Tu perdras peut-être tous tes cheveux d'ange.
Sur la peau le spectre d'écorces d'oranges.
Gencives amollies, les mains tachées, séchées.
L'odeur de la folie. Souvenirs éméchés.
Et tu perdras ton souffle. Tu perdras la mémoire.
Pieds nus dans tes pantoufles, regretteras la moire
de ta peau d'autrefois, l'éclat de ton visage,
la force de ta foi et de tous tes mirages.
Alors tu douteras, videras tes tiroirs,
et tu te voûteras, haïssant les miroirs,
un soupir éperdu sur le passé volé,
la jeunesse perdue et l'issue dévoilée.
La nostalgie sanglée, accrochée à tes doigts,
un sanglot étranglé dans ton filet de voix,
tu fermeras les yeux sur ton corps étranger,
sur des remords odieux qu'il ne faut déranger.
Plus de cordes à ton arc, tu maudiras le temps.
Balades dans le parc à rêver du printemps.
Tu perdras des amis avec sérénité,
doubleras les paris sur leur éternité.
Tu seras fier de toi, du parcours achevé,
tu seras fier de moi, resté à ton chevet.
Car je serai présent, toujours à tes côtés,
à recompter les ans de nos vies ligotées.
Ne crois pas me lasser par la fatalité
pour te débarrasser de ma fidélité.
La vieillesse viendra pour dégrader ton corps,
mais blotti sous tes draps, je t'aimerai encor.
Tu me rejetteras, piqué par le dégoût,
ne m'ouvrant plus les bras, jetant tout à l'égout,
me conjurant de fuir, d'aller vivre ma vie,
tanner un autre cuir et changer de parvis.
Je ne comprendrai pas ton horreur de toi-même,
et restant sur tes pas, tu sauras que je t'aime.
Je me prosternerai, dans une révérence,
je t'exaspérerai par ma persévérance.
Et regardant tes mains, tu chercheras le lien.
Je serai ton chemin quand il n'y aura plus rien.
Tu ne comprendras pas ce qui m'attirera
dans ce vieux scélérat que tu mépriseras.
Mais j'espère savoir te refléter toujours
ce que mon cœur sait voir briller sous l'abat-jour.
Ta peau peut se flétrir et tes joues se creuser,
l'orgueil peut te pétrir et l'ennui te peser,
tu resteras pour moi le prince de mes nuits,
et j'ôterai d'un doigt le poids de tes ennuis,
le poids de tes années et le poids de tes doutes.
Tu seras condamné à me barrer la route.
Mon cœur ouvert au vent, je t'ouvrirai le ciel.
Je te rendrai vivant, vainqueur et immortel,
te donnerai mon sang et mon souffle amoureux,
le plaisir indécent d'un baiser langoureux.
Nous serons détestés, par tous du doigt montrés.
Le temps s'est arrêté quand je t'ai rencontré.
Contre la loi des heures, je suis entré en guerre.
La jeunesse est un leurre, une illusion vulgaire.
Je ris de nos frayeurs de voir nos corps vieillir.
Je sais qu'il y a des fleurs qu'il nous reste à cueillir.
Tu vas te lamenter sur les photos jaunies
célébrant ta beauté d'une époque honnie,
où ta force insultait le commun des mortels.
Ta lumière exultait de ton charme pluriel.
Tu avais du succès, et le monde à tes pieds.
Tu vivais de luxe et de fortune en papier,
tu tutoyais les anges, des langues dénouées,
drapé de leurs louanges, de bravos dévoués.
La gloire du passé, à ta fougue liée,
s'est lancée puis cassée sur tes rides pliées.
Pourquoi l'âge nier, sur cet affreux damier,
pour être le dernier de ces jeunes premiers ?
Tu es fort de ce don, de ce vécu fastueux.
Ajoute le pardon à ce que nous fait Dieu.
Tu sors en grand seigneur de ta magnificence,
avec tous les honneurs, notre reconnaissance.
Alors ne pleure pas sur ces jeunes années.
La vie a pris le pas. Nous sommes tous damnés.
Tu te noyais dans tes nabuchodonosors.
Ton masque de santé cachait ton vrai trésor.
Tu te perdais tout seul dans un flot d'illusions.
Ton image linceul voilait la profusion
de tant de grandeurs d'âme, de tes vraies qualités.
Quand sous ton aspartame dort un sucre fruité.
L'existence époussette ce traître de miroir,
le torrent de paillettes qui empêchaient de voir
une beauté profonde, tout ce que j'aime en toi.
Et que la glace fonde pour qu'enfin on te voie !
Tu peux vieillir mon cher, en souriant du passé !
Quant au goût de ta chair, je saurai l'embrasser.
Il gardera pour moi d'absolues voluptés.
Le monde peut rougir, nous blâmer, éructer.
J'aime l'enfant en toi et sa curiosité.
Garde-moi sous ton toit. Prends-moi sans hésiter.
Car pour tous ceux qui t'aiment, tu seras jeune et beau,
et puis, dans mes poèmes, un mythe à la Garbo.
Il y a sous cet acteur, un beau petit garçon,
et sous le séducteur, un ange à sa façon.
Au-delà de tes murs, il y a des yeux surpris.
C'est de cet esprit pur que je me suis épris.
L'amour tue le trépas et transcende le sang.
L'esprit ne vieillit pas. Le temps est impuissant.
Philippe LATGER
Novembre 2001 à Toulouse