Au Singe Vert
Rester seul me rend lucide.
Je regarde les gens et je crois les comprendre.
C'est bizarre les gens.
On les sent proches de nous, mais en même temps,
nous sommes étrangers.
- Nous sommes tous seuls.
- Mais pas tous lucides.
C'est drôle comme ils me fascinent et me " dégoûtent " à la fois.
- dégoûtent ?...
- Oui ... C'est physique.
Malgré la compassion que j'ai pour eux,
l'idée de leurs corps gras, poilus, tordus et maladroits me donne la nausée...
- Je les regarde à Washington Square, prendre le soleil, dénudés,
certains se baignent carrément dans la fontaine ...
Beaucoup n'ont pas de complexes.
- Le pire, c'est la plage. Es-tu déjà allée à Coney Island ? C'est la foire.
- L'Amérique latine.
- C'est pas le problème. Les gens se baignent dans leur propre merde.
C'est tout.
- Il ne faut pas focaliser sur ça. L'humain, c'est autre chose.
- Je ne sais pas. C'est d'abord un animal, il me semble.
J'ai pourtant du mal à accepter cette idée. Plus que celle de la mort.
- Mais tu ne peux pas rester enfermé chez toi !
Il faut se mettre en relation avec les autres pour exister.
- Quand je regarde New York, j'ai envie de me retirer dans un monastère,
loin de tout. Partir au Tibet, en Afrique ... n'importe où mais ailleurs.
- Plus les gens sont dits civilisés, plus ils te semblent bestiaux.
- Mouais. Je vois plus d'humanité chez le berger que chez le banquier.
- Alors, tire-toi de Manhattan ! Pars en Patagonie ou en Chine !
- Tu sais bien que nous sommes prisonniers.
Mes pieds sont pris dans le béton de cette ville.
Il n'y a pas d'issues ...
- Tu me fais chier ... Bois ton Cabernet et ferme ta gueule.
Tu adores New York.
- Pas les New Yorkais.
- Pas les New Yorkais, mon cul ! Il n'y a pas de New Yorkais, ça n'existe pas !
Il n'y a que des gens ici. Des hommes et des femmes.
Ton problème, c'est que tu n'as plus de relations sexuelles.
- Je me branle.
- Internet et la pornographie, ça ne remplace rien.
Il faut que tu te redonnes le goût de la sueur, de la peau, de la chair ...
Tu verras que le corps humain ne te dégoûtera plus.
- Je sais que ce n'est pas du papier glacé.
- Alors sors. Rencontre des gens. Je sais pas moi ...
- ... A la salle de gym ? Sur internet ?
- Si tu restes dans ton placard, ton cœur va se dessécher.
Le goût, l'envie, c'est comme les muscles, ça s'entretient ...
- Marie ... J'ai envie de baiser avec toi.
- T'es con.
- Je t'assure. J'y pense et je bande.
- Je croyais que tu étais pédé ...
- Ben moi aussi. Mais tu vois ... je bande.
- Mouais ... ça te passera. Tu veux un café ?
- Non. Demande l'addition. Je t'invite.
- Pas question. Chacun sa part.
- Enfin, je peux bien faire ça ... pour nos cinq ans de mariage.
- OK, mais ne crois pas que ça te donne le droit de coucher avec moi.
- Marie, enfin. Je vis à New York ...
Philippe LATGER
Montréal 2000
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