Dans les grands magasins de Manhattan, j'allais impérieusement aux rayons femme,
acheter de la fourrure synthétique, du faux renard blanc, quand je gardais une barbe épaisse
et le catogan au-dessus de la nuque pour attacher mes cheveux longs d'hispanique.
La coupe au carré était censée garantir la comparaison régulière avec Antonio Banderas,
quand il fallait maintenir une proximité érotique avec l'imagerie du Desperado,
celle du western latino, et avec elle celle qui me portait charnellement vers les Sud-Américains.
Certes, je voulais être Lenny Kravitz, au fond d'une limousine noire qui nous conduisait à l'aéroport,
dans une mise en scène pop rock et funky mêlée aux effluves Gangsta Rap, enveloppée de groove,
avec lunettes noires et champagne, de Fly Away ou American Woman chantées en duo avec Prince.
Mais faute d'être afro-américain, ma virilité serait hispanophone, du fait de mes origines espagnoles,
en promiscuité naturelle avec Portoricains, Chiliens, Colombiens ou Mexicains de la ville,
que j'aimantais voluptueusement, depuis le macadam de Chelsea jusqu'au métro aérien du Queens.
Je plaisais aux Latinos. Et les Latinos me plaisaient. Et mes amours new-yorkaises étaient épicées.
Avec des réveils brûlants de fièvres, entouré de Vierges bienveillantes arborant le Sacré Cœur de Jésus,
toutes catholiques, les mains jointes au milieu de guirlandes clignotantes, que j'apercevais dans la pièce,
satisfait, m'étirant de bonheur parmi ces bouches épaisses, moustachues, qui me couvraient de baisers,
et ces langues qui entreprenaient de lécher mon corps nu en entier, et de fouiller toute part de mon intimité,
comme pour puiser partout où cela était encore possible mon stock de transpiration et de testostérone.
Les peaux étaient compatibles. Avec des élans venus d'histoires qui n'étaient sans doute pas les nôtres.
Le crépuscule du siècle était sexuellement délicieux, en cette fin d'Années 90 où New York était chaude.
Les Twins du World Trade Center étaient encore debout, et j'avais 25 ans, 26 et 27 ans. Orphelin de mère.
Parti vivre outre-Atlantique pour chercher la sortie. Dans les trombes tropicales de whisky et de tequila.
Sur les rooftops de Times Square, le couchant sur l'Hudson s'installait comme le calme avant la tempête.
Je me rêvais rockstar dans un scénario que le décor rendait possible, que l'alcool rendait crédible.
Le cuivre des ascenseurs hésitants, les moquettes poussiéreuses et les portes tournantes d'un hôtel.
Le Ed Sullivan Theater affiche toujours sur Broadway le Late Show with David Letterman.
Je crois écrire de la poésie et que je suis à ma place. Puisqu'il fallait vivre des choses. Intenses.
Entre fiction et réalité. Entre perdition et rédemption. Sur le fil. Pour vivre mille vies.
Qu'il me fallait tresser pour adorer la mienne.
Philippe LATGER / Juin 2025