Bon.
Les fleurs ... cerise sur le gâteau.
Les bougies. C'est parfait.
Tout est prêt. Il n'arrive pas.
Il est ... Quelle heure est-il au juste ?
Neuf heures et trois minutes.
On avait dit neuf heures ...
Bien sûr, je transpire.
Je suis bonne pour me changer.
Trois fois dans la même soirée.
Pourquoi faut-il que je transpire toujours
davantage sous le bras droit que sous le bras gauche ?
Parce que je suis droitière sans doute.
Même un coup de sèche-cheveux n'y fera rien.
Je suis bonne pour les auréoles.
Et naturellement, c'est précisément quand j'aurai branché le sèche-cheveux
qu'il se décidera à sonner à ma porte.
Avec le bruit que fait cet appareil, je serais capable de ne pas entendre la sonnerie
et de le manquer ... ce serait un sommet de connerie.
Alors non. Tant pis. Je resterai les bras collés au corps.
Quelle idée de mettre du noir aussi ...
Pour la musique, c'est bien sur la plage 8 ? ...
J'espère que la pause tient toute seule un moment.
Je devrais d'ailleurs peut-être remonter un peu
sur le morceau précédent, que ce soit moins abrupt.
Sinon, il va comprendre que c'était étudié.
Mouais, pour simuler un heureux hasard, je devrais mettre la pause
sur la fin de la plage précédente. Une bonne minute ... au moins.
Ce que je transpire ! C'est épouvantable.
Je me suis épilée. Ici ... là ... OK ... Les sourcils !
J'aurais dû vérifier les sourcils ! ... ça, j'ai peut-être le temps de le faire.
Bah ... Non, ce n'est pas une bonne idée.
J'aurai la glabelle toute rougie, ce sera ridicule.
J'aurais dû y penser avant. Quelle idiote ...
Bon. Un cendrier. Les bougies ...
Est-ce que j'allume une cigarette maintenant ou pas ? ...
Je pourrais l'allumer un peu avant, comme pour la musique,
genre, je ne t'attendais pas sans rien faire ...
En même temps, ce sera peut-être plus sexy si je l'allume devant lui.
Le temps de le débarrasser de son manteau, de l'embrasser,
de venir jusqu'au canapé, ici, et paf ...
J'allume ma cigarette langoureusement, juste au début de la plage 8.
Façon Lauren Bacall. Les bras collés au corps. Ce serait terrible.
Les coussins. Je n'ai pas lavé les housses des coussins ! ...
Il y en a un qui a une tache. Une tache de vin ...
Qu'est-ce que c'était d'ailleurs ? ...
Ah, cet autre connard ! Quelle soirée ...
Bien fait de le larguer ce con.
Jean ... Jean ... Michel ?
Non. Jean-Michel, c'est le frère de Pauline.
Jean ... Sébastien ! Voilà ...
C'est lui qui m'a larguée d'ailleurs ...
Ah le connard. Décidément ...
Je n'ai gardé de lui que cette foutue tache de vin.
Je devrais carrément l'enlever. Ce serait pas plus mal.
Un canapé sans coussins ... pourquoi pas.
Ah oui, c'est mieux, ça fait plus déco.
Le champagne est au frais. Le rosé aussi.
Est-ce que je mets les amuse-gueules sur la table ?
Quoi que je pourrais aller les chercher en roulant du cul à la cuisine.
Ce serait l'occasion de le laisser seul une minute et qu'il me regarde marcher.
Toujours avec les bras collés au corps.
Qu'est-ce que j'ai chaud.
J'ai peut-être le temps pour le sèche-cheveux ...
Quelle heure est-il ? ...
J'ai trop envie d'une cigarette, tant pis.
S'il sonne, je l'écraserai dans la cuisine.
D'ailleurs, le cendrier vide, c'est un peu too much.
Je pourrais voir s'il n'y a pas des mégots dans la poubelle.
C'est suspect ce cendrier tout propre.
Qu'il ne croie pas que j'ai tout récuré dans l'appart pour sa venue.
Enfin, sa venue ... s'il vient, ce con ... Quelle heure est-il ?
J'avais des bonbons à la menthe quelque part.
Si je sens la clope, ce ne sera pas très agréable.
Je ne vais pas me parfumer encore ... pour puer la cocotte ...
Un coup sur le décolleté, ça n'effacera pas l'odeur du tabac.
Tant pis. J'ai besoin de cette cigarette.
Moi qui avais arrêté. Il a fallu que je le rencontre pour reprendre.
En fait, il fume aussi ... il n'y fera pas attention.
Deux haleines de fumeur, ça s'annule.
Jean-Sébastien ... Je l'avais complètement oublié ce blaireau.
Il était pas mal ... physiquement. Maître nageur, tu penses.
Côté conversation, c'était un peu limité, mais bon ...
" Cet immeuble ... c'est du seize-neuvième siècle, non ? "
Le seize-neuvième siècle ! J'hallucine.
Ce que j'ai pu me foutre de sa gueule.
Il était passionné de télé, hi-fi et tout le bordel.
Alors ça, son ciné-home vidéo, c'était sa fierté ...
C'était pas du seize-neuvième. Quel écran !
Ah le Bruce Lee en gros plan, c'était quelque chose.
Putains de films à la con.
Evidemment, le cinéma d'auteur, c'était pas sa tasse de thé.
Jean-Sébastien ... Mon Dieu ...
Comment ai-je pu rester avec ce mec si longtemps ?
Sexuellement, c'était quand même pas mal.
J'aimais sa peau. Sa transpiration ...
Quelle heure est-il ? ... Non. Pas le temps.
Et puis ses abdos. Mmmm ... Quelle merveille.
En même temps, je ne suis restée avec lui que deux mois.
Trois peut-être.
C'était du Bourgogne. De la confiture aux cochons.
Il était complètement bourré.
Une tache sur un coussin. C'est tout ce qu'il en reste.
Si je me servais un verre, moi, d'ailleurs, en attendant.
Dans tous les films américains, ils cuisinent avec un verre de vin.
J'ai des verres à dégustation ... ce serait pas mal.
La clope allumée, les cheveux un peu flous, le verre à la main ...
Hum ... mauvais genre.
Mais un côté working girl malgré tout.
Evidemment, je n'ai pas fait la cuisine.
Je ne saurais même pas faire cuire un oeuf.
Je me suis ruinée chez le traiteur.
Mais j'ai quand même mis un peu de farine sur les plateaux,
et quelques bouts d'oignons et de salade.
Quelle pro. La reine de la mise en scène.
Je devrais mettre un peu de farine sur ma robe ...
ça détournerait son attention pour les auréoles.
Bon. Qu'est-ce qu'il branle ? ... Quelle heure est-il ?
Bah, allez, je vais la déboucher cette bouteille.
Ce sera notre apéro.
J'ai celles prévues pour le dîner, mais il doit me rester ...
un Merlot que papa m'avait offert l'été dernier.
Non. Cabernet ... Ben, ce sera parfait.
Il fait tellement chaud. Je meurs de soif.
Je me déshydrate.
C'était Sylvain qui s'y connaissait en vins.
Entre autres. Il cuisinait à merveille d'ailleurs.
Quelle perle. Il savait tout faire. Il connaissait tout.
Certes, il n'avait pas le physique d'un maître nageur.
Mais cultivé, raffiné, drôle ... et homosexuel.
Qu'est-ce que j'ai pu avoir l'air idiote.
Je ne m'étais jamais sentie aussi humiliée de toute ma vie.
Comment n'ai-je pas compris tout de suite que c'était Tristan qui lui plaisait ?
Mon frère me présente un ami du cours de théâtre. Très bien !
Merci Tristan, je te revaudrai ça ... Dîner en tête à tête. Parfait !
Eh bien non. Je soupçonne le frangin de s'être moqué de moi.
Ah le fiasco.
Alors je bois ... à cette soirée !
Qu'elle soit douce et concluante.
Neuf heures et huit minutes.
Il n'est plus très loin d'être en retard.
Est-ce que j'ai son numéro de portable ? ...
Je ne vais quand même pas l'appeler maintenant.
Ce serait un peu ... envahissant ?
Qu'il ne s'imagine pas que je m'impatiente facilement.
Il ne faut pas que je l'effraie tout de suite.
En même temps, s'il ne devait pas venir ...
je me demande si ça ne m'arrangerait pas.
Oui. Qu'il ait un contretemps. Tant pis pour le traiteur.
Je ne suis pas prête.
Il pourrait appeler pour me dire qu'il est retenu et désolé.
Qu'il ne peut pas venir.
Qu'il reviendra un soir où il fera moins chaud,
où je ne transpirerai pas comme une vache.
J'aurais même le temps de laver les housses des coussins.
Mais non voyons. Tu ne veux quand même pas qu'il te pose un lapin.
Tu as le trac, ma fille. Voilà tout.
Allons, ça va très bien se passer.
Plage 8 moins une minute, cigarette, amuse-gueules, bras collés.
Ne cédons pas à la panique.
En même temps, une envie terrible me prend.
Pire que celle du sèche-cheveux.
Alors ça, à tous les coups ça marche.
Je prépare mon coup à l'avance, je me force à y aller,
j'ai toute la journée pour le faire et c'est au dernier moment que ça monte.
Cet après-midi, non, naturellement. Rien de rien.
Je suis restée assise en attendant que ça vienne ... nada.
Et là, je vais me tordre les boyaux toute la soirée.
C'est le trac. Là, c'est sûr, je n'aurai pas le temps.
Il va arriver d'un instant à l'autre. De quoi j'aurais l'air ? ...
L'odeur de la clope et les auréoles sous les bras ... de la rigolade !
Si je passe de la bombe senteur Pins des Landes,
et qu'il a envie d'aller aux toilettes ...
il comprendra tout de suite que je viens d'y passer.
Que je me suis vidée comme une truie dans d'horribles souffrances
juste avant de lui ouvrir la porte avec mon verre de vin et ma clope,
la gueule enfarinée ... comme la robe.
Pour le coup, l'effet plage 8 et Lauren Bacall ... anéanti.
A moins que ce soit le vin.
Je devrais en boire un autre. Avec l'ivresse, ça passera tout seul.
J'ai déjà remarqué ça. Passé un certain stade, on ne sent plus rien.
En même temps, j'ai peut-être le temps d'y aller ... en faisant vite.
Je pourrais y griller une clope pour brouiller le Pins des Landes.
Je serais quand même plus à l'aise.
Non. C'est comme le sèche-cheveux.
Il suffirait que je me décide pour qu'il sonne aussitôt.
C'est toujours comme ça.
En plus, la moindre des choses, ce serait carrément de passer sous la douche ensuite.
On ne sait pas comment va finir cette soirée, après tout.
Mais bon, s'il doit rester passer la nuit, imaginons ...
je pourrai toujours prendre une douche à ce moment là, avant de ...
C'est pas gagné.
Avec un peu de vin dans le nez, si les esprits s'échauffent
et qu'on commence à déraper sur le canapé, il peut très bien ...
Je pourrais oublier ...
Non non non. Je n'irai pas avant qu'il soit reparti.
Que ce soit ce soir ou demain matin.
Demain matin ? ... Je ne tiendrai jamais le coup.
Quelle heure est-il ?
Je dois bien avouer que j'ai tout prévu pour le petit-déjeuner,
ça ne coûte rien. Au cas où. Histoire de ne pas être prise de court.
Lait, café, thé, chocolat, céréales, fruits, yaourts ... tout est paré.
Je prendrai bien une douche à un moment donné.
Avant qu'il ne se lève par exemple.
J'en profiterai pour me soulager. Le bruit de la douche c'est radical.
Je fais mes petites affaires et je suis au top quand il se tire du lit
à moitié endormi. C'est aussi simple que ça.
Enfin. Encore faut-il qu'il vienne ce soir ...
Bon sang ... mais qu'il appelle pour me dire qu'il décommande !
Je me rappellerai toujours la première soirée que j'ai passée chez Antoine.
Quelle horreur ! Le cauchemar absolu.
Nous revenions d'un week-end à la campagne où tout s'était passé à merveille.
Pas une auréole sous les bras, les toilettes à l'autre bout de la maison ...
Formidable. Il m'a préparé à dîner, le dernier soir. Un amour ce garçon.
Et puis, nous sommes rentrés à Paris. Il me propose de passer la nuit chez lui.
Ce pauvre Antoine. J'ai été malade sur le trajet. Une envie de vomir !...
Impossible de s'arrêter en bagnole sur le périphérique.
J'ai vu le moment où j'allais pourrir la voiture de location.
Sixième étage sans ascenseur. Je me suis retenue jusqu'au bout.
Les six étages sont passés tout seul, j'avais jamais couru aussi vite de ma vie.
Il a eu à peine le temps de m'ouvrir la porte.
Il n'a même pas eu à m'indiquer où était la salle de bains.
J'ai filé comme une flèche et j'ai retapissé tout le cabinet de toilette.
Je suis revenue livide, toute penaude, mais très digne,
après m'être rincé la bouche mille fois et douchée avec sa permission.
Ce n'est qu'après cette tempête effroyable que j'ai réalisé où j'étais,
que j'ai pu découvrir son appartement, à tâtons, comme une convalescente.
" Tu as une drôle de façon de t'approprier les lieux " qu'il me dit.
Tu m'étonnes ...
Antoine. Je crois que depuis mon divorce, c'est ce qui m'est arrivé de mieux.
Le corps de Jean-Sébastien et l'esprit de Sylvain. L'homme idéal.
Il ne faut pas que je pense à lui maintenant.
Sinon, je ne vais pas arrêter de faire des comparaisons.
Antoine aurait fait ci. Antoine aurait dit ça ...
La page est tournée, non ? ... Alors, surtout, ne pas penser à Antoine.
Faut bien que je lui donne sa chance à notre petit invité ... en retard.
Qu'elle heure est-il au juste ?
Je ne vais pas appeler maintenant. C'est encore un peu tôt.
J'ai bien son numéro de portable ...
Il me préviendrait s'il devait être très en retard.
C'est chiant. Si j'avais su, j'aurais eu le temps pour le sèche-cheveux.
Et peut-être même ...
Plage 8. Cigarette. Amuse-gueules. Bras collés. Ne pas penser à Antoine.
C'était dans une maison qu'une cousine lui avait prêtée. Un bel endroit.
C'était l'automne et il a fait un feu de bois magnifique dans la cheminée.
Du bois qu'il est allé chercher lui-même, dehors, malgré la pluie.
J'avais ouvert une bouteille de vin.
Nous avons déplié le canapé et nous nous sommes lovés l'un contre l'autre.
Sur le côté, en chien de fusil, sous les couvertures, tournés vers le feu.
Nous n'avons rien fait. Rien du tout.
Nous sommes restés là, blottis, allongés.
On n'entendait que les craquements secs du bois.
Il y avait peut-être de la musique, à la réflexion. Ce n'est pas impossible.
Il aimait l'Opéra. Ce ne pouvait être que du classique de toute façon.
Je ne me souviens pas de ça.
Le feu me brûlait les joues.
Son bras était replié sur mon ventre et je sentais sa chaleur dans mon dos.
On ne disait rien. On ne bougeait pas. On s'écoutait respirer.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré.
C'est drôle ... J'ai eu le sentiment d'une fusion.
Quelque chose de plus profond que la fusion physique.
Ce n'était pas un rapport
- l'idée du sexe ne nous avait même pas traversée l'esprit -
mais j'ai eu l'impression qu'il me pénétrait,
que je le pénétrais aussi,
que nous ne faisions plus qu'un.
Nous étions l'un contre l'autre, l'un avec l'autre, c'était tout.
C'était hors du temps. Tout s'était arrêté.
Il n'y avait que nous. Ensemble.
Et ça aurait pu durer toute la vie.
Je me plaignais parfois de ne pas le connaître assez,
de ne pas savoir exactement qui il était, l'enfant qu'il avait été,
l'homme qu'il était devenu ... il parlait si peu.
Contrairement à moi qui lui racontais toute ma vie dans les moindres détails.
J'avais l'impression parfois qu'il m'était indispensable de tout savoir de lui
pour pouvoir l'aimer, m'abandonner à lui, en toute confiance.
Et puis là, devant ce feu de bois, dans cette chaleur orangée,
dans ce silence, plus rien. Je m'en foutais complètement.
Je savais. Je savais qui il était. Comme si je l'avais toujours connu.
Toutes mes peurs s'étaient évanouies. La peur du ridicule ...
Peur d'avoir mal, d'être trompée ou quittée. D'être seule.
Je n'avais plus peur de rien parce que j'étais avec lui.
Je n'avais même plus peur de la mort.
Oui. Je crois qu'on m'aurait dit, c'est ta dernière soirée ici-bas,
tu vas mourir cette nuit ... je n'aurais même pas bronché.
Antoine ... ce que tu me manques ...
Resterait plus que je chiale en plus de transpirer ... maintenant.
Allons ! ... Il n'est pas mauvais ce petit Cabernet.
Quelle heure est-il ?
Bon. Déjà. Mon envie irrépressible commence à disparaître.
Je pourrai peut-être tenir jusqu'à demain matin.
C'est bon. On avance.
J'aurais vraiment eu le temps de carrément changer de robe
une quatrième fois. Qu'est-ce qu'il fout ?
Il faut qu'il arrive vite avant que ne me vienne l'envie d'appeler Antoine.
S'il ne vient pas ce soir, je vais passer une nuit d'insomnie épouvantable.
Et je serais capable de faire des conneries, des trucs pathétiques et humiliants.
S'il ne vient pas, de toute façon, c'est simple, je sors ...
Même toute seule. Rien à foutre. Il faut que je me change les idées.
Que je parle à quelqu'un.
S'il ne daigne pas honorer mon dîner et ma plage 8,
je ferai semblant de m'intéresser à la vie d'un autre ... en boîte.
Je me pèterai la ruche au champagne dans une discothèque. Voilà ...
Au moins, je rentrerai seule, sans doute,
mais je tomberai raide morte sur mon lit, au petit matin,
avec mes auréoles et mes sourcils broussailleux,
pour dormir ... dormir comme une bienheureuse.
Je peux peut-être l'appeler maintenant ? ...
Vingt minutes de retard ... Je lui donne jusqu'à la demie.
S'il n'est pas là quand la grande aiguille est en bas, je l'appelle.
Si j'étais sûre d'avoir encore dix minutes devant moi,
j'irais quand même aux toilettes, pour être sûre que ça ne revienne pas,
entre la viande et le fromage par exemple.
Quand je pense que j'ai pris du melon pour l'entrée.
Du melon ! Comme si j'avais besoin de ça.
D'ailleurs, il faudrait peut-être que je le remette au réfrigérateur.
Faudrait pas que des mouches pondent dedans ... Berk ...
C'est comme mes glaçons. J'aurais pas dû les sortir si tôt.
Si on boit le vin en apéro, on n'en aura peut-être pas besoin.
Mais il peut très bien préférer du whisky ... on the rocks.
Le scotch sur glace, la cigarette, ma robe fourreau ...
Façon Lauren Bacall, donc ...
" Alors, vous êtes ce qu'on appelle un privé n'est-ce pas ?
Qu'est-ce que vous pouvez me faire au juste ? Me faire parler ? ...
Pourquoi pensez-vous que j'aurais des choses à cacher ? "
Sinon, j'ai toujours le Cabernet dans son verre à pied,
façon Diane Keaton :
" Je me sens ... tellement, tellement maladroite ...
quelque chose que je n'ai pas réglé avec les hommes.
Mon analyste est le seul mâle que je puisse regarder en face sans rougir ...
C'est idiot ... "
Bras collés ma fille. Les coudes collés au corps.
Dans cette position, je peux encore jouer du nunchaku, façon Bruce Lee.
Tatatata tatatata ! Yyyyooooooo yiiikaaaaaaa ! Houyou ...
Pourquoi il ne sonne pas à cette putain de porte !
Je deviens folle ! ...
Où en est la grande aiguille ?
J'aimerais tant passer une bonne soirée avec ce garçon.
Il est tellement mimi. Il a un beau sourire. Rayonnant.
De belles dents blanches, saines, bien alignées.
Une bonne tête avec une mâchoire carrée, virile et volontaire.
De beaux cheveux noirs, mi-longs, brillants, légèrement bouclés.
Le type méditerranéen, dont la peau sent le sel et le soleil.
Un regard ténébreux qui me fait perdre mes moyens.
Et en plus, il est professeur à l'Université !
" Maman, surtout, ne te retourne pas ...
Tu ne devineras jamais qui mange à la table derrière nous.
- Ton père.
- Non. Mon prof de littérature classique.
- Pourquoi ne vas-tu pas lui dire bonjour ? ...
- Je ne sais pas. Tu crois qu'il faudrait ? "
Mon garçon s'est glissé entre la table et la banquette pour se lever,
alors que je me servais un peu de moutarde, indifférente,
et quand j'ai entendu sa voix, si proche, il me fallait me retourner enfin.
Par politesse, j'imagine ...
J'en eus le souffle coupé.
J'ai cru que c'était une erreur. Ou une plaisanterie.
Peut-être était-ce un effet d'optique.
Que mon fils s'adressait à un vieux monsieur tout pourri, tassé sur sa chaise,
une table plus loin, caché par un stupide top model.
Le professeur de littérature classique de Sacha.
Ce play-boy à la quarantaine épanouie. Quelle aubaine.
Les profs de mon temps ressemblaient davantage à Sartre qu'à Julien Clerc.
Je n'en revenais pas.
" Maman, je te présente monsieur Rossi.
Monsieur Rossi, ma mère.
- Enchantée monsieur Rossi.
- Tout le plaisir est pour moi. "
Et ce sale gosse, qui le savait célibataire, de lui vanter l'excellence
de mes propres études en Lettres, de ma thèse périmée sur Racine.
Je me surprends rougissante à lui proposer, façon Keaton :
" Voulez-vous, enfin ... je veux dire ... ne vous sentez pas obligé ...
je comprendrais si ... vous vouliez peut-être déjeuner tranquille ...
mais vous pourriez vous joindre à nous ... si vous êtes seul ... "
Et nous voilà tous les trois réunis autour d'un steack et Athalie,
hésitant entre Phèdre et le vin rouge, Mithridate et le dessert.
De bajazets en andromaques, nous nous sommes retrouvés devant l'addition,
un peu confus, avec ce ridicule petit café de rien du tout qui peut se boire
en une gorgée et n'aurait su nous retenir ensemble éternellement.
C'est lui qui a payé la note.
C'est lui qui nous a invités au théâtre voir Britannicus.
" Quel soir vous dites ? ... Je ne sais pas si je peux ? ... "
Il m'a donné son portable.
Qu'elle heure est-il d'ailleurs ?
Est-ce le moment de me servir de ce putain de numéro ? ...
Cette canaille de Sacha a tout de suite compris qu'il s'était passé quelque chose.
L'idée d'une histoire entre son prof et sa mère avait l'air de lui convenir.
Satisfait. Réjoui le bougre. Plus que ça ... entremetteur ! ...
Il a jugé qu'il était plus élégant de s'éclipser au dernier moment,
pour cause de fièvre tout à fait imaginaire, et de me laisser aller seule au théâtre.
" Sacha est cloué au lit. " ...
Oui ... Clouée au lit avec vous, quand vous voulez ...
C'est moi qui avais de la fièvre.
Qu'est-ce que je transpire, mon Dieu.
J'aurais eu cent fois le temps de faire sécher la robe et un brushing en prime.
Qu'est-ce qu'il fabrique bon sang ? ...
La porte ou le téléphone ... mais que quelque chose sonne à la fin !
Il ne peut pas me faire ça au deuxième rendez-vous.
Je vais finir la bouteille toute seule si ça continue.
" Si vous le voulez bien, venez me satisfaire.
Je sais s'il n'en est rien, ce qu'il me reste à faire.
Je sortirai sans vous et ferai des heureux.
Si Rossi est jaloux. Rossi est amoureux. "
Je commence à avoir faim par-dessus le marché.
Je pourrais peut-être picorer les amuse-gueules.
Les petites saucisses ... et les olives. Faute de mieux.
J'avais toujours rêvé de sortir avec un prof.
Certes, ça m'aurait davantage amusée du temps où j'étais encore élève,
ça perd un peu de son piment. Mais mieux vaut tard que jamais.
N'est-ce pas ?
Mieux vaut tard que jamais ...
Même pour venir dîner chez Suzanne ...
qu'elle puisse enlever la pause de sa platine laser !
Où est la télécommande d'ailleurs ? ... Qu'est-ce que j'en ai fait ? ...
Ce qui était excitant, c'était l'idée de sortir avec un homme plus âgé.
Aujourd'hui, ça ferait de moi une gérontophile.
Mais à l'époque, voilà ... je fantasmais sur les quadras.
Avec du poil sur le torse. Et sur les cuisses !
Pas dans le dos ! ... Ah non ...
Pourvu qu'il n'ait pas de poil dans le dos. Ce serait dommage.
Mmm ... Le prof d'Histoire-Géo par exemple ... comment s'appelait-il ?
Pour lui, j'aurais fait n'importe quoi. J'avais quoi ... 18 ans.
C'était l'année du bac. Le lycée.
Il avait des mains magnifiques. Larges, noueuses, avec des veines saillantes.
Et poilues ... on y revient. Faut croire que j'aime les poils, décidément.
Les poignets qu'il avait. Une merveille.
Monsieur Cherrier ! Bien sûr ... On l'appelait monsieur chéri.
Cherrier ... Qu'il était beau. Plus sexy que les boutonneux de notre âge.
Evidemment, il n'avait d'yeux que pour cette salope de Christine Porquelot.
Porquelot. T'imagines ... la bien nommée.
Je lui souhaite de s'être mariée ...
Avec ... monsieur Jean-Claude Marcassin.
Madame Christine Marcassin, née Porquelot !
Porquelot la truie. Jamais pu la sentir.
A allumer tout le monde. Avec ses mini-jupes dégueulasses.
Faut dire qu'elle avait de jolies jambes cette enflure.
Moi, en revanche, à l'époque, c'était pas joli à voir.
D'ailleurs, personne ne me voyait.
Mes lunettes épaisses comme des culs de bouteille, mes genoux en dedans,
et mes cheveux dans la gueule pour cacher mon acné.
J'avais déjà les auréoles. Dessous. Dessus, j'avais des pellicules.
Curieusement, je suis bien plus attirante aujourd'hui qu'à l'époque.
Mieux dans ma peau en tout cas ... quand je ne transpire pas trop.
Mouais. Je suis contente de mon corps. C'est assez récent.
Depuis cinq ou six ans. Depuis mon divorce en fait.
C'est drôle. Je n'avais jamais pensé à ça.
Je devrais peut-être éteindre les bougies. Elles se consument pour rien.
Je les rallumerai in extremis avant de lui ouvrir.
Sinon, il ne restera plus rien quand il arrivera ... s'il arrive.
Alors, cette grande aiguille ? Elle en est où ?...
Bougies. Plage 8 moins une minute. Cigarette. Lauren Bacall.
Amuse-gueules. Bras collés.
" Arrête tes suzânneries " ... ça c'était Jacques.
Chaque fois que je stressais, que j'avais le trac à en devenir hystérique,
il me sortait sa formule : " Arrête donc tes suzânneries ".
Alors lui, il a pris tout le package.
Les culs de bouteille, les genoux en dedans, l'acné, les pellicules et les auréoles.
Allez ! Mariée à 23 ans. Sacha est arrivé dans la lancée.
Rencontré à la fac. Deux étudiants fougueux et révolutionnaires.
Sacré Jacques. C'est lui qui a fait de moi une femme.
Avant lui, rien. Rien de rien. Niente di niente. Nada de chez nada.
On écoutait quoi à l'époque ?... Santana et Kate Bush.
Bah, il était doux et prévenant. Un gentil garçon.
J'ai été amoureuse de lui.
Je l'ai aimé de m'avoir aimée je crois.
Dépucelée à 23 ans. C'était pas une rapide la mère Suzanne.
Je vois Sacha et ses petites amies ... Pfff ...
A 20 ans, ils ont déjà tout compris à la vie.
Bon. On avait dit à la demie. Qu'est-ce que je fais.
Si je ne m'abuse, ça commence à sentir le roussi.
Qu'est-ce que j'ai fait de mes clopes ?...
Et la télécommande ... elle est où ?
Est-ce que j'ai pu dire ou faire quelque chose de déplacé la dernière fois ?
Un truc qui l'aurait vexé ou complètement dégoûté ?...
Gaffeuse comme je le suis, c'est pas exclu.
Je n'ai rien dit sur les Italiens ?...
On s'est retrouvés dans la brasserie en face du théâtre.
On a pris un petit apéro.
J'ai commandé un martini ... ça ne peut pas être ça ?...
On a parlé de quoi ? ... de la pièce.
De sa copine qui jouait Albine, grâce à qui il avait obtenu les places.
D'ailleurs, elle a joué comme un pied. C'était tellement outré.
Pouh ... qu'est-ce que ça sonnait faux.
Elle ne jouait pas Albine. Elle jouait l'actrice qui jouait Albine !
Ou plutôt l'actrice qui jouait l'actrice qui jouait Albine. Enfin ...
Pendant la pièce ... on n'a pas parlé.
Je n'ai pas bâillé, ni roté, ni toussé ... bien que l'envie me soit venue
dans le premier quart d'heure ... je n'ai pas ri de façon embarrassante.
Bon, en même temps, c'était Britannicus.
Je n'ai pas dormi, donc pas ronflé ... je n'ai même pas transpiré.
J'étais simplement parfaite.
A la sortie, on est allé boire un verre dans la brasserie en face.
Et on a parlé ... de la pièce. Toujours.
Et un peu de sa copine qui jouait l'actrice qui jouait Albine.
Voilà. On s'est dit bonsoir et je suis rentrée en taxi.
" On se rappelle, n'est-ce pas ? "
Aux dernières nouvelles, il devait venir chez moi à ... neuf heures.
Pour dîner. " Quelque chose de simple ... à la bonne franquette ".
Je fume trop.
Il faut que je retrouve la télécommande et les bonbons à la menthe.
Et que je me décide surtout. J'appelle ou j'appelle pas.
Au moins, je serais fixée ...
Savoir si je peux ouvrir le champagne tout de suite.
Le Cabernet commence à faire la gueule ... et moi avec.
Bah ... s'il veut faire le mort, je peux jouer à ça moi aussi.
Il pourrait téléphoner, non ...
Il ne viendra pas. Je le sens. C'est foutu.
Je vais pouvoir jeter toute la bouffe à la poubelle. Génial.
De toute façon, il est beau comme un dieu, d'accord ...
mais bon ... ça ne se résume jamais qu'à une forte attirance physique.
C'est curieux, mais depuis que je me sens mieux dans ma peau,
je suis plus portée sur les choses du sexe.
Je suis plus sexuelle qu'à vingt ans.
C'est dingue ... ça remonte à mon divorce ça aussi.
C'est un cercle vicieux. Plus je me sens belle, plus je baise.
Plus je baise, plus je me sens belle. Jusqu'où peut-on aller à ce régime ?
Enfin ... avec Antoine, on ne baisait pas. On faisait l'amour.
C'est avec Antoine que je me suis demandé si j'avais vraiment aimé Jacques.
Avant de le rencontrer, je ne me serais jamais posé la question.
Tututut ... Bougies. Plage 8. Bacall. Bras collés. ET ... ne pas penser à Antoine.
Oh ... et puis merde tiens. Si j'ai envie de l'écouter ma musique.
Il arrivera quand il arrivera ... à la plage 12 ou 13 s'il le faut ...
When the mellow moon begins to beam,
every night I dream a little dream ...
Pour les mégots dans le cendrier, c'est bon.
J'aurais pas à fouiller dans la poubelle.
Sonnerie porte.
Oh putain ... ça y est ... Alléluia.
Je savais qu'il viendrait.
Les bougies ... voilà ... voilà.
La pause ! Plage 8 ... 8 - 8 - 8 ...
Sonnerie porte.
Oh ! J'ai attendu trois quarts d'heure !
Il peut attendre deux secondes, non ? ...
Oui ? Allô ?... Allô ?... Ah.
Madame Taulard, oui ...
Ah non. Ce n'est pas la voiture de Sacha.
Ce n'est pas possible madame Taulard.
Sacha est sorti pour la nuit ... Oui, voilà ... Désolée.
Oui. D'accord. Bonne chance.
Au-revoir madame Taulard.
Pfff ... Fait chier.
Bon, c'est compris. Je l'appelle sur le champ.
Il se fout de ma gueule là ... ça va bien.
Son numéro. Alors ... mm . mm . mm . mm.
Non. Non non non. Il faut que je prépare un truc à lui dire avant.
Je vais m'emballer et dire n'importe quoi.
Un petit verre pour reprendre ses esprits ... le dernier d'ailleurs.
Après, mon chéri, tant pis pour toi, j'attaque le rosé.
D'ailleurs c'est formidable ce pinard, ça m'a stoppé net la transpiration.
Il faudra que je m'en rappelle. Un bon truc à donner aux magazines féminins.
" Euh ... bonsoir, c'est Suzanne. Je ne te dérange pas ?
Nous avions un dîner ce soir et ... "
Non. C'est ridicule. Je n'ai qu'à m'excuser, à y être, d'attendre comme une gourde.
Je ferais mieux d'appeler Pauline pour la dévergonder.
Histoire d'aller faire les folles au Cabaret ou à l'Etoile ... au Queen, tiens ...
Pourquoi pas ? Dès que j'ai fini ... la bouteille de rosé.
Et puis non. Passons directement au champagne. Soyons fous.
Il lui est peut-être arrivé quelque chose ... Un accident ou ...
J'ai bien cru une fois qu'Antoine m'avait posé un lapin. J'étais furieuse.
Je n'ai pas eu de nouvelles pendant deux jours.
L'orgueil ... voilà. C'est ce qui m'avait décidée à ne pas l'appeler.
J'avais envie de mourir. C'était insupportable.
Pourtant, je n'ai pas flanché. Je n'ai pas téléphoné.
Le pauvre. Il avait eu un accident de moto. Les urgences. Observations.
J'avais oublié cette histoire.
A ta santé Antoine ...
Someday he'll come along,
the man I love.
And he'll be big and strong,
the man I love.
Je me rappelle l'odeur de ses cheveux.
Je la sentais sur les taies d'oreiller.
Il m'arrivait de le regarder dormir.
J'espérais que tu rêvais de moi. J'étais jalouse.
J'aurais aimé qu'il n'y ait eu que moi dans tes rêves.
Moi, à cette époque, je ne rêvais pas. Ou plutôt si ... éveillée.
Je pense que c'est l'omelette aux champignons qui m'a rendue malade.
Je n'ai jamais pu digérer les œufs.
Qu'est-ce que j'irais foutre en boîte ... à mon âge ?
Avec ma robe fourreau. Seule et ivre.
Pour quel genre de femme me prendrait-on ?
Qu'est-ce que j'y trouverai ? A part des hommes qui se moqueront de moi ? ...
Ils me ramèneront chez eux, ou viendront me raccompagner ...
essaieront de me sauter, s'ils ne sont pas trop bourrés pour pouvoir encore bander.
Et puis demain matin, je pourrai aller chier tranquillement sans avoir à faire couler la douche,
parce qu'ils seront déjà partis sans même me dire au-revoir,
laissant la porte d'entrée déverrouillée.
Au mieux, ou au pire, ils seront encore là, prendront un café en silence,
dissimulant à peine leur embarras ou leur déception.
Pour être poli, ils demanderont : " je te laisse mon numéro ? "
en espérant que je refuserai.
Pour être polie, je dirai : " oui, avec plaisir ".
Ils me le donneront en espérant que je ne l'utiliserai pas.
Ou me donneront un faux numéro pour en être certain.
Et partiront en me laissant avec ma gueule de bois.
Ah les hommes. Les hommes ... Même lâches, je les adore. Tous.
Les maîtres nageurs, les homosexuels, les profs de littérature classique ...
Les jeunes, les vieux. Les poilus, les imberbes ...
Ceux qui viennent à l'heure. Ceux qui sont toujours en retard.
Même ceux qui ne viennent pas.
Après la naissance de Sacha, quelque chose s'est passé dans mon corps.
Le vilain petit canard s'était transformé en cygne ... nymphomane.
Jacques n'arrivait plus à suivre. Mon appétit était gargantuesque. Monstrueux.
Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je me suis même masturbée.
Chose que je n'avais jamais faite avant.
Jacques m'aimait toujours. Il souffrait. Mais il ne pouvait plus me satisfaire.
Je souffrais de le faire souffrir. Mais c'était plus fort que moi.
J'aurais dû en profiter plus jeune. Consommer avant de me marier.
Je l'ai rencontré trop tôt. Je ne sais pas.
Dépucelée à 23 ans. J'ai rattrapé le temps perdu.
Alors, évidemment. Le divorce.
- Le problème, c'est que tu aimes trop les hommes ...
- Ton problème, ce n'est pas que je les aime trop ... c'est que je les aime tous.
C'était sans provocation aucune. Hips. Un simple constat.
C'est par rapport à Sacha que c'était le plus difficile.
Cette hystérie incontrôlable ... c'était une pathologie. Une forme d'alcoolisme.
Sacha avait à mon égard cette indulgence qu'on a pour des gens malades.
Et puis il y a eu Antoine. C'est tombé comme un couperet.
Je me suis assommée sur lui, comme un oiseau contre une vitre.
Ne prends pas ce téléphone Suzanne, si ce n'est pas pour appeler Rossi.
Rosssssssignol ... Rossssssssignol de mes amourrrrrrrs.
Ben, ça commence à faire son petit effet tout ça tout ça ...
Ne fais pas de suzânneries ... hé hé hé.
Monsieur ne viendra pas. Les bougies, ils peut se les fourrer où je pense.
" Voilà monseigneur ... le dîner est servi.
Vos melons au porto et aux œufs de mouche, fraîchement pondus. "
Oops ... vous pensiez trinquer au champagne peut-être ?
Attendez. J'avais plusieurs choses à faire avant. Dans l'ordre.
Je devais faire sauter la ménopause sur une plage du laser, entre 7 et 8,
rouler du cul façon Lauren Bacall et Bérénice réunies pour aller chercher
les saucisses et les olives, allumer une cigarette à un moment donné ...
vous servir le vin que j'ai déjà sifflé, en apéro, trouver la télécommande
et les bonbons à la menthe pour mon haleine de chacal,
sécher mes dessous de bras ... et chier un bon coup ! ... pour vous plaire !
Tout ça, dans le but assumé de vous plaire mon bon monsieur.
Ben oui. Ne rougissez pas. Ne prenez pas cet air confus.
Je suis sûre que ça vous flatte. Vous avez bien entendu.
Je peux vous la refaire en alexandrins si vous voulez.
Je devais vous appeler à la demie, c'est vrai. Et j'ai oublié.
Et vous, c'est pareil, vous deviez venir à l'heure pile. Et pouf. Oublié.
Nous sommes quittes monsieur Rossi.
Y'avait un chanteur corse qui ressemblait à Mitterrand qui chantait des trucs ...
C'est la famille ? ... Notez que je n'ai rien dit sur les Italiens ... Tino ...
Hé hé hé ...
Elle craque.
Je suis fatiguée.
Je veux rentrer à la maison.
Quand j'étais petite, je regardais Colargol à la télévision.
Et le Manège Enchanté.
Papa rentrait du bureau le soir et il me jouait du piano.
On chantait des chansons en anglais que je ne comprenais pas.
Il m'avait offert une poupée formidable presque aussi grande que moi,
qui marchait et disait " bonjour, je m'appelle Caroline " ...
Il m'avait réveillée une nuit, pour regarder la télé,
sous prétexte qu'un type avait marché sur la lune.
Je ne m'en rappelle même pas.
Je t'en veux Antoine. Qu'est-ce que je vais devenir ?...
Je croyais au Père Noël, mais il n'existe pas.
Je croyais au Prince Charmant, et il existe ...
mais il ne veut pas de moi.
Pourquoi tu ne veux plus de moi ?
Qu'est-ce qu'il me reste à espérer maintenant ?
A me bourrer la gueule jusqu'à la fin de mes jours ?...
Et mon Sacha qui aurait honte de moi ...
Sonnerie téléphone.
Allô, Antoine ?
Ah ... Stéphane. Oui ...
Non, pas du tout. J'attendais le coup de fil d'un ami.
Comment ça va ? Tout va bien ?
Non. Oui, je m'inquiétais. J'avais peur que ...
... Ah bon ... Ah bon ...
Très bien. Alors, oui. D'accord.
Non, ne vous excusez pas.
Vous n'y êtes pour rien, voyons ...
C'est gentil de prévenir. Vraiment.
Je suis déçue bien sûr, mais on ne choisit pas toujours.
Ce sera pour une autre fois.
Oui, pourquoi pas ... Avec plaisir.
... Il est sorti avec des amis.
Je lui proposerai. C'est gentil à vous.
Alors, j'attends votre coup de fil. Demain.
Bonsoir Stéphane.
Merci d'avoir appelé.
Philippe LATGER 2003