J'étais remonté des profondeurs, et les lumières scintillaient à la surface
comme pour m'indiquer la sortie.
Le sommeil desserrait son étreinte et me laissait revenir à moi.
Il n'y a rien au monde que j'aime davantage que la grasse matinée.
Entortillé dans les draps, le corps me remercie de lui accorder ce sursis paradisiaque.
Le nez dans l'oreiller, je respire l'intime, les souvenirs d'enfance, ceux de mes nuits d'amour,
où la volupté du réveil fut partagée si souvent avec ceux que je voulais aimer.
Je contractais par jeu les muscles de mes jambes, cuisses et mollets, dans un étirement paresseux,
avant de me retourner dans le désordre du lit, avec ce plaisir merveilleux de n'avoir rien à faire.
Pas de réunions. Pas de rendez-vous. Pas d'obligations. Aucune contrainte. La liberté absolue.
Je pouvais rester au lit sans avoir mauvaise conscience. Aucune urgence à sortir de la chambre.
Le premier café pouvait attendre. La douche pouvait attendre. On ne m'attendait nulle part.
Et ce sentiment confus de disparition, au lieu de m'inquiéter, me remplissait de bonheur.
Quel bonheur de disparaître. Quel bonheur d'échapper au monde. Tout à moi. Rien qu'à moi.
Des restes de rêves derrière les paupières, je me rendormais, me réveillais à nouveau,
gentiment, ne sachant plus trop où j'étais, où ce matin prenait place exactement,
si j'étais à Perpignan, à Toulouse, à Barcelone, Paris ou Montréal, dans quelle chambre était-ce ?
Chez mes parents à Bompas un dimanche matin ? Où je pouvais percevoir l'odeur du pain grillé ?
A Castelldefels, dans la pinède en plein été ? Au château de Caladroy, en plein confinement ?
C'était comme si toutes mes grasses matinées se mêlaient à celle-ci, les plus heureuses,
les plus tendres, amoureuses, libidineuses, érotiques, les plus solaires, les plus chastes,
à l'abri du monde, à l'abri de tout, avec en prime, une victoire incontestable sur le temps.
Le nez dans le traversin, je ronronne. Le temps n'a aucune prise sur moi. Je suis libre.
Personne ne va m'appeler. Aucune notification sur le téléphone. Aucun message WhatsApp.
On me fout une paix royale. Et je remercie Dieu d'être vivant. Je le remercie pour tout.
Ce bonheur de l'enfance. En Espagne et en France. Le bonheur du jeune homme.
Celui qu'il me permet de vivre à l'âge que j'ai. Merci pour la Méditerranée. Pour l'été.
La lumière catalane. Et les neiges du Québec. Et la pluie parisienne. Et les rues de New York.
Merci pour tous les hommes que j'ai aimés. Pour ceux que j'aime encore.
Pour ce corps qui est toujours sensible. Mes cuisses. Et mes mollets. Mes articulations.
Je travaille mes chevilles. Les doigts de pied. Je fais l'inventaire. Je fais l'appel.
Pectoral gauche ? Présent ! Pectoral droit ? Présent ! Abdominaux ? Présents !
Mon corps ronronne dans le baume de mille nuits d'amour, de mille matins amoureux,
de baisers, de regards, de caresses, dont ma peau garde l'empreinte avec mille mercis.
Mes couilles ? Présentes ! Mon sexe est présent. Et avec lui le plaisir qu'il me procure.
Et je remercie Dieu de nous avoir donné un sexe, de nous avoir donné le sexe.
De nous avoir donné le plaisir. Qui ne s'acquiert pas qu'avec le corps.
Mon esprit flotte. Mon âme hésite entre l'envie de rester dans un rêve agréable,
et celle d'ouvrir les yeux pour savourer ma chance. Celle d'être vivant.
Mes jambes s'entortillent lascivement au cadavre de la couette, je fais l'amour à mon lit.
J'embrasse le coussin que je retiens captif dans mon bras. C'était lui. Ce sera toi.
C'était toi. Ce sera lui. Quand le passé et l'avenir se confondent. Entre deux eaux.
Les souvenirs et les souhaits. La mémoire et l'espérance. Tout se mélange dans les draps.
Barcelone et Paris. Caladroy et Bompas. La chambre du château. Et les chambres d'hôtel.
Je remercie le bonheur d'exister. Je remercie Dieu d'exister. Et l'univers. Et ce bas-monde.
Délicieux.
Le paradis existe. Le paradis terrestre. Il est là. Dans mon lit. Hors du temps.
Il n'y a rien au monde que j'aime davantage que la grasse matinée.
Philippe LATGER / Janvier 2026