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Quand j'y pense

Publié le

Il y a des blessures. Sous mon sourire. Sous mon bonheur. Un caillou dans la chaussure.
Je n'oublie pas. Je n'oublie rien. Je suis la somme de bien des liens. Les plus récents toujours à vif.
Au soleil qui décline, je suis double. Saudade. Heureux et mélancolique. Reconnaissant et triste.
Je m'accroche au présent. Je m'accroche au futur. Et je serre les dents. Aux morsures. Des regrets.
Je t'ai fait du mal. Et ça me fait mal. Moi qui étais convaincu que tu ne m'aimais plus.
J'ai été si heureux. Dans la maison de toi. Que ça me crève le ventre. Quand j'y pense.
Nous ne parlions plus. Mon corps était sec. Et mes questions restaient sans réponses.

Rigidité cadavérique. Je m'éteignais à petit feu. Pourquoi m'avoir laissé m'éteindre ?
C'est la vie ? Les choses de la vie ? L'orgueil et le ressentiment ? Avais-je été puni ?
J'ai tenu la distance jusqu'à mon dernier souffle. Ce souffle qu'on m'a rendu ailleurs.
Et c'était comme sortir d'une apnée, jaillir dans une gerbe d'eau pour reprendre ma respiration.
Que s'était-il passé ? Voulais-tu que je me noie ? Moi qui avais été si heureux dans la maison de toi.
Avec toi. 
Il y a des remords. Sous mon sourire. Sous mon bonheur. Qui me pèsent encore.

Je t'ai fait du mal. Et ça me fait mal. Presqu'autant que le mal qui me rongeait. Dont je me suis sauvé.
La solitude. Et le silence. Le mal que tu m'as fait. J'étais puni. Ou juste abandonné. Quand j'y pense.

Moi qui étais convaincu d'une chose. Tu ne m'aimais plus.
N'était-ce pas la vérité ?
Le soleil se couche sur un état de fait. Et je pleure sur le gâchis. Plein de pardon. Plein de merci.

Les choses de la vie.


 

Philippe LATGER / Juin 2020

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Jusqu'à ce que ça s'arrête

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Les pales de l'hélice. Les pales de l'hélice de l'hélicoptère. Au ralenti. Les rues de Manhattan.
L'une après l'autre. De part et d'autre de l'autobus qui progressait sans se laisser distraire sur son avenue.
Un large canyon perforé de canyons plus étroits. Perpendiculaires. Qui apparaissaient dans les vitres,
à intervalles réguliers, de part et d'autre de la carlingue. Et c'était une pulsation. Le pouls du géant.
Le souffle des pales de l'hélicoptère au ralenti. Qui tombaient comme des lames. Pour nous taillader.
Nous lacérer le visage d'immenses lames d'acier lâchées du haut des gratte-ciel. Et le temps suspendu.
L'autobus n'avait pourtant pas réduit sa vitesse. Il filait vers la gare routière qui était notre terminus.

Mais le plan-séquence semblait s'enliser dans les tonnes de béton coulées dans la terre de l'île.
Comme si avancer devenait difficile. Ou comme si nous voulions retenir chaque rue pour l'admirer.
Malgré la lenteur de l'impression, les rues nous échappaient toutes. La lumière au bout était la même.
Au fond des perspectives titanesques. La lumière de l'East River d'un côté. Et de l'Hudson de l'autre.
Le ventilateur continuait de dérouler ses pales. A intervalles réguliers. Nous fouettant la poitrine.
Et c'est presque indifférents à ce qu'il pouvait se passer sur l'avenue où nous tracions notre route, fébriles,
que nous attentions le canyon suivant. Et encore le suivant. Et encore celui d'après.

Des marchands ambulants de hot-dogs, des marquises d'hôtels cossus, des taxis jaunes, des gens partout.
Les rues se ressemblaient toutes. Mais nous émerveillaient toutes. Et toujours plus davantage.

Quand l'accumulation faisait son effet. Le souffle des rues de Manhattan. L'une après l'autre. S'amplifiait.
Devenait hallucinant. Vertigineux. Puisque ça ne s'arrêtait jamais. La densité de Midtown. Son énergie.
Les grooms en uniformes. Les limousines et les camions de livraison. Les taxis jaunes. Des gens partout.

Au ralenti. Dans le quadrillage dément de la ville. Hérissé de monstres de verre et de briques brunes. 
La pulsation. Les pales de l'hélicoptère. Rue après rue. Et ça ne s'arrêtait jamais. Jusqu'à ce que ça s'arrête.

 

Philippe LATGER / Juin 2020

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A ta bouche

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J'ai bu cette liqueur. Qui fait plisser les yeux. Agrandit les pupilles. Qui fait battre le cœur
ou remercier les dieux. Qui fait rêver les filles. Qui me fait voir le monde comme on ne le voit plus.
Pas plus beau, mais si beau, que toutes les secondes méritent d'être bues. 
L'eau redevient de l'eau. La boire redevient une bénédiction. La vie redevient vie. Redevenir revient.
Avec mes convictions. Et le soleil aussi. L'air redevient de l'air. L'or redevient de l'or.
L'art redevient de l'art. Beaumarchais. Baudelaire. La boîte de Pandore. De Cézanne à Mozart.
La nuit devient plus nuit. Le jour devient plus jour. Et toute fin l'aurore. A remercier la pluie.

A remercier l'amour. A remercier la mort.
J'ai bu cette boisson. Qui rend les sensations. Et réveille mon corps. Les moiteurs. Les moissons.
Et les constellations qui m'enfièvrent encore. Qui ranime le vent. Qui rallume l'été.
Qui remplume mes songes, me réveille dedans, ivre de liberté au bonheur qui s'allonge.
C'est un alcool unique. Qui n'est pas un poison. Ni un mal. Ni un piège. Le nectar est magique.
Il n'est pas la prison que la morale assiège. Il est la délivrance. L'extralucidité. La plus belle réponse
aux vieilles espérances. Un brin d'éternité ou ses coups de semonce. La vie est plus vivante.

La lumière plus chaude. La fête plus joyeuse. Aux lauriers. Aux acanthes. Ce vin devient une ôde.
A nos amours heureuses.

 

Philippe LATGER / Mai 2020

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La Montmaur

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Ce sont de grands chevaux noirs écumants. Au poil luisant. A la robe de nacre aux reflets de la lune.
Aux crinières hérissées sous de grands plumeaux funèbres faits du même charbon. La bave aux babines.
Ils surgirent de la nuit au galop, agitant leurs panaches, tirant un carrosse aussi précieux qu'effrayant.
Les huit équidés, musculeux et furieux, semblaient charger et fuir à la fois, dans leur course infernale
et le vacarme lugubre du fracas de leurs sabots menaçants ou de leurs hennissements abominables.
On aurait pu voir clairement que les arbres se tordaient sur eux-mêmes au passage du sinistre attelage,
si l'on n'avait été fasciné par la folie de cette apparition macabre, dont on pouvait craindre qu'il fût risqué,

voire dangereux, de le regarder trop longtemps. La diligence puait la mort à plein nez et filait sans cocher
dans les ombres de la forêt de la Montagne Noire, où les futaies de hêtres et de chênes, complices,
ne permettaient au clair de lune de pénétrer vraiment, comme pour protéger l'effroyable cavalcade.
La voiture richement sculptée de figures gothiques, malmenée dans l'offensive, n'était pas un corbillard.
Madame de Montmaur n'avait pas de visage et cherchait à en quérir un, le plus grâcieux possible,
dans la ville la plus proche, chaque nuit, sans jamais pouvoir l'atteindre, à son grand désespoir.
Il lui fallait la meilleure apparence pour séduire un jeune homme dont elle devait dévorer les attributs

pour se libérer d'un maléfice dont elle était prisonnière depuis près de trois siècles.
Son absence de figure était une béance atroce qui tenait sous la capuche de sa cape, d'où jaillissaient

les rires et gloussements d'une petite fille hystérique qui vous glaçait le sang. Les secousses l'amusaient.
Comme l'idée de trouver un jouvenceau à ensorceler pour en faire son repas dans la ville de Castres.
" Je suis pucelle. Je suis pucelle ", répétait-elle en minaudant avant de s'esclaffer à s'en étrangler.

" Venez à moi, petit monsieur. Faites de moi une vraie femme, que je fasse de vous un homme "
pouffait-elle en jouant d'une paire de ciseaux tranchants, avant de ricaner, brinquebalée en tous sens
comme une vieille poupée de chiffon dans l'habitacle de son horrible carrosse.
Madame de Montmaur avait besoin d'un visage. Qu'elle ferait faire en bois dans la ville de Revel.
Qu'elle ne parvenait jamais à gagner avant l'aube.

 

Philippe LATGER / Mai 2020

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L'orphelin magnanime

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J'ai pardonné à l'aube et aux canards sauvages. Aux caissières, aux banquiers et aux cactus en fleurs.
J'ai pardonné aux filles, comme aux amants d'alors. Aux poupées, aux jouets, et aux enfants bien sages.
Aux montres et abat-jour. Aux manteaux. Aux chapeaux. Et aux poignées de porte. Aux tramways.
Aux passages à niveau. J'ai pardonné au vent. Aux chats et aux grenouilles. Aux miroirs et aux rats.
Aux routes de campagne. Aux pianos quart de queue et aux frangipaniers. Aux vélos. Aux sarments.
Aux allées de palmiers. Aux graines de sésame ainsi qu'aux libellules. Aux ceintures. Aux vendanges.
Et aux soleils couchants. J'ai pardonné aux dieux, aux églises, aux écoles. A la prostituée. A l'alcool.

Au journal de 20h. Aux silos, aux râteaux, aux roseaux, aux ruisseaux, aux ciseaux. Aux abeilles.
Aux passages cloutés. Aux livres et aux libraires. Aux trottoirs. Aux chantiers. A l'immeuble voisin.
Au bol de céréales. Aux rasoirs. Aux fauteuils. Et puis aux autobus. Aux taxis, au métro. A l'étoile polaire.
J'ai pardonné aux stores et à leurs manivelles. Aux chaussures et aux lampes. Et aux stations service.
Aux plombiers. Aux danseurs. Aux plages et au café. Aux terrasses. Aux caleçons et aux portes cochères.
Aux rampes et aux ampoules. Aux cerfs et aux platanes. Aux biches et aux sommiers. Aux clochers.
Et aux cloches. A la roche. A mes poches. Et aux chiens de traineaux. Aux chevaux et aux druides.

J'ai pardonné aux phares. Aux éclipses, aux nuages. Aux briquets et même aux éléphants.
Aux fleuves et à leurs sources. Aux fontaines. Aux oranges. A la nuit. A la pluie. Au Tango. Aux cigares.

A Madrid et Paris. Aux vitrines et aux drames. Aux tomates. Aux brebis et aux singes. Aux girafes.
Aux eucalyptus. A Catherine Deneuve. A la lune. Aux brumes, aux retrouvailles. Au silence.
A l'enfance. A l'absence. J'ai pardonné aux draps et aux bâtons de craie. Aux forêts. A l'Espagne.

A Toulouse. Aux moissons. Aux fleurs de tournesol. Aux moustiques. Aux orages. Et aux flaques.
Aux buées de la douche. Au sucre et au cumin. Aux bananes, aux serpents, aux oiseaux et aux mouches.
Aux facteurs. Aux gendarmes. Aux îles et aux voleurs. Aux camions. Au goudron. A la gomme.
A l'encre et aux baleines. A l'automne. Au Québec. Au fil et au vinaigre. Aux poissons. Et aux vaches.
Au poivre et à la figue. A la pomme. A Giscard. A l'Europe. Aux chansons et aux cordes. Aux guitares.
Au soleil sur la mer. La Mosquée de Cordoue. J'ai pardonné au diable. Aux montagnes. A la fête foraine.
Et au clou de girofle. De n'avoir pas pleuré le jour où tu es morte.

 

Philippe LATGER / Mai 2020

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L'été d'après

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Le soleil brûle mes épaules au toit de mon immeuble, où je peux torse-nu embrasser ensemble le ciel et
ma ville, entière, dévalant à mes pieds ses collines jusqu'au vaisseau imposant de la cathédrale Saint-Jean.
Des moteurs de voitures et de deux roues pétaradants sont balayés par le vent et le rythme d'une Rumba.
C'est Cuba à Perpignan, qui fait tournoyer les chevelures et les jupes avec la fougue de la tramontane,
entre les mains d'un garçon aux cheveux gominés, dans son costume tout neuf, sur des cuivres salsa,
entre les contreforts médiévaux d'une ancienne église dont il ne reste que les murs.
La carcasse éventrée des Grands Carmes est béante, ouverte à la chaleur de l'été qui s'impatiente,

et je pense aux religieux du Royaume de Majorque, au cloître de leur couvent non loin du Palais royal,
dont les fantômes joyeux pourraient sans les voir danser avec les jeunes couples gitans, taper du pied,
de la sandale, balancer discrètement du bassin sous leur robe de bure, de concert avec la vie vibrante
du quartier de Saint-Jacques, où l'amour se chante en Espagnol sur des musiques latines.
Mon poitrail chauffe au soleil de l'après confinement, et j'ai l'espoir de toute une ville dans la gorge.
Celui de gagner un bel été, superbe, intense, à la hauteur de ce que l'on imagine de célébration du vivant.
La lumière est sublime, sur les toits et au-delà, sur les montagnes au loin qui déforment l'horizon.

Et la chanson qui monte du pavé est déjà une fête. Elle se déhanche avec sa gnaque solaire. Enivrante.
Sa détermination communicative. Oui. Cet été sera un bel été. Le plus bel été de tous les étés. Je promets.

Réconcilié avec les morts. Avec le passé et l'avenir. Le plus heureux et le plus serein de tous.
Et ma peau dégage des parfums que je reconnais. Ceux des voluptés sexuelles et amoureuses. Du désir.
Que le soleil invite à se libérer. Avec l'émotion des retrouvailles. Et je souris au palmier qui explose

dans le vent, sa verdure indolente sur le cayrou et le galet de rivière, aux abords de la caserne du Puig,
rêvant aux pâtisseries arabes et aux agrumes du marché Cassanyes tapi sous ses impérieux platanes.
J'aime ma cité. Urbaine. Multiculturelle. Multiconfessionnelle. Cosmopolite. Méditerranéenne en diable.
Qui danse sur ses percussions cubaines et ses guitares arabo-andalouses entre les murs de Charles Quint.
Des siècles se mêlent dans ce mouchoir de poche, de bains juifs et de raffinements majorquins,
d'héritages mauresques et aragonais qui font le Roussillon, cette perle catalane dont la nacre m'aveugle.
La Real dresse sa tour carrée pour saluer la Chapelle haute du Palais, ce petit Alhambra sur son tertre,
qui nargue à Perpignan les dernières neiges du Canigou, dans une volée de cloches ignorant la Rumba.
Mon quartier s'ouvre comme la nature au printemps. On s'y appelle depuis la rue, on y danse le Flamenco,
les enfants jouent dehors, courent partout en riant jusqu'à deux heures du matin, et je t'aime mon amour.

Si vivre c'est aimer, je suis vivant. A la folie. Et nous serons heureux. Comme personne.

 

Philippe LATGER / Mai 2020

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L'aube déterminée

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Le soleil
Le vent.


Philippe LATGER / Mai 2020

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Plus d'une journée

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Un craquement qui court. Une course qui craque. Une fente qui se fissure. Qui s'enfuit. Se ramifie.
Comme un éclair. Dans le plâtre. Une brèche. Dans la porcelaine. Une faille. En Californie.
C'est la coquille d'œuf juste avant l'éclosion. Il y a un bec qui insiste. Et l'oscillation furieuse.
Le verre qui a cassé. La pointe. La rayure. En acier. C'est un trait qui s'en va. Qui m'échappe.
Le zigzag. Et la frise. L'onde. La sinusoïde. En dents de scie. Le mouvement. Qui a jailli.
Qui a vieilli. Une ride. L'arborescence. Le chemin qu'il se fraye. Sous ma peau. Sous mes ongles.
C'est lui. Qui fuit. Comme une farce. Comme mes forces. Lui qui m'inonde. M'aborde. Me déborde.

Hystérique. Mon électro-encéphalogramme. Mon défibrillateur. La bouche ouverte sur l'oreiller.
Que je serre. Que je serre dans mes bras. Une course. Qui craque. Un craquement qui court. Toujours.
Mon amour. Bouclé de clés de sol. Tu es l'escroc qui craque. Mon allumette. Comme un éclair.
Dans le plâtre. Où je sculpte ton cou. Ton épaule. Ton menton. Où je masse ta mâchoire. Et les os.
Du crâne. La pression. C'est un trait qui revient. Qui se gribouille. Comme ta langue à ma bouche.
A ma fatigue. Enveloppée. Comme du verre cassé. La fissure. Se fendille. Ou mon cœur qui se brise.
A la dérive. Des continents. A m'éloigner. Plus d'une journée. 



Philippe LATGER / Mai 2020

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