Le dire et le nommer
On voit bien que les choses ne sont pas claires.
Quand elles sont au moins doubles. Le signifiant. Le signifié.
Et ces espaces béants entre les deux, où le malentendu est à son aise.
Je pense au miracle que c'est de se comprendre.
Je ne parle pas de l'illusion de se comprendre, qui est la règle,
que nous dépassons avec un génie assez admirable grâce à un canevas de conventions,
élaboré et subtil, ce filet de sécurité qui fait une société et tient les gens ensemble.
Non, je parle de la compréhension réelle entre deux êtres.
Mais force est de constater qu'elle ne se fait pas par la parole.
Elle s'installe ailleurs, autrement. Par des connexions qui nous échappent.
Mais ce langage. Qui accorde autant qu'il désaccorde. Quelle énigme. Quel mystère…
Aussi obscur et profond que ce qu'il est censé commenter ou expliquer.
Comment voulez-vous croire en la réalité des choses lorsque, dès le départ,
il y a une distance entre le mot et la chose, entre le son et l'objet, une forme de terrain vague
qui tient séparés une réalité et les mots pour la décrire. Tout cela me paraît bien suspect.
C'est comme lorsqu'il y a trop d'intermédiaires. Les choses perdent leur essence.
Je peux douter lorsqu'il est dit que les choses n'existent vraiment que lorsqu'elles sont formulées.
Le psychanalyste pourra deviser autant que le philosophe sur toutes ces notions. Et ces concepts.
Dieu, par exemple, en effet, peut exister ou ne pas exister en soi, le concept existe.
Il est même nommé. Et l'on peut considérer que Dieu existe au moins de cette façon.
Parce que les Hommes ont été capables de le conceptualiser. Comme le zéro et l'infini.
Mais si le doute est permis sur l'existence réelle de Dieu, le doute est permis pour toute chose.
De la même façon, l'infini existe parce que nous pouvons l'envisager et lui attribuer un nom,
comme le néant, le temps, ou encore la mort, nous avons des mots pour toutes ces choses.
Mais est-ce parce que nous pouvons intellectuellement les imaginer qu'elles existent vraiment ?
Nous nommons en conscience des choses dont nous savons qu'elles n'existent pas.
Tout en les faisant exister quand même, puisque nous les exprimons, parfois d'un mot.
Un mot suffit. Est une chose absente s'invite. Nous l'invoquons et elle apparaît.
Cette sorcellerie est très troublante. Même si nous en avons l'habitude et ne nous en émerveillons plus.
Il faut faire, je suppose, avec ces deux niveaux, comme deux mondes parallèles.
Celui qui est, ou qui est censé être, et celui que nous percevons, et que nous exprimons.
Diable. Si je compte bien, cela fait même trois niveaux. Que nous superposons du mieux possible.
Quand chacun sait à quel point il y a un monde entre la perception et ce que nous pouvons en dire.
Le langage au fond nous éloigne du réel. Mécaniquement. Et sans doute est-ce salutaire.
C'est une distance avec le réel supposé des choses. Une distance nécessaire. Pour notre santé mentale.
Pour notre vie sociale. Un pare-feu. Bien inflammable en soi, mais à un autre niveau.
Au fond. C'est la culture. La civilisation. Ce qui nous protège nous-mêmes de notre condition.
Le monde n'existe pas. Mais nous sommes là pour l'inventer.
Le dire et le nommer.
Philippe LATGER / Avril 2019