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Contrevents et marais.

Publié le

Ce n'est pas la mort, ni le vent glacial des hivers québécois, ni la glace que l'on déplace
qui fait bander les tétons et qui donne le frisson, à la musculature de cet abdomen de garçon,
où la toison pubienne se fraye un chemin entre les abdominaux, jusqu'à l'énigme du nombril.
Les pectoraux poilus peuvent être massifs, aux biceps que l'on gonfle, les poings serrés,
comme une démonstration de force ou de virilité, qui peut diffuser sa dose de testostérone.
Le glaçon que je promène vient mordre la proéminence turgescente du mamelon masculin.
Son aréole a des blancheurs sensibles similaires à celle de la couronne perlée qui s'est découverte.
Ce n'est pas la mort, ni le froid, mais la pulpe de mes doigts qui énerve la peau de ce buste puissant,
lorsqu'ils descendent quatre à quatre des flancs offerts pour griffer sans les griffes, en effleurant à peine
l'épiderme soyeux qui réagit au supplice chinois qui fait gonfler les veines, jusqu'à la taille étroite
où s'est bouclée sur les hanches la ceinture d'apollon, dont les fossettes semblent indiquer la direction.
Ma barbe ne se frotte plus à la barbe des mâchoires, ni à celle du menton, mais au buisson épais
qui boise le bas-ventre, non sans heurter le membre déployé qui s'invite à mon raid
et dont je crois comprendre qu'il ne cherche que ma bouche pour un bain de salive.
Au pubis ni tondu, ni rasé, qui chatouille mon nez, je fais alors ce que j'aimerais que l'on me fasse.
Mes lèvres savent où se poser. L'objet télescopique brandit ce qui est libéré aux gaines qui se rétractent,
cette fraise fendue ou une bille liquide vient poindre comme une rosée citronnée que je goûte aussitôt,
avant d'agacer la couronne sensible qui se trouve en-dessous, une galaxie d'akènes que j'égraine,
encouragé par un déhanchement lascif qui me dit la grimace de plaisir que je ne peux pas voir,
mais dont je sais qu'elle se tend, et qu'elle serre les dents, basculée en arrière dans un tas d'oreillers.
Les abdos contractés comme autant de capsules pourraient être les miens, comme les grognements

qui montent de ces bourses qui pèsent dans le vide, entre les cuisses écartées où ma bouche s'affaire.
Il y eut une manœuvre que mon corps opéra sans que j'y prenne garde, absorbé que j'étais par ma tâche,
et, grognant à mon tour, je compris tout à coup que l'on me faisait ce que je m'appliquais à faire.
Une barbe irritait chez moi ce que la mienne irritait chez l'autre, avec la même ferveur et la même science,

et la même ambition, quand les glandes salivaires tournaient à plein régime dans la mastication fébrile
de ce qu'on m'astiquait, ce que je mâchonnais, sur la musique obscène de nos gémissements
mêlés aux ridicules bruits secs de nos succions, qui rythmait le tempo comme nos mouvements.
Des deux corps, je ne savais plus si le mien était celui allongé sur le dos, les genoux écartés,
ou celui au-dessus, à quatre pattes, emboîté au premier, aussi vrai que je ne savais plus si mon sexe
était celui qu'on me suçait, celui que je suçais, aux plaisirs identiques qui se synchronisaient.

Si je dois être accro, plutôt qu'à l'héroïne, je le serai vraiment aux flots de protéines
qui giclent en tous sens comme des asperseurs la purée que je prends, celle que je balance,
aux spasmes vigoureux de la libération, qui arrosent nos gueules et font coller nos ventres.
Il y a une jouissance après celle de l'orgasme, à mélanger le foutre, à mêler nos fantasmes,

lorsque nous voulons croire que ce que nous faisons est une transgression.
Le baiser plein de sueur et de sperme que nous nous accordons peut être voluptueux,
nous le voulons étrange, subversif ou coupable, un brin désespéré, pour gorger le plaisir
et le faire durer, non pas pour la morale, ni la normalité, ni espérer choquer ceux qui nous encouragent, 
nous applaudiraient presque pour témoigner de leur libéralisme, s'en convaincre et s'en féliciter,
mais parce que l'acte est vain, parce qu'il est inutile, qu'il défie la nature en étant infertile,
alors même que nous le savons bien, il nous faudra mourir.
Il y a bien du plaisir dans la beauté du geste, que ne vivront jamais ceux qui cherchent à se plaire
et à le formater, à en faire une norme, quand normal, rien ne l'est, pour peu que l'on y pense.
Nous allons mourir et ne voulons surtout pas faire d'enfants. Seulement gâcher notre propre semence.
Comme on brûle l''argent dans les machines à sous, ou nos chances dans l'alcool et les fuites en avant.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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Question de genre

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Je masturbe les masculinistes.
 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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Le tocsin des clarines

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L'astrakan moutonne de poils pubiens, luisant comme le pelage de la bête.
Cela frise sur le front en sueur qui se plisse. Le sourcil relevé. Le visage de trois-quarts.
La ligne courbe des épaules et de la chute de reins. Immobile. Concentrée. La silhouette.
L'homme s'est posté. Cambré. Pour brandir ses aiguilles à tricoter. Les cuisses bandées.
Moulées de dorures et de rose fuchsia. A bonne distance de la montagne de muscles. Ecumante.
Des trompettes sonnent le tocsin. Puis sautillent le trot des chevaux andalous d'un paso doble tragique.
Qui se danse en s'enroulant dans les étoffes tout en déroulant les poignets, parmi mille arabesques.
Aux lamentations flamencas, des femmes se poignardent le ventre des deux poings. La condition humaine.
La bête fouille le sable de son sabot. Avant de charger pour finalement s'enrouler comme l'étoffe.
Du rouge et du noir. Qui s'embrassent au mystère du monde. Où le bien et le mal, la vie et la mort,
l'ombre et la lumière, ne font qu'une matière, une seule énergie, le magma primitif d'un théâtre,
où brûlent nos essences et nos peurs démasquées.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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Des ombres et des fantasmes

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La chaleur de l'été libère les esprits de nos pierres. A la nuit, à la fraîche, les fantômes se déchaînent.
Emmurés jusqu'alors, ils se détachent des lieux, wisigoths, celtibères, pour retrouver leur place ou des rues
qu'ils ne sont pas toujours sûrs de reconnaître. Dans la ville qui dort, seuls les chats les distinguent.
A l'arrêt, le dos rond, pupilles dilatées, ils observent le ballet des âmes vagabondes.
Perpignan cherche le sommeil sous sa tuile étouffante. Aux grilles de fer forgé qui barrent un passage,
à la lanterne éteinte, aux pains de sucre des chasse-roues, à la fontaine sèche, je vais parmi les chats,
sentir vibrer des ombres et traquer les fantasmes, quand, faute de les voir, je les entends chanter,
rire et travailler, reconnaissant les gosses comme les artisans, les belles et leurs suivantes,
comme leurs prétendants, virevolter de charrettes en marchands aux commerces prospères.
Les platanes muets, immobiles, me paraissent suspects. Certains ont connu ces gens de leur vivant.
Ne s'étonnent pas de les voir sortir des murs épais pour reprendre possession de la ville.
A la chaleur, l'eau n'est pas seule à s'évaporer. Des êtres se recomposent comme autant d'ectoplasmes
qui trimballent leurs seaux à la place Blanqui, vont au puits, au marché, reprennent leurs habitudes,
quand le vent bien absent, ne saurait les disperser ni les pulvériser aux premières bourrasques.
La canicule libère d'étranges émanations de la pierre. La mémoire s'en défait. S'en sépare. Ou déborde.
Je la surprends. Je la démasque. Et n'en suis pas épouvanté. Au contraire. Le bal des morts m'enchante.
Rue de la Vieille Intendance. Rue de la Main de Fer. Des êtres de tous les siècles se croisent sans se voir,
aux pas de porte, place de l'Huile, faisant fuir les chats hérissés, les tisserands, les bonnes sœurs,
le gendarme et la prostituée, jusqu'à la tour sinistre de la Réal, brandie contre les étoiles filantes,
où je décide d'arriver au Palais, et de monter la côte, au milieu d'un silence complice qui étouffe le bruit,
le dissimule au monde pour ne rien déranger de ce que les vivants pensent pouvoir comprendre.

Un écran de fumée, que la chaleur augmente. Ecrasant en sueur bien des corps dans leurs lits.
A la rue du Bosquet, dont l'amour de ma vie m'avait dit tant de choses, je peux sentir la ville
aux accents rocailleux rire de la politique ou de sa condition, je peux envisager, deviner sans apprendre,
et ne rien retenir de ce qui m'est donné, quand je me fonds au monde, à toutes ses dimensions,

et souris au mystère qui veut décidément que rien de ce qui change ne changera jamais.

 

Philippe LATGER / Juin  2019

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Alain sur le 400

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Stéphanie est chauffeur d'autobus. Chauffeur, c'est genré, mais plus approprié que chauffeuse.
Et plus joli que chauffeure. Chauffeur, c'est bien. Et ça ne la gêne pas.
Son collègue, stationné sur le quai d'en face, lui envoie les passagers qui vont à Argelès.

" J'y vais aussi, mais elle y sera avant moi ! " argumente-t-il à qui veut bien l'entendre.
Deux personnes semblaient déjà au courant. Des habitués sans doute. Un vieil homme. Une jeune femme.
Ils étaient déjà là à l'attendre, au bon endroit, lorsque Stéphanie est venue garer son autocar.
Elle ouvrit les portes et laissa le moteur tourner : " Bonjour ma chérie ! " s'exclama-t-elle spontanément
en reconnaissant la jeune femme qui fut la première à monter, avec sa robe imprimée à bretelles.
Le vieil homme lui emboîtait le pas, se hissant dans le véhicule, salué à son tour par Stéphanie.
Alors que les deux fidèles s'installaient au premier rang, au plus près de la place de la conductrice,
cette dernière leur confia l'autobus : " Je reviens tout de suite, je dois voir Alain, j'en ai pour 2 minutes. "
Le fameux chauffeur, dont certains passagers commençaient à affluer, dans une ambiance bon enfant.
Côte à côte, la jeune femme et le vieil homme semblaient excités et impatients, comme deux gosses
qui viennent de s'installer dans un manège, le trac au ventre, en attendant que ça démarre.
" C'est Alain aujourd'hui ? demanda le vieux en cherchant à travers la vitre.
- Je sais pas. Quel jour on est ? s'interrogea sa voisine.
- Normalement, sur le 400, c'est Jean-Claude. Alain, il est sur le 413.
- Peut-être qu'Alain est sur le 400 aujourd'hui.
- Ben, oui, puisque Stéphanie a dit qu'elle devait voir Alain. Ce bus, c'est le 400 ... " conclut le vieux.
La conductrice revint tout sourire sous ses lunettes noires monter dans son véhicule et vendre ses tickets.
" Allez… On va pouvoir y aller " dit-elle en fermant les portes et jetant un œil dans le rétroviseur.
Le ciel s'était couvert et l'orage menaçait.


Ils étaient encore en ville, sur le boulevard, lorsque le vieux essayait d'y voir clair, s'adressant à Stéphanie.
" Mais si le 401 part à 17h00, comment tu fais pour aller à St-Génies depuis Perpignan ?
- Tu as le 404 de 15h55 qui arrive à 16h25 à Argelès, ça te laisse du temps pour la correspondance.
- Ah, d'accord. Alors, c'est le 413 qui part de Perpignan à 17h.

- Eh oui. Avec le 413, tu ne seras jamais à Argelès à 17h pour prendre le 401, s'amusa la conductrice.
- Ah ben non… c'est sûr, ajouta la jeune passagère convaincue, les yeux plantés devant elle droit devant.
- Et puis je croyais moi, que le 404, il était à 18h05... continuait le vieux.

- Tu en as trois au départ de la gare routière. Celui de 12h45, 15h55 et 18h05. "
Des gouttes éclaboussaient les vitres de l'autobus dans la grisaille du boulevard lorsque le bus s'immobilisa
dans la queue à l'arrêt d'un feu rouge.
" Il pleut ! s'anima la jeune femme dans sa robe à bretelles. Regardez, il pleut !

- Tu crois que c'est de la pluie ? C'est peut-être le gars devant qui nettoie son parebrise, fit le vieux.
- Ah, oui, peut-être, commenta Stéphanie songeuse, ça arrive.
- Ils ont annoncé de la pluie ! s'agitait la jeune passagère. Ils l'ont dit à la radio.
- Et tu travailles quand même quand il pleut ? lui demanda son voisin.

- Eh bien, ça dépend, des fois on ne travaille pas, des fois on travaille. "

L'autobus était sorti de la ville et avait trouvé son rythme de croisière.
" Je trouve que ça serait plus pratique si le 401 partait de l'Hôtel de ville à 16h35... expliquait le vieux.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce qu'il serait à l'arrêt du Réseau à 16h40.

- Et alors, quel intérêt ? s'étonna la conductrice.
- Eh bien, si le 404 arrive à 16h25 de Perpignan, il n'y aurait qu'un quart d'heure à attendre.
Tu devrais un dire un mot à tes collègues.
- Oh, mais tu sais, c'est pas nous qui faisons la grille des horaires.
- Et Alain, il faisait quoi à la gare routière ? Il est pas sur le 413 d'habitude ?

- Ah, Alain ? Il remplace Jean-Claude aujourd'hui. Sur le 400.
- Et pourquoi ça ? Qu'est-ce qui lui arrive à Jean-Claude ? Il est malade ?... "

L'autobus sortait de la voie rapide pour s'engager sur une route secondaire en direction d'un village.
" Bon, j'espère que tu vas pouvoir travailler, lança Stéphanie à la jeune femme dans sa robe à bretelles,
parce que là, c'est pas du lave-glace, c'est vraiment de la pluie, et comme il faut.

- J'espère que je vais pouvoir travailler, oui. Eh oui. Sinon, j'ai fait le voyage pour rien.
- Au pire, tu auras passé un moment avec nous ma belle… " tenta la conductrice en manœuvrant. 
Elle s'arrêta à un arrêt et déclencha l'ouverture des portes. La jeune femme se leva pour descendre.
" Oui, je vous aime bien… dit-elle, mais ça me tarde les vacances … "

Elle sortit de l'autobus sous la pluie. Et Stéphanie fit démarrer son autocar pour poursuivre sa route.
Sur une chanson de Johnny Hallyday. " J'ai oublié de vi-i-ivre... " chantait le vieux perdu dans ses pensées.
Ou le paysage triste et trempé qui défilait de façon monotone et mécanique dans les vitres de l'autobus.
Puis, tiré soudain de sa rêverie, le vieux reprit : " Mais Alain, ça l'intéresserait pas de rester sur le 400 ? "

 

Philippe LATGER / Juin 2019

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Père le dieu

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La table de travail, inclinée, sur laquelle s'étale du papier calque retors et tranchant.
Des crayons magnifiques. Du Criterium Silver. Pointu. De la gomme. Et j'aime l'odeur de la gomme.
Ses petites pelures. Qu'il faut balayer du revers de la main. Le cendrier est plein.
Et j'aime l'odeur du tabac. Même froid. Qui vient m'ouvrir les narines. Et les pupilles.
Le tabouret s'enroule sur une énorme vis huileuse. L'essence de térébenthine. La maison de Bompas.
La première. La petite. Trois faces sur un jardin. L'énorme palmier en façade. La chaleur de l'été.
La pergola de bois sur la terrasse. Le piano et les échasses. L'ivoire de l'échiquier. Le Déliateur.
L'odeur du papier. Celle des vieux livres. La terre humide. La guitare sèche. Le rire de ma mère.
Lui, il rentre du travail. Avec sa gabardine. Son front est grand. Le nez busqué et fin à la fois.
Les pommettes hautes et saillantes. Le cheveu noir. Les oreilles collées. Le teint hâlé. C'est mon père.
Il va me prendre le piano. Je lui cèderai ma place. Dans le petit bureau où l'instrument préside.
Si la journée fut difficile, sa main fera tourner un fond de Chivas dans un large verre de cristal.
Après la musique, ce sera des tubes de gouache. La toile et la palette. Les pinceaux dans les bocaux.
Loin du crachin de la cocotte minute en inox dans la cuisine, qui mêle son halètement de vapeur
à la clarinette de Sydney Bechet. Le poing manie un bout de bois qui écrase ce qu'il faut de verdure
pour faire apparaître le feuillage d'un arbre. C'est un paysage qui remonte à la surface, sorti d'on ne sait où.
Il appelle Maman " Mouke ". Je vois aux gestes qu'ils ont l'un pour l'autre que mes parents sont amoureux.
Cela m'impressionne. Il y a un monde dont je ne fais pas partie. Qui m'échappe. Une langue secrète.
Que je ne comprends pas. Sans que cela me pose problème. Le mystère ne saurait m'inquiéter.
Puisque ce monde parallèle n'empêche pas le mien. Sur lequel je règne en riant.
Avec le pouvoir de l'inventer. Moi aussi. Comme père le dieu. Dont je suis le fils aimant.

 

Philippe LATGER / Juin  2019

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Queues de pelles

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On enroule les langues, on les roule à l'envers dans la bouche de l'autre,
à la pression des lèvres, l'orifice grand ouvert, on titube et on tangue, pour aller chercher loin
d'autres goûts que le nôtre, à s'en frotter la barbe, s'en décoller la plèvre. On se mange la salive.

On se lave la lessive, à se lécher les dents, à se brosser dedans, se laper le palais et se sucer la luette.
On se roule des pelles. Avec perversité ou amoureusement. Obscènes ou tendrement. On se mange la bave.
On se gave au goulot. On se baise la gueule. On s'enroule à nos langues jusqu'à perdre le Nord.
Jusqu'à perdre la tête. On se broie les mâchoires, se dévore la bouche, se masse les gencives,
se déchausse les canines, se détartre la tronche, à ne plus trop savoir quelle langue de l'un ou de l'autre
s'enroule à la seconde, s'enroule à la troisième, puisque nous sommes trois.
 

Philippe LATGER / Juin  2019

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Argile et papier kraft

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C'est le papier froissé qui étoffe la crèche,
cabossé et plissé comme une jupe rêche,
qui ignore les canons qui voudraient en découdre,

aux coquilles des pignons dont on aime la poudre,
sa couleur cacao pour maquiller nos doigts
triturant le chaos près du pays audois
pour créer du relief tout autour d'une étable,
le nid d'aigle ou le fief, et l'écrin confortable,
pour installer la paille, un bœuf et des Rois mages,
aux cimes qui cisaillent horizons et nuages.
A l'abri d'un sapin, des nains et leurs marmites,
portent l'eau et le pain, quand mes mains précipitent
l'étrange tectonique, des plaques, accélérée,
qui font pousser l'Afrique, jaillir les Pyrénées,
en un quart de seconde dans une cheminée,
redessinent le monde sur un mètre carré.
La magie de Noël opère aux emballages,
aux paillettes et pastels qui font des paysages,
des canyons, des vallées, jusqu'aux lits des torrents,
de l'eau sur les galets qui en s'évaporant
se rétracte à vue d'œil comme peau de chagrin,
et du vent sur le seuil d'un vieux grenier à grain.

On recrée les sommets de nos fières campagnes
quand le papier permet une Marche d'Espagne
dont les pics enneigés, aux flèches les plus hautes,
fusent pour protéger le Conflent et la côte.
On fait naître le Christ, chaque fois, chaque année,

entre plateaux de schiste et Méditerranée,
entre mer et montagnes, aux chaînes millénaires,
qui libèrent d'un bagne où nos âmes galèrent.

Galilée catalane sur la rive d'en face,
a ses anges et ses ânes, ses vierges et ses besaces,
pour porter les bergers, des étoiles aux vallons,
qui voyageaient léger jusque dans mon salon.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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Aliens

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Ce n'est pas l'écran plat de la télé, la bagnole, le smartphone et ses applications.
Ni le pavillon avec jardin, la maison, les avions, les hôtels, les malls et le shopping.
Ce n'est pas la tablette, ce n'est pas la pub pour ce parfum qui tourne en boucle sur TF1.

On éteint ces écrans qui nous font vieillir prématurément en plus de nous aliéner,
nous lobotomisent, nous anesthésient, nous isolent et finissent pour nous décérébrer.
Ce n'est pas un catalogue avec des meubles à acheter, des promos sur la bière,
des mecs à rencontrer, qui aiment le fitness ou la cuisine indienne, des services à noter,
des insultes à retwitter et des indignations à liker entre deux pétitions parce que le mal c'est pas bien,
ce n'est pas du zapping de programmes, de candidats, de profils et de selfies, non, ça n'est pas ça.
Ce n'est pas le poke de Facebook ni le match de Tinder, les cagoles des Ch'tis contre celles de Marseille,
la vulgarité, l'incurie, la grossièreté, la bêtise, l'obscénité, l'inculture et le mauvais goût.
Ce n'est pas le caprice, la vacuité, la vanité, l'égocentrisme, la suffisance et l'inconséquence.
Non. La vie, c'est les autres. Les gens. Les proches. Les amis. La tribu. Les gens que l'on aime.
Que l'on apprend à aimer. A connaître. C'est le temps que l'on prend pour les connaître.
Au point de savoir ce qu'ils pensent, ce que veut dire ce sourire, cette grimace ou ce soupir.
Le temps que l'on prend, sans écrans interposés, pour parler des vraies choses, face à face.
Côte à côte. Le déjeuner. Le dîner. Autour d'une bonne table et d'une bonne bouteille.
C'est le temps que l'on partage. Pas à liker des conneries pour exister dans le monde virtuel.
Ni à compter en panique le nombre de pouces sur un selfie pour estimer sa propre valeur.
Ce sont les vrais gens. Là. En chair et en os. Autour de vous. Il n'y a rien d'autre.
La vie, c'est le monde physique. Le monde organique. Le monde charnel et sensuel.
Le monde matériel. Incarné. Celui de la viande et de la transpiration. Celui des corps.

L'amitié. L'amour. La famille. Ce sont des corps. Ce sont des gens. Des êtres humains.
Qui rient. Qui gueulent. Qui pleurent. Qui se taisent. Qui écoutent. Regardent. Réagissent.
Au vrai ciel. Au vrai soleil. A la vraie nuit. A la vraie mer. Au vrai vent dans les cheveux.
La vie, c'est les autres. Les enfants. Les parents. Les grands-parents. Les voisins. Les copains.
Qu'emporterez-vous en mourant ? La bagnole ? Le pavillon avec jardin ? Le smartphone ?

Il n'y a que la fraternité et la camaraderie. De la famille du sang comme de la famille de lait.
Les gens avec qui l'on vit. Au quotidien. Dans l'appartement. Dans l'immeuble. Dans les transports.
Dans le quartier. Dans la ville. Dans le café. Dans les bureaux. Le reste n'est que masturbation.

Le reste n'est que frustration. Une fuite en avant. Une drogue dure. La vie n'est pas là.
Ce n'est pas connecté que l'on se connecte. La vraie connexion n'est pas celle d'internet.
Elle n'est pas dans les réseaux sociaux qui ne servent qu'à la publicité et à la communication.
Personne n'est plus connecté au monde et à la vraie vie que celui qui se déconnecte.
Qui éteint son ordinateur. Qui éteint son téléphone. Le mot écran est bien choisi.
Il dit bien ce qu'il veut dire. Comme un écran de fumée pour se protéger du réel et des autres.

Qui protège tellement qu'il met à distance, qu'il éloigne, qu'il sépare, qu'il cloisonne, qu'il enferme.
Qui peut se sentir libre dans un cloud aussi formaté, aussi étroit, étriqué, dans l'espace réduit
de quelques pouces de plastique tactile, levez les yeux, c'est le vrai monde qui est vaste.
C'est le vrai monde qui est plein d'opportunités. Quand il n'y a que les hommes.
La vie, ce sont les gens que vous rencontrez vraiment. Les gens qui vous accompagnent.

Que restera-t-il de votre civilisation à la première cyberattaque de masse, à la première panne globale ?
Que restera-t-il de votre identité, sans vos followers invisibles et vos amis Facebook ?
Quand vous ne saurez plus vous orienter, vous rappeler d'un numéro de téléphone ou d'un anniversaire,

que vous aurez perdu votre intelligence et votre mémoire externe, portable, qui s'occupaient de tout ?
Découvrez le vrai monde par vous-mêmes, goûtez-le, mangez-le, caressez-le, aimez-le.
Mangez de la viande, faites l'amour, mélangez vos substances, vos salives et vos chromosomes.
Dévorez la vie. Le temps qui vous est imparti. Aimez-vous. Ecoutez-vous. Regardez-vous.

Apprenez à vous connaître. Vous reconnaître. A vieillir. A mourir. Lisez des livres.
Faites des choses de vos mains, de vos corps. Que le corps exulte. Exercez votre mémoire.
Emancipez-vous de l'intelligence artificielle. Ne comptez que sur vous-mêmes.
Vous n'avez pas besoin d'algorithmes pour rencontrer l'amour de votre vie.
Vous saurez mieux que quiconque qui vous convient, qui vous correspond, qui vous attire.
Retrouvez-vous. Rencontrez-vous vous-mêmes à travers les autres. Dans le monde réel.

La liberté n'est pas la solitude. La solitude n'est pas la liberté. La solitude est une prison.
L'enfer, ce n'est pas les autres. C'est nous-mêmes. 
Et nous ne sommes supportables à nous-mêmes qu'à travers les autres.
Ceux à qui l'on est utile. Ceux que nous aimons. Ceux que nous estimons. Ceux que nous craignons.
Ceux que nous aimerions séduire ou convaincre. Ceux qui vous conseillent et vous épaulent.
Ceux qui vous empêchent de tourner en rond. Ceux qui vous agacent. Ceux qui vous fascinent.
Le vrai monde est vaste. Il est extraordinaire. Il est hallucinant, pour ceux qui savent encore le voir.

Mais la vie, la vraie, ça n'est même pas le monde. Ce sont les autres. Avec nous. Dans ce monde.
C'est notre premier cercle, lâché avec nous dans cette hallucination collective qui ne dure qu'un temps.
Profitez de vos enfants, de vos parents, de vos amis. Vivez avec eux, puisque vivre n'est que cela.

La vraie vie, c'est vivre avec. Avec ces autres nous-mêmes qui nous connaissent mieux que nous.
Donnez-leur ce que vous avez de plus précieux. Votre temps. Prenez-le. Prenez le temps.
Stop. Arrêtez-tout. Vivez ! Ou restez morts-vivants.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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L'été Attila

Publié le

Le vent claque dans les drapeaux déchirés sur le ciel aveuglant, dans les filins sur les mâts,
dans mes cheveux, ma chemise, et ça fouette le sang, et les chats endormis sur les marches à la chaux
qui se tiennent à l'ombre, quand je veux des persiennes, des persans, des chiliennes, à nos éclaboussures.

La morsure de l'air et du sel dans la chair, quand je plonge dans juillet, la violence et la mer,
au surmoi narcissique, pour me fondre à l'instant dans le feu du vivant et des étés chroniques.
Les saisons n'ont d'autres raisons d'être que le désir d'y être, ou de s'en approcher, en piétinant l'hiver,
jusqu'aux jours qui s'allongent et basculent enfin vers la fièvre impatiente qui jouit de la promesse.
Avant de le saisir, l'attendre est un plaisir, aussi fort et intense que celui de s'y tordre,
y brûler brusquement, au paroxysme ingrat où le temps nous échappe, aux sommets du vertige.
Les saisons de l'avant, les saisons de l'après, comme faire-valoir, n'existeraient vraiment
que pour le sublimer, le regretter déjà ou guetter son retour, reprendre nos esprits et vouloir les reperdre.
C'est le sable brûlant à s'y ébouillanter, les bonheurs familiaux et leurs maisons hantées,
les souvenirs d'enfance qui m'éblouissent encore, participent au plaisir de vieillir davantage
pour les faire durer, s'étirer à la nage, avec mon corps furieux de triton écumant dans les vagues puissantes.
Si la mort est une brasse sous-marine, je ne la craindrai plus, quand dans mon élément,
je pourrais m'y baigner jusqu'à la fin des temps, comme dans la piscine ou l'océan de bleu,
de lumières divines qui ravissent mes yeux, où j'avance sans efforts, léger sous la surface,
à deviner l'amour, sous les pins, tout autour, qui protège mon écrin de toutes les menaces.
Puisse la mort être l'eau où je peux disparaître, où j'allais en apnée sans peur de la distance,
avec l'intuition de l'enfant de huit ans, du jeune homme de quinze, en confiance et ému
par tant de voluptés et tant de bienveillance, et la sensualité du monde permise à fleur de peau.
L'échelle n'est pas loin. Les couloirs carrelés. La tête de lion rugissait en silence, vernissée au soleil.

La mort doit être là, au fond de ma piscine, celle de Castelldefels, où je ferai mes brasses
dans le brasier des morts qui m'ont fait et aimé, de clartés et de chlore où je serai torpille,
élancé dans l'espace, défiant la pesanteur, aux étés catalans qui ne cesseraient plus, éradiquant l'automne
et les rentrées scolaires, pour demeurer vivant à mon juillet cuisant.
C'est l'éveil à ma peau, au désir de l'amour, au désir du désir, des passions dévorantes,

l'appétit de la viande, de la chair à canon, et la corne d'abondance des plaisirs et des fêtes,
du bonheur à peine supportable de l'ivresse de vivre, la surprise de naître et la joie d'exister.
C'est le soleil sans fin. Pour moi, l'affaire est faite. Au milieu des étoiles, comme à l'aube brumeuse,

c'est la foudre et le schiste, la tomate juteuse, c'est la lune jalouse, la musique et les rires,
c'est l'odeur de la poudre, les olives anchoitées, le ciment des allées et les eucalyptus,
Barcelone éclatante au bout de ma pinède, lascive à la fournaise, étouffante, attirante,
où s'ouvre ma poitrine, comme nulle part ailleurs. Quand je n'ai qu'une terre, la Méditerranée.
Il revient me le dire, aux nuits qui raccourcissent, aux ombres qui s'allongent, à la tiédeur de l'air
du soir qui s'éternise, où l'on se déshabille de ce qui nous contraint, de ce qui nous entrave,

puisque ce conquérant est un libérateur, qui détruit les obstacles et toutes les servitudes,
pulvérise les chaînes, ouvre les horizons, incendie le chagrin, le poids des habitudes,
redistribue les cartes et annule l'ennui. Je vénère son nom. Amoureux et fidèle.
Et je frémis en mai au son de sa revanche. Où la nature entière s'éveille à l'imminence
du retour triomphal de son règne absolu. Il revient effacer les blessures de guerre.

Au zénith merveilleux des essences nouvelles, étincelant de nuits, de chaleur bienfaitrice,
il m'embrasse toujours et me dévore encore, et puisqu'il est ma vie, il doit être ma mort.
C'est juillet. Une plage. Une crique. Et des pins parasols. La piscine et ma brasse. Pour toute éternité.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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