Hypocondrie
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Je suis hypocondriaque, c'est bien connu.
Une personne, délicieuse, partageait ma couche. Paisiblement.
Je l'ai réveillée en fanfare, à six heures du matin, après une nuit d'angoisse...
Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, en proie à des démangeaisons insupportables.
Pour moi qui avais déjà expérimenté les réjouissances nocturnes de la gale, dix ans plus tôt,
c'était fait : les symptômes étaient tous réunis.
Je m'interrogeais sur mon hygiène, les lieux que j'avais fréquentés,
les hôtels ou les boîtes, les partenaires sexuels des dernières semaines...
Je me retournais dans mon lit, près d'un corps assoupi, indifférent, bienheureux,
retournant les hypothèses, les options et les conclusions dans tous les sens,
entre deux grattages compulsifs, allumant une cigarette dans le noir,
cherchant à calmer mon obsession,
aussi violente qu'une crise de jalousie, aussi irraisonnée.
Respirer sur mon filtre me donnait un peu de répit.
Et puis, lorsqu'il fallait trouver le sommeil, le contact du tissu me brûlait.
Aucune position ne pouvait me soulager.
Les démangeaisons repartaient de plus belle, à l'intérieur des cuisses, dans le dos...
C'était simple : si c'était bien la gale, il suffisait de consulter et de traiter.
A deux ou trois reprises, j'étais sorti du lit à pas de loup, pour ne réveiller personne,
consulter internet dans la pièce voisine, chercher des informations sur des sites spécialisés.
Dermatologie. A quoi peuvent correspondre ces symptômes ?
4 heures du matin. Les yeux pleins de fatigue. Les paupières pesantes.
Il faut que je me couche. Lentement. Dans le noir, retrouver ma place.
Je ne supporte pas le contact du drap, la chaleur moite du matelas, je sens la poussière partout.
Une autre cigarette. Debout, les démangeaisons se calment, je les oublie presque.
Mais je ne tiens plus debout... je suis mort de fatigue.
5 heures du matin. Où ai-je pu contracter cette putain de gale ?...
Je ne pouvais interrompre le sommeil de quiconque,
pas à 5 heures du matin !... J'étais seul face à mon tourment.
Les premières lueurs de l'aube m'ont redonné du courage. Et de la force aussi.
5 heures et 55 minutes. Les oiseaux commencent à se réveiller.
Je lui laisse cinq minutes.
A six heures précises, je me suis levé d'un bond, déterminé, suis allé prendre une douche,
faisant claquer mes pas, les portes, les robinets, dans une agitation ostentatoire.
Le corps s'est étiré dans mes draps. Un œil s'est ouvert. Puis un deuxième.
Le regard surpris, puis inquiet, s'est posé sur le réveil.
" Qu'est-ce qui se passe ?... Tu es bien matinal... Il est six heures. "
Je me suis planté près du lit, une serviette de bain nouée sur mes hanches, les cheveux mouillés :
" Il faut que tu te lèves. On va traiter tout le linge. Les vêtements, les draps... tout...
Je crois que j'ai la gale... "
Mon ton impérieux laissa l'auditoire sans voix.
Un soupir, une grimace, une main sur les yeux, le buste s'est redressé sur les coudes.
Les cheveux hirsutes sur un air d'incompréhension (ravissante) :
" Pardon ?... Tu crois que tu as quoi ?
- Voilà trois nuits que je ne peux pas dormir, ai-je repris en repartant dans la salle de bains,
j'ai des démangeaisons partout, la nuit seulement, tous les symptômes de la gale !...
Je l'ai déjà eue, assurai-je, en 97... ça m'a accompagné jusqu'en Californie.
- La gale ?... Tu es sûr ?...
- Il faut passer tout le linge de maison à l'insecticide, en poudre, et que je traite ma peau.
C'est contagieux. Je ne voudrais pas que tu en fasses les frais. "
J'ouvris grand les rideaux, fenêtres et volets pour aérer la chambre.
Ma détermination, toute martiale, ne pouvait accepter ni doute ni contradiction.
Sur le pied de guerre, je n'allais tolérer aucune résistance. C'était maintenant.
" Et je dois me lever maintenant ?...
- C'est ça. "
Après avoir fourré en boule les taies d'oreiller,
draps, drap housse, couvertures dans des sacs poubelles,
passé l'aspirateur sur le matelas dénudé, sous le sommier,
j'ai pris rendez-vous au téléphone avec un dermatologue, sans passer par un généraliste,
sous le regard perplexe d'un témoin à peine coopératif. Suiviste mais circonspect.
Une bombe anti-acariens achetée en pharmacie dès l'ouverture de ses portes,
entre autres initiatives aussi hardies qu'unilatérales.
La chambre était devenue une zone interdite.
Quarantaine. Etat de guerre.
Pas question de laisser ces bestioles creuser des galeries sous ma peau impunément.
Je rêvais d'une nuit de sommeil...
Assis face au médecin, j'ai décliné toutes mes réflexions, mes observations, mes sensations.
Le dermato n'avait aucune expression amusée, ni entendue, ni approbatrice.
J'ai senti qu'il n'allait pas aller dans mon sens. Il gardait une distance inquiétante.
Comme s'il refusait de rentrer dans mon jeu.
Ce jeune homme avait pour tout dire, l'air effrayé.
Celui qui convient quand on est confronté à l'hystérie.
Il m'a examiné avec la plus grande prudence, le visage grave.
Nous sommes revenus nous asseoir à son bureau.
" Etes-vous surmené en ce moment ? Sujet au stress peut-être ?...
Quelle est votre activité professionnelle ?... "
Je le dévisageai incrédule...
" Le stress ?... Est-ce que vous êtes sérieux ?
- Ce n'est pas la gale " lâcha-t-il catégorique.
Qu'allais-je lui exposer ?
Que je ne savais pas ce que j'allais faire de ma vie ?
Que je ne trouvais pas toujours les raisons d'avancer, de continuer ?
Oui, je voyais mon corps changer, et vieillir, et se dérégler chaque jour davantage.
Oui, j'avais peur de mourir, je pensais à la mort.
Oui, j'avais l'impression de n'avoir rien fait de bon, de toute ma chienne d'existence
et que le meilleur que j'avais à vivre sur cette terre était déjà derrière moi.
Penaud, je ne suis sorti avec aucun traitement.
Seulement un soupçon de honte,
et une réelle inquiétude quant à mon état psychique.
Une crise d'angoisse. Comme une crise de jalousie.
Une colonne de feu incontrôlable, indomptable, qui jaillit du fond de soi.
Un vertige nauséeux, où l'on sent chaque pulsation cardiaque.
Le corps vieillit en effet. Et je le sens se décomposer.
Les artères se bouchent. Les poumons s'encrassent.
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Vais-je accepter de mourir ?
J'inspecte chaque parcelle avec précision,
et à chaque ganglion, j'envisage déjà le pire,
pleurant sur un monde que je ne veux pas quitter.
Ce monde que j'aime et qui me plaît. Le seul que je connaisse.
Pas envie de quitter le soleil qui se lève sur la mer, la montagne,
la pluie qui s'échappe des amas de nuages, au gré du vent.
Les chiens, les chats, les girafes et les zèbres.
Les arbres, les fruits, les cailloux, les rivières.
Pas envie de quitter les odeurs de foin coupé, de forêt après l'ondée,
l'iode et le vinaigre, les senteurs du romarin, du jasmin, de l'eucalyptus.
Je me suis attaché à ce monde, j'y suis bien.
J'aime la sensation du toucher,
le rugueux, le soyeux, le chaud et le froid.
J'aime voir, regarder, m'éblouir de couleurs,
celles du soir de juin, celles du toucan, celles de la mer changeante,
celles de tes yeux...
Vais-je accepter de mourir ?
C'est comment la mort ?... d'abord...
Est-ce qu'il y a des tamanoirs dans la mort ?
Est-ce qu'il y a des roitelets huppés ?
Des pieuvres et des ornithorynques ?
Est-ce qu'il y a des edelweiss, des hibiscus, des iris et des champs de maïs ?
Des amanites tue-mouches ? Des bananes et des plumes de paon ?
Est-ce qu'il y a de l'eau ? Des cascades ? Des vagues et des océans ?
Pas de radis ? Pas de chevaux ? Pas de Beethoven ?...
Je n'ai pas envie de ne plus entendre le vent dans les feuillages,
de ne plus ressentir la brûlure des orties sur la peau des mollets,
celle du soleil sur mes épaules...
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?...
Je me suis attaché à la lune,
à l'odeur des clous de girofle, au goût des morilles,
au contact de ta peau...
Ma main ouverte sur ton hypocondre.
Est-ce que ça peut être mieux que ça ?...
Malgré la guerre, malgré la douleur, malgré la maladie.
Même le goût des sanglots et du désespoir me manquera.
Je ne veux pas vous quitter.
Je ne veux pas te quitter.
Il se passe des choses étranges dans ma gorge. Dans mon cou.
Des grosseurs. Des gênes. Des choses qui n'existaient pas.
Je passe mes doigts sur la pomme d'Adam.
Je crains pour mon larynx, les cordes vocales...
Je ne devrais pas m'attacher.
Pas même à mes amygdales ou à ma thyroïde...
Ils peuvent bien me les enlever,
tout ça finira en poussière, de toute façon,
dans la poussière d'un cercueil pourri.
Des fibres. De la moisissure. La décomposition.
Ne pas s'attacher au corps.
Le corps de mes vingt ans.
Celui de mes trente ans.
Ne pas s'attacher au tien.
Tout est en mouvement.
Rien ne se perd. Rien ne se crée.
Nous devenons autre chose. Probablement.
Une plaie se développe dans la narine.
Quelque chose de purulent. Bactéries. Virus. Parasites...
Le matériel nous leste dans une réalité fantasmée.
Le corps ancré dans trois dimensions, étroites et infinies.
Je ne dors pas. Je suis malade.
Je sens que je vais mourir. Mon cœur va lâcher.
Chaque pulsation percute mes tempes sourdement.
La vie est une maladie incurable.
Le corps est une plaie.
Une plaie qui va me manquer.
Que ça dure... que ça dure toujours...
Je veux vieillir. Je veux vous voir vieillir.
Voir les enfants grandir. La paix au Proche-Orient.
Voir la Sagrada Familia terminée.
Voir la colonisation de Mars.
Voir mes enfants venir au monde.
Voir leur mère me sourire encore...
Est-ce que je vais arrêter de fumer à temps ?
Philippe LATGER
Août 2006 à Paris
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