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Willis Tower

Publié le

Le métro aérien ébranle la structure métallique à chaque passage. Un rugissement infernal.
Amplifié par la hauteur des gratte-ciel. Il pleut sur des Chinois et des Pakistanais.
La rue couverte par l'immense viaduc qui serpente. Dans le chaos urbain. Violent et magnifique.

C'est drôle cette sensation de ne pas être à l'endroit où nous sommes. En fait, c'est cela. Je ne suis pas là.
Le bitume devient nacré à sa surface sombre, balayée de pluie et de flaques, de reflets flottants,
alors que je suis posté au bord du trottoir avec d'autres, à attendre une autorisation de traverser.
Des véhicules grossiers s'activent sous mon nez avec la mollesse de leurs suspensions.
Je suis pourtant là où je devais être. Là où j'ai toujours aimé être. Parce que j'aime l'humanité.
Parce que j'aime les Hommes. Dans une grosse ville. Une ville énorme. Monstrueuse. Titanesque.
C'est ce que j'ai toujours aimé. Le paradoxe. La puissance et la vulnérabilité. L'arrogance et l'humilité.
Et je suis toujours ému de voir des visages. De Chinois et de Pakistanais. De gens que je connais pas.
Que je ne connaîtrai jamais. Qui ont une vie. Une famille. Un travail. Des amis. Dont je ne sais rien.
C'est cette impression qui me motive. La surprise de découvrir ailleurs des gens dans leur quotidien.
A des milliers de kilomètres de chez moi. J'arrive et je découvre qu'il y a là des millions de personnes.
Qui se réveillent. Qui mangent. Qui se disputent. Qui se séparent. Qui font des enfants. Qui se suicident.
C'est toujours un émerveillement pour moi. Chaque fois. De sortir d'une gare ou d'un aéroport.
Ici aussi il y a de la vie. De l'activité. Des problèmes qui trouvent leurs solutions. Jour après jour.
Il y a le chauffeur de bus, la fille au guichet du métro, l'étudiant sur son vélo, la vendeuse dans sa boutique,
le courtier dans son costume à bas prix, la Community manager chaussée de plat qui parle à ses écouteurs
avec son pot de café et je devrais être heureux, comme un poisson dans l'eau, d'être dans cette foule
de gens que je ne connais pas, mais surtout de gens qui ne me connaissent pas et ne me connaîtront jamais.
C'est si agréable et confortable de n'exister pour personne. D'être. Quelque part. Sans prendre part.

Chicago est une splendeur. Très élégante. On sent du goût et de l'intelligence. Et l'énergie. Américaine.
Qui m'a toujours impressionné. Cette foi qui me dépasse. Cette volonté d'arriver à quelque chose.
Qui m'a toujours à la fois laissé perplexe et admiratif. Cette rage de vouloir changer le monde.
Dans la violence du climat, des grands espaces. Et du déracinement.
La foule anonyme me renvoie à ma solitude. A notre solitude. Celle de la condition humaine.

Un sentiment auquel j'aime me frotter. Pour le vertige qu'il procure. Et c'est une joie de l'éprouver.
Une expérience plutôt amusante. Comme un trip aux psychotropes. Mais ici, là, tout de suite,
sous la pluie, alors que le bonhomme vert mettait trois plombes à s'allumer, je vacille et me sens mal.
Cette solitude que je prends dans la gueule ne m'amuse plus du tout. Elle est tragique. Abominable.
Je ne suis pas où je devrais être. Où j'ai envie d'être. Le trip, je le connais par cœur. Depuis longtemps.
Et, dix ans après, vingt ans après, ce sont toujours les mêmes Chinois et les mêmes Pakistanais.
Les mêmes chauffeurs de bus et les mêmes vendeuses. Le même métro qui ébranle son viaduc.
Et je panique. Qu'est-ce que je fous ici ? Qu'est-ce que je suis venu chercher que je ne sache déjà ?
La Willis Tower est lugubre. Amputée par un ciel, gris et bas, qui postillonne de l'acide. Et je suis perdu.
J'ai rencontré quelqu'un.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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