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Tour de guet

Publié le

Des palais en galets, la peau hâlée, salée, il fallait aller sur les Allées, de platanes en palmiers,
trimbaler son sourire sous la voûte étoilée pour humer la nuit chaude et le mois de juillet,
jusqu'aux courbes ventrues de ce galion de briques qui nous servait de porte.
La lune pouvait tracer sa route sur les nus de Maillol comme sur le Castillet,
j'avais la ville pour moi, et je la dévalais comme un torrent de joie, au sortir de l'immeuble,
aux fontaines de marbre et à leur fer forgé, pour mon chemin de ronde, fidèle et amoureux.
Tu étais dans ma chambre, avec ce regard triste qui cherchait à savoir ce que nous pouvions faire,
et pour une fois, je pouvais être adulte, pour répondre en silence ma détermination et ma confiance,
que j'exprimais pour deux, comme pour te convaincre, te rassurer, avec l'aplomb de mon zèle.
Nous sortirions victorieux des torpeurs et des incertitudes parce que je l'avais décidé.
Et mes yeux dans les tiens devaient te prendre dans leurs bras pour que tu lises en moi.
Ma sincérité. Absolue. La réalité de cet amour, éperdu, inconditionnel, aussi vorace qu'exclusif.
Envahissant. Débordant partout, de ma poitrine, de mon crâne, de mes doigts, de mon temps,
inondant les mails et les textes, mes rêves et mes idées, mes projets, mon sommeil, mon avenir.
Débordant mon corps et mon appartement. Envahissant l'immeuble, puis la place, puis la ville.
La nuit entière. Où je sors à ton départ le voir grimper aux balcons, embrasser les mascarons,
jouer avec l'eau des fontaines, les feuillages des arbres et courir sur les toits.
La vieille cité n'existe plus que pour être le décor ou le témoin de notre histoire.
Elle a la sensualité de nos étreintes, le parfum de ta peau, de tes cheveux, de notre intimité.
Elle a le goût de tes baisers. La lumière de ton sourire. La chaleur de ton corps.

L'intensité de ton regard.

La place de la Loge est déserte. Mes yeux d'enfant s'émerveillent sur tout ce qu'ils redécouvrent.
De ces rues que je connais par cœur. Des abreuvoirs. De l'incendie. De la main de fer.
Les portes cochères et les façades. Tout à la nuit prend une autre dimension. Joueuse. Mystérieuse. 
Bienveillante. Quand je suis seul face aux pierres que je peux enfin toucher et caresser.
Prendre possession des heurtoirs et des chasse-roues, des pavés, des lanternes et des génoises.
C'est ton corps que je peux enfin toucher et caresser. Redécouvrir. Indéfiniment. Merveilleusement.
Le privilège est inespéré. Un honneur intimidant. Qui me gêne, me bouleverse et me ravit à la fois.

Si j'en crois le frisson qui me parcourt. Je suis aussi illégitime que légitime. Et j'aime le paradoxe.
Ma langue s'enroule sur la tienne. Mes mains cherchent dans ton dos le moyen de me perdre.
De te trouver. Te faire entrer en moi. D'entrer en toi. Je suis ma ville. Nous ne faisons qu'un.
Je suis le galet de la vigne et le raisin mûr. Je suis le platane et le vent dans ses branches.
Ta bouche qui t'embrasse toi-même dans l'obscurité de la garçonnière où nous disparaissons.
Je la baise avec le vertige de l'éternité possible. Le temps est une plaisanterie.
Tu ne dois pas douter de moi. Il n'y a pas de promesses. Il n'y a que la réalité présente.
Plus belle avec toi que tout ce que l'âme humaine est capable d'imaginer.
La muraille joue avec les éclairages publics. De ses écailles minérales alignées dans la nuit.
Où je gambade à l'abri de tout. A ce moment béni où le reste du monde peut dormir en confiance.
La sentinelle est heureuse. Je veille.
Cathédrale. Tour de guet.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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La division ne profitera pas au peuple

Publié le

Le peuple doit aider les politiques à reprendre le pouvoir.
Le peuple doit aider sa représentation démocratique à s'émanciper du pouvoir de la finance.
Pour l'intérêt général. Pour son propre intérêt. Le peuple ne doit pas conspuer ses politiques.
Il doit au contraire faire corps avec eux, les défendre becs et ongles, quand c'est notre représentation,
qui défend nos intérêts, et doit avoir le dernier mot sur les arbitrages.
Faire la guerre à notre classe politique est déjà une guerre civile, une division fatale,
qui profite au marché, aux fonds de pension et aux actionnaires d'entreprises multinationales.
L'oligarchie mondiale n'est pas une structure démocratique. Elle ne défend que ses seuls intérêts.
Et si elle est assez puissante pour corrompre nos hommes politiques, alors aidons ces derniers
à s'émanciper, à reconquérir le pouvoir, dont celui de dire non, de résister aux lobbies,
aux pressions et aux corrupteurs, en restaurant une hiérarchie des pouvoirs qui le permette.
Faut-il organiser en France des consultations publiques pour apprendre qu'il faut remettre l'Etat
- quel qu'il soit - au-dessus du marché ?
C'est le marché qui doit obéir à la politique, et non la politique qui doit obéir au marché.
Dans un système démocratique, nous pouvons discuter librement d'un Etat interventionniste ou pas,
au gré d'alternances politiques, entre libéraux et étatistes, moins d'impôts / plus d'impôts,
plus d'Etat / moins d'Etat, mais le préalable est de remettre l'Etat là où il était, au-dessus du marché,
dans sa position d'arbitre et de régulateur. Capable a minima d'intervenir lorsque le train déraille.
Ici, Ford a plus de pouvoir que nos gouvernements devenus impuissants.
Si l'on entend les gens qui veulent remettre l'humain au cœur des décisions, à la place du rendement,

si l'on entend qu'il faut remettre notre représentation politique au pouvoir,
à la place d'actionnaires et de fonds de pension américains, eh bien, économisons six mois
de consultations organisées pour jouer la montre ou la diversion,
à moins que cette consultation n'ait pour objet cette question :
comment reprenons-nous le pouvoir sur la finance ?
On se fout de la démocratie participative tant qu'on n'aura pas inversé cette hiérarchie des pouvoirs.
Qu'il soit au niveau local, de l'Etat-nation, de l'Etat fédéral européen,
d'une gouvernance mondiale à constituer, peu importe, l'Etat doit être au-dessus du marché.
Sinon, on peut toujours bavarder et refaire le monde, les règles actuelles ne changeront pas,
et le Casino gagnera toujours à la fin.

La classe politique n'est pas notre ennemi.
Contrôlons-la, veillons au grain, lorsque la corruption est vieille comme l'humanité.
Mais ne nous réjouissons pas de son anéantissement et de sa mise à l'écart du pouvoir,
lorsqu'elle est notre rempart contre les mafias et les pouvoirs mondialisés heureux
de ne trouver plus aucune contrainte ni règlementation face à leur propre règne.
Bien qu'imparfaite, bien que perfectible, notre classe politique, c'est nous. 
Nos représentants dans le système démocratique. Des hommes et des femmes qui nous défendent.

Que nous devons aider à retrouver le pouvoir de nous défendre. Nous et l'intérêt général.
Le " dégagisme " français est l'aboutissement d'années d'abstention et donc de laisser-faire.
Mais avoir viré des élus d'un " Ancien Monde ", avec leurs habitudes et leurs pratiques,
ne veut pas dire que le peuple ne veut plus de la représentation politique.
La démocratie participative est un concept dangereux qui peut encore faire les affaires de la finance,
si elle est désorganisée, anarchique, incapable de prendre des décisions, de se tenir aux temps
utiles et nécessaires à la mise en place de politiques publiques, dans le cadre d'une vision globale.
Le peuple ne veut pas renoncer à la démocratie représentative, bien contente de déléguer
son pouvoir à des élus qui s'occuperont de prendre les décisions pour lesquelles ils ont été choisis,
lorsque le peuple a autre chose à faire, travailler, gagner sa vie, développer ses activités,
économiques, associatives, profiter de la vie, tomber amoureux, fonder une famille et j'en passe.
Le peuple ne peut se substituer à ses représentants sans sombrer dans un chaos et un désordre
propices aux dictatures, collectivistes comprises, comme nous l'ont enseigné l'histoire
des deux derniers siècles (XIX et XXe siècles).
Il faut assainir, mieux contrôler, mais conserver cette représentation politique, lui rendre le pouvoir,
lorsque la nature a horreur du vide, et que d'autres décident à la place de nos élus.


Profitons de cette séquence pour renouer la confiance, restaurer les principes, nous organiser,
non pas les uns contre les autres, citoyens contre élus, gens de la périphérie contre gens des villes,
peuple de droite contre peuple de gauche, mais ensemble, unis contre ce nouvel ordre mondial
qui, au tournant des Années 90, aidé par l'accélérateur de particules de la révolution numérique,
a détricoté et désarmé nos Etats, laissant la politique impuissante à satisfaire les citoyens.
Aidons nos élus à être en capacité de prendre leurs responsabilités, leurs marges de manœuvre,
pour répondre aux logiques financières qui ne peuvent seules gouverner et gérer nos destins.

Mais ne nous trompons pas d'ennemis.
L'Etat et la classe politique, dans le système politique démocratique, sont nos seules protections.
Ne finissons pas de nous démunir et de nous désarmer tout à fait contre les nouvelles puissances

qui seraient alors débarrassées de tout contre-pouvoir.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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La somme

Publié le

Mon intelligence me dépasse, n'est pas la mienne, ne m'appartient pas,
lorsqu'il y a des réflexes et des solutions qui me viennent d'autres générations,
des millénaires d'histoire, des siècles d'expérience, du terrain, de ce monde, de notre condition,
l'héritage des parents, grands-parents et ancêtres, qui ont connu la guerre et les difficultés,
ont cultivé la terre, pratiqué les saisons, les relations humaines, depuis l'Antiquité.
Mon intelligence est la somme de ce que j'apprends, moi, de ce qu'ils ont appris,
et qui n'a de valeur qu'au service d'autrui.
Ils ont connu la faim, le froid et la misère, ils ont connu le luxe et la prospérité,
les Guerres de Religion, les Croisades, et le fer, des changements de règne, et de l'Occupation.
Les conversions forcées, la clandestinité, et les déplacements, les grandes migrations,
voyagé en Europe, fui les tyrans aveugles et les persécutions, traversé des frontières,
quitté leurs habitudes, changé de situation, les tremblements de terre, et les inondations.
Ils ont connu l'aisance, le pouvoir et la gloire, ils ont connu l'amour comme la trahison,
le bonheur familial et les enfants indignes, les noces flamboyantes et les séparations.
Ils ont connu l'Empire, les grandes invasions, l'arrivée des Barbares et leur installation,
la féodalité, et les idées nouvelles, essuyé des échecs comme les sécheresses,
appris à s'adapter, quel que soit le contexte, aux climats, aux reliefs, et aux populations.
La pratique du temps, des lois de la nature, quand l'homme doit aussi à son évolution,
comment est-ce qu'on travaille, est-ce qu'on vit, est-ce qu'on meurt, comment on s'alimente,
comment on se protège de nous-mêmes et des autres, du froid, de la fatigue, et des incertitudes.

Des siècles d'apprentissage, de conquêtes, de progrès, et d'organisation, de recherche, et d'épreuves,
d'études consciencieuses comme d'observation, des années d'analyses, de mélanges, à tâtons,
qui fait notre mémoire. La sédimentation. Les métiers, les leçons, et tous les savoir-faire,
les révoltes attendues au poids des traditions, quand on trie, chaque fois, de ce que l'on reçoit,
de ce dont on hérite, le bon grain de l'ivraie, ce qui nous est utile, ce dont on ne veut plus,
ce qui peut nous servir, ce qui nous valorise, de ce qui nous fait honte ou qu'on ne comprend plus.
L'héritage est puissant, épais de millénaires, d'usage de ce monde, de cette vie terrestre,
de gestion des ressources, des obstacles et des pièges, de nos rapports humains,
de nos imperfections, de nos propres limites, de nos rêves éternels et nos compromissions.
Toutes ces intelligences, comme une seule matrice, ont vogué avant nous dans ce troublant mystère,

qu'est de naître et mourir, prendre le train en marche, essayé d'exister et de vivre, à leur tour,
régissant l'existant, ce qu'il fallait produire, et laisser en l'état à leurs propres enfants
ce qu'ils pouvaient transmettre, de leurs apports mêlés au socle immémorial.
Mon intelligence, je le sens, ne peut être la mienne. Elle est celle des autres qui ont vécu avant moi.

Ils ont charrié des pierres, transformé le terrain, construit des paysages et des vignes en terrasses,
fait pousser du maïs, maîtrisé la nature, ont perpétué l'espèce, laissé leur impression, reproduit
des erreurs ou corrigé le tir, se sont accommodés des règles du vivant, ont bâti des palais,
des villes merveilleuses et des nations prospères, ont écrit des poèmes, chanté leur espérance,
composé des cantiques et bien des opéras, enterré dignement leurs morts avec respect,
ordonné leurs valeurs en les réadaptant, au besoin, aux désirs, aux ferveurs, toujours en équilibre
entre nécessité et commisération, le bien et le mal, l'humilité et l'ambition, avec leurs paradoxes,

quand il faut se frayer une existence propre entre ce qui se transforme sans cesse
et ce qui ne changera jamais, entre marges de manœuvre et contraintes immuables,
notre pouvoir de faire et l'aveu d''impuissance. Ce dont on s'émancipe, et ce qui nous rattrape.
Ce que l'on améliore, ce qu'on croit découvrir. Ce qu'on a d'authentique, ce qu'on a de commun.
Entre ce qui fait que nous nous ressemblons tous, ce qui fait que nous sommes tous différents.
L'égalité. La liberté. Contradiction sublime qui fait notre conscience. Notre compréhension.
Présomptueux et touchants, grands et minuscules, importants et vulgaires, nobles et méprisables.
Nous sommes ambivalents, complexes et dérisoires, un mystère pour nous-mêmes,
tout en nous connaissant, prévisibles, surprenants, stupides et ingénieux, cruels et généreux,
quand nous sommes capables du meilleur et du pire, de construire et détruire, et de nous condamner.
On sait tout de nous-mêmes pour peu qu'on sache lire, de ce qu'on peut déduire, à quelques vérités,
entre ce que l'on sait croire, et ce qu'on croit savoir, au magma de nos legs et de nos successions.
Les erreurs du passé nous apprennent des choses. Des recettes et des lois, et bien des solutions.
Aux problèmes que l'on crée en en résolvant d'autres. A cette mécanique qu'on appelle progrès.
L'atavisme puissant est cette inspiration, cette idée qui nous vient, qu'on dit être intuition,
comme réminiscence de la pensée des morts que l'on porte, vivant, aux choix que nous faisons.

Une chaîne continue d'énergie électrique, de neurones connectés, d'efforts, de réactions,
quand il faut composer avec de la matière, impossible à créer mais qui peut se pétrir,

que l'on peut transformer, même à notre avantage, quand on sait écouter, regarder et aimer.

L'opportunisme juste, est celle des espèces, que l'homme a partagé avec les animaux,
le monde végétal, qui dans un lieu donné, et mille conditions, devait trouver sa place,
vivre et évoluer, se défendre ou survivre, avancer dans ce monde qui est le même pour tous,
l'égalité des chances, quand c'est la même terre, le même vivarium sous un même soleil,
les mêmes éléments, et les mêmes logiques, quand on a les atomes, en commun, la chimie et le vent,
l'eau et les protéines, et leurs règles du jeu. Celles de la pesanteur et des lois mécaniques.
Celle de venir au monde. Et celle de mourir. Au peu que nous savons de notre dimension.

Il y a bien des sagesses à cueillir sur les arbres et à remettre en terre. Des cycles hallucinants.
Les rythmes et les saisons de l'admirable horloge, qui administre tout de l'écrin où se joue l'exercice
de vivre, de notre liberté, comme autant de limites qu'on repousse toujours sans jamais les briser.
On s'explore soi-même, sans savoir ce que c'est, s'il y a un dessein, un destin, un projet,
quand il faut s'arranger de nos piètres sciences, du peu de connaissances dont on se satisfait,
complétées par l'espoir et l'appétit d'un sens, que l'on se donne ensemble dans mille sociétés.
Narcisse se débrouille, avec l'état des choses et ce qui lui est donné.
Si je n'invente rien, j'innove en étant moi, la synthèse singulière de tous ces chromosomes,
et de générations, à ce mélange unique des apports génétiques, des apports culturels,
qui sont deux patrimoines, qui ensemble me font, aussi forts l'un que l'autre,

me distinguent de vous aussi vrai qu'ils nous lient dans notre égalité.

Mon corps m'est étranger. Il me porte dans le vide où je me laisse faire.
Voyageant dans le monde, les yeux écarquillés, sur ce qui nous arrive.
C'est superbe, effrayant. Monstrueux et sublime. Et j'ai le choix d'aimer l'odyssée en confiance.
Porté à bout de bras par légions de fantômes, qui m'obligent à le faire avec humilité.
Qui m'obligent à le faire avec une ambition. Celle de transmettre quelque chose à mon tour.
Pour donner du sens à l'étrange parcours que je trace moi-même dans ce qui est tracé.
Quand j'ai autant de chances que de choix à trancher, autant de libertés que de chaînes à mes pieds,
de ressources et d'espoirs que de désillusions, et que je suis seul au monde, à la fois peu de choses
et centre de l'univers, comme tous mes semblables. Je fais partie du groupe de ce qui est vivant.
Je fais partie du groupe qui a vécu avant. Un relais. Un chaînon. Un maillon dans le temps.
Aussi insignifiant qu'essentiel. Aussi capital que minime. Aussi décisif qu'inutile.
Mon intelligence ne m'appartient pas. Elle passe dans ce corps que j'habite pour un temps défini.
Je cohabite avec elle, que je crois reconnaître sans être familier, dont je ne suis pas maître,
dont je suis l'atelier. Elle me vient du passé, et ne fait que passer, aura d'autres vaisseaux.

Mon intelligence vient des autres, ne peut servir qu'à d'autres. Comme une part d'un corps,
qui est plus grand que moi, plus vaste qu'elle-même, la parcelle d'un tout qui traverse le temps,
dont je jouis un instant, sans oser m'y attacher, le morceau du puzzle dont chacun a sa pièce.
Dans les deux dimensions de l'espace et du temps. Nous portons tous les brins d'une même vérité.
Qui ne perce un secret qu'à leur somme totale. Et je peux disparaître, sans craintes et sans regrets.

Je ne m'appartiens pas. Je ne fais que passer. Sur la pointe des pieds dans l'entité terrienne.
Avec cette intuition, qui me trouble et me plaît. Mon intelligence n'est pas la mienne.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Dont le roc est le corps.

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Du village, de la ville, le ravin, le canyon, ou la gorge, se fraie son chemin dans la craie,
le calcaire, le granit, dans la roche, la saignée qui a tranché la montagne, la trachée, minérale,

qui s'écoule et érode le massif, patiemment, quand le temps est gravé dans le marbre.
C'est ma route qui serpente dans le fond, le long des galets et des arbres.
L'ombre humide et la mousse. Le torrent abondant. Dans la faille où s'engage l'ascension.
Axat est derrière nous, où nous avons laissé l'écume d'une vie lasse de ses habitudes.
Le ciel hors de portée, le couloir est étroit pour franchir la muraille qu'il nous faut traverser.
Nous hisser jusqu'au toit d'énormes contreforts, lorsque l'Aude en renfort nous ouvre le passage.
L'eau est le Moïse d'une mer de caillasse. L'océan de rochers et de pierres grisâtres.
La voiture pénètre la sédimentation, de gré ou de force, s'enfonce dans le tas et dénoue des lacets,

à la rive frissonnante pour hydrater l'humus, mouiller la terre glaise, aux clameurs du débit,
de cette source à verse, qui s'effondre en riant aux flancs de la falaise.
La lumière recule ou prend de l'altitude, repoussée dans un ciel qui s'éloigne de nous,
quand nous rapetissons aux pénombres si fraîches, à mesure que grandissent d'impassibles pitons.
Les éminences grises de sommets inquiétants se resserrent sur le ruban fragile de goudron délavé,
où nous évoluons, saisis par la beauté sauvage d'un lieu pur, révélant sa puissance et sa pérennité.
Dans ce monde dont le corps est le roc, l'odeur est végétale, entre la renaissance et la putréfaction.
Caracolent les flots au petit lit réduit, étriqué, effilé, de l'aimable rivière, qui s'agite, encaissée,

dans sa course cailloutée, précipitant ses trombes hors du conduit brumeux que nous escaladons.
La gorge s'élargit et le ciel avec elle. Sur un haut pain de sucre coiffé d'un tas de pierres.
La ruine d'un château. Minéral. Médiéval. Le nid d'aigle frontière surveillant trois vallées.
L'homme a laissé sa trace, à peine perceptible, au fortin camouflé, qui fait corps avec Dieu,
ou avec la Couronne, avec un territoire, avec la création, prolongeant la nature sans la dénaturer.
On hésite à l'automne, aux feuillages crispés, vert-de-gris ou cendré, calciné, alezan,

à quitter, sur la route qui mène au Donezan, où le temps fait le mort,
le défilé austère du pays axatois. Dont le roc est le corps.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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L'horizon de l'Europe. Une grande France.

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Si ce n'est pas l'initiative de Chefs d'Etat et de gouvernement, qui ont pu par le passé,
impulser des réformes institutionnelles, il faudra nous organiser en lobby, le plus puissant possible,
pour forcer la main à Bruxelles où rien, en l'état, ne permet d'inspirer le moindre changement.
Les institutions que nous connaissons ne fonctionnent pas, pour dire en somme qu'elles ne sont pas
satisfaisantes, ni optimisées ni même efficaces, pour défendre au mieux les intérêts et les droits
des citoyens de l'Union, dans ce moment où, après l'effondrement du bloc soviétique et cette phase
d'hégémonie américaine triomphante des Années 90, les empires se reconstruisent, se reconstituent,
et où les nations européennes, désarmées, se voient irrémédiablement sortir de l'histoire du siècle.
Les résultats électoraux et mouvements citoyens qui grognent et réagissent partout en Europe,
jusqu'aux Gilets Jaunes français, attestent que les Européens ont bien conscience des dangers,
de ce qui se passe, et réclament partout l'urgence de reprendre leur destin en main pour se défendre,
ici contre Ford, là contre Monsanto, contre des lobbies ici, contre certaines banques là, défendre
leur pouvoir d'achat sans doute, leur qualité de vie, leur propre avenir et celui de leurs enfants,
c'est à dire défendre leurs industries, leurs entreprises, leurs filières, leurs emplois, et avec eux
leur modèle social, hérité d'une culture, leur histoire, et finalement leur identité.
L'Union Européenne telle qu'elle est aujourd'hui ne peut être le schéma définitif des institutions,
ne saurait penser l'être, et n'est acceptable que comme une phase intermédiaire, transitoire,
parmi d'autres, et donc éphémère, dans le long processus de construction engagé depuis la CECA,
en 1951, et le Traité de Rome en 1957, selon la philosophie-même de Jean Monnet, père fondateur,
qui, pour ménager les vieilles puissances européennes, prônait la politique des " petits pas ".

On n'arrête pas un chantier en cours, sans prendre le risque de mettre en danger l'existant.
Si nous ne voulons pas perdre ce que nous avons acquis de convergences, assurant la paix d'abord,
moteur de toute l'entreprise au sortir de deux guerres mondiales dont nous connaissons le prix,
mais aussi le grand marché, l'espace Schengen ou l'Euro, il faut finaliser la mise en sécurité
de l'édifice en lui attribuant au plus vite sa structure politique, qui n'existe toujours pas.
La gouvernance de l'Union Européenne n'est pour l'instant assurée que par 28 Chefs d'Etat et
de gouvernement, dont le mandat n'est pas de veiller au bon fonctionnement de l'Union Européenne
mais de défendre à juste titre les intérêts de l'Etat qu'ils représentent et des citoyens qui les ont élus,
prenant la place des Sénateurs européens que nous n'avons toujours pas, et installant un exécutif,
la Commission, dont on voit bien qu'elle n'a pas l'architecture appropriée, qu'elle est encore le fruit

d'un compromis, timide, avec tous les défauts de ses qualités, et dont la légitimité démocratique
bien qu'indiscutable est pourtant discutée, ce qui en prouve les faiblesses, créant une défiance
dont personne, pas même les Commissaires, ne devrait se satisfaire. Si l'usine à gaz que nous avons
s'explique fort bien, parce que nous sommes l'Europe, elle n'est pas le projet européen.

Ce projet est le plus ambitieux de notre histoire commune : créer un Empire non pas par la force
mais par l'adhésion et le compromis. Il est sans doute plus long à aboutir, surtout avec 28 Etats
souverains, qu'en ayant recours à la force, pure et simple, avec invasions et annexions militaires,
comme nous les avons pratiquées jusqu'ici pendant des millénaires. Mais c'est notre honneur,
la grandeur et la superbe de l'entreprise. Rappelons-nous d'abord pourquoi nous le faisons.
Deux Guerres Mondiales cataclysmiques, dont oublier le trauma serait particulièrement inquiétant.
Continuer à exister ensuite dans le monde globalisé, entre plusieurs empires qui bombent le torse.

A ce propos, que les choses soient claires : si vous considérez que nous pouvons être Américains,
ce qui est défendable, oublions tout cela, et rallions-nous à Washington, au-delà de l'OTAN, et
portons chacun notre candidature au Congrès Américain pour rejoindre la fédération des Etats-Unis.
Mais si nous pensons que nous, l'Europe, avons de choses à défendre et à dire, que nous avons
une voix, un modèle, une culture, des choses à transmettre à nos enfants et à donner au monde,
il faut peut-être que nous en prenions conscience et nous donnions les moyens de le faire.
Nous tous, Français, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Néerlandais ... avons une histoire,
une histoire commune, dans une même géographie, quand nous nous sommes fait la guerre les uns
aux autres pendant des siècles. Ca crée des liens. Et l'on peut dire que nous nous connaissons bien.
Puisque nous nous sommes envahis les uns les autres, avons marié nos rois, reines et princes
les uns aux autres, que nous nous sommes haïs, persécutés, mais aussi aimés et mélangés.
Si nous voulons la voir, l'histoire et la géographie à elles-seules, ont fait une communauté de destin.
Et si les Suédois sont différents en effet des Portugais - et qu'il n'est aucunement question de nier 
ces différences - les Corses et les Bretons, les Gascons et les Alsaciens ne le sont-ils pas entre eux ?
Ces différences culturelles, toutes légitimes, n'ont pas empêché la France.
Pour le meilleur et pour le pire, dirons certains d'entre nous, mais cela veut dire, objectivement,

que l'Union est possible, quand elle existe déjà. Et si des erreurs ont été commises par le passé,
dans la formation de nos Etats-Nations, nous les mettrons au crédit de l'Europe, pour les intégrer

aux raisonnements, à nos méthodes, et éviter au moins de les reproduire.

La France est la preuve vivante qu'une Nation européenne peut surgir, quand la Nation française
est déjà en elle-même, une fédération, de Basques, de Vendéens, de Lorrains, de Provençaux,
de l'Artois au Roussillon, et que, même si le processus d'union sera différent, il sera possible.
Les arguments de la langue ou des spécificités culturelles ne tiennent plus, quand la France,
qui est une petite Europe à elle toute seule (avec un peu d'Espagne, un peu d'Italie, un peu
d'Allemagne), ce qui lui donne un rôle central dans la construction européenne de fait,
fait la preuve que ces différences, même linguistiques, n'empêchent pas une cohésion nationale.

Si l'on m'oppose enfin, que c'est l'Histoire qui a créé la Nation française, alors l'européenne aussi,
peut exister, puisque si nous avons quelque chose en commun, c'est bien l'Histoire.
Particulièrement longue et riche de surcroît. Ce qui est à mettre à notre avantage.
Je vais même plus loin, en vous disant que la France, telle qu'elle est, est un brouillon de l'Europe.
Le plus brillant et convaincant de tous. Et que si vous croyez en la Nation française, sincèrement,
vous ne pouvez pas douter, intellectuellement, d'une Nation européenne possible, quand l'Union,
de fait, est politiquement le projet d'une grande France, convergence de toutes les cultures
et de tous les peuples du continent européen. Puisque c'est un fait historique. Qui nous singularise.
Ainsi, seule la lassitude peut justifier le renoncement. Nous avons le droit de préférer sortir
de l'Histoire. Mais soyez sûrs que d'autres, alors, l'écrirons à notre place.

Ce qui est déjà le cas depuis l'échec de la Convention à produire une Constitution pour l'Europe.

Pour répondre à la crise enkystée depuis dix ans, tenace depuis au moins la crise financière de 2008,
et répondre à ce qui est devenu une crise morale, bien plus grave que les crises institutionnelles
diagnostiquées ici ou là, crises sociales, crises de régime, crises identitaires et j'en passe, je l'écris,
c'est pire que tout cela réuni, nous traversons une crise morale : nous ne savons plus rien,
de qui nous sommes, de ce pour quoi nous sommes faits, de ce pour quoi nous nous levons le matin,
avec une perte de sens et d'horizon commun. Le seul horizon proposé, est celui, trompeur, mortifère,
de la " fin du monde ", indigne des héritiers du Siècle des Lumières que nous sommes, Français,
pour nombre d'entre nous, rationalistes, croyant en l'Homme et au progrès. Fin du monde théorisée
qui nous promet des catastrophes naturelles, comme si nous ne les connaissions pas depuis toujours,
des ouragans, des tremblements de terre, des tsunamis, et bientôt les pluies de grenouilles et les
7 plaies d'Egypte, ( " à genoux, païens ! Repentez-vous ! " ), dans cette phase millénariste incroyable
digne des pires périodes obscurantistes du Moyen-Âge, où l'on manipule comme le Catholicisme
en d'autres temps le sentiment de culpabilité. Ainsi, nous avons au tournant des Années 2000,
changé de paradigme culturel et intellectuel, en changeant l'horizon indépassable du progrès
et de la justice (sociale notamment, qui s'est rappelée à notre bon souvenir avec les Gilets Jaunes)
par l'horizon catastrophiste du réchauffement climatique et de l'apocalypse.
Je veux bien passer pour climatosceptique et rejoindre les parias de la théorie du complot
si c'est le prix à payer pour ma liberté de dire que ce changement d'horizon est lui-même
une catastrophe, quand nous devrions persister à résoudre les problèmes que les solutions du passé
ont générés en en solutionnant d'autres, comme le sens de l'histoire et du progrès nous l'imposent,

et investir donc dans la recherche, de nouvelles industries, de nouveaux modes de productions,
sans pour autant faire la morale, comme des prédicateurs fanatiques d'un autre temps.
Ainsi, pour ne pas être excommunié à mon tour par l'Inquisition du politiquement correct,
n'ayant aucun moyen de vérifier personnellement ce que les scientifiques disent observer,
je ne nie pas le changement climatique, son réchauffement peut-être, quand je n'avais pas besoin
de cette menace, mondialement mise en scène, pour déplorer la pollution de l'air et de l'eau,
le traitement des animaux et des ressources, dans une logique infernale de production de masse
et de surconsommation débile, du rendement à tout prix, des effets sur notre propre santé,
lorsque, et certains peuvent attendre la catastrophe climatique de la fin du siècle, là, tout de suite,
nous avons déjà les cancers, aujourd'hui, de nouvelles pathologies, et des problèmes à régler,

puisqu'en effet, il en reste, y compris sociaux, si l'on en croit les Gilets Jaunes.
Ainsi, répondre à une crise morale par un horizon culpabilisateur d'apocalypse est un mauvais choix,
il sera sans doute plus positif de reprendre confiance en nous-mêmes, et, rationnellement,
de restaurer l'Humanisme et l'horizon du progrès (social, technique, médical, scientifique …)
Nous avons des problèmes, certes, comme nous en avons toujours eus, individuellement et
collectivement, et, comme toujours, nous allons les résoudre. On peut partir de là, sans hystérie.
Et se demander ce que nous pouvons faire pour ce faire, collectivement, mais pratiquement.

Ainsi, l'objectif de " sauver la planète " me paraît aussi flou que présomptueux, d'abord, parce que
la planète ne nous a rien demandé, ensuite parce que nous ne sommes pas Dieu. Et nous devrions
nous concentrer sur ce qu'il nous revient de faire, le plus intelligemment possible, à notre échelle
et avec nos moyens, en prenant nos responsabilités, trouvant des solutions politiques et techniques
aux problèmes rencontrés, sans verser dans la panique et le sensationnalisme, quand les défis
n'ont pas attendu la nouvelle génération : ils étaient là, ils sont là, et nous allons les relever.
Comment ? Eh bien, aux Européens qui n'ont pas encore été détournés par la Silicon Valley
et les campus américains, on propose de créer notre propre puissance, avec sa recherche,
ses propres innovations technologiques, son modèle politique et social, capable de s'imposer,
face à Washington, Moscou et Pékin, face à Wall Street, face à Ford, face aux GAFA,
y compris pour les normes sociales ou environnementales que nous estimerons légitimes.

Reprendre confiance en soi et notre destin en main.
Sortir de la repentance éternelle quand les Européens n'ont pas à payer jusqu'à la fin des temps
pour l'esclavage, les colonies, la Shoah, et le réchauffement climatique maintenant, parmi
les ignominies de l'histoire, (sauf vouloir en sortir, en battant notre coulpe sur mille générations),
assumer le passé sans doute, en tirer les leçons, mais assumer aussi ce que nous pouvons encore
donner au monde, à l'Humanité, et aux générations futures, si l'on considère que nous avons encore
un rôle à jouer, pour les autres comme pour nous-mêmes.

Si les Français et les Européens sont coupables de bien des choses, reconnaissons-les,
assumons-les, tirons-en des conséquences pour l'avenir.
Construire l'Europe en était une. Aux guerres qui nous ont déchirés si longtemps, nous avions
décidé de procéder autrement, et, d'abord avec la guerre dans l'ex-Yougoslavie des Années 90,
où France et Allemagne ne soutenaient pas les mêmes belligérants (et lorsqu'on pensait à ce que
représentent Sarajevo et la Poudrière des Balkans dans notre histoire récente, on peut remercier
la somme des traités communautaires qui ont, faute d'éviter la guerre de Bosnie-Herzégovine,
permis de tenir soudés les pays de l'Union), ensuite avec la crise qui s'éternise depuis 2008,
lorsque la guerre fut souvent et longtemps considérée comme une option de réponse ou remède
à la crise ( " une bonne guerre, et ça repart ! " ), et que, depuis les Subprimes, en passant par
la crise de la dette grecque, nous avions mille opportunités de nous faire la guerre entre nous :
nous ne l'avons pas fait, sommes en paix depuis plus de 70 ans, et c'est à cette faculté que nous
avons, Européens, malgré bien des défauts, de tirer des enseignements de nos erreurs et de
nos fautes, que nous devons cette paix. C'est tout à notre honneur. Et nous pouvons en être fiers.
A la grogne sociale et politique qui monte partout, dans tous les pays membres aujourd'hui,
du retour de l'extrême droite jusqu'à la tentation insurrectionnelle, faisons très attention.

Se lever le matin uniquement pour gagner ce qu'il faut d'argent pour payer ses dettes et, au mieux,
consommer des produits dont nous n'avons pas besoin, c'est assez pour comprendre la crise,
que j'annonce " morale " de nos pays occidentaux.
Substituer à ce désert de sens, l'horizon catastrophiste du réchauffement climatique est selon moi
un mauvais calcul, parfaitement recadré d'ailleurs par les Gilets Jaunes, quand il n'est pas question
de discuter la pollution que nous avons déjà (il suffit de voir Paris depuis Montmartre pour s'en
rendre compte, et d'observer nos difficultés respiratoires et les conséquences sur notre santé,
aujourd'hui même), ni de discuter les dégradations prévisibles à ne rien remettre en question,
mais de contester le fait que ce soit l'objet d'une mobilisation politique possible, lorsqu'au défi de
" sauver la planète ", il faudrait donc pour être réaliste une gouvernance mondiale que nous
n'avons pas, lorsque même l'ONU, en l'état, n'a pas le pouvoir d'imposer quoi que ce soit à la Chine
et aux Etats-Unis, ni sur ces questions, ni d'ailleurs sur quoi que ce soit. 
Ainsi, chercher à mobiliser des citoyens pour " sauver la planète " peut être fallacieux à mes yeux,
en les détournant d'objectifs atteignables à des échelles intermédiaires, quand les autres empires
ne jouent pas ce jeu, et les éloignant à leur avantage de l'urgence que nous avons de construire
notre empire à nous, l'Union Européenne, qui pourrait être un levier pour imposer l'ordre du jour.
Ainsi, aller directement à la cause mondiale, de l'environnement ou quoi que ce soit d'autre,
revient à mettre la charrue avant les bœufs, lorsque la priorité, pour nous Européens,
devrait être la construction de notre crédibilité et de notre influence, et donc de notre puissance.
C'est une France forte, celle de Napoléon, qui a pu prétendre exporter les Droits de l'Homme.

On ne peut exercer de Soft Power sans puissance effective (militaire, démographique, économique)
et l'Amérique a beau jeu de servir le politiquement correct, les droits des minorités, notamment
par la voix de Hollywood, quand elle a la première armée du monde.
Ce pourquoi, le projet que je propose à nos générations, n'est pas de " sauver la planète "
en mangeant des graines et en triant nos ordures à la maison, mais de restaurer un Etat fort,
au-dessus du marché, et non plus au-dessous, en créant une Union européenne fédérale,
une Grande France, une puissance continentale, avec des institutions politiques en béton armé,
démocratiques, dignes de celles des Etats-Unis, pour ne pas disparaître dans la mondialisation.
C'est une espérance qui m'a porté jeune homme, galvanisé par la Chute du Mur de Berlin,
bouleversé par cet avenir possible, et malheureusement trahi par le fiasco de la Constitution en 2005.

Avoir nos propres GAFA, notre propre Netflix, notre réseau d'excellence universitaire,
notre propre recherche, nos propres médias continentaux, avec notre pensée, notre culture,
reprendre la main face aux marchés, face à nos dépendances financières et énergétiques,
reprendre un contrôle purement politique, avec un système démocratique effectif,
qui, selon les humeurs et les contextes mondiaux, pourront conduire au cours des alternances,
des gouvernements libéraux qui pourront ouvrir l'Europe au libre-échange mondialisé,
comme des gouvernements conservateurs qui mèneront des politiques protectionnistes.

Les institutions n'ont pas d'idéologies. Une Constitution n'est pas un programme politique.
Une Constitution organise l'équilibre d'institutions, qui sont ensemble le cadre de la vie publique
et du concert démocratique, et donc l'organisation politique d'un Etat, où se joue le débat
entre des idéologies concurrentes, qui auront toutes leurs chances, à égalité, d'arriver au pouvoir.
Ce cadre institutionnel, fédéral a priori pour être juste, ne saurait favoriser une famille de pensée,
et encore moins la porter intrinsèquement dans ses dispositions. Il n'est qu'une architecture.
Une règle du jeu. Avec lesquelles le débat démocratique pourra s'exercer librement,
entre progressistes et conservateurs, entre souverainistes et fédéralistes, comme aux Etat-Unis,
où la structure fédérale établie permet le débat entre des Démocrates qui veulent plus de pouvoir
à Washington, et donc au niveau continental, et les Républicains qui veulent plus de pouvoir
aux capitales des Etats fédérés, plus localement. C'est l'architecture fédérale qui permet ce débat.
Ainsi, en nous dotant d'une organisation équivalente, nous pourrons garantir les mêmes chances,
démocratiques, de gouverner et d'agir concrètement, aux Européens dits " européistes ",
fédéralistes, qui voudront plus de pouvoir à Bruxelles, comme aux Européens " souverainistes ",
qui voudront moins de pouvoir à Bruxelles, et davantage aux capitales des Etats membres.
Un jeu démocratique impossible avec les institutions actuelles de l'Union européenne.


Nous voyons bien que nous n'avons pas les hommes pour mener cette action.
Nos chefs d'Etat et de gouvernement sont tous trop faibles, ou trop isolés, quand ils sont,
pour la plupart, fragilisés au sein même de leur pays, comme Madame Merkel en Allemagne,
Theresa May au Royaume-Uni ou Emmanuel Macron en France.
Leurs difficultés politiques, chez eux, leurs problèmes " internes ", leur empêchent tout leadership
au niveau européen, affaiblissant avec eux le Conseil Européen dont il ne peut rien sortir.

Ces faiblesses laissent les pleins pouvoirs à la Commission, à laquelle on ne pourra pas demander
qu'elle se réforme elle-même, surtout pour préparer sa propre disparition.
Monsieur Michel Barnier peut-il se porter candidat à la présidence de la Commission
avec ce projet de la réformer, ou d'ouvrir plus largement le chantier constitutionnel ?
Cette fois avec une procédure moins hypocrite que celle de la Convention de 2001 ?
Avec une volonté sincère d'aboutir le chantier fédéral avec un vrai Congrès et un exécutif,
démocratique, digne de ce nom ? Nous verrons mais j'en doute, quand l'homme s'épuise déjà
aux négociations du Brexit, symbole-même de la crise institutionnelle de l'Union.
Si ce n'est pas Michel Barnier, qui ? Qui sera notre Thomas Jefferson ?
Faudra-t-il que les Gilets Jaunes, après l'Arc de Triomphe à Paris, marchent sur Bruxelles ?

Et le feront-ils pour réclamer un Etat européen solide ? Ou pour faire table rase ?...
Peut-être devrons-nous nous organiser pour faire pression, dès la campagne qui vient,
- si nous y parvenons sans embûches - entre Européens étatistes convaincus, qui rêvent,
comme moi, de remettre les peuples d'Europe dans l'Histoire, comme acteurs, déterminés,

sûrs de leurs ressources, de leurs talents, prêts à se battre pour leur pays, pour leurs enfants,
dans la féroce compétition mondiale du moment, et la guerre commerciale que Trump a restaurée.

Déjà, aucune raison d'avoir trois villes pour abriter des institutions éparses, quand cet éparpillement
brouille le message, participe à l'opacité et à l'incompréhension. A l'inefficacité peut-être.
Pour des raisons historiques, je choisirais Strasbourg comme seule et unique capitale de l'Union.
Si nous considérons le traumatisme des deux guerres mondiales comme motivation suprême
de la construction européenne, autant assumer totalement le symbole de Strasbourg.
Y siègeraient alors, auprès du Parlement, le Sénat, comme chambre haute, pour compléter
le Congrès, et, à portée de main du législatif, l'exécutif, avec le Cabinet que l'on déterminera,
mais aussi la Banque Centrale, qui, avec tout mon respect pour le peuple allemand,
n'a objectivement rien à faire à Frankfort. Aux Etats-Unis, la Banque Fédérale siège non pas

à Wall Street, mais à Washington, dans le District Fédéral, dans l'environnement direct
du pouvoir politique, ce qui me paraît plus juste, et pratique, au-delà du symbole.
En échange de cette concession, que nous devons obtenir des Allemands, nous pourrions,
pour le symbole ici encore, décréter l'Alsace comme District Fédéral de l'Union européenne.
Ce territoire particulier, objet de nos guerres intestines depuis 1870, a gardé son statut particulier
(celui du Concordat notamment, l'Alsace étant allemande à l'époque de la loi de 1905)
et nous pourrions imaginer un statut fédéral, spécifique, comme zone neutre, pour,
comme aux Etats-Unis ou au Mexique, qu'aucun Etat membre ne soit soupçonné d'être favorisé.
Il y aurait beaucoup à faire. Lorsque nous avons de nombreux modèles intéressants.
Et que nous pourrions améliorer quand tout est perfectible. A commencer par l'Europe actuelle.

Vous voulez un grand projet pour redonner du sens à nos vies ? Construisez l'Europe politique.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Mon ailleurs en moi-même

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C'est l'accoudoir central et rabattable de la banquette arrière qui me sert de siège auto,
assez large et confortable pour dominer l'ensemble de l'habitacle de la DS.
Nous partons pour l'été à Barcelone, comme tous les ans, rejoindre les cousins à Castelldefels
où se trouve la maison de famille dans son parc, à deux rues de la plage, à l'ombre résineuse
de l'immense pinède, où l'enfant peut rire, courir, fou de joie, et s'abandonner aux plaisirs de la fête.
J'attendais ça toute l'année. Les vacances en Espagne. Parce que c'était les vacances.
Parce que c'était l'Espagne. Parce que c'était l'été.
Trois mois sans école et sans télévision. A s'ébrouer ou s'ébattre dans l'eau et le soleil. 
Je suis enfant mais ma peau réagit, celle de mes épaules, de mon dos, de mes bras, de mon corps,
à tous les éléments, délicieux, de la chaleur, du vent, de l'air, des essences de la Méditerranée,
plongeant dans la mer ou la piscine tous les sens en éveil, croquant les tomates sucrées et juteuses
avec l'intuition de la sensualité, et de l'érotisme peut-être, qui me caresse, comme une brise,
me parcourt comme un frisson, sans compromettre l'innocence de mon jardin d'Eden.
Nous avons traversé la grande ville fiévreuse et sa canicule polluée, par la carrer d'
Arag
ó,
fendant de part en part le damier américain des avenues et rues orthogonales, guettant de mon siège,
à chaque canyon, la grande roue du parc d'attractions de Montjuïc, au flanc de la montagne posée là
comme un vieux navire au milieu de cette jungle urbaine, et nous arrivions place d'Espagne,
dernière émotion avant de sortir de la cité et de sa densité, avec ses arènes, la perspective théâtrale
du Palais National, démuni le jour du peigne andalou en éventail de ses faisceaux lumineux,

ses deux campaniles vénitiens, et le giratoire monumental qui s'enroule autour de l'énorme fontaine,
hissant très haut candélabres et sculptures allégoriques autour d'une coupe, brandie au-dessus,
dans laquelle danse une flamme la nuit tombée, avec une solennité fasciste ou olympique.
Quitter Barcelone n'était pas ici une séparation douloureuse, puisque nous n'allions pas loin,
puisque nous allions y retourner, puisqu'une autre fête m'attendait, tout près, au bout de l'autopista,
un peu après l'aéroport, sous l'océan vert et suspendu de ma pinède, et bientôt, la DS s'y engageait,
roulant doucement dans les rues non goudronnées, au milieu d'énormes villas imbues d'elles-mêmes,
jusqu'au long mur de clôture hérissé de lanternes, et son grand portail vert que je courrais ouvrir.
Derrière les deux boules des palmiers surgissait la maison, sous son eucalyptus géant, indifférente,
alors qu'explosaient les effusions de joie aux retrouvailles et à la perspective du bonheur absolu.

J'étais amoureux de Marlène Jobert, dans cette France qui turbinait joyeusement au rythme espiègle
de la musique du Grand blond avec une chaussure noire, avec ses gabardines et ses pelles à tarte,
la France d'Yves Robert et de Gérard Oury, de Giscard et de Louis de Funès, d'Ariane et Concorde,
dans laquelle la DS de papa ne détonnait pas. Le téléphone et la télévision sont arrivés partout.
Démocratisés. Télévision couleur comprise pour regarder La Linea et Les dossiers de l'écran.
Yves Montand se fait encore courser par Alice Sapritch dans le désert sur la musique pop-western
d'un certain Michel Polnareff, alors que le monde entier découvre le côté obscur de la Force.

Le Soft Power américain est déjà à son comble, lorsque nous nous familiarisons tous, au quotidien,
avec la culture consumériste et " tout automobile " de Los Angeles, à grands renforts de brushings,
de guitares et de violons disco, aux sourires solaires des Drôles de dames et de Super Jaimie.
L'Amérique est entrée dans nos vies. Et les images de Barcelone et New York se confondent.
Celles que je vois de mes yeux avec celles que j'ai vues à la télévision. Avec émerveillement.
Si j'adore la musique, le théâtre, le cinéma, ce qui me plaît par-dessus tout, c'est le spectacle.
Ce qui me donnera aussi bien de l'intérêt pour la messe ou pour la politique, puisqu'il y a
du public, des harangues et de la mise en scène, des costumes ici et des applaudissements là.
A aimer la fête du spectacle comme je l'ai aimée, je n'ai pu éviter une fascination pour l'Amérique.
Quand sa musique, son cinéma, sa culture du divertissement, avaient colonisé l'Europe.
C'est par cette porte que je suis entré naturellement dans un atlantisme qui ne me quittera plus.
Qui me conduira plus tard aux livres d'Henry Miller, John Fante, John Dos Passos, Truman Capote,
à la peinture de Hopper, Jasper Johns ou Jackson Pollock, comme à la musique de Ives et Copland,
autant d'œuvres que la culture de masse, dite populaire, du pur divertissement ne pouvait occulter,
et qui ont ajouté à mon adolescence une strate supplémentaire à mon admiration.
Les taxis jaunes de Barcelone donnaient à la ville un avant-goût de Manhattan. 


De grandes enseignes lumineuses dignes de Vegas clignotaient au sommet d'immeubles.
Comme ici la marque d'un soda mondialement connu. Et les sirènes de police, étaient celles

qui s'alarmaient dans leur mouvement de rotation comme entendues dans les séries américaines.
Elles retentissaient au fond d'avenues interminables, encombrées d'un monstrueux trafic automobile
au milieu d'immeubles sans doute moins hauts qu'à New York, mais qui creusaient malgré tout
de profondes failles spectaculaires, dont la disposition en damier décuplait le vertigineux effet.
Cet agencement des rues tracées à la règle, je ne l'avais pas à Perpignan, ni à Toulouse.
Il m'impressionne toujours. D'autant plus pour être associé à jamais au paradis de mon enfance.
Nous allons en famille garer la voiture dans la fournaise du parking de la place de Catalogne.
Le Corte Inglés. Le Passeig de Gracia. La rue del Portal del
Àngel. Et la voûte des Ramblas.
Les odeurs de la ville se mêlent à celle de la laque de ma grand-mère, du savon, de l'eau de Cologne.
L'odeur des cheveux de ma mère. De sa peau. De la mienne qui a changé en bronzant au soleil.
Les parfums intimes associés aux effluves du monstre, ceux qui rassurent, celles qui inquiètent,
ensemble, pour créer un fragrance extraordinaire, unique, que j'ai recherchée toute ma vie.
Et que je retrouve, chaque fois, intacte, bouleversé, chaque fois que je retourne à Barcelone.
Il y a les churros. Le lait chocolaté. Le soleil du matin déjà haut dans le ciel. La terre battue.
Les aiguilles de pin. Le café. Dont j'aime l'amertume. Et j'aime le tabac. Comme la chair humaine.
Il y a la pêche qui coule entre mes doigts. Puis la crème brûlée et la pulpe d'orange.

Et la foule, électrique, nonchalante, tous ces millions de gens, d'inconnus, que je pourrais connaître,
qui me donnent envie d'aimer comme font les adultes, perméable au désir et au feu des passions.
Le mouvement. L'agitation. L'intelligence. L'activité. Fébrile. Les sens sans cesse sollicités.
Plus la ville est grande et plus je me sens bien. A l'abri. Protégé. En danger. Superbement vivant.
Barcelone. Mon Amérique intime. Mon ailleurs en moi-même. Où rien ne peut m'arriver.
Où tout peut arriver. Où je comprends tout. Des sourires et des motivations. Du souffle. De l'énergie.

De l'intention. De la lumière. Et de la nuit. Aussi courte qu'immense.
Que je ne tarderai pas à explorer.

La musique de Cosmos 1999. Aux chaises Tulipe en plastique au règne du pétrole.
Contre Annie Girardot et le psychédélisme de génériques construits comme une œuvre dans l'œuvre.
Le mange-disque orange, comme Casimir, et la pomme du seau à glaçons, ou la lampe de bureau.
Je ne sais rien de Kolwezi et d'Anouar el-Sadate. J'ai identifié Jimmy Carter et Leonid Brejnev.
Le piano de mon frère me révèle Gershwin, dans le velours côtelé et les tissus synthétiques.
C'est encore l'Amérique. Celle des films hollywoodiens et des comédies musicales.
Je n'aime pas l'école, ni l'automne, ni l'hiver, puisque ça va ensemble.
J'attends le printemps. Comme j'attends d'être grand. Et le mois de juillet pour être à Barcelone.
Les moteurs enroués de 2CV ont remplacé les sirènes de police pendant l'année scolaire.

Le sirop pour la toux contre l'huile solaire. La nuit à 17 heures pour me fendre le cœur.
La musique de Jo me revient tout à coup. Me semble être un chef-d'œuvre. Flamboyant.
Quand il y a bien des choses pour tenir la distance ou faire diversion. Comme l'imagination.
Et ça danse dans ma tête. Et ça gronde dans mon corps, ça monte comme une vague.
Des garçons et des filles sont tous synchronisés, et font leurs mouvements énergiques en musique,
inondant le plateau ou le toit d'un building, aux cuivres qui exultent, à la basse qui trotte,
aux nappes de violons qui jouent la mélodie autour de Central Park ou au four de Times Square.
New York peut m'attendre avec Woody Allen. Quand je n'ai pas 10 ans mais que j'ai Barcelone.
Mireille Darc et Jacques Chancel. Valéry Giscard d'Estaing président de la République.
Et ma mère, attentive, qui peut sourire en coin, voyant l'étendue du délire en faisant son chignon.


 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Union Européenne : le moment de vérité.

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Le problème de l'Union Européenne telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, n'est pas le déficit
démocratique dont on parle souvent, son problème est qu'elle est confédérale au lieu d'être fédérale.
Sur la question démocratique, le procès est injuste, on dit que les institutions de l'Union Européenne
ne sont pas démocratiques, c'est faux, elles le sont. Les parlementaires du Parlement Européen
sont élus au suffrage universel direct depuis 1979. Ce parlement correspond à notre chambre basse,
celle de l'Assemblée Nationale. Faute de Sénat, pour lequel je milite depuis longtemps, ce qui
correspond peu ou prou à notre chambre haute est le Conseil Européen, qui réunit nos chefs d'Etat,
tout aussi démocratique donc, puisqu'en Europe, nos chefs d'Etat et de gouvernement sont tous
élus démocratiquement. Ainsi, côté législatif, la démocratie est la règle partout. Pour l'exécutif,
la Commission est aussi démocratiquement légitime puisque son Président et les Commissaires
sont tous proposés par le Conseil (les chefs d'Etat et de gouvernement que les peuples européens
ont élus pour les représenter) et doivent être élus par le Parlement Européen (et donc par les députés
que les Européens ont élus au suffrage universel direct), ainsi, même si nous sommes ici dans
une configuration de démocratie indirecte, les règles n'en sont pas moins démocratiques.
Ainsi, le déficit démocratique reproché aux institutions européennes est un mauvais procès.
Le problème n'est pas là. Car problème il y a.
Le problème est que les institutions telles qu'elles ont été construites, non sans raisons (culturelles
et historiques pour la plupart), ne sont pas fédérales mais confédérales.
Ainsi, il est amusant d'entendre des acteurs politiques réclamer une Europe des Nations,
lorsque c'est précisément ce qui existe, et dont on voit les limites et les dysfonctionnements.

Le seul organe véritablement européen est le Parlement, élu directement par les citoyens de l'Union.
Notre " Sénat " ne peut pas fonctionner en revanche, quand il n'est pas une instance européenne,
à proprement parler, mais un club de chefs d'Etat et de gouvernement.
Ce faux Sénat qu'est le Conseil, s'il est légitime démocratiquement, l'est aussi historiquement,
lorsqu'on ne peut construire l'Union Européenne à la fin du XXème siècle, aussi facilement
que les Etats-Unis d'Amérique à la fin du XVIIIème siècle : l'Europe est faite de vieilles nations,
millénaires pour la plupart, dont certaines ont incarné des puissances hégémoniques à l'échelle
continentale comme à l'échelle mondiale, et l'on ne pouvait les unir que par paliers ou par étapes.
Il n'en reste pas moins que nous sommes au milieu du gué, et que la structure actuelle ne peut être 
considérée que comme le compromis d'une situation intermédiaire, qui ne doit pas nous exempter

d'aboutir en finalisant des institutions fédérales, qui n'enlèvent pas mais ajoutent de la démocratie.

L'exemple américain est intéressant, le plus intéressant de tous à vrai dire, quand il propose
des institutions en béton armé, d'un équilibre redoutable, qui font leurs preuves depuis 1789.
On voit bien, à l'ère de Trump, tant décriée par les Démocrates américains et les élites françaises,
que les institutions résistent parfaitement au mandat d'un président aussi atypique, quels que soient
les qualificatifs qu'on lui attribue, lorsque les contre-pouvoirs, aussi nombreux que bien équipés,
jouent leur rôle d'équilibrage, faisant la preuve qu'il n'y a pas de système politique au monde
plus démocratique que l'architecture fédérale.

L'histoire même de ces institutions américaines est aussi éclairante qu'inspirante,
lorsque précisément, les Etats-Unis, avant de se doter d'institutions fédérales, sont passés,
bien que très brièvement, par une structure confédérale, au moment de leur émancipation,
qui n'a tenu que le temps de la Guerre d'Indépendance.
C'est la question du remboursement de la dette (contractée auprès des puissances européennes
rivales de la Grande-Bretagne pour l'effort de guerre contre les Anglais) qui a posé les limites
des institutions confédérales et imposé aux Pères Fondateurs la réflexion et l'imagination
d'une nouvelle architecture institutionnelle (notamment afin de mutualiser la dette… et ce seul
point devrait avoir quelques résonances avec la situation des Etats européens aujourd'hui.)
Bien qu'amendée bien des fois depuis 1789, la Constitution des Etats-Unis d'Amérique,
rédigée et finalisée dès 1787, est ce même texte qui organise la vie politique de ce pays aujourd'hui,
inspiré notamment par L'Esprit des Lois de Montesquieu, que le jeune James Madison avait lu,
concernant la séparation des pouvoirs et l'équilibre admirable dit des Checks & Balances.
Les Etats fédérés n'y perdent pas leur indépendance ni leur souveraineté (Texas, Californie, etc...),
ils ajoutent ensemble une souveraineté nouvelle, fédérale, qui défend l'intérêt général de tous,
dans tous les domaines où l'union fait la force, et leur donne les moyens de la puissance. 


La faiblesse politique de l'Union ne tient donc pas à son manque de règles démocratiques,
mais à sa structure confédérale qui, au lieu de nous assurer les leviers de la puissance,

ne fait qu'additionner les faiblesses de nos Etats-Nations, lorsqu'au lieu de servir un seul et unique
intérêt général face aux prédations mondiales, l'Union Européenne, telle qu'elle fonctionne
aujourd'hui, en ordre dispersé, s'épuise à défendre non pas un mais 28 intérêts généraux,
lorsqu'on voit à quel point elle s'épuise et se perd, aujourd'hui, avec le temps et l'énergie mobilisés
sur le seul dossier du Brexit, symptôme à la fois des institutions actuelles et de notre incapacité
à dépasser nos intérêts particuliers pour faire l'Union, pour le plus grand bonheur de la Chine,
de la Russie, des Etats-Unis sans doute, et de la finance internationale qui se frotte les mains.
Sans le bouclier fédéral, nous ne sommes qu'une mosaïque de pays, avec autant d'interstices
qui nous rendent vulnérables à la corruption et aux lobbies de toutes sortes, isolés et désarmés
dans la mondialisation, pour laquelle nous ne sommes plus qu'un marché de 500 millions d'habitants.
Dans le désespoir des citoyens européens qui réclament partout un Etat fort, y compris en France,
sur les ronds-points des Gilets Jaunes, il faut entendre, chez les Britanniques, chez les Catalans,
comme chez les Italiens, les Hongrois, les Polonais, ou les Français aujourd'hui, au-delà de la colère,
le désir impérieux de ne pas mourir, de reprendre son destin en main, avec un contrat de confiance
renoué et rétabli, sur l'impôt d'une part, et donc sur la représentation politique d'autre part.
Ces revendications, toutes légitimes, procèdent d'une même volonté, retrouver, à quelque échelon

que ce soit (Royaume-Uni, hors UE / Catalogne, hors Espagne etc...) un Etat fort qui protège, souverain, qui protège nos citoyens, nos emplois, nos entreprises, nos frontières, mais aussi nos valeurs, notre culture, et qui protège donc autant nos intérêts que notre identité.

Cet Etat fort peut être finalisé à l'échelon européen, si nous sommes convaincus qu'il nous faut
nous organiser pour nous donner les armes d'une hyperpuissance, pour nous protéger, notamment
d'une finance mondialisée qui domine les Etats, leurs valeurs et modèles sociaux de façon prédatrice.
Auquel cas, au lieu de faire son jeu en restant divisés, nous aboutirons les institutions fédérales,
nous doterons d'un Etat fort à cette échelle, y compris pour parler d'égal à égal avec les Etat-Unis
et la Chine, sinon, ce besoin d'Etat fort ne pouvant être différé davantage, aux crises cumulées

que nous traversons, nous nous replierons automatiquement sur nos Etats-Nations (et le Brexit
ne sera alors que le début d'une suite logique irrémédiable de détricotage généralisé de l'Union) et
nous assisterons à une balkanisation de l'Europe, avec les dangers qu'elle générera mécaniquement,
que nous connaissons tous, précisément parce que nous sommes l'Europe et que nous avons
un passé, une expérience de nous-mêmes, une Histoire.
Il faudra choisir. Il faudra restaurer l'autorité de l'Etat de toute façon. A nous de décider.
Si nous ne le faisons pas, d'autres continueront à le faire à notre place.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Un caveau de famille aux abords de Limoges

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Je quitte à regret les amis qui m'ont invité pour un apéritif chez eux car j'ai mon train à prendre.
J'enfourne mon bagage dans le petit ascenseur au bout du tapis couvrant la parquet du palier,
engoncé dans mes fringues d'hiver et encombré par mon équipement, en souriant des remerciements,
saluant mes hôtes à leur porte pour les dernières politesses aussi sincères que d'usage.
J'ai un train à prendre à Austerlitz. Ce qui est source d'un petit stress supplémentaire.
Pour le méridional méditerranéen que je suis, ma gare parisienne a toujours été la Gare de Lyon.
Que je vive en province et vienne voir amis et famille à Paris, que je vive à Paris et aille voir
famille et amis en province, ce fut toujours par la Gare de Lyon. A quelques exceptions près.
Si je maîtrise parfaitement par habitude le timing sur la ligne 1 et la ligne 14, en pilote automatique,
pour aller chercher un train où que je sois dans Paris, je n'étais en revanche pas certain ce soir-là,
de m'être donné la marge de temps suffisante pour les correspondances et la fréquence des métro,
sur un itinéraire que je ne connaissais pas, d'autant plus un dimanche soir sur des lignes secondaires.
Je sors de nuit d'un bel immeuble, début XXème, aux volumes et au vocabulaire haussmanniens,
avec cette pression d'aller chercher le dernier train de la journée, et donc une dernière chance,
que je ne pouvais pas rater sans quelques conséquences problématiques dont je n'avais pas envie.
Avant de passer les tourniquets, devant le plan du métro, je compte deux minutes à la louche
entre chaque station, et descends sur un quai en espérant qu'il n'y ait pas d'incidents en route.
Ce sera juste, mais ça devrait aller. Et je regrette mon choix, me dis que j'aurais mieux fait
de profiter tranquillement de la soirée avec mes amis, que de braver le froid, le stress et l'inconfort,
unis dans la perspective écrasante d'un voyage aventureux. Dix heures de train d'une traite.

Je descends du métro et de la station aérienne d'Austerlitz avec une petite récompense.
Je vais avoir le temps. Celui d'une cigarette ou deux avant l'apnée de la nuit entière.
Je ne me souviens pas à quand remonte ma dernière expérience du train Paris / Port-Bou.
Il y avait eu ce voyage improvisé, au départ de Perpignan, exalté, pour rejoindre l'amour de ma vie,
à Roissy, et lui faire la surprise inattendue de venir l'embrasser in extremis avant l'embarquement
et son départ à l'étranger, avec l'élan des comédies romantiques américaines, sur un coup de tête,
où l'un des personnages est censé sauter dans un taxi rejoindre l'autre à l'aéroport pour le happy end.
Le mouvement passionné y était mais avec un rythme différent, quand la minute magique, enfiévrée
- et en musique - entre la décision et l'embrassade finale, au cinéma, m'avait pris 12 heures en réalité.
Mais à l'arrivée, l'effet fut à peu près équivalent. Même avec la tronche chiffonnée par un tel voyage.

Même en cherchant bien. Je ne m'en rappelais pas d'autres.

Je passe le contrôle et longe un vieux train corail d'une longueur interminable en remontant le quai,
avec un caillou dans la chaussure. Une chose qui m'avait échappée à la réservation. Un petit détail.
Dont je me suis rendu compte en vérifiant mon billet pendant la cigarette fumée devant la gare.
Je n'avais pas réservé un siège inclinable mais une couchette dans un compartiment.
Moi qui n'ai jamais aimé la promiscuité des vestiaires, n'ai jamais eu l'expérience des chambrées
pour n'avoir pas fait mon service militaire, n'ayant passé qu'une nuit en caserne pour les 3 jours,
qui n'ai jamais été scout, ni en colonies de vacances, ni même jamais fait de séjours en camping,

je n'ai jamais eu l'habitude ni le goût de partager une quelconque intimité avec des inconnus.
Si je pouvais, alcoolisé, me retrouver complètement nu, en public, dans certains établissements
nocturnes, pour des activités obscènes avec de très nombreux partenaires, où la pudeur ne m'étouffait
manifestement pas, j'étais paradoxalement réservé par ailleurs, toujours tenu, par égards pour autrui,
ne m'autorisant au mieux, qu'à me déchausser peut-être sur des avions longs courriers par exemple.
Je n'avais pas le souvenir d'un voyage en couchettes. Peut-être dans ma jeunesse déjà lointaine.
Une dernière clope devant mon wagon me permet d'observer les rituels d'habitués déjà arrivés
qui s'organisent et prennent possession des lieux, dans le couloir, les petites plateformes, toilettes,
et compartiments pour six personnes, faiblement éclairés, où l'on remaniait ses bagages pour la nuit.
Des gens seuls. Des hommes en large majorité. Même si quelques femmes, j'en suis impressionné,
de tout âge et de toute condition, s'installent tranquillement sans aucune appréhension manifeste.
Je ne peux m'empêcher bien sûr, d'avoir en tête mille scénarios possibles de films pornographiques
qui viennent immanquablement roder dans mon crâne, à ceux, rasés, de jeunes militaires renfrognés, 
mêlés aux jeunes salariés, étudiants, aventuriers - quand la jeunesse domine - et autres passagers qui,
pour ceux qui n'arriveront pas à dormir, voyageant seuls, auront peut-être des idées aussi coupables
et salaces que les miennes pour tromper l'ennui et occuper lascivement plus de dix heures de train. 


L'espace est minuscule. Un passage étroit entre les couchettes menant à l'échelle en aluminium
dressée contre la fenêtre obstruée et calfeutrée du compartiment. J'ai une couchette dite du milieu.

L'histoire de ma vie. Ma philosophie. Mon idéologie. Je ne pouvais être ailleurs qu'au milieu.
Entre la couchette du haut et celle du bas. Je m'installe seul, quand les effets personnels de deux
autres passagers sont déjà en place. Aucun rangement visible pour les bagages. Je cale donc le mien,
sous l'oreiller mis à disposition, à l'extrémité de l'étagère peu profonde qui me servira de lit.
Avec l'oreiller propre, dans son film plastique, la petite trousse d'un nécessaire, un sac de couchage,
et une petite bouteille d'eau minérale. Autant de choses dont il fallait trouver la place définitive.
Je passe un cap psychologiquement décisif en enlevant mes baskets. Là, point de non-retour.
C'est signe que j'ai accepté les règles, que je me résous, prêt à jouer le jeu. Je consens à tout. Ok.
Mes coéquipiers gagnent leur place faisant mine de ne pas me voir et ne disent pas bonsoir.
Une distance, dans un lieu aussi confiné, qui ne me choque pas. Qui me va même très bien.
Si je pouvais craindre de partager le compartiment avec cinq jeunes hommes, pour des raisons
obscures et confuses qui relèvent de désirs ou de fantasmes inavouables, le taux de testostérone
redouté, à l'arrivée de cinq bidasses virils disposés à se masturber ensemble des heures durant,
slips et caleçons à mi-cuisses d'abord, puis aux chevilles ensuite pour mieux écarter les jambes 
et s'ouvrir au maximum de ce que leur anatomie permet de plaisir et de voluptés, ce taux sulfureux
fut loin d'être atteint avec l'arrivée de la jeune femme discrète qui allait dormir au-dessus de moi,

du vieux monsieur correct et très classique qui se trouvait au bas des couchettes de l'autre bord,
et je fus aussi déçu que satisfait, profondément rassuré. Je compris vite que nous étions au complet.
Nous ne serions que trois. Entre personnes comme il faut qui ne feraient pas d'histoires.

Le temps des annonces sur le quai et dans le train, et le couvre-feu s'imposa tout de suite.
Nous avions à peine pris le temps de sortir de la gare que déjà, mes camarades ont tout éteint,
cabine, téléphones et veilleuses, nous plongeant dans le noir de façon radicale et définitive.
Je n'ai pas fait de zèle. Allongé sur le dos, sur ma planche, comme un fakir sans clous.
La fille au-dessus aurait pu prendre le temps de travailler sur son ordinateur portable pour préparer
son cours ou son rendez-vous du lendemain à Toulouse, aurait pu lire quelques pages de son livre,
le monsieur aurait pu consulter ses messages sur internet ou jeter un œil sur les réseaux sociaux,
eh bien non, mes comparses étaient décidés à ne rien perdre de leur nuit et du voyage en dormant.
Je me suis adapté. Les yeux grand ouverts dans le noir complet. J'ai renoncé à des lectures prévues.
Les bouquins étaient sous ma tête, dans mon bagage, derrière l'oreiller. Des bios et des essais.
La manœuvre pour les récupérer était désormais trop compliquée et hasardeuse. C'était trop tard.
Elle aurait nécessité de ma part autant de souplesse et de précision que de discernement, pour être
efficace, faire peu de bruit, déranger le moins possible, et les qualités requises me manquaient.
Je n'avais pas le courage. Cloué sur ma planche. Balloté mollement par les mouvements du train.
Ecrasé et fasciné par une obscurité dont je n'avais pas l'habitude. Que j'ai toujours évitée.
Incapable que je suis de dormir dans le noir complet depuis l'enfance. Puisqu'aussitôt, l'idée me vint.
Ce compartiment avait tout d'un caveau. Un caveau familial. A six places. C'était exactement ça.
Je n'étais pas un fakir mais un gisant, dans son tiroir, au-dessous de la nièce Isolde, et non loin
du grand-père Audebert, fondateur de la dynastie. J'étais un cadavre dans son cercueil. A l'étroit.
Dans mon espace bas de plafond. Dans lequel je ne pouvais même pas m'asseoir. Ou bien à peine

me relever sur mes coudes, tout au plus. La sensation était angoissante. Pouvait aussi être amusante.
J'imaginais le cimetière à l'extérieur, dans la nuit, avec ses allées de gravier et ses augustes cyprès,
puis notre caveau, bâti comme une chapelle, avec sa grille et sa porte d'entrée, que vint ouvrir
un contrôleur qui s'excusa en allumant la lumière pleins feux pour nous compter. " Vous êtes trois. "
Il nous souhaita une bonne nuit et bon voyage avant de nous replonger aussitôt dans les ténèbres.
La porte est en fer forgé et en vitraux un peu grossiers mais charmants, et s'ouvre difficilement
sur ce couloir étroit, avec trois étages de cases de chaque côté, donnant sur un grand christ
à la place de l'échelle, adossé à la fenêtre. Je n'ai pas décidé encore s'il était gothique ou art déco.
Mais ce caveau est cossu. D'une bonne famille. Assurément. De la noblesse ou grande bourgeoisie.
Et je joins mes mains sur mon torse comme font les silhouettes royales de Saint-Denis.

Je compte les heures jusqu'à l'arrivée, prévue pour 9 heures à Perpignan. Et soudain, je panique.
Je ne tiendrai pas dix heures dans cette position, dans ce lieu, confiné, empêché, prisonnier,
et l'air me manque, et je deviens claustrophobe, dans ce tombeau qui ne m'amuse plus du tout.
Une pensée me permet de soulager la pression, de desserrer la camisole, et de respirer mieux.
C'est celle de mes cinq bidasses en train de se branler autour de moi. Revenus faire diversion.
Le noir complet me permet d'inventer et d'imaginer chacun de leur visage assez précisément.
Celui-ci, en haut, avec sa bouche charnue entrouverte sur ses dents de lapin écartées, qui bascule

sa tête en arrière, en gémissant au plaisir qu'il se donne avec sa main droite, celui-là, à mon niveau,
au milieu, avec sa gueule de boxeur, aux arcades et au nez explosés, qui grogne des cochonneries
en soufflant comme un veau pour motiver ses camarades, relevant ses genoux et ses cuisses, cambré,
pour mieux s'offrir à ses propres manipulations, et cet autre, en bas, qui n'est plus le vieux monsieur
mais un beau brun de type hispanique, très poilu, déformant ses sourcils et l'ensemble de son visage
de ces grimaces qui hésitent entre le dégoût et l'envie, la panique et l'émerveillement, minaudant
et se tortillant comme une fille qui résiste jusqu'à ce moment, paroxysmique, que je visualise bien,
où il est le premier à balancer la purée, déclenchant par contagion la réaction en chaîne des autres
qui semblaient n'attendre que ça pour se libérer à leur tour, dans un feu d'artifice de convulsions
et de barrissements épouvantés, de spasmes incontrôlés et d'éclaboussures, d'un orgasme collectif,
que je suis seul à maîtriser, pouvant prolonger à souhait, et même ralentir, une pluie d'éjaculats,
épais ou liquides, giclant de toutes parts dans le compartiment, au moment où je fais intervenir
le jeune contrôleur qui ouvre et découvre la scène, et qui décidera bien sûr de se joindre à eux.
Je n'ai pas le courage d'imaginer une deuxième séquence. Me demandant où nous pouvons être.
Essayant de reconstituer Paris et sa lointaine banlieue. Les distances et les tracés géographiques
sur une carte de France.


J'ai le souvenir d'un trajet dans ce même sens Paris / Port-Bou mais dans les sièges inclinés.
Où, ne dormant pas davantage, j'avais au moins le loisir de voir des choses par la fenêtre du wagon
quand il y avait des choses à voir. Les éclairages publics d'un village ou d'une agglomération.
Les phares ou feux arrière de voitures sur une route secondaire. Ou le déferlement bruyant et rapide,
sur un stroboscope de lumières blanches, du train que l'on croise pressé d'arriver à destination.
De ce voyage précis, j'ai le souvenir de la gare de Limoges où nous nous étions arrêtés.
Monument iconique, à la silhouette marquant la skyline de la ville de son dôme et son beffroi,

rappelant les bâtisses canadiennes de la veine Beaux Arts, j'en connaissais le hall et le parvis,
mais ne me souvenais pas de ses entrailles, de ce sous-sol babylonien où les voies ferrées
s'alignaient, serrées, dans une forêt de pylônes, de colonnes jaunes qui habitaient l'espace vide,
et désert, qui leur donnait une dimension inquiétante ou mystérieuse, portant à bout de bras
la carcasse de la basilique au-dessus, que mon ami et hôte limougeaud appelait " the Turtle ",
d'un accent anglais caricaturé avec gourmandise. A quand remontait ce dernier voyage ?
A quelle occasion l'avais-je fait ? J'avais toute la nuit pour tenter de retrouver la mémoire.
Dans la cabine où le vieux monsieur avait commencé une respiration proche du ronflement.
Je devais imaginer notre parcours à l'aveugle. Remettant le train dans son contexte, en fonction
de son mouvement, de virages que nous semblions prendre, vers la droite, vers la gauche, démuni,

face à l'immensité de l'incertitude, en l'absence totale de repères dans l'espace et dans le temps.

Un bruit me fait sursauter. Un grincement du train. Un ronflement peut-être. Une toux quelque part.
Le fait de ne savoir le dire m'indique qu'en fait de sursaut, je me suis endormi et viens d'être réveillé.
Mon téléphone portable n'a plus de batteries. Je ne peux pas vérifier l'heure. Je ne sais pas où je suis.
Plus près de Paris ou de Toulouse ? Avons-nous passé Limoges ? Nous sommes-nous arrêtés ?
Et si j'ai dormi, avais-je dormi une heure ? Ou était-ce seulement le micro-sommeil d'une seconde ?
Impossible de le dire. De le déduire. Difficile de gérer ce manque vertigineux et absolu d'indices.
Dormir était la seule issue pour tenir la distance. La seule chose à faire pour ne pas devenir dingue.

La seule solution. Quand imaginer mes scénarios pornos n'avaient aucun intérêt si je n'allais pas
au bout de la démarche en me masturbant moi-même. J'avais fait le tour de ce que je pouvais penser.
M'étant même demandé si j'avais les ressources intellectuelles pour penser dans le noir pendant
dix heures d'affilée, ou de concevoir des choses utiles ou constructives pour l'avenir immédiat.
C'était un challenge. Mais très vite, des débuts de réflexions se trouvaient plantées dans la confusion.
Au sommeil qui commençait à peser et à m'enliser, une simple digression me faisait perdre le fil,
m'engageant dans une impasse suite à une erreur d'aiguillage, et, voulant alors reprendre le cours
d'une pensée que je trouvais plus intéressante ou agréable, j'étais déjà incapable de m'en souvenir.
" Bon sang, qu'est-ce que c'était ? " C'était il y a deux secondes, à l'instant, et je m'y sentais très bien.
Impossible de reprendre le raisonnement à l'envers, de remonter le fil, j'avais juste perdu le chemin
avec le cheminement, ainsi que l'objet de cette satisfaction comme un rêve dont on ne souvient plus.
Ce trou de mémoire me donnait la sensation que ma pensée flirtait avec le sommeil à ce point que
le conscient et le subconscient se fondaient, confusément, entre l'introspection et le songe,
entre le réel et l'illusion, où je n'avais plus, malgré mes efforts, le contrôle de ma psyché.
Des hommes pouvaient bien se masturber dans un caveau de famille aux abords de Limoges.
Je ne reprendrai le pouvoir sur moi-même qu'à l'aube. En gare Matabiau. Qui finira bien par arriver.

Confutatis maledictis. Qui finira bien par arriver. Qui finira bien. Par arriver. Par arriver. Par arriver.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Et la solitude sourit

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Et la solitude sourit

Je n'aurais su dire sur le moment si ce que j'entendais me plaisait, tant c'était difficile à définir,
et tant les émotions que cela provoquait en moi étaient complexes. Et contradictoires.
Pour Beethoven, pas de problèmes, sur la Symphonie # 3 que je passais en boucle,
je voyais parfaitement la Grande Armée s'enliser dans la boue du champ de bataille,
les canons renversés sur des chevaux éventrés, les blessés que l'on met à l'abri, les drapeaux,
les crinières, les cavalcades dans la fureur de la guerre aux cors et aux timbales de l'Héroïque.
Dans la Symphonie du Nouveau Monde, je voyais la Statue de la Liberté se dresser devant moi
sur le pont d'un bateau parmi d'autres migrants, en avant-poste de Manhattan, cette porte, ce phare,
dont je saisissais aussitôt la puissance, et au-delà cette terre promise ou l'espoir de jours meilleurs.
La musique racontait des histoires, dont je voyais aisément les images fantastiques qu'elle projetait
directement dans ma tête, dans mon corps, dans mon ventre et ma poitrine.
Je n'entendais pas la musique. Je l'imaginais. Je n'écoutais pas la musique. Je la vivais. 
Ici, le scénario était impossible à établir, j'étais désarçonné, et les images peinaient à prendre forme.
C'était d'abord une voix. Que ma sœur aînée écoutait dans sa chambre. Et qui inondait la maison.
Une voix qui ne donnait pas dans la joliesse. Elle n'était pas jolie, cela, j'en étais certain.
Mais si ça n'était pas joli, c'était beau. Résolument et merveilleusement beau.
C'était rayonnant. Intimidant. Rassurant. Violent. Doux. Orageux. Solaire. Féminin. Masculin.
Virtuose. Ludique. Aventureux. Précis. Incisif. Voluptueux. Cristallin. Rocailleux. Bouleversant.
J'en perdais mes Playmobil, mon Goldorak, et le fil de l'histoire qui les mettait en scène.
Je devais m'interrompre, subjugué, par ce chant inédit qui incendiait tout sur son passage.

Les voyelles s'ouvraient comme je ne les avais jamais entendues en Français.
Avec des a et des è exceptionnels. Un vibrato qui gambadait, se promenait avec un groove unique,
aussi naturel que jubilatoire, qui venait rythmer des mélodies sophistiquées, inspirées et inspirantes,
aux amplitudes vertigineuses, dont la voix s'émancipait avec des embardées ravissantes de scat 
emprunté au jazz, avec l'agilité du chat qui retombe toujours sur ses pattes, et qui se joue de tout,
quand la voix improvisait comme on respire, changeait d'idée comme pour s'étonner elle-même,
dans ses audacieuses acrobaties, avec cette insolence de la jeunesse, flamboyante, triomphante,
qui dit haut et fort qu'elle est vivante, ivre de l'être, et qu'il ne peut rien lui arriver.
Ma sœur avait le pouvoir. L'énorme électrophone de la maison était dans sa chambre. Le big one.
Et je devais d'abord approcher le fauve à distance. Qui allait bouleverser ma vie.

Ce n'était pas la musique symphonique qui me servait de cinéma.
Ce n'était pas non plus les variétés de la télévision avec leurs rengaines rehaussées de paillettes.
C'était de la pop music, qui pouvait être langoureuse ou endiablée, jouée en public dans cet album,
comme si c'était une dernière chance. Et les musiciens devaient s'aligner, assurer, à la basse,
à la batterie, aux guitares ou aux chœurs, bravant les larsens et les reverbs aléatoires de l'Olympia,
s'accrochant comme de pauvres diables en plein rodéo, quand la bête, splendide, sur son territoire,
s'ébrouait sans contraintes et dans son élément. La liberté.

Je kiffais les réactions du public. Une salle attentive, fascinée, enthousiaste. Survoltée.
Qui reconnaissait et saluait une chanson dès les premières mesures. J'en étais impressionné.
La voix s'élançait, s'entortillait, se déroulait comme les volutes d'une cigarette, ondulait,
s'enroulait sur elle-même comme les vagues du Pacifique, se brisait contre les rochers,
trottinait gentiment comme l'eau claire du torrent en montagne, avant de devenir fleuve,
et le ciel annonçait l'orage, le danger, noirci de menaces pleines de pluie, pleuvait ses cordes et puis,
l'éclaircie, la trouée dans les nuages, le soleil dans les voilages, dans la voilure et les bravos.
Cela pouvait articuler des mots, déplacer les accents toniques, avec des diphtongues inattendues,
vibrer à la croche ou tenir la note, puis faire décoller une même syllabe d'une octave dans la seconde,
escaladant sa musique, la dégringolant le rire aux lèvres, changeant de route, par jeu,
comme le pilote de Formule 1 qui s'amuse des obstacles, cherche des ennuis, ivre de vitesse,
avec une maîtrise folle, et cette assurance des surdoués qui savent qu'ils s'en sortiront toujours, 
galvanisé par l'urgence de vivre et son intensité. Je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux.
Je n'en croyais pas mes oreilles. Cette foi en soi, cette aisance, cette souplesse, cette justesse,
ces prises de risques… tout était grisant et me faisait envie. Les applaudissements se déchaînaient.
A tout rompre.


Ma sœur filait directement dans sa chambre pour ne pas avoir à expliquer ce qu'elle traversait.
Des choses que j'étais loin d'imaginer malgré toutes les histoires lues et entendues dans les livres,
dans les films, sur ce qui peut arriver entre deux êtres. J'étais loin de comprendre les tourments
que semblait découvrir la jeune fille, la jeune femme, mais il me parût évident, même confusément,
que la voix comprenait ma sœur, ce qu'elle vivait, qu'elle lui apportait même, des réponses peut-être,
ou simplement du réconfort. Mais la voix ne parlait pas qu'à ma sœur. Elle me parlait à moi aussi.
Si elle m'apprenait un rapport nouveau à la musique, à la liberté, elle distillait quelque chose,

de sensoriel, de sensuel, d'inquiétant mais d'irrésistiblement agréable, qui me troublait beaucoup.
Cette voix qui dansait comme les flammes d'une salsa, qui rugissait son désespoir et le blues
des chanteuses de Gospel afro-américaines, qui atteignait les anges d'un suraigu édénique,
d'une pureté désarmante, pouvait jongler avec ses mots brûlants les yeux bandés au-dessus du vide,
toréer avec bravoure, barrir de façon absolutiste sa rage d'une voix gutturale, caverneuse, animale,
comme une bête blessée, une blessure béante, avant de se relever pour s'enfuir au galop, s'échapper,
et enchaîner cabrioles et voltiges comme si de rien n'était jusqu'au ressac du dernier souffle,
pantelant, où, impressionnant jusqu'au frisson sur mes bras, et quatre accords nus au piano,
la voix qui grondait, soudain démunie, devient timide, fragile, si proche de sa vraie voix parlée
- et plus puissante que jamais - pour me murmurer : " je n'aime que toi, je t'aime, je t'aime…"

Et je t'aimerai toute ma vie.

J'avais obtenu l'autorisation d'entrer dans la chambre de ma sœur en son absence.
Pour accéder à l'électrophone. Pour écouter Pierre et le Loup ou La Belle aux Bois Dormants
(juste pour la séquence flippante que j'ai usée, du rire de la Fée Carabosse venue gâcher la fête).
Et puis, pour écouter Yves Montand dont j'adorais les chansons. Et puis, je l'ai vu. Le disque.
Celui de la voix qui parlait à tout le monde. Ce disque noir avec cette fille assise en coulisses.
La photo de la pochette ne m'évoqua rien. Je ne fis pas la connexion entre la fille et la voix.
En ouvrant l'album en revanche, tout fut limpide et cohérent. Elle était là. La voix. Devant moi.
Elle avait un visage. Elle avait un sourire. Un œillet rouge à la boutonnière de sa veste à paillettes.
Debout devant son piano, face au public hors champ, une guitare électrique dans ses mains,
une superbe Gibson Les Paul serrée contre elle, la sangle pendant de son avant-bras.
J'étais fasciné par cette photographie sur fond noir. Sa chevelure lâchée, platine, californienne.
Aux mouvements figés du calme après la tempête. Et ce sourire extraordinaire.
" Pour que j'aie un sourire sans limites, ils me donnent d'étranges médecines… " Oui. C'était elle.
" … qui vont du jus d'orange à la cocaïne. " Dans les grandes villes, rien n'a changé.
Bien sûr que c'était elle. La fille blonde aux cheveux longs empoignant sa Gibson devant un piano
ressemblait à sa voix et à sa musique. Seul son nom, peut-être, ne correspondait pas vraiment.
Quand à 14 ans, j'écrivais mes premières chansons, paroles et musique, au piano de la maison,
je suis revenu spontanément vers la discothèque familiale, pour tout explorer avec appétit.
Le jeune fan de Serge Gainsbourg et de Prince que j'étais voulait découvrir plus, boulimique,
ouvrir des horizons, nourrir sa propre musique, et j'ai retrouvé avec émotion, tout ce qui faisait

l'ambiance de mon enfance et de la maisonnée, l'héritage de mon père, fou de jazz et de musiques
du monde, avec ses Duke Ellington et ses Mariachis, avec ses Sydney Bechet et son Flamenco,
l'héritage de ma mère, folle de bel canto et de chanson française, avec ses Mario Lanza et
ses Georges Brassens, avec ses opéras italiens et ses Jacques Brel, l'héritage de mon frère,
avec ses sœurs Labèque et Chopin, mais aussi avec ses Kraftwerk et sa musique électronique
(dont l'inépuisable intro d'I Feel Love de Donna Summer) et l'héritage de ma sœur :
le rock californien, le disco et la nouvelle chanson française des Années 70.
Carlos Santana. Gloria Gaynor. William Sheller… Et celle qui faisait l'unanimité chez nous.
Kate Bush. Dont je retrouvais avec bonheur le cerf-volant de l'album The Kick Inside.
Dont je me suis rendu compte que je connaissais toutes les chansons par cœur.

J'écrivais des poèmes et je composais de la musique. J'ai bien fini par faire des chansons.
Et je voyais la richesse de ma culture musicale, familiale, où Supertramp fréquentait Aznavour,
Django Reinhardt fréquentait Roxy Music, Erik Satie les Rolling Stones et la musique péruvienne.
Ils étaient tous là, sous mes yeux et dans mon disque dur. Nougaro. Ike et Tina Turner. Debussy.
Lavilliers. Ray Charles. Roger Glover. Pepe Martinez. Creedence Clearwater Revival. Bach
.
Du privilège d'être le petit dernier.
Et la voici. Sa guitare à la main. Celle qui m'avait troublé dans mes jeux, à huit ans, à Bompas.
La chevelure platine indisciplinée sur ses épaules. L'œillet rouge à la boutonnière. Debout.

Avec son sourire sans limites. Dont je comprenais désormais chaque mot et chaque note.
Les descentes chromatiques de cordes qui s'enlisaient façon Beatles dans le désespoir redoutable
des amours impossibles, les harmonies et couleurs gershwiniennes de ses mélodies érudites,
la bossa nova de Tom Jobim qui gambade avec indolence et sensualité dans l'ambiguïté du désir,
et toutes les références à cette théogonie qui était aussi la nôtre. Doubles retrouvailles.
L'adolescent que je suis tombe amoureux. Ou me souhaite un jour la chance d'un Michel Berger.
La basse lourde à la main gauche sur le piano. Et le meilleur de la musique. En une seule fille.
Dont la pop est la synthèse géniale. Entre Vienne et Woodstock. Entre Rio et Los Angeles.
Entre Londres et Paris. Lorsque la dame inventa deux phrasés reconnaissables l'un et l'autre.
Celui de sa voix et celui de son piano. Aussi singuliers l'un que l'autre. Et j'en veux davantage.
Je découvre sur d'autres albums son goût pour les cuivres en sections qu'elle partage avec Prince,
hérités de la Soul de James Brown, du Rhythm'n Blues, lui donnant des accents funk assumés.
Les cocottes disco, les gimmicks américains associés à l'écriture classique symphonico-compatible.
Et je comprends la musique que je fais moi-même. Mon attitude face à elle. Ce que je lui dois.
A 14 ans, tout s'éclaire. J'avais lâché mes Playmobil et mon Goldorak, subjugué, marqué à vie,
quelques années plus tôt, par une voix, et cette idée de l'urgence de vivre ce pour quoi on est fait.


Elle replace affectueusement une mèche de mes cheveux que je porte longs à l'époque.
J'ai 32 ans, parolier chez Sony, j'écris de la merde sur commande dont personne ne veut.
Et nous attendons des amis communs rue du Faubourg St-Honoré. Elle me sourit.
Elle nous invite à venir dormir chez elle. Je ne suis pas certain que tout cela soit normal.
Je la complimente platement sur cette façon qu'elle a toujours eu de se faire les yeux. 
Le piano était dans le salon, côté Seine. J'ai tourné autour de lui sans oser le toucher.
Il m'impressionne plus qu'elle. Ou plutôt, il est la partie d'elle qui m'impressionne le plus.

Shooting pour la couverture d'un livre. Agitation autour des poules et de Jean-Marie Périer.
La maman est là. Un monument de bonté et d'intelligence. Qui s'est remise à fumer.
Je suis sur l'Olympe. Gainsbourg et Prince étaient mes idoles. Elle, c'est autre chose. C'est au-delà.
Ma propre mère est morte. Je l'avais perdue huit ans plus tôt. Et j'espérais qu'elle me voie. Là.
Au plus près de la voix qui avait ébloui et convaincu toute ma famille depuis 1972. Pincez-moi.
Je regarde sa photo de l'Olympia 76 dans la chambre de ma sœur. J'ai huit ans et je suis terrassé.
Elle n'est pas jolie. Elle est belle. Résolument et furieusement belle. Les cheveux en désordre.
Cette crinière qui fait partie de sa silhouette, reconnaissable entre toutes, assise à son piano.
Les coups de sabots du cheval qui se cabre. La splendeur tauromachique de la scène.
" C'est pas pour rien que j'ai eu tant d'aventures. Je sais que jamais rien ne dure. "

Elle est l'artiste que j'aie vu le plus souvent sur scène.
La Tournée des Enfoirés d'abord, le Symphonique ensuite, et quasiment tous ses spectacles,
en suivant, partageant avec la même émotion la ferveur de son public fidèle.
Elle n'a pas juste inventé une façon de placer sa voix et ses doigts sur un piano.
Elle a aussi inventé une façon de se tenir sur scène. De faire de l'obstacle une opportunité. Une force.
Le piano. L'armoire normande qui la clouait a priori sur place. Elle a su en faire une arme. Un visuel.
Charles Trenet avait placé son chapeau en arrière et dressé son index pour se créer un personnage.
Gainsbourg s'était créé une silhouette, le menton en l'air, avec son zippo et son nuage de tabac.
Elle avait trouvé la sienne. Qu'on ne pouvait confondre avec celles de Barbara ou d'Elton John.
La chevelure était le mouvement. L'impulsion. L'émotion. Renvoyée en arrière avec violence.
Un effet somptueux, animal, immortalisé sur bien des pochettes et photos de concerts.
C'est une leçon pour tous les jeunes qui, artistes, veulent devenir quelqu'un.
Trouvez et soulignez tout ce qui fait que vous êtes vous et pas un autre.
Elle était la quintessence de cette loi. Sa voix. Son phrasé pianistique. Sa silhouette. Et ses mots.
Lorsqu'on découvre vite qu'elle a son propre champ lexical qui rend ses textes identifiables.
Si l'auteur est moins reconnu que la compositrice, elle signe pourtant des textes plus profonds
qu'il n'y paraît, qui méritent d'être lus pour la plupart, pour eux-mêmes, quand chaque mot est choisi
autant pour son sens que pour sa musicalité, et qu'elle a cette attitude purement poétique qui est
de considérer que le fond est dans la forme, et le sens dans l'impression. Les mots sont musique.
Et elle les déforme volontairement dans son interprétation quand sa voix devient un instrument.

Sûre que ses propos sont compris quand la musique ne peut pas les trahir, que la musique les porte
plus justement et précisément que toutes les littératures. On les entend, même sans les comprendre.
Et l'on peut se réjouir de trouvailles qui ont fait tant d'envieux à user de mots simples pour dire
des choses aussi évidentes que complexes. " C'est comme si j'attendais quelqu'un qui m'attend. "
Y compris dans la sensualité pure de chansons qui ont si bien exploré, et ce en quelques traits,
l'univers inépuisable de l'intimité amoureuse.
Peu d'artistes peuvent se vanter d'être eux-mêmes à ce point. Que ça plaise ou non.
Ce pourquoi ça n'est pas joli. Ce pourquoi c'est beau. Quand ça ne renie en rien les influences.
Elle est le cocktail singulier des musiques qu'elle a aimées dans sa jeunesse et l'a assumé aussitôt.
Et l'on retrouve en elle tous les géants qu'elle a adorés et ont fait d'elle leur pair.

Indestructible. Dit-on. Sans doute. Quand son empreinte dans la culture populaire est gravée.
Non pas comme une chanteuse de variétés parmi d'autres de sa génération. 
Mais comme un phénomène. Une artiste majeure qui a apporté quelque chose de différent.
Qui, à mon sens, est le véritable génie du couple mythique et fondateur de sa carrière.
Le garçon qui l'aimait était sans aucun doute plus sérieux, travailleur, laborieux, consciencieux,
quand elle était la paresse et l'impatience de ceux qui sont traversés de fulgurances à peu d'efforts.
Je soupçonne, et, la carrière de l'un comme de l'autre me poussent à croire en mon hypothèse,

qu'elle avait le génie quand il avait le talent. Le feu et l'eau. Aussi forts l'un que l'autre.
Outre son œuvre, ses chansons et ses signatures artistiques originales et inégalées en France,
elle est aussi une femme qui incarne à merveille ce féminisme non sexiste qui se fout des doctrines,
ne vit pas comme un homme, ni même comme une femme, mais qui vit sa vie, ce qu'elle a à vivre,
intensément, passionnément, radicalement libre. Plus qu'une féministe, elle est une femme libre.
Et son nom est déjà un modèle pour tant de filles (et de garçons) dans son métier et bien au-delà.
La liberté, ce n'est pas tout avoir. C'est pouvoir choisir. Elle incarne ce courage à bien des égards.
Pour le meilleur et pour le pire. Quand elle accepte la noirceur dont elle sait faire autre chose.
C'est la force de l'artiste. Transformer la noirceur en lumière. Celle qui nous fascine tous.
Quand nous applaudissons bouleversés à ses démons, à ses luttes, que nous reconnaissons tous.
On aime la dignité qu'elle nous donne, à chacun, comme à tout ce que l'on souffre secrètement.
Des choses intimes, parfois honteuses, qu'elle magnifie et sublime, à contre-courant de l'époque,
où tout le monde est sommé d'être parfait (compétitif / winner / riche / beau / performant / heureux).
Elle chante nos fêlures, nos faiblesses, nos échecs, nos désillusions, nos blessures de guerre,
et elle transforme tout cela en armure, en force, en beauté et en fierté. Presque arrogante. Ole.
C'est le propos de son œuvre. Dans le fond et dans la forme. 


L'orgueil n'est pas la vanité. Des parfums me viennent d'une époque insouciante. L'émancipation.
On peut s'aimer soi-même. Aimer sa vie. Ceux qui l'ont faite. Et permise. Aimer la vie. Entièrement.

Complètement. Avec son côté obscur. Celui qui permet la lumière et la joie. La réconciliation.
Le mal qui rend le bien possible. Et il est rare aujourd'hui d'entendre de telles morales, qui plus est
sur la violence et l'intensité d'un blues théâtral et tragique capable d'enflammer des salles immenses.
L'artiste, la voix, nous réconcilie avec notre humanité et notre condition, d'autant plus aujourd'hui,
dans cette société où les hommes ne s'aiment pas. Comme la chanteuse, nous sommes des paradoxes.
Forts et fragiles. Doux et violents. Vulnérables et indestructibles. Blanc et noir. Masculin et féminin.
La voix embrasse tout. Assume tout. Le jour et la nuit. Nous réunit nous-mêmes. Nous rend beaux.
Le piano encaisse chaque estocade. Le pathétique devient superbe. A l'expression d'une vérité.
Quelque chose à la hauteur de ce qui se joue dans l'arène. L'homme contre lui-même.
Les yeux dans les yeux. Pour de vrai. La bravoure. Le combat. Et le triomphe.
Les cuivres étincelants peuvent éclater au soleil et pétarader dans une odeur de poudre,
aux fêtes de concerts où le public, debout, danse avec elle le bonheur d'être de ce monde.
Encore une chose qui me convient. La liberté américaine mariée à l'orgueil ibérique.
Le tout, avec une élégance toute française. Quand on peut être rock & roll et bien élevé.
Le refrain de Bouddha me ravit toujours, me donne toujours envie de faire de la musique.
Avec la voix solaire de mon enfance dans la poitrine. Puisque la vie est une fête
.
Où rien ne sert à rien. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Qu'on se le dise.
L'avion descend de nuit sur le tapis de braises incandescentes de Los Angeles, à perte de vue.
Le Philharmonic va jouer le Tricorne de Manuel de Falla à l'Hollywood Bowl. J'ai 24 ans.
Ma mère est morte il y a quelques mois. Et elle se manifeste là, en Californie, devant moi, en moi.
Sur la Jota endiablée de la danse finale, en apothéose, sous la lune. Je suis heureux.
Je sais le vrai pouvoir de la musique. Contre lequel le temps est impuissant.
Elle relie les âmes. Nous rend indestructibles. En effet. 

J'ai su à huit ans que j'allais aimer ma vie. Avec mes Playmobil et ma sœur dans sa chambre.
Avec une confiance en moi et en la vie qui ne m'ont jamais lâché. Même aux pires épreuves.
Une force. Une chance. Une liberté. Insolente. Celle d'être heureux. Et je sais à qui je la dois.

" Et quelques fois, le bonheur me frôle. Et la solitude sourit " ...

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Les mathématiques et la poésie

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J'ai ton sourire dans le mien. Ma peau qui vieillit comme la tienne.
Des gestes et des expressions. Des sensations qui ne sont pas les miennes.
Des valeurs et des vérités. Que je vénère parce qu'elles venaient de toi.
Tu es morte dans un autre siècle. Celui dans lequel tu as vécu. Celui dans lequel je suis né.
Et je me souviens. Combien nous nous ressemblions. Et combien nous étions différents.
Les différences que tu trouvais charmantes chez l'enfant, qui t'étonnaient et t'amusaient,
lorsque j'avais 8 ou 10 ans, dont tu te demandais sans doute d'où elles pouvaient venir au juste,
mais qui t'ont inquiétée lorsque je suis devenu jeune homme. Qui ont pu t'épouvanter peut-être.
Je tiens aussi de l'homme que tu as aimé. Et qui a été mon modèle masculin. Paternel.
J'ai hérité de lui le trait sûr du dessin, alors que je m'évertuais à essayer de t'apprendre.
Je trouvais injuste que tout le monde sache dessiner dans cette maison sauf toi.
Geneviève, Jean-François. Papa. J'étais le moins doué de tous, mais tu ne devais pas être exclue.
Et je t'apprenais à faire des baleines. Qui souriaient à pleins fanons. Un petit jet d'eau sur la tête.
Des baleines joyeuses comme sur l'enseigne de la Ballena Alegre sur la route des vacances.
Dans la pinède de Castelldefels. Cela joignait l'utile à l'agréable. La référence au bonheur commun.
La queue à l'arrière comme l'extrémité d'une clé à fourches, et nous avions notre cétacé.
J'ai hérité de mon père le sens du rythme, celui du jazz, celui du swing, quand cette familiarité
vient peut-être d'une vie antérieure ou de la génération d'avant, un goût pour la musique, le piano,
où mes doigts mémorisaient des chorégraphies, des combinaisons, synchronisaient naturellement
des mouvements complexes que je n'aurais su expliquer, en reproduisant ce que j'avais dans la tête

de façon plus sûre encore qu'avec un crayon sur le papier à dessin.
Si tu étais mélomane, tu étais en revanche la seule de la maisonnée à ne pas avoir ce don,
que je partageais ici encore avec ma sœur et mon frère. 
Mais au-delà des dons artistiques que nous tenons de papa, peux-tu réellement douter
de tout ce que j'ai hérité de toi. Dans la fièvre qui me prend partout où l'injustice se manifeste.
Dans la quête obsessionnelle de sens et de vérité à tout ce qui nous arrive. La soif de comprendre.
Le désir d'absolu. L'urgence. Un besoin d'intensité qui ne vient pas de mon père. La sincérité.
L'orgueil. L'exigence. L'honnêteté intellectuelle. Le goût de la précision. De la justesse.
Ce sont des aspirations et une discipline qui me tiennent, m'animent et m'obligent.
Et c'est une élégance qui me vient de toi, ajoutée à celle, plus fantaisiste, héritée de papa.

Je n'oublie rien de ce que je te dois. Je sais les armes que tu m'as données.
Et je ne discutais pas avec toi, jeune homme, pour te porter la contradiction par principe,
mais parce que tu m'avais transmis une rigueur intellectuelle qui ne pouvait se contenter d'acquis.
J'ai aimé nos conversations. Je ne pouvais d'ailleurs les avoir qu'avec toi.
Aller plus loin dans le raisonnement. Penser contre soi-même. Envisager tous les cas de figure.
C'était stimulant. Et, comme avec l'imagination, j'étais ivre de découvrir des marges d'infinités.
La pensée pouvait comme l'imagination faire reculer les limites, toujours plus loin.

Et j'apprenais à mettre les deux en mouvement, à les coordonner, à utiliser l'une pour stimuler l'autre,
les faire travailler ensemble, ce qui allait malgré moi devenir une marque de fabrique, mon style,
ma singularité, ma complétude. La rigueur de ma mère et la désinvolture de mon père.
L'exactitude de ma mère et l'imagination de mon père. Les mathématiques et la poésie.
Mes deux jambes. Qui me conduisent à ce mélange étrange de précision et de nonchalance.
D'application et de paresse. De scrupules et d'insouciance. Quand on me l'a dit, il y a déjà longtemps.
" Tu es obsessionnel et inconstant ". Le romancier avait vu juste. Cela m'avait impressionné.
Et ce n'est pas seulement une façon de faire. C'est aussi je le crains une façon d'être.
Puisque cela ne s'exprime pas seulement dans mes textes, ma musique, et mon travail,
quel qu'il soit, cela s'invite aussi dans ma vie privée, dans mes relations amoureuses.
Les problèmes que cela me pose ne sont rien comparés aux solutions que cela me prodigue.
Et je suis le plus heureux des hommes, même dans les méandres de tes torpeurs intellectuelles.
L'esprit de mon père sait les rendre ludiques, les transformer en exercices, en faire autre chose.
Et je sais que c'était l'équilibre de votre couple. Cet équilibre est en moi. Triomphant.
Deux attitudes complémentaires. Comptable et scientifique. L'algèbre et la géométrie dans l'espace.
L'ébullition et la tranquillité. Le doute et la confiance. 

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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