A l'hôpital, il faut d'abord chercher une place sur le parking de surface.
Je ne pense pas aux marches embrumées du Unity ni à celles du Queen.
La pulsation des basses pour exploser le thorax à la noirceur des baisers inondés de whisky.
Une voiture recule dans l'allée pour libérer un stationnement, et je me positionne.
Je mets le cligno et j'attends qu'elle ait accompli sa manœuvre, sans penser aux nuits parisiennes,
ni aux errances alcoolisées dans les clubs de Barcelone, d'Ibiza ou New York.
Le réveil du lendemain dans une chambre d'hôtel à Montréal, un appartement de Budapest.
Je peux garer ma voiture. Tranquillement. Un œil sur l'horloge du tableau de bord.
Je ne suis pas en retard. J'ai 52 ans. Je suis un homme. A ma place.
Chemise ouverte dans les escaliers, des hommes baissent mon pantalon puis mon boxer.
Feignant l'indifférence, je vide mon verre sans broncher. On me fait des choses.
Mais je n'ai aucune de ces images en tête lorsque je franchis la porte automatique de l'hôpital.
Les nuits épuisées au Shanghai de Toulouse. Au Cud et au Dépôt. Paris sent le whisky.
Aucun souvenir des fêtes du Playa, des rencontres nocturnes, ni des prises de risques,
lorsque je me présente à l'accueil pour demander où me rendre pour mon rendez-vous.
La cardiologie est au 4ème étage. C'est ce que l'on me dit.
Et je me rends compte que je le savais déjà pour y être déjà venu pour mon père.
Quand je me poste devant l'ascenseur, je ne pense pas aux sous-sols bordelais
où j'avais mes habitudes, ni aux gens chez qui je me suis réveillé ivre de la veille.
Aucune image des foules de mains dans le noir, ni aux foules de bouches voraces.
Au 4ème étage, je m'avance vers un guichet connu où il ne s'agira pas de mon père,
ce n'est pas sa carte vitale que je tends cette fois mais la mienne.
Le whisky coke du Splash à Manhattan. L'étreinte fraternelle des Sud-Américains.
Leurs baisers fiévreux et envoûtants. Le réveil dans le Queens et la gueule de bois.
Je ne pense pas à tout ça, il est vrai, au moment où l'infirmière apparaît et appelle mon nom.
Je me lève et je la suis dans des couloirs, sagement, sans penser aux danseurs du Campus.
Ni à tous les amants qui m'ont pris dans leurs bras, dans leurs jambes, dans leur bouche.
Le cardiologue, assis à son bureau, répond à mon sourire comme il peut.
Je lui tends la main d'autorité. Qu'il me serre. Je lui demande s'il a reçu mes analyses.
Il me dit que non. Le labo n'ayant pas fait son boulot, je les lui sors sur papier.
Je ne pense pas à tous ces sexes que j'ai essorés et épongés, à tous ces mâles désorientés
qu'il fallait faire jouir, ne serait-ce que pour obtenir la paix du sommeil au creux de l'abandon.
Le cardiologue me montre une machine dont je ne comprends pas tout de suite comment l'aborder.
J'imaginais un vélo. J'identifie un pédalier, et prends quelques secondes pour concevoir la chose.
Le dossier incliné. Le siège. L'emplacement des jambes. Comment enfourcher l'appareil.
Le cardiologue me demande de me mettre torse nu.
Au moment où je retire mon tee-shirt, je ne pense pas au nombre de fois où je me suis déshabillé
devant un homme, devant des hommes, où je me suis exhibé comme un trophée ou un sex-toy.
Torse nu devant le cardiologue et l'infirmière, j'enjambe la machine pour m'asseoir sans discuter.
Je ne pense pas au nombre de fois où j'ai fait des choses sans discuter. Je n'ai pas les images.
Mon entre-jambes sur une sorte de selle proéminente, torse nu, on m'attache les pieds aux pédaliers.
Je ne pense pas au nombre de fois où l'on m'a attaché à des machines, à des sommiers, torse nu,
complètement nu, même si j'étais plutôt de nature à donner des ordres, je pouvais en recevoir.
Je suis loin des images de ces expériences, des images de ma dépravation, lorsque je suis assis,
à moitié allongé, offert à l'infirmière qui me colle des électrodes partout sur le torse.
Je ne pense pas aux nuits chaudes de Miami ni aux clubs de Los Angeles.
Le biceps serré puis compressé dans un brassard, la tête renversée, je ne pense pas aux jeux SM,
ni à ces partenaires zélés et imaginatifs qui se donnaient tant de mal pour m'extirper un orgasme.
J'ai 52 ans. Et je passe mon premier test à l'effort.
Un malaise deux ou trois mois plus tôt. Ma sœur, un ami, m'intiment de voir un médecin.
Je savais à mon manque de sommeil et mon degré de fatigue qu'il n'y avait rien d'étonnant.
Mais j'acceptai pour rassurer ma sœur et mon ami. Va pour le médecin. Et pour le cardio.
Pour les rassurer et pour l'expérience. Je suis à l'hôpital pour l'expérience.
Pour vivre ce que vit mon père. Voir ce par quoi il passe à chaque rendez-vous.
Mais je ne suis pas obligé d'avoir hérité du cœur de mon père et de sa mère avant lui.
On me demande de pédaler. Maintenez la cadence entre 60 et 70 sur le cadran numérique.
Allongé et attaché sur la machine, je pédale. Sans penser aux excès de mes vies passées.
L'alcool et le poppers. Le whisky et la weed. L'afghan et la kétamine. La coke et le GHB.
La gonorrhée. La syphilis. Je ne pense à rien de tout cela. Je pédale de tous mes abdos.
Je ne me vois pas ivre au volant d'une voiture. Je suis à ma performance du moment.
Et je sens mes cuisses qui chauffent. La sensation est agréable. Mon corps est vivant.
Et je rends grâce à Dieu.
Rien à signaler. Pas d'arythmies. Pas d'anomalies. Mon cœur va très bien.
Idem pour les analyses. Même pas de cholestérol. Je remercie ma nature.
Je remercie mes parents pour ce capital santé insolent. J'ai 52 ans. Et je veux vivre vieux.
Revenez dans trois ans me dit-on. On me conseille simplement d'arrêter de fumer.
Je sors de l'hôpital sans penser à toutes ces cuites, à toutes ces inconséquences.
Ni à ces deux décennies où j'ai joué avec le feu. La nuit. La fête. Le sexe. L'alcool. La vitesse.
Je ne pense pas aux risques que j'ai pris ni au mal que j'ai fait quand je m'installe dans la voiture.
Je pense à mon père. Cette force de la nature. A son rapport à la mort. A ma mère qui n'est plus.
A ma mère que je suis encore.
Et je rends grâce à Dieu.
Je reste un instant assis au volant de ma voiture. Et je décide de savourer ma chance.
Celle d'être en bonne santé sans doute. Mais aussi et surtout celle d'être au monde.
Je suis allé au devant de toutes les emmerdes possibles et suis passé à travers les gouttes.
Mon ange gardien est costaud. Il n'a pas démérité quand je l'ai mis longtemps à l'épreuve.
Je fais durer ce moment, sur le parking, avant de replonger dans l'agenda serré de la journée.
Je ne pense toujours pas à toutes les conneries que j'ai faites. Je remercie mes parents.
Je pense à eux et suis reconnaissant. J'ai de la chance. D'être. Mais aussi d'être qui je suis.
Cette chance, c'est celle qui m'oblige. A tout donner. A mes amis, mes amours, mes amants.
A tout donner aux gens.
C'est l'amour qui a créé ce monde.
Philippe LATGER / Mars 2026