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La pluie

Publié le

La pluie
la pluie
prend sa douche
à minuit.
La nuit,
la pluie
seule,
ne voit personne.
Elle s'ennuie.
Elle pleure
ou pleut un peu
sur tout,
sur tout ce qu'elle peut.
Elle pleure,
implore un peu
les gens
de l'aimer mieux.

La pluie
la pluie
prend ma bouche
à minuit.
Je suis
celui,
seul,
qui la raisonne,
dans la nuit.
On pleure
un petit peu,
sur nous,
sur tout ce qu'on pleut.
J'ai peur,
mais j'ai un peu
de temps
pour l'aimer mieux.

La pluie
la pluie
prend la mouche
à minuit.
Je suis
celui
seul,
qui lui pardonne
dans la nuit.
Je pleure
un petit peu,
beaucoup,
sur tout ce qu'on veut.
J'ai peur
qu'il y ait un peu
de vent ...
Je l'aime mieux.

Je l'aimais mieux ...

 

Philippe LATGER
Juin 2005 à Paris

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Dimitri

Publié le

Dimitri

Scène 1

 

Dimitri

 

Bon sang ! J'en ai encore tué un ! ...

 

Samper

 

Pardon ?

 

Dimitri

 

Ben oui ... il m'a lâché, j'étais près du but.

Arrêt cardiaque. On n'a rien pu faire ...

 

Samper

 

Il est mort ?

 

Dimitri

 

Ah, ça ... oui, il est on ne peut plus mort.

C'est une catastrophe ... C'est le 6ème que je loupe cette semaine !

 

Samper

 

C'est mieux que la semaine dernière.

 

Dimitri

 

Oui, mais ... en même temps ...

quel jour sommes-nous ?

 

Samper

 

Mercredi.

 

Dimitri

 

Voilà. Nous sommes mercredi ...

 

Samper

 

Tu ne dors pas assez, tu ne penses pas à ce que tu fais.

Il faut se concentrer un peu.

 

Dimitri

 

Oui, ben, alors, voilà ... chirurgien, aussi, c'est pas donné à tout le monde.

J'ai une formation de pianiste moi ... je suis censé donner des concerts.

Alors, les opérations à cœur ouvert, à guichets fermés ... plein le dos !

Donne-moi des suites, des gammes, des tocatas, des valses et des fugues,

des marches funèbres ou des danses macabres ...

Le scalpel ... c'est pas mon truc. Faut se rendre à l'évidence.

 

Samper

 

Tu n'as pas dormi.

 

Dimitri

 

Si si. J'ai très bien dormi, merci.

Tu sais, j'ai arrêté de faire le taxi de nuit.

J'ai mes heures de sommeil. Je ne comprends pas ...

 

Samper

 

Tu en as réussi quelques uns quand même depuis que tu es arrivé,

c'est encourageant.

 

Dimitri

 

Oui, ben, déjà, on opérerait ailleurs qu'à la cantine, ce serait pas du luxe.

 

Samper

 

On n'a plus de place ailleurs, on fait ce qu'on peut.

Tu sais, Kaplan, lui, opère dans les douches.

 

Dimitri

 

Les douches ? ... C'est peut-être mieux qu'au milieu des friteuses, non ? ...

C'est très bien les douches ! Pourquoi on ne m'a pas fait une place dans les douches ?

Bon Dieu ... on avait pratiquement terminé, je sais pas ce qu'il nous a fait ce con ...

ça va pas être bon pour les chiffres. Salière va gueuler.

 

Samper

 

Ne t'inquiète pas pour ça, notre établissement reste un des mieux classés de la ville.

Nous avons très bonne réputation ...

 

Dimitri

 

Et de bonnes assurances.

 

Madame Langlois

 

Docteur, excusez-moi, savez-vous si mon mari est en réanimation ?

 

Dimitri

 

Vous êtes ?

 

Madame Langlois

 

Madame Langlois. C'était pour une vésicule à enlever.

 

Dimitri

 

Langlois ? ... Pour Monsieur Langlois ...

Une vésicule, vous êtes sûre ?

 

Madame Langlois

 

Certaine.

On devait juste lui retirer la vésicule.

 

Dimitri

 

Voyons ...

Quelle vésicule exactement ?

 

Madame Langlois

 

Je crois me rappeler qu'il s'agissait d'une vésicule biliaire.

 

Dimitri

 

La biliaire, parfait ... oui oui ...

On devait la lui enlever, vous dites.

On pourrait donc, sans trop s'avancer,

conclure qu'il s'agissait d'une ablation, en quelques sortes.

 

Madame Langlois

 

En quelques sortes, oui ...

Monsieur Langlois ...

Il est entré en cuisine il y a plus d'une heure maintenant ...

 

Dimitri

 

Ne vous inquiétez pas ...

C'est rien à faire, une vésicule !... ça, habituellement, j'y arrive très bien.

Mais cette fois, Madame Langlois, je vous le dis franchement, j'ai merdé.

Votre mari est mort.

 

Madame Langlois

 

Henri ? Mon Henri est mort ?

 

Dimitri

 

Votre Henri, oui. Henri Langlois. Il y a dix ou quinze minutes.

Vous êtes certaine que c'était pour une vésicule ?

 

Madame Langlois

 

C'est ce qui était marqué sur la fiche

 

Dimitri

 

Ben mince alors. Je me suis fait chier pour rien ... si j'avais su ...

 

Samper

 

De toute façon, Madame,

rien ne prouve qu'il aurait pu vivre longtemps sans sa vésicule.

 

Dimitri

 

Oui, d'ailleurs, pourquoi voulait-on la lui retirer, cette vésicule ?

Il devait avoir une bonne raison d'en avoir une ...

 

Madame Langlois

 

Je ne sais pas, je n'y connais rien, moi, vous savez ...

Je suis pianiste.

 

Dimitri

 

Pianiste, vraiment ? C'est drôle, moi aussi !

 

Madame Langlois

 

Vous n'êtes pas chirurgien ?

 

Dimitri

 

Si ! Si si ! Mais j'ai une formation !

 

Madame Langlois

 

Un orchestre ?

 

Dimitri

 

Un enseignement ... au conservatoire.

 

Madame Langlois

 

Pas facile à trouver les places de pianistes, hein ?

Pour ma part, je joue dans les vestiaires du théâtre.

Il n'y a plus de place sur scène.

 

Dimitri

 

Pas même à l'orchestre ?

 

Samper

 

Ma nièce joue bien du trombone dans les baignoires.

 

Madame Langlois

 

Rien ! C'était ça ou le bar.

Depuis, j'ai pas lâché. Pensez ...

Une aubaine pareille.

De toute façon, je n'aurais pas pu faire autre chose.

 

Dimitri

 

Vous n'avez pas de formation ?

 

Madame Langlois

 

Je suis soliste.

 

Dimitri

 

Je veux dire ... un enseignement !

 

Madame Langlois

 

J'ai fait médecine.

 

Dimitri

 

Je vois ...

 

Madame Langlois

 

Ah ... quelle vie, je vous jure ...

A propos, est-ce que je peux voir mon époux ?

 

Dimitri

 

Sa dépouille ? ...

Si ça vous amuse, oui, il doit être encore à la cantine.

L'intérêt de travailler dans les cuisines, c'est que les frigos sont sur place.

Vous pourrez récupérer quelques affaires.

Ses chaussures notamment. Tenez ... Les voici.

Je les ai essayées : elles sont trop petites pour moi.

 

Madame Langlois

 

Merci, oui, c'est quand même du cuir véritable.

Et son veston ? Il s'était habillé pour venir.

C'était un beau veston qui a coûté cher.

Celui du mariage de notre fille.

 

Dimitri

 

Très joli en effet.

Je crois que notre plongeur est parti avec.

Enfin ... il fait la plonge aux heures des repas,

mais il est anesthésiste à ses heures.

C'est à vérifier. Vous verrez sur place.

Pour ma part, je n'ai pris que sa montre.

 

Madame Langlois

 

Faites voir ... il portait laquelle ? ...

Gardez-là ! Celle-ci, je ne l'ai jamais aimée.

Un cadeau de sa mère ...

 

Dimitri

 

A la bonne heure.

 

Madame Langlois

 

Merci pour tout docteur.

 

Dimitri

 

Mais c'est moi, c'est moi.

Je vous en prie. Condoléances.

 

Samper

 

Madame ...

 

Madame Langlois

 

Merci messieurs.

 

Dimitri

 

Et revenez quand vous voulez, n'hésitez pas !

 

Samper

 

Dimitri, vraiment, tu exagères ...

 

Dimitri

 

Quoi, qu'est-ce que j'ai encore fait ?

 

Samper

 

Tu aurais pu me les faire essayer, ces chaussures ...

 

 

 

 

Scène 2

 

Dimitri

 

Je peux savoir pourquoi elle est passée avant moi ?

 

Couperet

 

De qui me parlez-vous ?

Vous avez bien le numéro 152 ?

 

Dimitri

 

Le 152 oui ...

 

Couperet

 

Avant vous est passé le numéro 151 ...

ça vous pose un problème ?

 

Dimitri

 

Non non non ...

Cette créature blonde, avec ses lunettes noires et son chapeau,

qui a fait tant de manières, elle n'avait pas de ticket ...

 

Couperet

 

Parlons plutôt de ce qui vous amène dans mon bureau.

Vous voulez mettre à jour votre profil de compétence ?

 

Dimitri

 

Un instant s'il vous plaît. Je n'ai pas fini ...

Elle n'a pas remercié le blaireau qui lui a tenu la porte comme un con,

a eu tout de suite l'air indisposé par le monde qui attendait,

a joué la star durant toute la longue et interminable minute qu'elle a partagée,

bien à contre-cœur, certes, avec nous, qui sommes là depuis plus d'une heure ...

 

Couperet

 

Ecoutez ...

 

Dimitri

 

Je n'ai rien contre les passe-droits, mais qu'on me dise au moins qui elle est !

Une princesse en déroute ? Une actrice de cinéma ?

Une célébrité ? Ou simplement votre maîtresse ?...

 

Couperet

 

Vous êtes sérieux ? Vous ne l'avez pas reconnue ?

 

Dimitri

 

Euh ...

 

Couperet

 

C'était Gina.

 

Dimitri

 

Gina ...

 

Couperet

 

Oui, la Gina ... Quand même.

Excusez du peu.

 

Dimitri

 

Votre maîtresse s'appelle Gina.

 

Couperet

 

Enfin, voyons ! La Star de la télévision.

Gina ! La gagnante du concours Top d'un Soir sur Canal 55.

Elle a fait la une de Canal 55 Magazine !

 

Dimitri

 

Désolé, je n'ai pas regardé ce programme.

Enfin, pas cette année ...

 

Couperet

 

Elle a remporté le concours de l'année dernière.

Cette année, pour info, c'est Tina qui l'a gagné.

 

Dimitri

 

D'accord. Très bien.

 

Couperet

 

Mais personnellement, je préfère Gina.

D'ailleurs, Tina est venue la semaine dernière.

Elle a pris un ticket, comme tout le monde.

 

Dimitri

 

Tina ... la gagnante de cette année.

Elle est venue ici faire un profil de compétence ?

 

Couperet

 

Les jobs de Stars, comme les autres,

sont difficiles à trouver de nos jours.

 

Dimitri

 

Je suis navré, je ne savais pas que j'avais vu Gina en chair et en os.

 

Couperet

 

C'est qu'elle est discrète et tient à garder son anonymat.

 

Dimitri

 

C'est réussi.

J'aurais dû lui demander un autographe.

 

Couperet

 

Je peux vous en avoir un si vous voulez.

Elle a fini son contrat d'animatrice sur Canal 55 FM,

et venait me consulter pour son avenir artistique.

 

Dimitri

 

Artistique ...

 

Couperet

 

Elle hésite entre une ligne de parfums et un livre.

 

Dimitri

 

Un livre ?

 

Couperet

 

Oui, une autobiographie.

 

Dimitri

 

Ecrite par qui ?

 

Couperet

 

Canal 55 Editions regorge d'auteurs.

 

Dimitri

 

Elle n'aimerait pas faire un disque par hasard ? ...

Moi-même, je suis pianiste de formation et ...

 

Couperet

 

Elle a déjà sorti son premier album.

 

Dimitri

 

Mais elle peut en faire un deuxième.

 

Couperet

 

Pourquoi faire ?

Ce premier album réunit déjà tous les tubes de sa carrière !

 

Dimitri

 

Ah bon ...

 

Couperet

 

On commence toujours par le best of, mon vieux. On gagne du temps !

Je l'ai ici, vous voulez l'écouter ?

C'est une chanteuse de Canal 55 Records qui l'a enregistré pour elle,

une inconnue, mais qui a une très belle voix, objectivement ...

 

Dimitri

 

Vraiment, je suis confus de n'avoir jamais entendu parler de cette fille.

Je connaissais vaguement Rita de Télé-City, et Nina de TV12, mais ...

 

Couperet

 

Ah oui !... Nina est passée dans ce bureau aussi.

Elle est serveuse vedette sur le réseau interne du Bar des Etoiles maintenant.

C'est à deux rues d'ici.

 

Dimitri

 

Le réseau interne ?

 

Couperet

 

Oui. L'intranet.

 

Dimitri

 

Mes Stars à moi, vous savez, seraient plutôt ... Bach ou Chopin.

 

Couperet

 

Connais pas.

 

Dimitri

 

Ils auraient dû prendre un ticket aussi alors ...

 

Couperet

 

Comme tout le monde.

Alors, numéro 152 ... dites-moi.

 

Dimitri

 

Oui, je ... j'ai donc une formation de pianiste,

et j'aimerais savoir s'il y a des places à pourvoir.

 

Couperet

 

Pianiste. Pianiste ...

Vous jouez donc du piano. Nous sommes d'accord.

 

Dimitri

 

Précisément.

Piano droit, piano à queue, demi-queue, quart-de-queue, crapaud ...

Même électrique s'il le faut ...

 

Couperet

 

Vous devriez être plus précis. Ou choisir une spécialisation.

Nous pouvons avoir un poste, mais pour du demi-queue seulement.

Voyons.

 

Dimitri

 

L'idéal serait de jouer en public.

 

Couperet

 

Alors ... J'ai un poste pour du piano à bretelles, est-ce que ça irait ?

Au Bar des Etoiles justement.

 

Dimitri

 

Non, c'est de l'accordéon, je ne sais pas ...

 

Couperet

 

Ah, vous voyez !... si vous n'êtes pas plus précis,

nous allons cumuler les malentendus et perdre du temps.

 

Dimitri

 

Vous savez, pour payer mon loyer, je fais chirurgien le jour, à l'hôpital public.

Je faisais aussi taxi la nuit, mais à force, je n'y voyais plus très clair

et j'envoyais trop de patients à la morgue, qui est déjà débordée ...

Alors, j'ai arrêté le taxi. De toute façon, je ne savais pas conduire.

Souvent, les clients finissaient par prendre le volant.

 

Couperet

 

Votre poste de chirurgien ne vous convient plus.

 

Dimitri

 

Je préfèrerais pianiste ...

 

Couperet

 

Eh bien, je n'ai rien d'autre pour l'instant.

Si, attendez ... peut-être ...

peut-être un piano aux vestiaires du théâtre.

 

Dimitri

 

Aux vestiaires ?

Mais ... ce n'est pas le poste de Madame Langlois ?

 

Couperet

 

C'était. Elle est décédée.

 

Dimitri

 

Ah bon ? Décidément.

 

Couperet

 

Cet après-midi.

 

Dimitri

 

Pas chez nous, je l'aurais su.

 

Couperet

 

En clinique ...

On meurt aussi beaucoup dans le privé, vous savez ...

La différence est qu'on attend un peu moins longtemps.

 

Dimitri

 

Je lui avais dit de revenir ...

J'aurais bien aimé la suivre et l'opérer au besoin.

Elle ne m'a pas fait confiance, alors que,

vu le résultat, j'aurais fait aussi bien.

 

Couperet

 

Pour le poste, c'est un piano droit.

Il me faudrait une attestation de spécialisation, certifiée valable.

 

Dimitri

 

Je n'en ai pas.

 

Couperet

 

Alors trouvez-en une rapidement.

Ce poste ne restera pas libre longtemps, s'il n'est pas supprimé.

Revenez la semaine prochaine.

 

Dimitri

 

Vous avez mes coordonnées au cas où ... d'ici là ...

Concentrons-nous sur le piano droit, c'est à ma portée.

 

Couperet

 

Je vous contacte si j'ai des touches.

 

 

 

 

Scène 3

 

Dimitri

 

Bonjour Madame Tornillon.

Je suis en retard.

 

Madame Tornillon

 

Oui, c'est comme ça qu'on dit en effet,

quand on n'arrive pas à l'heure convenue.

 

Dimitri

 

Désolé.

Où est Boris ?

Il a bien travaillé ?

 

Madame Tornillon

 

Vous l'avez dit vous-même Dimitri.

Vous êtes en retard ...

 

Dimitri

 

De cinq minutes ...

 

Madame Tornillon

 

C'est déjà trop pour notre règlement,

vous le savez ...

 

Dimitri

 

J'ai profité d'un après-midi de repos

pour aller voir le conseiller d'orientation officiel ...

 

Madame Tornillon

 

Ne vous fatiguez pas ...

 

Dimitri

 

Gina m'est passée devant et ...

 

Madame Tornillon

 

Gina ? ... de Top d'un soir ?

 

Dimitri

 

Oui ... pas Gina Lollobrigida.

Enfin, ça m'a pris plus de temps que prévu.

 

Madame Tornillon

 

Vous l'avez vue ?

 

Dimitri

 

Qui ?... Mon fils ?

 

Madame Tornillon

 

Gina !

 

Dimitri

 

Je l'ai aperçue oui ...

Et Boris, où est-il ?

 

Madame Tornillon

 

J'étais de ceux qui ont suivi Top d'un soir l'année passée.

Je l'adore.

 

Dimitri

 

Il est là ?

 

Madame Tornillon

 

J'ai acheté son best of.

 

Dimitri

 

Vous l'avez gardé avec vous ?...

 

Madame Tornillon

 

Et son calendrier !

Bien sûr que je l'ai gardé.

C'est son meilleur album !

 

Dimitri

 

Pas le best of de Gina,

je vous parle de mon fils Boris.

 

Madame Tornillon

 

Ecoutez Dimitri. Vous connaissez notre contrat.

Si vous saviez que vous alliez être en retard,

il vous suffisait de nous appeler. C'est la règle.

 

Dimitri

 

Mais je pensais être ici à l'heure pile.

 

Madame Tornillon

 

Vous avez une bien jolie montre.

Est-elle à l'heure exacte au moins ?

 

Dimitri

 

Ce sont les embouteillages !

Le centre d'orientation est à l'opposé et ...

 

Madame Tornillon

 

C'est le 3ème que vous perdez ce trimestre.

Faites attention ...

 

Dimitri

 

Vous ne l'avez pas gardé ...

 

Madame Tornillon

 

Nous l'aurions fait si nous étions dans une garderie.

Mais nous sommes ici dans une école, Dimitri.

Ce n'est pas notre fonction de garder les enfants.

 

Dimitri

 

Vous n'avez pas gardé mon Boris ...

 

Madame Tornillon

 

Pas plus que Stanislas ou Sacha.

Le troisième du trimestre ! Dimitri.

 

Dimitri

 

Mais c'est mon dernier fils !

Je n'en ai plus ...

 

Madame Tornillon

 

Faites-en d'autres !...

 

Dimitri

 

Il avait été sage aujourd'hui ?

 

Madame Tornillon

 

Oui, comme toujours.

C'était un excellent élève.

Il a très bien travaillé. C'est dommage ...

 

Dimitri

 

Il était plus studieux que Sacha,

plus espiègle que Stanislas ...

 

Madame Tornillon

 

Et mignon avec ça ...

Passées les trois minutes de marge autorisée,

nous avons dû appeler la fourrière.

Nous ne pouvons pas faire d'exceptions à la règle.

 

Dimitri

 

Je n'ai pas assez d'argent pour la fourrière.

Je ne pourrai pas le récupérer maintenant.

 

Madame Tornillon

 

Je crois que vous pouvez payer l'amende en plusieurs fois.

 

Dimitri

 

Si je voulais récupérer mes trois fils,

il me faudrait braquer une banque !

Je ne gagne pas assez à l'hôpital ...

 

Madame Tornillon

 

Ne comptez plus sur Sacha et Stanislas.

On nous les a pris il y a plus d'un mois maintenant.

Au bout d'un mois, vous savez ...

 

Dimitri

 

Oui ... ils les vendent à des familles d'accueil.

 

Madame Tornillon

 

S'ils peuvent, oui, naturellement.

Les écoles sont surchargées, les fourrières aussi.

Mais pour Boris, si vous réagissez vite ...

 

Dimitri

 

Avec mes deux aînés, plus le temps passait,

plus c'était insurmontable :

ils font payer un forfait journalier en plus de l'amende.

 

Madame Tornillon

 

C'est normal. Ils les logent et les font manger.

Plus vous attendez, plus ça vous coûtera cher, c'est un fait.

 

Dimitri

 

Bon sang, à deux minutes près !

Il n'y aurait pas eu cette Gina.

 

Madame Tornillon

 

Doucement ... ça va être de sa faute maintenant.

 

Dimitri

 

Bon ... il est à la fourrière du secteur ?

 

Madame Tornillon

 

Oui, par chance, ils avaient encore de la place.

 

Dimitri

 

Bon. Très bien.

 

Madame Tornillon

 

Si vous voulez vraiment le récupérer,

vous pouvez peut-être emprunter ...

 

Dimitri

 

Non. Je n'ai pas assez de garanties.

Je ne suis jamais que chirurgien.

 

Madame Tornillon

 

Je vois ... Je suis désolée Dimitri.

C'est vrai que c'est dommage.

Votre Boris était attachant ...

 

Dimitri

 

Oui ... et brillant.

 

Madame Tornillon

 

Au revoir ? ...

 

Dimitri

 

Oui ...

 

Madame Tornillon

 

Vous devrez m'excuser, mais nous devons nous quitter maintenant.

 

Dimitri

 

Oui ...

 

Madame Tornillon

 

J'aurais aimé en parler davantage,

mais ... nous devons libérer les lieux.

L'école est réquisitionnée le soir ... pour les sans-abris.

 

Dimitri

 

Pardon ?

 

Madame Tornillon

 

Les services sociaux vont arriver pour aménager les classes en dortoirs,

comme tous les soirs, nous ne pouvons pas rester là ...

Vous devez avoir des cellules psychologiques à l'hôpital.

Si vous êtes choqué, vous aurez peut-être besoin d'une aide.

 

Dimitri

 

Oh ... non. Non. Merci.

 

Madame Tornillon

 

Bon. Vous êtes solide. C'est bien.

Alors, je vous dis au revoir ?

Revenez me voir si vous avez d'autres enfants à scolariser un jour ...

 

Dimitri

 

Oui, oui, sans fautes ...

Merci pour tout Madame Tornillon.

Bonne continuation.

 

Madame Tornillon

 

Oui ! De mon côté, la journée est loin d'être finie.

Je file au théâtre où j'ai décroché une place de pianiste,

à mi-temps, dans les vestiaires.

 

Dimitri

 

Le poste de Madame Langlois ?

 

Madame Tornillon

 

Précisément. Vous la connaissiez ?

 

Dimitri

 

Oui, j'ai tué son mari ce matin.

Il est resté sur le billard.

 

Madame Tornillon

 

Le monde est petit.

 

Dimitri

 

Un mi-temps vous dites ?

 

Madame Tornillon

 

Absolument, que je partage avec le fils du directeur du théâtre.

C'est mieux que rien ...

 

Dimitri

 

Evidemment.

 

 

 

 

Scène 4

 

Samper

 

Qu'est-ce qui t'arrive ?

 

Dimitri

 

J'ai encore tout foiré.

Je n'ai pas su contenir l'hémorragie.

Y'a du sang partout.

 

Samper

 

Tes statistiques ne s'arrangent pas Dimitri.

Tu vas finir par alerter le comité d'éthique.

 

Dimitri

 

Et de 10 ...

 

Samper

 

Et nous sommes ?...

 

Dimitri

 

Ben, jeudi !

 

Samper

 

Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?

 

Dimitri

 

Ah, Samper, si tu savais ...

Je suis fatigué.

Hier, je suis arrivé en retard à l'école.

La fourrière m'a pris mon dernier garçon.

 

Samper

 

Ton petit Boris ?

 

Dimitri

 

Oui. La maison est bien vide maintenant.

 

Samper

 

Tu ne peux pas le récupérer ?

 

Dimitri

 

Si tu me prêtes de quoi payer l'amende, pourquoi pas ?

 

Samper

 

Mouais ...

 

Dimitri

 

Et puis, la place de pianiste est prise.

 

Samper

 

De quoi tu parles ?

 

Dimitri

 

La place qu'occupait Madame Langlois au théâtre ...

Il me fallait une spécialisation en piano droit que je n'avais pas.

 

Samper

 

Ah bon.

 

Dimitri

 

C'est l'institutrice de Boris qui a pris le poste.

 

Samper

 

Ah bon.

 

Dimitri

 

A temps partiel.

 

Samper

 

Le monde est petit.

 

Couperet

 

Docteur ?

 

Dimitri

 

Oui ?

 

Couperet

 

Ah, c'est vous ?

 

Dimitri

 

Ah, c'est vous !

 

Samper

 

Le monde est petit.

 

Couperet

 

C'est vous qui avez opéré ma femme ?

 

Dimitri

 

M'en parlez pas. Une vraie boucherie.

 

Samper

 

Il opère en cuisine.

 

Dimitri

 

Il y a eu des complications.

Je me suis débattu comme un diable.

Le sang giclait partout.

J'ai sectionné une artère, près du cœur.

Enfin ... je crois.

 

Couperet

 

Ben oui, je vois, vous avez sali votre blouse.

 

Dimitri

 

Mon assistante a tourné de l'œil.

Pour une fois que j'en avais une !

J'ai dû me démerder tout seul ...

 

Couperet

 

Pour la blouse, faites-la tourner à l'eau de javel.

 

Samper

 

Elle est bonne pour la poubelle, oui ...

Le sang, ça ne part pas comme ça.

 

Dimitri

 

J'ai essayé de maintenir l'artère,

mais ... c'est fou la pression qu'il y a là-dedans !

Elle m'a échappé et ...

 

Couperet

 

C'est-à-dire que le blanc ...

 

Samper

 

... c'est super salissant, ben oui ...

 

Dimitri

 

Elle s'est agitée dans tous les sens,

j'en ai pris plein la figure.

Une équipe est en train de nettoyer les cuisines

avant le service de midi.

 

Couperet

 

Alors ?...

 

Dimitri

 

Eh bien ?... Quoi ?

 

Couperet

 

Comment va ma femme ?

 

Dimitri

 

Elle est morte mon vieux !

 

Couperet

 

Ah ... je n'avais pas compris ça ...

 

Dimitri

 

Vous vous rendez pas compte,

le sang qu'elle a perdu !

Elle n'avait aucune chance.

 

Couperet

 

D'accord, OK. J'avais pas compris.

 

Dimitri

 

Non ... Aucune chance ...

D'ailleurs, je n'ai même pas recousu,

on l'a laissée comme ça ...

C'était ... pff ... beurk.

 

Couperet

 

Vous avez sauvé le bébé quand même ?

 

Dimitri

 

Hein ?

 

Couperet

 

... même pas ?

 

Dimitri

 

Il y avait un bébé ?

 

Couperet

 

Oui. Ma femme venait pour accoucher.

 

Dimitri

 

Vous êtes sûr de ça ?

 

Samper

 

Qui avais-tu ce matin ?

 

Couperet

 

Madame Couperet.

Ma femme s'appelle Eugénie Couperet.

 

Samper

 

Monsieur ... Couperet, donc,

vous êtes sûr qu'elle devait accoucher dans cet hôpital ?

 

Couperet

 

Absolument certain. Oui.

Laissez-moi la voir, je vous dirai si c'est elle.

 

Dimitri

 

Elle sera difficile à identifier. Je vous préviens.

Dans mes ébats, j'ai un peu amoché son visage, et ...

 

Couperet

 

Même défigurée, je la reconnaîtrai, ne vous en faites pas pour ça.

 

Samper

 

Est-ce qu'elle avait l'air d'être enceinte ?

 

Dimitri

 

Ben, maintenant que vous le dites ...

 

Samper

 

Venez Monsieur Couperet, je vous accompagne.

Nous en aurons le cœur net.

 

Couperet

 

Oui, volontiers.

 

Dimitri

 

Je vous confie à Monsieur Samper.

A bientôt ?

 

Couperet

 

Merci Dimitri.

Au fait, la place du piano droit est prise aux vestiaires.

 

Dimitri

 

Oui, je l'ai su.

 

Couperet

 

C'est allé vite.

Le directeur du théâtre en a profité pour placer son fils.

 

Samper

 

Ma nièce a perdu sa place de trombone ...

 

Dimitri

 

Oui ... à mi-temps.

 

Samper

 

Dans la baignoire ...

 

Couperet

 

Exact. Je vois que vous êtes au courant.

Je suis désolé.

 

Samper

 

Dans les baignoires, ils jouent de la guitare maintenant.

 

Dimitri

 

Non. C'est ...

Je ne vous en veux pas.

 

Couperet

 

Nous faisons tous notre possible, n'est-ce pas ?

 

Dimitri

 

Ne soyez pas désolé.

Nous trouverons autre chose.

 

Couperet

 

Vous avez fait faire une attestation pour la spécialisation ?

 

Dimitri

 

J'ai fait la demande par internet ... ça prendra six mois.

 

Couperet

 

Revenez me voir aussitôt, nous chercherons une solution.

 

Dimitri

 

Merci beaucoup ...

 

Samper

 

On y va ?

 

Dimitri

 

Je me suis permis de garder ses chaussures.

 

Couperet

 

Comment ça ? ...

 

Dimitri

 

Les chaussures de votre femme.

Elles sont pile à ma pointure ...

ça ne vous ennuie pas ?

 

Couperet

 

Qu'est-ce qu'elle portait comme chaussures ?

 

Dimitri

 

Des escarpins gris satinés, très mignons.

 

Couperet

 

Bah, oui, gardez-les si vous voulez.

Elle chausse plus grand que moi, de toute façon.

Je flotterais dedans, ce serait ridicule.

 

Dimitri

 

Merci beaucoup.

 

Couperet

 

Je vous en prie.

 

Dimitri

 

Et ... désolé pour votre épouse ...

 

Couperet

 

Nous faisons tous notre possible, n'est-ce pas ?

 

 

 

 

Scène 5

 

Salière

 

Bonjour Dimitri, installez-vous.

Prenez place.

 

Dimitri

 

Oui Monsieur.

Merci.

 

Salière

 

Bon ...

Dimitri ...

Dimitri Dimitri Dimitri ...

Mon cher Dimitri.

 

Dimitri

 

Les chiffres sont mauvais ...

C'est ça ?

 

Salière

 

Dimitri ...

 

Dimitri

 

J'en ai tué des tas.

Peu sont sortis vivants des cuisines ...

 

Salière

 

Cher Dimitri ...

 

Dimitri

 

14 sont morts cette semaine.

Et nous sommes ?...

 

Salière

 

Vendredi.

 

Dimitri

 

C'est normal que vous me rappeliez à l'ordre.

Les statistiques vont s'effondrer.

 

Salière

 

Allons ...

 

Dimitri

 

Je n'ai pas su sauver Samper.

Ce brave Samper ...

Quelqu'un d'autre aurait dû l'opérer.

D'ailleurs, était-on obligé de l'opérer ?...

 

Salière

 

Dimitri, reprenez-vous ...

 

Dimitri

 

Une simple appendicite !

Et nous perdons un précieux chef de service.

 

Salière

 

Ce bon vieux Samper.

 

Dimitri

 

Je devrais faire autre chose.

Je ne suis pas doué pour la chirurgie.

 

Salière

 

Un cigare ?

 

Dimitri

 

Je suis pianiste de formation vous savez.

Non merci Monsieur.

Vous l'avez vu sans doute dans mon cv.

Je n'irai pas jusqu'à dire que je suis musicien,

ça non, je n'ai pas cette prétention,

mais pianiste, oui, je me débrouille bien.

 

Salière

 

Cigarette ?

 

Dimitri

 

Bien mieux que comme chirurgien.

Non merci Monsieur.

Et puis, je ne sais même pas repérer une femme enceinte !

Vous avez su pour Madame Couperet ?

 

Salière

 

On a sauvé le bébé, oui, c'est bien.

 

Dimitri

 

Il gisait en hurlant sur le sol de la cuisine quand ils sont arrivés.

C'est gênant. Je n'avais rien remarqué. Rien du tout !

J'étais trop occupé à essayer de maîtriser cette artère qui pissait le sang.

Je comprendrais que le comité d'éthique me donne un avertissement.

Mais peut-être avez-vous déjà pris votre décision ...

 

Salière

 

Dimitri ...

 

Dimitri

 

... et allez-vous me virer, ce que je mériterais naturellement.

Je ne veux pas entâcher la réputation de l'hôpital.

 

Salière

 

L'hôpital va fermer.

 

Dimitri

 

Et une réputation, une fois qu'elle est faite ...

Pardon ?

 

Salière

 

Mon cher Dimitri.

Je n'ai pas l'intention de vous virer.

Vos résultats sont dans la moyenne nationale.

Peu de chirurgiens aujourd'hui font mieux que vous.

Privé et public confondus.

Ce n'est pas la question.

Nous sommes tous virés.

L'hôpital ferme ses portes. C'est fini.

 

Dimitri


Comment ça fini ?

 

Salière

 

Nous sommes déficitaires.

C'est la faillite.

 

Dimitri

 

Mais nous n'avons rien dépensé !

Nous n'avons même pas de matériel ...

 

Salière

 

A vrai dire, si ... j'ai beaucoup dépensé.

Pour mon train de vie personnel.

Villas, appartements, voitures, voyages ...

 

Dimitri

 

Je comprends.

 

Salière

 

Canal 55 va installer dans nos locaux

leurs nouveaux studios de cinéma.

L'affaire est déjà faite.

 

Dimitri

 

Du cinéma ?... Ici ?

 

Salière

 

L'entreprise va investir des sommes colossales,

pour tourner des séries, pour leurs chaînes de télévision,

et quelques longs métrages pour le grand écran.

J'ai vendu mes biens pour payer mes dettes.

Ceux qui n'ont pas été saisis par la justice.

J'aurai peut-être une opportunité d'être intégré à l'équipe d'entretien.

Une façon de rester dans les murs ...

 

Dimitri

 

A l'entretien ?

 

Salière

 

Oui ... le ménage, c'est ça.

Je connais bien la maison.

 

Dimitri


Monsieur le Directeur ... je ...

Et les autres ?

 

Salière

 

Tout le monde est remercié.

Vous compris, je le crains.

 

Dimitri

 

Bon ...

 

Salière

 

Peut-être pourrez-vous en profiter

pour essayer de vous consacrer au piano ?...

 

Dimitri

 

Canal 55 n'aurait pas besoin de pianistes ?

 

Salière

 

Voyez avec Couperet, c'est votre conseiller, non ?

 

Dimitri

 

Aux dernières nouvelles,

il y a une place, mais pour jouer en direct les musiques du téléphone,

dans la filière téléphonie de Canal 55.

Les musiques pour vous faire patienter, vous savez ...

Je ne savais pas qu'elles étaient jouées en direct.

Canal 55 Mobile cherche deux pianistes pour ce poste.

Mais il faut une spécialisation en piano quart-de-queue.

Et je vais en obtenir une d'ici six mois, en piano droit seulement.

 

Salière

 

Eh bien, bonne chance.

 

Dimitri

 

Quoi ?... C'est tout ?

 

Salière


Ben, oui, voilà, vous savez tout.

Vous pouvez disposer.

 

Dimitri

 

Je n'ai pas une prime ?

Quelque chose ?

 

Salière

 

Je vous ai proposé un cigare que vous avez refusé.

 

Dimitri

 

Bien, alors, bonne chance à vous aussi.

 

Salière

 

Jolies chaussures.

 

Dimitri

 

Merci.

Elles étaient à Madame Couperet.

 

Salière

 

Mmm ...

 

Dimitri

 

Au revoir Monsieur le Directeur.

 

 

 

 

Scène 6

 

Dimitri

 

Numéro 164.

Quand même !

 

Couperet

 

C'est ça.

Vous n'allez pas systématiquement contredire

l'ordre numérologique ?

Si cet ordre ne vous plaît pas, changez de société.

 

Dimitri

 

Oui, mais entre le 163 et le 164, il n'y a rien.

 

Couperet

 

Vous faites allusion à Tatiana.

 

Dimitri

 

Tatiana maintenant.

 

Couperet

 

Ne vous plaignez pas, nous n'avons pas été longs.

 

Dimitri

 

C'est encore une de vos idoles ?

 

Couperet

 

Aujourd'hui, elle n'est plus très à la mode.

Elle n'est plus que Star à domicile.
 

Dimitri

 

Une escorte ?

 

Couperet

 

Voyons, ne soyez pas grossier.

Elle est Star chez elle. Voilà ...

Ses émissions de télé ne passent plus que sur son poste personnel.

 

Dimitri

 

Ses fans sont donc son mari et ses enfants.

 

Couperet

 

Même pas. Elle vit seule.

Son public se résume à un hibiscus acheté en promo à Jardiworld

et un poisson rouge gagné dans une fête foraine.

 

Dimitri

 

Vous savez beaucoup de choses sur elle.

 

Couperet

 

J'ai pris un verre hier soir chez elle,

pour lui présenter mon fils !

J'ai lu le magazine qui lui est consacré,

où elle parle de tout ça très humblement,

dans une interview qu'elle s'est accordée à elle-même.

Magazine qu'elle est seule à recevoir bien sûr.

 

Dimitri

 

Votre fils alors ? Comment va-t'il ?

 

Couperet

 

Compte tenu des circonstances, ça va.

Il a failli s'étrangler avec le cordon ombilical.

Dites donc, vous l'avez charcutée ma femme.

C'était monstrueux, le bébé se contorsionnait dans les viscères de sa mère.

Tout a coulé par terre ... pas beau à voir.

L'équipe d'entretien a dû avoir un sacré boulot pour nettoyer tout ça.

 

Dimitri

 

Quand je suis descendu déjeuner, ils n'avaient pas fini.

Mais ça n'a pas eu l'air de couper l'appétit du personnel.

Une histoire qui finit bien en somme !

 

Couperet

 

Qu'est-ce que vous voulez dire ?

 

Dimitri


Votre petit garçon est vivant !

 

Couperet

 

Oui ... ça fait une moyenne.

 

Dimitri

 

A propos, mon collègue, Samper, est décédé.

J'ai dû l'opérer in extremis d'une appendicite.

 

Couperet

 

Ah, rien de grave.

 

Dimitri

 

Non ... Dieu merci.

De toute façon, il aurait été viré comme moi.

 

Couperet

 

Vous avez été viré ?

Pas pour faute professionnelle j'espère ?...

 

Dimitri

 

Pas du tout !

Salière était un très mauvais gestionnaire.

En plus d'être malhonnête.

L'hôpital est fermé.

 

Couperet

 

Carrément !

 

Dimitri


Oui. Le complexe est racheté par les studios de Canal 55.

 

Couperet

 

Ils ne perdent pas de temps.

Ils vous vont bien les escarpins de ma femme.

 

Dimitri

 

Oui, merci, ils me serrent un peu aux orteils,

mais je les aime bien. Ils sont discrets.

 

Couperet

 

Alors. Des nouvelles de votre spécialisation ?

 

Dimitri

 

Pour le piano ? Oh, je crois que j'ai changé d'idée.

 

Couperet

 

Ah bon ?

 

Dimitri

 

Oui, maintenant que je suis sans travail aucun,

je pense que c'est le moment idéal pour agir.

 

Couperet

 

Bien ... voilà une réaction positive.

 

Dimitri

 

L'hôpital est fermé.

Je n'ai rien pu faire pour Samper, qui était mon dernier copain.

La fourrière a embarqué mon dernier petit garçon ...

 

Couperet

 

Vous voulez le mien ?

 

Dimitri

 

Oh, non ... merci. Je n'ai pas les moyens.

 

Couperet

 

Je vous ferai un prix.

 

Dimitri

 

Non, vraiment, même si je pouvais, ça ne correspond pas au choix que j'ai fait.

Je ne veux pas m'attacher à nouveau à quelqu'un ou quelque chose.

 

Couperet

 

Je vous écoute.

 

Dimitri

 

Je crois que vous pouvez fermer mon dossier définitivement.

 

Couperet

 

Il y aura des frais pour ça ...

 

Dimitri

 

Que dites-vous de cette montre ?

 

Couperet

 

Faites voir ...

 

Dimitri

 

Elle appartenait à Monsieur Langlois.

Henri Langlois. L'époux de Madame Langlois.

 

Couperet

 

Elle est belle.

Marché conclu.

Alors ... Je ferme votre dossier.

 

Dimitri

 

Très bien, vous me rendez service.

 

Couperet

 

Mais attention.

Cette fermeture, vous le savez, sera irréversible.

 

Dimitri

 

J'ai bien réfléchi.

 

Couperet

 

Comme vous voudrez.

Vous allez faire quoi maintenant ?

Vous n'aurez plus droit à rien.

 

Dimitri

 

Je sais.

 

Couperet

 

Vous n'aurez plus vos droits d'expression, de vote, de penser, de créer,

ni le droit de sortir du territoire, de prendre les transports en commun.

Vous n'aurez plus de numéro d'identité,

plus de numéro de travailleur potentiel, ni d'assuré social,

vous n'aurez plus que ce numéro 164

qui ne vous servira plus à rien une fois sorti de mon bureau ...

 

Dimitri

 

La seule chose qui me tenait, était peut-être

la perspective de jouer du piano quelque part,

au théâtre ou ailleurs, mais ...

 

Couperet

 

Les métiers artistiques ...

Particulièrement difficiles, hein ...

 

Dimitri

 

Oui.

 

Couperet

 

Cette place de chirurgien.

C'était une chance.

 

Dimitri

 

Oui. Une chance.

 

Couperet

 

Euh ... si vous nous quittez,

ça ne vous ennuiera peut-être pas

de me rendre les chaussures de ma femme ?

 

Dimitri

 

Oh ... Non, pas du tout !

Comme je ne vais pas loin,

je peux aller pieds nus.

 

Couperet

 

Pour moi, elles sont trop grandes, c'est entendu.

Mais ... j'ai un ami qui ...

disons qu'il aime porter ce genre de choses.

 

Dimitri

 

Bon bon,

très bien, elles sont à vous.

 

Couperet

 

Vous savez que c'est ... une voie de garage.

 

Dimitri

 

Je suis déjà dans l'impasse.

 

Couperet

 

Je crois comprendre.

 

Dimitri

 

Vous m'avez très bien compris.

 

Couperet

 

Vous avez prévu une cérémonie ?

 

Dimitri


Ben non, je n'ai personne à y inviter,

ni les moyens de me l'offrir.

Vous pouvez peut-être vous en occuper ?

 

Couperet

 

Oui, bien sûr, je suis assermenté.

Ne vous inquiétez pas, tout sera fait dans les règles.

Vous avez quelque chose à déclarer ?

Un message à transmettre à quelqu'un ?

 

Dimitri

 

Euh ... non.

Je n'ai rien à dire.

 

Couperet

 

Ce n'est pas la question,

vous pouvez n'avoir rien à dire

et avoir quelque chose à dire à quelqu'un ...

 

Dimitri

 

Non non ...

rien à dire en général

et à personne en particulier.

 

Couperet

 

Pas d'héritiers ?

 

Dimitri

 

Ben, vous savez,

mes trois fils ont été pris.

 

Couperet

 

Oui oui ... la fourrière.

Ils sont donc passés dans le domaine public.

Qu'ils soient placés ou non, vivants ou non,

le tout est qu'ils ne soient plus sous votre responsabilité,

peu importe ...

 

Dimitri

 

Oui.
 

Couperet

 

Pas de dettes ?

 

Dimitri

 

Non. Aucune. Tout est réglé, n'est-ce pas ?

 

Couperet

 

Parfait.

Alors, signez-moi ce formulaire.

Nous allons procéder.

 

Dimitri

 

Voilà.

 

Couperet

 

Merci bien Dimitri.

Bon, je crois que je n'ai rien oublié ...

Excusez-moi, je dois faire vite.

 

Dimitri

 

Oui, je comprends,

le numéro 165 doit attendre.

 

Couperet sort un révolver et abat froidement Dimitri.

Au téléphone :

 

Couperet

 

Oui, le service propreté du secteur s'il vous plaît.

J'attends, oui, merci ...

Allô ... oui, un corps à débarrasser au Centre d'Orientation.

Secteur 4.

Oui, démission définitive. Code 57 ...

Au bureau 22, 2ème étage. Monsieur Couperet.

... Par balle. Port d'arme numéro 2556 23387 ...

OK. Merci.

 

Il raccroche et récupère les escarpins de sa femme.

 

J'appelle le numéro 165 ! Le 165, merci ! ...

 

 

 

 

Philippe LATGER
Mai 2005 à Paris

Dimitri

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Sous les toits

Publié le

Contre quelques deniers : chambre bonne à louer.

Loger dans un grenier, aux nuages troués.

Dessus il y a les tuiles, les antennes télé,

dessous il y a les huiles et les malles scellées.

 

Montez sans ascenseur, essuyez-vous les pieds.

Les cours dans les classeurs. Le devis du plombier.

Le parquet ajouré, la cuisine équipée.

Pigeons énamourés. Bouchées sur canapé.

 

Dessus il y a les tuiles, cheminées dégraissées.

Dessous la lampe à huile et ma vie encaissée.

Dessus il y a l'étoile et la lune en quartiers,

dessous il y a les voiles aux draps du monde entier.

 

Je vis sous les toits

à Paris,

je vis sans toi.

C'est ma vie.

 

De mon coin de ciel bleu, je vois la ville en bas,

en résille de feu, en talons de samba.

Si je tutoie les dieux, je n'ai pas un radis,

je ne vois rien des cieux si près du paradis.

 

Au sixième il fait beau. Rien au-dessus de moi.

Le monde à mes sabots, je m'imagine roi.

Je suis venu de loin conquérir la cité.

De ma botte de foin à cette immensité.

 

Des filles sont passées, des filles j'en vois des tas,

de résille en lacets, de salons, de salsa.

Dessus y'a des oiseaux, dessus il y a des chats.

Dessous, dégât des eaux, et des chattes angora.

 

On vit sous les toits

à Paris.

On vit sans toi.

On s'ennuie.

 

On vit sous les toits

à Paris.

On vit sans toi.

Surtout la nuit.

 

Au sixième il faut beau. Rien au dessus de moi.

Il n'y a rien de plus haut. Les conduits jusqu'à toi.

Dessus y'a des matous, dessus il y a les toits.

dessous il y a nous, et l'amour par endroits ...

 

Et l'amour sous les toits.

 

 

Philippe LATGER
Avril 2005 à Paris

 

Ecrit sur Sous les toits, musique de Pierre Bertrand.

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Quand l'amour est à bout

Publié le

Toi,
tu es l'amour insouciant,
mon génie de la lampe,
ou le diable inconscient
sous les feux de ma rampe.

Toi,
tu es l'amant endurant,
mon arbre trentenaire,
le bonheur fulgurant,
mon fougueux partenaire.

Moi,
je ne veux pas salir
ton besoin de grandir
par le moindre reproche.
Moi,
je ne veux pas souffrir,
ni laisser revenir
mes démons les plus proches.

Toi,
tu vas l'air décidé,
sans peur de l'aventure,
mais tu n'as pas idée
de tout ce que j'endure.

Toi,
tu joues avec le feu,
le chocolat amer,
le vent dans mes cheveux,
l'écume de la mer.

Toi, 
tu parles aux animaux,
aux iris de mes yeux,
aux nombres décimaux,
aux étoiles et à Dieu.

Moi,
je ne veux pas partir,
ni te voir déguerpir
quand de toi je m'approche.
Moi,
je ne peux plus courir,
te perdre à l'avenir
quand je le sens si proche.

Toi,
qui ne doutes de rien,
qui peut rire de tout,
sais-tu ce qu'il advient
quand l'amour est à bout.

Toi,
ma passion censurée
qui ne veut rien entendre,
tu veux me rassurer ...
mais peux-tu le comprendre.

Moi,
je veux t'appartenir,
mais comment s'assoupir
sur un lit de reproches.
Moi,
je paye un devenir,
le prix de ton sourire
lorsque l'automne est proche.

Toi,
tu t'ébroues dans les eaux
des torrents rocailleux,
tu cours dans les roseaux,
le soleil merveilleux.

Toi,
tu veux m'entraîner loin,
quand je connais la route,
me coucher dans le foin,
faire taire mes doutes.

Toi,
qui embrasses mes mains,
aussi naïf que tendre,
sais-tu sur ce chemin,
à quoi il faut s'attendre ...

Moi,
je ne veux pas salir
ce généreux désir,
sans peur et sans reproche.
Moi,
je ne peux plus souffrir,
je ne peux plus courir
quand l'hiver est si proche.

Toi, 
qui ne doutes de rien
et que j'aime à genoux,
sais-tu ce qu'il advient
quand l'amour est debout.

 

Philippe LATGER 2004

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Brumeux

Publié le

Si la brume tombe,
on verra ce qu'il y a derrière.
Un dépotoir, un charnier, une bombe,

peut-être un simple cimetière.
La décomposition des corps,
l'envers de l'écran protecteur,
le déchirement du cor,
la meute excitée, carnassière,
compulsive, affamée, suicidaire.
C'est le butin sanguinolent dans la gibecière.
La cruauté instinctive, solidaire.
Si la brume se dissipe,
le voile se lève sur la procession,
les flambeaux comme ultime cortège,
les panaches noirs sur les chevaux,
la mort victorieuse qui s'émancipe,
au rire tordu de convulsions,
qui vient souiller ce que laisse la neige
quand elle fond au feu du renouveau.
Si la brume s'effiloche,
on verra nos propres crocs aiguisés,
déchirer les entrailles de nos mères,
de nos fils et de nos frères.
On entendra au son des cloches
l'agonie de nos enfants déguisés
en ennemis jurés, gorgés de larmes amères,
horrifiés d'être dévorés par leurs propres pères.
Si la brume se retire
des méandres du fleuve furieux,
pire que la mort, pire que le diable,
c'est notre solitude qui s'étire !
Satan est une compagnie qui vaut celle de Dieu.

Seule la révélation du néant est effroyable.
Si la brume laisse un doute à couper au couteau,
elle cache la misère et le fruit de nos quêtes,
enveloppe l'espoir d'un heureux sfumato
qui tient debout l'humain et son illusion de conquêtes.
Que ce rideau de fumée déjà lourd,
se change à jamais en mur de pierre.
Si la brume se lève un jour,
nos yeux grand ouverts pleureront leurs paupières.



Philippe LATGER
Août 2004 à Barcelone

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A José Bonhomme

Publié le

J'étais à Barcelone ce jour-là. 
Notre soleil urbain, notre noyau dur, 
pour nous qui sommes Catalans ou le sommes devenus, 
c'est égal. 
Je ne me suis douté de rien. 
Arrivé par la gare-nombril de Perpignan le mardi soir, indifférent à l'ombre de Dali 
que l'on s'efforce d'éclairer artificiellement pour donner du relief à notre ville, 
j'apprenais la disparition d'une première étoile réelle du Roussillon, 
un certain Roda Gil qui était revenu raser les murs de notre cité, 
leur donner un sens, de la Casa de la Generalitat jusqu'au bar des Trois Sœurs. 
Après Nougaro, un deuxième poète qui s'éteint. 
Le phare d'Alexandrie qui s'écroule une seconde fois. 
Mais je ne savais pas encore que j'étais résolument en deuil. 
C'est par sa nièce Karine que je l'apprends :
un troisième poète, qui sculptait les corps comme on sculpte la langue. 
De ceux qui donnaient du relief à notre ville, sans lumière artificielle, 
qui donnaient des formes, du fond, des pleins et des déliés. 
Toutes les femmes de Bonhomme, devenues orphelines, 
ces femmes devant lesquelles Jacques Salomé écrit que 
" l'œil ruisselle, nos sens s'éveillent, nos gestes dansent à l'intérieur de nous ... " 
iront peut-être rejoindre la cohorte des femmes de Maillol, 
continuer anyway à vivre pour faire survivre. 
Désormais, on saura à quoi elles pensent : elles se souviennent. Chut. 
La mémoire du corps taillée dans la pierre. N'est-ce pas cela la sculpture ? 
On connaît un artiste par son œuvre. 
Je n'ai pas eu le temps de vous rencontrer, José, et j'en pleure aujourd'hui. 
C'était prédestiné : vous m'aviez rappelé avec vos femmes-mères 
que je n'avais pas eu le temps de dire je t'aime à la mienne. 
La Tramontane s'était levée et avait emporté dans la spirale de son cancer 
la femme qui m'avait porté et donné le jour. 
Toutes vos créatures me la projetaient, cachant un sein ici, se coiffant ailleurs, 
et l'émotion montait en moi. 
Je n'ai pas eu le temps. Tout va trop vite. Je l'ai écrit. 
Vos œuvres sont faites pour nous rappeler comment se servir de nos mains. 
Nous rappeler qu'elles sont faites pour caresser. 
Pour dire je t'aime. Je n'ai pas eu le temps non plus avec vous ... 
Sans vous avoir connu, je vous connaissais pour connaître vos femmes. 
Et je savais déjà cette chose que je n'ai pas eu le temps de vous dire. 
Au-delà, je veux dire merci. 
Merci pour elles. Merci pour nous.
Intemporelles, elles sont distraites, absorbées, connectées à autre chose 
et elles resteront, imperturbables, 
faites de cette chair que l'on croyait faible, friable, poussière. 
Rien ne se perd, rien ne se crée. Tout est sous nos yeux.
Comme la lumière de ces étoiles éteintes 
qui nous parviennent encore à travers l'univers, 
dont vous êtes désormais. 
La lumière du phare nous parvient encore, imprime toujours nos rétines. 
La lumière traverse le temps et l'espace, ensoleille notre ville, 
éclaire nos âmes reconnaissantes, saisit nos mains engourdies pour les faire s'ouvrir 
et qu'elles fassent ce pour quoi elles sont faites. 
Caresser et non détruire. Aimer et non briser.
Je vois encore sa lumière briller, 
mais je sais que le Roussillon vient de perdre une de ses étoiles. 
J'en ressens le vide que la mémoire collective devra combler.
Avec l'expression de ma sympathie à tous ceux que vous laissez ici-bas, famille et amis, 
j'envoie des signaux vers le ciel, balayant les noirceurs, bravant la Tramontane, 
fouillant l'inconnu et le souffle du néant, persuadé que tout se transforme ... 
et que vous m'entendrez.

Fier et heureux de vous connaître.



Philippe LATGER
Juin 2004 à Perpignan

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Le condamné

Publié le

Plus je fume, et plus je bois,
du café, de l'alcool ou bien...
et même de l'eau claire !
... plus je me sens à l'étroit dans mon corps.
Cette eau qu'il m'arrive de boire,

qui perle sur ma peau sans la pénétrer,
sous la pluie, sous la douche,
me rappelle la frontière, le mur, la paroi
entre le dedans et le dehors.
Je vois bien que je suis seul, enfermé.
Je sens bien que personne ne peut entrer.
Certains ont bien fait pénétrer leur langue,
dans l'oreille parfois, dans la bouche souvent... en vain.
Certains ont fait pénétrer d'autres choses encore,

des pilules, pollutions, des potions, des couleuvres...
Personne n'a pu rentrer,
personne n'a su entrer pour m'y rejoindre.
L'eau ruisselle sans entrer. Ma peau est imperméable.
Le son parfois arrive au centre.
La musique du vent, celle de la mer,

les bruits de la ville, de la campagne,
des bêtes, des insectes, des végétaux qui poussent,
des cailloux qui carambolent comme boules de billard,
le bruit des machines, des ventilations, du métro,
celui, insupportable, des hommes. Entêtant.
La musique tout court parvient au centre. Enfin !...
Celle de Bach, celle de Chopin et de Ravel,

la musique de Manuel de Falla, de Gershwin,
celle des chanteurs, des orchestres, des solistes,
celle à la radio, dans la voiture, dans le supermarché...
La caisse enregistreuse. L'appel d'un nom au micro.
Le son arrive au cerveau, au cœur parfois,
pour me rappeler qu'il y a quelque chose au dehors,
que je suis seul en dedans...
Le son arrive comme la lumière.
Comme l'air qui emplit les poumons,
la lumière arrive par la bouche entrouverte.
Elle entre par les vitres des yeux mi-clos, embués.
Elle entre et n'éclaire rien. Elle éblouit et aveugle.
Les odeurs pénètrent aussi.
Par les pores de la peau, qui évacuent leur sueur,
sur lesquels l'eau ne fait que glisser, indifférente,
l'odeur du monde se fraye un chemin,
tente d'investir la citadelle imprenable,
elle trouve une trouée dans les narines,
descend dans la gorge pour être expulsée plus bas.
Sueur et gaz, urine et haleine fétide, matières fécales,
sperme et autres substances fuient le bourbier décadent.
Le merdier infâme du corps, gorgé de sang,
regorgeant de flotte jusqu'à l'écoeurement,
dégorge avec peine, bave l'intolérable.
Une diarrhée aux grumeaux recyclables.
Rien ne se perd, rien ne se crée.
Le corps transpire notre condition, notre solitude,

comme la bouche vomit son ressentiment, son dépit,
sa colère et sa frustration.
Je regarde l'autre.
Il me regarde aussi, me sort par les yeux.
Je le hais. Ou je l'aime. Quelle différence ?
Il est seul et je m'en fous. Je suis seul, il s'en moque.
Moi d'abord. Il faut sauver sa peau...
quand il faudrait justement s'en défaire.
Tirer sur une peau morte au coin de l'ongle,

serrer les dents sur l'onglet et tirer des pans entiers,
avec la jubilation du maniaque,
comme on tire sur le papier peint qui se décolle.
Découvrir la chair à vif, découvrir la part cannibale,

le délicieux masochisme, celui qui délivre du corps.
La musique de Bach fait peut-être oublier le corps.
L'extase nous fait oublier la prison, la cellule.
Si la douleur devient plaisir, le physique est dompté,
la matière insultée en un magistral bras d'honneur.
Mais le plaisir, comme drogue, est une autre prison.
Il n'y a pas d'issues. Tout est enfermement.
Seule la mort semble viable, enviable, réparatrice.
La lumière au bout du tunnel.
L'homme enfin libre. Libéré du dedans et du dehors.
Libéré de son corps. De son poids.

La chair humaine est carnivore.
Nous dépeçons le bétail pour le dévorer.
Mangeons langues de bœuf, le cœur et le foie,

dégustons tripes et boyaux.
Avec délectation, les babines pleines de sang,
nous mordons dans la cuisse, le jarret,
déchiquetant à renfort de canines, muscles et organes,
de poulets, de canards, de veaux et de biches,
de moutons, de sangliers et d'agneaux, de chevaux,
avec l'ivresse du charognard insatiable.
Cannibales honteux, nous nous nourrissons de viande.
Autre festin primitif : celui qui nous voit mordiller le téton de l'autre,
lécher la langue de l'autre, ou son sexe. La salive.
L'étreinte désespérée, maladroite, empressée, enfiévrée.
Le membre trop court ne va jamais assez profond.
L'orifice jamais assez dilaté.
Impossible de revenir dans le ventre de la mère.
On tente par toutes les failles de sortir de soi, d'entrer dans l'autre.
La fusion inaccessible...
fusion que l'orgueil, très honnête, de toute façon,
n'a jamais vraiment souhaitée, de peur de s'y perdre soi-même.
On lèche l'aisselle, on mord la lèvre, on flaire la toison du pubis,

on suce, on lubrifie, on mâchouille et l'on avale.
Nous mordons dans la cuisse, le jarret.
Nous digérons le sexe avant de le déféquer.
Le foutre part aux égouts, entre autres vomissures,
nourrir des espèces de rats et de bactéries qui s'en régalent.
La putréfaction. La décomposition des corps.
La conscience du temps.

Le cycle est éternel.
La trajectoire individuelle, linéaire.

Le dedans et le dehors. Le début et la fin.
La lumière au bout du tunnel... La seule issue.

L'homme ne se résigne pas à être un animal.
Vaniteux, il ne supporte pas l'idée d'être réduit à un organisme imparfait,

un corps bancal, sans cesse déréglé, avec ses cheveux qui poussent
et qu'il taille régulièrement pour affirmer son degré de civilisation,
avec ses ongles qui poussent et qu'il coupe inlassablement pour manifester sa dignité,
ses poils qu'il rase et qu'il épile, ses verrues qu'il brûle, ses tumeurs qu'il irradie,
ce corps vieillissant dès la naissance, qu'il cache sous des étoffes, qu'il ne veut pas voir,
ces pulsions qu'il étouffe, qu'il savonne frénétiquement après chaque acte coupable,
vulgaire ou seulement bestial...
Ce corps qu'il ne dévoile, schizophrène,
que lorsque le démon le réveille au désir ou au besoin,

cet autre inavouable, cette outre pleine d'eau,
la limite de lui-même, son impuissance,
ces réactions incontrôlables, cette nature indomptable, une jungle à maîtriser,
qui revient au galop à la moindre occasion, gagne du terrain, le porte vers la mort.
Ce corps qu'il considère comme un simple vaisseau.
Le rafiot grotesque et bringuebalant transporterait un trésor qui lui survivrait.
Cette enveloppe biodégradable devient l'écrin d'une chose plus pure, immortelle.
Conscience ou vision de l'esprit ? Un mirage absurde ? Réaction chimique ?
Travail organique d'un muscle dans la cavité osseuse au sommet ?
Le cerveau se mange aussi. Il se mâche et se digère entre autres choses.
L'autre me regarde. Il ne me voit pas. Il me désire parfois.
Autre réaction chimique. Le son pénètre par les narines, les pores peut-être.
Un souffle musical qui vient du dehors, articulé, un hennissement abject.
" Je t'aime "... Ces sons ont un sens que je comprends comme une permission.

Comprendre... Quelle chose étrange et incertaine.
Le barrissement qui suit, vient de l'intérieur,
comme une odeur corporelle : " moi aussi ".
De pauvres signaux qui ne valent pas plus que les piétinements pathétiques du pigeon,

dont le cou enfle et se dégonfle, une parade nuptiale où le sang prend le dessus.
Une affaire de cœur, bien entendu, puisqu'il est indispensable à l'érection du désir.
Les vitres sont embuées. Il fait plus chaud dedans que dehors. C'est physique.
On ne voit jamais distinctement ce qui nous fait face. Tout est déformé.
Le son s'égare d'une bouche à l'autre, perd de son sens dans la distance.
Que comprenons-nous au juste, quand nous ne savons rien ?
Les tétons se raidissent. La température augmente. La chair suinte.
Le travail obscur des phéromones.
Les pores se dilatent, libèrent des invitations.
Le corps travaille pour nous, le cerveau nous laisse l'illusion d'un choix consenti.
Des puanteurs subtiles réveillent des fonctions,
jus de sexes que nous croyons ne pas percevoir, stimule nos muscles et nos pensées.
Mais nous ne nous contentons pas de monter en chiens :
ne sommes-nous pas doués de sentiments ?
Voilà pourquoi nous nous coupons les ongles.
J'ai compris que les sons ne voulaient pas dire : " je veux ton corps "
ils voulaient dire : " je t'aime ".
Montées de lait ou de sève, se mêlent à la montée de larmes.
Un autre suc qui finit de troubler la vue et l'entendement.
Quelque chose a brouillé le message.
On m'a juste dit : " je t'aime ".
J'imprime : " désormais, tu n'es plus tout seul ".
Quelque chose a déformé les sons, les signifiés.
Je crois comprendre, je crois entendre, je crois savoir.
Je traduis. J'interprète. Je regarde et finis par voir ce que je crois.
Je me vois dans les yeux. Il fait plus sombre dedans que dehors. C'est physique.
Il n'y a rien de plus laid que des yeux sortis de leurs orbites, et pourtant ...
tout à coup, ces yeux-là deviennent aimables, sublimes.
Narcisse les fixe amoureusement, s'y contemple avec ravissement.
Des yeux miroirs. Le reflet de soi-même empêche de voir ce qu'il y a derrière.

Le plus honnêtement du monde, je pense aimer ou désirer l'autre.
Je suis attiré, irrésistiblement. Et l'autre est en proie à la même illusion.
Heureux malentendu. Concordance.

J'aime l'autre parce qu'il m'aime, et inversement. Motivation bilatérale.
Les deux entités, étanches, se frottent l'une à l'autre, mais n'échangent rien.
Double masturbation.
Cette poitrine que je palpe, c'est la mienne.
Ce dos que je caresse, c'est le mien.

Cette bouche que je dévore, c'est la mienne.
Cette main empoigne mon sexe et le branle.
" Masturbation par personne interposée " a dit quelqu'un.
Cette fellation perdrait de sa magie si j'avais coutume de me l'offrir moi-même,
si le hasard m'avait fait contorsionniste quand il m'a seulement fait pervers.
J'ai l'intuition que je saurais forcément mieux me sucer que l'autre.
Je saurais changer de tempo ou de points de pression à bon escient.
L'autre ne perçoit pas tout, s'acharne et je panique : je vais m'ennuyer.
Il faut agir. Imaginer ou entreprendre. On n'est jamais si bien servi...
Je flanque le membre où je peux. Auto-pénétration. Je me baise.
Je suis l'autre. Je ne suis plus seul. Nous sommes deux solitudes.
Les branches des arbres poussant sur les tombes des amants défunts,
peuvent s'entremêler, seuls les feuillages se confondent...
les branches de l'un ne seront jamais les branches de l'autre.
Ce sont deux arbres différents se nourrissant de leurs pourritures séparées.
J'ai mal compris. La voix avait juste prononcé " je t'aime ".
Pourquoi vouloir entendre " je ne te quitterai jamais " ?
Vouloir une autre sépulture. Quelle idée saugrenue.
Vouloir garder ce miroir contre soi à jamais...
Ce corps étranger vissé comme une sangsue,
quand nous avons déjà le nôtre à porter.
Faut-il avoir peur à ce point de la liberté ?
Mais les sentiments aussi se décomposent, comme les fibres charnelles.
Ils vieillissent et se dégradent avec le temps.

Ont eux aussi leurs ongles qui poussent,
leurs verrues à brûler, leurs tumeurs à irradier...
Des émissions corporelles, parmi tant d'autres.
La fumée de la cigarette se fraye un cheminement dans mon œsophage.
Elle se déroule du pharynx déjà malade pour caresser mes poumons essoufflés.
Cette fumée épaisse brûle les conduits, les membranes, à son passage,
me donnant conscience de l'espace et des volumes internes,
conscience des limites de ma carcasse, à peine plus large que celle du poulet.
La peau de bouc se détend, se ramollit. L'outre devient informe, comme crevée.
Le corps a changé. Plus il s'ébroue, plus il s'embourbe.
De mes naseaux, deux échappements de fumée blanche sur mes lèvres.
Conscience du temps.
J'ai allumé la cigarette. Il me faudra l'écraser.
Encore une bouffée. Deux peut-être.
Un goût amer dans la bouche.
Une angoisse terrible. Inutile.

Un signe pourtant, encourageant : la cigarette est en cours.
La fuite en avant. Celle du condamné.



Philippe LATGER
Avril 2004 à Perpignan

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Adieu Berthe (private joke)

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A ton tour,
comme d'autres avant toi,
où t'en es-tu allée ?
Où es-tu, là, maintenant... ?
Dans quelle sphère ?
Quelle dimension ?

Quel monde parallèle ?

Tu es partie,
comme tes parents avant toi,
comme ton époux avant toi,
comme ma propre mère avant toi,
et des milliers d'autres,
des millions, des milliards d'individus,
d'histoires, d'identités, de noms, de vies,
tu es passée ici-bas.
Mais où es-tu passée à présent ?
Tu as quitté notre microcosme,
cette petite vision de l'esprit,
ce soupçon de conscience,
ce flash de réalité improbable,
parmi nous.
J'ai l'impression de tout connaître de toi,
et de ne t'avoir jamais vraiment connue.

Tu es partie dans ton sommeil.
Un sommeil lourd qui a décroché, dérapé,
glissé dans une autre profondeur.
Un affaissement d'un cran, dans une sourdeur étrange,
un évanouissement dans des eaux sous-marines,
où tous les sons sont distendus, déformés,
où les mouvements sont ralentis,
lourds et légers à la fois,
où la matière n'a plus de sens,
où il n'y a plus de dedans et de dehors,
de limites du corps, de l'espace...
La lumière au-dessus, à la surface,

fait pénétrer des faisceaux rayonnants,
d'un bleu de fumée de cigarette,
qui s'épuisent dans la noirceur scintillante,
comme les lueurs d'une étoile lointaine.
La lumière d'un monde duquel tu t'éloignes,

que l'on voit reculer irrémédiablement,
s'élever lourdement à mesure que l'on coule.
Cette lumière du monde réel crépite au-dessus.
Elle vibre d'étincelles qui verdissent peu à peu,
se troublent...
comme mes yeux.
Pourquoi s'élèverait-on quand on meurt ?
Pourquoi voit-on la mort au ciel ?

On sombre bien dans le sommeil...
Tu dormais.

Du sommeil à la mort, je l'ai senti souvent,
dans ma respiration contrariée,
ou l'angoisse d'un cauchemar macabre,
il n'y a qu'un pas.
En combien de temps ce décrochage s'opère-t-il ?

Une fraction de seconde... peut-être.
Pour passer d'un sommeil à un autre ?
D'un rêve à une autre réalité ?
As-tu conscience de ce décrochage ?
Dis-moi... c'est comment ?

Faut-il attendre que tu te réveilles
pour te rendre compte que c'est autre chose ?
Peut-être n'as-tu pas fini ta nuit...
Je ne suis pas triste.
Au contraire, je suis ravi.
En plein sommeil, tu penses !

Quelle aubaine.
C'est un beau départ.
Une belle sortie.


Quelle santé.
Ecoute... 93 ans,

et tu es superbe.
Une vraie jeune fille.
Avec toute sa tête.
Quel luxe.
Ma Louise Brooks à moi.
Et ce sens de l'humour,
constant, imperturbable,
plus malicieux que cynique...
quel bonheur.
On peut te reprocher
de n'avoir été que toi-même,
peut-être, mais,
sans avoir vraiment le souci de transmettre,
curieusement,
tu m'as appris beaucoup de choses.
J'aurais bien écouté cette fameuse histoire
de Murano encore cent fois,
au rythme saccadé de ce rire,
toujours flamboyant d'autodérision.
Tes petits doigts levés,
toujours vernis, soignés,
en pose, trônant au sein de ton assemblée,
de la petite tribu amusée,
tu étais plus qu'une dame :
tu étais un clown.
Pas de ces clowns tristes,
que chantait Piaf,
sordides et pathétiques,
qui donnent envie de pleurer !
Non... pas du tout.
Toi, tu avais autant d'espièglerie que de panache.


D'ailleurs... je m'en rends compte en écrivant...
je crois sincèrement que tu étais une enfant.
C'est cela. Une fillette indisciplinée.
Un peu vache parfois, capricieuse souvent,
mais dotée d'une insouciance ravissante.
Comme les clowns et les enfants,
tu avais le don de transfigurer la réalité.
Tu aimais les histoires.
Tu aimais les lire et les raconter.
L'Histoire d'abord.

Celle de France entre autres.
Les histoires en général.

A commencer par les histoires drôles.
Et toute ta vie devenait une histoire, des histoires...
des histoires drôles, d'ailleurs, la plupart du temps.
Ce n'était que cela : des sketches.
Tu nous a bien fait rire.

J'y réfléchis et puis non...
je t'ai vu gémir, te plaindre de douleurs,
râler, miauler, minauder, faire la grimace,
je t'ai vue préoccupée, songeuse, anxieuse,
inquiète, hésitante, abattue...
mais, je ne t'ai jamais vu pleurer.
Jamais.
J'avoue que cela me trouble beaucoup.
Je réfléchis encore. Non. Je ne vois pas.
Aucune image.

Celle que je garde est celle de ta posture,
toujours coquette,
avec toujours le souci de plaire
sans jamais celui de séduire,
et ce rire tonitruant, compulsif,
parfois aphone, éclatant,
qui n'avait plus la tenue d'une dame du monde,
mais la spontanéité de l'enfance.
La dame, c'était un rôle, un déguisement...
qui t'allait très bien, du reste.
Un fantasme.

Celui d'être châtelaine, d'avoir des domestiques.
Ah, bien sûr... Pau... Biarritz... des actes manqués.
Il en restait un besoin d'en imposer, d'être cinglante parfois.
Tu t'es rêvé des meubles ou des bijoux de fortune,
comme si nous venions d'une grande famille,
avec cette imagination farfelue qui te venait de Parrain Ribis.
Cette aptitude à te faire du cinéma,
que ne comprenait pas maman,
et que tu m'as pourtant léguée.
Non. Tu n'étais pas une dame du monde,
et tu ne cachais d'ailleurs pas tes origines,
aussi modestes que rurales.
Ton pain noir. Tu en étais fière.
Tu as su le sublimer aussi,

en faire quelque chose de romanesque.

C'est je crois, ce qui m'a fasciné depuis toujours,
chez toi, depuis tout petit,
cette façon de romancer les choses.
Maman qui était une pure, castillane, assoiffée de vérité,
était désarmée face à autant d'incertitudes et d'affabulations.
Elle ne savait pas sur quel pied danser, ça la mettait en colère.
" La vie, ce n'est pas du théâtre " me disait-elle révoltée.
Je tiens sans doute cela de toi.
" Si Maman. La vie, c'est une comédie. Et nous jouons un rôle. "
Sait-on ce qu'est la réalité ?
Ce long rêve que nous faisons en commun,

et dont tu viens de te sortir en te réveillant cette nuit ?
Je ne sais pas s'il y a quelque chose de réel en ce monde.
Mais tes mille versions d'une même histoire sont autant de vérités.
Comme les mille interprétations de l'Histoire sont autant de vérités.
Ce n'est pas du mensonge. C'est de la fantaisie.
Si c'est une folie, elle est douce.
Une protection assurément.
Maman, l'écorchée vive,
qui se savait déjà emportée
dans ces rapides qui précèdent les grandes chutes,
a parlé un soir à Maria de ses interrogations sur ce que nous sommes,
sur ce que nous vivons ensemble, n'excluant pas à mon intention,
l'hypothèse que tout cela ne soit qu'une vaste comédie, un rêve éveillé.

Combien de rêves m'as-tu donnés, autour du Gaveau de Papa,
de ces jeux de cartes jaunis, de la cuisine parfumée, des vieilles cartes postales ?
Combien de fous rires d'enfant, à chahuter Bon Papa, et la vieille Misou.
Je me souviens de l'odeur de la pluie sur la maison de Bannières.
De cette fraîcheur accueillie, la nuit, après l'orage, par les rainettes et les grillons.

Loin de Toulouse, tout était calme. La mer, sans le bruit.
Le seul horizon était alors celui du ciel, bruissant de myriades d'étoiles.
J'ai cette volupté à la gorge, qui enfle dans la poitrine.
Je me souviens de l'odeur entêtante de ta poudre de riz,
dans la salle de bains, à haut plafond, du chemin des Etroits.
Le blaireau de Bon Papa et son Eau de Cologne,
le parfum troublant de la mousse à raser.
Les chapeaux de feutre, les gabardines, le linoléum dans le couloir,
le Grand Echiquier à la télé, le Jeu des Mille Francs à la radio,
les étranges cheminées, dont celle, fantastique, de la chambre à coucher.
Tout cela était bien réel... je n'en suis plus si sûr aujourd'hui.
Comme ces rêves dont on n'arrive pas à se rappeler précisément.

La mémoire n'est pas fiable. Et tout ne l'est plus avec elle.
Ni le passé, ni le souvenir, ni la réalité...
Tu étais bien là hier. Et avant hier.
Aujourd'hui, un coup de téléphone me fait douter.
Je ne sais même plus si tu as vraiment existé, ou si je t'ai inventée.


Je suis troublé.
Je crois que je ne t'ai pas écrit depuis mon enfance.

Maman laissait toujours une place sur ses lettres pour qu'on écrive un petit bonjour.
Il y a bien ce texte, assez récent, que tu as peut-être lu,
où je te rendais hommage.
Nous n'en avons jamais parlé.

Je ne sais pas si de ton sommeil, tu as sombré dans la pénombre sous-marine,
ou si tu t'es élevée au-dessus de ton lit quand ton corps s'enfonçait dans le matelas.
Je ne sais pas ce qu'on a fait de toi. Où tu es partie te cacher...
Ce que je sais, c'est que tu ne seras plus emmerdée par des régimes,
des médicaments et des docteurs, des douleurs et des chutes :
tous les inconvénients d'un corps, certes, fatigué de surcroît.
Toi qui aimais bien les promenades, te voilà débarrassée de ton fauteuil roulant.
C'est quand même plus commode sans.
Est-ce que tu vois quelque chose ?
Je sais que ça ne peut pas être plus joli que le lac de Côme,
mais c'est peut-être aussi bien.
Je ne sais pas si tu sauras le fin mot de cette histoire,
si tu reverras Bonne Maman, Parrain, Bon Papa et d'autres,
mais je sais que, jusqu'au moment où je ferai à mon tour de la plongée sous-marine,
des détails, inopinément, me rappelleront ton rire et tes chansons.
C'est de toi, aussi, que je suis fait.
Et je te trimbalerai encore longtemps sur cette planète,
entre autres valises et casseroles,
que je me charge, réelles ou pas,
de faire exister.



Philippe LATGER
Mars 2004 à Perpignan

Adieu Berthe (private joke)

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Barcelone Oisive et pointue

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Barcelone n'est pas gay friendly, elle est gaie. Libérale, ouverte, décomplexée, 
elle a accepté depuis longtemps l'union de personnes de même sexe. 
Prenez votre partenaire par la main, embrassez-vous sur la bouche, 
vous serez confrontés à l'indifférence générale. 
La plage de Sitges semble désuète, avec ses pharaonnes égarées, 
vestige archéologique d'un temps de ghettoïsation. 
D'autant que depuis les J.O, la ville a reconquis la mer et aménagé des kilomètres de plage, 
dès la Barceloneta : plus besoin de prendre le train pour aller s'enduire d'ambre solaire. 
Enfin une métropole qui offre des beach clubs et tous les plaisirs d'une station balnéaire. 
Les quais du port sont devenus des promenades prisées au moindre rayon de soleil. 
Laborieuse et nonchalante à la fois, la cité s'offre une pause de 14 à 16 heures, 
ne laissant le temps de la sieste qu'aux clubbers à peine rentrés des afters. 
Apéro à 22 heures, dîner à minuit. Pas de bars avant 2 heures du matin. 
Le quartier de l'Eixample ( le damier à l'américaine ), courru dans les années 90 pour son design post-moderniste, a retrouvé sa vigueur. Le port Olympique l'avait un temps éclipsé, avec ses bars à la chaîne, son casino et ses hôtels. Ringardisé, ce coin n'attire plus qu'une masse d'étudiants avides de bière, out of order passé minuit. 
C'est au désormais Gayxample, qu'on a établi le " village ", situé derrière la Plaça Universitat. Hôtels à peignoirs blancs pour les plus chics, adresses écumant Deep House et dérivés : tout le Mc Do de la culture gaie. Idéal pour parler français ou plus exotique, rencontrer Américains et Japonais. 
Après avoir dîné à Santa Maria del Mar ou dans le quartier Raval, 
il est peut-être plus amusant d'aller se mêler au troisième âge de la célèbre Paloma, 
vieux dancing à dorures, qui après quelques Paso-Doble endiablés, 
cède volontiers la place aux noctambules et à leur théogonie de D.J internationaux. 
La fête ici est une hygiène de vie. La nuit y est mixte. Fiévreuse. 
Sans doute parce que BCN est créative, innovante, exubérante. 
Les Custo et Desigual y réinventent le prêt à porter. 
Tous les architectes de la planète, de Nouvel à Foster, veulent y laisser leur griffe. 
Ce vieux port industriel, bourgeois et débraillé, oisif et pointu,  
brasse désormais plus de journalistes et de mannequins que d'ouvriers. 
Le monde entier vient y tourner clips et publicités. 
Une effervescence qui, à peine arrivés, nous dit que c'est là que les choses se passent. 
Et que c'est là qu'il faut être ...

 

Philippe LATGER 2004

article publié dans l'agenda de Têtu # 39 avril 2004 - l'agenda de Têtu #88

l'agenda de Têtu #39 avril 2004

l'agenda de Têtu #39 avril 2004

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Suzanne

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Bon.
Les fleurs ... cerise sur le gâteau.
Les bougies. C'est parfait.
Tout est prêt. Il n'arrive pas.
Il est ... Quelle heure est-il au juste ?
Neuf heures et trois minutes.
On avait dit neuf heures ...
Bien sûr, je transpire.
Je suis bonne pour me changer.
Trois fois dans la même soirée.
Pourquoi faut-il que je transpire toujours
davantage sous le bras droit que sous le bras gauche ?
Parce que je suis droitière sans doute.
Même un coup de sèche-cheveux n'y fera rien.
Je suis bonne pour les auréoles.
Et naturellement, c'est précisément quand j'aurai branché le sèche-cheveux
qu'il se décidera à sonner à ma porte.
Avec le bruit que fait cet appareil, je serais capable de ne pas entendre la sonnerie
et de le manquer ... ce serait un sommet de connerie.
Alors non. Tant pis. Je resterai les bras collés au corps.
Quelle idée de mettre du noir aussi ...
Pour la musique, c'est bien sur la plage 8 ? ...
J'espère que la pause tient toute seule un moment.
Je devrais d'ailleurs peut-être remonter un peu
sur le morceau précédent, que ce soit moins abrupt.
Sinon, il va comprendre que c'était étudié.
Mouais, pour simuler un heureux hasard, je devrais mettre la pause
sur la fin de la plage précédente. Une bonne minute ... au moins.
Ce que je transpire ! C'est épouvantable.
Je me suis épilée. Ici ... là ... OK ... Les sourcils !
J'aurais dû vérifier les sourcils ! ... ça, j'ai peut-être le temps de le faire.
Bah ... Non, ce n'est pas une bonne idée.
J'aurai la glabelle toute rougie, ce sera ridicule.
J'aurais dû y penser avant. Quelle idiote ...
Bon. Un cendrier. Les bougies ...
Est-ce que j'allume une cigarette maintenant ou pas ? ...
Je pourrais l'allumer un peu avant, comme pour la musique,
genre, je ne t'attendais pas sans rien faire ...
En même temps, ce sera peut-être plus sexy si je l'allume devant lui.
Le temps de le débarrasser de son manteau, de l'embrasser,
de venir jusqu'au canapé, ici, et paf ...
J'allume ma cigarette langoureusement, juste au début de la plage 8.
Façon Lauren Bacall. Les bras collés au corps. Ce serait terrible.
Les coussins. Je n'ai pas lavé les housses des coussins ! ...
Il y en a un qui a une tache. Une tache de vin ...
Qu'est-ce que c'était d'ailleurs ? ...
Ah, cet autre connard ! Quelle soirée ... 
Bien fait de le larguer ce con.
Jean ... Jean ... Michel ?
Non. Jean-Michel, c'est le frère de Pauline.
Jean ... Sébastien ! Voilà ... 
C'est lui qui m'a larguée d'ailleurs ...
Ah le connard. Décidément ... 
Je n'ai gardé de lui que cette foutue tache de vin.
Je devrais carrément l'enlever. Ce serait pas plus mal.
Un canapé sans coussins ... pourquoi pas.
Ah oui, c'est mieux, ça fait plus déco.
Le champagne est au frais. Le rosé aussi.
Est-ce que je mets les amuse-gueules sur la table ?
Quoi que je pourrais aller les chercher en roulant du cul à la cuisine.
Ce serait l'occasion de le laisser seul une minute et qu'il me regarde marcher.
Toujours avec les bras collés au corps. 
Qu'est-ce que j'ai chaud.
J'ai peut-être le temps pour le sèche-cheveux ...
Quelle heure est-il ? ...
J'ai trop envie d'une cigarette, tant pis.
S'il sonne, je l'écraserai dans la cuisine.
D'ailleurs, le cendrier vide, c'est un peu too much.
Je pourrais voir s'il n'y a pas des mégots dans la poubelle.
C'est suspect ce cendrier tout propre.
Qu'il ne croie pas que j'ai tout récuré dans l'appart pour sa venue.
Enfin, sa venue ... s'il vient, ce con ... Quelle heure est-il ?
J'avais des bonbons à la menthe quelque part.
Si je sens la clope, ce ne sera pas très agréable.
Je ne vais pas me parfumer encore ... pour puer la cocotte ...
Un coup sur le décolleté, ça n'effacera pas l'odeur du tabac.
Tant pis. J'ai besoin de cette cigarette.
Moi qui avais arrêté. Il a fallu que je le rencontre pour reprendre.
En fait, il fume aussi ... il n'y fera pas attention.
Deux haleines de fumeur, ça s'annule.
Jean-Sébastien ... Je l'avais complètement oublié ce blaireau.
Il était pas mal ... physiquement. Maître nageur, tu penses.
Côté conversation, c'était un peu limité, mais bon ...
" Cet immeuble ... c'est du seize-neuvième siècle, non ? "
Le seize-neuvième siècle ! J'hallucine.
Ce que j'ai pu me foutre de sa gueule.
Il était passionné de télé, hi-fi et tout le bordel.
Alors ça, son ciné-home vidéo, c'était sa fierté ...
C'était pas du seize-neuvième. Quel écran ! 
Ah le Bruce Lee en gros plan, c'était quelque chose.
Putains de films à la con.
Evidemment, le cinéma d'auteur, c'était pas sa tasse de thé.
Jean-Sébastien ... Mon Dieu ...
Comment ai-je pu rester avec ce mec si longtemps ?
Sexuellement, c'était quand même pas mal.
J'aimais sa peau. Sa transpiration ...
Quelle heure est-il ? ... Non. Pas le temps.
Et puis ses abdos. Mmmm ... Quelle merveille.
En même temps, je ne suis restée avec lui que deux mois.
Trois peut-être. 
C'était du Bourgogne. De la confiture aux cochons.
Il était complètement bourré.
Une tache sur un coussin. C'est tout ce qu'il en reste.
Si je me servais un verre, moi, d'ailleurs, en attendant.
Dans tous les films américains, ils cuisinent avec un verre de vin.
J'ai des verres à dégustation ... ce serait pas mal.
La clope allumée, les cheveux un peu flous, le verre à la main ...
Hum ... mauvais genre. 
Mais un côté working girl malgré tout.
Evidemment, je n'ai pas fait la cuisine.
Je ne saurais même pas faire cuire un oeuf.
Je me suis ruinée chez le traiteur.
Mais j'ai quand même mis un peu de farine sur les plateaux,
et quelques bouts d'oignons et de salade.
Quelle pro. La reine de la mise en scène.
Je devrais mettre un peu de farine sur ma robe ...
ça détournerait son attention pour les auréoles.
Bon. Qu'est-ce qu'il branle ? ... Quelle heure est-il ?
Bah, allez, je vais la déboucher cette bouteille.
Ce sera notre apéro. 
J'ai celles prévues pour le dîner, mais il doit me rester ...
un Merlot que papa m'avait offert l'été dernier.
Non. Cabernet ... Ben, ce sera parfait.
Il fait tellement chaud. Je meurs de soif.
Je me déshydrate.
C'était Sylvain qui s'y connaissait en vins.
Entre autres. Il cuisinait à merveille d'ailleurs.
Quelle perle. Il savait tout faire. Il connaissait tout.
Certes, il n'avait pas le physique d'un maître nageur.
Mais cultivé, raffiné, drôle ... et homosexuel.
Qu'est-ce que j'ai pu avoir l'air idiote.
Je ne m'étais jamais sentie aussi humiliée de toute ma vie.
Comment n'ai-je pas compris tout de suite que c'était Tristan qui lui plaisait ?
Mon frère me présente un ami du cours de théâtre. Très bien !
Merci Tristan, je te revaudrai ça ... Dîner en tête à tête. Parfait !
Eh bien non. Je soupçonne le frangin de s'être moqué de moi.
Ah le fiasco.

Alors je bois ... à cette soirée !
Qu'elle soit douce et concluante.
Neuf heures et huit minutes.
Il n'est plus très loin d'être en retard.
Est-ce que j'ai son numéro de portable ? ...
Je ne vais quand même pas l'appeler maintenant.
Ce serait un peu ... envahissant ?
Qu'il ne s'imagine pas que je m'impatiente facilement.
Il ne faut pas que je l'effraie tout de suite.
En même temps, s'il ne devait pas venir ...
je me demande si ça ne m'arrangerait pas.
Oui. Qu'il ait un contretemps. Tant pis pour le traiteur.
Je ne suis pas prête.
Il pourrait appeler pour me dire qu'il est retenu et désolé.
Qu'il ne peut pas venir.
Qu'il reviendra un soir où il fera moins chaud,
où je ne transpirerai pas comme une vache.
J'aurais même le temps de laver les housses des coussins.
Mais non voyons. Tu ne veux quand même pas qu'il te pose un lapin.
Tu as le trac, ma fille. Voilà tout.
Allons, ça va très bien se passer.
Plage 8 moins une minute, cigarette, amuse-gueules, bras collés.
Ne cédons pas à la panique.
En même temps, une envie terrible me prend.
Pire que celle du sèche-cheveux.
Alors ça, à tous les coups ça marche.
Je prépare mon coup à l'avance, je me force à y aller,
j'ai toute la journée pour le faire et c'est au dernier moment que ça monte.
Cet après-midi, non, naturellement. Rien de rien.
Je suis restée assise en attendant que ça vienne ... nada.
Et là, je vais me tordre les boyaux toute la soirée.
C'est le trac. Là, c'est sûr, je n'aurai pas le temps.
Il va arriver d'un instant à l'autre. De quoi j'aurais l'air ? ...
L'odeur de la clope et les auréoles sous les bras ... de la rigolade !
Si je passe de la bombe senteur Pins des Landes, 
et qu'il a envie d'aller aux toilettes ...
il comprendra tout de suite que je viens d'y passer.
Que je me suis vidée comme une truie dans d'horribles souffrances
juste avant de lui ouvrir la porte avec mon verre de vin et ma clope,
la gueule enfarinée ... comme la robe.
Pour le coup, l'effet plage 8 et Lauren Bacall ... anéanti.
A moins que ce soit le vin.
Je devrais en boire un autre. Avec l'ivresse, ça passera tout seul.
J'ai déjà remarqué ça. Passé un certain stade, on ne sent plus rien.
En même temps, j'ai peut-être le temps d'y aller ... en faisant vite.
Je pourrais y griller une clope pour brouiller le Pins des Landes.
Je serais quand même plus à l'aise.
Non. C'est comme le sèche-cheveux.
Il suffirait que je me décide pour qu'il sonne aussitôt.
C'est toujours comme ça.
En plus, la moindre des choses, ce serait carrément de passer sous la douche ensuite.
On ne sait pas comment va finir cette soirée, après tout.
Mais bon, s'il doit rester passer la nuit, imaginons ...
je pourrai toujours prendre une douche à ce moment là, avant de ...
C'est pas gagné. 
Avec un peu de vin dans le nez, si les esprits s'échauffent
et qu'on commence à déraper sur le canapé, il peut très bien ...
Je pourrais oublier ...
Non non non. Je n'irai pas avant qu'il soit reparti.
Que ce soit ce soir ou demain matin.
Demain matin ? ... Je ne tiendrai jamais le coup.
Quelle heure est-il ?
Je dois bien avouer que j'ai tout prévu pour le petit-déjeuner,
ça ne coûte rien. Au cas où. Histoire de ne pas être prise de court.
Lait, café, thé, chocolat, céréales, fruits, yaourts ... tout est paré.
Je prendrai bien une douche à un moment donné.
Avant qu'il ne se lève par exemple.
J'en profiterai pour me soulager. Le bruit de la douche c'est radical.
Je fais mes petites affaires et je suis au top quand il se tire du lit 
à moitié endormi. C'est aussi simple que ça.
Enfin. Encore faut-il qu'il vienne ce soir ...
Bon sang ... mais qu'il appelle pour me dire qu'il décommande !
Je me rappellerai toujours la première soirée que j'ai passée chez Antoine.
Quelle horreur ! Le cauchemar absolu.
Nous revenions d'un week-end à la campagne où tout s'était passé à merveille.
Pas une auréole sous les bras, les toilettes à l'autre bout de la maison ...
Formidable. Il m'a préparé à dîner, le dernier soir. Un amour ce garçon.
Et puis, nous sommes rentrés à Paris. Il me propose de passer la nuit chez lui.
Ce pauvre Antoine. J'ai été malade sur le trajet. Une envie de vomir !...
Impossible de s'arrêter en bagnole sur le périphérique.
J'ai vu le moment où j'allais pourrir la voiture de location.
Sixième étage sans ascenseur. Je me suis retenue jusqu'au bout.
Les six étages sont passés tout seul, j'avais jamais couru aussi vite de ma vie.
Il a eu à peine le temps de m'ouvrir la porte.
Il n'a même pas eu à m'indiquer où était la salle de bains.
J'ai filé comme une flèche et j'ai retapissé tout le cabinet de toilette.
Je suis revenue livide, toute penaude, mais très digne, 
après m'être rincé la bouche mille fois et douchée avec sa permission.
Ce n'est qu'après cette tempête effroyable que j'ai réalisé où j'étais, 
que j'ai pu découvrir son appartement, à tâtons, comme une convalescente.
" Tu as une drôle de façon de t'approprier les lieux " qu'il me dit.
Tu m'étonnes ...
Antoine. Je crois que depuis mon divorce, c'est ce qui m'est arrivé de mieux.
Le corps de Jean-Sébastien et l'esprit de Sylvain. L'homme idéal.
Il ne faut pas que je pense à lui maintenant.
Sinon, je ne vais pas arrêter de faire des comparaisons.
Antoine aurait fait ci. Antoine aurait dit ça ...
La page est tournée, non ? ... Alors, surtout, ne pas penser à Antoine.
Faut bien que je lui donne sa chance à notre petit invité ... en retard.
Qu'elle heure est-il au juste ?
Je ne vais pas appeler maintenant. C'est encore un peu tôt.
J'ai bien son numéro de portable ...
Il me préviendrait s'il devait être très en retard.
C'est chiant. Si j'avais su, j'aurais eu le temps pour le sèche-cheveux.
Et peut-être même ...
Plage 8. Cigarette. Amuse-gueules. Bras collés. Ne pas penser à Antoine.

C'était dans une maison qu'une cousine lui avait prêtée. Un bel endroit.
C'était l'automne et il a fait un feu de bois magnifique dans la cheminée.
Du bois qu'il est allé chercher lui-même, dehors, malgré la pluie.
J'avais ouvert une bouteille de vin.
Nous avons déplié le canapé et nous nous sommes lovés l'un contre l'autre.
Sur le côté, en chien de fusil, sous les couvertures, tournés vers le feu.
Nous n'avons rien fait. Rien du tout. 
Nous sommes restés là, blottis, allongés.
On n'entendait que les craquements secs du bois.
Il y avait peut-être de la musique, à la réflexion. Ce n'est pas impossible.
Il aimait l'Opéra. Ce ne pouvait être que du classique de toute façon.
Je ne me souviens pas de ça.
Le feu me brûlait les joues.
Son bras était replié sur mon ventre et je sentais sa chaleur dans mon dos.
On ne disait rien. On ne bougeait pas. On s'écoutait respirer.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré.
C'est drôle ... J'ai eu le sentiment d'une fusion.
Quelque chose de plus profond que la fusion physique.
Ce n'était pas un rapport
- l'idée du sexe ne nous avait même pas traversée l'esprit -
mais j'ai eu l'impression qu'il me pénétrait,
que je le pénétrais aussi, 
que nous ne faisions plus qu'un.
Nous étions l'un contre l'autre, l'un avec l'autre, c'était tout.
C'était hors du temps. Tout s'était arrêté. 
Il n'y avait que nous. Ensemble.
Et ça aurait pu durer toute la vie.
Je me plaignais parfois de ne pas le connaître assez,
de ne pas savoir exactement qui il était, l'enfant qu'il avait été,
l'homme qu'il était devenu ... il parlait si peu.
Contrairement à moi qui lui racontais toute ma vie dans les moindres détails.
J'avais l'impression parfois qu'il m'était indispensable de tout savoir de lui
pour pouvoir l'aimer, m'abandonner à lui, en toute confiance.
Et puis là, devant ce feu de bois, dans cette chaleur orangée,
dans ce silence, plus rien. Je m'en foutais complètement.
Je savais. Je savais qui il était. Comme si je l'avais toujours connu.
Toutes mes peurs s'étaient évanouies. La peur du ridicule ...
Peur d'avoir mal, d'être trompée ou quittée. D'être seule.
Je n'avais plus peur de rien parce que j'étais avec lui.
Je n'avais même plus peur de la mort.
Oui. Je crois qu'on m'aurait dit, c'est ta dernière soirée ici-bas,
tu vas mourir cette nuit ... je n'aurais même pas bronché.
Antoine ... ce que tu me manques ...
Resterait plus que je chiale en plus de transpirer ... maintenant.
Allons ! ... Il n'est pas mauvais ce petit Cabernet.
Quelle heure est-il ?
Bon. Déjà. Mon envie irrépressible commence à disparaître.
Je pourrai peut-être tenir jusqu'à demain matin.
C'est bon. On avance.
J'aurais vraiment eu le temps de carrément changer de robe
une quatrième fois. Qu'est-ce qu'il fout ?
Il faut qu'il arrive vite avant que ne me vienne l'envie d'appeler Antoine.
S'il ne vient pas ce soir, je vais passer une nuit d'insomnie épouvantable.
Et je serais capable de faire des conneries, des trucs pathétiques et humiliants.
S'il ne vient pas, de toute façon, c'est simple, je sors ...
Même toute seule. Rien à foutre. Il faut que je me change les idées.
Que je parle à quelqu'un.
S'il ne daigne pas honorer mon dîner et ma plage 8,
je ferai semblant de m'intéresser à la vie d'un autre ... en boîte.
Je me pèterai la ruche au champagne dans une discothèque. Voilà ...
Au moins, je rentrerai seule, sans doute, 
mais je tomberai raide morte sur mon lit, au petit matin,
avec mes auréoles et mes sourcils broussailleux,
pour dormir ... dormir comme une bienheureuse.
Je peux peut-être l'appeler maintenant ? ...
Vingt minutes de retard ... Je lui donne jusqu'à la demie.
S'il n'est pas là quand la grande aiguille est en bas, je l'appelle.
Si j'étais sûre d'avoir encore dix minutes devant moi,
j'irais quand même aux toilettes, pour être sûre que ça ne revienne pas,
entre la viande et le fromage par exemple.
Quand je pense que j'ai pris du melon pour l'entrée.
Du melon ! Comme si j'avais besoin de ça.
D'ailleurs, il faudrait peut-être que je le remette au réfrigérateur.
Faudrait pas que des mouches pondent dedans ... Berk ...
C'est comme mes glaçons. J'aurais pas dû les sortir si tôt.
Si on boit le vin en apéro, on n'en aura peut-être pas besoin.
Mais il peut très bien préférer du whisky ... on the rocks.
Le scotch sur glace, la cigarette, ma robe fourreau ...
Façon Lauren Bacall, donc ...
" Alors, vous êtes ce qu'on appelle un privé n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que vous pouvez me faire au juste ? Me faire parler ? ... 
Pourquoi pensez-vous que j'aurais des choses à cacher ? "
Sinon, j'ai toujours le Cabernet dans son verre à pied,
façon Diane Keaton :
" Je me sens ... tellement, tellement maladroite ...
quelque chose que je n'ai pas réglé avec les hommes.
Mon analyste est le seul mâle que je puisse regarder en face sans rougir ...
C'est idiot ... "
Bras collés ma fille. Les coudes collés au corps.
Dans cette position, je peux encore jouer du nunchaku, façon Bruce Lee.
Tatatata tatatata ! Yyyyooooooo yiiikaaaaaaa ! Houyou ...
Pourquoi il ne sonne pas à cette putain de porte !
Je deviens folle ! ...
Où en est la grande aiguille ?
J'aimerais tant passer une bonne soirée avec ce garçon.
Il est tellement mimi. Il a un beau sourire. Rayonnant.
De belles dents blanches, saines, bien alignées. 
Une bonne tête avec une mâchoire carrée, virile et volontaire.
De beaux cheveux noirs, mi-longs, brillants, légèrement bouclés.
Le type méditerranéen, dont la peau sent le sel et le soleil.
Un regard ténébreux qui me fait perdre mes moyens.
Et en plus, il est professeur à l'Université !
" Maman, surtout, ne te retourne pas ...
Tu ne devineras jamais qui mange à la table derrière nous.
- Ton père.
- Non. Mon prof de littérature classique.
- Pourquoi ne vas-tu pas lui dire bonjour ? ... 
- Je ne sais pas. Tu crois qu'il faudrait ? "
Mon garçon s'est glissé entre la table et la banquette pour se lever,
alors que je me servais un peu de moutarde, indifférente,
et quand j'ai entendu sa voix, si proche, il me fallait me retourner enfin.
Par politesse, j'imagine ...
J'en eus le souffle coupé.
J'ai cru que c'était une erreur. Ou une plaisanterie.
Peut-être était-ce un effet d'optique.
Que mon fils s'adressait à un vieux monsieur tout pourri, tassé sur sa chaise,
une table plus loin, caché par un stupide top model.
Le professeur de littérature classique de Sacha.
Ce play-boy à la quarantaine épanouie. Quelle aubaine.
Les profs de mon temps ressemblaient davantage à Sartre qu'à Julien Clerc.
Je n'en revenais pas.
" Maman, je te présente monsieur Rossi.
Monsieur Rossi, ma mère.
- Enchantée monsieur Rossi.
- Tout le plaisir est pour moi. "
Et ce sale gosse, qui le savait célibataire, de lui vanter l'excellence
de mes propres études en Lettres, de ma thèse périmée sur Racine.
Je me surprends rougissante à lui proposer, façon Keaton :
" Voulez-vous, enfin ... je veux dire ... ne vous sentez pas obligé ...
je comprendrais si ... vous vouliez peut-être déjeuner tranquille ...
mais vous pourriez vous joindre à nous ... si vous êtes seul ... "
Et nous voilà tous les trois réunis autour d'un steack et Athalie, 
hésitant entre Phèdre et le vin rouge, Mithridate et le dessert.
De bajazets en andromaques, nous nous sommes retrouvés devant l'addition,
un peu confus, avec ce ridicule petit café de rien du tout qui peut se boire
en une gorgée et n'aurait su nous retenir ensemble éternellement.
C'est lui qui a payé la note. 
C'est lui qui nous a invités au théâtre voir Britannicus.
" Quel soir vous dites ? ... Je ne sais pas si je peux ? ... "
Il m'a donné son portable. 
Qu'elle heure est-il d'ailleurs ? 
Est-ce le moment de me servir de ce putain de numéro ? ...
Cette canaille de Sacha a tout de suite compris qu'il s'était passé quelque chose.
L'idée d'une histoire entre son prof et sa mère avait l'air de lui convenir.
Satisfait. Réjoui le bougre. Plus que ça ... entremetteur ! ...
Il a jugé qu'il était plus élégant de s'éclipser au dernier moment,
pour cause de fièvre tout à fait imaginaire, et de me laisser aller seule au théâtre.
" Sacha est cloué au lit. " ... 
Oui ... Clouée au lit avec vous, quand vous voulez ...
C'est moi qui avais de la fièvre.
Qu'est-ce que je transpire, mon Dieu.
J'aurais eu cent fois le temps de faire sécher la robe et un brushing en prime.
Qu'est-ce qu'il fabrique bon sang ? ... 
La porte ou le téléphone ... mais que quelque chose sonne à la fin !
Il ne peut pas me faire ça au deuxième rendez-vous.
Je vais finir la bouteille toute seule si ça continue.
" Si vous le voulez bien, venez me satisfaire.
Je sais s'il n'en est rien, ce qu'il me reste à faire.
Je sortirai sans vous et ferai des heureux.
Si Rossi est jaloux. Rossi est amoureux. "
Je commence à avoir faim par-dessus le marché.
Je pourrais peut-être picorer les amuse-gueules.
Les petites saucisses ... et les olives. Faute de mieux.
J'avais toujours rêvé de sortir avec un prof.
Certes, ça m'aurait davantage amusée du temps où j'étais encore élève,
ça perd un peu de son piment. Mais mieux vaut tard que jamais.
N'est-ce pas ? 
Mieux vaut tard que jamais ...
Même pour venir dîner chez Suzanne ...
qu'elle puisse enlever la pause de sa platine laser !
Où est la télécommande d'ailleurs ? ... Qu'est-ce que j'en ai fait ? ...
Ce qui était excitant, c'était l'idée de sortir avec un homme plus âgé.
Aujourd'hui, ça ferait de moi une gérontophile.
Mais à l'époque, voilà ... je fantasmais sur les quadras.
Avec du poil sur le torse. Et sur les cuisses !
Pas dans le dos ! ... Ah non ...
Pourvu qu'il n'ait pas de poil dans le dos. Ce serait dommage.
Mmm ... Le prof d'Histoire-Géo par exemple ... comment s'appelait-il ?
Pour lui, j'aurais fait n'importe quoi. J'avais quoi ... 18 ans.
C'était l'année du bac. Le lycée.
Il avait des mains magnifiques. Larges, noueuses, avec des veines saillantes.
Et poilues ... on y revient. Faut croire que j'aime les poils, décidément.
Les poignets qu'il avait. Une merveille.
Monsieur Cherrier ! Bien sûr ... On l'appelait monsieur chéri.
Cherrier ... Qu'il était beau. Plus sexy que les boutonneux de notre âge.
Evidemment, il n'avait d'yeux que pour cette salope de Christine Porquelot.
Porquelot. T'imagines ... la bien nommée.
Je lui souhaite de s'être mariée ...
Avec ... monsieur Jean-Claude Marcassin.
Madame Christine Marcassin, née Porquelot !
Porquelot la truie. Jamais pu la sentir.
A allumer tout le monde. Avec ses mini-jupes dégueulasses.
Faut dire qu'elle avait de jolies jambes cette enflure.
Moi, en revanche, à l'époque, c'était pas joli à voir.
D'ailleurs, personne ne me voyait.
Mes lunettes épaisses comme des culs de bouteille, mes genoux en dedans,
et mes cheveux dans la gueule pour cacher mon acné.
J'avais déjà les auréoles. Dessous. Dessus, j'avais des pellicules.
Curieusement, je suis bien plus attirante aujourd'hui qu'à l'époque.
Mieux dans ma peau en tout cas ... quand je ne transpire pas trop.
Mouais. Je suis contente de mon corps. C'est assez récent.
Depuis cinq ou six ans. Depuis mon divorce en fait.
C'est drôle. Je n'avais jamais pensé à ça.
Je devrais peut-être éteindre les bougies. Elles se consument pour rien.
Je les rallumerai in extremis avant de lui ouvrir.
Sinon, il ne restera plus rien quand il arrivera ... s'il arrive.
Alors, cette grande aiguille ? Elle en est où ?...
Bougies. Plage 8 moins une minute. Cigarette. Lauren Bacall.
Amuse-gueules. Bras collés. 
" Arrête tes suzânneries " ... ça c'était Jacques.
Chaque fois que je stressais, que j'avais le trac à en devenir hystérique,
il me sortait sa formule : " Arrête donc tes suzânneries ".
Alors lui, il a pris tout le package.
Les culs de bouteille, les genoux en dedans, l'acné, les pellicules et les auréoles.
Allez ! Mariée à 23 ans. Sacha est arrivé dans la lancée.
Rencontré à la fac. Deux étudiants fougueux et révolutionnaires.
Sacré Jacques. C'est lui qui a fait de moi une femme.
Avant lui, rien. Rien de rien. Niente di niente. Nada de chez nada.
On écoutait quoi à l'époque ?... Santana et Kate Bush.
Bah, il était doux et prévenant. Un gentil garçon.
J'ai été amoureuse de lui.
Je l'ai aimé de m'avoir aimée je crois.
Dépucelée à 23 ans. C'était pas une rapide la mère Suzanne.
Je vois Sacha et ses petites amies ... Pfff ...
A 20 ans, ils ont déjà tout compris à la vie.
Bon. On avait dit à la demie. Qu'est-ce que je fais.
Si je ne m'abuse, ça commence à sentir le roussi.
Qu'est-ce que j'ai fait de mes clopes ?...
Et la télécommande ... elle est où ?
Est-ce que j'ai pu dire ou faire quelque chose de déplacé la dernière fois ?
Un truc qui l'aurait vexé ou complètement dégoûté ?...
Gaffeuse comme je le suis, c'est pas exclu.
Je n'ai rien dit sur les Italiens ?...
On s'est retrouvés dans la brasserie en face du théâtre.
On a pris un petit apéro. 
J'ai commandé un martini ... ça ne peut pas être ça ?...
On a parlé de quoi ? ... de la pièce. 
De sa copine qui jouait Albine, grâce à qui il avait obtenu les places.
D'ailleurs, elle a joué comme un pied. C'était tellement outré.
Pouh ... qu'est-ce que ça sonnait faux.
Elle ne jouait pas Albine. Elle jouait l'actrice qui jouait Albine !
Ou plutôt l'actrice qui jouait l'actrice qui jouait Albine. Enfin ...
Pendant la pièce ... on n'a pas parlé. 
Je n'ai pas bâillé, ni roté, ni toussé ... bien que l'envie me soit venue
dans le premier quart d'heure ... je n'ai pas ri de façon embarrassante.
Bon, en même temps, c'était Britannicus.
Je n'ai pas dormi, donc pas ronflé ... je n'ai même pas transpiré.
J'étais simplement parfaite.
A la sortie, on est allé boire un verre dans la brasserie en face.
Et on a parlé ... de la pièce. Toujours.
Et un peu de sa copine qui jouait l'actrice qui jouait Albine.
Voilà. On s'est dit bonsoir et je suis rentrée en taxi.
" On se rappelle, n'est-ce pas ? "
Aux dernières nouvelles, il devait venir chez moi à ... neuf heures.
Pour dîner. " Quelque chose de simple ... à la bonne franquette ".
Je fume trop. 
Il faut que je retrouve la télécommande et les bonbons à la menthe.
Et que je me décide surtout. J'appelle ou j'appelle pas.
Au moins, je serais fixée ...
Savoir si je peux ouvrir le champagne tout de suite.
Le Cabernet commence à faire la gueule ... et moi avec.
Bah ... s'il veut faire le mort, je peux jouer à ça moi aussi.
Il pourrait téléphoner, non ...
Il ne viendra pas. Je le sens. C'est foutu.
Je vais pouvoir jeter toute la bouffe à la poubelle. Génial.
De toute façon, il est beau comme un dieu, d'accord ...
mais bon ... ça ne se résume jamais qu'à une forte attirance physique.
C'est curieux, mais depuis que je me sens mieux dans ma peau,
je suis plus portée sur les choses du sexe. 
Je suis plus sexuelle qu'à vingt ans.
C'est dingue ... ça remonte à mon divorce ça aussi.
C'est un cercle vicieux. Plus je me sens belle, plus je baise.
Plus je baise, plus je me sens belle. Jusqu'où peut-on aller à ce régime ?
Enfin ... avec Antoine, on ne baisait pas. On faisait l'amour.
C'est avec Antoine que je me suis demandé si j'avais vraiment aimé Jacques.
Avant de le rencontrer, je ne me serais jamais posé la question.
Tututut ... Bougies. Plage 8. Bacall. Bras collés. ET ... ne pas penser à Antoine.
Oh ... et puis merde tiens. Si j'ai envie de l'écouter ma musique.
Il arrivera quand il arrivera ... à la plage 12 ou 13 s'il le faut ...

When the mellow moon begins to beam,
every night I dream a little dream ...

Pour les mégots dans le cendrier, c'est bon.
J'aurais pas à fouiller dans la poubelle.

Sonnerie porte.

Oh putain ... ça y est ... Alléluia.
Je savais qu'il viendrait.
Les bougies ... voilà ... voilà.
La pause ! Plage 8 ... 8 - 8 - 8 ...

Sonnerie porte.

Oh ! J'ai attendu trois quarts d'heure !
Il peut attendre deux secondes, non ? ...
Oui ? Allô ?... Allô ?... Ah.
Madame Taulard, oui ...
Ah non. Ce n'est pas la voiture de Sacha.
Ce n'est pas possible madame Taulard.
Sacha est sorti pour la nuit ... Oui, voilà ... Désolée.
Oui. D'accord. Bonne chance.
Au-revoir madame Taulard.
Pfff ... Fait chier.
Bon, c'est compris. Je l'appelle sur le champ.
Il se fout de ma gueule là ... ça va bien.
Son numéro. Alors ... mm . mm . mm . mm.
Non. Non non non. Il faut que je prépare un truc à lui dire avant.
Je vais m'emballer et dire n'importe quoi.
Un petit verre pour reprendre ses esprits ... le dernier d'ailleurs.
Après, mon chéri, tant pis pour toi, j'attaque le rosé.
D'ailleurs c'est formidable ce pinard, ça m'a stoppé net la transpiration.
Il faudra que je m'en rappelle. Un bon truc à donner aux magazines féminins.
" Euh ... bonsoir, c'est Suzanne. Je ne te dérange pas ?
Nous avions un dîner ce soir et ... "
Non. C'est ridicule. Je n'ai qu'à m'excuser, à y être, d'attendre comme une gourde.
Je ferais mieux d'appeler Pauline pour la dévergonder.
Histoire d'aller faire les folles au Cabaret ou à l'Etoile ... au Queen, tiens ...
Pourquoi pas ? Dès que j'ai fini ... la bouteille de rosé.
Et puis non. Passons directement au champagne. Soyons fous.
Il lui est peut-être arrivé quelque chose ... Un accident ou ...
J'ai bien cru une fois qu'Antoine m'avait posé un lapin. J'étais furieuse.
Je n'ai pas eu de nouvelles pendant deux jours. 
L'orgueil ... voilà. C'est ce qui m'avait décidée à ne pas l'appeler.
J'avais envie de mourir. C'était insupportable.
Pourtant, je n'ai pas flanché. Je n'ai pas téléphoné.
Le pauvre. Il avait eu un accident de moto. Les urgences. Observations.
J'avais oublié cette histoire.
A ta santé Antoine ...

Someday he'll come along,
the man I love.
And he'll be big and strong,
the man I love.

Je me rappelle l'odeur de ses cheveux.
Je la sentais sur les taies d'oreiller.
Il m'arrivait de le regarder dormir. 
J'espérais que tu rêvais de moi. J'étais jalouse.
J'aurais aimé qu'il n'y ait eu que moi dans tes rêves.
Moi, à cette époque, je ne rêvais pas. Ou plutôt si ... éveillée.
Je pense que c'est l'omelette aux champignons qui m'a rendue malade.
Je n'ai jamais pu digérer les œufs.
Qu'est-ce que j'irais foutre en boîte ... à mon âge ?
Avec ma robe fourreau. Seule et ivre. 
Pour quel genre de femme me prendrait-on ?
Qu'est-ce que j'y trouverai ? A part des hommes qui se moqueront de moi ? ...
Ils me ramèneront chez eux, ou viendront me raccompagner ...
essaieront de me sauter, s'ils ne sont pas trop bourrés pour pouvoir encore bander.
Et puis demain matin, je pourrai aller chier tranquillement sans avoir à faire couler la douche, 
parce qu'ils seront déjà partis sans même me dire au-revoir, 
laissant la porte d'entrée déverrouillée.
Au mieux, ou au pire, ils seront encore là, prendront un café en silence,
dissimulant à peine leur embarras ou leur déception.
Pour être poli, ils demanderont : " je te laisse mon numéro ? "
en espérant que je refuserai.
Pour être polie, je dirai : " oui, avec plaisir ".
Ils me le donneront en espérant que je ne l'utiliserai pas.
Ou me donneront un faux numéro pour en être certain.
Et partiront en me laissant avec ma gueule de bois.
Ah les hommes. Les hommes ... Même lâches, je les adore. Tous.
Les maîtres nageurs, les homosexuels, les profs de littérature classique ...
Les jeunes, les vieux. Les poilus, les imberbes ...
Ceux qui viennent à l'heure. Ceux qui sont toujours en retard.
Même ceux qui ne viennent pas.
Après la naissance de Sacha, quelque chose s'est passé dans mon corps.
Le vilain petit canard s'était transformé en cygne ... nymphomane.
Jacques n'arrivait plus à suivre. Mon appétit était gargantuesque. Monstrueux.
Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je me suis même masturbée.
Chose que je n'avais jamais faite avant.
Jacques m'aimait toujours. Il souffrait. Mais il ne pouvait plus me satisfaire.
Je souffrais de le faire souffrir. Mais c'était plus fort que moi.
J'aurais dû en profiter plus jeune. Consommer avant de me marier.
Je l'ai rencontré trop tôt. Je ne sais pas.
Dépucelée à 23 ans. J'ai rattrapé le temps perdu.
Alors, évidemment. Le divorce. 
- Le problème, c'est que tu aimes trop les hommes ...
- Ton problème, ce n'est pas que je les aime trop ... c'est que je les aime tous.
C'était sans provocation aucune. Hips. Un simple constat.
C'est par rapport à Sacha que c'était le plus difficile.
Cette hystérie incontrôlable ... c'était une pathologie. Une forme d'alcoolisme.
Sacha avait à mon égard cette indulgence qu'on a pour des gens malades.
Et puis il y a eu Antoine. C'est tombé comme un couperet. 
Je me suis assommée sur lui, comme un oiseau contre une vitre.
Ne prends pas ce téléphone Suzanne, si ce n'est pas pour appeler Rossi.
Rosssssssignol ... Rossssssssignol de mes amourrrrrrrs.
Ben, ça commence à faire son petit effet tout ça tout ça ...
Ne fais pas de suzânneries ... hé hé hé.
Monsieur ne viendra pas. Les bougies, ils peut se les fourrer où je pense.
" Voilà monseigneur ... le dîner est servi.
Vos melons au porto et aux œufs de mouche, fraîchement pondus. "
Oops ... vous pensiez trinquer au champagne peut-être ?
Attendez. J'avais plusieurs choses à faire avant. Dans l'ordre.
Je devais faire sauter la ménopause sur une plage du laser, entre 7 et 8,
rouler du cul façon Lauren Bacall et Bérénice réunies pour aller chercher
les saucisses et les olives, allumer une cigarette à un moment donné ... 
vous servir le vin que j'ai déjà sifflé, en apéro, trouver la télécommande 
et les bonbons à la menthe pour mon haleine de chacal,
sécher mes dessous de bras ... et chier un bon coup ! ... pour vous plaire !
Tout ça, dans le but assumé de vous plaire mon bon monsieur.
Ben oui. Ne rougissez pas. Ne prenez pas cet air confus.
Je suis sûre que ça vous flatte. Vous avez bien entendu. 
Je peux vous la refaire en alexandrins si vous voulez.
Je devais vous appeler à la demie, c'est vrai. Et j'ai oublié. 
Et vous, c'est pareil, vous deviez venir à l'heure pile. Et pouf. Oublié.
Nous sommes quittes monsieur Rossi.
Y'avait un chanteur corse qui ressemblait à Mitterrand qui chantait des trucs ...
C'est la famille ? ... Notez que je n'ai rien dit sur les Italiens ... Tino ...
Hé hé hé ... 

Elle craque.

Je suis fatiguée.
Je veux rentrer à la maison.
Quand j'étais petite, je regardais Colargol à la télévision.
Et le Manège Enchanté.
Papa rentrait du bureau le soir et il me jouait du piano.
On chantait des chansons en anglais que je ne comprenais pas.
Il m'avait offert une poupée formidable presque aussi grande que moi,
qui marchait et disait " bonjour, je m'appelle Caroline " ...
Il m'avait réveillée une nuit, pour regarder la télé, 
sous prétexte qu'un type avait marché sur la lune.
Je ne m'en rappelle même pas.
Je t'en veux Antoine. Qu'est-ce que je vais devenir ?...
Je croyais au Père Noël, mais il n'existe pas.
Je croyais au Prince Charmant, et il existe ...
mais il ne veut pas de moi.
Pourquoi tu ne veux plus de moi ?
Qu'est-ce qu'il me reste à espérer maintenant ?
A me bourrer la gueule jusqu'à la fin de mes jours ?...
Et mon Sacha qui aurait honte de moi ...

Sonnerie téléphone.

Allô, Antoine ?
Ah ... Stéphane. Oui ...
Non, pas du tout. J'attendais le coup de fil d'un ami.
Comment ça va ? Tout va bien ?
Non. Oui, je m'inquiétais. J'avais peur que ...
... Ah bon ... Ah bon ...
Très bien. Alors, oui. D'accord.
Non, ne vous excusez pas.
Vous n'y êtes pour rien, voyons ...
C'est gentil de prévenir. Vraiment.
Je suis déçue bien sûr, mais on ne choisit pas toujours.
Ce sera pour une autre fois.
Oui, pourquoi pas ... Avec plaisir.
... Il est sorti avec des amis.
Je lui proposerai. C'est gentil à vous.
Alors, j'attends votre coup de fil. Demain.
Bonsoir Stéphane.
Merci d'avoir appelé.

 

Philippe LATGER 2003

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