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Brumeux

Publié le

Si la brume tombe,
on verra ce qu'il y a derrière.
Un dépotoir, un charnier, une bombe,

peut-être un simple cimetière.
La décomposition des corps,
l'envers de l'écran protecteur,
le déchirement du cor,
la meute excitée, carnassière,
compulsive, affamée, suicidaire.
C'est le butin sanguinolent dans la gibecière.
La cruauté instinctive, solidaire.
Si la brume se dissipe,
le voile se lève sur la procession,
les flambeaux comme ultime cortège,
les panaches noirs sur les chevaux,
la mort victorieuse qui s'émancipe,
au rire tordu de convulsions,
qui vient souiller ce que laisse la neige
quand elle fond au feu du renouveau.
Si la brume s'effiloche,
on verra nos propres crocs aiguisés,
déchirer les entrailles de nos mères,
de nos fils et de nos frères.
On entendra au son des cloches
l'agonie de nos enfants déguisés
en ennemis jurés, gorgés de larmes amères,
horrifiés d'être dévorés par leurs propres pères.
Si la brume se retire
des méandres du fleuve furieux,
pire que la mort, pire que le diable,
c'est notre solitude qui s'étire !
Satan est une compagnie qui vaut celle de Dieu.

Seule la révélation du néant est effroyable.
Si la brume laisse un doute à couper au couteau,
elle cache la misère et le fruit de nos quêtes,
enveloppe l'espoir d'un heureux sfumato
qui tient debout l'humain et son illusion de conquêtes.
Que ce rideau de fumée déjà lourd,
se change à jamais en mur de pierre.
Si la brume se lève un jour,
nos yeux grand ouverts pleureront leurs paupières.



Philippe LATGER
Août 2004 à Barcelone

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A José Bonhomme

Publié le

J'étais à Barcelone ce jour-là. 
Notre soleil urbain, notre noyau dur, 
pour nous qui sommes Catalans ou le sommes devenus, 
c'est égal. 
Je ne me suis douté de rien. 
Arrivé par la gare-nombril de Perpignan le mardi soir, indifférent à l'ombre de Dali 
que l'on s'efforce d'éclairer artificiellement pour donner du relief à notre ville, 
j'apprenais la disparition d'une première étoile réelle du Roussillon, 
un certain Roda Gil qui était revenu raser les murs de notre cité, 
leur donner un sens, de la Casa de la Generalitat jusqu'au bar des Trois Sœurs. 
Après Nougaro, un deuxième poète qui s'éteint. 
Le phare d'Alexandrie qui s'écroule une seconde fois. 
Mais je ne savais pas encore que j'étais résolument en deuil. 
C'est par sa nièce Karine que je l'apprends :
un troisième poète, qui sculptait les corps comme on sculpte la langue. 
De ceux qui donnaient du relief à notre ville, sans lumière artificielle, 
qui donnaient des formes, du fond, des pleins et des déliés. 
Toutes les femmes de Bonhomme, devenues orphelines, 
ces femmes devant lesquelles Jacques Salomé écrit que 
" l'œil ruisselle, nos sens s'éveillent, nos gestes dansent à l'intérieur de nous ... " 
iront peut-être rejoindre la cohorte des femmes de Maillol, 
continuer anyway à vivre pour faire survivre. 
Désormais, on saura à quoi elles pensent : elles se souviennent. Chut. 
La mémoire du corps taillée dans la pierre. N'est-ce pas cela la sculpture ? 
On connaît un artiste par son œuvre. 
Je n'ai pas eu le temps de vous rencontrer, José, et j'en pleure aujourd'hui. 
C'était prédestiné : vous m'aviez rappelé avec vos femmes-mères 
que je n'avais pas eu le temps de dire je t'aime à la mienne. 
La Tramontane s'était levée et avait emporté dans la spirale de son cancer 
la femme qui m'avait porté et donné le jour. 
Toutes vos créatures me la projetaient, cachant un sein ici, se coiffant ailleurs, 
et l'émotion montait en moi. 
Je n'ai pas eu le temps. Tout va trop vite. Je l'ai écrit. 
Vos œuvres sont faites pour nous rappeler comment se servir de nos mains. 
Nous rappeler qu'elles sont faites pour caresser. 
Pour dire je t'aime. Je n'ai pas eu le temps non plus avec vous ... 
Sans vous avoir connu, je vous connaissais pour connaître vos femmes. 
Et je savais déjà cette chose que je n'ai pas eu le temps de vous dire. 
Au-delà, je veux dire merci. 
Merci pour elles. Merci pour nous.
Intemporelles, elles sont distraites, absorbées, connectées à autre chose 
et elles resteront, imperturbables, 
faites de cette chair que l'on croyait faible, friable, poussière. 
Rien ne se perd, rien ne se crée. Tout est sous nos yeux.
Comme la lumière de ces étoiles éteintes 
qui nous parviennent encore à travers l'univers, 
dont vous êtes désormais. 
La lumière du phare nous parvient encore, imprime toujours nos rétines. 
La lumière traverse le temps et l'espace, ensoleille notre ville, 
éclaire nos âmes reconnaissantes, saisit nos mains engourdies pour les faire s'ouvrir 
et qu'elles fassent ce pour quoi elles sont faites. 
Caresser et non détruire. Aimer et non briser.
Je vois encore sa lumière briller, 
mais je sais que le Roussillon vient de perdre une de ses étoiles. 
J'en ressens le vide que la mémoire collective devra combler.
Avec l'expression de ma sympathie à tous ceux que vous laissez ici-bas, famille et amis, 
j'envoie des signaux vers le ciel, balayant les noirceurs, bravant la Tramontane, 
fouillant l'inconnu et le souffle du néant, persuadé que tout se transforme ... 
et que vous m'entendrez.

Fier et heureux de vous connaître.



Philippe LATGER
Juin 2004 à Perpignan

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Le condamné

Publié le

Plus je fume, et plus je bois,
du café, de l'alcool ou bien...
et même de l'eau claire !
... plus je me sens à l'étroit dans mon corps.
Cette eau qu'il m'arrive de boire,

qui perle sur ma peau sans la pénétrer,
sous la pluie, sous la douche,
me rappelle la frontière, le mur, la paroi
entre le dedans et le dehors.
Je vois bien que je suis seul, enfermé.
Je sens bien que personne ne peut entrer.
Certains ont bien fait pénétrer leur langue,
dans l'oreille parfois, dans la bouche souvent... en vain.
Certains ont fait pénétrer d'autres choses encore,

des pilules, pollutions, des potions, des couleuvres...
Personne n'a pu rentrer,
personne n'a su entrer pour m'y rejoindre.
L'eau ruisselle sans entrer. Ma peau est imperméable.
Le son parfois arrive au centre.
La musique du vent, celle de la mer,

les bruits de la ville, de la campagne,
des bêtes, des insectes, des végétaux qui poussent,
des cailloux qui carambolent comme boules de billard,
le bruit des machines, des ventilations, du métro,
celui, insupportable, des hommes. Entêtant.
La musique tout court parvient au centre. Enfin !...
Celle de Bach, celle de Chopin et de Ravel,

la musique de Manuel de Falla, de Gershwin,
celle des chanteurs, des orchestres, des solistes,
celle à la radio, dans la voiture, dans le supermarché...
La caisse enregistreuse. L'appel d'un nom au micro.
Le son arrive au cerveau, au cœur parfois,
pour me rappeler qu'il y a quelque chose au dehors,
que je suis seul en dedans...
Le son arrive comme la lumière.
Comme l'air qui emplit les poumons,
la lumière arrive par la bouche entrouverte.
Elle entre par les vitres des yeux mi-clos, embués.
Elle entre et n'éclaire rien. Elle éblouit et aveugle.
Les odeurs pénètrent aussi.
Par les pores de la peau, qui évacuent leur sueur,
sur lesquels l'eau ne fait que glisser, indifférente,
l'odeur du monde se fraye un chemin,
tente d'investir la citadelle imprenable,
elle trouve une trouée dans les narines,
descend dans la gorge pour être expulsée plus bas.
Sueur et gaz, urine et haleine fétide, matières fécales,
sperme et autres substances fuient le bourbier décadent.
Le merdier infâme du corps, gorgé de sang,
regorgeant de flotte jusqu'à l'écoeurement,
dégorge avec peine, bave l'intolérable.
Une diarrhée aux grumeaux recyclables.
Rien ne se perd, rien ne se crée.
Le corps transpire notre condition, notre solitude,

comme la bouche vomit son ressentiment, son dépit,
sa colère et sa frustration.
Je regarde l'autre.
Il me regarde aussi, me sort par les yeux.
Je le hais. Ou je l'aime. Quelle différence ?
Il est seul et je m'en fous. Je suis seul, il s'en moque.
Moi d'abord. Il faut sauver sa peau...
quand il faudrait justement s'en défaire.
Tirer sur une peau morte au coin de l'ongle,

serrer les dents sur l'onglet et tirer des pans entiers,
avec la jubilation du maniaque,
comme on tire sur le papier peint qui se décolle.
Découvrir la chair à vif, découvrir la part cannibale,

le délicieux masochisme, celui qui délivre du corps.
La musique de Bach fait peut-être oublier le corps.
L'extase nous fait oublier la prison, la cellule.
Si la douleur devient plaisir, le physique est dompté,
la matière insultée en un magistral bras d'honneur.
Mais le plaisir, comme drogue, est une autre prison.
Il n'y a pas d'issues. Tout est enfermement.
Seule la mort semble viable, enviable, réparatrice.
La lumière au bout du tunnel.
L'homme enfin libre. Libéré du dedans et du dehors.
Libéré de son corps. De son poids.

La chair humaine est carnivore.
Nous dépeçons le bétail pour le dévorer.
Mangeons langues de bœuf, le cœur et le foie,

dégustons tripes et boyaux.
Avec délectation, les babines pleines de sang,
nous mordons dans la cuisse, le jarret,
déchiquetant à renfort de canines, muscles et organes,
de poulets, de canards, de veaux et de biches,
de moutons, de sangliers et d'agneaux, de chevaux,
avec l'ivresse du charognard insatiable.
Cannibales honteux, nous nous nourrissons de viande.
Autre festin primitif : celui qui nous voit mordiller le téton de l'autre,
lécher la langue de l'autre, ou son sexe. La salive.
L'étreinte désespérée, maladroite, empressée, enfiévrée.
Le membre trop court ne va jamais assez profond.
L'orifice jamais assez dilaté.
Impossible de revenir dans le ventre de la mère.
On tente par toutes les failles de sortir de soi, d'entrer dans l'autre.
La fusion inaccessible...
fusion que l'orgueil, très honnête, de toute façon,
n'a jamais vraiment souhaitée, de peur de s'y perdre soi-même.
On lèche l'aisselle, on mord la lèvre, on flaire la toison du pubis,

on suce, on lubrifie, on mâchouille et l'on avale.
Nous mordons dans la cuisse, le jarret.
Nous digérons le sexe avant de le déféquer.
Le foutre part aux égouts, entre autres vomissures,
nourrir des espèces de rats et de bactéries qui s'en régalent.
La putréfaction. La décomposition des corps.
La conscience du temps.

Le cycle est éternel.
La trajectoire individuelle, linéaire.

Le dedans et le dehors. Le début et la fin.
La lumière au bout du tunnel... La seule issue.

L'homme ne se résigne pas à être un animal.
Vaniteux, il ne supporte pas l'idée d'être réduit à un organisme imparfait,

un corps bancal, sans cesse déréglé, avec ses cheveux qui poussent
et qu'il taille régulièrement pour affirmer son degré de civilisation,
avec ses ongles qui poussent et qu'il coupe inlassablement pour manifester sa dignité,
ses poils qu'il rase et qu'il épile, ses verrues qu'il brûle, ses tumeurs qu'il irradie,
ce corps vieillissant dès la naissance, qu'il cache sous des étoffes, qu'il ne veut pas voir,
ces pulsions qu'il étouffe, qu'il savonne frénétiquement après chaque acte coupable,
vulgaire ou seulement bestial...
Ce corps qu'il ne dévoile, schizophrène,
que lorsque le démon le réveille au désir ou au besoin,

cet autre inavouable, cette outre pleine d'eau,
la limite de lui-même, son impuissance,
ces réactions incontrôlables, cette nature indomptable, une jungle à maîtriser,
qui revient au galop à la moindre occasion, gagne du terrain, le porte vers la mort.
Ce corps qu'il considère comme un simple vaisseau.
Le rafiot grotesque et bringuebalant transporterait un trésor qui lui survivrait.
Cette enveloppe biodégradable devient l'écrin d'une chose plus pure, immortelle.
Conscience ou vision de l'esprit ? Un mirage absurde ? Réaction chimique ?
Travail organique d'un muscle dans la cavité osseuse au sommet ?
Le cerveau se mange aussi. Il se mâche et se digère entre autres choses.
L'autre me regarde. Il ne me voit pas. Il me désire parfois.
Autre réaction chimique. Le son pénètre par les narines, les pores peut-être.
Un souffle musical qui vient du dehors, articulé, un hennissement abject.
" Je t'aime "... Ces sons ont un sens que je comprends comme une permission.

Comprendre... Quelle chose étrange et incertaine.
Le barrissement qui suit, vient de l'intérieur,
comme une odeur corporelle : " moi aussi ".
De pauvres signaux qui ne valent pas plus que les piétinements pathétiques du pigeon,

dont le cou enfle et se dégonfle, une parade nuptiale où le sang prend le dessus.
Une affaire de cœur, bien entendu, puisqu'il est indispensable à l'érection du désir.
Les vitres sont embuées. Il fait plus chaud dedans que dehors. C'est physique.
On ne voit jamais distinctement ce qui nous fait face. Tout est déformé.
Le son s'égare d'une bouche à l'autre, perd de son sens dans la distance.
Que comprenons-nous au juste, quand nous ne savons rien ?
Les tétons se raidissent. La température augmente. La chair suinte.
Le travail obscur des phéromones.
Les pores se dilatent, libèrent des invitations.
Le corps travaille pour nous, le cerveau nous laisse l'illusion d'un choix consenti.
Des puanteurs subtiles réveillent des fonctions,
jus de sexes que nous croyons ne pas percevoir, stimule nos muscles et nos pensées.
Mais nous ne nous contentons pas de monter en chiens :
ne sommes-nous pas doués de sentiments ?
Voilà pourquoi nous nous coupons les ongles.
J'ai compris que les sons ne voulaient pas dire : " je veux ton corps "
ils voulaient dire : " je t'aime ".
Montées de lait ou de sève, se mêlent à la montée de larmes.
Un autre suc qui finit de troubler la vue et l'entendement.
Quelque chose a brouillé le message.
On m'a juste dit : " je t'aime ".
J'imprime : " désormais, tu n'es plus tout seul ".
Quelque chose a déformé les sons, les signifiés.
Je crois comprendre, je crois entendre, je crois savoir.
Je traduis. J'interprète. Je regarde et finis par voir ce que je crois.
Je me vois dans les yeux. Il fait plus sombre dedans que dehors. C'est physique.
Il n'y a rien de plus laid que des yeux sortis de leurs orbites, et pourtant ...
tout à coup, ces yeux-là deviennent aimables, sublimes.
Narcisse les fixe amoureusement, s'y contemple avec ravissement.
Des yeux miroirs. Le reflet de soi-même empêche de voir ce qu'il y a derrière.

Le plus honnêtement du monde, je pense aimer ou désirer l'autre.
Je suis attiré, irrésistiblement. Et l'autre est en proie à la même illusion.
Heureux malentendu. Concordance.

J'aime l'autre parce qu'il m'aime, et inversement. Motivation bilatérale.
Les deux entités, étanches, se frottent l'une à l'autre, mais n'échangent rien.
Double masturbation.
Cette poitrine que je palpe, c'est la mienne.
Ce dos que je caresse, c'est le mien.

Cette bouche que je dévore, c'est la mienne.
Cette main empoigne mon sexe et le branle.
" Masturbation par personne interposée " a dit quelqu'un.
Cette fellation perdrait de sa magie si j'avais coutume de me l'offrir moi-même,
si le hasard m'avait fait contorsionniste quand il m'a seulement fait pervers.
J'ai l'intuition que je saurais forcément mieux me sucer que l'autre.
Je saurais changer de tempo ou de points de pression à bon escient.
L'autre ne perçoit pas tout, s'acharne et je panique : je vais m'ennuyer.
Il faut agir. Imaginer ou entreprendre. On n'est jamais si bien servi...
Je flanque le membre où je peux. Auto-pénétration. Je me baise.
Je suis l'autre. Je ne suis plus seul. Nous sommes deux solitudes.
Les branches des arbres poussant sur les tombes des amants défunts,
peuvent s'entremêler, seuls les feuillages se confondent...
les branches de l'un ne seront jamais les branches de l'autre.
Ce sont deux arbres différents se nourrissant de leurs pourritures séparées.
J'ai mal compris. La voix avait juste prononcé " je t'aime ".
Pourquoi vouloir entendre " je ne te quitterai jamais " ?
Vouloir une autre sépulture. Quelle idée saugrenue.
Vouloir garder ce miroir contre soi à jamais...
Ce corps étranger vissé comme une sangsue,
quand nous avons déjà le nôtre à porter.
Faut-il avoir peur à ce point de la liberté ?
Mais les sentiments aussi se décomposent, comme les fibres charnelles.
Ils vieillissent et se dégradent avec le temps.

Ont eux aussi leurs ongles qui poussent,
leurs verrues à brûler, leurs tumeurs à irradier...
Des émissions corporelles, parmi tant d'autres.
La fumée de la cigarette se fraye un cheminement dans mon œsophage.
Elle se déroule du pharynx déjà malade pour caresser mes poumons essoufflés.
Cette fumée épaisse brûle les conduits, les membranes, à son passage,
me donnant conscience de l'espace et des volumes internes,
conscience des limites de ma carcasse, à peine plus large que celle du poulet.
La peau de bouc se détend, se ramollit. L'outre devient informe, comme crevée.
Le corps a changé. Plus il s'ébroue, plus il s'embourbe.
De mes naseaux, deux échappements de fumée blanche sur mes lèvres.
Conscience du temps.
J'ai allumé la cigarette. Il me faudra l'écraser.
Encore une bouffée. Deux peut-être.
Un goût amer dans la bouche.
Une angoisse terrible. Inutile.

Un signe pourtant, encourageant : la cigarette est en cours.
La fuite en avant. Celle du condamné.



Philippe LATGER
Avril 2004 à Perpignan

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Adieu Berthe (private joke)

Publié le

A ton tour,
comme d'autres avant toi,
où t'en es-tu allée ?
Où es-tu, là, maintenant... ?
Dans quelle sphère ?
Quelle dimension ?

Quel monde parallèle ?

Tu es partie,
comme tes parents avant toi,
comme ton époux avant toi,
comme ma propre mère avant toi,
et des milliers d'autres,
des millions, des milliards d'individus,
d'histoires, d'identités, de noms, de vies,
tu es passée ici-bas.
Mais où es-tu passée à présent ?
Tu as quitté notre microcosme,
cette petite vision de l'esprit,
ce soupçon de conscience,
ce flash de réalité improbable,
parmi nous.
J'ai l'impression de tout connaître de toi,
et de ne t'avoir jamais vraiment connue.

Tu es partie dans ton sommeil.
Un sommeil lourd qui a décroché, dérapé,
glissé dans une autre profondeur.
Un affaissement d'un cran, dans une sourdeur étrange,
un évanouissement dans des eaux sous-marines,
où tous les sons sont distendus, déformés,
où les mouvements sont ralentis,
lourds et légers à la fois,
où la matière n'a plus de sens,
où il n'y a plus de dedans et de dehors,
de limites du corps, de l'espace...
La lumière au-dessus, à la surface,

fait pénétrer des faisceaux rayonnants,
d'un bleu de fumée de cigarette,
qui s'épuisent dans la noirceur scintillante,
comme les lueurs d'une étoile lointaine.
La lumière d'un monde duquel tu t'éloignes,

que l'on voit reculer irrémédiablement,
s'élever lourdement à mesure que l'on coule.
Cette lumière du monde réel crépite au-dessus.
Elle vibre d'étincelles qui verdissent peu à peu,
se troublent...
comme mes yeux.
Pourquoi s'élèverait-on quand on meurt ?
Pourquoi voit-on la mort au ciel ?

On sombre bien dans le sommeil...
Tu dormais.

Du sommeil à la mort, je l'ai senti souvent,
dans ma respiration contrariée,
ou l'angoisse d'un cauchemar macabre,
il n'y a qu'un pas.
En combien de temps ce décrochage s'opère-t-il ?

Une fraction de seconde... peut-être.
Pour passer d'un sommeil à un autre ?
D'un rêve à une autre réalité ?
As-tu conscience de ce décrochage ?
Dis-moi... c'est comment ?

Faut-il attendre que tu te réveilles
pour te rendre compte que c'est autre chose ?
Peut-être n'as-tu pas fini ta nuit...
Je ne suis pas triste.
Au contraire, je suis ravi.
En plein sommeil, tu penses !

Quelle aubaine.
C'est un beau départ.
Une belle sortie.


Quelle santé.
Ecoute... 93 ans,

et tu es superbe.
Une vraie jeune fille.
Avec toute sa tête.
Quel luxe.
Ma Louise Brooks à moi.
Et ce sens de l'humour,
constant, imperturbable,
plus malicieux que cynique...
quel bonheur.
On peut te reprocher
de n'avoir été que toi-même,
peut-être, mais,
sans avoir vraiment le souci de transmettre,
curieusement,
tu m'as appris beaucoup de choses.
J'aurais bien écouté cette fameuse histoire
de Murano encore cent fois,
au rythme saccadé de ce rire,
toujours flamboyant d'autodérision.
Tes petits doigts levés,
toujours vernis, soignés,
en pose, trônant au sein de ton assemblée,
de la petite tribu amusée,
tu étais plus qu'une dame :
tu étais un clown.
Pas de ces clowns tristes,
que chantait Piaf,
sordides et pathétiques,
qui donnent envie de pleurer !
Non... pas du tout.
Toi, tu avais autant d'espièglerie que de panache.


D'ailleurs... je m'en rends compte en écrivant...
je crois sincèrement que tu étais une enfant.
C'est cela. Une fillette indisciplinée.
Un peu vache parfois, capricieuse souvent,
mais dotée d'une insouciance ravissante.
Comme les clowns et les enfants,
tu avais le don de transfigurer la réalité.
Tu aimais les histoires.
Tu aimais les lire et les raconter.
L'Histoire d'abord.

Celle de France entre autres.
Les histoires en général.

A commencer par les histoires drôles.
Et toute ta vie devenait une histoire, des histoires...
des histoires drôles, d'ailleurs, la plupart du temps.
Ce n'était que cela : des sketches.
Tu nous a bien fait rire.

J'y réfléchis et puis non...
je t'ai vu gémir, te plaindre de douleurs,
râler, miauler, minauder, faire la grimace,
je t'ai vue préoccupée, songeuse, anxieuse,
inquiète, hésitante, abattue...
mais, je ne t'ai jamais vu pleurer.
Jamais.
J'avoue que cela me trouble beaucoup.
Je réfléchis encore. Non. Je ne vois pas.
Aucune image.

Celle que je garde est celle de ta posture,
toujours coquette,
avec toujours le souci de plaire
sans jamais celui de séduire,
et ce rire tonitruant, compulsif,
parfois aphone, éclatant,
qui n'avait plus la tenue d'une dame du monde,
mais la spontanéité de l'enfance.
La dame, c'était un rôle, un déguisement...
qui t'allait très bien, du reste.
Un fantasme.

Celui d'être châtelaine, d'avoir des domestiques.
Ah, bien sûr... Pau... Biarritz... des actes manqués.
Il en restait un besoin d'en imposer, d'être cinglante parfois.
Tu t'es rêvé des meubles ou des bijoux de fortune,
comme si nous venions d'une grande famille,
avec cette imagination farfelue qui te venait de Parrain Ribis.
Cette aptitude à te faire du cinéma,
que ne comprenait pas maman,
et que tu m'as pourtant léguée.
Non. Tu n'étais pas une dame du monde,
et tu ne cachais d'ailleurs pas tes origines,
aussi modestes que rurales.
Ton pain noir. Tu en étais fière.
Tu as su le sublimer aussi,

en faire quelque chose de romanesque.

C'est je crois, ce qui m'a fasciné depuis toujours,
chez toi, depuis tout petit,
cette façon de romancer les choses.
Maman qui était une pure, castillane, assoiffée de vérité,
était désarmée face à autant d'incertitudes et d'affabulations.
Elle ne savait pas sur quel pied danser, ça la mettait en colère.
" La vie, ce n'est pas du théâtre " me disait-elle révoltée.
Je tiens sans doute cela de toi.
" Si Maman. La vie, c'est une comédie. Et nous jouons un rôle. "
Sait-on ce qu'est la réalité ?
Ce long rêve que nous faisons en commun,

et dont tu viens de te sortir en te réveillant cette nuit ?
Je ne sais pas s'il y a quelque chose de réel en ce monde.
Mais tes mille versions d'une même histoire sont autant de vérités.
Comme les mille interprétations de l'Histoire sont autant de vérités.
Ce n'est pas du mensonge. C'est de la fantaisie.
Si c'est une folie, elle est douce.
Une protection assurément.
Maman, l'écorchée vive,
qui se savait déjà emportée
dans ces rapides qui précèdent les grandes chutes,
a parlé un soir à Maria de ses interrogations sur ce que nous sommes,
sur ce que nous vivons ensemble, n'excluant pas à mon intention,
l'hypothèse que tout cela ne soit qu'une vaste comédie, un rêve éveillé.

Combien de rêves m'as-tu donnés, autour du Gaveau de Papa,
de ces jeux de cartes jaunis, de la cuisine parfumée, des vieilles cartes postales ?
Combien de fous rires d'enfant, à chahuter Bon Papa, et la vieille Misou.
Je me souviens de l'odeur de la pluie sur la maison de Bannières.
De cette fraîcheur accueillie, la nuit, après l'orage, par les rainettes et les grillons.

Loin de Toulouse, tout était calme. La mer, sans le bruit.
Le seul horizon était alors celui du ciel, bruissant de myriades d'étoiles.
J'ai cette volupté à la gorge, qui enfle dans la poitrine.
Je me souviens de l'odeur entêtante de ta poudre de riz,
dans la salle de bains, à haut plafond, du chemin des Etroits.
Le blaireau de Bon Papa et son Eau de Cologne,
le parfum troublant de la mousse à raser.
Les chapeaux de feutre, les gabardines, le linoléum dans le couloir,
le Grand Echiquier à la télé, le Jeu des Mille Francs à la radio,
les étranges cheminées, dont celle, fantastique, de la chambre à coucher.
Tout cela était bien réel... je n'en suis plus si sûr aujourd'hui.
Comme ces rêves dont on n'arrive pas à se rappeler précisément.

La mémoire n'est pas fiable. Et tout ne l'est plus avec elle.
Ni le passé, ni le souvenir, ni la réalité...
Tu étais bien là hier. Et avant hier.
Aujourd'hui, un coup de téléphone me fait douter.
Je ne sais même plus si tu as vraiment existé, ou si je t'ai inventée.


Je suis troublé.
Je crois que je ne t'ai pas écrit depuis mon enfance.

Maman laissait toujours une place sur ses lettres pour qu'on écrive un petit bonjour.
Il y a bien ce texte, assez récent, que tu as peut-être lu,
où je te rendais hommage.
Nous n'en avons jamais parlé.

Je ne sais pas si de ton sommeil, tu as sombré dans la pénombre sous-marine,
ou si tu t'es élevée au-dessus de ton lit quand ton corps s'enfonçait dans le matelas.
Je ne sais pas ce qu'on a fait de toi. Où tu es partie te cacher...
Ce que je sais, c'est que tu ne seras plus emmerdée par des régimes,
des médicaments et des docteurs, des douleurs et des chutes :
tous les inconvénients d'un corps, certes, fatigué de surcroît.
Toi qui aimais bien les promenades, te voilà débarrassée de ton fauteuil roulant.
C'est quand même plus commode sans.
Est-ce que tu vois quelque chose ?
Je sais que ça ne peut pas être plus joli que le lac de Côme,
mais c'est peut-être aussi bien.
Je ne sais pas si tu sauras le fin mot de cette histoire,
si tu reverras Bonne Maman, Parrain, Bon Papa et d'autres,
mais je sais que, jusqu'au moment où je ferai à mon tour de la plongée sous-marine,
des détails, inopinément, me rappelleront ton rire et tes chansons.
C'est de toi, aussi, que je suis fait.
Et je te trimbalerai encore longtemps sur cette planète,
entre autres valises et casseroles,
que je me charge, réelles ou pas,
de faire exister.



Philippe LATGER
Mars 2004 à Perpignan

Adieu Berthe (private joke)

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Barcelone Oisive et pointue

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Barcelone n'est pas gay friendly, elle est gaie. Libérale, ouverte, décomplexée, 
elle a accepté depuis longtemps l'union de personnes de même sexe. 
Prenez votre partenaire par la main, embrassez-vous sur la bouche, 
vous serez confrontés à l'indifférence générale. 
La plage de Sitges semble désuète, avec ses pharaonnes égarées, 
vestige archéologique d'un temps de ghettoïsation. 
D'autant que depuis les J.O, la ville a reconquis la mer et aménagé des kilomètres de plage, 
dès la Barceloneta : plus besoin de prendre le train pour aller s'enduire d'ambre solaire. 
Enfin une métropole qui offre des beach clubs et tous les plaisirs d'une station balnéaire. 
Les quais du port sont devenus des promenades prisées au moindre rayon de soleil. 
Laborieuse et nonchalante à la fois, la cité s'offre une pause de 14 à 16 heures, 
ne laissant le temps de la sieste qu'aux clubbers à peine rentrés des afters. 
Apéro à 22 heures, dîner à minuit. Pas de bars avant 2 heures du matin. 
Le quartier de l'Eixample ( le damier à l'américaine ), courru dans les années 90 pour son design post-moderniste, a retrouvé sa vigueur. Le port Olympique l'avait un temps éclipsé, avec ses bars à la chaîne, son casino et ses hôtels. Ringardisé, ce coin n'attire plus qu'une masse d'étudiants avides de bière, out of order passé minuit. 
C'est au désormais Gayxample, qu'on a établi le " village ", situé derrière la Plaça Universitat. Hôtels à peignoirs blancs pour les plus chics, adresses écumant Deep House et dérivés : tout le Mc Do de la culture gaie. Idéal pour parler français ou plus exotique, rencontrer Américains et Japonais. 
Après avoir dîné à Santa Maria del Mar ou dans le quartier Raval, 
il est peut-être plus amusant d'aller se mêler au troisième âge de la célèbre Paloma, 
vieux dancing à dorures, qui après quelques Paso-Doble endiablés, 
cède volontiers la place aux noctambules et à leur théogonie de D.J internationaux. 
La fête ici est une hygiène de vie. La nuit y est mixte. Fiévreuse. 
Sans doute parce que BCN est créative, innovante, exubérante. 
Les Custo et Desigual y réinventent le prêt à porter. 
Tous les architectes de la planète, de Nouvel à Foster, veulent y laisser leur griffe. 
Ce vieux port industriel, bourgeois et débraillé, oisif et pointu,  
brasse désormais plus de journalistes et de mannequins que d'ouvriers. 
Le monde entier vient y tourner clips et publicités. 
Une effervescence qui, à peine arrivés, nous dit que c'est là que les choses se passent. 
Et que c'est là qu'il faut être ...

 

Philippe LATGER 2004

article publié dans l'agenda de Têtu # 39 avril 2004 - l'agenda de Têtu #88

l'agenda de Têtu #39 avril 2004

l'agenda de Têtu #39 avril 2004

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Suzanne

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Bon.
Les fleurs ... cerise sur le gâteau.
Les bougies. C'est parfait.
Tout est prêt. Il n'arrive pas.
Il est ... Quelle heure est-il au juste ?
Neuf heures et trois minutes.
On avait dit neuf heures ...
Bien sûr, je transpire.
Je suis bonne pour me changer.
Trois fois dans la même soirée.
Pourquoi faut-il que je transpire toujours
davantage sous le bras droit que sous le bras gauche ?
Parce que je suis droitière sans doute.
Même un coup de sèche-cheveux n'y fera rien.
Je suis bonne pour les auréoles.
Et naturellement, c'est précisément quand j'aurai branché le sèche-cheveux
qu'il se décidera à sonner à ma porte.
Avec le bruit que fait cet appareil, je serais capable de ne pas entendre la sonnerie
et de le manquer ... ce serait un sommet de connerie.
Alors non. Tant pis. Je resterai les bras collés au corps.
Quelle idée de mettre du noir aussi ...
Pour la musique, c'est bien sur la plage 8 ? ...
J'espère que la pause tient toute seule un moment.
Je devrais d'ailleurs peut-être remonter un peu
sur le morceau précédent, que ce soit moins abrupt.
Sinon, il va comprendre que c'était étudié.
Mouais, pour simuler un heureux hasard, je devrais mettre la pause
sur la fin de la plage précédente. Une bonne minute ... au moins.
Ce que je transpire ! C'est épouvantable.
Je me suis épilée. Ici ... là ... OK ... Les sourcils !
J'aurais dû vérifier les sourcils ! ... ça, j'ai peut-être le temps de le faire.
Bah ... Non, ce n'est pas une bonne idée.
J'aurai la glabelle toute rougie, ce sera ridicule.
J'aurais dû y penser avant. Quelle idiote ...
Bon. Un cendrier. Les bougies ...
Est-ce que j'allume une cigarette maintenant ou pas ? ...
Je pourrais l'allumer un peu avant, comme pour la musique,
genre, je ne t'attendais pas sans rien faire ...
En même temps, ce sera peut-être plus sexy si je l'allume devant lui.
Le temps de le débarrasser de son manteau, de l'embrasser,
de venir jusqu'au canapé, ici, et paf ...
J'allume ma cigarette langoureusement, juste au début de la plage 8.
Façon Lauren Bacall. Les bras collés au corps. Ce serait terrible.
Les coussins. Je n'ai pas lavé les housses des coussins ! ...
Il y en a un qui a une tache. Une tache de vin ...
Qu'est-ce que c'était d'ailleurs ? ...
Ah, cet autre connard ! Quelle soirée ... 
Bien fait de le larguer ce con.
Jean ... Jean ... Michel ?
Non. Jean-Michel, c'est le frère de Pauline.
Jean ... Sébastien ! Voilà ... 
C'est lui qui m'a larguée d'ailleurs ...
Ah le connard. Décidément ... 
Je n'ai gardé de lui que cette foutue tache de vin.
Je devrais carrément l'enlever. Ce serait pas plus mal.
Un canapé sans coussins ... pourquoi pas.
Ah oui, c'est mieux, ça fait plus déco.
Le champagne est au frais. Le rosé aussi.
Est-ce que je mets les amuse-gueules sur la table ?
Quoi que je pourrais aller les chercher en roulant du cul à la cuisine.
Ce serait l'occasion de le laisser seul une minute et qu'il me regarde marcher.
Toujours avec les bras collés au corps. 
Qu'est-ce que j'ai chaud.
J'ai peut-être le temps pour le sèche-cheveux ...
Quelle heure est-il ? ...
J'ai trop envie d'une cigarette, tant pis.
S'il sonne, je l'écraserai dans la cuisine.
D'ailleurs, le cendrier vide, c'est un peu too much.
Je pourrais voir s'il n'y a pas des mégots dans la poubelle.
C'est suspect ce cendrier tout propre.
Qu'il ne croie pas que j'ai tout récuré dans l'appart pour sa venue.
Enfin, sa venue ... s'il vient, ce con ... Quelle heure est-il ?
J'avais des bonbons à la menthe quelque part.
Si je sens la clope, ce ne sera pas très agréable.
Je ne vais pas me parfumer encore ... pour puer la cocotte ...
Un coup sur le décolleté, ça n'effacera pas l'odeur du tabac.
Tant pis. J'ai besoin de cette cigarette.
Moi qui avais arrêté. Il a fallu que je le rencontre pour reprendre.
En fait, il fume aussi ... il n'y fera pas attention.
Deux haleines de fumeur, ça s'annule.
Jean-Sébastien ... Je l'avais complètement oublié ce blaireau.
Il était pas mal ... physiquement. Maître nageur, tu penses.
Côté conversation, c'était un peu limité, mais bon ...
" Cet immeuble ... c'est du seize-neuvième siècle, non ? "
Le seize-neuvième siècle ! J'hallucine.
Ce que j'ai pu me foutre de sa gueule.
Il était passionné de télé, hi-fi et tout le bordel.
Alors ça, son ciné-home vidéo, c'était sa fierté ...
C'était pas du seize-neuvième. Quel écran ! 
Ah le Bruce Lee en gros plan, c'était quelque chose.
Putains de films à la con.
Evidemment, le cinéma d'auteur, c'était pas sa tasse de thé.
Jean-Sébastien ... Mon Dieu ...
Comment ai-je pu rester avec ce mec si longtemps ?
Sexuellement, c'était quand même pas mal.
J'aimais sa peau. Sa transpiration ...
Quelle heure est-il ? ... Non. Pas le temps.
Et puis ses abdos. Mmmm ... Quelle merveille.
En même temps, je ne suis restée avec lui que deux mois.
Trois peut-être. 
C'était du Bourgogne. De la confiture aux cochons.
Il était complètement bourré.
Une tache sur un coussin. C'est tout ce qu'il en reste.
Si je me servais un verre, moi, d'ailleurs, en attendant.
Dans tous les films américains, ils cuisinent avec un verre de vin.
J'ai des verres à dégustation ... ce serait pas mal.
La clope allumée, les cheveux un peu flous, le verre à la main ...
Hum ... mauvais genre. 
Mais un côté working girl malgré tout.
Evidemment, je n'ai pas fait la cuisine.
Je ne saurais même pas faire cuire un oeuf.
Je me suis ruinée chez le traiteur.
Mais j'ai quand même mis un peu de farine sur les plateaux,
et quelques bouts d'oignons et de salade.
Quelle pro. La reine de la mise en scène.
Je devrais mettre un peu de farine sur ma robe ...
ça détournerait son attention pour les auréoles.
Bon. Qu'est-ce qu'il branle ? ... Quelle heure est-il ?
Bah, allez, je vais la déboucher cette bouteille.
Ce sera notre apéro. 
J'ai celles prévues pour le dîner, mais il doit me rester ...
un Merlot que papa m'avait offert l'été dernier.
Non. Cabernet ... Ben, ce sera parfait.
Il fait tellement chaud. Je meurs de soif.
Je me déshydrate.
C'était Sylvain qui s'y connaissait en vins.
Entre autres. Il cuisinait à merveille d'ailleurs.
Quelle perle. Il savait tout faire. Il connaissait tout.
Certes, il n'avait pas le physique d'un maître nageur.
Mais cultivé, raffiné, drôle ... et homosexuel.
Qu'est-ce que j'ai pu avoir l'air idiote.
Je ne m'étais jamais sentie aussi humiliée de toute ma vie.
Comment n'ai-je pas compris tout de suite que c'était Tristan qui lui plaisait ?
Mon frère me présente un ami du cours de théâtre. Très bien !
Merci Tristan, je te revaudrai ça ... Dîner en tête à tête. Parfait !
Eh bien non. Je soupçonne le frangin de s'être moqué de moi.
Ah le fiasco.

Alors je bois ... à cette soirée !
Qu'elle soit douce et concluante.
Neuf heures et huit minutes.
Il n'est plus très loin d'être en retard.
Est-ce que j'ai son numéro de portable ? ...
Je ne vais quand même pas l'appeler maintenant.
Ce serait un peu ... envahissant ?
Qu'il ne s'imagine pas que je m'impatiente facilement.
Il ne faut pas que je l'effraie tout de suite.
En même temps, s'il ne devait pas venir ...
je me demande si ça ne m'arrangerait pas.
Oui. Qu'il ait un contretemps. Tant pis pour le traiteur.
Je ne suis pas prête.
Il pourrait appeler pour me dire qu'il est retenu et désolé.
Qu'il ne peut pas venir.
Qu'il reviendra un soir où il fera moins chaud,
où je ne transpirerai pas comme une vache.
J'aurais même le temps de laver les housses des coussins.
Mais non voyons. Tu ne veux quand même pas qu'il te pose un lapin.
Tu as le trac, ma fille. Voilà tout.
Allons, ça va très bien se passer.
Plage 8 moins une minute, cigarette, amuse-gueules, bras collés.
Ne cédons pas à la panique.
En même temps, une envie terrible me prend.
Pire que celle du sèche-cheveux.
Alors ça, à tous les coups ça marche.
Je prépare mon coup à l'avance, je me force à y aller,
j'ai toute la journée pour le faire et c'est au dernier moment que ça monte.
Cet après-midi, non, naturellement. Rien de rien.
Je suis restée assise en attendant que ça vienne ... nada.
Et là, je vais me tordre les boyaux toute la soirée.
C'est le trac. Là, c'est sûr, je n'aurai pas le temps.
Il va arriver d'un instant à l'autre. De quoi j'aurais l'air ? ...
L'odeur de la clope et les auréoles sous les bras ... de la rigolade !
Si je passe de la bombe senteur Pins des Landes, 
et qu'il a envie d'aller aux toilettes ...
il comprendra tout de suite que je viens d'y passer.
Que je me suis vidée comme une truie dans d'horribles souffrances
juste avant de lui ouvrir la porte avec mon verre de vin et ma clope,
la gueule enfarinée ... comme la robe.
Pour le coup, l'effet plage 8 et Lauren Bacall ... anéanti.
A moins que ce soit le vin.
Je devrais en boire un autre. Avec l'ivresse, ça passera tout seul.
J'ai déjà remarqué ça. Passé un certain stade, on ne sent plus rien.
En même temps, j'ai peut-être le temps d'y aller ... en faisant vite.
Je pourrais y griller une clope pour brouiller le Pins des Landes.
Je serais quand même plus à l'aise.
Non. C'est comme le sèche-cheveux.
Il suffirait que je me décide pour qu'il sonne aussitôt.
C'est toujours comme ça.
En plus, la moindre des choses, ce serait carrément de passer sous la douche ensuite.
On ne sait pas comment va finir cette soirée, après tout.
Mais bon, s'il doit rester passer la nuit, imaginons ...
je pourrai toujours prendre une douche à ce moment là, avant de ...
C'est pas gagné. 
Avec un peu de vin dans le nez, si les esprits s'échauffent
et qu'on commence à déraper sur le canapé, il peut très bien ...
Je pourrais oublier ...
Non non non. Je n'irai pas avant qu'il soit reparti.
Que ce soit ce soir ou demain matin.
Demain matin ? ... Je ne tiendrai jamais le coup.
Quelle heure est-il ?
Je dois bien avouer que j'ai tout prévu pour le petit-déjeuner,
ça ne coûte rien. Au cas où. Histoire de ne pas être prise de court.
Lait, café, thé, chocolat, céréales, fruits, yaourts ... tout est paré.
Je prendrai bien une douche à un moment donné.
Avant qu'il ne se lève par exemple.
J'en profiterai pour me soulager. Le bruit de la douche c'est radical.
Je fais mes petites affaires et je suis au top quand il se tire du lit 
à moitié endormi. C'est aussi simple que ça.
Enfin. Encore faut-il qu'il vienne ce soir ...
Bon sang ... mais qu'il appelle pour me dire qu'il décommande !
Je me rappellerai toujours la première soirée que j'ai passée chez Antoine.
Quelle horreur ! Le cauchemar absolu.
Nous revenions d'un week-end à la campagne où tout s'était passé à merveille.
Pas une auréole sous les bras, les toilettes à l'autre bout de la maison ...
Formidable. Il m'a préparé à dîner, le dernier soir. Un amour ce garçon.
Et puis, nous sommes rentrés à Paris. Il me propose de passer la nuit chez lui.
Ce pauvre Antoine. J'ai été malade sur le trajet. Une envie de vomir !...
Impossible de s'arrêter en bagnole sur le périphérique.
J'ai vu le moment où j'allais pourrir la voiture de location.
Sixième étage sans ascenseur. Je me suis retenue jusqu'au bout.
Les six étages sont passés tout seul, j'avais jamais couru aussi vite de ma vie.
Il a eu à peine le temps de m'ouvrir la porte.
Il n'a même pas eu à m'indiquer où était la salle de bains.
J'ai filé comme une flèche et j'ai retapissé tout le cabinet de toilette.
Je suis revenue livide, toute penaude, mais très digne, 
après m'être rincé la bouche mille fois et douchée avec sa permission.
Ce n'est qu'après cette tempête effroyable que j'ai réalisé où j'étais, 
que j'ai pu découvrir son appartement, à tâtons, comme une convalescente.
" Tu as une drôle de façon de t'approprier les lieux " qu'il me dit.
Tu m'étonnes ...
Antoine. Je crois que depuis mon divorce, c'est ce qui m'est arrivé de mieux.
Le corps de Jean-Sébastien et l'esprit de Sylvain. L'homme idéal.
Il ne faut pas que je pense à lui maintenant.
Sinon, je ne vais pas arrêter de faire des comparaisons.
Antoine aurait fait ci. Antoine aurait dit ça ...
La page est tournée, non ? ... Alors, surtout, ne pas penser à Antoine.
Faut bien que je lui donne sa chance à notre petit invité ... en retard.
Qu'elle heure est-il au juste ?
Je ne vais pas appeler maintenant. C'est encore un peu tôt.
J'ai bien son numéro de portable ...
Il me préviendrait s'il devait être très en retard.
C'est chiant. Si j'avais su, j'aurais eu le temps pour le sèche-cheveux.
Et peut-être même ...
Plage 8. Cigarette. Amuse-gueules. Bras collés. Ne pas penser à Antoine.

C'était dans une maison qu'une cousine lui avait prêtée. Un bel endroit.
C'était l'automne et il a fait un feu de bois magnifique dans la cheminée.
Du bois qu'il est allé chercher lui-même, dehors, malgré la pluie.
J'avais ouvert une bouteille de vin.
Nous avons déplié le canapé et nous nous sommes lovés l'un contre l'autre.
Sur le côté, en chien de fusil, sous les couvertures, tournés vers le feu.
Nous n'avons rien fait. Rien du tout. 
Nous sommes restés là, blottis, allongés.
On n'entendait que les craquements secs du bois.
Il y avait peut-être de la musique, à la réflexion. Ce n'est pas impossible.
Il aimait l'Opéra. Ce ne pouvait être que du classique de toute façon.
Je ne me souviens pas de ça.
Le feu me brûlait les joues.
Son bras était replié sur mon ventre et je sentais sa chaleur dans mon dos.
On ne disait rien. On ne bougeait pas. On s'écoutait respirer.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré.
C'est drôle ... J'ai eu le sentiment d'une fusion.
Quelque chose de plus profond que la fusion physique.
Ce n'était pas un rapport
- l'idée du sexe ne nous avait même pas traversée l'esprit -
mais j'ai eu l'impression qu'il me pénétrait,
que je le pénétrais aussi, 
que nous ne faisions plus qu'un.
Nous étions l'un contre l'autre, l'un avec l'autre, c'était tout.
C'était hors du temps. Tout s'était arrêté. 
Il n'y avait que nous. Ensemble.
Et ça aurait pu durer toute la vie.
Je me plaignais parfois de ne pas le connaître assez,
de ne pas savoir exactement qui il était, l'enfant qu'il avait été,
l'homme qu'il était devenu ... il parlait si peu.
Contrairement à moi qui lui racontais toute ma vie dans les moindres détails.
J'avais l'impression parfois qu'il m'était indispensable de tout savoir de lui
pour pouvoir l'aimer, m'abandonner à lui, en toute confiance.
Et puis là, devant ce feu de bois, dans cette chaleur orangée,
dans ce silence, plus rien. Je m'en foutais complètement.
Je savais. Je savais qui il était. Comme si je l'avais toujours connu.
Toutes mes peurs s'étaient évanouies. La peur du ridicule ...
Peur d'avoir mal, d'être trompée ou quittée. D'être seule.
Je n'avais plus peur de rien parce que j'étais avec lui.
Je n'avais même plus peur de la mort.
Oui. Je crois qu'on m'aurait dit, c'est ta dernière soirée ici-bas,
tu vas mourir cette nuit ... je n'aurais même pas bronché.
Antoine ... ce que tu me manques ...
Resterait plus que je chiale en plus de transpirer ... maintenant.
Allons ! ... Il n'est pas mauvais ce petit Cabernet.
Quelle heure est-il ?
Bon. Déjà. Mon envie irrépressible commence à disparaître.
Je pourrai peut-être tenir jusqu'à demain matin.
C'est bon. On avance.
J'aurais vraiment eu le temps de carrément changer de robe
une quatrième fois. Qu'est-ce qu'il fout ?
Il faut qu'il arrive vite avant que ne me vienne l'envie d'appeler Antoine.
S'il ne vient pas ce soir, je vais passer une nuit d'insomnie épouvantable.
Et je serais capable de faire des conneries, des trucs pathétiques et humiliants.
S'il ne vient pas, de toute façon, c'est simple, je sors ...
Même toute seule. Rien à foutre. Il faut que je me change les idées.
Que je parle à quelqu'un.
S'il ne daigne pas honorer mon dîner et ma plage 8,
je ferai semblant de m'intéresser à la vie d'un autre ... en boîte.
Je me pèterai la ruche au champagne dans une discothèque. Voilà ...
Au moins, je rentrerai seule, sans doute, 
mais je tomberai raide morte sur mon lit, au petit matin,
avec mes auréoles et mes sourcils broussailleux,
pour dormir ... dormir comme une bienheureuse.
Je peux peut-être l'appeler maintenant ? ...
Vingt minutes de retard ... Je lui donne jusqu'à la demie.
S'il n'est pas là quand la grande aiguille est en bas, je l'appelle.
Si j'étais sûre d'avoir encore dix minutes devant moi,
j'irais quand même aux toilettes, pour être sûre que ça ne revienne pas,
entre la viande et le fromage par exemple.
Quand je pense que j'ai pris du melon pour l'entrée.
Du melon ! Comme si j'avais besoin de ça.
D'ailleurs, il faudrait peut-être que je le remette au réfrigérateur.
Faudrait pas que des mouches pondent dedans ... Berk ...
C'est comme mes glaçons. J'aurais pas dû les sortir si tôt.
Si on boit le vin en apéro, on n'en aura peut-être pas besoin.
Mais il peut très bien préférer du whisky ... on the rocks.
Le scotch sur glace, la cigarette, ma robe fourreau ...
Façon Lauren Bacall, donc ...
" Alors, vous êtes ce qu'on appelle un privé n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que vous pouvez me faire au juste ? Me faire parler ? ... 
Pourquoi pensez-vous que j'aurais des choses à cacher ? "
Sinon, j'ai toujours le Cabernet dans son verre à pied,
façon Diane Keaton :
" Je me sens ... tellement, tellement maladroite ...
quelque chose que je n'ai pas réglé avec les hommes.
Mon analyste est le seul mâle que je puisse regarder en face sans rougir ...
C'est idiot ... "
Bras collés ma fille. Les coudes collés au corps.
Dans cette position, je peux encore jouer du nunchaku, façon Bruce Lee.
Tatatata tatatata ! Yyyyooooooo yiiikaaaaaaa ! Houyou ...
Pourquoi il ne sonne pas à cette putain de porte !
Je deviens folle ! ...
Où en est la grande aiguille ?
J'aimerais tant passer une bonne soirée avec ce garçon.
Il est tellement mimi. Il a un beau sourire. Rayonnant.
De belles dents blanches, saines, bien alignées. 
Une bonne tête avec une mâchoire carrée, virile et volontaire.
De beaux cheveux noirs, mi-longs, brillants, légèrement bouclés.
Le type méditerranéen, dont la peau sent le sel et le soleil.
Un regard ténébreux qui me fait perdre mes moyens.
Et en plus, il est professeur à l'Université !
" Maman, surtout, ne te retourne pas ...
Tu ne devineras jamais qui mange à la table derrière nous.
- Ton père.
- Non. Mon prof de littérature classique.
- Pourquoi ne vas-tu pas lui dire bonjour ? ... 
- Je ne sais pas. Tu crois qu'il faudrait ? "
Mon garçon s'est glissé entre la table et la banquette pour se lever,
alors que je me servais un peu de moutarde, indifférente,
et quand j'ai entendu sa voix, si proche, il me fallait me retourner enfin.
Par politesse, j'imagine ...
J'en eus le souffle coupé.
J'ai cru que c'était une erreur. Ou une plaisanterie.
Peut-être était-ce un effet d'optique.
Que mon fils s'adressait à un vieux monsieur tout pourri, tassé sur sa chaise,
une table plus loin, caché par un stupide top model.
Le professeur de littérature classique de Sacha.
Ce play-boy à la quarantaine épanouie. Quelle aubaine.
Les profs de mon temps ressemblaient davantage à Sartre qu'à Julien Clerc.
Je n'en revenais pas.
" Maman, je te présente monsieur Rossi.
Monsieur Rossi, ma mère.
- Enchantée monsieur Rossi.
- Tout le plaisir est pour moi. "
Et ce sale gosse, qui le savait célibataire, de lui vanter l'excellence
de mes propres études en Lettres, de ma thèse périmée sur Racine.
Je me surprends rougissante à lui proposer, façon Keaton :
" Voulez-vous, enfin ... je veux dire ... ne vous sentez pas obligé ...
je comprendrais si ... vous vouliez peut-être déjeuner tranquille ...
mais vous pourriez vous joindre à nous ... si vous êtes seul ... "
Et nous voilà tous les trois réunis autour d'un steack et Athalie, 
hésitant entre Phèdre et le vin rouge, Mithridate et le dessert.
De bajazets en andromaques, nous nous sommes retrouvés devant l'addition,
un peu confus, avec ce ridicule petit café de rien du tout qui peut se boire
en une gorgée et n'aurait su nous retenir ensemble éternellement.
C'est lui qui a payé la note. 
C'est lui qui nous a invités au théâtre voir Britannicus.
" Quel soir vous dites ? ... Je ne sais pas si je peux ? ... "
Il m'a donné son portable. 
Qu'elle heure est-il d'ailleurs ? 
Est-ce le moment de me servir de ce putain de numéro ? ...
Cette canaille de Sacha a tout de suite compris qu'il s'était passé quelque chose.
L'idée d'une histoire entre son prof et sa mère avait l'air de lui convenir.
Satisfait. Réjoui le bougre. Plus que ça ... entremetteur ! ...
Il a jugé qu'il était plus élégant de s'éclipser au dernier moment,
pour cause de fièvre tout à fait imaginaire, et de me laisser aller seule au théâtre.
" Sacha est cloué au lit. " ... 
Oui ... Clouée au lit avec vous, quand vous voulez ...
C'est moi qui avais de la fièvre.
Qu'est-ce que je transpire, mon Dieu.
J'aurais eu cent fois le temps de faire sécher la robe et un brushing en prime.
Qu'est-ce qu'il fabrique bon sang ? ... 
La porte ou le téléphone ... mais que quelque chose sonne à la fin !
Il ne peut pas me faire ça au deuxième rendez-vous.
Je vais finir la bouteille toute seule si ça continue.
" Si vous le voulez bien, venez me satisfaire.
Je sais s'il n'en est rien, ce qu'il me reste à faire.
Je sortirai sans vous et ferai des heureux.
Si Rossi est jaloux. Rossi est amoureux. "
Je commence à avoir faim par-dessus le marché.
Je pourrais peut-être picorer les amuse-gueules.
Les petites saucisses ... et les olives. Faute de mieux.
J'avais toujours rêvé de sortir avec un prof.
Certes, ça m'aurait davantage amusée du temps où j'étais encore élève,
ça perd un peu de son piment. Mais mieux vaut tard que jamais.
N'est-ce pas ? 
Mieux vaut tard que jamais ...
Même pour venir dîner chez Suzanne ...
qu'elle puisse enlever la pause de sa platine laser !
Où est la télécommande d'ailleurs ? ... Qu'est-ce que j'en ai fait ? ...
Ce qui était excitant, c'était l'idée de sortir avec un homme plus âgé.
Aujourd'hui, ça ferait de moi une gérontophile.
Mais à l'époque, voilà ... je fantasmais sur les quadras.
Avec du poil sur le torse. Et sur les cuisses !
Pas dans le dos ! ... Ah non ...
Pourvu qu'il n'ait pas de poil dans le dos. Ce serait dommage.
Mmm ... Le prof d'Histoire-Géo par exemple ... comment s'appelait-il ?
Pour lui, j'aurais fait n'importe quoi. J'avais quoi ... 18 ans.
C'était l'année du bac. Le lycée.
Il avait des mains magnifiques. Larges, noueuses, avec des veines saillantes.
Et poilues ... on y revient. Faut croire que j'aime les poils, décidément.
Les poignets qu'il avait. Une merveille.
Monsieur Cherrier ! Bien sûr ... On l'appelait monsieur chéri.
Cherrier ... Qu'il était beau. Plus sexy que les boutonneux de notre âge.
Evidemment, il n'avait d'yeux que pour cette salope de Christine Porquelot.
Porquelot. T'imagines ... la bien nommée.
Je lui souhaite de s'être mariée ...
Avec ... monsieur Jean-Claude Marcassin.
Madame Christine Marcassin, née Porquelot !
Porquelot la truie. Jamais pu la sentir.
A allumer tout le monde. Avec ses mini-jupes dégueulasses.
Faut dire qu'elle avait de jolies jambes cette enflure.
Moi, en revanche, à l'époque, c'était pas joli à voir.
D'ailleurs, personne ne me voyait.
Mes lunettes épaisses comme des culs de bouteille, mes genoux en dedans,
et mes cheveux dans la gueule pour cacher mon acné.
J'avais déjà les auréoles. Dessous. Dessus, j'avais des pellicules.
Curieusement, je suis bien plus attirante aujourd'hui qu'à l'époque.
Mieux dans ma peau en tout cas ... quand je ne transpire pas trop.
Mouais. Je suis contente de mon corps. C'est assez récent.
Depuis cinq ou six ans. Depuis mon divorce en fait.
C'est drôle. Je n'avais jamais pensé à ça.
Je devrais peut-être éteindre les bougies. Elles se consument pour rien.
Je les rallumerai in extremis avant de lui ouvrir.
Sinon, il ne restera plus rien quand il arrivera ... s'il arrive.
Alors, cette grande aiguille ? Elle en est où ?...
Bougies. Plage 8 moins une minute. Cigarette. Lauren Bacall.
Amuse-gueules. Bras collés. 
" Arrête tes suzânneries " ... ça c'était Jacques.
Chaque fois que je stressais, que j'avais le trac à en devenir hystérique,
il me sortait sa formule : " Arrête donc tes suzânneries ".
Alors lui, il a pris tout le package.
Les culs de bouteille, les genoux en dedans, l'acné, les pellicules et les auréoles.
Allez ! Mariée à 23 ans. Sacha est arrivé dans la lancée.
Rencontré à la fac. Deux étudiants fougueux et révolutionnaires.
Sacré Jacques. C'est lui qui a fait de moi une femme.
Avant lui, rien. Rien de rien. Niente di niente. Nada de chez nada.
On écoutait quoi à l'époque ?... Santana et Kate Bush.
Bah, il était doux et prévenant. Un gentil garçon.
J'ai été amoureuse de lui.
Je l'ai aimé de m'avoir aimée je crois.
Dépucelée à 23 ans. C'était pas une rapide la mère Suzanne.
Je vois Sacha et ses petites amies ... Pfff ...
A 20 ans, ils ont déjà tout compris à la vie.
Bon. On avait dit à la demie. Qu'est-ce que je fais.
Si je ne m'abuse, ça commence à sentir le roussi.
Qu'est-ce que j'ai fait de mes clopes ?...
Et la télécommande ... elle est où ?
Est-ce que j'ai pu dire ou faire quelque chose de déplacé la dernière fois ?
Un truc qui l'aurait vexé ou complètement dégoûté ?...
Gaffeuse comme je le suis, c'est pas exclu.
Je n'ai rien dit sur les Italiens ?...
On s'est retrouvés dans la brasserie en face du théâtre.
On a pris un petit apéro. 
J'ai commandé un martini ... ça ne peut pas être ça ?...
On a parlé de quoi ? ... de la pièce. 
De sa copine qui jouait Albine, grâce à qui il avait obtenu les places.
D'ailleurs, elle a joué comme un pied. C'était tellement outré.
Pouh ... qu'est-ce que ça sonnait faux.
Elle ne jouait pas Albine. Elle jouait l'actrice qui jouait Albine !
Ou plutôt l'actrice qui jouait l'actrice qui jouait Albine. Enfin ...
Pendant la pièce ... on n'a pas parlé. 
Je n'ai pas bâillé, ni roté, ni toussé ... bien que l'envie me soit venue
dans le premier quart d'heure ... je n'ai pas ri de façon embarrassante.
Bon, en même temps, c'était Britannicus.
Je n'ai pas dormi, donc pas ronflé ... je n'ai même pas transpiré.
J'étais simplement parfaite.
A la sortie, on est allé boire un verre dans la brasserie en face.
Et on a parlé ... de la pièce. Toujours.
Et un peu de sa copine qui jouait l'actrice qui jouait Albine.
Voilà. On s'est dit bonsoir et je suis rentrée en taxi.
" On se rappelle, n'est-ce pas ? "
Aux dernières nouvelles, il devait venir chez moi à ... neuf heures.
Pour dîner. " Quelque chose de simple ... à la bonne franquette ".
Je fume trop. 
Il faut que je retrouve la télécommande et les bonbons à la menthe.
Et que je me décide surtout. J'appelle ou j'appelle pas.
Au moins, je serais fixée ...
Savoir si je peux ouvrir le champagne tout de suite.
Le Cabernet commence à faire la gueule ... et moi avec.
Bah ... s'il veut faire le mort, je peux jouer à ça moi aussi.
Il pourrait téléphoner, non ...
Il ne viendra pas. Je le sens. C'est foutu.
Je vais pouvoir jeter toute la bouffe à la poubelle. Génial.
De toute façon, il est beau comme un dieu, d'accord ...
mais bon ... ça ne se résume jamais qu'à une forte attirance physique.
C'est curieux, mais depuis que je me sens mieux dans ma peau,
je suis plus portée sur les choses du sexe. 
Je suis plus sexuelle qu'à vingt ans.
C'est dingue ... ça remonte à mon divorce ça aussi.
C'est un cercle vicieux. Plus je me sens belle, plus je baise.
Plus je baise, plus je me sens belle. Jusqu'où peut-on aller à ce régime ?
Enfin ... avec Antoine, on ne baisait pas. On faisait l'amour.
C'est avec Antoine que je me suis demandé si j'avais vraiment aimé Jacques.
Avant de le rencontrer, je ne me serais jamais posé la question.
Tututut ... Bougies. Plage 8. Bacall. Bras collés. ET ... ne pas penser à Antoine.
Oh ... et puis merde tiens. Si j'ai envie de l'écouter ma musique.
Il arrivera quand il arrivera ... à la plage 12 ou 13 s'il le faut ...

When the mellow moon begins to beam,
every night I dream a little dream ...

Pour les mégots dans le cendrier, c'est bon.
J'aurais pas à fouiller dans la poubelle.

Sonnerie porte.

Oh putain ... ça y est ... Alléluia.
Je savais qu'il viendrait.
Les bougies ... voilà ... voilà.
La pause ! Plage 8 ... 8 - 8 - 8 ...

Sonnerie porte.

Oh ! J'ai attendu trois quarts d'heure !
Il peut attendre deux secondes, non ? ...
Oui ? Allô ?... Allô ?... Ah.
Madame Taulard, oui ...
Ah non. Ce n'est pas la voiture de Sacha.
Ce n'est pas possible madame Taulard.
Sacha est sorti pour la nuit ... Oui, voilà ... Désolée.
Oui. D'accord. Bonne chance.
Au-revoir madame Taulard.
Pfff ... Fait chier.
Bon, c'est compris. Je l'appelle sur le champ.
Il se fout de ma gueule là ... ça va bien.
Son numéro. Alors ... mm . mm . mm . mm.
Non. Non non non. Il faut que je prépare un truc à lui dire avant.
Je vais m'emballer et dire n'importe quoi.
Un petit verre pour reprendre ses esprits ... le dernier d'ailleurs.
Après, mon chéri, tant pis pour toi, j'attaque le rosé.
D'ailleurs c'est formidable ce pinard, ça m'a stoppé net la transpiration.
Il faudra que je m'en rappelle. Un bon truc à donner aux magazines féminins.
" Euh ... bonsoir, c'est Suzanne. Je ne te dérange pas ?
Nous avions un dîner ce soir et ... "
Non. C'est ridicule. Je n'ai qu'à m'excuser, à y être, d'attendre comme une gourde.
Je ferais mieux d'appeler Pauline pour la dévergonder.
Histoire d'aller faire les folles au Cabaret ou à l'Etoile ... au Queen, tiens ...
Pourquoi pas ? Dès que j'ai fini ... la bouteille de rosé.
Et puis non. Passons directement au champagne. Soyons fous.
Il lui est peut-être arrivé quelque chose ... Un accident ou ...
J'ai bien cru une fois qu'Antoine m'avait posé un lapin. J'étais furieuse.
Je n'ai pas eu de nouvelles pendant deux jours. 
L'orgueil ... voilà. C'est ce qui m'avait décidée à ne pas l'appeler.
J'avais envie de mourir. C'était insupportable.
Pourtant, je n'ai pas flanché. Je n'ai pas téléphoné.
Le pauvre. Il avait eu un accident de moto. Les urgences. Observations.
J'avais oublié cette histoire.
A ta santé Antoine ...

Someday he'll come along,
the man I love.
And he'll be big and strong,
the man I love.

Je me rappelle l'odeur de ses cheveux.
Je la sentais sur les taies d'oreiller.
Il m'arrivait de le regarder dormir. 
J'espérais que tu rêvais de moi. J'étais jalouse.
J'aurais aimé qu'il n'y ait eu que moi dans tes rêves.
Moi, à cette époque, je ne rêvais pas. Ou plutôt si ... éveillée.
Je pense que c'est l'omelette aux champignons qui m'a rendue malade.
Je n'ai jamais pu digérer les œufs.
Qu'est-ce que j'irais foutre en boîte ... à mon âge ?
Avec ma robe fourreau. Seule et ivre. 
Pour quel genre de femme me prendrait-on ?
Qu'est-ce que j'y trouverai ? A part des hommes qui se moqueront de moi ? ...
Ils me ramèneront chez eux, ou viendront me raccompagner ...
essaieront de me sauter, s'ils ne sont pas trop bourrés pour pouvoir encore bander.
Et puis demain matin, je pourrai aller chier tranquillement sans avoir à faire couler la douche, 
parce qu'ils seront déjà partis sans même me dire au-revoir, 
laissant la porte d'entrée déverrouillée.
Au mieux, ou au pire, ils seront encore là, prendront un café en silence,
dissimulant à peine leur embarras ou leur déception.
Pour être poli, ils demanderont : " je te laisse mon numéro ? "
en espérant que je refuserai.
Pour être polie, je dirai : " oui, avec plaisir ".
Ils me le donneront en espérant que je ne l'utiliserai pas.
Ou me donneront un faux numéro pour en être certain.
Et partiront en me laissant avec ma gueule de bois.
Ah les hommes. Les hommes ... Même lâches, je les adore. Tous.
Les maîtres nageurs, les homosexuels, les profs de littérature classique ...
Les jeunes, les vieux. Les poilus, les imberbes ...
Ceux qui viennent à l'heure. Ceux qui sont toujours en retard.
Même ceux qui ne viennent pas.
Après la naissance de Sacha, quelque chose s'est passé dans mon corps.
Le vilain petit canard s'était transformé en cygne ... nymphomane.
Jacques n'arrivait plus à suivre. Mon appétit était gargantuesque. Monstrueux.
Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je me suis même masturbée.
Chose que je n'avais jamais faite avant.
Jacques m'aimait toujours. Il souffrait. Mais il ne pouvait plus me satisfaire.
Je souffrais de le faire souffrir. Mais c'était plus fort que moi.
J'aurais dû en profiter plus jeune. Consommer avant de me marier.
Je l'ai rencontré trop tôt. Je ne sais pas.
Dépucelée à 23 ans. J'ai rattrapé le temps perdu.
Alors, évidemment. Le divorce. 
- Le problème, c'est que tu aimes trop les hommes ...
- Ton problème, ce n'est pas que je les aime trop ... c'est que je les aime tous.
C'était sans provocation aucune. Hips. Un simple constat.
C'est par rapport à Sacha que c'était le plus difficile.
Cette hystérie incontrôlable ... c'était une pathologie. Une forme d'alcoolisme.
Sacha avait à mon égard cette indulgence qu'on a pour des gens malades.
Et puis il y a eu Antoine. C'est tombé comme un couperet. 
Je me suis assommée sur lui, comme un oiseau contre une vitre.
Ne prends pas ce téléphone Suzanne, si ce n'est pas pour appeler Rossi.
Rosssssssignol ... Rossssssssignol de mes amourrrrrrrs.
Ben, ça commence à faire son petit effet tout ça tout ça ...
Ne fais pas de suzânneries ... hé hé hé.
Monsieur ne viendra pas. Les bougies, ils peut se les fourrer où je pense.
" Voilà monseigneur ... le dîner est servi.
Vos melons au porto et aux œufs de mouche, fraîchement pondus. "
Oops ... vous pensiez trinquer au champagne peut-être ?
Attendez. J'avais plusieurs choses à faire avant. Dans l'ordre.
Je devais faire sauter la ménopause sur une plage du laser, entre 7 et 8,
rouler du cul façon Lauren Bacall et Bérénice réunies pour aller chercher
les saucisses et les olives, allumer une cigarette à un moment donné ... 
vous servir le vin que j'ai déjà sifflé, en apéro, trouver la télécommande 
et les bonbons à la menthe pour mon haleine de chacal,
sécher mes dessous de bras ... et chier un bon coup ! ... pour vous plaire !
Tout ça, dans le but assumé de vous plaire mon bon monsieur.
Ben oui. Ne rougissez pas. Ne prenez pas cet air confus.
Je suis sûre que ça vous flatte. Vous avez bien entendu. 
Je peux vous la refaire en alexandrins si vous voulez.
Je devais vous appeler à la demie, c'est vrai. Et j'ai oublié. 
Et vous, c'est pareil, vous deviez venir à l'heure pile. Et pouf. Oublié.
Nous sommes quittes monsieur Rossi.
Y'avait un chanteur corse qui ressemblait à Mitterrand qui chantait des trucs ...
C'est la famille ? ... Notez que je n'ai rien dit sur les Italiens ... Tino ...
Hé hé hé ... 

Elle craque.

Je suis fatiguée.
Je veux rentrer à la maison.
Quand j'étais petite, je regardais Colargol à la télévision.
Et le Manège Enchanté.
Papa rentrait du bureau le soir et il me jouait du piano.
On chantait des chansons en anglais que je ne comprenais pas.
Il m'avait offert une poupée formidable presque aussi grande que moi,
qui marchait et disait " bonjour, je m'appelle Caroline " ...
Il m'avait réveillée une nuit, pour regarder la télé, 
sous prétexte qu'un type avait marché sur la lune.
Je ne m'en rappelle même pas.
Je t'en veux Antoine. Qu'est-ce que je vais devenir ?...
Je croyais au Père Noël, mais il n'existe pas.
Je croyais au Prince Charmant, et il existe ...
mais il ne veut pas de moi.
Pourquoi tu ne veux plus de moi ?
Qu'est-ce qu'il me reste à espérer maintenant ?
A me bourrer la gueule jusqu'à la fin de mes jours ?...
Et mon Sacha qui aurait honte de moi ...

Sonnerie téléphone.

Allô, Antoine ?
Ah ... Stéphane. Oui ...
Non, pas du tout. J'attendais le coup de fil d'un ami.
Comment ça va ? Tout va bien ?
Non. Oui, je m'inquiétais. J'avais peur que ...
... Ah bon ... Ah bon ...
Très bien. Alors, oui. D'accord.
Non, ne vous excusez pas.
Vous n'y êtes pour rien, voyons ...
C'est gentil de prévenir. Vraiment.
Je suis déçue bien sûr, mais on ne choisit pas toujours.
Ce sera pour une autre fois.
Oui, pourquoi pas ... Avec plaisir.
... Il est sorti avec des amis.
Je lui proposerai. C'est gentil à vous.
Alors, j'attends votre coup de fil. Demain.
Bonsoir Stéphane.
Merci d'avoir appelé.

 

Philippe LATGER 2003

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GianFranco

Publié le

Créature de Dieu, ou du Diable peut-être,
il est déchu des Cieux, vautré dans le salpêtre.
De ses ailes dénués, coupées dans son envol,
le seul ange sexué, retrouvé sur le sol,
est offert aux humains dans l'or du crépuscule,
doté de belles mains, doté de testicules,
et d'un membre viril à donner le vertige.
Le plus beau des pistils au sommet de la tige.
C'est sans penser à mal, tombé nu sur la terre
comme un fauve animal, qu'il surgit du cratère
de nos désirs enfouis, du fantasme damné,
de l'orgasme inouï, du plaisir condamné.
Le regard ténébreux, la ligne sensuelle,
il est le corps fiévreux, la bombe sexuelle.
Sa peau semble cuivrée, j'en frémis davantage.
Libido délivrée, je jouis sur son image.
Toutes mes pulsions tanguent sur ce cheval de selle.
Je flanquerai ma langue, le long de son aisselle,
lissant ses poils gorgés d'une onctueuse sueur,
m'enivrant, enragé, du sel et des lueurs
de sa chair odorante, aux saveurs voluptueuses.
Pensées déshonorantes. Folie délictueuse.
Le plaisir transcendé dans le trou d'une olive.
Je pourrais inonder d'un surplus de salive
cette jungle velue autour de l'orifice.
Il est le mâle élu, digne du sacrifice,
la Nature exhortée, sur le tronc et ses branches.
Les cuisses écartées, le démon se déhanche.
Dans mon rêve pervers, érotique, éperdu,
il va nu comme un ver, le bas-ventre tondu.
A l'ombre du pubis, pendaient un sexe lourd,
la sombre fleur de lys, le lombric de velours,
le paquet de pollen, sous le dard venimeux,
le serpent de l'Eden et ses crocs vénéneux,
la veine ramollie, imbibée de poison,
vénérienne impolie, vénérée en prison,
qui devient le barreau de moultes délivrances,
quand la main en garrot, prépare la semence.
C'est ce flasque appareil, ce triptyque savant,
qui s'offrait au soleil, aux caresses du vent.
Il vient, l'air innocent, exhibant ses gonades
et fait bouillir mon sang, mes chevaux en manades.
Je veux apprivoiser le feu de mon bourreau,
sa chaleur attisée, tout son corps de taureau.
Sur ses cuisses poilues, mon délire gourmand
dont l'errance évolue, s'égare lentement.
La caresse appréciée, empoigne puis malaxe.
Je palpe ses fessiers avant de chercher l'axe.
A l'arrêt, mes doigts lissent une étroite surface,
puis fouillent son abysse, en titillant l'impasse.
Quand ma main sort du bois, du suave terreau,
il se cambre, aux abois, tel un fier torero,
et gémit doucement sur l'index qu'il adule.
Le majeur est l'amant du bassin qui ondule :
le bon grain de l'ivraie, il trie et sélectionne.
Tout le faune enivré, vibre et se contorsionne.
Tout le fauve en chaleur, me supplie de frapper,
fait rougir ma pâleur aux râles échappés.
Si tout le corps frissonne à nos mâles embruns,
au sein d'une couronne au disque dru et brun,
le téton érectile est gonflé de plaisir.
La montée est tactile et toujours à saisir.
Il est le dieu vivant de mes pensées coupables,
l'Apollon énervant, au charme redoutable.
Il dénoue tous les liens, inspire tous les mythes,
C'est l'esclave italien, le latin sodomite,
à poil sous son linceul, que le désir perturbe,
le prisonnier, tout seul, brûlant, qui se masturbe,
le berger perverti, le beau maître-nageur,
cet éphèbe inverti au sourire enjôleur.
C'est le soldat romain, le footballeur en manque
qui joue avec sa main, ou l'employé de banque
qui se touche la queue, branle ses appendices,
l'apprenti maître queux dont les muscles raidissent,
le livreur de pizzas qui se livre aux clients,
ou le groom du Plaza au regard suppliant,
l'étudiant gémissant qui jouit le diable au corps,
le nympho hennissant qui est toujours d'accord.
Il est le prince afghan, le prêtre araméen,
le vampire élégant, méditerranéen.
Il est tous les amants, les fantasmes tordus,
qui prend lascivement du plaisir défendu.
Il hante mon sommeil, mon panthéon maudit.
Il a mis en éveil tous mes sens interdits.
Je veux serrer les dents dans d'obscures latrines,
glisser ma main dedans le poil de sa poitrine,
en un jeu répugnant, le temps d'un simple zip,
renifler en grognant le tissu de son slip,
masser le contenu de son sous-vêtement,
le paquet retenu, enroulé sagement,
la promesse magique, l'affreux monstre hérissé,
pesant sous l'élastique que je ferai glisser
le long de jambes nues, de ses cuisses massives,
libérant l'inconnue, la trique permissive,
durcie comme un bâton, son fier membre viril,
matraque de maton ... la pique du toril.
Danseur de Flamenco ou acteur de porno ...
Sublime GianFranco sous mes abdominaux.
Mes griffes dans le dos du félin indomptable.
Toute ma libido revient se mettre à table.

 

 

Philippe LATGER 2003

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Elle s'ennuie

Publié le

Elle s'ennuie.

Tu ne sauras jamais vraiment

ce dont elle a envie.

Elle s'enfuit.

Pourquoi vouloir gagner du temps,

s'il vous a tout pris.

 

Elle t'oublie,

avec le doute ou le tourment

et le mal qui s'en suit.

Tout faiblit

avec la lumière du printemps

qui n'a rien compris.

 

L'été est fini.

Elle s'ennuie.

Tu n'as pas vu ses nuits souffrir

et ses insomnies.

Tu n'as pas vu le coup venir

et tout s'évanouit.

 

Elle, sans bruits,

a tout fait pour te voir aimant

et se sentir en vie.

Elle s'enfuit.

Peux-tu la rattraper à temps,

l'avoir à tout prix ?

 

Affaibli,

tu n'as jamais su voir vraiment

la douleur de ses nuits.

Elle t'oublie.

Si tu crois l'attendre au tournant,

tu n'as rien compris.

 

L'été est fini.

Elle s'ennuie.

Tu n'as pas vu le coup venir

et tout s'évanouit.

 

Tu n'as pas vu ses nuits s'ouvrir

et ses insomnies.

Tu n'as pas vu le coup venir

et ton agonie.

Tu n'as pas vu le coup venir

et tout s'évanouit.

 

 

Philippe LATGER 2003

 

Mis en musique par Mathieu Rosaz en 2015 

Elle s'ennuie (Philippe Latger / Mathieu Rosaz)

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Manhattan

Publié le

Revoir Manhattan,
le Bronx et Staten Island aussi.
Je me suis perdue sous
la pluie.
J'ai pris un taxi.
Pourquoi te chercher sur Canal street.
Mon cœur chu de si haut
s'est détrempé à seaux
à Chelsea.

Sur Atlantic Bell,
la ligne a été coupée aussi.
Tu me laisses à genoux.
Sans vie.
La septième avenue
n'a plus le goût
d'unir les amoureux.
Metropolitan ...
Le ciel est orageux.

C'est le même hôtel.
Le même autobus Greyhound aussi.
Les rues, vides sans nous,
s'ennuient.
La septième avenue
n'a plus le goût
de croire en nos amours heureux.
Revoir Manhattan
est un jeu dangereux.

 

Philippe LATGER 2003

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Ville fantôme

Publié le

Los Angeles,
ville improbable,
cité de carton et de néons fatigués.
Grosse toile d'araignée couchée sur le sable.
Tes âmes sont en demi-sommeil,
rêvant d'un âge d'or qui n'a jamais existé.
Ville pour les chromes de berlines,
où tout se fait en limousine et en pick-up.
Sur tes autoroutes sèches, rêches,
les pneumatiques font de la musique,
sur les joints d'un viaduc interminable,
traversant les banlieues les plus minables,
cachées par les colonnades de palmiers.
Ville de décors pourris, vétustes et tapageurs,
ville fantôme de l'Ouest, où brille l'illusion.
Tu es factice, irréelle, inventée.
Tes hot-dogs géants,
tes têtes de clown grotesques,
dinosaures et monstres de foire pittoresques,
nous font vaciller entre l'horreur et l'émerveillement.
Ta réalité, ta chair, ta matière,
s'étalent sur des kilomètres de film.
Ton essence est sur le négatif.
Hollywood t'as kidnappée pour t'emmener ailleurs.
Tu n'es pas une sordide fête foraine.
Tu n'as jamais existé que dans notre imaginaire.
Personne n'a jamais vu ton vrai visage.
L.A
Le plus incroyable des mirages.

 

Philippe LATGER

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