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Frein à main

Publié le

Il est moins facile. Le texte que le trait. Il est plus long. Plus laborieux. Le chemin pour le moudre.
L'absorber. Ou l'entendre. Le comprendre. Le dissoudre. Le temps que cela prend. C'est la clé.
Plus long que pour le trait ou pour la note. Il faut s'y installer. Il faut s'y accrocher. Il faut se concentrer.
Et ce n'est plus l'époque. De se laisser noyer dans les couloirs opaques de la pensée d'un autre.
Et de se laisser perdre dans un temps hypnotique qui prendrait trop de temps.
Même s'il est épique, le texte n'a plus cours que pour rompre le rythme. Et se déconnecter.
Ou bien pour tricoter ce qui sera images et immédiateté.
Il est moins facile. Le texte que le buzz. Ou la vulgarité. A la pression constante de devoir posséder.

Produire et consommer. Jouir et se consumer. Tout de suite. Sur le champ. En 140 caractères.
Changement de cadence. Une accélération. Quand le texte est un frein. Des quatre fers.
Dans une nuée de fumée sur le quai. Tout le monde descend. Pas de réseau. Rase campagne.
C'est le contre-courant. Ou le reflet tranquille. De ces pas immobiles que l'on fait en mourant.
Haletants et fébriles. Mais dans l'éternité. L'inverse de l'instant. Ou bien son contenant.
Il est moins facile. Le texte chronophage. A l'époque du moment. C'est un affreux challenge.
Un défi titanesque. Retenir l'attention. Maintenir la tension. Jusqu'à ce point final.
Où le monde commence.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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L'Amérique est la fable

Publié le

L'Amérique est la fable où la foule se plaît à rêver que le bonheur est près, quelque part dans la ville,
et que tout est possible, et tout prêt à porter, aujourd'hui ou demain, juste au coin de la rue,
ou à portée de main. Limousines et taxis. Des chromes aveuglants. Aux canyons rectilignes qui impulsent 
des vignes incapables de vin, l'énergie, la vitesse, des espoirs toujours vains, des quêtes improbables,
le pire et le meilleur, qui attire et révulse, mais nous fait exister. Right now. Sous la pluie. Le métro aérien.
Et le chaos urbain. C'est l'amoncellement. Et des tours de Babel. Des colonnes doriques. Babylone.
Jézabel. L'océan Atlantique. Aux hôtels verticaux. Et aux péchés bibliques. Les orages tropicaux.
La fièvre d'arriver. La rage de partir. Au Disco désuet et à la Soul lubrique. Comme aux cuivres tragiques.

L'Amérique est affable. Cruelle et enfantine. Vorace et réservée. Le mythe magnétique
.
La violence écrasante des fois désenchantées. La farce d'Hollywood. La force d'inventer.

L'insolence de vivre. Qui explose et s'effondre pour mieux se relever.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Effarement

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C'était une mer d'huile. Sans début et sans fin. La surface de nacre. Cernée d'aucun rivage.
Un océan sans côtes. Pas de terres alentour. Pas de terres tout court. Seulement une mer d'huile.
Sans début et sans fin. Une mer infinie. Qui n'est faite que de large. Pour se noyer dedans.
Sans pouvoir échouer. Puisqu'il n'y a pas de plages. Pas moyen d'ensabler bateaux ou coquillages.
Il n'y a pas de rives. Et pas de continents. Et rien à la dérive. Quand il n'y a plus de sens.
Ni de points cardinaux. Plus de Nord. Plus de Sud. Et plus de direction. Plus de destination.
C'était une mer d'huile. Que l'on ne peut pas prendre. D'où l'on ne part jamais. Où l'on arrive nulle part.
Seulement cette lumière. Une ligne de flottaison. Pas de but. Pas de terre. Ou seulement l'horizon.

Sans début et sans fin. C'était une mer d'huile. Pour refléter le ciel. Et puis couler dedans.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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L'AnAmorphose

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Un soleil d'ecchymose déployait ses faisceaux, peignant son agonie aux derniers soubresauts.
Nuages mauves et roses, comme autant de vaisseaux, survolaient l'incendie à grands coups de pinceaux.
C'est le ciel qui explose. Et l'or qui pleut à seaux. A ces adieux si beaux aux pourpres de pourceaux,
le cœur a ses névroses, le fleuve a ses ruisseaux. Le jour a son tombeau et la nuit son berceau.
Des étoiles s'imposent. Emportent le morceau. Faisant fuir la lumière et rêver les puceaux.
Quand reviennent aux nécroses vautours et vermisseaux pour mordre la poussière, la chair et le cuissot.
L'espoir de quelque chose. L'amour et le trousseau. L'avenir. L'infini. L'audace et le grand saut.
Le désir d'overdoses. La joie des jouvenceaux. Les amants réunis. La chute et les assauts.

Mélancolie grandiose au sommet de monceaux. La foi, l'apothéose, venaient poser leur sceau.
Un soleil d'ecchymose déployait ses faisceaux, feignant son agonie dans un dernier sursaut.
 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Hors d'haleine

Publié le

Les veines verdâtres gonflent à la surface des mains. Dans le cou. Aux muscles bandés.
Et la tête en arrière, ce sont des poils et des cheveux qui poussent. Des vertèbres saillantes dans le dos.
C'est la tectonique des plaques dans ce corps en fusion à l'appel de la lune et de l'état sauvage.
Les lèvres se retroussent. Deviennent des babines molles et humides. Ouvertes sur des gencives écarlates.
Des crocs les baignent de sang en les perforant pour jaillir et faire de ma bouche une gueule béante.
Les articulations se retournent contre moi. Et je sens une pesanteur me faire basculer en avant.
Alors que mon coccyx s'allonge, déchire mes vêtements pour me flanquer une queue. A quatre pattes.
Mon visage s'étire vers l'avant. Je suis comme un grand chien qui grogne de douleur à ma transformation.
J'ai dû sortir. Sans prévenir. M'isoler. Sans savoir ce qu'il allait advenir de moi. La première fois.
Que ça m'est arrivé. Moi qui ne sais pas chasser, j'ai dansé toute la nuit autour de proies faciles.
Qui crois-tu que je sois ? Tout ce que tu fantasmes ou ce que je suis moi ?
Tu as beau jeu d'imaginer le pire après avoir inventé le meilleur. Je ne suis ni le bien ni le mal.
Que tu veux faire de moi. Je suis ce que je peux. Je suis ce que je veux. Et je cours sous la lune.


La chair est à vif. Et je peux la manger. Je suis aveugle. Seulement une bouche qui mâche.
Des mâchoires puissantes pour tout déchiqueter. Mon sang cogne dans mes artères à leur circulation.

Et ça cogne dans ma tête, ça menace de céder, de craquer, de crever, et ça coule comme à l'hémorragie.
A gros bouillons. Abandonné à ma folie. Et à ma solitude. Il faudra vieillir seul. Il faudra mourir seul.
Les griffes aiguisées comme des lames pour découper la viande. Les gestes n'ont plus de sens.

La nécessité de se nourrir. Le besoin de grandir et d'aimer. Tout est vidé. Eviscéré. Vide de sens.
Je maudis la lune. Elle m'a trompé. Elle ne me connecte à personne et suis seul à la regarder.
Je cherche une planque dans la nuit. Blessures ouvertes. Je ne vivrai pas vieux si je ne vis pour personne.
Le cœur va exploser. Turgescent. Et j'ai fui la meute pour m'éteindre tranquille. Hors d'haleine.
Tant j'ai couru après l'amour. Tant j'ai couru après la foudre. Le danger. Le bonheur. L'ivresse d'être deux.

Ceux qui voulaient me séduire voulaient me posséder. Me punir d'être libre. M'avoir et me castrer.
Aime-t'on ce qu'on veut enfermer ? Aime-t'on ce que l'on veut changer ? Ou faire à son image ?
J'ai couru non pour fuir mais pour sauver ma peau. Jusqu'à la nuit déserte, hors d'atteinte, à l'abri.
Brisé. Epuisé. Conspué. Et détruit. Horrifié de découvrir le monstre que je suis.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Les signaux de fumée

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Avec ses tentacules luminescents et ses bras oraux frangés, elle se propulse grâce aux battements
de son ombrelle contractile, échevelée comme une comète sous-marine, un vieux bout de plastique lacéré,
la méduse bleutée que j'expire dans l'espace. Aux traits filandreux. Cendrés. Phosphorescents.
Elle tourbillonne dans les abysses de la nuit. S'élève dans les profondeurs d'une hauteur sous plafond.
Celle de mon appartement. Où je fume en apnée mes doutes et ma circonspection.
La chevelure d'une noyée s'étale dans les ombres d'une lumière artificielle qui me la rend visible.
Si elle m'appelle à l'aide dans son cri immergé et réduit au silence, je ne peux rien pour elle.
Je la regarde se déployer en volutes, expulsée de ma bouche, avant de disparaître.
La fumée invertébrée s'époumone de moi en cherchant la surface. Elle se fraye un chemin.
S'agite et se déchire. Jusqu'à n'être plus rien. Sinon cette impression que rien ne se retient.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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L'aide de camp

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Il n'y a pas d'oisiveté à prendre soin de soi.
Il n'y a pas de paresse à prendre soin de toi.
Ce n'est pas du temps perdu. Tout ce temps que l'on prend.
Pour dormir. Pour manger. Pour s'aimer.
Ce temps ne coûte rien. Et ne dure pas vraiment ce qu'il dure.
L'éternité s'invite. Dans les cinq minutes que je te vole pour t'embrasser.
Je te roule des pelles. Non pas pour te faire perdre du temps mais pour t'en faire gagner.
L'énergie que ça donne. La force que ça donne. La confiance en soi. L'estime de soi. Inestimable.
La preuve d'amour. D'admiration. De dévotion. Tu n'es pas seul. Tu es le centre du monde.
Au vertige de l'instant, il n'y a plus de minutes, plus de secondes. Je t'extirpe. Et je t'arrache au temps.
Te rendrai aussitôt à tes occupations ou à tes ambitions. C'est une entorse à l'espace-temps.
Qui au cadran ne te prendra que dix minutes, une demi-heure peut-être. Le temps du réveil amoureux.
D'une étreinte sous les draps pour puiser la chaleur. Une brèche dans la course des aiguilles de la montre.
Je ne te vole rien. Je te donne. Je ne te freine pas. Je te livre du carburant pour aller plus vite.

La petite grasse matinée qui s'étire. La sieste qui ronronne. Le baiser enfiévré entre deux portes.
Ce n'est pas de la fainéantise. C'est un investissement. Ce n'est pas de la lâcheté. C'est de l'intelligence.

Le danseur saurait te dire à quel point il est précieux de couver et soigner son instrument,
pour mieux le malmener ensuite, pour être plus exigent, pour aller plus loin et plus haut.
Comme le chanteur économise sa voix. Comme on recule pour mieux sauter.

On sait pourquoi les ambitieux ménagent leur monture. Et c'est de ton ambition que je me préoccupe.
C'est le temps d'une gymnastique quotidienne, d'un rituel matinal, d'un footing ou d'un petit-déjeuner.
C'est le massage de l'athlète. La préparation du gladiateur. Dans la confiance aveugle de notre intimité.
Une discipline de fer. Prendre l'instant fugace de notre éternité. Dans une autre dimension.
Où l'on ne se perd pas plus que dans le temps qu'il nous faut pour rêver.

Le poète saurait te dire à quel point il est précieux de vivre des choses dans son sommeil,
songes et cauchemars, où se révèlent des vérités, des problèmes et tant de solutions.
Ce n'est pas du temps que je te prends. C'est du temps que je te donne. Décuplé. Optimisé. Conquérant.
Pour vivre plus longtemps. Et garantir la fidélité de ton aide de camp.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Encore le corps

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Le corps que je découvre dans la chambre au bout du couloir de la maison de Toulouse,
est pris de soubresauts nerveux, de spasmes incontrôlés, dus aux doses insoutenables de morphine.
La peau, terreuse et craquelée, fine et transparente par endroits, souffre d'une déshydratation extrême,
et peine à contenir d'énormes grosseurs qui déforment l'abdomen. Des tumeurs victorieuses prolifèrent.
Dans la poitrine et dans le ventre. Ma mère est en train de mourir d'un cancer généralisé.
Elle n'a que quelques épisodes de conscience, tragiques, furtifs, où elle semble revenir à elle.
Ses yeux reviennent dans ses yeux et fouillent la pièce avec une expression de panique épouvantable.
Elle n'est pas en mesure de me reconnaître. Malgré mes supplications désespérées. " Maman ?...
Maman, tu m'entends ?... " Je serre son poignet de papier qui menace de se briser dans ma main.
A genoux auprès d'elle. Sur le parquet ciré de la chambre. Mais elle est repartie. Reflux dans un délire.
La morphine. Doses maximales. On nous dit qu'elle ne souffre pas. Mais de quelle souffrance parle-t-on ?
Elle dodeline de la tête comme dans une danse de Saint-Guy, et son âme est déjà aspirée par autre chose.
L'unité avec son corps est déjà compromise. Les deux ne tiennent ensemble que par un fil bien fragile.
A chaque retour à la surface de ses yeux, la terreur dans son regard est telle que je suis fou de désespoir.

" Elle ne souffre pas ? " Vraiment ? Comment les médecins vont-ils pouvoir m'expliquer cela ?
Comment vont-ils justifier ces regards d'horreur et d'effroi insupportables à chacune de leur réapparition.

C'est très rapide. Certes. Mais dans ce yo-yo absurde entre la démence et la réalité, entre notre monde
et l'hallucination, entre la conscience et le cauchemar, me garantiraient-ils la paix de son âme ?
Le fils aimant de 23 ans que je suis reste impuissant au chevet de sa mère. Fou de rage et de chagrin.

Le corps déstructuré, désarticulé, défiguré, ravagé, ruiné, qui convulsait devant moi était celui de ma mère.
Qui allait me réveiller de cette ignominie, de cette abjection révoltante ? Était-ce bien réel ?
Ils avaient reconnu leur échec. Chimiothérapies. Radiothérapies. On avait arrêté tout traitement.
Cela était parti du système lymphatique. Et ça s'est généralisé. Deux ans de combat. Et la défaite.
Je reviens comme un zombie dans la salle à manger où ma tante fuit mon regard pour ne pas pleurer.
Un médecin généraliste dit sobrement que c'est une question d'heures. Et détourne le regard à son tour.
Je ne comprends rien à ce qui se passe. Je ne comprends rien à ce que je viens de voir dans la chambre.
Des ganglions. Des tumeurs. Le cancer dévorait ce qu'il restait de ma mère dans la pièce voisine.
Au bout du couloir. Personne pour interrompre ce festin anthropophagique. Monstrueux et furieux.
Et je perds la raison. Je deviens fou. Je n'ai jamais vu ça de mes yeux. Impossible. C'est mon imagination.
Rendez-moi ma mère. Je veux la voir. Je veux lui dire au revoir. Lui parler une dernière fois.

Cette atrocité dans la chambre n'est pas elle. Qu'avez-vous fait d'elle ? Par pitié. Qu'on me réveille !

Je rentre nu dans la douche. Mes pieds identifient toutes les irrégularités du sol. Font corps avec le sol.
Et je sens mes chevilles. Mes mollets. Mes cuisses. Mes fesses et mes dorsaux. Je ressens tout.
Chaque muscle. Bandé sous ma peau. Mes biceps et mes pectoraux. Mes abdominaux. Tout le vaisseau.
Je me plante sous le pommeau. Avec gravité. Pour un rituel vital. Cambré, je bascule ma tête en arrière.
Et l'eau jaillit. Vient à pleuvoir. Dans mes cheveux. Sur mon visage. Et c'est une bénédiction.
L'élément essentiel. Originel. Se déverse à foison sur mon corps. Hydrate ma peau. Et la caresse.
A bonne température. Ni trop tiède ni trop chaude. Elle fume sa vapeur au contact de ma nuque.
Des trapèzes. Dévale ma colonne vertébrale, goutte le long de mes jambes à en lisser le poil.
Je me laisse ensevelir. Elle me couvre. Me recouvre. M'enveloppe. Me protège. Je m'offre à elle.
Avec le même bonheur que dans une brasse sous-marine. Mon corps n'est jamais aussi bien que dans l'eau.
J'ai quarante ans passés. Et je jouis d'exister. De mon ossature. De ma musculature. De mon sexe.
Heureux d'être mâle. De ma pilosité. De ma virilité. De ma condition humaine. Incarnée. Physique.
Et je prends du gel douche. Vais prendre soin de mon corps. Je vais le remercier. Le caresser.
Ce n'est pas une masturbation. C'est un autre rituel. Rendre grâce à ce corps en santé qui me porte.

J'étale le gel sur ma poitrine. Sur mes omoplates. A l'intérieur de mes cuisses. Je frictionne mes bras,
mes hanches, mon ventre, mon entre-jambes. Sous mes bras, entre mes fesses, je fais mousser le savon,

à l'arrière des coudes, à l'arrière des genoux, derrière les oreilles, n'épargnant aucune parcelle de ce corps,
mon meilleur allié, fidèle, fiable, qui ne m'a jamais fait défaut, et que je soigne avec un infini respect.
La main s'ouvre sur mon bras opposé, de l'épaule au poignet, pour une sorte de massage lymphatique.

Attentif au moindre changement. A ce qui se passe sous la peau. Surveillant le moindre grosseur,
le moindre kyste ou boule de graisse, surveillant les grains de beauté, les veines sous mes doigts,
ou chaque aspérité. Je ne lave pas seulement, j'inspecte et je soigne. Je me fais du bien. Scrupuleusement.
Je m'abandonne à la pluie d'eau chaude qui me régénère. Je palpe. Je malaxe. J'empoigne. Je masse. 
Je fais circuler la lymphe. Je fais circuler le sang. Je flatte mes muscles. Les rends utiles et bien présents.
Je m'étire et conscientise tout de cet organisme prodigieux, des orteils aux os du crâne, en surface
comme en profondeur, la moelle épinière, les vertèbres, le système nerveux, mes articulations.
Je caresse et j'ausculte. Je prends soin de ma chair qui exulte. Heureux d'être vivant. Emerveillé de l'être.
Je savonne mes flancs, mes avant-bras, mes testicules. Rince mes cheveux redevenus soyeux.
Savoure la perfection de la machine de guerre qui répond toujours, avec une intelligence qui me dépasse.
Je serai propre en effet, mais pas seulement. La douche fait plus que laver ce corps si précieux.

Elle le rend existant. Plus que jamais. Cohérent. Vibrant. Rayonnant. Et complet. Elle le réveille.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Au coeur du manège

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Ce n'est pas d'exercice dont le corps a besoin, mais de gestes complices, de caresses et de soins.
Le sexe est un plaisir, une compétition, ou l'issue de désirs, dont il n'est pas question.
Ce n'est pas de ce sport, superbe et délicieux, qu'il s'agit pour le corps de pratiquer au mieux.
Le sexe est un bienfait. Mais seulement un volet, du bonheur satisfait au muscle affriolé.
Car dans l'intimité, amoureuse, et dévouée, d'autres activités nous permettent de jouer,
d'attendrir la carcasse, de guérir et soigner, à la chair que l'on masse, des chevilles aux poignets.
Ce n'est pas pénétrer une part de soi-même pour gagner, enfiévré, le cœur de qui l'on aime,
marquer un territoire ou se vider les couilles, aux exploits illusoires qui nous laissent bredouilles,
c'est plus et mieux que ça. Prendre soin l'un de l'autre. Se prendre dans les bras. Récompenser les nôtres.
A la chaleur du corps que l'on connaît si bien, on en prend plus encore, la confiance revient,
quand au cœur du manège, au foyer voluptueux, qui rassure et protège des assauts tempétueux,
il y a le havre heureux où reprendre son souffle, où rien n'est dangereux, où l'âme s'emmitoufle.
Le repos du guerrier n'est pas après le jeu de la fornication où s'épuisent nos feux, 
mais en sécurité, à l'abri des violences et des hostilités du dehors en présence.

Le lieu privilégié où poser son armure, fidèle et indulgent, pour panser les blessures.
Lorsqu'au monde extérieur, il faudra du courage, vaincre ses propres peurs, traverser les orages.

Deux êtres suffiront à veiller l'un sur l'autre. A créer le noyau, sans cour et sans apôtres.
Où l'on peut être soi. Sans peur d'être jugé. Où l'on peut être libre. Et l'unique sujet.
C'est le point stratégique de repli du soldat. Qui peut se reconstruire pour aller au combat.

Le nid où se refaire. Où renaît le Phœnix. Où l'on se régénère. Loin des apocalypses.
L'intime n'est pas le sexe. C'est l'exclusivité. C'est l'alcôve secrète. Où l'on peut s'apprêter.
Préparer l'offensive. Recharger les batteries. Sans paresse oisive. Et sans chinoiseries.
Le repère clandestin du héros intrépide, maître de son destin, invincible et splendide
parce qu'il est dorloté, aimé, accompagné, compris, encouragé, et prêt à tout gagner,

porté par l'assurance de l'inconditionnel, et par la bienveillance d'un être additionnel.
L'étreinte magnifique renouvelle les fibres, fait circuler le sang, rétablit l'équilibre,
de nos métabolismes, de nos corps abîmés, répare tous les schismes aux fusions sublimées.
On restaure la peau. On reconstruit l'écorce. Aimer sort du troupeau et donne de la force.

 

Philippe LATGER / Janvier 2020

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Qui meurt et qui renaît

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Je bascule en avant. Allongé sur le sol. Allongé sur le dos. Attiré par le haut. Je bascule dedans.
La brume interstellaire. Le smog des galaxies. Feux de route. Feux arrière. Pour incendier la nuit.
La rendre incandescente. Le brasier de la ville. Inversé et sans fond. Le miroir infini de la révélation.
Etoiles et satellites dans leurs révolutions. Je bascule dedans. Attiré par le haut. Attiré par le feu.
Processions de lumières comme aux embouteillages. Echangeurs. Autoroutes. Et leurs constellations.
J'ai plongé dans l'abyme de la mégalopole. Immergé dans le flot de la circulation. Dans le flux ou le flow.
Les fleuves et leurs fluides d'énergies dans la peau. Je suis des trajectoires. Et des orientations.
Les canaux qui irriguent toutes les dimensions. En volant dans l'espace au milieu des signaux.
Des volutes. Des synapses. Je nage dans le vide et dans le mouvement. Comme aux fonds sous-marins.
Je m'étire dans les brasses de mes constellations. Suivant de liane en liane toutes les connexions.
Dans la cité gazeuse où la matière fuit, s'échappe entre mes doigts avec sa pesanteur, ne laissant seulement
qu'un souvenir étrange, celui de l'impression, celle d'un autre monde resté à la surface et son brouillard
orange. La ville que je survole crépite de lueurs, naissantes ou mourantes, ou les deux à la fois.
Un brasier de lumières, aveuglantes ou lointaines, à peine perceptibles, qui jouent avec le temps

comme avec les distances. Des myriades de sources, d'étincelles mobiles, de flammèches rougeâtres,
qui glissent et gravitent dans les nuages anisés de clartés cotonneuses. Je ne sens plus mon corps.

L'ai peut-être oublié. Quand je n'ai plus la peur de la noyade. La panique de ne plus pouvoir respirer.
Je vais parmi les forces. Adopte leurs logiques. Leur lenteur. Leur vitesse. Parmi les dynamiques.
A l'illumination des ténèbres, je découvre les mondes où le monde est possible. Je me fonds à ces fonds.

J'y voyage et deviens le voyage. Celui sans point de départ ni ligne d'arrivée. Visible et invisible.
Une hallucination. Où l'on ressent ce que les sens ne sauraient ressentir. Pour n'être plus soi-même.
Allongé sur le dos. La nuit m'a avalé. J'ai avalé l'espace. Et inter-digérés nous pouvons ne faire qu'un.
L'organisme complet. Sans fin et sans limites. Qui tournoie comme l'aigle qui meurt et qui renaît.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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