Mains libres
L'allumette me brûle les doigts. C'est vrai. Mais…
La sécurité vaut-elle plus que la liberté ?
Philippe LATGER / Mai 2020
L'allumette me brûle les doigts. C'est vrai. Mais…
La sécurité vaut-elle plus que la liberté ?
Philippe LATGER / Mai 2020
Ma main se fait la main. Dans ta pilosité. Abdominale. Pectorale. Abondante. Foisonnante.
Et les poils sur le dos de ma main se noient dans les poils de ton torse. Se mélangent. Disparaissent.
Se caressent. Me donnent la chair de poule. Quand mes doigts trouvent un téton. Erectile.
Au milieu de la jungle. La fourrure. Aux effluves masculines. Que mes doigts veulent visiter.
Ils s'y taillent des pistes. Des sentiers. Sur le muscle plat bandé. Massif. Bombé mais près du corps.
Qui finit sous ton bras. La toison d'une aisselle. Ma main se fait la belle. Ta poitrine virile.
Crayonnée de cheveux qui te font un pelage. Des moustaches de chat. Terminaisons nerveuses.
Que j'agace de mes doigts. Qui quittent les pectoraux pour suivre une traînée de poudre.
Entre les abdominaux. La ceinture d'Apollon. Qui conduit à la zone la plus fournie de toutes.
La plus intime. Et animale. Un triangle luisant débordant d'émulsions qui moutonnent en abondance.
Et la forêt est dense. La plus touffue sans doute, comme la plus obscène. Et mes doigts la pénètrent.
Pour y trouver plus bas ce qu'elle dissimule. Qu'elle ombrage et protège. Dont la forme évolue,
deviendrait monstrueuse, pour saluer mon geste et pour l'encourager. Et j'empoigne quelque chose.
Que je presse et je dresse. Qui n'a plus la mollesse de l'allure première. Mes pressions l'impressionnent.
Et tu écartes les cuisses. Dans un long grognement. Quand je suis le chemin où tes poils me conduisent.
Tu peignes de ta main ceux nombreux de mon buste et laboures mon poitrail comme si ta virilité
ne te suffisait plus, qu'il te fallait la mienne et mélanger nos barbes, en avoir plus encore.
Nos poils s'effleurent et se rencontrent avant de fusionner, partout où ils se trouvent, ils s'énervent,
s'ébouriffent aux frictions de nos muscles, se mêlent aux avant-bras comme aux jambes, se hérissent
pour nous faire frissonner, lorsque dans une étreinte inquiète nos toisons pubiennes ne font qu'une.
C'est un amas spongieux, chaotique et bestial. L'assemblage sulfureux de nos soulagements.
Le plaisir masculin multiplié par deux. Ajouté à celui, délicieux, de la dépravation et des poussées stériles.
L'enchevêtrement de nos cuisses provoque des errances, la confusion des genres,
et des moiteurs soudaines. Des tensions inédites et d'étranges béances.
Quand nos mains à l'aveugle fouillent pour ne rien oublier tout ce qui peut réagir et décupler les forces.
Libérer le poison qui ronge nos bas-ventres, qui converge de partout pour monter l'un vers l'autre.
Aux frictions impuissantes s'écoulent des substances dans lesquelles un repos finira par baigner.
Les eaux calmes d'un lac. Celui du déblocage et d'après la tempête. Où la peur disparaît.
Philippe LATGER / Mai 2020
Au concert d'oiseaux joyeux, de grenouilles bavardes, d'insectes cancaniers, les pins gorgés de sève
libèrent à la chaleur la force du printemps qui vient nous éblouir et desserrer l'étau.
La mer à l'horizon est l'ultime promesse. C'est celle de l'été qui délivre les corps et leurs plaisirs terrestres.
L'appétit de la fête et de la liberté. Aux soirées de festins arrosés sous la lune qui n'en finissent pas.
De séductions solaires et de baisers furieux. Dans un verre de vin. Ou un regard fiévreux.
La nature l'annonce. Il y aura du bonheur à t'étreindre à nouveau, amoureux et confiant.
A te faire l'amour aux moiteurs de juillet. Te masser les épaules et te faire du bien. Ivre de vie et de sueurs.
Aux étoiles naissantes sur notre paradis. Le torse découvert, et sa peau brune offerte à tous les éléments,
comme aux franches caresses qui nous tiendront scellés. J'embrasserais le monde s'il n'était pas en moi.
Je le dévorerais en deux coups de mâchoires. A croquer dans ses fruits et ses éclaboussures.
Une hallucination. Voilà ce que c'est que de vivre.
De t'aimer début mai aux giclées de verdure, de salsa endiablée, les pieds nus et la nuque au soleil.
Les arbres m'encouragent. Il n'y a pas de dangers à vivre et à aimer. Le crépuscule sans scrupules.
Sans doutes et sans chagrins. Le temps n'a pas de prises. Ni l'âge, ni la peur. Il n'y a que mon corps.
Qui vibre triomphant. Aux appels d'un réveil délicieux qui se faisait attendre.
Nous y sommes. Je me suis dévêtu. Et mi-dieu, mi-offrande, je suis le contenu comme le contenant.
Les cyprès qui respirent. La résine et la terre. L'être recomposé à ta bouche assoiffée.
Qui ne veut plus de guerres.
Philippe LATGER / Mai 2020
Elle est fortifiée. L'église. Massive. Austère. Sur son tertre. Brandissant son minaret sans muezzin.
Sa petite Giralda élancée, art déco médiévale. Qui sonne les quarts d'heure de jour comme de nuit.
Le gratte-ciel coiffé de sa couronne de fer forgé ne domine pas un damier new-yorkais, mais une grille,
une fourche de rues courbes comme autant de baleines de parapluie qui font à l'édifice une queue de paon.
La trame donne le sens. Les ruelles convergent vers le cœur du village. Elles montent avec la foi.
Plus près de nous mon Dieu. Entre le ciel et la terre. Canalisée par le paratonnerre géant. Le clocher.
Qui sonne les heures de jour comme de nuit. Dominant le mamelon baroque qui l'accompagne.
S'inscrit avec lui, en contrebas, dans la Skyline de la petite cité. Les deux sommets se répondent.
Comme ailleurs le Chrysler et l'Empire State Building. Ici, le Chapitre se love au flanc de la colline,
ronronne de sa pierre jaune dans les jambes du phare cathare, sur une mare de tuiles désordonnées.
Le campanile du vaisseau-mère est le pivot d'une ville en éventail et d'une vie communautaire.
Robuste. Je le découvre casqué d'un nuage d'albâtre, planté sur sa butte pour communiquer avec Quéribus.
Le pays est voluptueusement rude. Aux portes de la muraille des Corbières. Le paysage chevaleresque.
L'oasis de verdure dans la roche. Dont s'échappe la tour pour implorer la clémence du ciel.
Je la vois donner l'heure à qui veut l'entendre partout à la ronde. De jour comme de nuit.
Le clocher. Imperturbable. De l'église du village. Saint-Pierre pour habiller Saint-Paul.
Philippe LATGER / Mai 2020
Le silence. Assommant. Un silence. Si dense. Assourdissant. La nuit. La nuit se tait.
Pour faire la part belle aux étoiles. Des myriades d'étincelles dans un ciel si immense. Un silence.
Pour mieux voir la rougeur d'une cigarette. Ou les braises de Mars. Incandescentes. Planète rouge.
Croissant de lune. Et le phare d'un avion immobile qui hésite à atterrir. L'étoile du Berger.
C'est Vénus qui scintille loin du dieu de la guerre, au milieu des étoiles filantes.
Le monde est en panique. Il peut perdre la tête. La nuit ne perd pas le Nord.
Une cloche timide sonne un premier quart d'heure. Une note aiguë et très brève, désolée de déranger.
Le village dort sous la voûte céleste. Essaie d'oublier le chaos dont on ne sait où il mène.
Le silence retombé. Il est pesant. Il pèse sur les toits. Il leste le spectacle des nébuleuses. Fabuleuses.
Qui se moquent de nos problèmes. Et tournent sur nos têtes. Amusées.
Philippe LATGER / Mai 2020
La Mort n'est pas la fin mais le début.
Elle n'est pas le néant mais la plénitude.
Elle n'est pas l'obscurité mais la lumière.
La complétude. Et la destination.
Philippe LATGER / Avril 2020
L'averse a rincé la roche. Elle brille au soleil d'après la pluie. Surgissant des nuages d'arbres.
Comme autant de dents crevant les gencives. Une falaise d'aluminium froissé. Acier. Sur le ciel bleu.
Je pense à l'homme qui est en train de mourir. Qui ne verra plus l'averse rincer la roche. Ni la roche.
Briller au soleil d'après la pluie. Surgir des nuages d'arbres. Ces moutons de mousse en guise de gencives.
Crevés par ces molaires d'acier. Sur le ciel bleu. Les vaisseaux boursouflés des cumulus qui voyagent.
L'émail du calcaire. Le sentier du calvaire. A l'hôpital. Loin des montagnes et d'ouvrages millénaires.
L'homme ne verra plus la falaise d'aluminium froissé. Il ne verra plus le ciel. Ni le bleu. Ni rien du tout.
Soins palliatifs. Shooté à mort pour ne pas souffrir. Cancer généralisé. La pluie a rincé les arbres.
La rivière à l'eau claire. Et les concerts d'oiseaux. Le ballet aérien des hirondelles. La douceur du soir.
Le crépuscule. Entre excitation et mélancolie. Espoir et fatalisme. Sur la dentelle de pierre. Millénaire.
Je respire un paysage qui me bouleverse. Une merveille, étonnante, que l'homme ne verra plus jamais.
La verdure des arbres. La bleuure du ciel. La blancheur des cumulus qui voyagent. Présente pour moi.
Dans mes yeux. A ma conscience. Invisible pour l'homme en train de mourir dans sa chambre d'hôpital.
Avais-je vraiment regardé ces montagnes avant ce soir ? Le ballet aérien des hirondelles au crépuscule.
Quel est le scandale ? Que l'homme ne puisse plus les voir ? Ou que je ne les aie plus vraiment regardés ?
A l'idée du mourant, le spectacle est plus poignant que jamais. L'urgence de l'étreindre. De le vivre.
Révolté et reconnaissant. Furieux et en paix. Je pleure pour l'homme qui meurt comme pour ma chance.
De voir pour lui qui ne voit plus. Des paysages qu'il regardait à ma place avant que je ne vienne au monde.
Lui qui aimait la montagne et les neiges d'hiver. La mer et le mois de juillet. La lumière. De la joie.
De l'Espagne. Des amis. Celle de la Méditerranée. La verdure des arbres. La bleuure du ciel.
Le voici qui renonce. Ou s'enfonce dans une nuit sans fin. Sourd et aveugle. Loin des concerts d'oiseaux.
La rivière à l'eau claire. La falaise d'aluminium froissé. Le soleil d'après la pluie. L'étoile du berger.
Dans les cieux. Au passage des hirondelles. Et de papillons rouges. Où j'irai le rejoindre peut-être.
A mon tour. En mourant. Sorti à jamais de l'Opéra de ce monde. Sans regrets ni blessures.
Rejoindre les Morts là où veillent les Morts. Non pas dans la noirceur mais dans la grande bleuure.
Philippe LATGER / Avril 2020
La terre se mit à gronder. Comme au passage d'un troupeau au galop. " Qu'est-ce que c'est ? "
Michel fit les gros yeux en plaquant un index tout raide sur sa bouche pour faire taire les enfants.
Jean, l'air grave, se tassa dans ses épaules en faisant deux pas en arrière. " Seigneur. Les Scrofs. "
" Les quoi ? " demanda Caroline effrayée à voix basse.
Elle n'eut pour réponse qu'un " Reculez " martial de Michel qui arma son fusil fermement.
Des masses noires se déplaçaient dans le même sens à grande vitesse. " Ce sont des sangliers ? "
Sébastien fit passer son épouse et les enfants derrière lui. " Non monsieur, assura Jean nerveusement,
ce ne sont pas des sangliers. "
La nuit était claire et la visibilité parfaite. Michel était concentré sur son viseur, tendu comme un arc.
Sébastien vint à pas de loup se poster au-dessus de son épaule, prudent mais curieux de voir. Et savoir.
Des silhouettes de bisons. Mais avec des pattes arrière longues et fines. Des pattes avant plus courtes.
Une fourrure abondante dans le dos, à partir d'une bosse au-dessus des épaules, jusqu'au museau.
" Qu'est-ce que vous regardez ? fulmina Michel furieux. Reculez. Vous comprenez ? Reculez. "