et protégés au besoin. Les arguments des plus méfiants concernant l'anonymat ou les escroqueries, à propos de gens qui pouvaient raconter n'importe quoi et tromper des innocents, ne tenaient pas la route lorsque, face au monde prétendu " virtuel " d'internet, il y a un monde réel bien connu où les manipulateurs, escrocs et menteurs ne manquent pas, comme on en trouve par paquets de douze dans les bars, les boîtes de nuit, au travail ou sur le palier de l'immeuble. Ainsi, la misère sexuelle ou la naïveté faisaient autant de victimes dans la supposée vraie vie que dans ce nouveau monde électronique. Ce qui était passionnant, c'était le retour de l'écrit. Quand les gens retrouvaient ensemble le goût érotique de se découvrir à l'aveugle, par touches, au fil d'échanges et de conversations, en appréciant suivant les critères l'orthographe et la syntaxe de l'autre, son propos, ses idées, son sens de l'humour et son imagination. Mais aux détracteurs des nouvelles technologies, je dis que la mise en scène de soi que l'on trouve sur internet, jusqu'à la caricature dans les réseaux sociaux, existe depuis que l'homme existe et qu'il est confronté à l'autre. Il suffit d'un regard, direct ou indirect, pour que l'on se modifie. Pour que l'on se raconte. Pour que l'on s'invente soi-même. Plus intéressant, souhaiterait-on, qu'on ne l'est vraiment.

Etre lu est être vu. Pire que cela, c'est être regardé. Et c'est le regard qui déshabille. Ce qui rend la tâche ardue aux législateurs qui devront poser la définition du harcèlement de rue, du harcèlement sexuel ou sexiste. Quand rien n'est plus intrusif qu'un regard. Qu'un regard peut pénétrer plus sûrement notre intimité que n'importe quelle autre partie du corps humain. Qu'un regard peut à lui seul être perçu comme un défi, une provocation, et déclencher des violences. Le regard de l'autre sur nous-mêmes est une violence. Par nature. Puisque, avant même la révélation de l'existence de l'autre qui nous regarde, son regard nous révèle notre propre existence. Au cas où nous l'aurions oublié, le regard sur nous nous rappelle que nous sommes. Il nous rend vivant. Existant. Nous enferme dans le monde et dans l'instant. Mais dans quel monde et quel instant ? Que voit l'autre de nous au juste ? Le trouble vient du fait de cette intuition que l'autre voit quelque chose de nous que nous ne connaissons pas nous-mêmes. Et c'est une fascination. Quand nous avons envie de savoir aussi vrai que nous avons peur de savoir. Sa vision de nous est une réalité. Sa réalité subjective. Qui nous constitue aussi sûrement que notre vision de nous-mêmes. Puisque si nous sommes, nous sommes d'abord ce que les gens voient et imaginent de nous. C'est tout le jeu des uniformes, ou de la posture du garçon de café de ce bon JP Sartre, qui illustrent à quel point nous sommes la plupart du temps ce que les autres attendent de nous. Culturellement sans doute. De notre origine, de notre sexe, de notre âge, de notre milieu, de notre profession et j'en passe. Mais de façon plus animale aussi. Ainsi, dans l'espace public, devrions-nous imposer des lunettes noires à tout le monde pour ne pas avoir de problèmes. Même si l'on voit déjà à quel point, dans le métro parisien aux heures de pointe par exemple, nous avons déjà trouvé une solution, un compromis tacite, en veillant soigneusement à éviter le moindre regard. Tous ces regards. A détourner les nôtres si d'aventure ils croisaient ceux d'autrui par inadvertance. Aussi bien pour se protéger soi que par courtoisie. Pour être sûr de ne pas gêner l'autre. Et éviter tous quiproquo. Quand un regard, quel qu'il soit, peut être mal interprété. Et c'est sachant cela que l'auteur va anticiper toutes les possibilités. Imaginer le lecteur. Son profil. Son sexe. Son âge. Ses convictions religieuses. Politiques. Ses goûts. Son humeur. Prendre le parti de le bichonner ou de le malmener. Mais en fonction de conjectures hasardeuses. Faut-il plaire ? Et à qui ? Lorsque, comme en amour, tout se base sur des malentendus, même dans l'illusion partagée de la rencontre et de la compréhension.

Il y a plus de liberté à n'être pas lu. Parce qu'il y a plus de libertés dans la solitude. Et que, s'il y a toujours une solitude au moment d'écrire, il n'y a pas de solitude à celui d'être lu. Mais peut-être la liberté n'est-elle pas ce que l'on dit. Peut-être que la liberté n'est pas ce que l'on espère vraiment d'elle. Peut-être est-elle une illusion. Comme le bonheur, auquel on l'associe un peu vite. Un piège. Un absolu qui promet plus de frustrations que de jouissances. La liberté. Pour en faire quoi ? Pour jouir de quoi ? Pour jouir de quoi et jouir comment, si cela revient à jouir tout seul ? Il y a une solitude dans la liberté. Quelle est sa valeur si sa condition est l'isolement ? Que vaut le projet d'être libre si c'est pour se couper du monde, s'émanciper des autres, jouir de l'existence tout seul, sans les regards qui vous font exister et font exister toute chose ? Fuir cet enfer des autres ne promet-il pas un enfer encore plus terrible quand c'est pour se retrouver prisonnier de soi-même ? L'isolement serait ajouté à la solitude pour goûter seul une possibilité des plus probables selon laquelle l'enfer pourrait être nous-mêmes. En effet. Un enfer à nous faire regretter nos chaînes. A nous faire regretter les autres. Puisqu'être libre, puisqu'être heureux, sont des projets bien dérisoires comparés à celui d'exister. Quitte à souffrir. Quitte à en crever. Mais exister. Lorsque nous n'existons pas si nous n'existons pour personne. Lorsque nous ne suffisons pas à exister par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Etre libre, être heureux, sont des objectifs de sujets existants, définis, identifiés, dans leurs situations chronologiques, généalogiques, historiques et sociales. Exister est la condition préalable. Tout le reste n'est que littérature.

 

Philippe LATGER / Avril  2018

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Voici le Capitole, j'y arrête mes pas

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Il y avait d'abord l'autoroute. J'étais trop grand désormais pour m'asseoir sur le large accoudoir qui m'avait servi longtemps de siège auto au milieu de la banquette arrière de la DS. Après la DS, ce fut la CX. Après la CX, ce fut la XM. Puisque le méchant rhumatisme à l'épaule de mon père ne tolérait que les fameuses suspensions hydrauliques des berlines Citroën. Les chevrons. Je m'amusais à les repérer sur d'autres voitures que la nôtre, sur les automobiles que nous dépassions. Je faisais mes statistiques. Je comptais les lions de profil qui ne me déplaisaient pas non plus, et les losanges, des autres constructeurs français. Et je comparais les nombres. Comme on joue avec les numéros des plaques d'immatriculation. Les 66, les 11, les 31, les 81. On révise en famille les départements et les préfectures. 13. 34. 33... Ces jeux de mémoire ou d'observation occupaient l'habitacle en musique. Une condition non négociable. Avant le départ, si je n'avais pas à me soucier des bagages, j'avais à cœur de préparer les cassettes qui allaient habiller deux heures de route. La Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. William Sheller et Yves Montand. Kate Bush et Julien Clerc. " Partir. Partir... Même loin de quelqu'un ou de quelqu'une... " Serge Gainsbourg. Et Véronique Sanson. Le Tricorne de Manuel de Falla. Carlos Santana. Je passais les cassettes à l'avant, et ma mère les enfournait dans l'autoradio sans discuter. Prokofiev. Prince. Supertramp. Ou Françoise Hardy. " Sous aucun prétexte, je ne veux avoir de réflexes malheureux... " On chantait. On fredonnait. Ou l'on se taisait. On écoutait. On rêvait. Et le déroulé de la bande magnétique participait à l'évaluation du temps écoulé et du temps restant. Faute d'autoreverse, le moment où il fallait sortir la cassette pour passer à la face B était un repère comme un autre sur la route. Au même titre que les repères visuels dans le paysage. Les étangs. Les Chevaliers Cathares après Narbonne. La Cité de Carcassonne. Le clocher disproportionné d'Avignonet. Et puis ce pont qui annonçait le péage, qui posait question parce qu'appuyé sur un seul pied qui n'était pas au centre de la structure, dont la silhouette asymétrique, assez laide, se voulait audacieuse. Lorsque nous passions par la route nationale, le signal décisif de l'entrée dans l'agglomération était l'enseigne de La Chunga, une immense danseuse espagnole dont la robe flamenca clignotait furieusement, qui me semblait sortie tout droit du Strip de Las Vegas, et m'autorisait à m'impatienter, excité à l'idée de pénétrer enfin dans le tissu urbain. Nous passions aux choses sérieuses. Après les tournesols du Lauragais, la ville ! Toulouse. " L'église St-Sernin illumine le soir, une fleur de corail que le soleil arrose... "

La dernière semaine des vacances d'été, nous la passions à Barcelone. Castelldefels. Nous y ouvrions la saison en juillet et nous y fermions la marche en septembre, la mort dans l'âme. Le baroud d'honneur avant la rentrée. De retour côté français, il fallait renoncer aussi à la maison de plage à Ste-Marie-la-Mer. Déménager à Bompas. La résidence principale où nous devions repartir pour une nouvelle année d'école. A ce désastre, il fallait se raccrocher coûte que coûte à la perspective des prochaines vacances. Et nous les passerions toutes à Toulouse. Vacances de Toussaint. Vacances de Noël. Vacances de février. Vacances de Pâques. Fête des Mères. Pentecôte. Au moindre week-end de trois jours, on chargeait la DS, et on filait rejoindre la famille. Les deux familles. Celle de mon père. Celle de ma mère. La Route de Lacroix-Falgarde. La Route de Fronton. C'est à cette deuxième adresse que nous posions les valises. Chez ma mère. La maison de la famille de La Hoz. Il y restait ma grand-mère, Maurina, née Balbuena, et ma tante Maria, qui n'en était jamais partie, et avait vieilli sans hommes et sans enfants. Mon grand-père était mort depuis belle lurette, un an avant ma naissance, et les deux femmes, mère et fille, vivaient ensemble.

Après le quartier des Minimes, nous arrivions à la Barrière de Paris. Nous laissions la ville derrière nous. Et avec elle l'agitation d'une circulation nerveuse, de mouvements, de bruits et de lumières qui me ravissaient toujours et faisaient diversion. Nous sortions du centre-ville et la nuit de novembre reprenait ses droits, retombait sur nous comme une chape de plomb, lorsque rien dans ce faubourg n'était capable de lutter. Si près du magma urbain dont je sentais encore la fièvre, nous étions livrés à la désolation immobile de ces quartiers pavillonnaires peu éclairés où il ne se passe rien. La clôture. Avec ses grilles noires de fer forgé art déco. Nues. Puisqu'il n'y avait plus les énormes bouquets d'hortensias pour les dissimuler. Le sommeil dans les paupières. Le brouillard faisait baver sur la rue les rares lumières blafardes suspendues comme des spectres au sommet de leurs poteaux. La cachette de la clé. Le grincement du portillon. L'humidité. L'allée de ciment au milieu du gazon. Papa a garé la DS devant le garage. On monte les valises. On ne passe pas par la porte d'entrée, logée orgueilleusement au fond des ténèbres du perron monumental. On passe sur le côté, on contourne la maison pour récupérer l'escalier à l'arrière qui monte à la cuisine. Une volée de béton qui s'enroule sur une arête du cube parfait de la bâtisse. En haut, une petite lumière chaude. Qui indique que nous sommes attendus. Elle me réchauffe le cœur. J'ignore en montant la silhouette menaçante du cerisier immense qui déploie ses grands bras tordus et noueux dans le noir. Sous la petite marquise vitrée au sommet qui couvre le palier, vient ce bruit familier du fracas comique du rideau de perles de bois qui déferle par trombes sur le bois plus épais de la porte pour annoncer notre arrivée à la maisonnée. Une suspension centrale projette un cône de lumière sur le carrelage. La hauteur sous plafond est typique des Années 30. Une pièce carrée d'où part le couloir de service avec ses grands placards à vaisselle, fuyant froidement vers la vasque du petit lave-main fixé sur le mur opposé qui barre la perspective, au niveau de la porte de la salle-à-manger, où apparaît ma tante en robe de chambre qui vient à notre rencontre en titubant, les cheveux en pétard, avec l'air de s'être endormie sur le canapé devant la télé. " Vous avez fait bon voyage ? " Elle nous embrasse comme du bon pain. Comme à son habitude, elle me donne affectueusement du " mon poulet " et du " mon chaton ". Ma grand-mère n'est pas encore couchée et dort dans le salon, sous un énorme lustre à pampilles. Le parquet craque sous nos pas. Un petit lit d'appoint m'attend de pied ferme, déplié et fait, sous la fenêtre de la chambre d'amis où dorment mes parents, côté rue. La chaleur qui m'enveloppe n'est pas seulement celle de la couverture. Je peux dormir. Bercé par les faisceaux de lumière qui balaient la pièce de part en part à chaque passage automobile de la Route de Fronton.

" Est-ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne, ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ? "

 

Philippe LATGER / Avril  2018

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Religion

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Le danger, ce n'est pas l'espérance,
ce sont les certitudes.


 

Philippe LATGER / Avril  2018

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Une sensation. Sensible.

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La pluie fait tomber la température mais libère les essences du jardin.
Nous n'y sommes pas encore tout à fait. Mais je hume à la fenêtre. Le fumet. Que je guette.
Cette insaisissable odeur que j'ai sur le bout de la langue. Toujours en arrière-plan mais sensible.
Surtout le soir. Ou le matin. Quand la chaleur ne vient pas tout écraser avec ses grosses pattes.
C'est terriblement subtil. D'ailleurs, peut-être n'est-ce pas une odeur. Peut-être est-ce une sensation.
Quand naissent les bourgeons et des senteurs qui se reconnaissent. J'enrage de n'avoir pas les mots.
Il y a ce parfum que je ne parviens pas à décrire précisément. Mais cette impuissance est anecdotique.
Le fait est que, chaque année, un jour vient où il me saute à la gorge. Et je sais que c'est lui.
Et mon corps l'accueille avec émotion. Ma peau. Mes gencives. Mes ongles. Mes muscles. Mon sang.
Tout se réveille en moi comme à l'odeur du whisky-soda. La même association au plaisir. A la fête.
Le toxico reconnaît sa came. Et le manque devient supportable puisque la came s'en vient.
C'est encore confus. Nous sommes à cette période où le chaud et le froid cohabitent. Mais ça vient.
Le froid est encore vif mais le soleil est plus chaud et plus haut. La végétation ouvre un œil et s'étire.
Tous les ans, Pâques ne célèbre pas la résurrection pour rien. Celle du créateur peut-être.
Celle de la création sans doute. Quand la machinerie grince lourdement avant de se remettre en route.
Tous les jours, je n'ouvre pas des volets que je ne ferme jamais, mais j'ouvre une fenêtre.
Et là, je sens les premiers signes. Je sens que nous sommes près du but. Je le perçois dans l'air.
Je piaffe quand je sais que c'est une question de jours. Ce jour où ce parfum me sautera à la gorge.
Montera à mon cerveau avec la précision d'une aiguille. Pour une connexion neuronale déterminante.
Le message. Dont je n'ai pas les ingrédients mais dont je connais le goût. Le reconnaîtrais entre mille.

J'ouvrirai la fenêtre et ma peau frémira, lorsqu'une inspiration parmi d'autres sera décisive.
Une inspiration mécanique, entre deux expirations mécaniques, qui inspirera de l'air sans y penser,
au moment d'ouvrir la fenêtre, un soir ou un matin, et l'air portera le velours épicé du message attendu.
La sève et la résine, les lymphes végétales, un cocktail délicat où tout se joue au milligramme près.
C'est vert. Et c'est chaud. Et c'est frais. Et j'en ai la chair de poule. C'est l'annonce de l'été. La promesse.
Le désir. Le plaisir. Et les nuits à rêver. Tout est sur le point de poindre. C'est timide. C'est discret.
Comme aux premières lueurs de l'aube qui hésitent à l'horizon. Mais la variation est repérée. Là !
Je l'ai. Je la sens. Elle est en train de naître. Je peux la reconnaître. Un jour, à la fenêtre.
Cette odeur de printemps. Cette odeur délicate, fragile, volatile, que l'on chope en un quart de seconde.
Qui libère votre corps. Qui dit merci d'avance. Parce que ça va être bien. Que c'est beau à pleurer.

Je ne saurais dire ce que c'est. S'il y a de l'humus, de la terre qui grouille de larves et de germes.
Si la fleur avant-même d'éclore y mélange ses fragrances. Les feuilles nouvelles des platanes.
Quand la pluie sert de douche au réveil de milliers d'arbres qui reviennent aux affaires.
Mais je cherche l'empreinte de cette senteur dans ma mémoire et je sais que c'est autre chose.
Il y a plus que les sécrétions séminales de la nature, il y a aussi un phénomène de température.
Quand ce que je ressens ne relève pas seulement de l'odorat, ce pourquoi je fais fausse route.
Je ne sens pas ce truc qu'avec mon nez, je le sens avec mes cheveux, avec mes fibres, avec ma peau.

C'est tout mon organisme qui reconnaît l'instant. Au contact de ce que porte l'air à ce moment précis.
A ce matin-là, ou à ce crépuscule, il y a une température exacte qui joue avec mes terminaisons nerveuses.
Au plus profond d'une inspiration, ça vient se flanquer au milieu de la cible. C'est une sensation. Sensible.
A ma fenêtre, je hume. Je guette. Car je sais qu'il n'y a qu'une inspiration par an. Une seule.
Une seule suffira. Et je le sais d'avance. Elle me bouleversera. Comme elle me bouleverse chaque année.
Celle de l'émotion des retrouvailles. Une joie immense. Sans commune mesure. La résurrection.
A l'inverse, septembre a une odeur de fraîcheur un peu humide de rentrée des classes.
Qui annonce une année scolaire d'ennui et la nuit à cinq heures du soir. C'est beau comme la nostalgie.
C'est beau comme les regrets et les feuillages d'automne. Mais ça n'est pas festif comme son opposé.
Son contraire. Complémentaire. Que j'attends les bras ouverts au-dessus du jardin. Je hume. Je guette.
L'odeur sur ma peau des jours qui s'allongent, des vols de martinets et de chauve-souris,
de l'écume de la chaleur qui frissonne, qui résiste, qui s'attarde gentiment jusqu'aux noirceurs du soir.
La chaleur, bien que faible, s'éternise. Et j'en perçois la morsure au plus profond d'une seule inspiration.
Comme on perçoit la lueur de cette étoile éteinte qui s'allume toujours à nos yeux d'êtres humains.
La chaleur s'est enfuie mais je la sens encore dans la fraîcheur de la nuit. De l'hiver qui se meurt.
Emerveillé. A ma fenêtre. Et le désir de l'état amoureux, associé, se réveille, avec le projet de te connaître
.
Et d'être heureux pour deux.

 

Philippe LATGER / Avril 2018

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Avec les morts et les fantasmes

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Au matelas qui me tient, je m'agrippe à la maison de mon enfance dans sa lumière d'été.
Des sensations de soleil sur la peau, de baignades et de cigales dans les pinèdes.
Alors que mes jambes fouillent le fond du lit. Un genou se relève dans les draps où je nage.
Dans la piscine de Barcelone, aux carreaux blancs, aux bandes noires dessinant des couloirs.
A l'échelle que j'empoigne pour sortir de l'eau. La tête écrasée dans l'oreiller. Ma main ouverte.
Je plonge. Heureux des brasses sous-marines. Heureux du matelas pneumatique qui flotte.
Quelqu'un le manœuvre distraitement. Ma cousine. Valérie. Qui me fera des confidences.
Offerte au soleil. A l'heure des parties de belote sur la terrasse. Ma mère n'est certainement pas loin.
Radio Monte Carlo. Véronique Sanson. Les avions amorcent leur descente sur l'aéroport.
Et mes jambes s'entortillent dans le drap. Des caresses à l'intérieur des cuisses. Et je reconnais un visage.
Des sourcils en accents graves sur le regard ébloui par la lumière aveuglante ou le désir de me séduire.
Magnifique. Sur le ciel bleu du mois de juillet. Du sable dans les cheveux en bataille. Sa bouche charnue.
Sa barbe naissante. Qui se frotte à la mienne quand il m'embrasse goulûment. Quand je me retourne.
Le duvet rejeté pour libérer mes mouvements. Pour me caler à l'opposé où le drap housse est plus frais.
Je pèse sur son corps ferme et musclé où nos érections se malaxent et s'encouragent. Il m'enlace.
Et tout est fluide, harmonieux, aux sourires des enfants qui se courent après et crient en silence.
Mes grands-parents montent les escaliers interminables du coteau pour remonter chez eux.
Ma cheville laboure la surface de coton sous la couette dans un arc de cercle qui s'enroule à mon mollet.
Cherchant à quitter la maison sur Garonne à Toulouse pour retrouver mon amant sur la plage.
Les cuisses écartées, je remue sur le ventre la vase du bassin du verger pour retourner à l'été catalan.

Que l'eau redevienne turquoise à son corps qui sort de la mer en slip de bain pour venir me rejoindre.
L'érection revient à sa main qui s'ouvre sur mon sexe avant de m'emporter dans les rouleaux de sa langue.

La terrasse sur le toit de l'immeuble. La ville autour de nous est un mélange de Paris et de Barcelone.
Et je m'étonne du visage de l'homme qui m'embrasse, me désire, et veut que je lui fasse du bien,
que je reconnais soudain, qui n'est pas un ex mais quelqu'un dont je ne pensais pas désirer qu'il me désire.
Nos ébats sexuels sont agréables. Et en compressant mon oreiller des deux mains comme un bandonéon,
je lutte pour ne pas me réveiller maintenant que mon rêve devient intéressant, capable de me faire jouir.
Troublé par l'identité de mon partenaire, je veux faire durer le plaisir mais mon rêve se refuse à moi.
Je remonte à la surface du lit où mes jambes s'ouvrent et se ferment comme des ciseaux,
pour me ramener dans l'enchevêtrement de draps où je m'ébroue. Où je m'étire.

Quel bonheur de dormir. Quel bonheur quand le sommeil permet de recomposer la réalité.
Quelle liberté. Le temps est en stand by. Court-circuité. Des souvenirs s'invitent.
Je peux sombrer à nouveau. En confiance. Je les reconnais et je suis bien dans mon cerveau.
Où je peux encore apprendre de moi et de la condition humaine.
Où même l'extérieur est à l'intérieur de moi. Avec les morts et les fantasmes.

 

Philippe LATGER / Avril 2018

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