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L'hiver solidaire

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Qu'il est doux, dans les dents, dans les cils, en dedans, le rayon de lumière.
Qui grimpe dans mon lit pour chauffer ma figure, enflammer mes paupières.
Entre les contrevents, il s'invite, il se glisse, et le voici, arsouille et impoli.
Je ne l'avais pas chassé par la porte, qu'il revient déjà et quand même par la fenêtre.
Pour incendier mes draps. Me caresser le torse et me baiser le front. Sur l'oreiller amolli.
Il murmure un bonjour à mon oreille. me dore le duvet, me dit qu'il vient de naître.
Il s'étire dans mon lit. Prend de la place. Et me saute au menton pour me rouler des pelles.
Son voyage fut long.
Il est blond et oblique. Je lui souris et le regarde. Sais comment il s'appelle.
Je froisse mon visage, fronce les sourcils, fais cette grimace du réveil ou d'estivant ébloui.
Cette mine fripée que l'on a face à trop de lumière. Que je défroisse de mes deux mains ensemble.
Les cheveux en bataille. Mais heureux d'être importuné d'aussi douce manière. Qui me réjouit.
C'est un rai flamboyant qui révèle toutes les particules suspendues dans l'air de ma chambre,
dont il coupe une tranche, me prouve l'existence : un rayon de soleil venu me provoquer.
Me débarbouiller. Me tirer par la manche. Pour me dire, viens. C'est une belle journée.
Il n'a pas renoncé, ni au cœur de décembre, ni au cœur de janvier, fait de la résistance.
Et je me lève aussi, par solidarité.

 

Philippe LATGER / Février 2019

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Panne sèche

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L'équipage avait trouvé son équilibre. Son rythme de croisière.
Mais le vent est tombé de haut.
La voile dégonflée. Le voilier a ralenti sa foulée. Pour s'immobiliser.
La panne sèche. Que faire ?
On attend que le vent se relève ? On sort les rames ?
Faut-il débattre ?
Le capitaine essaie de comprendre la situation.
L'horizon. Aux quatre points cardinaux.
C'est un désert. Poissonneux sans doute.
Un spectacle grandiose. Eblouissant. Angoissant.
Une solution consistait à couler le navire.
N'était-ce pas une option ?

 

Philippe LATGER / Février 2019

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La nuit des Platanandres

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La nuit des Platanandres

La nuit d'hiver est longue. Et les soirs de pleine lune ne manquent pas.
Jules aime la lune. Les grands disent souvent qu'il en tombe. Il rêve souvent. Il rêve éveillé.
Ses grands-parents ont un appartement sur le parc. Au premier étage d'un immeuble bourgeois.
Le garçonnet aime y passer du temps, y rester la nuit. L'enfant y a sa propre chambre.
Les nuits de tramontane, des bruits ne cessent de l'inquiéter. Dehors. Un vacarme terrible,
de bois qui grince, de volets ou de porte qui claquent, d'objets qui volent et heurtent des choses,
l'empêche de dormir, et Jules reste les yeux grand ouverts en imaginant ce qu'il ne peut pas voir.
Les lumières et les ombres qui s'étirent dans la pièce, associées aux hurlements du vent,
lui permettent d'animer seul des histoires fantastiques, de monstres et de démons, de menaces,
de créatures, aimables ou effrayantes, mais aussi de combats, dont il pouvait décider de l'issue.
En fait d'inquiétude, Jules était émerveillé, conscient qu'il avait lui-même un pouvoir.
La chambre donnait sur le parc. Et, une nuit que le vent agitait la ville de violentes bourrasques,
un fracas particulièrement long et douloureux se fit entendre, comme si on arrachait du bois,
qui craquait et hésitait à se rompre, et Jules, interloqué par ce bruit qu'il n'avait jamais entendu
jusqu'ici, se décida à sortir de son lit, prenant soin de ne pas faire grincer le parquet sous ses pas,

de peur de se faire repérer par quelque chose, pour venir se flanquer à la fenêtre de sa chambre.
A l'extérieur, dans la tempête, les grands platanes du parc avaient dégagé leurs racines de terre,
et se tenaient par les branches pour danser une sardane endiablée. Jules n'en croyait pas ses yeux.

Dans un tourbillon de feuilles mortes et les éléments déchaînés, les arbres faisaient joyeusement
une ronde, sautillant en rythme, le tronc souple se balançant sous la lune, autour d'une fontaine,
dont la statue qui agitait ses bras comme un chef d'orchestre, semblait mener la danse.

 

Philippe LATGER / Février 2019

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Comme la Reine Isabelle

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Comme la Reine Isabelle

La mère de mon père est trop coquette pour qu'on l'appelle mémé. Ce sera Marraine.
Parce que marraine de ma sœur. L'aînée de la fratrie. Qui écoutait la voix sur l'électrophone.
Mais dans la maison basque sur Garonne, pas de tourne-disque, et donc pas de disques.
Seulement le piano et un magnétophone. J'ai beaucoup joué avec les deux.
Parmi les cassettes rangées dans un coin de la bibliothèque, entre les Mémoires de Guerre
du Général de Gaulle, et Démocratie Française de Valéry Giscard d'Estaing, je me souviens
d'un spectacle de Raymond Devos, et d'une version de Carmen par Régine Crespin.
Mes grands-parents n'étaient manifestement pas de gauche.
Je fais écouter Ma révérence à Marraine. C'est entendu, elle ne comprend pas un traître mot
de ce que raconte cette chanteuse, mais je veux lui faire écouter le pont. La partie instrumentale.
Pour moi, il était évident que les chansons de Julien Clerc et de Véronique Sanson
étaient assez écrites et développées pour être jouées par des orchestres symphoniques,
et je voulais en faire la démonstration. Ma grand-mère ne semble pas convaincue.
Ok. Ce n'est pas Bizet, ni Saint-Saëns, ni Offenbach, mais enfin, ça n'était pas Sheila non plus.
Nous étions précisément entre la variété française et la musique classique. Non ?... Bon.
Je perds mon temps. D'autant que je ne connais pas encore l'orage splendide de L'amour qui bat,

avec ses roulements de timbales, et encore moins Mortelles pensées qui n'était pas encore écrite.
Je n'ai que l'album 7ème, où la voix, pieds nus, partage dans une photo intérieure magnifique,
un cerf-volant qui n'est pas celui de Kate Bush, avec un petit blondinet, aussi blond qu'elle,

sur fond noir, prenant la pose dans deux fauteuils rouges vintage, tubulaires, dos à dos.
Le pont de Ma révérence ne s'arrête pas aux quatre mesures instrumentales, au motif fort et bissé
qui révèle la tempête, des combats comme je les aime, plus proches de Beethoven que de Mozart,
ténébreux et solaires à la fois, il s'échoue sur la plage des mesures suivantes, où la voix revient,
tous cuivres dehors, fanfaronnant une victoire amère, sur des cordes graves qui serpentent,
menaçantes, puis rassurantes, sur sa vie, endormie, doucement. Je ne vais pas me fâcher.
Mais je suis vexé. Un naufrage aussi romantique me semblait rare dans la chanson française.
" Non. Ma révérenceMa préférence, c'est Julien Clerc " m'agaçai-je. Moment de solitude.
Que je pouvais passer en silence, à regarder la photo, back cover de l'album, où je voyais la voix,
au visage presque asiatique, sourcils effacés, les yeux faits, avec un effet de léger strabisme,
aussi troublant que son sourire énigmatique de sphinx, qui apprenait là au petit garçon que j'étais

- et qui ne manquerait pas de devenir un homme - que l'on pouvait être classe et sexy à la fois.

Le Live at the Olympia et 7ème, furent donc ces deux albums de la discothèque de ma sœur
qui me furent donnés. 
Pas physiquement. Mais délivrés en intraveineuse. Disque dur. Reptilien.
J'ai toutes ces chansons dans le derme. Le reste de l'œuvre sera une conquête personnelle.
J'achèterai tout, albums live et studio, compilations pour des inédits, jusqu'à l'Olympia de 85,
rattrapant mon retard à quatorze ans pour être au rendez-vous de Moi, le venin à quinze.

Mais pour l'heure, je suis passif et j'absorbe. J'écoute et je ressens. Et j'essaie de comprendre.
J'ai adoré la virée à Honfleur, et l'idée que l'on puisse avoir un sourire dans tout son corps,
surtout quand ce dernier décroche, déraille, sort de la route pour traverser l'Atlantique aussi sec,

nous conduire dans un lent cruising automobile dans le canyon de Broadway, lorsque soudain,
la Normandie s'étire de Harlem à Times Square, au milieu des gratte-ciel et des théâtres,
des marquises frangées d'ampoules, des taxis et des enseignes lumineuses géantes, clignotantes,
comme dans ces films des Années 30 ou 40, où les rotatives tirent à grands tirages les unes
consacrées à la nouvelle vedette au lendemain d'une première. La voix rugit tout le Cotton Club,
entre Duke Ellington et Cab Calloway, aux danseuses emplumées qui lèvent la jambe couturée
façon Ziegfeld Follies, jusqu'aux manèges de Coney Island, avec son audacieuse barbe à papa
enroulée dans sa centrifugeuse, à la barbe de Louis Armstrong, avant un dénouement qui tue,
à chaque écoute, et nous laisse sur le carreau. Un effet redoutable. Cinématographique.
Une des chansons les plus scénarisées qui soient. Un court-métrage. Encore les montagnes russes.
Avec un plan-séquence final sans paroles comme dernière déambulation en solitaire.
J'ai adoré marcher dans la neige et crever le haut des nuages, avec leurs synthétiseurs étranges
qui s'étirent comme des aurores boréales, même si " la fin du monde est pour demain ",
et papillonnent ailleurs pour répéter à qui veut l'entendre que c'est toujours pareil - dans la vie -
au rythme d'une longue coda d'anthologie qui sait enflammer le public dans sa version latine.


Une partie de rami et tout était oublié. Marraine s'appelait Georgette, et pouvait bien me chanter
la Madelon ou le Chapeau de Zozo : la petite princesse à la coiffure crantée et aux chaussures
crottées savait me faire rire, toujours le petit doigt levé, fidèle à son rôle de composition.
Fille de militaire, fille unique, elle avait rêvé de maharajas, de vie de château ou de Mata Hari,
à Pau et à Biarritz, avant de rencontrer mon grand-père, le Rudolph Valentino du Sidobre,
dont une pupille atrophiée lui donnait de faux airs de Lucky Luciano. Bonnie and Clyde.
Mes grands-parents sont des escrocs, quand chacun des deux a trompé l'autre sur la marchandise.

Fils de domestiques, mon Clyde Barrow a tout de même fini petit propriétaire terrien.
Sous leur déguisement de notables petits bourgeois, une folie douce, qui me plaisait beaucoup.

Celle, précisément, que n'appréciait pas maman, parce qu'elle ne la comprenait pas.
Moi, c'était différent. J'en avais hérité. Mon goût pour l'ironie, je le tiens de Georgette.
Cela rendait folle ma mère qui se demandait toujours si c'était du lard ou du cochon.
Pour ma part, bien qu'hermétique à Tino Rossi et Georges Guétary, j'étais dans mon élément.
Bien qu'au ralenti, l'art déco et la fantaisie allaient bien ensemble, ils m'amusaient et m'inspiraient.

Charlotte Rampling, dans Farewell My Lovely, avec Robert Mitchum, m'avait fait cet effet.
Au point que lorsque les parents d'une camarade de classe qui avaient chez eux le film en VHS
nous demandaient ce que nous voulions regarder, je proposais innocemment Adieu ma jolie,
juste pour voir apparaître Charlotte Rampling dans sa robe rouge. J'étais subjugué.
L'effet que me faisait la voix sur la photo au dos de l'album était du même ordre. Intimidé.
Et attiré. Le feu sous la glace. D'autres diraient la douceur du danger. Et sa part de mystère.
Une chanson contribue à ma confusion. Le piano ne prend pas cette fois le temps d'une intro.
La voix attaque dès le premier accord posé, pour parler d'un garçon qui est parti, sur une mélodie
qui me plonge dans un spleen qui n'est pas de mon âge, et je ne sais plus très bien qui je suis,
si je désire la voix ou ce garçon, sans visage, avec un sourire au coin de ses lèvres, sa voix à lui,
lorsque c'est celle de la voix qui, restant en l'air, suspendue, est triste et belle. Je suis désorienté.
Il y avait ce tapis carré dont je ne savais trop quoi faire, et l'obscurité, d'un érotisme torride.
Cette dernière permettait une silhouette à ce garçon, des traits peut-être, que je pouvais dessiner
de façon à ce qu'ils me conviennent, à ce qu'il me plaise, au point d'éprouver quelque chose,
une force d'attraction, attirante par elle-même, une émotion inédite qui m'a bouleversé.
Au fond, savoir si mon désir se portait sur la chanteuse ou le garçon était secondaire, l'évidence,
c'était que je devinais le désir, et qu'il me plaisait beaucoup. Je désirais le désir amoureux.
Malgré la souffrance qu'il semblait nourrir, la voix en faisait quelque chose de si intéressant,
de si voluptueux, que j'étais prêt à signer, à accepter le mal pour ressentir la fièvre.
Pouvoir m'identifier à la fille comme au garçon ne me posait pas problème, au contraire.

Si ce n'était qu'une question de rôles, et donc de point de vue, cela permettait d'élargir le champ,
poser la caméra où je voulais, et j'accueillais cela comme une liberté, sans y penser vraiment,
ébloui que j'étais par l'entièreté de la scène, de la situation, et par ce que cela provoquait en moi.
La voix ? Le garçon ? L'amour impossible est le plus sexy des deux. C'est lui qui m'impressionne.
C'est de lui que je tombe amoureux. Dans mon grand ciel bleu, les nuages ont ma considération.
Dans mon bonheur festif et insouciant, le tragique est captivant. Je vais adorer en chier.
Pour en faire quelque chose. La voix m'apprend qu'il y a de la lumière dans la noirceur.
C'est l'essence même du romantisme. Pas celui de Frédéric François. Celui de Frédéric Chopin.
Pas celui de Barbara Cartland. Celui de Mary Shelley. Homosexuel ou pas, quand je serai grand,
je serai ténébreux, gothique, et j'aurai la syphilis. Amoureux de l'amour. Promesses tenues.

L'été, à Castelldefels, je respire ma pinède, et l'avenir, avec cette envie d'en découdre.
Je jouis par tous les sens de ce que m'offrent la Méditerranée et ma Catalogne.
Certes, je reste sur la côte, entre la Costa Brava et la Costa Daurada, sans me rendre compte

que Lérida (dans la ville de), est bien celle où il m'est arrivé d'aller, aux portes de l'Aragon,
patrie de Granados, avec cette tour en béton armé abritant l'ascenseur permettant de monter

de la ville basse et moderne à l'acropole de la ville gothique, où l'ancienne cathédrale
hisse dans la Skyline son clocher planté comme un immense cigare, interpellant de loin
ses petites cousines de Santa-Maria-del-Mar à Barcelone. Gothique catalan.

Je n'avais pas fait la connexion, distrait par les accents New Age de la pièce instrumentale.
Le type de compositions que j'affectionne, complètement hors format. Jubilatoire.
Dans ce même esprit, le Melody Nelson de mon Gainsbarre adoré, on le sait, en avait sous le pied,
comme cet autre concept album extraordinaire, celui de William Sheller, tout aussi culte,
le fameux Lux Aeterna, qui mêlait si bien ici encore pop et musique symphonique.
Cette messe cosmique faisait la part belle aux chœurs, somptueux, merveilleusement bien écrits,
qui me propulsaient quelque part dans l'univers entre le Carmina Burana de Carl Orff peut-être,

le monumental Requiem de Mozart et la Passion selon St-Matthieu de Jean-Sébastien Bach
assurément, qui sont deux des œuvres absolues de l'Histoire de l'Humanité qui à elles-seules
sauvent notre espèce de tous les mauvais procès, et que je brandis religieusement - et ce
dans le sens premier du terme - contre la misanthropie contemporaine : si l'Homme a été en effet
capable du pire, il a peint la Grotte Chauvet, bâti l'Alhambra de Grenade, Sainte-Sophie,
et composé ces deux splendeurs pour lesquelles la vie vaut d'être vécue. Sheller a tutoyé les dieux.
Son Hare Krishna répond à celui de Hair, et plante une époque. A la fois daté et indémodable.

Des percussions hindoues s'invitent entre les cocottes électriques de Lérida, construite elle aussi
comme une expérience, au long cours, hypnotique, initiatique, typique des Années 70.

La pochette, déjà, me faisait peur. Des lunes sur un ciel rose et mauve, un château à l'horizon,
et au premier plan, un paysan du Moyen-Âge, dont on ne voyait pas le visage. Inquiétant.
En fait, c'était cela : ça ne me faisait pas peur, ça m'inquiétait. Encore un disque de ma soeur.
Dans sa chambre, à Bompas, entre Yves Montand et Barbe Bleue, je m'y aventure.
Le paysan a les jambes fondues dans une terre aride qu'il bine manifestement pour rien.
Ange. 1974. Au-delà du délire. Tout me mettait mal à l'aise, mais j'y retournais quand même
parce que la musique était bonne. Si j'étais le Messie, où il était question de pédéraste
- mot, je m'en rends compte, dont j'avais parfaitement compris la signification - sentait le soufre.
Et si tout me dérangeait, physiquement, je trouvais malgré tout un intérêt à être dérangé.
Un goût naissant pour le sulfureux et le subversif.
Un autre groupe m'impressionne. Magma. Ici, ça joue grave. Au propre et au figuré.
De la musique, mais pas que. On invente une langue. On essaie des choses. On cherche.
Loin des plateaux de Maritie et Gilbert Carpentier. L'époque est passionnante.
Je l'écris d'autant plus radicalement que je la compare à la nôtre.
Et je me dis que la liberté de la voix, qui fait " ce qu'elle a envie " de sa drôle de vie,
est sans doute, au-delà de sa nature flamboyante et indomptable,
celle de son temps et de sa génération.

Une photo que j'adore. En noir et blanc. Avec l'auto-dérision de deux beaux jeunes chanteurs,
superbes, dont le vibrato est la marque de fabrique, que l'on a surnommés respectivement,
ici ou là, la cabrette, et la chèvre, considérant leur façon de chanter, nouvelle à leur époque,
comme une sorte de bêlement. Julien Clerc, tout bouclé, tout sourire, serre la voix contre lui.
Elle tient un chevreau noir dans ses bras. Au-delà du clin d'oeil, il y a une référence culturelle.
Le Vietnam. Mai 68. Le Flower Power. Peace & Love. On refuse la société de consommation.
On cherche refuge dans les acides et la marijuana. Chez Mère Nature. Jusqu'à San Francisco.
On veut tout quitter pour élever des brebis dans le Larzac. Vivre en communauté. La liberté.
Inspirés par Jimi Hendrix et Janis Joplin. Partir loin. S'installer à Bali. En Crète ou à Ibiza.
Célébrer Vishnou et l'amour libre. Avec des barbes, et des poils, jusque dans la bouche. Hair.
Crosby, Stills, Nash & Young chantent Woodstock, et à Woodstock. Faites l'amour pas la guerre.
La voix n'a jamais été une icône hippie, même si, sur des photos, De l'autre côté de mon rêve,
on joue avec des brins d'herbe, sabots jaunes et petite blouse blanche coton à cordelettes,
vaporeuse, inspirée des chemises médiévales, et ambiance troubadour assumée en back cover,
où la voix, assise en tailleur, joue de la guitare comme aux feux de camp de Vancouver.
Lérida est trop tardive pour ne pas être corrompue par le son disco et électronique qui annonce
les Années 80, même s'il y a des zestes d'un esprit libertaire qui a révolutionné l'Occident.
Sur la route hallucinogène de Goa ou de Katmandou, le rejet du conformisme en est devenu un.
Se faire photographier pieds nus est encore une marque d'émancipation. Loi Neuwirth. 1967.
La pilule contraceptive. Loi Veil. 1974. L'IVG. Les femmes prennent possession de leur corps.
Et les couples du plaisir. La sexualité n'est plus l'injonction de procréer. Ici est la révolution.
1967. Maria de Tusha est un pur chef-d'oeuvre. Chamanique. Réenregistré trente ans plus tard.
Mon Dieu, que tu es beau ainsi, avec ta peau de mouton gris. Un délicieux trip psychédélique.
Je serais tombé mille fois amoureux à 18 ans d'une fille capable d'écrire une chanson pareille.
A Toulouse, où je me suis réfugié à mon retour du Québec, j'attends quelque chose de ma vie
qui ne tardera pas à me gratifier d'une histoire d'amour exceptionnelle, mais je n'en sais rien,
j'écoute la chanson, cachée au fond d'une compilation, en ouvrant mes oreilles comme on ouvre
les yeux dans les fonds sous-marins, émerveillé par ces hallucinations, de méduses et de coraux,
de girafes, ô combien de girafes, sur les roulements de tam-tam drums, qui nettoient mes chakras
comme si j'avais fumé de l'afghan, et me donnent le goût de l'avenir. En confiance.


A " la montagne ", il y avait tous les dimanches les Tam-tams du Mont Royal. A Montréal.
Où l'on promenait ses tatouages, ses piercings et ses iguanes domestiques, où l'on jonglait,
crachait du feu, jouait du diabolo, entre le rituel païen et la fête médiévale, où les percussions
déchaînées, assourdissantes, faisaient danser pieds nus jusqu'à la transe les héritiers du délire.
Les temps ont changé. Le Cirque du Soleil n'est pas le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine.
Même le féminisme a changé de nature. L'amour de l'amour est devenu une haine de l'autre.
Une défiance. Et une forme de mépris. A l'égard du sexe. De la sexualité. Du plaisir. Du partage.
La société de consommation avait gagné. L'individualisme triomphant. Dévoiement des idéaux.
J'ai la nostalgie d'une époque que je n'ai pas connue. Que les Québécois singent au Mont Royal.
Comme pour perpétuer quelque chose dont ils ont perdu le sens et la saveur. L'émancipation.
Nous n'avons jamais été aussi soumis et dociles qu'aujourd'hui. Conditionnés. Ou formatés.
J'écoute chez moi la BO du Hair de Milos Forman. 1979. L'année de The Wall des Pink Floyd.
Aquarius. L'intro du diable dans Central Park. " When the moon is in the Seventh House… "
Harmony and understanding. 1979. L'année de 7ème. De Lérida à Ibiza, il n'y a qu'un pas.
Julien Clerc chantait Let the Sunshine in. J'ai acheté plusieurs versions. Aimé Where do I go ?
Good Morning Starshine. Manchester England. Parmi des titres évocateurs. Hashish ou Sodomy.
Boulevard René-Lévesque, j'écoute Rufus Wainwright, la Bottine Souriante et Nanette Workman.
Les Années 70 ont donné au Québec Robert Charlebois et Diane Dufresne. La voix y est adorée.
Remarquée et célébrée dès le début. On aime les performers. Les musiciens qui jouent. En direct.
On aime le show. Et je sais bien pourquoi je suis là. La Place des Arts est un petit Lincoln Center.
J'y reconnais la Salle Wilfrid-Pelletier, le Théâtre Maisonneuve et la marquise du Spectrum.
Ma grand-mère chante Véronique Sanson : " Aujourd'hui, j'ai rencontré l'homme de ma vie... "
Mais non Marraine, m'agaçai-je, c'est Diane Dufresne ! Qui vibrait aussi à la croche, j'en conviens.


Ce n'est pas une époque que je n'ai pas connue, c'est une époque que j'ai manquée. De peu.
Né en 1973, j'ai eu une adolescence et une vie de jeune homme dans les Années 80, et mes années,
celles de gloire (du clubber en puissance) furent les Années 90. Mais j'ai vécu dans les Années 70.
Mordu. Assez pour avoir le goût du sang. Mes parents étaient trop vieux en 68 pour jeter des pavés.
Le 1er mai, adultes et établis, ils s'installaient près de Perpignan, à Bompas, avec deux enfants,
bien avant d'avoir l'idée de me concevoir, dans cette maison où ma soeur investissait sa chambre,
en osier, collait au mur une énorme affiche de Julien Clerc, trouvait amusant et judicieux de mettre
son énorme électrophone dans la lingère discothèque. J'arriverais cinq ans plus tard. Gros bébé.
Avant d'avoir ma chambre dans les combles aménagés, partageant l'espace avec mon grand frère.
Génération Casimir et Récré A2. Je regarde la photo de Véronique Sanson au dos de l'album 7ème.
Différente de celle avec la Gibson à l'Olympia. Pantalon rose. Une beauté froide. Enigmatique.
Mais ce n'est pas Charlotte Rampling. Ce serait plutôt Faye Dunaway.
Je sors le disque de la pochette. Au centre du vinyle, un papillon. Sorti tout droit du dessin animé
que j'adorais du Love is All de Roger Glover incarné par une grenouille. Deux entrées possibles.
Soit je plongeais direct dans le trouble amoureux que j'enviais tant de Toute une vie sans te voir,
soit je commençais par la fête. Face B. Ou un tambourin emprunté aux hippies allait s'agiter.
Mais, tout de suite, le tempo à la cymbale sèche, et la guitare électrique, annonçaient du Disco.
Aussitôt, je suis transporté à Montjuich où je m'installe, impatient, dans un nouveau manège.
La basse, réveillée en sursaut, se reprend pour marteler une note qui a l'air de dire, vous allez voir
ce que vous allez voir, doublée par la grosse caisse et une seconde guitare qui s'imagine Hawaïenne
alors que la première continue de dérouler son propos obsédant. Et je repars pour du cruising US.
Barcelone / Los Angeles, aller simple. Bien que vivant dans un pays où y'a du soleil tout le temps,
j'étais prêt à le changer pour un autre. C'était une autre Californie que celle de Julien Clerc.
Plus clinique, climatisée sans doute, mais tout aussi attirante. Festive et lumineuse à souhait.
La voix revient malaxer les mots : si le piano pouvait se dire pillano dans Un peu plus de noir,
la radio pouvait ici se dire radillo, puisque la musique le demandait et que c'est elle qui commande.
Le texte était positif, chanté avec ses voyelles à l'américaine, où une seule syllabe pouvait durer
et s'étaler sur plusieurs notes et plusieurs pieds, comme cela se pratique dans le Flamenco.
Et puis, si je n'avais pas le courage d'attendre, j'avançais le bras du saphir plus loin dans la chanson.
Celui où les cuivres s'imposaient, klaxonnant joyeusement pour saluer la ligne des choeurs
où la voix d'Eric Estève faisait le lien avec l'Olympia. Mon goût pour le Rhythm and Blues satisfait.
Les riffs de cuivres sont plus sobres que ceux, diaboliques, qui seraient calés dans un live de 1985,
mais ils s'installent, entêtants, dans ce grand barnum et ma chorégraphie de choriste, pour alimenter
ma fascination pour les Etats-Unis, et pour préparer sûrement le terrain à ma passion pour Prince.
Je comprends alors ce qu'est le plan de ma Faye Dunaway quand elle se peint les yeux en noir,
comme la Reine Isabelle quand elle recevait le soir. Tomber amoureux et faire la fête, ça me va.
Je regarde les crédits, cherche les musiciens, vais aux rayon saxophone, trombone et trompette,
où un nom que je retiendrai apparaît. Steve Madaio.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

Source harmonies-v-sanson.blogspot.com / Photo © Patrice Picot

Source harmonies-v-sanson.blogspot.com / Photo © Patrice Picot

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Good Girl

Publié le

Elle sourit aux enfants, aux passants, aux élèves, aux collègues, elle sourit.
Aux hommes, aux femmes, à ceux qu'elles connaît, ceux qu'elle ne connaît pas, elle sourit.
Partout, tout le temps, à tout le monde. C'est sa nature. Et son éducation. Elle sourit.
Il y du scotch dans la nuque. Ou des épingles. Quand elle défait ses effets, et tombe le masque.
Car enfin, elle sourit, même chez elle, au moins jusqu'au coucher de sa fille. Le soir.
Ensuite, quand sa fille dort, elle devient laide. Et désagréable. Elle a le droit.
Parce qu'elle est malheureuse. Parce qu'elle n'est pas heureuse.
Elle n'aime rien de ce qu'elle a construit. Elle n'aime rien de sa vie. Sa fille peut-être.
Dans la salle-de-bains, elle se démaquille. Elle maudit le père de sa fille.
Elle ne pleure plus. Mais la grimace qui lui déforme le visage est pire encore.
Pas d'amour amoureux. Pas de plaisir. Pas de désirs. Pas d'intimité. Elle est seule.
Horriblement seule. Désespérément seule. Elle n'existe que pour sa fille.
Et ses collègues à qui elle sourit. Ses élèves à qui elle sourit. Les parents d'élèves à qui elle sourit.
Ses propres parents à qui elle sourit. Sa mère s'inquiète pour elle. Mais elle ne lui dit rien.
Pour ne pas l'inquiéter, sa mère ne lui dit rien du mauvais sang qu'elle se fait, elle sourit.
Et elle sourit à sa mère qui lui sourit. Le bonheur de mère en fille.
La vie sera longue. A sourire. Quand on voudrait hurler.
On se coiffe devant la glace. La mèche. Le col. L'ourlet. Le petit-déjeuner.
On embrasse sa fille.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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J'aime la craie. Je n'aimais pas l'école, mais j'aime la craie.
Le bâton remplace la cigarette. Même format. Même volume. Même poids. Même allure.
Elle tient entre mes doigts. Entre le majeur et l'index, comme si je devais gérer des cendres.
Rien ne ressemble plus à une cigarette qu'un bâton de craie. Deux marqueurs de mon enfance.
La cigarette de papa. Dans la voiture. Dans la maison. Dans le cendrier.
La craie de l'école. Le tableau. La brosse. Et l'éponge. Qui sentait si mauvais.
Autant j'aime l'odeur de la craie sèche. Autant mouillée, la craie pue.
Cela faisait vingt ou vingt-cinq ans que je n'avais pas été en contact avec des bâtons de craie.
Peut-être plus. Assez pour que l'émotion soit immense. Des blanches. Des bleues. Des roses.
C'est au contact que la connexion se fait. Avec le passé. La craie sous mes doigts. Que je frotte.
Que je caresse. Que je polis. Dans ma main. Calée sous mon pouce, je la fais aller et venir.
L'effet est agréable. La volupté minérale. Le plâtre presqu'aussi gras qu'un bâtonnet de pastel.
J'avais oublié. J'avais oublié combien j'aimais la craie. Et je suis impardonnable.
Je fais glisser mes doigts sur un bâton de craie bleue. C'est d'une douceur qui m'enchante.
Je le fais rouler sous la moustache, contre mes lèvres. La sensation m'apaise.

Retour à l'enfance. Dans l'écrin de confiance. L'encrier. Les vacances. Quand je ne fumais pas.
Ce soir, je manipule une craie. Je ne lâche pas mon bâton. Mon nouveau chapelet grec.
Ce bout de craie pour dessiner, au tableau, dans mes doigts. Ou pour marquer la date.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Les mots mentent

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Vient le moment
où seuls les mots mentent.
Où les amants
s'en veulent, parlementent,
sans pouvoir exprimer leurs sentiments.
Les mensonges, les cris d'orfraie,
prêchent le faux pour voir le vrai,
dans un regard navré.
Le bon grain et l'ivraie.
Savoir comment
revient la tourmente,
dans ces romans
de miel et de menthe.
Deux mômes pris dans leurs atermoiements.
Entre songes et vérité,
on louvoie sans hésiter,
pour faire pleuvoir à verse,
tester le camp adverse.
Vient le moment
où seuls les mots mentent.
Où les amants
s'en veulent, et fomentent
des coups tordus
et mille autres stratagèmes
pour se faire dire comme on s'aime.
 
Dis-moi avec qui tu couches ?
J'veux l'entendre de ta bouche.
Tu n'dis rien. Rien ne te touche.
Je n't'aime plus même si je t'aime encore.
 
Vient le moment
où seuls les mots mentent.
Où les amants
aux feintes démentes
s'interdisent d'exprimer leurs sentiments,
jettent l'éponge, pas pour de vrai,
s'attachent à se délivrer.
On f'ra tout ce qu'il faudra.
Tout sauf le premier pas.
Cet autre ment
pour qui veut l'entendre,
ne sait comment
aimer ou surprendre.
Lèvre mordue
à se taire pour être haï,
au geste qui nous trahit.
 
Sauras-tu ce que je cache ?
Caches-tu c'qu'il faut que je sache ?
Souffres-tu si je m'arrache ?
Je n't'aime plus même si je t'aime encore.
 
Vient le moment
où seuls les mots mentent.
Dans ces romans
de miel et de menthe.
Sans pouvoir exprimer nos sentiments.
Les mensonges, les cris d'orfraie,
disent l'inverse, mais, délivrés...
on adore pour de vrai
le bon grain et l'ivraie.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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D'un piano à l'autre

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Mes grands-parents paternels habitent une merveilleuse maison Années 30 de style basque.
Bâtie sur un terrassement à flanc de côteau, à mi-hauteur d'une parcelle plongeant dans la Garonne. 
Le bois, aux portes de Toulouse, venait narguer le verger de mon grand-père au sommet,
au-dessus de la maison. Au-dessous, un jardin d'agrément, tout aussi escarpé, la séparait de la route.
Il fallait laisser la voiture en bas, sur la berge du fleuve, au niveau du Chemin des Etroits.
Et nous devions monter d'interminables escaliers de ciment moussu jusqu'au plateau de gravier
où trônait le nid d'aigle, accueillis par un chien qui venait immanquablement nous faire la fête.
Mais nous n'étions pas au bout de nos efforts, puisque les appartements étaient à l'étage.
Nous pouvions choisir la pente douce des escaliers de service qui conduisaient à la cuisine à l'arrière.
Ou bien nous attaquer à ceux, plus raides, en façade, du perron intimidant de l'entrée principale.
La maison était assise sur le dénivelé de Pech David, aussi vert que vertigineux, au sud de la ville,
face à l'île d'Empalot, où le couple déjà âgé nous recevait dans leur monde immobile, hors du temps.
Ma grand-mère Georgette me faisait rire. Malgré le caillou dans la chaussure qui ne me quittait pas
- ma mère et sa belle-mère ne s'entendaient pas - j'aimais sa compagnie et son sens de l'humour.
Un personnage de roman. Mon grand-père était plus sec, plus rigide, mais non sans charme.
Mon père ayant une relation assez froide avec ses parents, sans aucune démonstration d'affection,

qui contrastait radicalement avec l'effusion latine et fusionnelle de la famille espagnole de maman,
nous ne venions généralement que pour le déjeuner et une partie de l'après-midi en suivant.
Sous la pression de ma mère, " ce sont tes parents ", mon père, fils unique, concédait ces visites
qui cachaient mal leur manque d'enthousiasme et prenaient des allures de politesses protocolaires.

Les relations étaient plus chaleureuses, voire joyeuses, entre grands-parents et petits-enfants.
Bon petit dernier, j'ai pour ma part connu un couple certes moins fringant que celui que mes aînés
avaient côtoyé dans leur enfance. Mais les deux époux, toujours autonomes, avaient des ressources.
Et au temps ralenti de leur univers où l'ennui pouvait me menacer, j'avais deux as dans la manche.
Le chien et le piano. L'hiver, le second avait mes faveurs. Dans le studio contigu à la salle à manger.
Une large fenêtre s'ouvrait sur le brouillard doux et triste de Garonne paralysée par le froid.
Les guirlandes multicolores et clignotantes du sapin de Noël dans la pièce, se donnaient un mal
de chien pour égayer ce désastre, pour donner un air de fête qui sonnait faux, au manque de lumière,
qui me serrait la gorge, lorsqu'on passait très vite de la grisaille à la nuit sans autre forme de procès.
Le piano était ma planche de salut.

Les deux arcs qui séparaient les deux pièces en enfilade du vestibule avaient été fermés l'un et l'autre
de portes à double-battants. Sortant de table, je pouvais franchir l'une d'elles pour passer au salon,
que mes grands-parents appelaient le studio, où le piano m'attendait de pied ferme.
Le mien battait le parquet et la mesure sur mes gribouillis jazzistiques, tantôt concentrés, tantôt
désinvoltes, m'efforçant de reproduire à l'oreille ce que j'avais digéré de Bernstein ou Gershwin,

de Ray Charles ou Cole Porter, vaguement, de la rythmique, des harmonies, dans un brouillard
raccord avec la purée de pois qui gommait dehors la silhouette des arbres déplumés sur Garonne.
Mon regard pouvait se perdre dans la baie vitrée, comme dans les photos à portée de vue. 
Le portrait Années Folles de ma grand-mère, à la coiffure crantée digne de Gatsby le Magnifique.
La photo de mariage de mes parents, Années 50, d'une élégance qui forçait le respect.
Et puis, quand j'étais las du piano, il m'arrivait d'aller dans la chambre de mes grands-parents,
qui présentait deux portes sur un même mur, celle du dressing et celle de la salle de bains.
Entre les deux, une cheminée, art déco, ravissante, qui était constituée d'arcs en retraits,
descendant vers l'intérieur, comme au Radio City Hall de New York. L'âtre était un théâtre.
J'avais devant moi l'Hollywood Bowl de Tom et Jerry. Et je pouvais y imaginer des concerts.
Mais si j'étais là, c'était la plupart du temps pour aller à la salle d'eau, qui sentait bon la mousse
à raser et l'eau de Cologne. J'ai vu souvent mon grand-père se raser, en maillot de corps,
se tartinant les joues, le cou et le menton d'onctueux blancs en neige parfumés, avec son blaireau,
avant de passer lentement le rasoir de sûreté, la tête basculée en arrière devant le miroir du lavabo.
J'aimais autant le rituel que les accessoires du rasage. Aussi virils et distingués que ceux du tabac.
Une profonde inhalation d'after-shave en cachette, et je revenais ragaillardi, stimulé par la lampée
d'alcool que j'avais respirée avec plaisir, sans penser à l'addiction qui deviendrait bientôt la mienne.
La lumière maussade de l'hiver, j'en fais mon affaire. La fête et le spectacle seront ma parade.


Nous ne dormions pas dans la maison basque des grands-parents paternels, mais à l'opposé,
au nord de Toulouse, à la Barrière de Paris, chez ma grand-mère maternelle.
Le père de maman était mort un an avant ma naissance. De mes aïeux, le seul que je n'aie pas connu.
Et la mythologie familiale voulait que j'aie été conçu et mis au monde, au mieux pour le remplacer,
au pire pour consoler tout le monde du décès du patriarche, qui fut rien de moins qu'une apocalypse,
pour le clan de la Hoz, et pour ma mère en particulier. Mais ma grand-mère ne vivait pas seule.
Maria, la sœur aînée de maman, ne s'était jamais mariée. Vieille fille, sans enfants, elle s'occupait

méticuleusement de la maison et de leur mère, avec ses yeux noirs, ses cheveux noirs coupés courts,
sa beauté typée de star du cinéma égyptien des Années 50, son rire à la fois éclatant et corseté,

dans une austérité et un sens du devoir digne de La casa de Bernarda Alba.
Nous allions donc traverser tout Toulouse. Passer par le quartier St-Michel, le Parlement, et surtout
la rue Alsace, qui alignait à perte de vue ses guirlandes d'ampoules en forme d'étoiles filantes.
Le sapin des Jardins du Capitole m'évoquait celui du Rockefeller Center. La magie de Noël.
Urbaine. Affairée. Agitée. Jusqu'à mon petit lit pliant où je pouvais rêver d'Amérique.

Le fer forgé de la clôture, sur le muret, est art déco. La maison trois faces sur un terrain plat.
Le portillon grince. Ici non plus décidément, on n'entre pas par l'entrée mais par la cuisine.

A l'étage. Par un escalier à l'arrière. A l'ombre d'un splendide cerisier. Les billes de bois d'un rideau
se fracassent sur celui de la porte comme pour annoncer notre arrivée. Et déjà, le parquet craque.
Il y a un piano, ici aussi, mais dans un salon plus précieux dans lequel j'ose à peine respirer.
Plus bastringue encore que celui du coteau sur Garonne, je renonce. Pour le contexte d'abord.
La vie de famille, ici, et l'organisation de la maisonnée ne m'autorisent pas cette démarche.
Le Saloon jazzy où j'apprivoise le stride et le scat à ma guise restera au sud de Toulouse.
Ici, c'est le cinéma. Le ciné-club. Les films hollywoodiens en VO sous-titrés des Années 40 et 50.
Jusque tard dans la nuit. Spencer Tracy. Montgomery Clift. Paul Newman. Allongé sur le tapis.
Sous la table de la salle à manger. Je suis troublé par la beauté de Lauren Bacall. 
La musique s'emballe dans une cavalcade de cordes pour indiquer le suspens et le tragique.
Je suis émerveillé. Au noir et blanc comme aux couleurs hallucinantes de Un Américain à Paris.
Cyd Charisse tend sa jambe au nez de Gene Kelly. Et Gershwin m'accompagnera jusqu'à la tombe.
Le swing porté par le symphonique se déploie dans ma cage thoracique, me transporte,
jusqu'à Grand Central Terminal à Manhattan, me fait des choses que je ne comprends pas.
Je suis bouleversé comme si quelqu'un reconnaissait les sensations d'une vie antérieure.
Je ne comprends pas mon émotion mais comprends tout tout de suite de cette musique.

Comédies musicales. Westerns. Film noir américain. Je regardais tout. Luttant contre le sommeil.
Le cinéma de minuit aura raison de moi, et j'entendrai la fin du film depuis le petit lit pliant
installé dans la chambre où dorment mes parents, qui n'est pas celle, dans la même maison,
au bout du couloir, où s'éteindra ma mère quelques années plus tard, mais la plus proche,
d'où j'entends les sirènes de police et les coups de feu comme si j'y étais.
Une dame parle en anglais à un monsieur. A son ton comme à la musique, ardente et enfiévrée,
je crois comprendre qu'ils sont très près l'un de l'autre. Mais ça s'éloigne. Ou je m'enfonce.
Et ça m'échappe. C'est agréable. L'abandon en confiance. Plein de ce que l'on a vécu.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Le moment

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Le moment

Mon frère et moi sur la plage de Ste-Marie-la-Mer. Les Albères nous séparent de l'Espagne.
La ligne d'horizon ne nous cache plus rien. La mer semble être un vulgaire décor peint sur un mur.
L'avenir est devenu un concept vide de sens. Nous sommes assis en tailleur dans le sable. C'est tout.
La nuit finira par tomber. Demain par arriver. Et cela ne veut plus dire grand-chose.
Nous venons d'enterrer notre mère. A Perpignan. Il y a quelques jours à peine. Ou quelques mois.
Nous sommes deux naufragés sur une île déserte. Le monde autour de nous n'existe plus vraiment.
Je n'entends plus de musique. Ni dehors, ni dedans. Je ne sais pas quoi faire de ma vie.
Nous avons vidé la maison pour la vendre et squattons la maison de vacances à la plage.
La décision a été prise assez rapidement. Le temps d'une simple conversation.
Il y avait eu ce premier séjour en Amérique. Pour New York. Mais pour lequel nous avions atterri
à Montréal, qui s'avéra être la véritable révélation de ce voyage. Manhattan ne m'avait pas surpris.
Elle avait été à la hauteur de mes attentes. Aussi dingue et fantastique que je l'avais rêvée.
Je n'attendais rien de Montréal en revanche. Et c'est elle qui créa la surprise. Un vrai coup de cœur.
" Tu parles toujours d'Amérique… C'est peut-être le bon moment " suggéra mon frère.
Oui. Il avait raison. C'était le moment ou jamais. J'emménageais à Montréal trois mois plus tard.


 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Qui vient dangereusement

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Véronique Sanson n'est pas une chanteuse, auteur-compositeur-interprète et pianiste.
Ce serait plutôt une madeleine. Ou quelque chose approchant. La madeleine, c'est trop sec.
C'est plutôt la pêche juteuse que l'on pèle pour moi à la fin d'un repas de famille, dans la pinède,
avant d'être autorisé à quitter la table pour aller courir et jouer dans le parc avec mes cousins.
Ma mère accepte de jouer aux cartes avec ses sœurs pour l'argument rituel d'un concile féminin
où tout serait discuté longuement à l'heure de la sieste, à l'ombre de la terrasse de la maison,
les enfants d'abord, savoir comment évoluent les études de l'un, la carrière de l'autre,
évoquer les fréquentations, raconter des anecdotes, échanger ou confronter les souvenirs,
mais aussi les nouvelles de l'année passée depuis l'été précédent dont il fallait faire le bilan,
les émissions de télévision enfin, que l'on aimait bien regarder, de Michel Polac le samedi soir,
de Bernard Pivot avec Apostrophes, de Jacques Chancel et son Grand échiquier et, bien sûr,
les acteurs hollywoodiens préférés de ces dames, qu'il fallait comparer les uns aux autres,
Burt Lancaster, Marlon Brando, Gregory Peck ou Steve McQueen, quand ma tante Maria
avait un faible bien connu pour Errol Flynn, et ma mère le sien concédé pour Yul Brynner.
Pendant que les mères enchaînaient les plis de leur belote avec moins d'enthousiasme
que leurs sujets de conversation, les filles dérivaient mollement en plein soleil au milieu
de la piscine sur leur matelas pneumatique, avec bikinis, lunettes noires, et des moues adolescentes

qui leur donnaient un air inspiré ou important, qui dissuadaient de venir les embêter.
Les garçons dont j'étais, plus jeunes, s'agitaient dans les jeux de leur âge en attendant l'heure
permise de la baignade, qui leur était interdite pendant la fichue " digestion " d'après le déjeuner.

Les grandes, qui flottaient dignement, avec indolence, dans leur mutisme de jeunes filles,
n'écoutaient pas le moins du monde la conversation de leurs mères, mais Radio Monte-Carlo.
La seule radio française que nous captions correctement depuis l'Espagne. Jean-Pierre et Léon.
Et, dans cet écrin de lumière et de chaleur, où la vie était douce et savoureuse, insouciante,
dans ce bonheur fou d'être ensemble, débarrassés de surcroît des contraintes de l'année scolaire,
résonnaient soudain à la radio les accords toniques, au piano, de l'intro de Un peu plus de noir.
C'était un brin de tourments, étranges, incongrus, et des turbulences, dans les remous du refrain,
avec ses modulations, qui annonçaient des péripéties d'adultes pour lesquels j'étais plein de curiosité.
Et je pouvais embrasser sans craintes l'intuition de ce qui pouvait m'attendre au tournant.
Une vie. Une vie d'homme. Où l'ombre et la lumière seraient intimement associées.

La pêche juteuse, la marque du maillot de bain, le sable brûlant de la plage, les dalles de schiste.
La maison, robuste, inquiétante, dressée dans son parc au milieu des palmiers et des eucalyptus.
Et j'ai les doigts sales de cette poudre, brune comme du chocolat, des coques des petits pignons
ovoïdes que je ramasse par terre, pour les ouvrir avec un marteau et en dévorer les graines.
J'en aime l'aspect, la couleur, la texture et le goût. Celui de la pinède. Celui des vacances.

Les pommes de pin pleines de résine. Dont le parfum m'ouvre les bronches comme aucun autre.
Cela se marie à merveille avec le chlore de la piscine et l'ambre solaire. La crème anti-moustique.
La voix de Jean-Pierre Foucault sur le jingle de Radio Monte-Carlo. Le rire de la tante Maria.
Les nuages de laque Wella sur les coiffures devant le miroir avant de sortir à Barcelone.
Mes pieds nus sur l'incroyable sol de granito vert du grand comedor, avec ses étoiles blanches,
rappelant avant-même de les avoir vues de mes yeux celles de Hollywood boulevard.
Mes pieds nus dans les dunes et dans l'écume de la Méditerranée. L'horizon sans limites.
Les épaules cuites au soleil. Le plaisir confus que m'inspirent ma propre peau, mon propre corps.
Mes bras sont croisés sur la table, dehors, celle où nous déjeunons et dînons en famille, sous les pins,
je suis en slip de bain, torse-nu, mes mains et mes doigts pendent dans le vide, près de mon buste,
rencontrent accidentellement mes tétons, et, quelque chose d'inhabituel se produit, inhabituel mais
agréable, et ce qui était accidentel devient intentionnel : je fais discrètement durer une sensation,
nouvelle, bizarre, qui m'intéresse. Cachée derrière mes bras croisés, la caresse se prolonge.
J'ai neuf ans. Dix ans. Onze ans. Ma vie est une fête. Nous veillons tard à la belle étoile.
Des voisins célèbrent quelque chose et tirent des feux d'artifice. Comme tous les soirs.
Et je retrouve les cadavres des fusées le lendemain dans le jardin, qui sentent encore la poudre.
Nous irons au parc d'attractions de Montjuïc et manger des churros. Je suis fou de joie.
Le bonheur ne saurait être plus doux, plus fort, plus intense que cela.

Dans les méandres agités des cordes lumineuses, où des cuivres ronds rebondissent ou ricochent,
la voix répète son refrain, dans des rapides où le radeau tient son cap, les muscles tendus,
jusqu'au répit délicieux d'un bassin où l'on peut lâcher prise, qui " vient dangereusement ",
où l'on atterrit dans les gerbes d'écume, et où l'on peut glisser un temps sur les eaux calmes,
celui de la modulation, mais dont on sent qu'il ne va pas durer. Comme au sommet du Grand 8,
au ralentissement inquiétant du wagonnet qui a fini son ascension laborieuse, et dont sait en riant,
en serrant ses poings, les yeux et les dents, qu'il annonce la chute vertigineuse d'une grande descente

d'un instant à l'autre : l'accalmie sera brève, la trêve sera courte, et nous voilà précipités à nouveau
dans le tourbillon des montagnes russes ou du torrent des Rocheuses, un peu plus de noir,
brinquebalés dans les puissants caprices du fleuve, éblouissant de lumière et de violence.
Les cousines bronzent sur leurs matelas pneumatiques, énigmatiques, sur le papier aluminium froissé
de la piscine en plein soleil, sans que je ne puisse deviner ce que la chanson leur raconte,
ce que cette agitation évoque à des filles de 16 ou 17 ans, mais pour moi, le sourire est radieux,
celui des voyous qui cherchent des ennuis, je retrouve le vertige grisant du
Cicl
ón, sa vitesse,
ses pentes qui soulèvent le cœur, ses virages serrés dans son vacarme de ferraille, ses accélérations,
à flanc de colline, Barcelone à nos pieds, étincelante dans la nuit, mon manège préféré,
dont je connaissais le parcours par cœur, mais dont je ne me lassais jamais.

Ma vie entière devrait avoir cette intensité. Ou ne pas être.

Si elle n'est pas la pêche, elle est la tomate sucrée dans laquelle je mords à pleines dents.
Quand je cours sur mes jambes encore frêles et imberbes dans la fête du cirque que je prépare.
Le spectacle sera formidable et les adultes s'y colleront comme chaque été avec indulgence.
La vie sent bon le mois de juillet. Le sel de la mer sur la peau et dans les cheveux. La sensualité.
La langue espagnole claque dans les éclats de rire et la clameur des vagues venue me caresser.
Je fais Guy Lux et je harangue en Français les voisins du petit immeuble d'en face, amusés,
accoudés aux garde-corps de leurs balcons essayant de comprendre ce que je baragouinais
avec le bâton qui me servait de micro à la main, debout sur la table ronde de jardin, en ciment,
côté rue, qui ressemblait à des éléments de décor de Ring Parade ou du Palmarès des chansons.
Assez, il faut croire, pour m'évoquer les petits podiums des émissions de notre Ed Sullivan national.
Maria raconte combien Henri Salvador la fait rire. On prétend que papa ressemble à Sacha Distel.
Une chanteuse qui chante fort a des robes avec des manches vaporeuses immenses.
" J'aime la voix de Nicole Croisille " concède ma mère qui la préfère à Mireille Mathieu.
Les filles, allongées, ont la peau luisante, se rêvant en Romy Schneider, loin de l'insupportable Sissi,
attendant leur Delon torride, au milieu de la piscine, en écoutant les variétés de l'époque.
Je suis amoureux de Marlène Jobert et plein de la musique géniale du Grand Blond de Cosma,
indifférent au dos nu de Mireille Darc, et je ris aux éclats aux pitreries de Jean Le Poulain et
de Maria Pacôme dans Le noir te va si bien. Valéry Giscard d'Estaing est président de la République.
Les grandes vacances durent trois mois. Avec le mois de juillet complet à Castelldefels.
Entre Sitges et Barcelone. Où mon père m'accompagne au Musée Picasso, au parc zoologique

voir Copito de Nieve, le gorille blanc, et surveiller l'évolution des travaux de la Sagrada Familia.
A la Fondation Miro, les oeuvres du maître catalan m'amusent follement et me stimulent.
Tout est un jeu. La vie est un jeu. Barcelone est ma Grosse Pomme. Le New York de mon enfance.
La grosse ville où l'étuve des 50° celcius dans la pollution automobile devient mon élément.
Je m'y plais. Et il était exquis de se tartiner d'eau de Cologne comme de s'habiller pour aller en ville.
Il l'était encore plus de retourner ensuite dans notre pinède, sur la plage, où tout était délicieux.
Y compris la voix qui me chantait, l'air de rien, qu'elle trouverait une arme contre la triste réalité.
Un questionnement venait poindre dans ma poitrine de petit garçon pour qui la réalité était tout
sauf triste, un enfant qui n'avait connu que le bonheur et l'insouciance, et s'étonnait de cette phrase.
Qui venait dangereusement, mais qui sonnait merveilleusement bien. Et demeurait solaire.

Les intros au piano des chansons de Véronique Sanson n'étaient pas devenues l'objet d'un simple
divertissement, mais d'une véritable étude méthodique, qui me ravissait tout en satisfaisant
la gourmandise névrotique du collectionneur compulsif, ou mon côté simplement maniaque.
Je pouvais les passer, les unes après les autres, retirant le saphir des microsillons juste avant que
la batterie, la basse et la voix n'entament leur propre partition, pour l'émerveillement que c'était.

Celui de constater l'infini de la musique. De ses possibilités. Avec 7 notes. 12 avec les noires.
L'infinité des combinaisons possibles. C'était un vertige exaltant. Inspirant. Le piano tout seul.
Et je pouvais les reconnaître toutes. Ces intros sansoniennes. Toutes pareilles. Toutes différentes.

Amoureuse. Etrange comédie. Très proches l'une de l'autre. Donne-toi. Pas loin non plus.
Véronique. Une nuit sur son Epaule. Ma musique s'en va. Le Maudit. Vancouver. Redoutable...
Une boîte de Pandore. Une corne d'abondance. Ces motifs posaient la chanson en quelques mesures.
Une révélation pour moi. Quand je compris aussitôt le rôle déterminant de l'accroche.
Cela méritait d'être soigné, lorsque, même si la culture du zapping n'était pas encore installée,
je constatais que tout se jouait là, en quelques notes, et qu'il ne fallait pas se manquer.
Puisque je voyais bien comment je réagissais moi-même en tant qu'auditeur.

Comment je pouvais avoir envie ou non d'en savoir davantage, d'aller plus loin, de continuer,
comment j'étais attrapé ou indifférent, comment ma curiosité pouvait être piquée ou non.
Sanson m'apprenait que l'intro devait impérativement nous prendre par la manche ou par le col.
Si elle n'était pas mélodique, elle devait être rythmique, comme dans Devine-moi, Alia Souza,
ou Tu sais que je t'aime bien, la première que j'aie spontanément reproduite à l'oreille, au piano.
Mais quelle que soit l'option, il fallait qu'il se passe quelque chose. Une leçon. Et l'émulation.
J'ai retrouvé ce même appétit avec les chansons de Barbara. Toutes pareilles. Toutes différentes.

Un appétit dévorant. Obsessionnel. J'étudiais cela comme d'autres collectionnent les timbres.
Avec la même fièvre. Le diable est dans le détail. Le manque dans l'addiction.

Et déjà, un trouble dans mon corps m'indique que je réagis érotiquement aux deux sexes.
L'intro de Un peu plus de noir, variation brillante de l'attaque façon Sanson, je la reconnaissais,
comme les autres, aussitôt, même au milieu de l'après-midi oisive des vacances d'été.
J'ai des cousines et des cousins plus âgés, dont l'anatomie pèse pour les unes dans le soutien-gorge,
entre les cuisses pour les autres, et je pouvais associer les mélodieux tourments de la chanson
à ce que le textile continuait à dissimuler des corps d'adultes.
Je pouvais imaginer des choses, avec une distance que je n'avais pas avec ma sœur et mon frère,
les cousins étaient assez éloignés pour apparaître comme des corps étrangers, avec leur altérité,
sur lesquels mon regard d'enfant était différent.
Je pouvais tomber amoureux des jeunes femmes qui dérivaient lascivement au milieu de la piscine,
et autre chose, de tout aussi agréable, était physiquement possible au contact des corps masculins.
J'avais déjà, à huit ans, à dix ans, ce privilège de pouvoir tout aimer, sans savoir que c'en était un :
j'étais amoureux de Romy Schneider, et comprenais le désir féminin pour le corps d'Alain Delon.
La voix pouvait exprimer la confusion des sentiments de mes aînés. Une complexité qui m'attirait.
Combinée aux plaisirs des sens, tous en éveil au vivier des sensations de ma pinède en juillet.
La résine. Les parfums. Les jeux de la lumière. Où le sensoriel devenait irrésistiblement sensuel.
Le sable brûlant de la plage sentait bon la fleur, âpre ou virile, à peine sucrée, du chardon d'Espagne.
Comme la détermination de cette fille, qui chante qu'elle sera fière de ses larmes. Le clair-obscur.

Il y a trois adultes convoqués chez un notaire dans le centre-ville de Castelldefels.
Ma sœur, mon frère et moi. Notre mère est morte d'un cancer généralisé il y a vingt ans.
La maison du Paseo Tramuntana dans sa pinède avait perdu toute sa magie à ce moment-là.
Le charme était brisé. Mon enfance avec lui. Nous sommes des ombres de nous-mêmes.
Retrouvant des cousins qui avaient vieilli eux aussi. Pour sceller le sort de la propriété familiale.
Tout le monde est d'accord pour vendre. Chassés de notre Jardin d'Eden depuis trop longtemps.
Nous n'avions plus qu'à en rendre les clés. Nous savions que la maison serait détruite.
Nous nous y retrouvons tous une dernière fois. Les vivants et les morts. Je m'éclipse. Je me sauve.

Je fais le tour de la maison tout seul. Salue les têtes de tigre en terre cuite des petites gargouilles
qui m'impressionnaient tant, la tête de lion verte et vernissée de la piscine qui crachait de l'eau,
que j'aimais caresser pendant nos baignades estivales et que je caresse une dernière fois.
Je m'éloigne de mes contemporains, m'aventure dans les angles morts, côté rue, quand nous lui
tournions le dos, vivant ensemble à l'arrière de la bâtisse, à l'abri du vis-à-vis et du reste du monde.
J'arrive dans le secteur de l'entrée et de son perron austère, celui où la végétation est la plus dense.
Protégeant jalousement la maison de la rue, les pins se retrouvent ici épaulés des deux palmiers
énormes, robustes, taillés à hauteur d'homme pour offrir leurs voûtes gothiques à mon passage,
et du gigantesque eucalyptus digne du haricot magique de Jack, qui dépassait haut la toiture,
et transperçait la canopée de la pinède, semant au sol ses petites coques noires fendues d'étoiles.
La table et ses fauteuils de jardin sortis et installés sur le perron comme pour y faire salon. Je pleure.

Je suis saisi et broyé. Avec mes morts. Loin des vivants qui partagent leurs souvenirs en riant.
Ma grand-mère maternelle, morte après maman, semble encore s'occuper ici de ses géraniums.
Le passage sous les palmes longe le mur arrondi du large bow-window du comedor de la maison.
Me mène à l'allée automobile en ciment rose, qui conduit du portail au garage, traversant la parcelle
de part en part, encadrée de ses petites haies de fusains. Face aux citronniers, la petite table ronde
qui me servait de podium pour présenter Ring Parade est toujours là avec son banc, enracinée,
près de la clôture sur la rue. Je caresse tout à pleine main. Les troncs d'arbres, les pierres, puis,
à l'intérieur, la rampe de l'escalier. Je caresse tout et je remercie. Chassé du paradis terrestre.
J'en ai le souvenir. Je sais aussi qu'il est possible en ce monde. Je dis adieu à ses vestiges.
" Mais là, je serai fière de mes larmes, je ne serai plus abandonnée. " J'ai enfin trouvé une arme.

La pieuvre affiche une mine renfrognée, voire hostile, avec ses deux gros yeux rouges.
Quatre nacelles tournent autour de ses tentacules sur un plateau qui tourne et fait tourner l'ensemble.
Tout cela twiste et se déhanche à l'horizontale au milieu des lumières de fête foraine.
Jusqu'au moment tant attendu où les tentacules finissent par se lever et se baisser régulièrement.
Mes cousins et moi sommes alors pris dans un parcours qui tourbillonne autour de la vilaine tête,
aussi complexe que celui d'une feuille morte dans un coup de vent, valdinguant dans la nuit,
au son des sirènes des manèges voisins, de la musique du concert au théâtre plein air, des rires

et des annonces, du parc d'attractions de Montjuïc, suspendu sur le tapis de braises de Barcelone.
Ce n'est pas encore celui de Los Angeles, mais il m'ouvre la poitrine avec la même puissance.
La ville crépitait au bord du trou noir béant de la mer Méditerranée, avec mille promesses.
Les cuivres chauds se répondent comme un écho entre la colline et celle du Tibidabo, en face,
des trombones pris dans l'avalanche de cordes, un son qui a traversé l'Atlantique, jusqu'ici,
qui m'accompagne sur le Grand 8 où je retourne en courant à perdre haleine, pour dévorer le temps,
pendant que les grands sont au spectacle, et que mon wagonnet est tracté vers le ciel par une chaîne,
vers un sommet qui vient dangereusement, me hissant jusqu'au palier qui permet d'embrasser la ville
l'instant d'un boucle, et de retenir sa respiration avant le plongeon, incontournable, dans le foutoir
d'allumettes métalliques qui sert de structure, dans l'euphorie de la vitesse, des sensations fortes, 

dans le vacarme de la bourrasque du passage d'un train, dont je ne veux plus descendre.

Je suis de ces croyants, convaincus de croire, sans trop savoir en quoi.
La DS de papa ne nous ramènerait plus, épuisés, à la maison de la pinède après la fête.

On chargeait les corps des enfants à bout de forces comme on ramassait les blessés.
On les enfournait dans les voitures où ils s'endormaient avant même de sortir de Barcelone.
On se réveillait parfois quand les parents nous portaient dans leurs bras pour nous mettre au lit.
Et on ouvrirait les yeux, le lendemain, sur un nouveau matin éblouissant dans le parc.
Comme si de rien n'était. Où nous attendait le lait chocolaté et une journée de plage.
J'avais le décalcomanie du Super Bono qui sentait bon le plastique sur le dos de ma main.
Preuve que je n'avais pas rêvé. Nous étions bien allés à Montjuïc. Et nous y retournerions bientôt.
La voix de Véronique Sanson est le granito vert constellé d'étoiles de la salle à manger.
Les stores de bois du bow-window baissés sur les deux énormes palmiers et sur l'eucalyptus géant.
Elle a le goût du lait chocolaté. L'odeur du chlore de la piscine. De la toile usée de la balancelle.
Elle est la tomate juteuse. Les pignons que je ramasse au milieu des aiguilles de pin.
Le rire tonitruant de Tatie Maria. Le sel de la mer qui mord le bronzage et les égratignures.
Le ciment rose des allées et les dalles de schiste. Et l'intuition du désir amoureux.
Un monde parallèle dont je ressens la tension. Qui m'intrigue et m'attire. Voluptueusement.
Une sensation diffuse, aussi difficile à définir que la fragrance de la fleur de chardon qui parfume
le sable entre les petites maisons de pêcheurs et leurs griffes de sorcière, les figuiers de barbarie

et les agaves. Quand le corps des adultes et ce qu'ils cachent me procurent déjà du plaisir.

Mon propre corps ne tardera pas à me donner des réponses aux questions que je ne pose pas.
Je profite du mystère pour laisser libre cours à mon imagination. J'accepte de ne pas tout savoir.
Quand j'aime deviner. A tâtons. Aux indices que je cueille. Dans ma vie comme dans les chansons.
Quand la voix me disait tant, dans ses paroles comme dans sa musique, de la passion amoureuse.

Ma mère n'est plus. Maria n'est plus. La maison a été détruite. Le parc d'attractions fermé.
Mais dès les premières notes de l'intro, au piano, tout se reconstitue aussitôt. Avec précision.
La piscine se remplit d'eau claire. Radio Monte-Carlo. Ma vie d'homme. Qui vient dangereusement.



Philippe LATGER / Janvier 2019

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