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Le dire et le nommer

Publié le

On voit bien que les choses ne sont pas claires.
Quand elles sont au moins doubles. Le signifiant. Le signifié.
Et ces espaces béants entre les deux, où le malentendu est à son aise.
Je pense au miracle que c'est de se comprendre.
Je ne parle pas de l'illusion de se comprendre, qui est la règle,
que nous dépassons avec un génie assez admirable grâce à un canevas de conventions,
élaboré et subtil, ce filet de sécurité qui fait une société et tient les gens ensemble.
Non, je parle de la compréhension réelle entre deux êtres.
Mais force est de constater qu'elle ne se fait pas par la parole.
Elle s'installe ailleurs, autrement. Par des connexions qui nous échappent.
Mais ce langage. Qui accorde autant qu'il désaccorde. Quelle énigme. Quel mystère… 
Aussi obscur et profond que ce qu'il est censé commenter ou expliquer.
Comment voulez-vous croire en la réalité des choses lorsque, dès le départ,
il y a une distance entre le mot et la chose, entre le son et l'objet, une forme de terrain vague
qui tient séparés une réalité et les mots pour la décrire. Tout cela me paraît bien suspect.
C'est comme lorsqu'il y a trop d'intermédiaires. Les choses perdent leur essence.
Je peux douter lorsqu'il est dit que les choses n'existent vraiment que lorsqu'elles sont formulées.
Le psychanalyste pourra deviser autant que le philosophe sur toutes ces notions. Et ces concepts.
Dieu, par exemple, en effet, peut exister ou ne pas exister en soi, le concept existe.
Il est même nommé. Et l'on peut considérer que Dieu existe au moins de cette façon.
Parce que les Hommes ont été capables de le conceptualiser. Comme le zéro et l'infini.
Mais si le doute est permis sur l'existence réelle de Dieu, le doute est permis pour toute chose.
De la même façon, l'infini existe parce que nous pouvons l'envisager et lui attribuer un nom,
comme le néant, le temps, ou encore la mort, nous avons des mots pour toutes ces choses.
Mais est-ce parce que nous pouvons intellectuellement les imaginer qu'elles existent vraiment ?
Nous nommons en conscience des choses dont nous savons qu'elles n'existent pas.
Tout en les faisant exister quand même, puisque nous les exprimons, parfois d'un mot.
Un mot suffit. Est une chose absente s'invite. Nous l'invoquons et elle apparaît.
Cette sorcellerie est très troublante. Même si nous en avons l'habitude et ne nous en émerveillons plus.
Il faut faire, je suppose, avec ces deux niveaux, comme deux mondes parallèles.
Celui qui est, ou qui est censé être, et celui que nous percevons, et que nous exprimons.
Diable. Si je compte bien, cela fait même trois niveaux. Que nous superposons du mieux possible.
Quand chacun sait à quel point il y a un monde entre la perception et ce que nous pouvons en dire.
Le langage au fond nous éloigne du réel. Mécaniquement. Et sans doute est-ce salutaire.
C'est une distance avec le réel supposé des choses. Une distance nécessaire. Pour notre santé mentale.
Pour notre vie sociale. Un pare-feu. Bien inflammable en soi, mais à un autre niveau.
Au fond. C'est la culture. La civilisation. Ce qui nous protège nous-mêmes de notre condition.
Le monde n'existe pas. Mais nous sommes là pour l'inventer.

Le dire et le nommer.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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L'Union européenne à 35.

Publié le

Reconquérir le Royaume-Uni. Qui peut croire en l'Europe sans les Britanniques ?
Qui peut vouloir d'une Europe sans les Britanniques ?
Je ne veux pas d'une Europe sans les Britanniques.
C'est la mémoire ancienne. C'est la mémoire récente.
L'ennemi de toujours comme le fidèle allié. Nos autres nous-mêmes.
Qui ne font rien comme les autres. Ce précisément pourquoi nous les aimons tant.
Je ne veux pas d'une Europe sans Londres. Il n'y a pas d'Europe sans Londres.
Nous devons être trois. Pour l'équilibre. Tout le monde sait ce que vaut le chiffre trois.
Paris. Berlin. Et Londres.
Ôtez l'une de ces capitales et l'équilibre est compromis.
Nous devons reconquérir le cœur des Britanniques. Et les convaincre. Négocier. Et non punir.
Un noyau fédéral à créer. Un vrai. Avec les économies comparables prêtes à converger.
A mutualiser la dette, les ressources, et les investissements. Avec les Etats volontaires.
Partageant une Constitution fédérale, des institutions politiques, rassemblées à Strasbourg.
Bruxelles est la capitale de la Belgique. C'est en soi un prestige et une vocation.
Il n'y a aucune raison que la capitale de l'un des Etats membres soit favorisée,

ou donne le sentiment de l'être, et la capitale fédérale doit être ailleurs.
Strasbourg est le symbole que l'on sait. Fondateur. Le lieu choisi pour planter l'arbre.
Et l'Alsace peut devenir le District Fédéral pour accueillir toutes les institutions fédérales.

BCE comprise. Aussi vrai que la Commission, et donc l'exécutif, n'a rien à faire à Bruxelles,
la Banque Centrale Européenne n'a rien à faire à Francfort.
La Banque Centrale américaine n'est pas à Wall Street à New York, mais à Washington.
Non pas à proximité de la place financière mais du cœur politique, à un jet de pierre
de la Maison Blanche et du Congrès. Le symbole est puissant. Cohérent. Révélateur.
La Banque Centrale est-elle aux ordres de la Finance ou de la Politique ? Choisissons.
L'exécutif rénové, qui remplacera la Commission, les deux chambres du Congrès,
l'une pour la liberté, l'autre pour l'égalité, cette dernière étant le Sénat dont il reste à nous doter
pour remplacer le Conseil, tout doit être rassemblé à Strasbourg et en Alsace.
Autour du noyau fédéral, un grand marché européen, avec les 28 Etats contemporains,
sans les contraintes politiques et sociales de l'Europe fédérale - et donc sans ses avantages -
où le Royaume-Uni pourra se maintenir, et où nous pourrons intégrer l'intégralité des Balkans

(Bosnie, Serbie, Monténégro, Kosovo, Macédoine, Albanie) et la Turquie. 35 Etats.
Nous voulons une puissance ou nous ne la voulons pas ?...

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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Au petit galet

Publié le

Plus je vieillis, plus je me dématérialise.
Plus je me dématérialise, plus je m'attache aux matériaux.
J'en découvre chaque jour davantage la sensualité épaisse, subtile, absolue.
Le bois. Sous mes doigts. Sous mes pieds. Celui des meubles et des planchers.
Qui respire et qui vit. Que je caresse. Qui me réchauffe. Qui me rassure.
Le minéral m'attire plus que jamais. Du galet de rivière à la craie.
Si j'embrasse les arbres, j'aime les rochers, le contact de la pierre.
Le marbre que je lisse. Le granit. Et ces petits cailloux rincés sur le rivage.
Qui étincellent au retrait de la vague, aussi attirants que tous les corps sortis de l'eau.
Le tien. Le mien. Ruisselants de soleil, de ses éclaboussures, qui s'extirpent de la mer.
Ils sont là. Mes grains de sable mal dégrossis. Par milliers. Par millions. Charriés et polis.
J'aime le granito. Ses éclats dans l'enduit. Et ses constellations. Sur le pas de la porte.
Dans l'escalier. Où, pieds nus, je jouis de sa présence. Tiède. Brûlant. Ou glacé.
Je l'aime aussi vrai que les plaques de ciment, dehors, dans le jardin, ou bien dans le garage.
Les plaques de ciment. Les carreaux de ciment. Tout m'enthousiasme et m'émeut.
L'odeur de la matière. Qu'elle soit sèche au soleil, ou mouillée par la pluie.

La vue et le toucher. Je palpe le bronze et l'étain. Je m'écharde aux volets et aux portes.
Je malaxe la terre. Mes mains comprennent la filiation, la parenté, la gémellité.
Et je perçois avec elles cette fraternité entre ma chair et cette matière, essentielle,

qui donne la vie et qui nous la reprend, où couchent les charognes, où poussent les cyprès,
où vivent des bestioles, qui grouillent sous nos pieds et attendent leur heure.
Si j'aime l'eau, vivant, c'est la terre qui m'appelle. C'est en elle qu'il faudra se noyer.
Et la peau qui vieillit s'ouvre chaque jour un peu plus à la froideur inerte du roc qui la complète.
Les récifs confortables, la caillasse voluptueuse, la douceur du pavé que le temps a usé.
L'eau et le vent ont frotté patiemment le schiste et le calcaire, déformé le profil et arrondi les angles.
A sculpter des falaises, éroder les montagnes. Et mes doigts en rajoutent. A masser la matière.
Je puise dans la pierraille, fais sonner le gravier, j'empoigne les cristaux.
Je fais glisser mes empreintes et mes terminaisons nerveuses sur la surface soyeuse, satinée,
du corps immobile, homogène, compact, avec au-delà du plaisir, la révélation
d'une perfection possible à la force de l'usure, qui donne de l'espoir, et quelques perspectives.

A ce bâton de craie, aux vasques des fontaines, comme au petit galet, j'apprends à respirer,
et n'ai plus peur de rien.

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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De sources insaisissables

Publié le

On, c'est l'onde. La ronde. De choc. C'est l'ombre. La chambre. Et l'ambre plus sombre.
C'est l'once de chanvre, le front que l'on mine, celui que l'on fronce, les ondines écumantes dans le roc,
chatoyant, où l'on blesse ses pieds et risque la cascade.
On, c'est l'ongle. L'onglet. Le stock. C'est l'angle droit. L'angle mort. Qui ondoie sur la mer.
C'est l'onguent, élégant, qui soigne tous les maux, remplace les onctions, aux ondées onctueuses
où l'on se trouve nus, isolés, dépourvus, abattus et inertes.
On, c'est nous ? C'est quoi ? Ce nombre indéfini. Ce membre qui s'abstient. Ce vous qui se défile.
Ondoyant dans la brume de ce qu'on n'atteint pas, l'ombrageux clair-obscur qui ne se saisit pas.
C'est l'omble de fontaine, qui glisse entre vos doigts, puisqu'on ne sait pas qui il est, l'inconnu trublion,
qui s'enfuit aux courants, évite les filets et s'échappe aussitôt que l'on pense l'avoir. En main. En vain.
Sait-on ? Peut-on ? C'est l'indéfinition. Qui ne s'incarne guère. Ne se définit pas.

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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Rien n'est terminé

Publié le

Je regarde le citronnier à ma fenêtre qui regorge de fruits, de ces turgescences d'un jaune vif
qui tranchent sur la verdure, et dissimulent leur chair aussi acide que juteuse sous une écorce luisante.
C'est objectivement répugnant, plutôt moche, et pourtant, l'ensemble me bouleverse, dans son contexte,
de parfums et d'odeurs, lorsque j'intègre sans l'avoir en bouche la mémoire que j'ai du goût de ce fruit
que je connais et apprécie particulièrement, associé à des souvenirs agréables, mais aussi de sensations
qui me font du bien, à l'instant où je regarde ce que je regarde, de bien-être et de félicité.
Il fait beau. Il fait chaud. Le soleil vient inonder le jardin de lumières franches.
Le découpe à la hache d'autant d'ombres tranchées. C'est violent et intense. Admirable pour tout dire.
La chaleur sur ma peau, sur mon visage, les effluves de la terre et des arbres, le frémissement des choses,
ce que je vois, ce que je sens, ce que je respire… tout contribue au spectacle. Et soudain.
Ces difformités spongieuses qui pendent dans le feuillage me paraissent moins laides.
Ce que j'en sais, ce que j'en ai gardé en mémoire, dont le plaisir qu'elles m'ont toujours procuré,
s'est ajouté au délice sensoriel de la circonstance immédiate, retournant la situation comme une chaussette.

Ce fruit si obscène, presque inquiétant, finissait par devenir beau. Splendide. Emouvant et désirable.
La beauté est un mystère. Lorsqu'elle est une recomposition des choses.
Je songe alors à une perversion de notre époque où être soi-même est devenu une injonction.
Jusqu'à la tyrannie. A coup de sophismes pavés de bons sentiments, mais péremptoires,
qui nous somment d'assumer ce que nous sommes, d'affirmer notre identité, d'être visible,
de nous affranchir du regard et du jugement des autres, comme si c'était la clé de l'émancipation.
Dans cette époque obscurantiste de l'égotisme roi, du selfie satisfait, du culte de soi-même,
de l'étalage, du déballage, de l'onanisme électronique, comme aboutissement monstrueux
de l'individualisme triomphant censé nous rendre heureux alors qu'il nous isole,
il y a ce régime de terreur qui veut nous convaincre que nous n'avons pas choisi d'être qui nous sommes.

Qui peut prétendre savoir qui il est ? A part ceux qui coupent court en disant : " je suis comme ça ",
pour dire qu'aucun compromis ne sera possible, qu'il faudra faire avec, et donc aller se faire foutre...
Et comment pourrais-je avoir sérieusement une idée juste de qui je suis sans le regard des autres ?

Quand je suis ce que j'imagine de moi sans doute, mais que je suis aussi, que je le veuille ou non,
ce que mes parents imaginent de moi, ce que mes amis imaginent de moi, ce que les autres perçoivent.
Il y a une part de vérité dans toutes ces perceptions. Celle du client. Celle de l'employeur.
Celle du professeur. Celle de l'amant. Celle du lecteur. Celle du voisin. Celle du beau-frère.
Si nous voulons la vérité sur nous-mêmes, en tant que personne, il faut bien composer
avec cette mosaïque, de regards amicaux ou hostiles, amoureux ou jaloux, bienveillants ou cruels,
qui disent tous quelque chose de vous, comme autant de clichés d'une chose indomptable,

puisque, comble de la difficulté, nous sommes en perpétuel mouvement.

Je regarde le citronnier et pense que je ne suis plus depuis longtemps l'homme que j'étais à vingt ans.
Que celui de quarante ans n'était plus celui de trente ans. Que j'en ai 45 et serai différent à cinquante.
Mes goûts changent. Mon corps change. Ma sexualité change. Je vieillis. J'évolue...

On peut appeler cela comme on veut mais, rien n'est statique, rien n'est définitif.
Et ma liberté est précisément de ne m'enfermer dans aucune boîte. Qui sont toutes des cercueils.
Je refuse l'injonction de la société contemporaine. Parce que je tiens à ma liberté.

Je refuse de me définir. Puisqu'il y a finir. Parce que je suis vivant, en cours, et libre.
J'assume mes amours, j'assume mes passions, mais je ne m'interdis rien à moi-même.
Et c'est moi qui choisis ce que je choisis. C'est moi qui ai le dernier mot sur ma propre nature.
Je ne suis pas esclave de mon corps et de mes pulsions, de mon ADN, de mon patrimoine génétique,
je ne suis pas déterminé d'avance, j'ai mon mot à dire et ce qu'il faut de discernement.
Peut-être ai-je un gène qui me prédispose à aimer les citrons, mais en quoi cela m'oblige-t-il ?

J'ai le choix d'en manger ou de ne pas en manger. Quel que soit mon gènome. C'est moi qui décide.
Je ne sais pas moi-même qui je suis, et me fous bien de le savoir, quand nous ne savons rien.
Pourquoi Facebook tient-il à le savoir ? Pourquoi la société tient absolument à savoir qui nous sommes ?

Pour quoi faire ? Aujourd'hui pour des raisons commerciales ? Et demain ?
Pour exterminer tous les sous-hommes qui ont le gène qui les prédispose à aimer les citrons ?
Eh oui mon vieux. C'est génétique. Que tu aies mangé des citrons ou pas, tu es porteur du gène.
Tu n'as pas le choix d'être autre chose que ce que tu es.
Est-ce que l'on se rend compte de ce que cela veut dire ?...

Je suis en travaux. Je suis en construction. Je suis en mouvement. Je bouge. Je change d'avis.
Je ne sais pas ce que j'aimerai demain. Je ne sais pas de quoi j'aurai envie après-demain.
Et si je ne le sais pas, personne ne peut le savoir à ma place.
Je détestais la danse classique. J'ai appris à l'aimer. Je n'aimais pas la musique baroque. Je l'ai découverte.
Enfant, on ne pouvait pas me faire manger de légumes. J'en suis friand aujourd'hui.
Je méprisais jeune homme la vie de couple. Je commence à la comprendre et à y prendre goût.
Bien malin qui peut savoir de quoi il sera fait demain. De quoi il aura envie. Quels seront ses choix.
Sois toi-même ? Prend-t-on la mesure de l'absurdité d'un tel diktat ?
En plus de la pression que l'on met sur les gens. Et notamment sur les plus jeunes d'entre nous.
On ne doute pas que ces sommations font les affaires d'associations et d'entreprises,
mais, sous couvert de défendre les libertés individuelles, elles relèvent de l'intimidation
en plus de nous rabattre comme du gibier dans des retranchements étroits, et liberticides.
Puisque cet impératif, devenu Main Stream pour ne pas dire politiquement correct,

nous réduit à une catégorie, à une communauté, à ses codes, et aux comportements attendus.
La société contemporaine n'aime pas l'instabilité, ce qui est imprévisible et incontrôlable.
En nous privant du choix, elle nous prive de la liberté. La liberté, c'est de pouvoir choisir.
" Tu n'as pas choisi d'aimer les citrons. C'est dans ton ADN.
- Mais enfin, qu'est-ce que tu racontes ? J'ai choisi de ne pas en manger. Et je n'en mange jamais !
- Désolé, mais ça, c'est ton problème. Nous devons interner tous les porteurs du gène. "
Je regarde les citronniers et me demande pourquoi des chercheurs cherchent un gène de l'homosexualité.
Qu'est-ce qui peut bien motiver une telle recherche ? Quel progrès promettrait une telle découverte ?
Cela me fait froid dans le dos. Et je vais devoir écrire ce que je vais écrire en suivant.
Je ne vois pas d'autres raisons que celle de pouvoir intervenir sur le gènome.

Comme s'il s'agissait donc, d'une maladie, d'un handicap, ou d'une malformation.
Je me demande d'ailleurs comment on tolère de telles recherches. Dans l'indifférence générale.
Pour défendre le Mariage pour tous, sur des plateaux de télévision, des élus socialistes,

certainement bien intentionnés - je n'en doute pas - le disent franchement devant les caméras :
" ils n'ont pas choisi d'être ce qu'ils sont … " 
Mon sang se glace. Atterré. Horrifié. Révolté. Et je me dis, ok. C'est bon.
Si Hitler revient, tout sera en place pour remplir les trains à nouveau.
Ce ne sont plus nos choix qui nous déterminent. Ce sont nos gènes.
Les homosexuels n'ont pas le choix d'être homosexuels ? Et alors ? Who cares ?
Ils ont le choix de vivre cette sexualité ou d'en choisir une autre. Comme ils l'ont toujours fait.

Que ça plaise ou non à ceux qui ne veulent pas l'entendre : les associations LGBT et les homophobes.

On déconstruit un ordre tyrannique pour le remplacer par un autre.
Le monde qui ne respectait que la force ne respecte plus que les victimes.
Pour se construire soi-même désormais, il faut trouver son bourreau.

Ici encore, nous n'avons pas choisi d'être ce que nous sommes, nous sommes des victimes.
Nous ne sommes donc pas maîtres de notre destin, ne sommes plus responsables de rien.
Si ce n'est pas à cause de mes gènes, c'est à cause d'un bourreau. Et moi ? Dans cette histoire ?

Je n'ai aucune marge de manœuvre ? Je n'ai pas le choix d'être autre chose que ce que je suis ?
Votre société ne me plaît pas. Je vous le dis tout de suite. Je prends mes distances.
Je me désolidarise. Je suis d'une culture de l'Humanisme, des Lumières du XVIIIème siècle.
Je crois au libre arbitre. J'aime les nuances de la pensée. La hiérarchisation des choses.
Pour moi, tout ne se vaut pas. Un délit n'est pas un crime. Réalité et vérité sont deux choses différentes.
Les détournements de concepts sont dangereux. Les simplifications effroyables.

On veut abolir les codes auxquels on assignait certaines catégories en imposant d'autres codes,
aussi rigides, auxquels on assigne ces mêmes catégories. Au prétexte de les libérer, on les enferme.
De mon côté, je m'enfuis dans les citronniers. J'embrasse la liberté d'être un être indéfini. Infini.

Pour qui tout est possible. Pour qui rien n'est écrit à l'avance. C'est moi qui écris mon histoire.
Ce ne sont ni mes gènes, ni ma culture, ni mes appartenances, ou alors tout à la fois.
Mais présidés par mon jugement et mes humeurs. Les choix que je fais. En adulte responsable.
Et non en victime infantilisée. J'avance. J'évolue. Libre et éclairé. Libre de me tromper.
Je sais encore faire la différence entre l'orientation sexuelle et la sexualité.

On ne m'enfermera pas dans des statistiques et des quotas.
Je fais encore la différence entre le privé et le public. La transparence est une dictature.
Doublée de ce charmant chantage permanent : " tu es avec nous ou contre nous ".
Puisqu'on est toujours le réac ou le facho de ceux qui n'acceptent pas votre contradiction.
Je n'entrerai pas dans le jeu. J'aime la vie. J'aime le sexe. J'aime le désir. J'aime l'amour.
Toutes ces choses que les études américaines ne cerneront jamais.
Toutes ces choses qui échapperont toujours aux chercheurs du gène de la différence.
Chercher à tout maîtriser, au point d'ailleurs de préférer l'intelligence artificielle à l'humain,
certes imprévisible, faillible, capable du pire,
c'est vraiment n'avoir rien compris à la beauté du monde et de l'humanité.
La société actuelle n'aime pas les hommes. Je les adore. Je les aime éperdument.
Amoureusement. Fraternellement. Avec leur grandeur et leurs lâchetés.
La beauté des choses n'est pas établie d'avance. Elle se révèle. A qui veut la voir.
Il y a des risques à prendre. Des échecs à essuyer. Des blessures. Des déceptions.
Qui donnent de la force. Qui ouvrent le cœur et l'esprit.
Quand on accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre.

Admettre nos propres limites permet de les dépasser. L'humilité est bien payée.
Ce dont manque les générations qui méprisent et jugent leurs ancêtres.
Qui êtes-vous pour juger ? Petits cons… Quand vous vous privez du plaisir d'apprendre.

Et d'éviter de commettre des erreurs que d'autres ont commises avant vous.
Comment vous jugeront vos petits-enfants s'ils sont aussi ingrats que vous ?
Ecouter les morts fait gagner du temps. La chose la plus précieuse au monde des vivants.
Ils vous réconcilient avec la mort elle-même, dont les transhumanistes radicaux ont une peur bleue.
Au point de vouloir l'abolir. Puisque la phobie de la mort va avec celle de l'homme lui-même.
L'ordre des choses. Ce cadre où la liberté est permise. Cette nature que l'on prétend vouloir défendre.
Cette planète que l'on prétend vouloir sauver. Puisque nous nous voyons à la place des dieux.
Je la regarde. A ma fenêtre. Elle est inquiétante. Objectivement laide. La mère Nature.
Violente. Hideuse. Opportuniste. Et mystérieuse. Fascinante. Foisonnante. Hallucinante.
Je l'aime. Aussi fort que j'aime les hommes. Aussi fort que j'aime faire l'amour aux hommes.
Que j'aime les aimer. A ma convenance. A mon rythme. Si je veux.

Je ne sais pas qui je suis. Ce que je suis. Quand rien n'est terminé. Je le saurai quand ça le sera.

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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Parent 1. Parent 2.

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Parent 1. Parent 2.

Le chlore dans l'eau claire libère son parfum. Chimique. Associé au plaisir.
Celui de la baignade. De la brasse sous-marine. Dans laquelle le corps retrouve son élément.
Et l'aimant du soleil nous tire à la surface. D'une piscine tapissée de mosaïques bleues.
Que mes doigts aiment caresser. L'argile cuite fait de la céramique qu'il est doux de toucher.
De l'eau dont je m'extirpe, je cherche le minéral. Mes pieds sur la margelle découpée dans le schiste.
Les mollets s'évasent au-dessus des chevilles, s'évadent aux genoux pour annoncer les cuisses.
Ce sont autant de courbes que l'eau sait épouser, que l'air pourrait sécher, la chaleur satisfaire.
Aux grès de chemins creux que les cyprès retiennent, où la terre battue, plus fourmi que cigale,
s'efface pour le grain, les aiguilles de pin, jusqu'à devenir sable en dunes sucrières.
L'eau vivante se déhanche au rivage, dans son va-et-vient d'écume qui déforme la plage,
qu'elle essaie de monter, qu'elle pénètre en bruissant aussi loin que possible pour mieux se retirer,
elle s'étire, se répand, et toujours se rétracte, au reflux si bruyant du mouvement des masses.
C'est l'amour impossible de la terre et la mer qui s'attirent l'une l'autre, se désirent, se jalousent,
et n'exultent qu'ensemble, s'étreignent et se déchirent, s'éloignent et récidivent, sans jamais parvenir
à ne former qu'un corps, quand la lune s'amuse de leurs espoirs déçus.
Les vagues sont puissantes. Une musculature. Ecumante à l'effort, aux vaines tentatives.

Qui s'acharnent à y croire. Ne renoncent jamais. Reprennent leur élan pour un nouvel assaut.
Aussi loin qu'elle avance, son propre poids l'emporte, l'arrache à l'objectif, et la tire malgré elle
dans ses retranchements, son propre périmètre dont elle est prisonnière, la Méditerranée,

qui s'obstine à mes pieds, à dévorer la chair de la côte qu'elle vénère, qui est son propre geôlier,
qui est son seul horizon, sa seule raison d'être.
Les agaves en épines s'invitent au mélodrame pour y dresser leurs mâts. Aux griffes de sorcières.
Figuiers de barbarie. Colonisant la roche pour jouir aux premières loges du spectacle tragique.
Dont je jouis avec eux, avec mes yeux plissés sous les sourcils froncés pour défier la lumière.
C'est dans cette eau vivante que mon corps veut se fondre et ma peau peut éclore.
Plus encore qu'au verre d'eau, qu'à l'eau claire des piscines qui transpire le chlore.
Le sel viendra mordre l'épaule et blanchir mes cheveux, laisser d'érotiques substrats,
cristallins, en copeaux, sur les abdominaux, aux duvets du bronzage de mes muscles au repos.
Je suis de ces deux mondes qui cherchent à se connaître. Qui ont été séparés, mais m'ont permis de naître.
Terre et mer. Père et mère. Je suis leur trait d'union. Le fruit de leur amour aussi beau qu'impossible.

Et je ne suis complet qu'à se point de rencontre, sur le sable mouillé, où nous sommes réunis.

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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Il revient au galop

Publié le

Je ne prends garde à rien. Je marche dans la ville. Perdu dans mes pensées.
J'évite les obstacles. Réfléchis à ce que je dois faire. A comment je dois m'y prendre.
Je regarde tout de même avant de traverser. Et soudain, cela me saute au visage. Je le vois.
Un chat mange la viande d'un pigeon écrasé.

 

Philippe LATGER / Mars 2019

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Here are some of Music's Pioneers

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Le papier froissé de la caisse claire amortit chaque seconde, sur une trotteuse de cymbales charleston,
et les aiguilles tricotent sur leur cadran de peaux un pattern où le très funky Hohner Clavinet model C
va soudain caqueter son intro légendaire qui soulève aussitôt l'ovation d'un public hystérique.
Assis à ses keyboards, lunettes noires, humant la salle, face à la fosse, olympien, le menton en l'air,
quand pèse dans son dos une lourde masse de dreadlocks, un gosse du Michigan et de la Motown
fait danser l'Amérique et le reste du monde. Very superstitious, writing's on the wall...
Les fans se déhanchent, en prière, les mains ouvertes pour recevoir la grâce divine et la béatitude,
les coudes fléchis, comme s'ils faisaient des pompes sur le ciel plutôt que sur le sol, inspirés,
laissant venir cette phrase magique, jouée par la basse et les cuivres ensemble, répétée à l'envi.
Si certains ne l'ont connue que comme générique du Grand Journal de Canal+, elle est un hymne,
depuis 1972, l'année de bien des révélations musicales, donnant du souffle aux Wonder brass, époumonés,
généreux, ronds et rutilants comme au Paso Doble des arènes, aux parades du paseo, brûlants, aveuglants,
souples et bondissant comme des banderilleros, visant juste, avec l'orgueil et la gouaille des Mariachis.

 

Avec sa barbe pointue de Don Quichotte, et son sombrero cordobés d'un Zorro venu de Brooklyn
pour ferrailler contre les Sergent Garcia et les moulins à vent d'une Los Angeles de la Nouvelle-Espagne,
Steve Madaio fait lentement monter les lumières de l'aube dans le ciel de Monsieur Dupont,

jusqu'à l'effet mitraillette capable de nous cribler de balles au top d'une tension dramatique.
C'est lui qui fera, encore et toujours, briller les cuivres de Bernard's song dans leurs éclats de rire.
Les cuivres de Hollywood, c'est lui. Ceux qui klaxonnent joyeusement dans Celui qui n'essaie pas

c'est lui. Ceux qui mettent le feu au Palais des Sports en 1981, c'est lui. Comme à cet Olympia 85, où,
absents d'une première partie qui déroule les classiques plus lents et plus sobres, aux limites du piano-voix,
ils surgissent dans la seconde, assumés au centre de la scène, à hauteur du piano, et donc à égalité,
répartition dans l'espace révélatrice de la place que donne Véronique Sanson aux cuivres dans sa musique.
Elle en est coiffée dans la fête latine d'un Salsa endiablé, où son scat s'amuse avec eux, où il leur répond,
leur lance des défis, jusqu'à ce que les autres musiciens les rejoignent peu à peu, l'un après l'autre,
s'invitant dans ce dialogue entre la voix et les cuivres espiègles et joueurs de Steve Madaio.
La phrase magique au groove puissant du Superstition de Stevie Wonder ? Il est sur le coup. Encore lui.
Interprète instrumentiste ou compositeur arrangeur, il révolutionne le son des cuivres en sections.
Ce ne sont plus des ponctuations discrètes, à la marge, répétant une note, utilisées comme des percussions,
mais une voix avec qui compter, avec des phrases mélodiques, qui développent un raisonnement,

avec leur propre propos et leur sens de l'humour. Superstition ain't the way.

Il est sec comme Don Quichotte, le trompettiste rond de Stevie Wonder, avec ses moustaches grises,
sous son chapeau cordobés de Zorro cerclé de médailles, lorsqu'il retrouve sa complice, la voix,

qui a rejoint la liste, quarante ans plus tôt, des artistes à qui il a porté son souffle magique.
Janis Joplin. Joe Cocker. B.B King. John Lennon. Dionne Warwick. Les Rolling Stones. Neil Diamond.
Véronique Sanson sera la seule française membre de ce club prestigieux, auquel se joindraient

Rod Stewart, Olivia Newton-John et Bob Dylan. Le trompettiste est fidèle et la chanteuse aussi.

Ils célèbrent ensemble leurs Années américaines, ces Années 70 devenues mythiques pour nous tous,
en 2016 à l'Olympia. A Paris. Où le New-Yorkais de Alta California, comme tout musicien new-yorkais

digne de ce nom, porte une part de Porto Rico, comme à cette autre salsa de la voix, Alia Souza,
qu'il va faire rayonner avec le sax de Yannick Soccal et le trombone chaud de Michael Joussein.
Avec cette séquence ludique dont le public raffole et dont il aimerait qu'elle ne s'arrête jamais.
L'orchestre joue, puisque Véronique Sanson a fini sa chanson en substance, on fait durer le plaisir
puisque la fête bat son plein, et la chanteuse se joint au trio de la section de cuivres,
comme elle le fait souvent, et rituellement parfois comme sur son méga tube Rien que de l'eau.

On le sait, Véronique a du cuivre dans sa voix, comme aux effets raspy, capable d'évoquer
en rugissant les trompettes bouchées bubble wah-wah du blues et du jazz américains.
C'est donc un quatrième cuivre qui se joint en dansant aux premiers, aux côtés du maître de cérémonie.
Ce dernier annonce la couleur en montrant trois doigts d'une main, relayés par Véronique,

pour prévenir la salle et l'inviter à participer aux trois détonations éclatantes sur une seule note,
à insérer ensemble comme points de suspension au solo de trombone, mais Steve Madaio lève la main
et annonce quatre détonations, que le public s'apprête à chanter avec le groupe : pan-pan-pan-pan !
De plus en plus fort. Steve en demande cinq ! La salle attentive joue le jeu avec gourmandise.
Seul l'index se dresse pour commander un seul pan ! En plein cœur de la cible. Sans interrompre

le flux voluptueux et chaloupé de la danse cubaine où le trombone peut donner libre cours à son impro.
Ces jeux en partage, jubilatoires, sont à l'image de la complicité entre Véronique Sanson et Madaio,

réjouissante, solaire, comme à la mise en scène de poursuite de cartoons qui se met en place
sur le riff iconique de Bernard's Song, symbole à lui seul de l'ère californienne de la voix.

Le show filmé des Années américaines doit être vu par qui veut comprendre la mesure de Steve Madaio.

Depuis toujours, j'aime la violence d'exister. Les montagnes russes. Les lumières. Le spectacle.
La boxe et ses coups-de-poing. Quand la musique sait inventer les siens. Break down. Tonitruants.

Je trouverai chez Prince, les brass étincelants qui pulvérisent ma poitrine jusqu'à la plénitude
en réponse aux feux d'artifice de fêtes qui crépitent dans l'intensité inégalée de l'instant.
Sensible, dans mon enfance à Barcelone, au désir d'Amérique que la ville savait me promettre,
dont Christophe Colomb, sur sa colonne, semblait me montrer la direction, j'étais perméable aux délires
disco-funk du Jungle Boogie de Kool & The Gang, que Tarantino mettra à l'honneur vingt ans plus tard
dans le chef-d'oeuvre sorti à mes vingt ans, Pulp Fiction, film culte de ma génération, perméable au
That's the Way I like it de KC and The Sunshine Band, que j'allais chercher et trouver plus tard en live
dans les clubs de Los Angeles, et auquel je ne serai pas surpris de découvrir que Steve Madaio
avait collaboré, puisque rétrospectivement, je pouvais aligner les éléments. Et comprendre.
M'expliquer à moi-même pourquoi j'aimais Véronique Sanson, cet album Hollywood de 1977,
les échangeurs de L.A et les boules afro-capillaires du disco dès le ABC des Jackson Five.
Véronique Sanson et Stevie Wonder avaient un point commun, au-delà de leur énergie pianistique.

Il s'appelait Steve Madaio. Faisant définitivement basculer la dame dans la cour des grands et la légende.
Au même titre que Stephen Stills. Une signature déterminante dans l'oeuvre. Au fer rouge.

C'est un bus scolaire qui nous conduit en week-end à l'étranger, nous avons de la route,
et nous avons l'autorisation de faire remonter au chauffeur les bandes magnétiques de cassettes
sur lesquelles nous avons créé nos propres compilations pour ambiancer notre voyage.
Un système démocratique se met en place sans avoir à en discuter, et nous pouvons à tour de rôle
soumettre notre programmation à l'ensemble de l'autobus et de ses passagers impitoyables.
Je n'ai pas manqué de préparer quelque chose et je fais passer ma cassette avec une forme de trac.
Entre des chansons des Doors et de Kate Bush, j'ai tenté quelque chose. L'air de rien.
Je n'ai pas osé imposer le Laisse-la vivre tonitruant qui suivait, mais j'ai placé mon Flamingo Nights,
du live de l'Olympia 85, où les cuivres se déchaînent dans une orgie de guitares et claviers échevelés,
de percussions enfiévrées, faisant tranquillement mon coming-out. Voilà. J'étais funky.
Cela commençait par l'acier d'un coup de feu. Sec. Et puis deux autres. Qui ne servent à rien.
Mais vous savez, que l'on tire quand même, pour être sûr. Puis la mécanique de la course poursuite.
Infernale. A perdre haleine. En mode Une petite fille en pleurs dans une ville en pluie de Nougaro.

Oui. Funky. Quand d'autres se donnaient de l'importance avec leur Hard Rock ou Bob Marley,
j'assumais Prince et Steve Madaio, en attendant Lenny Kravitz et Jamiroquai de pied ferme.
J'avais sans doute lâchement renié Véronique Sanson trois fois au chant du coq,
quand elle tardait à revenir en force avec Allah en 1988, mais j'avais trouvé un compromis,
avec cet instrumental que j'avais habilement glissé au détour d'un Sex Machine de James Brown.
Sanson reviendrait bientôt fréquenter les Bains Douches comme Prince, dans les émissions
de Thierry Ardisson, pour faire la promo de Moi, le venin, mais je n'ai pour patienter
que ce live que je n'ai pu voir de mes yeux, avec son jeu de stores baissés en fond de scène.
Les persiennes cachent bien leur jeu, lorsqu'elles préparent l'explosion de cuivres de Madaio,
à cette époque où il est encore rond comme aux studios californiens des Années 70.
Flamingo Nights est de sa composition. Ouvrant la séquence festive de la deuxième partie,
où s'enchaîneront C'est long, c'est court, le fameux Salsa transfiguré, Avec un homme comme toi,
et le final sur une version survoltée de Celui qui n'essaie pas où s'installe le nouveau riff de cuivres,

sensationnel, sur lequel Prince en personne aurait su quoi faire de ses jambes et de son corps.
Sanson est revenue avec Allah, Les Enfoirés et le Symphonique. En 1990, la voix est au sommet.
En l'an de grâce où je vais voir Prince en concert au Stade Olympique de Barcelone.
Dans la cité aimée qui prépare avec effervescence les Jeux de 92. Ma théogonie enfin réunie.
J'ai été subjugué par le Lovesexy Tour de 1988 que j'ai vu à la télévision.
Et espère bien vivre en direct la même énergie, un brin dépravée, décadente, mais résolument funky,
au-delà du simple Hammond animant la Batdance du merveilleux Batman de Tim Burton de 1989.

Les astres sont alignés. Le puzzle est complet. Dans toute sa cohérence.

J'écoute Tower of Power, FFF, quand le hip-hop et le rap naissants sont dans la filiation directe.
Tous héritiers du jazz. La seule musique que je comprenne physiquement. Mon élément.
1987. Prince chante It's Gonna Be a Beautiful Night. Et nous y sommes. Une version live me bouleverse.

Sheila E se démène à la batterie. Et le riff de cuivres ne bougera pas d'un iota, jusqu'à la transe.
L'ivresse. James Brown fatigué sur scène à Toulouse, me jette encore à la figure une culture,
qui est la mienne, que je reconnais, que je ressens, comme aux vibes de Stevie Wonder.
For Once in my Life. As. Don't you worry about this. Je connais tout. J'aime tout.
Jusqu'au délire de clavinet wah-wah de Higher Ground qui me porte au soleil de Los Angeles
où se dessine la silhouette ronde d'un trompettiste chapeauté dont je redécouvre l'empreinte.
Quincy Jones, George Benson, Grover Washington Jr, tout me revient dans le sang,
jusqu'à l'inusable Shaft d'Isaac Hayes, quand Stevie, derrière son Rhodes, chante son Sir Duke,
avec notre Zorro à la trompette, plantée dans le coton gris de barbe / moustaches Don Quichotte.

Sous son chapeau de gardian, il veille sur le combat entre la Torera et le taureau-piano.
Alors qu'on s'étonnait ailleurs de ce que la Pop Music a fait d'une petite fille, cette dernière
s'émancipait encore de l'image de petite parisienne timide et bien sage, en descendant dans l'arène.

Les cuivres de Steve Madaio étaient son habit de lumière. Etincelants jusqu'au triomphe.
Disciplinés au blues, désordonnés à la salsa, ils habilleront toujours sa musique, et chaque véronique.
Martiaux et orgueilleux comme à la corrida, sensuels comme à la bossa-nova, cool au disco, à la Soul,
au Rhythm & Blues que la voix explore et s'approprie. Il y a ce fil rouge des sections de cuivres.
Fantastiques. Que l'on doit à monsieur Steve Madaio. Grand nom de la musique du XXème siècle.

" But here are some of music's pioneers
That time will not allow us to forget… "

 

Philippe LATGER / Février 2019

Madaio avec les Rolling Stones et David Bowie

Madaio avec les Rolling Stones et David Bowie

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Perpinyà 2026

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" Vous cherchez quelque chose ?
- La sortie, oui.
- Oui, regardez, ici, sortida, c'est par là. Je vous accompagne.
- On pensait qu'il fallait peut-être passer par le parking.
- Si vous n'y avez pas votre voiture, vous pouvez continuer par la galerie.
L'ascenseur. On sort place Cassanyes.
- Ah oui, c'est là qu'on est descendu du tram. C'est vraiment magnifique.
- Eh oui, le Pont de la Porte de Canet. C'est formidable de l'avoir excavé,
et mis en lumière, ça donne une idée de l'envergure des fortifications de la ville.
- On sent la ville frontière, oui, une sacrée place forte.
- Vous venez d'où ? Si je ne suis pas indiscret.
- De Paris. On loue à Canet. On est venu avec le tramway. On adore le tracé, le trajet,
au milieu des vignes, c'est superbe... On a passé la journée d'hier à Perpignan pour l'Art Déco,
aujourd'hui, on s'attaque à la ville royale. Gros morceau. On le fera peut-être en deux jours.
Si on veut visiter le Palais... Faut voir. Ce passage, ici, vous savez à quoi ça me fait penser ?
- Aux fossés du Louvre ?

- Exactement. C'est la même époque ?
- Je ne sais pas. Philippe Auguste, c'était peut-être un peu avant, non ?
Les Rois de Majorque, ici, c'est fin XIIIème, début XIVème. Voilà, nous y sommes.

- C'est le plus beau parking souterrain que nous ayons jamais vu.
On avait fait la visite depuis Paris en RA mais ça ne vaut pas le terrain.
- Vous allez à l'église Sant Jaume ?
- Non, on aimerait voir l'église Saint-Jacques, il paraît qu'il y a deux autels face à face.
- Oui, Saint-Jacques, c'est la même. Jaume, c'est Jacques en catalan. C'est par là.
- Ah ! Ok. Merci beaucoup !
- Bon séjour en Roussillon ! 
- Au revoir ! Merci ! "
Je descends la rue Llucia d'un pas décidé. J'ai rendez-vous au Musée JOB, à l'Hôtel
Pams, à la cafét' installée dans l'écrin du jardin suspendu, avec Lilou, qui bosse
en face sur le Campus Mailly. Une caresse au marbre de la fontaine, place Deloncle,
et j'évite habilement les touristes qui font la queue au Museum, pour l'expo Arago,

et me fonds, près du but, à la jeunesse étudiante lorsque je reçois un message.

" Qu'est-ce qui se passe ? Changement de programme ?
- Ben, trop de monde au JOB, on ne va pas s'en sortir, je reprends à deux heures.

- Tu veux qu'on essaie le petit resto à la fontaine abreuvoir, à la placette, rue Blanqui ?
- Non, écoute, je reste sur le Mont, je t'attends à l'ombre Chez Michèle, on peut
déjeuner dans l'heure, ça va vite...

- Ben, je suis là, je te vois… "
Je raccroche et embrasse aussitôt Lilou, assise en terrasse place Saint-Sauveur,
cachée derrière ses lunettes noires, face aux portes du musée, qui me sourit à peine.

" On a un temps génial. Y'a du monde… " dis-je en m'installant pour dire quelque chose.
Lilou semble tendue. Elle agite son genou sous la table. Et ça sort comme ça peut.
" Tu étais où ? putain...
- Ben, j'avais rendez-vous à Prades. J'ai dû prendre la voiture. On boit un apéro ?
- Je suis dans la merde.
- Un vin blanc ? Oui. Je t'offre un vin blanc.
- Je ne sais pas si j'ai le temps, je ne sais pas si j'ai envie.
- Mais oui tu as le temps, mais oui tu as envie, cool, tout va bien. On se détend.
J'ai laissé la bagnole à Cassanyes, à une borne, elle recharge. Tu seras dans les temps.
Et puis, au pire, ta mère est grande, elle saura prendre la navette jusqu'au tram,
comme tout le monde, à quelle heure arrive son avion ?
- A quatre heures, je n'aurai peut-être pas fini, je ne serai jamais à l'heure pour aller
la chercher, tu es sûr que tu ne peux pas t'en occuper ?
- Je te l'ai dit, je bosse. Ecoute, détends-toi, par pitié, c'est fou les états dans lesquels
ça te met chaque fois, ta mère est plus solide que tu tiens à l'imaginer, tu te mets une pression...

Bonjour Michèle, ça va ? Deux vins blancs s'il te plaît. Secs. Merci !...
Elle revient de Londres où elle a passé une semaine toute seule comme une grande,

c'est pas une petite chose fragile et sans défenses, arrête, elle se débrouille très bien.
Si tu n'es pas à l'aéroport, elle viendra par ses propres moyens, c'est facile,

c'est pas comme si elle ne l'avait jamais fait. " Ma petite-nièce ne semblait pas convaincue.

En descendant rue de la Fusterie, je songe en souriant aux rapports de Lilou avec sa mère,
à notre culture familiale, et cette tradition tenace, un brin masochiste, de la culpabilité.
A cet art ambigu de se faire de la bile pour se donner bonne conscience. Indécrottable.
Un groupe de jazz anime la place des Poilus où je salue de loin des amis en terrasse
qui peinent sur leur café à se lever de table, et j'opte pour la rue de la Poissonnerie
en voyant le monde qui déambule avec l'indolence du lèche-vitrine rue des Augustins,
qui a tendance à m'agacer quand je ne suis pas moi-même d'humeur à flâner.

Je me faufile et regrette mon choix, pas si judicieux, quand la Poissonnerie est bondée.
Avec le beau temps, il me faut zigzaguer entre les tablées, les serveurs et les guitaristes,

dans les odeurs de fritures, les éclats de rire et discussions de déjeuners qui s'éternisent,
jusqu'au bout de la ruelle où je sors face à l'immeuble Arts Appliqués de l'Ecole des Beaux-Arts,
que je vais longer par le Marché Arago pour éviter la rue Foch.
Mon bureau est rue du Bastion Saint-François, sur les Allées Bausil, face au campus,
où j'ai un dossier sur le feu dont il me tarde de me débarrasser.

L'ancien dortoir du lycée de garçons, de l'architecte Léon Baille, abritait les classes
d'élèves en design industriel, quand elles ne fraternisaient pas avec leurs camarades
des Arts plastiques à la terrasse de La Source. Sur la tranche de la barre du bâtiment,
quelques éléments d'une expo en cours, en vitrine, et, avant les grilles du Palais de Justice,
les marches qui montaient à la Halle du Marché, dont on avait coiffé la Dalle Arago.
Une reconstitution de marché couvert traditionnel, aux lignes contemporaines,
avec un fronton classique, sur l'entrée centrale, qui répondait à celui du Tribunal voisin.
L'ensemble, très urbain, dominé par la tour Arago, à l'arrière, était du meilleur effet.
Je renonçais aux travées animées et laborieuses regorgeant de fruits et légumes du pays,
de charcuteries catalanes et de bidoche, pour rester au niveau de la chaussée, me glissant

dans le canyon de la rue Henri Abbadie en contrebas, longeant la Halle et son carré parfait,
puis la zone de commerce ambulant, dans le prolongement, sur le parvis conservé à l'arrière
au pied de la tour, où les camions manœuvraient confortablement le matin avant l'aube
pour l'approvisionnement par la rue Zamenhof, sous les façades de la Fac de Droit.
Un accord avait permis la vente par le Conseil Départemental de l'ancien Hôpital Militaire,
pour installer les étudiants dans ces bâtiments prestigieux, à un jet de pierre du Palais de Justice
où nombre d'entre eux se destinaient à travailler un jour.
Les services du RU (Revenu Universel) qui s'y trouvaient, géré par le Département,
ont été transférés, pour rester en centre-ville, dans le bâtiment art déco tardif d'après-guerre
de la Direction des Solidarités, rue Joseph Sauvy, entre la place Bardou Job et le Palmarium.
Je longeais la Chapelle Notre-Dame des Anges, que le Conseil Départemental avait gardé
comme espace d'exposition, revenu rue Foch pour me mêler à la jeunesse qui entrait ou sortait
du nouveau campus aux allures britanniques, avec son clocheton qui les convoquait gentiment.

Jeunesse qui logeait pour la plupart à deux pas, dans le quartier Saint-Mathieu, face aux grilles,
et avait changé la sociologie du quartier fondé en d'autres temps par les Templiers.
Non contente d'avoir transformé le secteur, elle hésitait avec nonchalance et bonhomie
entre Fac de Droit et Conservatoire de Musique, sur les terrasses bondées des Allées Bausil.
Sous la voûte des arbres, dont la verdure tranchait à merveille sur les façades jaunes
de l'Hôpital Militaire, la Rambla déroulait ses tablées joyeuses au-delà du jet d'eau sur la rue.
La perspective conduisant à la Basse était rafraîchissante, et réjouissante.

Et ne m'encourageait nullement à monter m'enfermer dans mon bureau.

" Comment va-t-elle ?
- Elle a fait bon voyage. Elle est à la maison. Elle me demande quand est-ce que tu viens ?
- Je passe lui faire la bise tout à l'heure si ce n'est pas trop tard. Au pire, demain matin.
- Bon. Je lui dis demain alors. Je ne pense pas qu'elle fasse de vieux os ce soir.
- Elle s'est débrouillée avec la navette ?
- Je me suis libérée pour aller la chercher en voiture. Si je ne l'avais pas fait, elle me l'aurait reproché.
- Mais ça ne l'a pas empêchée de te reprocher d'être venue la chercher pour autant...
- … tu la connais bien.
- Entre la peste et le choléra...
- J'ai choisi ma bonne conscience, oui. "
Il me restait un visuel à finaliser et j'allais pouvoir sauvegarder le travail.
Un relecture s'imposait. Mais cela pouvait attendre le lendemain. Les idées claires.

Mon cerveau était en bouillie. Me vider la tête devenait salutaire. Envie de dîner dehors.
'" On se fait un resto place de la Cativa ? " La réponse ne se fit pas attendre.
" Ok. 21h. " Envie de galtes de porc en terrasse, au chevet de l'église St-Matthieu.

En bonne compagnie. Dans un cadre végétalisé et historique, comme je les aime.
Où les vieilles pierres vous protègent, vous habillent, vous réchauffent. L'épaisseur de l'Histoire.
Des siècles d'intelligence qui nous tiennent, font notre dignité, notre identité, notre force.
Et l'être que j'aime pour moi tout seul. En tête à tête. Il y aura de la musique.
Une douceur crépusculaire. Toute la volupté et la sensualité de Perpignan.


J'ai traversé la placette réaménagée et arborée du Colonel Alfred Arbanère, ravissante,
au pied des superbes immeubles Mérou Joffre, aux lignes aérodynamiques des Années 30,
place où Jules avait installé la terrasse de son nouveau restaurant à spécialités catalanes.
Je l'ai salué en passant avant de traverser la Basse par la nouvelle passerelle piétonne
qui avait été installée sur le cours d'eau, parallèle au Pont de Guerre, au milieu du jardin Terrus,
pour raccorder la rue André Bosch à la rue du Général Legrand et accéder à pied, directement,
Place de Catalogne, le cœur léger, quand ma programmation avait bien avancé.
Grand amateur d'Art Déco devant l'Eternel, Leonardo DiCaprio avait via son équipe confirmé sa présence,
curieux de découvrir le festival et notre patrimoine, acceptant d'être le parrain de la saison 2027.
Nous projetterions pour l'occasion le Gatsby de Baz Luhrmann 
et Aviator de Scorsese,
dans la section festival du cinéma " entre-deux-guerres " du festival Art Déco de Perpignan.
Nous ferions venir aussi Rufus Wainwright, qui, au-delà du Stairway to Paradise chanté dans Aviator,
avait préparé un tour de chant intentionnel centré sur l'œuvre de Gershwin.
L'orchestre du Capitole devait par ailleurs donner Un Américain à Paris et Oh, Kay ! à l'Archipel.
Et nous travaillions avec la Fondation Trenet, siégeant à la Maison Drancourt, avenue de la gare,
sur un projet révélant l'influence de Gershwin dans l'œuvre du Fou chantant. Tout cela prenait forme.
Au pied des Dames de France, des Perpignanais sortaient du grand magasin avec leurs emplettes.
Le square, qui servait de dépotoir à sculptures commémoratives sur les ruines d'un parcoville,
avait été entièrement bâti de beaux immeubles résidentiels, et du Nouveau Nouveau Théâtre.
L'espace du parking souterrain abandonné au-dessous, avait été restauré pour récupérer la capacité

et le volume de stationnement, et la parcelle bâtie finalisait à la fois le canyon de Lazare Escarguel
et la place Catalogne, que les constructions venaient fermer pour en redessiner la cohérence.
Le parvis des Dames de France retrouvait ses justes proportions, achevant l'effet d'entrée de ville,
et celui de la perspective jusqu'à la gare, que j'admirais, ému, avec un sentiment de bien-être.
Ma ville ronflait d'activités et d'innovations. L'agglo avait trouvé le courage politique
de stopper l'hémorragie du pavillonnaire galopant qui avait vidé le territoire de sens.
Les maires des villages avaient compris l'intérêt de favoriser la reconquête du centre de Perpignan,
qu'il fallait repeupler au maximum, pour l'attractivité de la ville, dont ils profitaient alors avec elle.
Désormais, tout le département pouvait tirer profit de la prospérité nouvelle de sa capitale.

Le tram a glissé sur son couloir gazonné du boulevard Clemenceau, comme il le fait sur le Pont Joffre,
traversant tout le Vernet depuis l'Hôpital, venant jusqu'ici avant de continuer via le boulevard Mercader,
jusqu'à la Porte d'Espagne, croisant ici la seconde ligne Est / Ouest qui trouvait son terminus à Canet.

Canet, depuis, assumait totalement sa vocation historique et économique de Perpignan Plage.
Je suis allé acheter quatre bricoles avant la fermeture des boutiques à 20 heures.
" Sorry, but my phone is out of order, doesn't work. The Art Deco District please ?... "
Le gosse indique l'axe de la rue Général Legrand, la passerelle Terrus, rue André Bosch, rue Cartelet,
le Conservatoire, rue des Jotglars. Jusqu'à l'avenue Gilbert Brutus et au-delà. Easy. Toujours tout droit.
" About your phone, if it's a battery problem, you've got a free battery charging station over there. "
Le gamin échappé du Lycée Arago se débrouille comme un chef. Une culture de la réception touristique.
Qui s'est installée avec gourmandise dans la population. Gagnant en fierté comme en recettes.
J'aurai le temps de passer déposer mes courses avant d'aller dîner. Mes galtes de porc au Banyuls.
Je traverse la Têt par la passerelle pour gagner l'avenue Torcatis et le quartier à la mode du Bas-Vernet.
La voie sur berge est couverte d'une structure légère, une tonnelle de végétation qui dégouline
depuis l'espace Méditerranée, créant pour les automobilistes un tunnel de verdure délicieux.
Elle dissimule la circulation aux piétons qui jouissent du beau temps et des berges du fleuve.
Ce soir, à mon retour, le Pont Joffre, où glisse gentiment un tramway, sera tout éclairé.
Assumant ses lignes modernes, et le rose de sa poudre de cayrou. Mais il est trop tôt.
Le soleil se couche tard. La période de l'année que je préfère. Où tout le plaisir est devant. A venir.
Les gosses jouent dans les jardins, des gars, payés pour le faire, sortent les chiens de résidents du quartier,
et je vais retrouver mon attique avec vue sur le Canigou. Indéboulonnable. Veillant sur le Roussillon.
Le territoire, béni des dieux, jouant enfin pleinement son rôle d'articulation logique, naturel,

entre Toulouse, Montpellier et Barcelone. The place to be. Ce pays merveilleux. Riche de tout.
Auquel je ne regrette pas d'être resté fidèle.
La crise a été un électrochoc. La séquence insurrectionnelle a finalement débouché sur un sursaut.
Les gens d'ici ont réagi. Se sont organisés. Pris en main. Renonçant à attendre des solutions d'ailleurs.
Ont travaillé ensemble pour faire quelque chose de leur chance. Ouverts au reste du monde.
Pour attirer un tourisme intelligent et des investisseurs. Conserver et partager un patrimoine.
Des traditions, vivantes, typées. Qui font le génie d'un peuple et la singularité d'une terre.
Et cette lumière, exceptionnelle, dans laquelle je ferme les yeux et accepte de vieillir en confiance.

 

 

Philippe LATGER / Février 2019

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Et quand les dieux sont au repos

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Et quand les dieux sont au repos

Il y a un duo avec Johnny Hallyday. C'était sur la 1ère Tournée des Enfoirés en 1989.
La voix est la seule femme à bord, aux côtés de Goldman, Sardou, Eddy Mitchell et Johnny.
La chanson Toute la musique que j'aime. Elle y joue d'abord une ligne haut perchée de choriste,
gambade gentiment autour du taulier, l'air de rien, avant de passer aux choses sérieuses. Soudain.
Seul le tempo est battu par la grosse caisse, le groupe s'efface pour ménager l'effet. Et le fauve.
" Il y a longtemps sur des guitares … " Premier uppercut. Ponctué d'un hurlement de cuivres
sur un flash d'aveuglants, plein pot, prétendant ensemble égaler la prouesse. La lionne rugit.
" …  des mains noires lui donnaient le jour... " L'orchestre s'égosille à nouveau sur une seule note
tenue dans un deuxième flash de tout ce qu'il existe de lumières, avant de retenir son souffle
pour faire place à la réplique " … pour chanter les peines et les espoirs… " La salle estomaquée,
terrassée, et l'estocade : " … pour chanter Dieu et puis l'amour. " Voilà. Des questions ?...
Il y a un autre duo, où la voix joue à domicile, à double titre, parce que c'est aux Francofolies,
parce que c'est son répertoire, avec le complice Alain Chamfort, qui chante Bahia tout seul,
comme un grand, au piano, jusqu'à la fin où, la patronne, petit hussard de la chanson française,
vient le rejoindre affectueusement, faire scintiller les brandebourgs dorés de son uniforme
et mugir ses féroces soldats d'un " caresse-moi " qu'Armstrong n'aurait su rendre aussi sexy.

Le bras de fer est plié. Elle peut décliner à loisir ses " caresse-moi " voluptueux comme autant
de cordes à son arc et de flèches décochées, jusqu'aux aigus cristallins dont elle est capable.
C'est un bon début pour qui ne connaît pas la voix et voudrait savoir de quel bois elle se chauffe.

De quel bois elle est faite. Quand la chanteuse de blues est, de toutes, la plus impressionnante.
Je recommande un convaincant Stormy Monday, avec Manu Dibango, que l'on trouve sur le web.
Vous verrez comment une petite parisienne gonna kneel down and pray.
J'ai tout le Negro Spiritual vénéré par mon père dans le sang. Je ne rate pas les imposteurs.
Je tiens le choc aux chorales Gospel, quand rien ne me bouleverse plus que la foi des Hommes.
Ce n'est pas la vérité dont on veut être certain. Encore moins celle que l'on impose aux autres. 
Vous comprenez… C'est l'espérance qui me bouleverse. C'est ce pari. Celui de faire confiance.
Qui me désarme chaque fois que je suis confronté à cette ferveur inouïe. Celle de Shirley Caesar.
Celle des choirs américains où les toges s'animent jusqu'à la transe. Alléluia. Avec ou sans Dieu.
Avec ou sans Jésus. C'est cette énergie qui, même profane, me remue et m'émeut, chez Prince,
chez Aretha Franklin, chez Ray Charles, chez Ella Fitzgerald, chez James Brown, et Chaka Khan,

de l'église jusqu'à Porgy & Bess, en passant par la Soul Music et B.B. King.

Il faut l'entendre rager son " c'était mon Lucifer " dans Je me suis tellement manquée.
Même dans l'album Longue distance, que les puristes peuvent bouder en le comparant peut-être

aux albums cultes, Amoureuse ou Le Maudit, au détour d'une petite chanson milieu d'album
qui ne restera sans doute pas parmi les classiques, à ceux qui craignaient le remplissage paresseux
ou la caricature d'elle-même, la voix répond en grondant un " y'a quelque chose là-dessous "

magistral qui rassure tout le monde : l'énergie est intacte, et le frisson garanti.
Les grands-parents sur Garonne m'avaient ouvert aux Années Folles, les Bonnie & Clyde
du Lauragais converti aux Années 30, lorsque côté maternel, on en rajoutait une couche,

dans une autre maison art déco de Toulouse, en m'initiant au cinéma hollywoodien, films noirs
et comédies musicales, qui m'embarquaient les uns et les autres dans un dirigeable sur l'océan
pour gagner New York et son Empire State Building terrifiant. Le King Kong de 1933.
Année de naissance de mon père et de construction du Golden Gate de San Francisco.
Je découvre le Cotton Club de Francis Ford Coppola avec émotion et gourmandise en 1984.
Je suis dans mon élément. Avec mes coupes à champagne, mes gangsters et mon jazz vénérien.
Il faut dire qu'après avoir pris goût à l'Amérique, enfant, par les séries télé, le cinéma, la musique,
j'ai ensuite découvert son génie de l'urbanisme et de l'architecture, puis sa peinture, Grant Wood
et Edward Hopper en tête, et plus tard encore, à l'université, sa littérature, ébloui par Fante,
fasciné par le Gatsby de Francis Scott Fitzgerald, le Manhattan Transfer de Dos Passos, ou
L'incendie de Los Angeles de Nathanael West. J'étais donc très à l'aise avec Dixie / Richard Gere,
dans ce club mythique où s'agite le père de Minnie the Moocher, où minaude une Vera Cicero
coiffée de son casque de perles, où Joe Dallesandro incarne un Lucky Luciano sexy en diable,
où se croisent Gloria Swanson et Chaplin au milieu de la pègre, entre deux numéros de claquettes,
lorsqu'un tableau m'impressionne : un couple de danseurs évolue sur le torride Creole Love Call

de Duke Ellington, ses trombones lents, New Orleans, chanté par une voix lyrique, soprano,
limpide, élégante, jusqu'au final où, la chanteuse noire ( Priscilla Baskerville s'il vous plaît )

sous une coiffe art déco de broderies et de plumes rases mais hérissées, sépare le couple, et,
en gros plan, sur un roulement de tambour, imite la sourdine bubble wah-wah d'une trompette,

rugissant comme Sanson, avant de s'éloigner sur une volée de clarinettes gershwiniennes. Ole.

Le wah-wah des trompettes d'éléphanteaux dans la course jungle à perdre haleine d'un big band
à l'intro du Sing Sing Sing de Louis Prima, c'est Mowgli et Baloo aux feuilles de bananier, 
les pagnes et les yuccas pour une Ann Pennington dansant sous un cobra. Ou Joséphine Baker.
Mon amour. Et dans mon Zeppelin, j'imagine Al Capone ou Hercule Poirot, à bord du Normandie
ou de l'Orient Express. Faye Dunaway dans Chinatown. La voix a du blues, de la bossa nova.
Tout ça, c'est du jazz. Je l'entends dans Féminin, Avec un homme comme toi et le 5ème étage.
Comme dans le scat de Mariavah. Mieux encore qu'Ella Fitzgerald, pour moi, la patronne,

c'est Sarah Vaughan. Qui chante Gershwin comme personne avec le Los Angeles Philharmonic.
Gershwin qui étincelle dans les cuivres ronds du Fysio de Prague dans une évocation magistrale

de Donne-toi où Jean-Claude Vannier a su le débusquer. L'ouverture de Symphonique Sanson.
Porgy & Bess. Par Miles Davis. There's a boat that leaving soon for New York.
Nina Simone chante My Man's Gone Now. Mon cœur saigne en Caroline du Sud.
La voix chante It ain't necessarily so en duo avec Clémentine Célarié. Il ne s'agit pas de Dieu.
Ni même de l'argent. Elle sait que sans la musique, l'Amérique n'est rien.

Ma mère morte, rien ne me retient en France. Pas de boulot. Pas de couple. Pas d'enfants.
Je suis parti avec une valise de linge et un billet d'avion. Je m'installe dans un rez-de-chaussée,
en attendant mieux, sur René-Lévesque, face à l'UQAM. Je me déracine pour tenter le diable.
Les sirènes des ambulances de l'Hôpital Saint-Luc ne me trompent pas. Je suis outre-Atlantique.
Le soir, quelque chose me tient. Dans le ciel de Montréal, le phare de la Place Ville-Marie
balaie les noirceurs de la nuit. Sans parvenir à dissiper les miennes. Mais ça me donne de l'espoir.
Les faisceaux me révèlent l'ampleur de la ville, et avec elle, une foule d'opportunités, à saisir.
J'écoute Rufus Wainwright qui vient de sortir son premier album. April Fools effeuille sa pop
sur une mélodie savamment beatlesienne, up-tempo, qui contraste avec la langueur d'un titre
qui me ravit pour les raisons que l'on devine, Barcelona. Le mal du pays me broie les os.

La voix de Rufus nasillait son blues, traînait des pieds dans l'appartement, tournait en rond,
comme si elle ne savait pas quoi faire ni où aller, comme si elle s'ennuyait, un brin blasée.
Comme la voix, celle de Rufus Wainwright assume son parti pris. J'en conviens, cela peut agacer.
Moi, ça m'enchante. Et ça me bouleverse. Elle s'étire au réveil dans mes draps, tient la note,
ensommeillée, se lève avec le jour pour éclore en polyphonies lumineuses sur le Saint-Laurent.
Il est beau comme un dieu. Je crois le croiser un soir au bar du Unity où j'ai ma deuxième adresse.
Ce club qui sera mon Queen québécois, sur Ste-Catherine, où je passe toutes mes nuits, offert,
à la dérive, dans mes whisky storms, pathétiques. C'est là que je rencontre Barry. On the rocks.
Un Américain de Boston venu s'encanailler à Montréal. J'ai 25 ans. Je suis loin de chez moi.
Je me retrouve à l'Hôtel Gouverneur, Place Dupuis. Où nous trouvons le temps de parler.
De Sarah Vaughan, entre autres, et de ce disque que je ne trouve nulle part, pas même en face,
chez Archambault, à mon grand désespoir. L'intro de The Man I Love. Une merveille. Absolue.
Gershwin ! Avec le Los Angeles Philharmonic. La voix fait ce qu'elle veut. Ici aussi. Décidément.

Barry doit retourner dans le Massachussetts. Il me regarde. " On reste en contact. Je reviendrai… "
Je lui dis bien sûr, sur un ton le plus convainquant possible, dissimulant à peine le cause toujours
qui empèse mes paupières derrière ma cigarette façon Garfield ou Bette Davis. Et pourtant.
Je reçois chez moi une carte postale d'un tableau d'Edward Hopper annonçant son retour.
Et le voilà, Barry. Back à Montréal. Nous dînons. Il me donne un paquet que j'ouvre. Et le voilà.
L'album. Je l'ai dans les mains. Avec la bossa nova jubilatoire de Fascinating Rhythm, les medleys
enchaînant But not for me, Our love is here to stay, ou les standards chéris de Porgy & Bess. Bluffé.
I loves you Porgy / Don't let him take me / Don't let him handle me and drive me mad...


Il faut écouter Les hommes. Il a tout ce que j'aime. Hôtel Biron, chambre 22. La loi martiale.
La passion amoureuse ne souffre pas la bluette. Ni la guimauve. L'orage gronde dans la voix.
Dans la riposte enragée qui viendra tonner. " Je suis bien trop forte pour en avoir assez. "
Raspy voice. Ecorchée. Et j'adhère. Dans l'urgence, on n'a pas le temps d'attendre l'eau tiède.
Barry était trop gentil. Et j'ai continué mes allers-retours Unity / Gouverneur sans lui.
Mes allers-retours Montréal / Paris. Toronto. New York. Miami. Trop de gens à rencontrer.
Trop de gens à aimer. Et puis, de one night stand en one night stand, personne. La distance.
Une nuit de Noël loin de ma famille. Lettre à France de Polnareff me déchire la gueule.
Déraciné pour comprendre l'Amérique. Déraciné pour comprendre cette nation de déracinés.
Où tout le monde flotte en ville comme les balloons de Thanksgiving sur la 6ème Avenue.
Rufus Wainwright, Going to a Town, flotte avec eux, rêve d'Europe. I'm so tired of you, America.
C'est un vertige et un trou dans le ventre dont j'ai besoin. Ce vide que je ressens. Intéressant.

Que seule la musique peut combler. Chez Biddle. Oscar Peterson. Quoi de mieux que le jazz,
ou le blues, dans un pays où personne n'est d'ici ? Dans mon whisky, je flotte parmi les icebergs.
J'apprends l'hiver. Julie Snyder et Marc Labrèche à la télévision. La canneberge et le pâté chinois.

Nanette Workman chantait de sa voix rauque : " quand viendra l'an 2000, on aura quarante ans ".
J'en aurai 27. Appréciant toujours autant le fabuleux " Don't care " rocailleux de Margie Hendricks
répondant à Ray Charles dans Hit the Road Jack. Je rentrerai en France en 2001.
Harmon mute de Miles Davis. L'intro de Bernard's Song au Zénith. Le petit hussard revient.
" Mais il est toujours prêt à rire… " Pour le meilleur et pour le pire. Le lion MGM.


Une Fête de la Musique, à Carcassonne, avec Nagui, pour un Sans regrets en plein air.
Ce n'est pas qu'une voix rauque. " Je voudrais qu'elle se dise "... C'est une impulsion.
Une pulsation. Le combat de boxe. Le corps à corps avec le piano. Et l'instinct de survie.
Quand il faut se battre d'abord contre soi-même. Les pièges que nous nous tendons tout seuls.
Dans une litanie virile où la douleur de l'exil et celle de l'amour impossible ont leur place.
Comme dans le Flamenco. Dont les chanteurs ne sont jamais que des chanteurs de blues.
La mélodie est écrasée, aplanie. Il n'y a plus les arabesques sophistiquées de la bossa nova
façon Tom Jobim, les figures géométriques de Jean-Sébastien Bach ou de Michel Legrand,
seulement un ring dans la lumière où l'espace libéré permet l'improvisation, animale,
quand c'est la marque du jazz, son héritage et sa philosophie, un argument minimaliste,
à partir duquel on peut jouer dix ou vingt minutes, quand on est touché par la transe ou par la grâce.
Une fois le refrain expédié de façon collégiale, chaque musicien peut faire son propre show,
à tour de rôle, le saxo, le trompettiste, le guitariste, chacun vient faire son solo, son impro,
au feeling, qui fait qu'il n'y a pas deux versions pareilles, chaque session est un happening.
Et la voix a gardé ce principe de la culture jazzistique, où chaque musicien a son propre moment.
Ce qu'on entend sur un album n'est pas ce qu'on entendra sur scène, et, sur scène, surprise.
Les arrangements seront changés, à la marge parfois, lorsque c'est une ligne de chœurs qui évolue,
celle des cuivres, ou d'un instrument qui n'était pas en studio et qui apparaîtra en concert,
mais la transformation peut être plus radicale, changeant la couleur d'une chanson.
Et Manu Katché peut donner son empreinte, dialoguant avec la guitare de Basile Leroux, la basse
de Dominique Bertram, pour créer une ambiance, dans un cadre où chacun pourra s'exprimer.
L'Amour est différent porte bien son nom lorsqu'il réapparaît rock à l'Olympia 89, à des latitudes
de la version de 77, et Full Tilt Frog en acoustique folk prend toute sa dimension, ouvrant à tous
les grands espaces américains où l'on peut fraterniser avec émotion depuis la rue Caumartin
avec toutes ces âmes perdues en quête d'un port d'attache. La voix n'est pas rock, elle est blues.
Puisqu'elle garde la souplesse héritée du jazz, même dans le binaire. Il n'y a pas de lignes droites.
Sinon dans l'énergie. Right to the point. En plein cœur. Dans sa nouvelle version de Vancouver,
que l'on découvre dans la foulée au Spectrum de Montréal, le lion MGM revient nous crucifier
d'un dernier " mais je rêve " décomposé et répété comme au disque rayé avec une précision diabolique
qui sèchera Nina Morato sur le plateau d'un Taratata.

J'avais jusque-là tout vécu par procuration. Le choc de l'album Amoureuse en 1972.
Qui va bouleverser Françoise Hardy, au point de vouloir travailler avec Michel Berger,
qui l'utilisera comme petite télégraphiste en lui faisant chanter Message Personnel en 1973.

L'émission de Claude François avec Michel Drucker, où un jingle Besoin de personne délirant,
aux cuivres brillants et intelligents, viennent avec l'idole présenter la ravissante petite fille
qui tremble au bout d'un grand piano noir, ou qui soutient à Denise Glaser que cette dernière
va la tuer en lui demandant de chanter Bahia a cappella dans un Discorama en noir et blanc.
Le mariage à Londres. L'Amérique. Le Maudit. L'Olympia 76. Le Palais des Sports de 78.
J'ai tout raté. Ok. Maintenant ça suffit. Un autobus Greyhound scintillant de tous ses chromes
s'arrête devant moi. La porte s'ouvre. Et je monte dedans. Moi, le venin. 1988.
On m'offre le vinyle. Superbe pochette. Et un titre, Allah, qui entre au Top 50 avec un vidéo clip
esthétique et efficace. Sur l'album, je kiffe le blues de Marie et le reggae d'Un peu d'air pur.
Le chef-d'œuvre, intemporel, de facture classique, est le Mortelles pensées dont tout le monde
devine à qui il s'adresse, même si, nous avons tous, quelqu'un ou quelqu'une, dans nos vies
et leurs parts d'ombres, à qui nous oserions à peine mais pourrions - ou devrions - exprimer de tels regrets.
Mais le titre qui tourne en boucle chez moi est Le Désir. Encore les cuivres. Flamboyants.
Dans cette salsa du démon dont les chœurs jouent joyeusement la partition, c'est le Rhythm & Blues
qui s'impose à nouveau, avec ses riffs funky, où dansent les images populaires du diable
à queue fourchue (assumé jusque dans la typo du titre de l'album) de l'enfer où l'on fait cuire
des gens dans les marmites, et je revoyais les créatures du Castillo del Terror du parc d'attractions
de Montjuic, le premier manège au pied des escaliers, à l'entrée, où un démon au col très pointu
cuisinait des gens d'un côté, et où de l'autre, un monstre aux yeux rouges tenait une femme 

dans ses bras comme un King Kong aurait tenu sa Fay Wray, au non-consentement incertain.
La raspy voice de la voix s'en donnait à cœur joie à chaque " ça coûte tant de le dire ".
Et le groove inné de la petite fille, porté par ses cuivres qui pétaradent avec conviction,
explore encore l'un de ses sujets de prédilection, la fameuse douceur du danger, le goût du risque,
et cette volupté à lutter comme à céder à la tentation. Même le dieu de l'amour roule dans la poussière.
C'est un album et un Olympia en suivant. Qui fait le buzz avec l'affaire de la chanson Allah.
Des menaces. Conférence de presse. Journaux télévisés. Suite à l'affaire Rushdie. Déjà.
La liberté d'expression en question. La voix tranche. Et chantera " Dieu ". Sans se renier.


A peine monté dans mon bus Greyhound que le voyage commence fort.
Le retour triomphal de la voix, porté partiellement par l'exposition médiatique de cette affaire,
me rend très fier et me récompense d'avoir su attendre, Allah est aussi le titre d'une collaboration
Berger / Sanson, dont les fans savent ce qu'elle veut dire, quand le jumeau artistique de la voix
a produit la version de l'album, et j'avais hâte de découvrir celle de la chanteuse sur scène.
L'opportunité est venue avec la Tournée des Enfoirés. J'allais enfin pouvoir la voir sur scène.
De mes yeux et de mes oreilles. Bien qu'aux côtés de quatre artistes qui m'intéressaient moins.
Une des cousines qui dérivaient en bikini sur les matelas pneumatiques de la piscine à Barcelone,
s'appelait Valérie, fan de Véronique Sanson, comme sa mère avant elle. A Castelldefels déjà,
elle écoutait l'album blanc où j'entendais des poussières de pollen voler ici ou là, la mélodie
de J'ai la musique au moins, ou encore le petit sketch de C'est bizarre qui m'enchantait.
C'est avec Valérie que je vais au Palais des Sports de Toulouse. Une autre cousine se joint à nous.

Myriam. Ravie de me découvrir fan. Qui me fera passer les exemplaires photocopiés du magazine
Harmonies qu'elle avait collectionnés et conservés. Et que je recevrai comme un cadeau précieux.
Témoignage de tout ce que j'avais manqué, ou résumé des épisodes précédents.

Pour l'heure, nous entrons dans la salle de spectacle, et je suis dans un état second.
Ce n'était pas mon premier concert. Mais c'était mon premier concert avec Véronique Sanson.
Comme si je l'avais attendu depuis 15 ans. Vêtue de cuir noir frangé. Une boule de feu.
Qui tient la dragée haute aux quatre autres vedettes, dont le complice Eddy Mitchell, mon préféré,
avec qui elle chante une belle version du Cimetière des éléphants. Tout le monde aime Eddy Mitchell.
Le seul des quatre messieurs en présence dont j'avais acheté des disques. Une belle voix.
Qui au-delà des chansons, nous a aussi accompagnés avec son émission culte La dernière séance.
Chacun va chanter un peu de son répertoire, entre deux duos. La voix blonde, vêtue de noir,

se lance, assise à un clavier, face au public. Une intro connue. " Pour l'amour d'un homme…"

En pensant aux Années Moi, le venin, je vais vous dire. Très sérieusement. Rendez-vous compte.
Nous sommes en 1988. Il y a vingt ans. Et je dis cela pour ceux qui imaginent une chanteuse,
blonde parmi d'autres, qui faisait des blagues pouët-pouët et potaches avec Maurane ou se pétait
la ruche dans les clubs connus du Tout-Paris jusque dans les Années 90, jusqu'à ce mariage
improbable avec Pierre Palmade, bref, pour ceux qui ne voient que du people, éthéré, déconnecté,
évoluant dans une bulle de champagne de bisounours irresponsables, je relève que la dame avait
centré son album sur deux thèmes : l'écologie avec Un peu d'air pur et hop, et l'Islam radical
avec Allah, qui sont aujourd'hui, vingt ans plus tard, deux thèmes qui obsèdent plus que jamais
nos sociétés occidentales, au cœur de tous les débats, et de toutes les campagnes électorales.
Je l'écris en passant. Véronique Sanson chante des chansons d'amour et fait la fête sans doute.
Mais la lucidité sur nos propres démons intérieurs, sur nos lâchetés, et nos petites faiblesses,
n'empêche manifestement pas une lucidité sur l'état du monde. Elle n'était bien sûr pas la seule
à s'inquiéter des sujets en question à cette époque, et je ne cherche pas à en faire une Pythie extralucide,
mais ses chansons, si elles ne sont pas prophétiques, font la preuve d'une perméabilité sensible
au monde et à l'actualité, plus politiques que les seules déclarations d'amour sentimentales.
Elle est la fille de ses parents. A donc le sens de l'Histoire et des mouvements du monde.
Et je trouve éblouissante, rétrospectivement, la force de ces deux chansons, qui prennent soudain
une autre envergure, vues d'aujourd'hui, qui font penser qu'elles étaient en avance sur leur temps.
Sanson is back. Cette fois, je suis dans le bus et j'y reste. Suite à la Tournée des Enfoirés, déterminé,
je reviens à Toulouse l'année suivante pour l'écouter en symphonique avec le Fysio de Prague.
Si elle n'est toujours pas seule en scène, accompagnée de 80 musiciens, j'aurai son seul répertoire,
et ma revanche sur Georgette, qui avait enfin la preuve, éclatante, de ce que je voulais démontrer,
le pont de Ma révérence, et Lérida, mais au-delà, la chaleur des cordes sombres et sensuelles
qui pouvaient s'entortiller dans Christopher ou Le Maudit, à cette époque où la voix est à son apogée.
La décennie des Années 90. Qui s'ouvre ici en fanfare, annonçant d'autres succès magnifiques.
L'Orchestre de Prague la reconduit au cœur de l'actualité. Après l'affaire Rushdie et Allah,
la voix apparaît dans les JT Place Venceslas, en pleine Révolution de Velours, alors qu'elle travaille
aux répétitions de son spectacle au Châtelet. L'Empire Soviétique s'écroule. Avec le Mur de Berlin.
Le monde change. L'avenir s'annonce merveilleux. Il y aura des Jeux Olympiques à Barcelone.
La veste à franges, de cow-boy ou d'indien, est couleur daim, comme déclinaison pour le civil
de la veste noire de scène qui s'agitait autour de Johnny Hallyday sur Toute la musique que j'aime.
Il y a du Radio Vipère, il y a du Jet Set chanté chez Jacques Martin. Sous vos applaudissements.
Et la voix qui, après avoir cherché des choses, dans les Années 70, cherché son chemin, sa couleur,
le bon dosage de vibrato, l'exploitation du son américain, évoluant d'un album à l'autre, a trouvé
son rythme de croisière, son point d'équilibre de Dionne Warwick, entre les aigus et le grave ténébreux,
entre le cristallin et le rauque, offrant tout ce que la voix pouvait produire, optimisé et magnifié.
Je suis au bon endroit entre le passé et le devenir. Palais des Sports de Toulouse. John Lee Hooker.
Muddy Waters. " Il y a longtemps sur des guitares !... " Et Johnny a trouvé à qui parler.

 

Philippe LATGER / Février 2019

Et quand les dieux sont au repos

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