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Shame

Publié le

Je sens mon cœur battre dans mon larynx.
Peut-être est-il malade.
Des ganglions se développent dans ma gorge,
grossissent à chaque bouffée de tabac que j'inhale.
Soudain, je m'arrête de travailler... je suis paralysé.
Je ne peux plus travailler, je ne pense plus qu'à ça.
Quelle est cette gêne dans mon cou ?
Cette chaleur qui irradie mes tissus ?
Je regarde sur internet,
je cherche à identifier les symptômes.
... Je suis trop jeune.
C'est ce dont je voudrais me convaincre.
Trop jeune pour être atteint par ce genre de mal.
Ou bien, j'aurais dix ans d'avance, peut-être vingt, ou trente...
Pourtant, quelque chose ne va pas. Je le sens bien.
Les sites spécialisés ne me rassurent pas.
Les articles médicaux.
Les témoignages sur les forums.
Laryngectomie.
J'écrase ma cigarette, fébrile,
et me cale dans mon fauteuil.
Je ne peux plus penser à rien.
Juste à cette chaleur. Cette pulsation cardiaque.
Cela monte comme une vague, comme une nuée...
quelque chose qui ressemble à la panique.
Pas envie de mourir. Bien sûr.
Pas envie d'aller à l'hôpital non plus.
Ma jeunesse, bien que relative désormais,
ne peut être fauchée si tôt par un cancer irrévocable.
Il faudrait que je me remette au travail, il faut que j'avance...
que je pense à autre chose.  

 

Je me tordais de douleur sur mon lit, à Ste-Marie la mer,
dans la chambre qui fut celle de mes parents, il y a longtemps.
Cette chambre qui donne sur le balcon dominant le jardin.
Le globe de plastique psychédélique orange,
suspendu sur mon corps en chien de fusil,
diffusait sa lumière de boule à facette.
J'essayais de respirer, de réfléchir, de me divertir, de me lever.
Il me fallait être un homme, être digne, être debout.
Tu m'avais dit au téléphone que tu étais à une terrasse de café.
" Sur la rue ? demandai-je incrédule...
Elle est bien calme ta terrasse... "
Bien sûr, tu étais chez quelqu'un,
à six mille kilomètres de chez moi.
Et bien plus encore en réalité.
Je savais dans ma chair que c'était la fin.
Tout sentait l'automne, l'écume fragile, frémissante sur le sable,

le fading de la lumière au crépuscule, l'épuisement résolu.
C'est l'impuissance qui se révélait, se tenait assise à côté de moi,
ou devant moi, me fixant avec impertinence et compassion.
Pourquoi ai-je ajouté cela,
sur ce ton de colère retenue,
ce ton de femme trompée,
ivre de rage et ridicule ?...
Plus que le silence de ta supposée terrasse,
c'est ce ton qui fut le signe de notre échec.
Ma réaction me fit horreur.
" Elle est bien calme ta terrasse... "

Comment ai-je pu dire cela ?
Comment ai-je pu le dire comme cela ?
Je n'aurais pas dû relever ton mensonge.

Au pire, il m'aurait amusé,
et j'aurais juste fait une plaisanterie, une réflexion complice,
pour te faire remarquer que je n'étais pas dupe,
non dépourvue d'une certaine tendresse.
Mais cette douleur à vif, ce ressentiment farouche,
cette hystérie pathétique, pitoyable...
Moi ? Etre dans ce rôle ? Mais...
Mais c'est contre-nature !

Je passe ma main sur ma pomme d'Adam.
Je palpe, cherchant sous la pression de mes doigts
une grosseur, une protubérance, une anomalie.
Je me lève, vais voir mon miroir au-dessus du lavabo.
Ouvre grand la bouche, essaie d'apercevoir quelque chose...
Je me contorsionne pour que la lumière éclaire la base de la langue,
le volume des amygdales, la voûte du palais.
Je me lave les dents, à grande eau.
Je respire mieux.
Déterminé à me remettre au boulot, je reviens à l'ordinateur.
Mais mon cœur bat encore,
et c'est sur le parcours du tabac qu'il résonne.
J'ai chaud. Je suis mal à l'aise. Je sens que je repars.
Que je glisse à nouveau dans l'irrationnel.
Je m'accroche. J'essaie de lutter.
Travaille. Pense à la commande à satisfaire.
Ecrire un texte. Oui. Sur quoi... sur la société de consommation ?
Un texte sur la fidélité du chien, la souplesse du chat, le lever du soleil...
Ecrire les mots futur, étoiles, bonheur...
Quand je n'ai que amygdalectomie dans la tête,
scanner dans les doigts... Tumeur.
Je ne dois pas penser à cette gêne,
ne pas me concentrer sur elle,
ne pas lui donner d'importance.
Mais penser cela est déjà penser à elle.
Ecoutons cette musique, ouvrons le MP3 pour voir ce qu'il m'inspire.
Machinalement, j'ouvre le paquet de cigarettes.
La radiation revient sur le pharynx.
Ecrire une chanson engagée, une chanson de rien,
une chanson d'amour...

Certes, j'étais parti te retrouver là-bas,
dans cette métropole du Nouveau Monde où tu devais rester plusieurs semaines.
Traverser l'Atlantique une nouvelle fois, alors qu'on enterrait ma grand-mère sans moi.
J'avais appris son décès dans la salle d'embarquement, à Roissy...
Bouleversé, j'envisageai l'annulation du voyage :
mes proches m'ont dissuadé de faire demi-tour.
Mes bagages étaient déjà dans la soute.

On m'avait appelé dans tout l'aéroport. On me cherchait.
Une voix me priait au micro de gagner l'appareil au plus vite.
Je ne l'avais pas entendue, perdu dans mon tiraillement.
Quand enfin, mon esprit revint en situation, reconnut mon nom,
se souvint de ce qu'il fallait faire : j'ai couru dans les couloirs, à perdre haleine.
Une hôtesse me fit de grands signes avec les bras au loin, à la porte :
le moteur tournait, et ils allaient retirer la passerelle.
Dans l'appareil, tout le monde, ceintures bouclées, me lança un regard noir.
Confus, en nage, je m'excusai platement, maladroit,
bredouillai mes regrets à qui voulait les entendre...
J'avais retardé le décollage.
Désolé, mais je viens d'apprendre la mort de ma grand-mère.
La mère de Maman. Ma petite Mémé d'amour.
J'étais resté cloué dans le lounge de la business class d'Air Canada.
Voyage en classe affaire payé par la compagnie qui te faisait travailler.
Le téléphone à la main : mon frère, ma sœur, mon cousin... Que faire ?
Pouvais-je tout planter, partir d'urgence trouver un vol pour Toulouse,
te prévenir de ne pas venir me chercher à Dorval,
demander à faire revenir mes valises du Québec parties sans moi ?...
" Pour elle, c'est fini... ça ne changera rien ... "
J'ai reconnu mon nom dans les haut-parleurs, tombé comme la foudre.
J'ai raccroché et j'ai couru dans les couloirs de Roissy...
J'ai couru, de toutes mes forces.
Pour aller te rejoindre.

Je jette mon paquet de cigarettes avec fureur.
Ma dépendance me dégoûte.
Je ne sais plus respirer sans cette saloperie.
Je ne sais plus inspirer autrement que sur un filtre.
Respirer me tue.

( ... ) 



Philippe LATGER
Octobre 2006 à Paris

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Hypocondrie

Publié le

Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Je suis hypocondriaque, c'est bien connu.
Une personne, délicieuse, partageait ma couche. Paisiblement.
Je l'ai réveillée en fanfare, à six heures du matin, après une nuit d'angoisse...
Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, en proie à des démangeaisons insupportables.
Pour moi qui avais déjà expérimenté les réjouissances nocturnes de la gale, dix ans plus tôt,
c'était fait : les symptômes étaient tous réunis.
Je m'interrogeais sur mon hygiène, les lieux que j'avais fréquentés,
les hôtels ou les boîtes, les partenaires sexuels des dernières semaines...
Je me retournais dans mon lit, près d'un corps assoupi, indifférent, bienheureux,
retournant les hypothèses, les options et les conclusions dans tous les sens,
entre deux grattages compulsifs, allumant une cigarette dans le noir,
cherchant à calmer mon obsession,
aussi violente qu'une crise de jalousie, aussi irraisonnée.
Respirer sur mon filtre me donnait un peu de répit.
Et puis, lorsqu'il fallait trouver le sommeil, le contact du tissu me brûlait.
Aucune position ne pouvait me soulager.
Les démangeaisons repartaient de plus belle, à l'intérieur des cuisses, dans le dos...
C'était simple : si c'était bien la gale, il suffisait de consulter et de traiter.
A deux ou trois reprises, j'étais sorti du lit à pas de loup, pour ne réveiller personne,
consulter internet dans la pièce voisine, chercher des informations sur des sites spécialisés.
Dermatologie. A quoi peuvent correspondre ces symptômes ?
4 heures du matin. Les yeux pleins de fatigue. Les paupières pesantes.
Il faut que je me couche. Lentement. Dans le noir, retrouver ma place.
Je ne supporte pas le contact du drap, la chaleur moite du matelas,
je sens la poussière partout.
Une autre cigarette. Debout, les démangeaisons se calment, je les oublie presque.
Mais je ne tiens plus debout... je suis mort de fatigue.
5 heures du matin. Où ai-je pu contracter cette putain de gale ?...
Je ne pouvais interrompre le sommeil de quiconque,
pas à 5 heures du matin !... J'étais seul face à mon tourment.
Les premières lueurs de l'aube m'ont redonné du courage. Et de la force aussi.
5 heures et 55 minutes. Les oiseaux commencent à se réveiller.
Je lui laisse cinq minutes.

A six heures précises, je me suis levé d'un bond, déterminé, suis allé prendre une douche,
faisant claquer mes pas, les portes, les robinets, dans une agitation ostentatoire.
Le corps s'est étiré dans mes draps. Un œil s'est ouvert. Puis un deuxième.
Le regard surpris, puis inquiet, s'est posé sur le réveil.
" Qu'est-ce qui se passe ?... Tu es bien matinal... Il est six heures. "
Je me suis planté près du lit, une serviette de bain nouée sur mes hanches, les cheveux mouillés :
" Il faut que tu te lèves. On va traiter tout le linge. Les vêtements, les draps... tout...
Je crois que j'ai la gale... "
Mon ton impérieux laissa l'auditoire sans voix.
Un soupir, une grimace, une main sur les yeux, le buste s'est redressé sur les coudes.
Les cheveux hirsutes sur un air d'incompréhension (ravissante) :
" Pardon ?... Tu crois que tu as quoi ?
- Voilà trois nuits que je ne peux pas dormir, ai-je repris en repartant dans la salle de bains,
j'ai des démangeaisons partout, la nuit seulement, tous les symptômes de la gale !...
Je l'ai déjà eue, assurai-je, en 97... ça m'a accompagné jusqu'en Californie.
- La gale ?... Tu es sûr ?...
- Il faut passer tout le linge de maison à l'insecticide, en poudre, et que je traite ma peau.
C'est contagieux. Je ne voudrais pas que tu en fasses les frais. "
J'ouvris grand les rideaux, fenêtres et volets pour aérer la chambre.
Ma détermination, toute martiale, ne pouvait accepter ni doute ni contradiction.
Sur le pied de guerre, je n'allais tolérer aucune résistance. C'était maintenant.
" Et je dois me lever maintenant ?...
- C'est ça. "

Après avoir fourré en boule les taies d'oreiller,
draps, drap housse, couvertures dans des sacs poubelles,

passé l'aspirateur sur le matelas dénudé, sous le sommier,
j'ai pris rendez-vous au téléphone avec un dermatologue, sans passer par un généraliste,
sous le regard perplexe d'un témoin à peine coopératif. Suiviste mais circonspect.
Une bombe anti-acariens achetée en pharmacie dès l'ouverture de ses portes,
entre autres initiatives aussi hardies qu'unilatérales.
La chambre était devenue une zone interdite.
Quarantaine. Etat de guerre.
Pas question de laisser ces bestioles creuser des galeries sous ma peau impunément.
Je rêvais d'une nuit de sommeil...

Assis face au médecin, j'ai décliné toutes mes réflexions, mes observations, mes sensations.
Le dermato n'avait aucune expression amusée, ni entendue, ni approbatrice.
J'ai senti qu'il n'allait pas aller dans mon sens. Il gardait une distance inquiétante.
Comme s'il refusait de rentrer dans mon jeu.
Ce jeune homme avait pour tout dire, l'air effrayé.
Celui qui convient quand on est confronté à l'hystérie.
Il m'a examiné avec la plus grande prudence, le visage grave.
Nous sommes revenus nous asseoir à son bureau.
" Etes-vous surmené en ce moment ? Sujet au stress peut-être ?...
Quelle est votre activité professionnelle ?... "
Je le dévisageai incrédule...
" Le stress ?... Est-ce que vous êtes sérieux ?
- Ce n'est pas la gale " lâcha-t-il catégorique.
Qu'allais-je lui exposer ?
Que je ne savais pas ce que j'allais faire de ma vie ?
Que je ne trouvais pas toujours les raisons d'avancer, de continuer ?
Oui, je voyais mon corps changer, et vieillir, et se dérégler chaque jour davantage.
Oui, j'avais peur de mourir, je pensais à la mort.
Oui, j'avais l'impression de n'avoir rien fait de bon, de toute ma chienne d'existence
et que le meilleur que j'avais à vivre sur cette terre était déjà derrière moi.
Penaud, je ne suis sorti avec aucun traitement.
Seulement un soupçon de honte,
et une réelle inquiétude quant à mon état psychique.

Une crise d'angoisse. Comme une crise de jalousie.
Une colonne de feu incontrôlable, indomptable, qui jaillit du fond de soi.
Un vertige nauséeux, où l'on sent chaque pulsation cardiaque.
Le corps vieillit en effet. Et je le sens se décomposer.
Les artères se bouchent. Les poumons s'encrassent.
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Vais-je accepter de mourir ?
J'inspecte chaque parcelle avec précision,
et à chaque ganglion, j'envisage déjà le pire,
pleurant sur un monde que je ne veux pas quitter.
Ce monde que j'aime et qui me plaît. Le seul que je connaisse.
Pas envie de quitter le soleil qui se lève sur la mer, la montagne,
la pluie qui s'échappe des amas de nuages, au gré du vent.
Les chiens, les chats, les girafes et les zèbres.
Les arbres, les fruits, les cailloux, les rivières.
Pas envie de quitter les odeurs de foin coupé, de forêt après l'ondée,
l'iode et le vinaigre, les senteurs du romarin, du jasmin, de l'eucalyptus.
Je me suis attaché à ce monde, j'y suis bien.
J'aime la sensation du toucher,
le rugueux, le soyeux, le chaud et le froid.
J'aime voir, regarder, m'éblouir de couleurs,
celles du soir de juin, celles du toucan, celles de la mer changeante,
celles de tes yeux...
Vais-je accepter de mourir ?
C'est comment la mort ?... d'abord...
Est-ce qu'il y a des tamanoirs dans la mort ?
Est-ce qu'il y a des roitelets huppés ?
Des pieuvres et des ornithorynques ?
Est-ce qu'il y a des edelweiss, des hibiscus, des iris et des champs de maïs ?
Des amanites tue-mouches ? Des bananes et des plumes de paon ?
Est-ce qu'il y a de l'eau ? Des cascades ? Des vagues et des océans ?
Pas de radis ? Pas de chevaux ? Pas de Beethoven ?...
Je n'ai pas envie de ne plus entendre le vent dans les feuillages,
de ne plus ressentir la brûlure des orties sur la peau des mollets,
celle du soleil sur mes épaules...
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Je me suis attaché à la lune,
à l'odeur des clous de girofle, au goût des morilles,
au contact de ta peau...
Ma main ouverte sur ton hypocondre.
Est-ce que ça peut être mieux que ça ?...
Malgré la guerre, malgré la douleur, malgré la maladie.
Même le goût des sanglots et du désespoir me manquera.
Je ne veux pas vous quitter.
Je ne veux pas te quitter.

Il se passe des choses étranges dans ma gorge. Dans mon cou.
Des grosseurs. Des gênes. Des choses qui n'existaient pas.
Je passe mes doigts sur la pomme d'Adam.
Je crains pour mon larynx, les cordes vocales...

Je ne devrais pas m'attacher.
Pas même à mes amygdales ou à ma thyroïde...
Ils peuvent bien me les enlever,

tout ça finira en poussière, de toute façon,
dans la poussière d'un cercueil pourri.
Des fibres. De la moisissure. La décomposition.
Ne pas s'attacher au corps.
Le corps de mes vingt ans.
Celui de mes trente ans.
Ne pas s'attacher au tien.
Tout est en mouvement.
Rien ne se perd. Rien ne se crée.
Nous devenons autre chose. Probablement.
Une plaie se développe dans la narine.
Quelque chose de purulent. Bactéries. Virus. Parasites...
Le matériel nous leste dans une réalité fantasmée.
Le corps ancré dans trois dimensions, étroites et infinies.
Je ne dors pas. Je suis malade.
Je sens que je vais mourir. Mon cœur va lâcher.
Chaque pulsation percute mes tempes sourdement.
La vie est une maladie incurable.
Le corps est une plaie.
Une plaie qui va me manquer.
Que ça dure... que ça dure toujours...
Je veux vieillir. Je veux vous voir vieillir.
Voir les enfants grandir. La paix au Proche-Orient.
Voir la Sagrada Familia terminée.
Voir la colonisation de Mars.
Voir mes enfants venir au monde.
Voir leur mère me sourire encore...

Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?


Philippe LATGER
Août 2006 à Paris

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Parisiens

Publié le

Quel plaisir de retrouver mes petits Parisiens...
Quel bonheur.
La fourmilière de la Gare de Lyon est encore dans les eaux internationales.
Ici se croisent des provinciaux et des étrangers.
Ici, les Parisiens redeviennent Provinciaux aux départs.
Les Provinciaux redeviennent Parisiens à l'arrivée.
Un sas entre le rail et la ruche, entre l'ailleurs et la place.
La mienne...
Je sors du bâtiment et prends une inspiration.
Voilà... Paris était cachée là...
La file d'attente aux taxis.
Les immeubles inégaux du Boulevard Diderot.



Philippe LATGER
Août 2006 à Paris

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Cumulo-nimbus

Publié le

La foudre est tombée sur la tour Eiffel.
La zébrure a crépité de biais, pour éteindre le phare parisien.
Une décharge phénoménale, comme il en tombe sur le mât de l'Empire State Building.
Les rideaux phosphorescents se balancent, comme dans le couloir d'une maison hantée.
J'ai ouvert toutes les fenêtres pour changer l'air de l'appartement.
La fraîcheur bienfaitrice peut enfin prendre place,
souffler sur l'épaisseur d'une poussière stagnante.
Il y a enfin de l'air. Des courants d'air.
Et les rideaux surfent dessus comme des méduses dans l'obscurité.
J'ai tout éteint. Toute source électrique.
Seule la lumière de la rue entre dans la chambre comme une lumière de pleine lune.
Une lumière orange, presque rouge,
anéantie, dévorée régulièrement par les flashs voraces des éclairs.
J'ai tout ouvert. J'ai tout éteint.
La nature reprend le dessus. La nature reprend ses droits.
La vie humaine se fige.
Des voisins se sont flanqués à leurs fenêtres pour admirer le spectacle.
A la fois éblouis, ravis et craintifs. Impressionnés, de toute façon.

Le vent s'est levé d'un coup.
Des portes et des volets ont claqué.
Des bruits de déménagements, de chutes d'objets, de bris de glace.
Et l'eau est tombée du ciel. Providentielle.
Le Salut vient souvent du ciel. Comme le soleil.
Le soleil et l'eau...
Nous sommes des plantes vertes.
Des végétaux déguisés en animaux.
La noirceur est arrivée avec le clapotis lourd de gouttes amples et compactes.
Un début d'averse en crescendo, comme pour une pluie de grenouilles et de crapauds.
Qui viennent s'écraser au sol de façon éparse d'abord,
avant que le processus ne s'intensifie soudain.
Quelqu'un en bas avait tiré sur la corde,
sans savoir ce qui tenait en équilibre au-dessus,
et les premiers gravats neigeaient déjà,
annonçant un déluge aussi catastrophique qu'irrémédiable.
L'écume de la déferlante.
La pluie prenait son élan. Tandis que la lumière réduisait.
La nuit est tombée vite ce soir.
Les éclairages publics n'étaient pas programmés pour si tôt.
La rue s'est retrouvée dans des ténèbres inhabituelles.
Des bourrasques de fin du monde faisaient voltiger des choses sorties de nulle part,
les avaient débusquées et tirées de leur oubli pour les faire valser dans la rue.
Et puis, la lumière artificielle s'est réveillée, trop tard,
débordée par des éclats de lumière du jour, stroboscopiques.
Chaque éclair révélait l'embouteillage de cumulo-nimbus sur Paris.
La foudre est tombée sur la tour Eiffel.

J'ai tout ouvert. J'ai tout éteint.
Téléviseur. Ordinateur.
Toute activité est suspendue.
Comme ma respiration.
Quelle probabilité que la foudre tombe chez moi, tombe sur moi ?
Serait-ce une belle mort ? Foudroyé en caleçon à sa fenêtre...
Dans la fleur de l'âge, la fleur de la nuit, la fleur de l'été.
L'éclair s'abat comme l'Esprit Saint. Raide comme la Justice.
Et la Justice est aveugle. Dieu aussi. La Mort aussi.
La Nature est un monstre.
Un monstre qui nous nourrit. Un monstre qui nous ignore.
Seule la vie est sacrée, malgré elle.
La vie humaine ne pèse pas lourd.
Elle n'a de prix qu'aux yeux des humains.
Que pèse un homme face à un cumulo-nimbus ?
Que pèse un homme face au cycle immuable de l'eau,
aux chemins aléatoires de l'électricité, aux écosystèmes,
aux causes et aux effets ?...
Chaque coup de tonnerre est une gifle à notre orgueil.
L'égo se rétracte : tentacules oculaires de l'escargot.
L'homme rentre dans sa coquille. Ou s'agenouille.
Il se tapit. Se fait petit. Se fait oublier.
Que la foudre ne tombe pas sur moi...
S'il vous plaît... pas sur moi.

L'orage exulte.
Il m'exalte.
Mes rideaux dansent voluptueusement,
fêtant la tempête et le désordre.
Est-ce que je crois en Dieu ?
A qui ai-je dit S'il vous plaît ?...
A la providence ? Au hasard ?
La Nature est aveugle... et sourde !
A qui me suis-je donc adressé ?
A qui ai-je fait cette honteuse prière...
Pas sur moi ?...
La tourmente libère autant l'égoïsme que la superstition.
Nous avons bâti des logements, des villes, des routes et des cathédrales.
Nous avons canalisé l'électricité, le vent et l'eau pour animer nos machines.
Nous avons composé des requiem, voyagé dans l'espace.
Quel genre de végétaux déguisés en animaux sommes-nous ?
La génétique. Le nucléaire...
Les abeilles auraient-elles fait voler des avions, elles,
si elles n'avaient pas eu d'ailes ?
Les fourmis n'ont pas inventé la roue, ni le moteur à combustion.
Et l'homme n'a pas inventé l'esclavage...
Derrière les barreaux de mes fenêtres,
je vois des visages fascinés à leurs balcons
qui regardent vers le ciel...
Nous avons encore à apprendre.
Nous maîtrisons si peu de choses.
L'homme n'est jamais aussi grand
que lorsqu'il se sait petit.

C'est comme être face à la mort...
Face à sa propre mort.
Soudain, les factures n'ont plus d'importance.
Les hiérarchies sociales sont balayées.
Nous sommes tous égaux.
Face à l'orage...
Il n'y a plus d'ambition, de compétition, d'hypocrisies.
Plus de jeux de rôles. Plus de raisonnements.
Tout ce petit monde tremble, menace de s'écrouler.
Poussière. D'étoiles ou d'autre chose.
Nous sommes poussière.
Et le vent de l'orage souffle sur notre épaisseur stagnante.
La pluie génératrice.
La purification par le feu.
Figés face à notre condition,
la crainte et le soulagement se mêlent en nous.
Aussi forts l'un que l'autre.
La peur de n'être rien.
La peur d'être quelque chose.
Le soulagement d'être quelque chose.
Le soulagement de n'être rien.
Tout cela résonne à chaque coup de tonnerre.
Comme une vérité venue d'ailleurs, ou de nous-mêmes.
La foudre est tombée sur la tour Eiffel.

J'aime l'odeur de la campagne après la pluie.
L'odeur de l'herbe après l'arrosage du soir.
Paris sent bon aussi, après l'orage.
Les toits lavés, les trottoirs rincés, les feuillages ranimés...
Une bonne douche pour repartir du bon pied.
Le retour à la normale. Ou presque.
Il y a des factures à payer, certes...
Mais ce qui paraissait insurmontable
semble bien dérisoire lorsqu'on a failli mourir.
Le monde a failli mourir, à chaque tempête, à chaque orage.
Le phare de la tour Eiffel tourne à nouveau dans le ciel,
comme s'il ne s'était rien passé.
Pourtant, il s'est passé quelque chose :
je suis heureux d'être toujours là pour le voir tourner.
Et je le regarde... comme si je le découvrais.
Comme les gens se sont regardés dans la rue, dans la panique...
Dans la catastrophe, l'humain fraternise, se serre la main, se serre les coudes.
L'humain prend conscience de lui-même, prend conscience des autres,
découvre qu'il a des voisins, des contemporains, des congénères ou des frères.
On court sous la pluie et des regards se croisent : on se sourit.
Bonjour : vous existez... j'existe aussi.
Demain, on se croisera, sans s'adresser la parole,
tout rentrera dans l'ordre.
Ambition. Compétition. Factures.
Mais ce soir, la foudre est tombée sur la tour Eiffel.
J'ai tout ouvert...



Philippe LATGER
Juillet 2006 à Paris

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Summertime

Publié le

Les dalles de béton sont brûlantes.
Le sable de la plage est brûlant.
Le goudron de la rue est brûlant.
Et pourtant, c'est pieds nus qu'on les arpente.
La plante résiste comme pour qui marche sur des braises.
Le cuir des sièges de l'auto est brûlant.
La portière comme accoudoir, vitre baissée, est brûlante.
Et pourtant, le temps du trajet, l'air chaud suffit à supporter la fournaise.
Ma peau est devenue cuir.
Un cuir tanné par le soleil.
Le dieu soleil... ma raison de vivre... ma raison d'être...
Comment ai-je pu survivre à un nouvel hiver ?
Un parfum a brisé la glace, un parfum m'a réveillé...
c'était au marché, à Paris... cette branche de tomate...
J'ai revu tout le Roussillon sous mes yeux.
Cette région de jardins maraîchers.
Mes artichauts, mes salades, mes asperges de Salanque.
La route bordée de platanes, entre Bompas et Ste Marie la Mer.
La résidence principale. La résidence secondaire.
Les quartiers d'été. Les grandes vacances.
Qu'est-ce que je fiche ici ?...
Les sandales pleines de sable.
Le délicieux picotement d'un coup de soleil.
L'odeur de la crème anti-moustiques ou de l'huile solaire.
La marque du maillot de bain.
Le goût chloré de la piscine.
Les dessins sous les jupes des arbres,
que fait le soleil sur l'eau par réverbération,
qui dansent comme des volutes de cigarettes en accéléré.
Ces reflets se balancent partout, jusqu'au plafond de la chambre,
en accord avec la clameur entêtante des cigales.

Mon vieux Montmartre crève de chaud.
La foule du 14 juillet cherche le chemin de la plage.
Je me fraye un passage entre touristes et saisonniers.
Le feu d'artifice, éjaculé au-dessus du Champ de Mars,
fait trembler la terre et bondir les cœurs dans les poitrines.
La nuit sera longue.
Et la saison, cette année, sera colombienne.
Je fume encore, malgré les avertissements et les alarmes.
L'Amérique latine pose un décor d'opérette, me fait parler espagnol.
Je cherche sachant que je n'ai nulle part où aller.
La plage seule est une destination possible.
Cette maudite branche de tomate...
elle m'a ouvert les poumons, elle m'a ouvert les yeux.
Je sens le froid intense de la brûlure, sur la voûte plantaire,
qui me fait courir en riant sur la plage jusqu'au sable mouillé.
Je sens la morsure du sel sur des plaies invisibles autour des ongles
alors que j'ouvre mes bras pour gagner encore quelques mètres
en une ultime brasse sous-marine.
Des tongs claquent sur des talons sur le ponton de bois.
Des filins tintent dans la forêt de mâts
de leur cliquetis métallique sur le port de plaisance.
Mon corps est fait pour l'été.
C'est mon métabolisme.
Mon patrimoine génétique.
Besoin du jour à dix heures du soir.
Besoin de la pleine lune énorme se levant sur la mer.
Besoin du trac délicieux de la nuit se levant sur l'amour.

La douche froide.
Pour enlever le sable.
Pour hydrater la peau.
Pour se caresser.
Les muscles se redessinent.
Le galbe de l'épaule. Celui du biceps.
Le bronzage souligne abdominaux et pectoraux.
Pas besoin de se sécher.
Quelques pas suffisent et tout s'évapore comme par magie.
La trace des pas. La trace des mains.
Sous la moustiquaire coloniale, le radeau blanc d'un lit.
Un seul drap, repoussé aux pieds pour être déjà de trop.
Un corps étendu, à rejoindre peut-être.
La trace des mains...
Le duvet sur la nuque a blondi,
doré sur la peau brune, à peine perceptible.
Cette peau restée claire sur les flancs et sous les ongles.
Tant de lumière. Tant de contrastes.
Les persiennes baissées.
Les reflets de la piscine au plafond.
Une transpiration familière, érotique.
La paresse d'une sieste.
Le crépuscule viendra nous réveiller.

Des corps dansent au bord de la mer.
Des corps qui se sont révélés, déshabillés,
pour plonger dans les vagues,
pour sauter au filet d'un beach volley.
Des mollets saillants sur des chevilles fines,
des cuisses tendues s'échappant de caleçons flottants.
Des poitrines gonflées et pesantes, ou pointées vers le ciel,
des hanches découvertes au maillot échancré.
La jeunesse exulte.
Elle insulte la vieillesse et les cœurs malheureux.
Des chiots agités, bagarreurs, fanfarons,
qui soulèvent la poussière comme hordes de chevaux.
Il y a le sourire amusé des filles de bandes,
qui dévisagent leurs rivales, celles qui arpentent la plage,
le rivage, par paires, marchant dans l'écume, l'air innocent.
Celui aguicheur qu'elles réservent aux sauveteurs
ou au jeune athlète baratineur qui vend ses glaces et ses beignets.
Trop grands pour faire des châteaux de sable.
Trop petits pour penser à la mort ou à la fin du monde.
Le soleil gagne la moindre parcelle d'ombre.

Aller pieds nus est un plaisir avant d'être un luxe.
Des margelles d'Ibiza aux chapes de Castelldefels,
des pelouses de Rosas à la terre battue de Barcelone.
Sentir le sol, ses moindres aspérités.
Sentir les petits cailloux se défiler avec la vague qui se retire.
Sentir la fraîcheur lisse du marbre ou les échardes de vieilles planches.
Sentir le monde. La terre qui tourne.
Les tiens fouillent le drap rejeté au fond du lit,
labourent le matelas entre deux sommeils, deux rêves peut-être...
d'un mouvement contrarié, presque brusque.
Le genou relevé, la cuisse a trouvé un endroit où le drap est plus frais,
où le lit est moins moite, et ton corps tout entier s'enlise à nouveau.
Le dos et les fessiers offerts au ventilateur qui tourne au plafond,
mollement, zébré du scintillement des eaux de la piscine,
tu as trouvé la position idéale pour refluer dans ton rêve.
Des petits cheveux collés au front, les tempes luisantes,
la joue écrasée sur le traversin trituré, tu dors sagement,
abandonnant ton corps sublime à ma seule conscience,
à mon seul regard à la fois subjugué et inquiet,
incarnes à merveille tout l'érotisme de la saison.

L'odeur de caoutchouc brûlé m'est revenue.
Celle de joints cuits par le soleil dans la 2CV sur la route de Ste Marie.
L'odeur de l'échappement mazouté d'un camion, transfigurée par la chaleur.
Celle du matelas pneumatique qui dérivait sur l'eau.
J'ai revu les mirages loin devant sur la route.
J'ai revu les ombres légères que faisaient des aiguilles de pins,
au fond de la piscine, en flottant à la surface.
J'ai revu ton corps allongé sur le ventre dans toute cette blancheur,
dans toute cette pénombre,
cette peine... perdue.
Le feu d'artifice du 14 juillet déchire le ciel de Paris, et mon âme...
Echos des détonations dans la poitrine, à l'infini.
La foule est désincarnée, anonyme, indifférente.
Il me faut prendre le large.
J'y serai en quelques brasses.
J'ouvre mes bras et avance encore de quelques mètres.
Sous l'eau. Encore et encore.
Et ce n'est qu'à ta bouche que je reprendrai ma respiration.
Remonter à la surface. Faire voler les cheveux d'un coup de tête.
Radieux.
Perlé d'eau de mer.
Et du plus beau sourire.



Philippe LATGER
Juillet 2006 à Paris

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Le Talgo

Publié le

Le plastique jauni des tablettes du Talgo.
" Mesdames et messieurs les voyageurs... "
Les rideaux accordéon bruns et vanille se balancent.
La carcasse du train grince de tous ses rhumatismes.
Portbou...
La mer est sublime,
agitée au bas des rochers, au pied des falaises,
calme et infinie au-delà,
vers l'Italie peut-être et les Baléares,
puis l'Afrique probablement, et les Canaries.
Portbou...
Combien de fois ai-je fait ce voyage ?
Le changement d'essieux,
le contrôle des passeports...
tout est en ordre.
Un ordre immuable,
que je connais par cœur,
à la minute près.
" Mesdames et messieurs les voyageurs... "
Filer ainsi dans les noirceurs aurait pu me noyer
dans un gouffre de mélancolie.
Enfant, je n'aimais pas les lampadaires de novembre,
dont les timides halos, à la blancheur maussade,
bavaient un peu sur l'obscurité des rues désertes.
Ici, les lumières blafardes de l'hiver
ne m'impressionnaient guère, parce que,
même si la nuit tombait tôt,
fraîche, en brumes et brouillards,
je savais que j'allais te rejoindre à Barcelone.
Ce train démodé, sordide, vide,
abandonné par les touristes et les vacances,
s'arrêtait inlassablement à Figueres, puis à Gérone,
que je reconnaissais à peine sous la buée des vitres,
et j'anticipais, brûlant, l'arrêt du Paseo de Gracia.
L'ouverture des portières, à la main, vers l'intérieur.
Les fleurs grossières comme pyrogravées.
La flûte saturée des annonces.
" Proxima estacion... "
Perpignan - Portbou - Barcelone.
Septembre. Octobre. Novembre.
Etait-ce la ville, ou toi, les deux à la fois ?
Je ne saurais dire, sinon que c'était l'été,
sans discontinuer,
jusque dans nos draps où ta chaleur m'attendait.

Juillet naissant sur la voie ferrée
qui se taille une route entre les criques
et les tunnels, sous l'écume des Pyrénées,
frisant les vagues de sa ferraille rouge.
Je reconnais mes vignes en terrasses.
La nuit à cinq heures de l'après-midi est ailleurs.
Les couleurs sont éclatantes.
Le soleil exulte.
Je suis chez moi, sur mes terres.
Curieusement, je me sens oppressé,
comme un étranger.
Quelque chose a changé,
s'est brisé sans doute...
Tu n'es plus au bout de la route.
Et cet été a des parfums d'hiver.
Mon excitation d'enfant s'est tue.
Mon impatience d'amant s'est déchirée.
Je voudrais que le voyage ne se termine jamais,
préférant repousser l'heure du constat final :
le temps a passé et tu n'es plus dans ma vie.
Et pourtant... tu y es... plus que jamais.
Le Talgo me menait invariablement à toi.
Comme je l'aimais ce vieux train...
Comme je l'aime.
Je n'avais peur de rien,
sinon de te trouver en colère ou taciturne.
L'âme légère, le torse plein d'espoirs et d'hélium,
seul mon bagage me lestait de ses livres et effets personnels.
Un déménagement de six mois : valise après valise.
Talgo après Talgo.
Je reviens sur les lieux du crime.
Les mains pleines de sang.
Les yeux embués comme les vitres de l'hiver.
J'ai tué mon enfance et une histoire d'amour.
La magie du train n'est plus qu'un arrière-goût.
Une vulgaire madeleine.
Nous avions tourné la page catalane, pris le large.
La vague avait reflué jusqu'à Paris.
Les livres et les effets personnels.
Un troisième chapitre.
D'autres sensations tenaces.
En sommeil...

Aujourd'hui, je rentre.
Je suis chez moi.
A ma place.
A mon siège.
Mais le Talgo est vide.
Même bondé de touristes insouciants.
La destination est vaine.
Aujourd'hui, je ne rentre plus...
je suis un étranger.
Il me faut tout réapprendre.
Je découvre l'itinéraire, le wagon,
le plastique jauni des tablettes,
les fleurs près de la porte
et les rideaux accordéon.
Il me faut tout réinventer pour ne pas avoir mal.
Je ne suis jamais venu ici.
Je n'ai jamais entendu cette petite musique.
" Mesdames et messieurs les voyageurs... "
Proxima estacion : Portbou.



Philippe LATGER
Juillet 2006 à Port Bou

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Branche de tomate

Publié le

Tu l'as perçu toi-même...
Barcelone a une odeur.
Une odeur bien à elle, qui n'est pas celle de Paris,
ni celle de Londres, ni celle de New York.
Ce n'est pas du pétrole mais de l'huile.
Ce n'est pas de la poussière mais du sable.
L'iode et la branche de tomate mêlée,
avec une sueur de cerveza éventée.
Un soupçon de pin parasol dans la fumée d'un cigare.
Des détergents, de l'ammoniac, des lessives
venues des draps qui sèchent dans les ruelles.
Rappelle-toi, nous aussi avons étendu notre linge propre,
jusqu'à nos taies d'oreiller dans les arbres des Ramblas.
Ces arbres qui embaumaient, malgré les relents de fritures.
La chaleur de Barcelone a une odeur.
Une odeur de parking souterrain, de terre cuite, de goudron amolli,
de vapeurs d'essence, de pollution orangée, de façades crasseuses,
de géraniums malades, de pigeons souffreteux,
d'embouteillages monstres avec leurs mirages vibrants,
les feux de signalisation vaporeux, les pare-brises aveuglants de soleils,
d'échappements mazouteux, d'égouts pestilentiels et de colonia bon marché.
Toute cette graisse cuisante, cette bouffe accablée, cette humanité grouillante,
rafraîchie par le sel de la mer, une entrée maritime piquante,
ou un vent sec qui ouvre les poumons.
J'ai le goût du Cacaolat dans la bouche.
Dormais-tu déjà ? Etais-tu juste devant un DVD ?
J'allais pieds nus dans la cuisine, ouvrir le frigo,
pris par la soif, ou la faim, ou les deux,
et je croquais un cornichon russe que tu aimais tant.
Barcelone a le goût du cornichon russe.
Le goût des petites asperges blanches,
que tu disposais dans de larges assiettes avec les tomates cerises.
Comme pour ces dîners en tête à tête,
sur le petit balcon de la Calle Canuda.
J'ai encore la cire des bougies sous les ongles.
Leurs flammes dans les yeux,
émerveillé de te voir là, en face de moi,
dans l'écrin de la nuit,
dans celui de mon enfance.
Comme nous étions heureux de l'avoir trouvé celui-là.
C'est toi qui l'avais débusqué !
Tu travaillais lorsque je suis entré seul dans le trois étoiles.
La gravure des skyscrapers au-dessus du lit m'a enchanté.
Les sourires indiens et leur douceur hindoue.
Les trois marches de marbre verni, les grands rideaux doublés.
Notre nid de moiteur et d'ombrages, de passions déchirantes.
Tu avais visé juste. En plein dans le mille.
Et les étoiles se multiplièrent, à l'infini,
sur la robe de Juliette Gréco au théâtre du même nom,
dans le ciel immense de nuits pétillantes du bonheur de te rejoindre,
à celui de te présenter mon cousin, et les vieilles dorures de la Paloma.
L'odeur de Barcelone m'aide à respirer depuis que je suis au monde.
Il était égoïste de marier cette ville à mon deuxième amour.
La Rambla de Catalunya a remplacé le Rembrandt et ce premier étage,
concrétisant notre désir de construire.
Nous avons cherché, euphoriques, le cadre idéal.
Nous avons pris de l'altitude. Avec ascenseur.
De cet appartement, j'ai gardé le contact chaud et doux,
sous mes pieds, de son carrelage moucheté,
lorsque je me levais, sans soif ni faim, pour ouvrir le frigo
et boire le Cacaolat à pleine bouche, sans jamais être rassasié.
" Le train... à destination... de... Montpellier... "
Le Talgo déglingué s'immobilisait devant moi, le cœur serré.
La station du Paseo de Gracia.
Ma valise aux roulettes défoncées.
Je revenais toujours, quelques nuits plus tard.
Le canapé orange. La lampe au tube de papier.
Le carrelage brûlant de notre terrasse.
Les portes qui s'ouvraient à la moindre bourrasque,
à maintenir contre les orages et les pluies battantes,
nos tempêtes.
La céramique vert pâle de la salle de bains.
Toi, au milieu du grand lit.
Te levant pour allumer une cigarette.
Nous avons dormi si peu.
Soit parce que nous étions heureux.
Soit parce que nous étions malheureux.
Dans les deux cas, difficile de dormir.
Quand avons-nous vraiment dormi ?...
Parler de toi, de ta famille, de tes souvenirs,
jusqu'au matin, où il fallut aller chercher des croissants.
Courir toute la nuit les hôpitaux de la ville pour te retrouver,
pris de panique, parce que du verre brisé nous avait mutilés.
Du verre brisé. Comme les espoirs déçus. Les trahisons.
La colère... aussi furieuse que notre désir, que notre amour.
Un livre sur Antoni Tàpies.
Remonté du Drugstore, au bas de l'immeuble.
Un film de Robert Altman ou de Fritz Lang.
Et Porgy and Bess, sur les quelques pouces d'un ordinateur portable.
A un moment ou un autre, nous faisions l'amour.
C'est, au fond, ce que nous faisions le mieux.
Le tabac était plus léger ensuite, moins amer.
La chambre devenait belle, son jaune moins ordinaire.
En refermant le frigo, j'arrivais peut-être à la terrasse,
prendre une grande inspiration, comme une ligne,
de Barcelone toute entière, dans l'espace, dans le temps.
Embrasser toute ma vie, toute la région, toute la mer.
Respirer la nuit devenue magique, bienveillante, éternelle.
La pénombre de l'appartement était sensuelle, un peu triste.
Tu ne disais rien.
Et je traînais, le lendemain, ma valise jusqu'au Talgo.
J'ai traversé cette frontière, à Portbou,
des dizaines de fois.
J'ai usé le Perpignan-Barcelone,
comme j'avais usé auparavant le Bordeaux-Toulouse.
Avec un grain de sable dans la chaussure,
dans les deux cas :
l'angoisse de perdre l'être aimé.
Ma mère, que j'ai perdue, entre Bordeaux et Toulouse,
à force de chimiothérapies.
Toi, que je perdais, entre la Catalogne du Nord et celle du Sud.
J'allais et venais.
Attirance / répulsion.
Le Talgo revenait toujours en gare de Barcelone.
Et mes roulettes faisaient un boucan d'enfer
sur les rainures régulières des trottoirs.
Le cœur joyeux, j'arrivais à l'ascenseur.
Retrouvais notre deux pièces avec soulagement.
Et je t'attendais.
Tu rentrais quelques heures plus tard.
Et nous faisions l'amour quand nous ne nous engueulions pas.
Et nous nous engueulions lorsque nous ne faisions pas l'amour.
L'évangile selon Saint-Matthieu
alternait avec La Passion selon Saint-Jean.
Bach avec Pasolini.
Et il fallait descendre les bouteilles vides de Cacaolat.
Vider les cendriers. Faire une machine de linge.
Te caresser les cheveux et t'embrasser comme personne.
Paris. Square Carpeaux : des lunes plus tard,
un réveil rouge affiche ses chiffres stupides sur mon téléviseur.
Les mêmes chiffres qui tournaient dans notre chambre.
Une des acquisitions de cette époque.
Avec la boule à facettes.
Des vestiges d'un bonheur évanoui.
L'ordinateur portable a été vendu.
Les DVD de Milos Forman, de Ridley Scott ou Woody Allen aussi.
Adieu Rosemary's Baby et Le Festin de Babette.
T'ai-je montré Les Gens de Dublin ?
Anjelica Huston y est sublime.
Il faut lire James Joyce. Absolument.
Pourquoi diable ne t'ai-je pas montré ce film ?
Il me reste des photos.
Cette série sur le fond orange du canapé,
où tu égraines sourires et grimaces, les cheveux mouillés.
Les visages se succèdent, figés dans leur instant,
un instant de bonheur simple et ludique, joueur, espiègle.
Des petits papiers, récupérés ici ou là :
" A tout à l'heure. Je t'aime. "
" Bon réveil. Je pense à toi. Bisous. "
" Bonjour, tu passes me chercher ? Je t'aime. "
" Je t'aime. " " Je t'aime. " " Je t'aime. "
Je ne devrais pas fumer.
Ma gorge est saturée.
Mais je dois ouvrir mes poumons.
Barcelone n'est plus là pour m'aider à respirer.
Vendus les disques.
Bach et Beethoven. En fumée...
Tant mieux pour Copland.
Aaron Copland...
Nous n'avions pas attendu d'être à Paris pour aller au théâtre.
Nous sommes allés à l'Opéra.
Le Liceu. Gutrune. Wagner. Tes pieds nus.
Nous sommes allés au Palais de la Musique Catalane,
ce temple de l'Art Nouveau, cette folie toute barcelonaise,
applaudir un dieu : Keith Jarrett.
Comme j'étais heureux de partager cela avec toi.
Et puis, l'Auditori...
où nous découvrions ensemble le compositeur américain.
Les vagues de cordes s'enlisaient dans ma poitrine.
La descente aux enfers, aux flambeaux, aux ténèbres.
L'orchestre et ses archets ont lacéré mon cœur.
Profondément.
Je ne pouvais plus écouter cette musique.
Vendue la symphonie d'Aaron Copland.
Les violons étaient autant d'arbalètes.
Les harmonies autant de flèches décochées.
Le crin frottait mes propres veines tendues,
du cordier à la cheville,
mes artères prêtes à céder,
me ramenant tout ce bonheur perdu,
des nappes d'émotion insupportables.
Il me fallait fermer les yeux.
Les paupières tressaillaient,
autant que mes lèvres.
Replié sur les skyscrapers de l'hôtel Rembrandt,
sur les taies d'oreiller dans les arbres,
sur la terrasse du Julius, la chambre du Jazz,
les aubes blanches sous les draps de Perpignan,
les silences jaloux des dîners au restaurant,
les baisers interminables, voraces, vertigineux,
les bouquets de fleurs, les assiettes anglaises,
le souci de bien faire, et la quête, dans tes yeux angoissés,
d'un signe d'approbation, de satisfaction, de plaisir...
Les gestes tendres. Les sourires entendus.
Les âmes qui se reconnaissent.
Les mains qui se retiennent.
Copland... je te maudis.

( ... )

Dans la fragrance de Barcelone,
il y a de l'huile solaire, de l'huile d'olive,
un soupçon de poivron et de citron vert,
un brin de café, de crème anti-moustiques,
une odeur de cuir et de Manchego,
de la fleur d'acanthe et d'aloès,
et de peinture d'auto qui cuit au soleil.
Je respire une branche de tomate et m'émerveille.
Je suis heureux d'être toujours en vie,
juste pour ça...
pour cette odeur forte, si particulière,
d'une branche de tomate...
Je l'inspire au plus profond,
et elle m'enivre autant que l'eau de Cologne Lavanda Puig.
Il y a une odeur de terre, fraîche, saine, qui anticipe le jus.
Le jus de Barcelone est fait du jus de tomate, notamment.
De gaspacho peut-être, de sangria à coup sûr.
Le potage est aussi subtil qu'écoeurant.
Il y a de l'ail. Il y a la peau huileuse de poulet.
Il y a la sauce spécifique des patatas bravas.
Il y a les anchois et les olives.
Il y a aussi la sueur des ouvriers,
le sang des anarchistes.
Le sperme des marins.
Les premières années,
les hommes de la Guardia Civil
avaient encore leurs tricornes de plastique.
Je suis né en 1973.
Le général Franco est mort en 1975.
Nous n'avons pas eu le temps de tout voir.
Je te dois encore l'ascension des tours moussues
de la Sagrada Familia.
Nous sommes allés à la Fondation Tàpies.
Et au parc de la Ciutadella ...
Je te l'ai dit mille fois, j'imagine,
l'Arc de triomphe était la porte principale de l'Expo de 1888.
Quel dommage que le destin bigarré d'Onofre Bouvila
n'ait pas su te divertir ni te passionner !
C'est précisément celui de cette ville !
La Ville des Prodiges.
Paris s'enorgueillit de l'Expo de 37,
où elle confirmait au monde sa réputation de " Ville Lumière "
avec de désuets effets d'eau et d'éclairages autour du Trocadéro,
lorsque Barcelone avait déjà sa " Fontaine Magique ",
à l'Exposition Universelle de 1929.
Un jour peut-être liras-tu Eduardo Mendoza.
Prendre toute la mesure du génie catalan.
De cette deuxième Expo,
tu connais le Pueblo Español,
mais nous avions aussi vu ensemble
un de ses vestiges révolutionnaires,
le pavillon de Mies van der Rohe,
le magnifique designer des fameux fauteuils,
que nous connaissons sous le nom, justement,
de Barcelonaises...
De Gaudi, nous n'avons pas vu les œuvres du Parque Güell,
mais nous avons escaladé ensemble la Pedrera
et ses cheminées de meringue.
Des repères qui ont résisté aux mutations de la cité.
Une ville que je reconnais à peine.
Qui est exactement la ville de mon enfance
et tout son contraire.
C'est ici que j'ai vu ma première corrida,
avec mon père, à la Monumental.
Mon premier taureau a été gracié.
Pour des raisons qui m'ont échappé.
Cet effet est assez rare en tauromachie
pour que j'en fasse un signe du destin.
... Ou tu porteras mon deuil.
Est-ce l'épopée de la guerre civile espagnole
ou de la vie extraordinaire d'El Cordobès ?
Les deux sont mêlées.
Lis ce livre si tu peux.
Si La Ville des Prodiges éclaire Barcelone,
celui-ci éclaire toute l'Espagne,
et me rappelle que je ne suis pas catalan,
ou seulement d'adoption.
Mes racines sont ancrées dans la roche de Castille.
Celle qui a toujours méprisé
la désinvolture et l'arrogance barcelonaises.
Le lait peut être plus fort que le sang.
Comme celui que je buvais par litres de Cacaolat,
toujours plus, sans jamais être désaltéré.
Mon Espagne à moi, paradoxalement,
c'est à Barcelone que je l'ai découverte,
moi, le Castillan.
Et c'est à Barcelone que j'ai choisi mon placenta.
Celui où j'ai choisi de te conduire.
Madrid est trop loin de la Méditerranée à mon goût.
Nous parlions de politique. N'est-ce pas ?...
Tu me donnais la réplique,
pour me faire plaisir. Ok...
T'ai-je parlé de la Guerre Civile ?
T'ai-je parlé du général Franco ?
Sais-tu que les Corts Catalans
qui traversent le damier urbain de part en part,
s'appelaient Avenue Général Franco ?
T'ai-je parlé de la " Semaine Tragique " ?
Bien avant 1936... bien avant le cataclysme.
C'est à ce propos qu'un préfet de la ville aurait dit :
" A Barcelone, on ne prépare pas la révolution,
pour la simple raison qu'elle est toujours prête. "
La sueur des ouvriers. Le sang des anarchistes.
Celui des taureaux.
Barcelone sent le soufre.
Elle sent l'iode et la poudre.
Nous avons écouté Bernstein et Gershwin.
Nous avons goûté aux cœurs de palmiers.
Aimé Polanski et Tim Burton.
Tu m'as donné les Contes de la rue Broca.
Je t'ai donné Caligula.
Et Manuel de Falla.
J'ai dû soigner les plaies que j'avais moi-même ouvertes.
La boule à facettes tournait dans le vide de nos solitudes.
Mille étincelles. Mille éclats de verre.
Le verre brisé.
Ton cœur. Le mien.
Les urgences.
Les ruptures.
Des musiques venues de Paris attendaient mes mots.
Des musiques de Philippe Delettrez ont marqué le décor.
Il fallait que ça bouge.
Il fallait que ça change.
Tu as été d'accord pour suivre.
Pour revenir dans cette ville que tu avais fuie.
Tu as accepté par amour.
Pour rester près de moi.
Nous avons quitté Barcelone.
La rue Cyrano de Bergerac à Montmartre,
serait notre nouvelle adresse.
Loin des tapas et des taies d'oreiller dans les arbres.
Déménagement.
Dernier Talgo. Aller simple.
Passeport à Port Bou.
Adieu l'appartement aux murs jaunes.
Son solarium sur les toits terrasses,
et sa vue imprenable...
Le Tibidabo d'un côté.
De l'autre, deux lignes vertes dégringolant les Ramblas,
jusqu'au pylône rouillé du téléphérique sur le port.
Un écran bleu, plus intense que le ciel,
s'ouvrait au-delà,
jusqu'à l'horizon...
A Paris, nous avons pu le vérifier ensemble,
ce n'est pas la même odeur.
L'odeur du métro, celle de l'humidité dans les murs...
c'est autre chose.
Depuis que tu n'es plus là,
je le constate chaque jour.
Le lait chocolaté n'a pas le même goût.
La musique de Bach et de Beethoven non plus.
Il n'y a plus ces instants d'éternité après l'amour.
Il n'y a plus ces étoiles multipliées à l'infini dans la nuit.
Le phare de la tour Eiffel me console comme il peut.
Nous dormions peu.
Je dors beaucoup.
Le sommeil n'a pas d'odeurs.
Les draps ne sentent rien.
Mon cœur ne sent rien.
Seulement des insuffisances respiratoires.
Seules les cigarettes m'aident à respirer.
A respirer le poison.
Il faut que je retourne à Barcelone.
Juste pour rouvrir mes poumons.
Juste pour respirer à nouveau.
Je reconnaîtrai son odeur tout de suite.
Ce mélange subtil d'huile et de sable,
de cerveza éventée, de pin parasol,
de géranium et d'ammoniac.
La terre cuite.
La branche de tomate...
Je connais cette odeur par cœur.
Elle s'est enrichie avec le temps.
J'en distingue chaque strate.
La colonia, la poudre et la lessive.
La crème anti-moustiques et les cornichons russes.
La cire sous mes ongles.
Ton baiser sur mes lèvres.
Barcelone sent le sang et la sueur.
Ta sueur...
Et la musique d'Aaron Copland.



Philippe LATGER
Juin 2006 à Paris

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L'étang de Leucate

Publié le

Lissant les surfaces liquides,
les miroirs de nacre et d'aluminium,
mon train fend les airs iodés,
les eaux troubles,
soulevant ici des vagues d'échassiers surpris,
de flamants roses effrayés,
laissant là des taureaux impassibles dans leurs marécages crépus.
Les roseaux s'inclinent sur leurs barrières de guingois,
se couchent sur des clôtures aux piquets de bois mort et poli par le sel,
des tamaris frissonnent au passage de nos voitures grinçantes.
La mer s'ouvre sous la crosse confiante d'un nouveau Moïse.
Il existe un passage.
La voie se dessine, sinueuse, ferrée, mais rongée par la chaleur
comme aux sabots d'un cheval de Camargue.
Le sable a remplacé la terre,
léopardée de flaques frémissantes.
Les étangs se déploient de part et d'autre
comme ailes de papillon diaphane
et notre train prend son envol,
au-dessus des franges d'écume, de vases odorantes,
happé par le soleil.
La lumière aveuglante a incendié les ondes
comme elle a saigné la pierre,
lacéré la terre de vignes assoiffées, insatiables.
Tout brûle,
de la garrigue jusqu'aux cumulus d'albâtre.
Jusqu'au bleu absolu
qui maquille les noirceurs au-delà
d'un univers sans fond.
Notre étoile,
telle une explosion nucléaire sans fin,
irradie le décor de son feu féroce,
traque l'ombre du moindre poteau électrique,
fait éclater les pignes des pins,
sèche leurs aiguilles et les herbes sauvages,
craquelle le sol quand l'eau s'est retirée,
fait apparaître le sel en croûtes agglomérées,
fait proliférer la vie jusque dans l'épaisseur de la boue.
La rocaille noueuse résiste et s'impose,
émergée des entrailles,
et le train lui caresse les flancs.
Entre les arbustes hirsutes,
nous progressons mollement,
les rideaux crasseux en balanciers,
au milieu de cet instant d'hésitation entre terre et mer.
Etang de Leucate. Etang de Salses.
Et tant d'autres merveilles.
Nous arrivons à Perpignan.



Philippe LATGER
Juin 2006 à Narbonne

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Vandale

Publié le

Testés les morpions et la gale,
l'herpès nasal que je trimbale,
je vieillis, traîne les sandales,
paye pour ma vie de vandale.
Je vois mes couilles et amygdales
qui pourrissent et se font la malle.
Virus au parfum de scandale.
J'ai dû décrocher la timbale.
J'ai tout mordu, l'âme morfale,
morphine et choses qu'on inhale,
l'alcool d'école communale,
me suis perdu dans le dédale.
J'ai payé pour mes joies bancales,
pour des paradis à deux balles.
J'ai pillé jusqu'aux fonds de cales,
mon capital, mes capitales.
J'ai tout brûlé, comme un vandale,
ruiné ma santé, mes annales.
Feux d'artifice ou de Bengale,
il ne me restera que dalle.


Philippe LATGER
Mai 2006 à Paris

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La louve

Publié le

Une Star des Années Cinquante.
Une actrice hollywoodienne,
égyptienne peut-être,
méditerranéenne sans doute,
Ava Gardner aux arènes
pour acclamer Luis Miguel Dominguin.
Le charbon du regard,
la noirceur étoilée des nuits d'août,
qui crépite entre les parasols résineux de la pinède,
l'austérité de la Castille,
aride et rocailleuse,
la cambrure d'une Espagne,
fière et superbe.
Si tu es une étoile,
tu es d'abord une Sainte.
Et tu portes le prénom de la plus illustre,
pleine de grâce.
Si des mystères ont entouré ton histoire,
si Maman a toujours balayé nos inquiétudes d'enfants,
à te voir vivre sans mari,
à te voir vivre sans homme et sans avoir fondé de famille,
Maman nous répondait justement, que nous étions tous celle-là.
Si tu n'as pas mis au monde,
tu as materné tes benjamins,
toute la fratrie et ses descendances,
neveux et nièces,
comme tes propres enfants.
Petit garçon, à mes yeux,
cette situation n'avait pas l'ombre d'une bizarrerie,
tant ton dévouement et ton amour emplissait tout l'espace.
L'argument de Maman suffisait à tout expliquer et le sujet était clos.
Tu as épaulé Maurina de la Hoz,
née Balbuena,
la Mama,
élevant comme une deuxième maman le petit Ambrosio.
" Petit, il était blond comme les blés ! "
dis-tu encore les yeux étincelants d'émerveillement et d'orgueil légitime.
" Il était beau... "
Ta famille, tu l'avais déjà.
Je l'ai compris enfant,
en décelant que Maman
ne te considérait pas seulement comme une sœur.
Entre toutes les femmes,
tu étais le maternage absolu,
l'abnégation incarnée,
le don de soi.
Des choses que bien des mères peuvent t'envier.
Parce que tu n'étais pas qu'une sœur pour Maman,
pour moi, c'est logique,
tu n'étais pas seulement une Tante.
Si le terme de Sainte t'embarrasserait,
dans ton humilité agacée,
la Vestale du Temple veille en toi.
En plus de mon Parrain d'abord,
puis de son fils Frank qui lui ressemble tant,
qui n'est pas pour moi qu'un cousin,
pour être aussi un ami,
tu t'es occupée du foyer,
le vaisseau-mère,
l'unité centrale,
le cercle d'Aravoth,
Route de Fronton.
Cette maison singulière,
aux briques rouges et aux grilles noires,
avec son grand portail grinçant,
ses énormes bouquets d'hortensias,
et les flocons de fleurs du cerisier,
dont tu cueillais les fruits chaque année pour nous en régaler.
La lumière basse dans la cuisine qui sentait le savon,
où tu trônais en hôtesse,
faisant cuire ces morceaux de viande qui me faisaient saliver,
ou décorticant de tes doigts noueux l'écorce d'une orange.
Les conversations jusque tard dans la nuit me fascinaient.
Esteban " montait ",
il venait faire la bise.
La Mama était déjà devant la télévision hurlante,
dans la chaleur feutrée du canapé, au bout du couloir.
Votre voisin éclairait son passage d'une bonne humeur constante,
dissimulant toujours ses inquiétudes,
pour partager de bonnes blagues et des éclats de rire.
Le front plissé, ses sourcils en accents graves
sur des yeux rieurs et malicieux,
façon Richard Gere dans Cotton Club,
était l'aîné de la tribu.
C'était la fête.
Tout le monde parlait en même temps.
De formule 1, d'Yves Montand ou de Bernard Tapie.
De Robert Mitchum et de Steve McQueen.
Le parquet ciré craquait sous nos patins.
Au bout du couloir,
dans la sombre salle à manger,
le tapis, sous la table, allait m'accueillir de tout mon long.
Alignées sur le canapé, Mémé, Maman et toi,
allaient regarder le film d'un ciné-club ou cinéma de minuit.
Allongé à vos pieds,
j'ouvrais de grands yeux émerveillés
sur Elizabeth Taylor et Richard Burton,
sur Vivien Leigh et Clark Gable.
Je crois me rappeler que tu avais un faible pour Errol Flynn.
Sans le savoir, tu m'as ouvert les portes du Nouveau Monde.
Le démon américain qui ne m'a jamais lâché,
qui s'est décuplé à mesure que je découvrais la musique,
la littérature ou l'architecture,
a pris possession de mon être avec le cinéma de tes vingt ans.
Hollywood rayonnait dans la maison singulière de la Route de Fronton.
Après le rugissement d'un lion
ou la Liberté éclairant le monde,
des cordes endiablées ou dramatiques
accompagnaient les noms de Rita Hayworth ou Gregory Peck.
Je suis sûr que c'est à tes pieds,
fébrile, bouleversé,
que j'ai découvert Gene Kelly virevoltant sous son parapluie.
Mieux encore !
Le même danseur dans la débauche hallucinante
d'Un Américain à Paris :
un feu d'artifice éblouissant
qui allait me convertir sans m'en rendre compte
au culte inconditionnel de George Gershwin.
C'était trop tard.
La propagande des Studios m'avait marqué au fer rouge.
Tous ces baisers en noir et blanc,
ces duels improbables de capes et d'épées,
ces Indiens au galop dans le Far West,
m'ont construit,
incendié mon imaginaire.
Et j'ai pensé à toi,
quelques années plus tard,
à ce que je te devais,
en remontant avec émotion
le trottoir étoilé d'Hollywood boulevard,
à Los Angeles,
alors que mon soleil venait de s'éteindre à jamais.

Lorsque j'étais enfant,
tu ouvrais un lit-pliant dans la chambre réservée à Papa et Maman.
Si le film du soir était une occasion merveilleuse de veiller tard,
ce dont je profitais avec délectation,
privilège des vacances scolaires,
il me fallait aussi aller me coucher.
Des dialogues de privés ou d'amoureux déchirés
en anglais, à côté,
me berçaient avec bienveillance.
Au travers du voilage sur la grande fenêtre,
un phare tournait de façon irrégulière,
filtré par le store de bois.
Chaque voiture de la Route de Fronton,
dont le bruit couvrait momentanément une réplique,
projetait la lumière de ses codes comme des faisceaux,
dont l'intensité augmentait puis réduisait aussitôt
en accord avec la vague sonore du moteur.
Je n'avais pas besoin de compter les moutons.
Les voitures composaient pour moi un mobile pour enfant.
Les ombres sur les murs de la chambre n'étaient pas menaçantes.
L'amour dans ses murs,
dans le bois du parquet et du grand escalier,
dans le cristal des lustres,
dans les tissus des rideaux, des draps et des patins,
était partout palpable.
Toi, tu t'endormais sur le canapé.
Plus tard, adolescent,
c'est dans le bureau de Pépé,
en bas du grand escalier,
qu'on dépliait un lit.
Au pied de la bibliothèque.
Après les émotions du 7ème Art,
j'ai été naturellement enlevé par les secrets des livres.
De Françoise Dorin à Françoise Sagan,
de Patrick Poivre d'Arvor à Patrick Modiano,
je lisais tout.
Une cousine avait été plus précoce que moi en la matière.
Trop occupé à préparer les numéros de cirque de Castelldefels,
j'étais à mille lieues de comprendre ce que Valérie pouvait puiser dans la lecture.
Cette activité m'intriguait.
Devinant vaguement qu'il s'agissait de voyages immobiles.
Tu commandais des livres pour elle dans les catalogues de vente par correspondance.
Elle me conseilla tant d'auteurs et d'ouvrages.
A commencer par le sulfureux Un bébé pour Rosemary que je luis dois.
Le bureau m'impressionnait.
La maroquinerie, l'élégant stylo planté au coin du porte-document,
le bar à porte tournante avec son miroir,
m'emportaient dans le bureau Art Déco d'un gratte-ciel de Manhattan.
S'il m'arrivait d'être Monsieur Loyal ou présentateur de télévision,
il m'arrivait aussi d'être Président Directeur Général.
L'ombre du grand-père était partout.
Une légende.
Le grand-père que je n'ai jamais connu.
Nous nous sommes croisés.
Loin d'avoir hérité de son sens des affaires,
j'avais par le génie obscur des gènes
adopté par instinct une façon atypique d'empoigner le stylo pour écrire.
Ce n'était pas suffisant pour faire de l'argent.
C'est bien la seule chose que je n'ai jamais su faire.
Mais on m'a honoré de son prénom.
Mon troisième.
Rappelant sur l'Etat Civil, officiellement,
combien ma conception fut le mince remède à un deuil inconsolable,
combien ma venue est liée à son départ,
combien ma mère terrassée, désarmée, abandonnée,
s'est cramponnée au miracle de la chair :
la vie.
Maman m'a porté, orpheline,
comme je la porte toujours en moi, orphelin.
L'ombre du grand-père était partout.
Jusque dans les tablées animées sous les pins du Paseo Tramuntana,
où les adultes racontaient avec émotion et fierté les exploits du héros.
Les grillons faisaient un joyeux tintamarre dans la nuit,
à peine contrarié par le passage régulier d'avions amorçant lourdement leur atterrissage,
et, avec la même jubilation qu'au cinéma de Toulouse,
je veillais pour ne rien manquer d'histoires tout aussi romanesques.
Tu étais la Vestale de cette maison-là aussi.
Peignant les grilles blanches à losanges, les stores verts,
vernissant le bois des fenêtres à guillotines,
dirigeant le quadrille des balais dans les allées du matin,
alors que les enfants couraient à la cloche du peyarot,
voir passer le petit cheval affligé du chiffonnier.
Quand d'autres revenaient de la plage,
tu avais fait cuire du lomo dont j'ai toujours le goût en bouche.
Le dimanche attendu nous régalait du poulet inégalé de La Pava,
dont la peau huileuse avait une saveur sans pareille.
Après la vaisselle, tu t'accordais pendant l'incontournable sieste,
qui nous défendait un moment de baignade, au nom de la fameuse " digestion ",
un moment de répit et de détente, en menant de redoutables parties de belote.
Tu prenais le soin, tout en plumant négligemment tes adversaires,
assise sur la margelle de la terrasse, d'étendre tes jambes au soleil.
Frank et moi étions déjà occupés à guetter l'arrivée de notre copain improbable,
le célèbre Pilou, le papillon qui revenait naturellement chaque été nous annoncer la fin de la sieste.
Aucun papillon au monde n'a connu une telle longévité. Et fidèle avec ça.
Les épaules cuites par le soleil,
nous l'accueillions chaque après-midi avec des cris de joie,
puisqu'il nous permettait de revenir aussitôt nous ébrouer dans la piscine.
Entre les palmiers et les eucalyptus,
le citronnier et les fusains,
les jeux de quilles et les pignous qui noircissaient nos doigts,
il y avait un jardin d'Eden...
et tu en étais la Vestale.

Il y avait toujours une journée au moins,
où dès le réveil, mon cœur battait plus vite.
Mon bonheur quotidien prenait une autre tournure.
Il virait à l'excitation.
Electrique, une impatience s'amplifiait en moi,
capable de me faire mal au ventre.
Quand le soleil déclinait enfin,
que nous avions fini de nous sécher en sortant de l'eau,
le grand ballet des salles de bains pouvait commencer.
Quand d'autres passaient encore sous la douche,
Mémé et toi descendiez l'escalier moucheté dans vos toilettes bigarrées,
pour venir vous camper devant le grand miroir qui trônait sur la cheminée.
Vous disparaissiez alors sous un nuage de laque Wella dont je reconnaîtrais le parfum entre mille.
De mon côté, ayant troqué le slip de bain et les " claquettes "
pour un bermuda ( plutôt bleu-marine ), une belle chemise, et de jolis souliers,
on me passait derrière les oreilles, un coton imbibé d'eau de Cologne Lavanda Puig.
Ici est née sans doute, une addiction peu avouable.
Tout ce cérémonial nous conduisait immanquablement à la DS
qui allait nous conduire chez Jesus et Elena,
dans les petites rues étroites d'une Barcelone inquiétante et ravissante à la fois,
où les bulles du TriNaranjus nous passaient par le nez.
Ensuite, mes douleurs au ventre me reprenaient.
La voiture s'engageait entre les campaniles de la Place d'Espagne,
pour s'aventurer dans les jardins de Montjuic.
Ce seul nom me fait frissonner encore.
Mon cœur manquait de s'arrêter
quand je devinais au loin la sirène des manèges,
ou que j'apercevais entre les arbres un coin de la structure métallique du grand 8.
Sabine, Valérie, Frank et moi-même,
beaux comme des astres,
allions nous épuiser dans les allées,
et les nombreux escaliers du parc d'attractions,
pendant qu'avec Mémé,
vous passiez la soirée sur les terrasses dominant un théâtre à la grecque,
Barcelone s'illuminant à vos pieds,
à écouter les variétés flamencas les plus insolites,
dans la douceur du crépuscule.
Les yeux de la Pieuvre s'allumaient,
comme ceux, rouge vif, du monstre de la maison hantée,
qui balançait mollement dans ses bras une pauvre jeune fille enlevée,
dont le sort final, je l'avoue, m'a toujours un peu inquiété.
Les petits diables, au retour, dormaient déjà depuis longtemps,
lorsque la DS passaient devant les campings du Toro Bravo,
des Filipinas et de la Ballena alegre.

Tu étais plus qu'une sœur pour elle.
Lorsqu'il a fallu traiter le mal, à Toulouse,
c'est au vaisseau-mère bien sûr,
qu'elle trouvait refuge.
C'est dans cette maison qu'elle était née.
Et elle ne voulait pas s'éteindre à l'hôpital.
La boucle allait être bouclée.
Qu'est-ce qui a pu lui faire penser, enfant,
qu'elle était la moins aimée du clan ?
Quelle est cette blessure muette
qui a motivé tant de choix de sa vie ?
Tout clan a ses secrets.
Tout individu aussi.
D'une même réalité, d'une même histoire,
combien avons-nous de perceptions ?
La peur de ne pas être aimé
suffit à donner le poison.
Quel est ce manque d'amour
quand on vous en comble !
J'ai hérité d'elle une forme de paranoïa.
Aussi nocive qu'injuste.
Un poison vicieux qui brouille les réalités,
nourrit le malentendu peut-être.
Aussi culpabilisé que culpabilisant.
Une torsion qui fait qu'on s'exclue soi-même d'un groupe,
aussi aimant et bienveillant soit-il.
Toi,
qui ne portes pas ton prénom par hasard,
ce nom d'amour et de générosité,
qui a déjà refleuri dans la descendance d'Esteban,
tu as été le lien entre tous.
Tu es le lien entre le Nord et le Sud,
entre l'Est et l'Ouest,
le passé et l'avenir,
entre les générations.
Excessive en tout,
dans tes élans d'amour
comme dans tes colères,
dans tes rires et dans tes inquiétudes,
dans tes joies et tes chagrins,
on peut te percevoir comme intransigeante,
catégorique, définitive, tranchée, têtue peut-être,
avec ce tempérament de feu,
que tu partageais avec Marlène
et qui faisait qu'enfant
je vous idolâtrais autant que je vous craignais.
Deux amours volcans.
Le Flamenco et la Corrida coulent dans mes veines.
Par lâcheté parfois,
mais aussi par cette paranoïa maladive
qui me pousse souvent loin des gens que j'aime,
comme d'autres avant moi,
j'ai manqué des moments où le sang aurait dû me rappeler à vous.
Mais je n'oublie rien. Tout est gravé.
Et je garderai le tatouage jusqu'à ce que la mort me prenne à mon tour.
Et probablement au-delà.
Je te dois tant.
Nous te devons tous quelque chose.

Merci pour Hollywood.
Merci pour l'Amérique.
Merci pour le piano noir au milieu de précieux bibelots
au bout de la coursive.
Merci pour les oreillettes et les cerises.
Merci pour les petits lits douillets.
Merci pour les oranges givrées des repas dans le garage.
Pour les pommes dauphines servies dans la chartreuse.
Merci pour ces merveilleux blousons, pantalons, gilets ou sweat-shirts,
de chez Tony Boy ou du Corte Ingles.
Merci pour les aventures chez les " fournisseurs " à Toulouse
avec Tatie Juju.
Pour ces Noël où m'attendaient des batteries rutilantes,
des théâtres de marionnettes, des micros et des tables de mixage,
où la magie écarquillait mes yeux et me confirmait que rien n'était impossible.
Merci pour tant de gestes, des petits comme des grands,
des sourires et des petits noms gentils destinés aux enfants,
de l'intelligence d'une âme capable de modifier son jugement,
d'écouter les autres et de se mettre à leur place,
qui d'intransigeante se révèle compatissante voire indulgeante.
Merci pour les chocolats de Pâques et ton hospitalité.
Pour mille autres choses.
Je suis lié à toi par un ange,
que tu as assisté et accompagné jusqu'au bout.
Deux êtres pour cela,
auront ma reconnaissance éternelle.
Mon père et toi.
Droits dans vos bottes, vous n'avez jamais fléchi.
Vous vous êtes battus avec elle,
comme des diables.

Le charbon du regard,
le charbon des cheveux,
la cambrure d'une Espagne,
fière et superbe.
Le lien du sang.
Une voix, un rire, des mains,

qui me rappellent qui je suis
et d'où je viens.
La laque Wella, l'odeur de la lessive,
m'ont construit tout autant que Gershwin et Gene Kelly.
J'avais emmené tout ça avec moi au Québec,
comme je le porte en moi à Paris.
Le démon me reprend et New York m'appelle encore.
Une histoire qui n'est pas terminée.
J'ai des graines à semer.
Avec des étincelles d'écorces d'oranges,
de fleurs de cerisier,
les couleurs virevoltantes de Pilou
et les savoureuses piqûres de moustiques.
Les éclats de voix dans la cuisine,
les conversations passionnées,
les souvenirs du quartier
et le mythe de Félix.
Tout me suit.
Vibrant.
Merci.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

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