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Les aiglons

Publié le

Sous le village, un sentier longe la rivière. Un sentier de terre au milieu des roseaux.
Un rideau de roseaux qui nous cache de l'eau. Des regards indiscrets. De la rive d'en face.
Je suis le guide, intimidé. Deux pas derrière. J'écoute. Des souvenirs d'enfance.
Et puis. Il me prend la main. Impérieusement. Et m'embrasse.
 

Philippe LATGER / Août 2019

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Au réveil du dragon

Publié le

Sur le goudron, je vois mes pieds entrer et sortir. Le pied gauche. Le pied droit. Pied gauche. Pied droit.
Des baskets bleues. Usées jusqu'à la corde. Les lacets noués. La foulée mécanique. Le bandeau de la route.
Je te rejoins. J'arrive. Pied droit. Pied gauche. C'est comme du ski de fond. Une machine de fitness.

Le vélo elliptique. Le robot de l'usine. Qui répète le même geste. Pied droit. Pied gauche.
Je baisse la tête et je réduis mon espace de vision. Je resserre le champ sur un carré de bitume.
Zoom avant. Je tourne mon clip en marchant. Je suis content de l'effet. Pied gauche. Pied droit.
Il y a le rythme. Le mouvement. La lumière estivale. Zénithale. J'oublie la chaleur en la mettant en scène.

J'oublie la distance en me l'appropriant. Elle devient un outil. Un segment établi. Ou un terrain de jeu.
Je serai avec toi plus vite que prévu. Je n'aurai pas en fait le temps de m'en rendre compte.
Les cigales à tout rompre. Le soleil aveuglant. La nature féroce. Et le bandeau de route salutaire.
L'axe de la civilisation. La barre que je tiens. A laquelle faire mes exercices. Je lève la jambe.
Pied droit. Pied gauche. Vus d'en haut. Dans un carré découpé sur ma pellicule. Qui rentrent et qui sortent.
En alternance. La caméra avance. Comme sur des rails. Et je n'ai qu'à suivre le mouvement.
Quand la porte de l'autobus s'est fermée derrière moi, c'était comme arriver sur le lieu de tournage.
Nous avons du boulot. J'ai traversé le village comme celui des caravanes et de la cantine des figurants.
Le bus est parti, sans me donner l'impression de m'abandonner à mon sort. J'ai quelque chose à faire.
Quelque chose à produire. Pied gauche. Pied droit. J'ai marché jusqu'au pont. Traversé la rivière.
Et c'est là que les choses allaient commencer. Le plus long plan-séquence de l'histoire du cinéma.
Huit kilomètres à pied. En pleine nature. Dans les montagnes et la garrigue. Dans les virages et le soleil.
Je te rejoins. J'arrive tout de suite. Mais avant de t'embrasser, j'ai un travail à faire. Un tunnel laborieux.
A recomposer le monde. Le silence. Le temps et l'intervalle. La lumière. Le trajet. L'élan. L'éternité. 
Le dernier rond-point est le point de départ. C'est là que commence l'expérience. Il n'y aura plus rien.
C'est la dernière borne humaine avant ta bouche. La dernière branche urbaine avant celle de tes bras.
Il n'y a rien entre ce rond-point et toi. Seulement huit kilomètres de dénivelé. La parfaite ascension.
Pour monter à l'assaut de ton donjon. Au milieu des rapaces et des vignes. Au milieu de nulle part.
Pied droit. Pied gauche. Le bout rond des chaussures. Le corset des lacets. Bleus sur le goudron noir.
Un peu mou. Où mes pieds s'enfoncent légèrement. Sous le poids de la chaleur. De la canicule.
De ma chemise sur mes épaules. Une borne indique la distance à parcourir jusqu'au col. Cinq kilomètres.
Une distance qui ne m'effraie pas. Aux platanes alignés pour me faire de l'ombre, au départ de la côte.
La campagne est encore urbanisée. Les dernières maisons. Un chien aboie inquiet de ma présence.
Le village s'éloigne dans mon dos en sueur. Avec ses dernières habitations. Pied gauche. Pied droit.
Je te rejoins mon amour. Je ne cours pas mais je vole vers toi. J'arrive. Je serai bientôt dans tes bras.
Le virage que je franchis révèle un spectacle lunaire. Celui de la désolation d'un paysage incendié.
Le feu a traversé la route. Les arbres calcinés. Où la clameur des cigales a été repoussée, loin, à distance.
J'ai le poids du ciel sur la tête. Mes chaussures sont en plomb pour me lester sur le sol de cette planète.
Je suis un cosmonaute dans sa combinaison spatiale. La pesanteur a changé. N'est plus la même.
Dans mon scaphandre lunaire, j'avance au milieu du désastre. Réveillé en sursaut par une automobile.
Pied droit. Pied gauche. J'avance sur le bord de la route. Dans le sens de la marche ou le sens opposé.
Je traverse et j'alterne en fonction de la visibilité. Pour faire face aux voitures qui descendent souvent.
Renoncer lorsque le virage est critique ou trop dangereux. En l'absence de plates-bandes, même étroites.
Et qu'il est plus aisé de partager l'espace en sécurité sur l'autre bord, dans le sens de la circulation.
Le silence de la fournaise me permet d'entendre les moteurs arriver de loin et d'anticiper. Me positionner.
Lorsque je distingue le moteur des automobiles à celui des motos. Et que je peux évaluer la distance.
Pied gauche. Pied droit. Je t'aime mon bébé. Je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne.
Je suis fou de toi. Et heureux. Vivant comme jamais. Et j'embrasse avec toi ce paysage sublime.
Qui s'ouvre et s'offre à moi, verdoyant et sauvage, qui grouille de guêpes et de gibier. Aride et sensuel.
Lorsque la nature épargnée par le feu célèbre son règne et sa supériorité, sa puissance et sa gloire.

Sa permanence. Aussi effrayante que rassurante. A la fois menace et amie. A la fois danger et abri.
Pied droit. Pied gauche. Une borne m'indique le kilomètre franchi. C'est une mesure de temps.
Que j'intègre. Et me donne du cœur au ventre. Pressé d'arriver sans être pressé de l'être.
Je peux rêver du monde. Je peux rêver de toi. Et c'est un préambule à la hauteur des retrouvailles.
Un prologue digne de notre histoire. De l'amour que je te porte. La force et le dépassement de soi.
La volonté. La détermination. D'être vivant en ce monde. Vivant avec toi. Et de gagner ton sourire.
Le voyage en autobus était déjà un sas de décompression. Mon regard perdu dans la vitre d'une fenêtre.
Seul à mes émotions, de ce que je quitte, de ce que je retrouve, de ce que je découvre. Saudade.
Plein du spleen du bonheur amoureux qui n'est pas dépourvu de souffrances. Que j'affronte volontiers.
La marche est la deuxième séquence obligée du protocole. Un sas de décontamination. Radical.
Pour transpirer mes toxines, me débarrasser des affres du quotidien, de la violence du monde moderne,
de la société contemporaine et de ses pièges, l'aliénation aux nouvelles technologies, aux écrans,
l'addiction à la communication, à l'information, à la connexion, je me dépollue, je me déshabille.
Je me fonds au paysage. Au minéral. Au végétal. Je fais corps avec eux. Pour faire corps avec le tien.
Dans l'unicité originelle des choses. Organique. Cosmique. La plus spirituelle de toutes. L'entièreté.
Pied gauche. Pied droit. Je suis entier avec toi. Ma part manquante. Comme je suis entier sur la route.
Avec ce paysage cru. Où je me réconcilie avec mon animalité. Dont je comprends la noblesse, la force,
et son humanité. Nous sommes la nature. Je suis elle. En elle. Comme je suis toi avec toi et en moi.
C'est une réunion magnifique. Où je peux apercevoir un brin de vérité. Pied droit. Pied gauche.
L'éclat de soleil dans un parebrise. Je dois me ranger dans les herbes d'un fossé pour le laisser passer.
Une voiture qui descend au village que je découvre, déjà loin et minuscule, avec satisfaction.
Celle de la distance parcourue. Celle de la jouissance possible à tant de beauté et de lumières.
Depuis mon balcon, à flanc de contreforts montagneux, je profite ravi d'un panorama splendide.
A mon admiration face à cette œuvre coproduite par Dieu et par les hommes, de nature redessinée,
sauvage par endroits, maîtrisée à d'autres, soignée et ordonnée, dans l'écrin de la plaine ouverte sur la mer,
s'ajoute le plaisir orgueilleux du sentiment d'être privilégié. Je suis seul à jouir de ce spectacle.
Comme je suis seul à jouir de celui de tes yeux dans les miens. De celui du sourire que tu m'adresses.
Je reconnais au loin des villages qui semblent n'avoir été bâtis que pour moi et pour cet instant précis.
Aussi vrai que je pourrais croire que ton sourire n'a été dessiné que pour ma seule conscience.
Je veux le rejoindre et me remets en route. Pied gauche. Pied droit. J'ai dû manquer une borne.
J'ai marché sur trois kilomètres de lacets. Il ne m'en reste que deux pour arriver au col.

Un coup de foudre. Ou plus encore que ce simple éblouissement qui semble vous rendre la vue.
Me trouver face à toi n'était pas le seul fait de nos petites vies à un instant donné dans cette dimension.
Il y avait en jeu des choses plus grandes que nous, plus grandes et plus anciennes, qui me dépassent
et ne pas les comprendre toutes ne me dérange pas. En confiance dans ce grand chambardement.
De tout ce qui t'aime chez moi, bien des raisons m'échappent, bien conscient de ne pouvoir l'être
de tout ce qui s'opère entre nous, de façon chimique, rationnelle, tellurique, intellectuelle ou ésotérique.
Je n'ai pas besoin de tout comprendre. Je n'ai qu'à comprendre que c'est mon chemin. Le mien propre.
Programmé ou non. Et c'est ce chemin qu'incarne cette route sinueuse pour me conduire à toi.
Elle est toute tracée. Mais j'accepte de la prendre. Corps à corps. C'est mon taureau à toréer.
Et j'y épuise mes forces en en gagnant davantage. Je me renforce à mon affaiblissement. Je m'épaissis.
A chaque pas que je fais vers toi. Pied gauche. Pied droit. Sous un soleil de plomb qui déforme le réel.
Le poids de ma chemise sur mes épaules. Imbibée de sueur. Je l'ouvre complètement sans la quitter.
L'air chaud s'y engouffre pour me caresser le torse et me laisser respirer dans l'étuve. Qui m'écrase.
Sans parvenir à me pulvériser. Mes muscles bandent encore. Et j'ai mon clip à tourner. Plan serré.
Pied droit. Pied gauche. Qui entrent et qui sortent du champ de ma caméra. En alternance. Cadencée.
On maintient le rythme et la foulée. Je me distancie de l'effort. J'ai quitté mon corps que je regarde faire.
Il se débrouille très bien sans moi. J'en découvre les ressources. L'intelligence et l'endurance.
Je me contente de filmer la scène. D'enregistrer la chape de béton des cigales assourdissante.
Et je peux, hors cadre, opérer un zoom arrière vertigineux pour me géolocaliser dans la montagne.

Je vois la vallée et le fleuve, le village, son église, et la place arborée de platanes où l'autobus m'a déposé
trois quarts d'heure plus tôt, le pont et le rond-point, la sinusoïde de la route, le chemin déjà parcouru
et celui qu'il me reste à faire, au milieu des vignes et des oliviers sur le dernier kilomètre de côte.
Je vois le lieu où tu m'attends. Et dont je me rapproche irrémédiablement. Avec ma foi de pèlerin.
Inébranlable. Qui grandit à chaque mètre gagné. Qui me porte avec une énergie désincarnée.
Qui ne laisse aucune prise à l'effort ni au découragement. Galvanisé par ma quête et sa promesse.
Celle du bonheur dont je jouis déjà. Pied gauche. Pied droit. A mesure que j'avance, d'une ravine à l'autre.
Pour arriver au col qui est la première étape. Je n'ai plus que deux kilomètres de plat à faire. Près du but.
Le donjon à portée de main. Sur le chemin de crête. Où mon film s'arrête. Je n'ai plus que vingt minutes,
devant moi, pour redresser mes épaules et redevenir un homme. Celui que tu attends. Celui qui te vénère.
Et qui montera les marches d'un escalier comme ceux d'un podium olympique, gagner sa récompense.
Epuisé mais radieux. Que tu traiteras de fou. Et je t'embrasserai pour te faire taire.
Car la folie n'est pas là. Ou n'est rien comparée à celle de ce que nous vivons. J'en suis témoin.
La route devient droite. La vision dégagée. Ma peau ressent la tienne. Et je suis attiré. Physiquement.
Je ne regarde plus mes pieds entrer et sortir dans mon carré de goudron. C'est une autre mécanique.
Je dévore l'horizon. Avec l'appétit féroce d'un dragon réveillé.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Au fil de fer de ta nuque

Publié le

Je me rappe les doigts, je me rappe la bouche, au départ de la perruque.
Je me rappe les lèvres, je me rappe la langue, au fil de fer de ta nuque.
Ca part des épaules nues, ça remonte à tes mâchoires,
c'est la brosse sous la brousse, ou mes dents comme hachoirs
pour te mordre le trapèze, à la paille et à la mousse, jusqu'à tes mastoïdiens.
Sous mes mains qui déambulent, aux coteaux et aux falaises du plus beau des paysages,
j'inspecte la mandibule, menton et pomme d'Adam, tenté d'y croquer dedans, de dévorer ton visage,
que je sculpte en attendant pour m'en souvenir longtemps.
Je me rappe la peau, je me rappe les paumes, au vertige qui m'ensuque.
Je me rappe les ongles, je me rappe le cœur, au fil de fer de ta nuque.
Au derme bruni qui, tondu, sent le sel et le soleil.

C'est la pêche délicieuse que la chaleur m'a rendue et me prive de sommeil.
Pour te rêver éveillé. Ôter tous les barbelés qui me séparaient de toi.

Au creux du grand complexus, il y a un galbe fait pour le pli de ma bouche.
Il y a du poil ou du cheveu, des senteurs masculines, que je rince sous la douche.

Que je savonne sans parvenir à les effacer de ma libido en alerte.
Je suis plein de ta peau. De ton crâne rasé et de ta croupe offerte.
Tout ce corps que je reluque. Que j'adore. Et caresse. Au fil de fer de ta nuque.
Je le mémorise, du bout des doigts, à vue de nez, aux coussinets nerveux que je déplace,
agacés et stimulés, pour en épouser le relief, en explorer la surface, y laisser mes empreintes,
et m'en souvenir longtemps.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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La baleine sur le ventre

Publié le

A la laideur du monde, à sa bêtise, sa petitesse, qui me désole, et qui m'épuise, qui me détruit,
il n'y a qu'un remède, un contrepoison, qui m'élève et qui m'aide, et qui me reconstruit.
La vanité des uns, la perfidie des autres, la malhonnêteté et la médiocrité, peuvent aller de concert,
j'ai trouvé mon armure pour pouvoir aller nu, me sauver du désastre, et aller de l'avant
toujours les bras ouverts, sans craindre la blessure. Il n'y a meilleur rempart que d'aller sans défense.
Le nez dans les étoiles et l'amour de ma vie. Je me défais des codes et des jeux de pouvoir.
Je m'émancipe des biens, de la propriété, renonce aux apanages et autres trompe-l'œil,
pour m'enrouler vivant, avec ce qu'il me reste de superbe et d'orgueil, dans l'ambition d'aimer,
avec l'arme secrète d'un sourire merveilleux comme seul privilège.
C'est le plus beau de tous. Quand c'est le plus puissant. Qui me donne la force d'affronter l'offensant,
le vil et le minable, qui me tient debout, triomphant, pour surmonter l'ennui comme la lassitude.
Les doutes ou la colère. Le découragement. Tout devient dérisoire au pouvoir de ton corps.
De ton regard sur moi qui me tient dans sa bulle. Et mon amour pour toi devient mon bouclier.
Il grandit et me sauve. Il me tire de là. Et les coups bas soudain sont ceux d'épées dans l'eau. Je surnage.
Je suis invulnérable. Prêt à en découdre. Amoureux, en confiance, avec mon grain à moudre,
dans ce monde qui prend une autre dimension, qui a gagné en beauté depuis que je te sais.
Je ne peux détester l'univers où tu existes, la société des hommes qui compte un tel joyaux,
quand tu me rends l'espoir de ce bonheur possible d'être en paix avec soi et avec nos semblables.
Tu es la certitude qui me permet d'y croire. La seule qui m'escorte dans ce chaos stupide
qui retrouve du sens et redevient aimable. C'est un renversement. Un rétablissement. Ou le vœu exaucé.
A tes yeux qui me couvrent, je peux bien ferrailler, contre mes bêtes noires et mes moulins à vent.

De quoi puis-je avoir peur sinon de tout gâcher et de te décevoir ? En somme de te perdre ?
Mon armure c'est toi, ta peau contre la mienne, ta voix dans mon oreille, ton sourire radieux.
C'est ta seule présence qui réveille ma chair, qui réveille mes muscles et mon intelligence.
Qui réveille mon goût, l'envie et l'appétit, le désir et la fougue. Je sais que tu existes. Je sais que ça existe.

C'est une vérité, plus ferme et magnifique que celle de la mort ou que celle de Dieu
dont je sais peu de choses. Une révélation. A nos baisers profonds, à notre intimité et à nos évidences.
Toi, tu peins. Moi, je pense. Moi, j'écris. Toi, tu danses. Réfléchissant ma démence.
Pour faire de mes monstres quelque chose d'acceptable. Pour faire de ce monde l'Eden envisageable.
A construire avec toi.
De beauté. De musique. De mots et de plaisirs. Un écrin fantastique fait pour la liberté et l'imagination.

La vie est plus intense à l'ombre de tes cils, à l'ambre de ton rire, à l'angle de ta bouche
où je reprends mon souffle. La vie devient vivable. Quand on peut l'inventer. La jouer et la chanter.
En dessiner les plans. En créer les costumes, les rôles et les décors. Pour en faire une fête.
Dont j'ai toujours rêvé. Je suis prêt à l'écrire. A la scénariser. Au plus près du réel et de l'invraisemblance.

A bâtir des projets, des ponts, des résidences, où je pourrais vieillir au plus près de moi-même
parce qu'au plus près de toi. 
Je n'ai pas abdiqué, quand la double armature donnerait bien des forces aux pires architectes,
et un peu de talent pour transformer le monde et le rendre habitable.
Une pierre après l'autre, le mulet que je suis portera du poids par tous les temps et par tous les chemins.
Avec du cœur au ventre et la fleur au fusil. Sûr de son affaire. Et de nos lendemains. Avec obstination.
A l'abri des outrages de l'espérance odieuse et de ses trahisons. Mais en construisant tout. De mes mains.
Cathédrales. Opéras. Tout sauf des murs. Qu'ils tremblent. Qu'ils s'éventrent. Qu'ils s'écroulent.
Puisque mon armure est de ne plus en avoir. De déposer les armes pour être plus léger. Ou vivant.
Et aimer aussi fort que je t'aime. Le monde environnant. Le passé. Le présent.
A reconstruire ensemble. Pour y mourir heureux. En riant du désir ou du satisfaisant.
Avec une baleine dessinée sur le ventre.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Comme une fusée éclairante

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Tu commences une phrase dans tes yeux qui s'agitent, je suis ta pensée, je cours après en riant,
aux idées que tu butines, qui se mutinent, qui grouillent dans ta caboche, virevoltant dans un essaim,
lorsque mille choses éclosent, explosent, s'entrechoquent, rebondissent, s'évasent, et s'avalanchent,
coagulent, bouillonnent, se forment et se déforment, et que je dévale le sentier pour ne rien en perdre,
évitant les branches, les rochers, les crevasses, le long de cette rivière à l'eau claire où ton âme scintille,
dans son flot démentiel, son débit enivrant et ses nombreux méandres. Je cours le long du lit.
Emporté par la pente, je m'accroche, je dois me concentrer, ne pas me laisser distancer, écumant,
pour ne pas en perdre une miette, envoûté et joyeux, ravi de l'exercice et de l'état d'urgence.
Il y a cette vitesse et cette agilité, qui gambadent ensemble et doivent abonder, explorant les possibles,
les options et les moindres recoins, les opportunités, dans ce cours d'eau espiègle qui fait feu de tout bois.
Je souris sous mes cils à la virtuosité, et à chaque prouesse mon cœur rit aux éclats, ému, émerveillé
par l'aisance brillante de ton intelligence qui peut tout enchanter et me réconcilier avec l'espèce humaine,
ce qu'il me reste à vivre, les années à venir, comme une dernière chance d'être libre et heureux.
Sur le bord de ma chaise, je cours émoustillé, le menton dans ma barbe, confiant, impressionné, amusé

par les mélodies brésiliennes qui se déroulent comme des rouleaux de volutes, avec leurs turgescences,
pareils aux nuages d'orages, défilant en accéléré dans tes idées, à tout ce que tu imagines et envisages.
Tes yeux ne voient plus ce qui t'environne, mais scrutent toutes les parcelles de ton cerveau en activité,
ce volcan en éruption dont j'accompagne quelques coulées de lave, ne touchant plus terre, ou à peine,
pris par la vitesse et par la pesanteur, allant plus vite que mes jambes le permettent, essayant peu ou prou
de ne pas tomber pour aller avec toi au bout de ton raisonnement, qui résonne, éblouit les noirceurs
comme une fusée éclairante, ou ton propre sourire qui pulvérise les distances et le dégoût du monde.
A tes analyses, tes déductions, tes suggestions, je réfléchis en ronronnant dans tes pupilles noires
la beauté de ton être, et celle de ce que tu transformes au filtre de ton regard, qui voit tout tout de suite.
Il y a un bonheur intense à savoir que tu existes. Ainsi donc. T'attendre toute ma vie valait la peine.
Je cours le long de la rivière, m'enroule dans tes pensées. Avec cette joie inouïe de ne plus être seul.
 

Philippe LATGER / Août 2019

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Sous la voûte plantaire

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Il y a sur son talon et la terre et le schiste de ceux qui vont pieds nus, ceux qui marchent et existent,
valsent dans le salon, la cuisine ou la chambre, courent dans les étoiles jusqu'au mois de septembre,
se blessent dans les ronces et les égratignures, dans les vignes et les bois dépourvus d'encoignures,
pour ressentir le monde, l'ivresse et la fierté, la fièvre souveraine d'aimer la liberté.
La largeur de la plante pour épouser le sol me fascine, à ses cunéiformes comme aux rangs de phalanges.
Les orteils sont velus ou virils aux pieds du loup-garou qui danse sous la lune et l'adore debout.
J'observe sa cheville, ce merveilleux écrou, où peut s'articuler une pointe élégante qui prolonge le trait.
Elle est belle et puissante, permet des rotations, à la jambe naissante dont j'aime les attraits.
Le mollet est charnu. Et la cuisse palpable. Que je malaxe alors entre mes maxillaires où mon désir salive.
Si mes doigts les pétrissent c'est pour les voir bander, que la viande s'attendrisse et mieux m'affriander.
Mes paumes à la dérive effleurent tous les galbes, les courbes voluptueuses que les muscles dessinent,
ravies de leur pouvoir, de leur pilosité, à la caresse étrange des amours masculines,
où s'embrassent les mêmes, semblables ou ressemblants, et se roulent des pelles, Narcisse et son reflet.
Mes mains sont à ses pieds, qui dansent des aurores où je peux m'endormir. Le cœur époustouflé.

Courir à perdre haleine, pour prendre mon élan et mieux lui appartenir.
Au chemin caillouteux ou sur le carrelage, aux briques d'un pavage, aux chemins poussiéreux,
le monde est à genoux sous sa voûte plantaire, qui gambade partout comme un faune amoureux,
se plante dans le sol au profond des racines, tout en restant légère, libre de ses mouvements.
C'est le ciel étoilé. Qui virevolte ainsi, faussement désinvolte, crépite en étincelles parmi les feux follets.
Une croûte céleste où je perds l'équilibre. Quand je suis étourdi et ne sais plus vraiment ce qui vrai ou réel,
ce qui est sol ou plafond, quand j'ai perdu le Nord, et, sans dessus-dessous, mon sens de l'orientation.
Le diable est en colère. Il croit que je m'enfuis. Alors que, pour me plaire, je cours à ses talons.
Envoûté et solaire. Ebloui et radieux. Quand sur le pied de guerre, je pose mes jalons.
Les chevaux au galop s'ébrouent dans la lumière. Comme étalons furieux hérissés de crinières.
Libérés de leurs chaînes aux barrières ouvertes, sur l'horizon possible où tout peut commencer.
 

Philippe LATGER / Août 2019

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Le coeur de la centrale

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Difficile d'évaluer les quantités de passé et de futur mélangées dans ce concept vertigineux de présent.
Difficile de cloisonner, de différencier, d'identifier-même, ce qui relève du passé, ce qui relève du futur
dans ce mouchoir de poche de l'instant, que l'on se tue à définir pour des raisons strictement mentales.
Le présent est une des choses perçues comme des plus concrètes alors qu'elle est des plus floues.
Qui saurait dire quand il commence, quand il finit, alors qu'il est l'éternité.
Il n'y a rien de plus infini que le présent. C'est l'infinité par essence.
S'il s'articule sur une compréhension linéaire du temps, il est alors un segment qui se déplace,
dont les bornes déjà fumeuses ne cessent de bouger, d'avancer peut-être, et donc de changer.
Le temps de penser au présent et il n'est plus, alors même qu'il est encore.
Fusion parfaite du passé et du futur, qui sont en soi des notions assez confuses, mais plus faciles à définir.
Si le passé est ce qui n'existe plus, et le futur ce qui n'existe pas encore, alors, oui, c'est très clair,
le présent est ce carrefour nébuleux où les deux se rencontrent, s'interpénètrent, se traversent enfin.
Ce point de convergence concentre alors dans un accident sublime l'infinité du passé et celle de l'avenir.
L'éternité donc, en somme. Avec son caractère infini. Mais une éternité et un infini comme compressés,
jusqu'à pouvoir entrer dans une bouteille ou une lampe magique, un lieu minuscule, microscopique :
un infiniment petit capable de contenir un infiniment grand.
Qui saurait dire alors qui contient quoi ? 
A nos cerveaux humains, ce présent, aussi insaisissable qu'indéfinissable, se révèle être le temps
de la conscience, le seul où nous pouvons appréhender le vivant, l'existant, le disparu et le suivant,

toute notre condition, puisqu'il est le seul lieu possible de perception de l'hypothétique réalité.
Le présent est ce moment où, à la fois, nous ne sommes déjà plus et ne sommes pas encore.
Deux choses qui n'existent pas, puisque la première n'existe plus, que la seconde n'existe pas encore.
Alors ? Que sommes-nous ? Sommes-nous seulement ? Sinon dans la conscience de ces deux cadavres
perpétuels, constitutifs, et dans le déchirement continu de ce grand écart permanent entre deux forces
prétendues opposées sans être contradictoires ? Puisque nous en sommes nous-mêmes le trait d'union.
Nous ne sommes et ne pouvons être autre chose que ce minuscule grain de sable d'instant, mobile,
capable de contenir l'éternité, l'infini et les mystères du monde.
Dont ce qu'on appelle le présent est l'improbable clé de voûte. Le cœur de la centrale.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Et mes crocs

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Je t'ai dans mon lit. Dans les yeux. Dans mes bras. Dans ma bouche.
Je t'ai dans ma vie. Dans mes cieux. Dans mes draps. Sous la douche.
Je t'ai dans les mains. Dans les doigts. Dans le rire. Et bien mieux.
Je t'ai dans la peau. Magnifique. En entier.
Ta peau brune. Et si tendre. Sur les flancs. Aux épaules. Dans le dos. Je t'ai nu dans la peau.
C'est ton corps en cadeau. Que j'adore. Que je flaire. Que j'effleure. Que je palpe. Que je suce.
Des mollets au trapèze. Et des cuisses au prépuce. C'est ton corps que je mange. Et ton corps que je baise.
Le terrain. Parcouru. Reconnu. Emouvant. Qui m'enflamme. Un vertige. Et ton sourire d'ange. Dangereux.
Le plus doux des prodiges. Qui sait me rendre heureux.
Je t'ai dans le corps. Dans le ventre. Dans la tête. Dans mes vœux. Mes prières exaucées. 
Et partout dans la ville. Je t'ai dans les dents. Dans le sang. Dans mes fibres. Dans mes textes et mes crocs.
Dans mes nuits. Ma musique. Mes pensées. Mon piano. Quand je t'ai dans la peau. Dans le derme.

Dans les poings, les cheveux, la salive et le sperme.
Tu roules une cigarette. Je te roule des pelles. Roule des mécaniques. Aux rouleaux des étreintes.
Tu me plais au-delà du plaisir, que me plaire est possible, que me plaire est permis, au-delà du fin mot,
que j'ai dit, à l'oreille déjà, par signaux, par texto, et écrit aussitôt. Tu es exceptionnel.
Et je t'ai dans le verbe. Dans le geste. A l'appétit féroce que j'ai de m'attacher.
D'être en manque de toi. Qui sais me reconstruire. Plus fort que je n'étais.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Que mon autobus traverse

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A l'étage de la maison, derrière la moustiquaire, elle bâille.
Elle ne bâille pas un peu. Elle ne s'en excuse pas en se dissimulant derrière l'une de ses mains.
Non. Elle bâille franchement. A s'en décrocher la mâchoire.
Le coude plié, posé sur le rebord de la fenêtre, le menton pesant sur son poing fermé,
elle semble rêvasser, ou bugger, le regard dans le vague, perdu quelque part sur les façades, 
de l'autre côté de la rue, au-dessus des toits peut-être. Et j'y pense. Il est possible qu'elle ne pense à rien.
Elle soupire. Dans une affreuse chemise de nuit. Qui boudine ses rondeurs. 
Qui serre ses épaules tombantes. Sa poitrine tombante. Sous un double-menton atroce
qui tombe de chaque côté de son menton posé sur son poing fermé.
Elle est immobile. Ne fume même pas. Sans être immobile. Je m'en rends compte. Elle dégouline.
Il y a un mouvement qu'elle doit à la pesanteur. Dont elle n'a même pas conscience.
Elle, elle regarde. Elle regarde la lumière du matin sur son village désert. Que mon autobus traverse.
Il fait trembler les murs des maisons alignées. Dont la sienne. Avec ses deux fenêtres à l'étage.
Et cette moustiquaire qui pixellise son visage grotesque. Dégoulinant sur son poing fermé.
Elle sent la solitude. Elle est la solitude. L'incarnation laide et amère de la solitude.
Elle a son visage. Sa silhouette. Voûtée sur la rue. Pas d'homme à embrasser au réveil.
A saluer une dernière fois pour l'encourager à son départ pour le travail. Pas d'enfants à habiller.
A faire petit-déjeuner. A accompagner à l'école. Juste la rue à regarder.
Elle ne se douchera pas. Ne se lavera ni le cul, ni la chatte. Elle n'a même pas de chats.

La nourriture pour chat est pour elle. Trop jeune pour mourir bientôt, elle regarde par la fenêtre.
Ce qu'il ne se passe pas dans la rue. Ce qu'il ne se passera jamais. En dégoulinant. Lentement.
Au passage de mon autobus. Indifférent. Qui continue sa route.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Depuis que je te sais

Publié le

La nuit est plus nuit. Le jour est plus jour. Le soleil plus soleil. L'été plus été. Et mes mots impuissants.
Le temps désamorcé, désorienté. Pulvérisé. Il n'y a plus que nous. Dans nos yeux. Dans nos mains. 
Et le cœur à tout rompre. Quand je te respire. Ma bouche sur ta peau. Dans ton cou. Tes cheveux.
Ma bouche sur ta bouche. Quand j'inspire ton souffle. Je me remplis de toi. Et j'accueille ton âme.
Qui se fraye un chemin. Qui me brûle en dedans. Me grandit. Me décuple. Jusqu'à devenir toi.
De ton sexe ou du mien, sait-on lequel je branle. A l'étreinte vorace où nos muscles se mêlent.
De ce corps étranger, tout est fait pour me plaire. Ou pour me bouleverser. Quand tu me bouleverses.
Je veux te rejoindre au plus loin de toi-même, au plus près, au plus vrai, au plus profond peut-être,
au centre de ton être, au cœur de l'univers où le temps n'a plus cours, où le temps est vaincu
et la mort abolie. Je veux bien de ton corps comme ultime demeure. Où je peux disparaître.
Ou me recomposer. Devenir moi en mieux. Plus brillant. Plus solaire. Toi pour l'éternité.
Que je pourrais passer à te rouler des pelles. A te sourire encore. Te dévorer des yeux.
A ronronner de joie à ton intelligence, à ton sens de l'humour, ta créativité. Me frotter dans tes jambes.
Que j'aime vénérer. Tes chevilles et tes cuisses. Tes genoux. Tes mollets. Tes fessiers. Et ta chute de reins.
Où mes lèvres s'égarent. Où mes doigts se délient. Assoiffé de ta chair et de toute ta substance.
Il faut que tu me manges. Il faut que je te mange. Nous faire pénétrer. Défoncer les frontières.
Faire exploser les murs. Les barrières. Les limites. Tout ce qui nous sépare. Et défier la matière.
Le jour est plus jour. L'aurore plus aurore. Quand je suis dans tes bras. Quand tu es dans mes bras.
Les étoiles filantes n'ont rien à exaucer. Quand j'ai tout avec toi. Depuis que je te sais.

 

Philippe LATGER / Août  2019

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