Il y a toujours une hésitation. Avant de dire quelque chose. Avant de faire le geste.
Une pensée intervient. Le retient. Les pupilles cherchent quelque chose dans ses propres orbites.
Et puis, c'est le sachet de tabac et les feuilles. Le rituel. Les doigts s'occupent. Font ce qu'ils ont à faire.
J'attends. Amusé. Séduit. Je regarde.
Le corps voûté sur l'atelier se cale soudain contre le dossier de la chaise. Les yeux se plantent au plafond.
Puis tout se ramasse à nouveau sur le coup de langue à donner pour finaliser la cigarette.
Les idées se bousculent. Les mots dans la gorge qu'il faut choisir avant de les lâcher.
Le spectacle est fantastique. J'attends toujours une réponse à ma question.
Et, si je ne doute pas de la volonté sincère d'honorer ma requête, je soupçonne, au milieu des réflexions
sûrement appropriées, qu'il y ait quelques pensées fugaces venues interférer : des choses futiles,
des choses d'un autre ordre, s'enflammant comme des météorites au moment d'entrer dans l'atmosphère,
traversant la voûte de ce merveilleux crâne chevelu, avec des zébrures assez lumineuses pour le distraire.
Je finis par penser qu'il a oublié ma question. Ou qu'il galère pour s'en souvenir. En panique.
C'était peut-être ça. Peut-être était-il à autre chose quand je l'ai interrogé. Il n'a pas entendu.
Et se rend compte, comme réveillé en sursaut d'un micro-sommeil, que j'attends quelque chose de lui.
Sans dire un mot. Il prend son verre de vin et se lève. Il sort du restaurant fumer sa cigarette.
Je le suis du regard sans bouger de ma chaise. Quel goujat, diraient certains. Quel culot, diraient d'autres.
Interdit, je n'en prends pas ombrage. Quand je suis en plein soleil. Fasciné par le personnage. J'hallucine.
Je me moque des convenances et des bonnes éducations. Me résous à déduire qu'il n'a rien calculé.
Je ris intérieurement. Je ris en me revoyant suspendu à ses lèvres, immobile, en attente de la réponse
à une question qu'il n'a probablement pas écoutée. Il est ailleurs. Et ça me plaît.
Ailleurs ou mieux encore. Libre. C'est ce qui m'impressionne.
Je me redresse devant mon assiette et me demande ce que je dois faire. Le rejoindre ou rester.
Lorsqu'un baume voluptueux me caresse et me fait oublier cette préoccupation de circonstance.
Je ne me presse pas de prendre une décision lorsque, je m'en rends compte, je suis bien. Je suis heureux.
Et il me faut savourer un instant cette révélation. Je m'accorde le droit de m'y abandonner.
Je regarde la salle du restaurant. Je regarde les couples en tête à tête et les tablées d'amis. Triomphant.
Je suis heureux. Heureux de connaître ce voyou. Ce petit effronté qui n'en fait qu'à sa tête. Magnifique.
C'est la plus belle soirée du monde dans la plus belle ville du monde. Et c'est ma chance qui est insolente.
Le regard que je croise de ma place à travers la vitre de la porte me sourit.
Nous sommes reconnectés. Il sait que je suis heureux. M'a surpris en train de l'être.
Il est heureux que je le sois. Et je suis heureux qu'il le soit que je le sois. En un seul et même sourire.
Moi dedans et lui dehors. Ensemble. En une fraction de seconde. Une faille. La capture.
Je ne me rappelle plus moi-même la question que je lui avais posée. J'ai toutes mes réponses.
Il est bien. C'est ce qu'il me dit sans rien dire. Il est bien avec moi. Avec la bonne personne au bon endroit.
Et qu'il soit bien me fait du bien. Un bien inédit. De l'ordre de la complétude. Le monde est fini.
L'attraction est trop forte. Je traverse la vitre. Le rejoindre dans la lumière orange de la ruelle.
La forme de ses yeux est un miracle. Encore plus bouleversants quand ils se plissent à son sourire.
Sûr de son effet. Et je déguste. J'immortalise. Je m'éternise dans sa bouche. Comme une cigarette roulée.
Il n'est pas ailleurs. Il est partout à la fois. La capture est impossible.
Mais pas la liberté.
Philippe LATGER / Février 2020