So Lucky
Quel est cet homme qui sort sur Central Park West ?...
Majestic Apartments.
Les tours jumelles se dressaient avec arrogance dans le ciel.
L'homme est serré dans un complet rayé élégant.
Un chauffeur l'attend.
Il est sorti du building avec des gardes du corps.
J'ai croisé son regard.
Un regard ténébreux, au strabisme troublant.
Un regard de fou.
Ce n'est pas un Sicilien ordinaire.
Immigré italien, sans doute...
mais différent.
Il est monté dans la voiture.
Je suis encore sous le choc de son regard.
Un regard de feu.
J'ai lu dans la presse que Salvatore Maranzano
avait été exécuté en septembre.
L'assassinat de Masseria au Scarpato
avait déjà fait couler beaucoup d'encre.
Les tours du Majestic dominent Central Park.
Je continue ma marche
en regardant la voiture disparaître dans la circulation.
Je suis déjà devant le Dakota building...
et j'ai imprimé en moi ce regard étrange.
Ce strabisme très sexy,
fascinant.
Un parvenu peut-être. Nouveau Riche à coup sûr.
Bah... tous les riches du Nouveau Monde le sont.
Quel est cet homme ?
Le portier a fait sa révérence à son passage.
Le chauffeur aussi s'est incliné.
La puissance.
A l'image des tours du Majestic.
Le pouvoir.
Tout aussi troublant que ce regard de fou.
Seuls les fous accèdent au pouvoir.
Chaussures vernies, costume sur mesure,
le col blanc impeccable sur un nœud de cravate.
Les cheveux brillants, en arrière.
Une allure folle.
Un regard fou.
J'arrive au San Remo.
Ses tours jumelles semblent plus respectables.
Quelle ville étrange.
On a détruit le sublime Waldorf-Astoria
pour construire cette tour de Babel indécente,
avec son mât de verre et de métal,
point d'ancrage des effrayants dirigeables,
détrônant par sa hauteur colossale
la cathédrale gothique de Cass Gilbert
et la récente flèche futuriste du Chrysler.
Jusqu'où iront-ils ?
Le pouvoir est aux fous.
Ils ont détruit le Waldorf-Astoria,
comme ils ont détruit l'Hôtel Majestic
pour construire ces tours jumelles.
Majestic Apartments.
Le San Remo d'Emery Roth est plus convenable.
Ils détruisent tout et reconstruisent.
Un chantier permanent.
L'American way of death.
J'arrive à destination :
L'American Museum of Natural History.
Je me dis que j'ai de la chance...
Je vis à Manhattan.
Un frisson parcourt mon corps.
Je n'ai pas rêvé.
Il a posé son regard sur moi.
Philippe LATGER
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