Stellogénèse
Le corps en apesanteur tournoie dans les noirceurs.
Comme aux fonds sous-marins il sombre dans le vide.
Ignorant des bancs de poissons argentés, les volutes de méduses,
et les splendeurs étranges d'une vie parallèle aux portes des abysses.
Au hublot du scaphandre les yeux semblent givrés.
Il n'y a plus de surface. La lumière se retire. Elle fuit. Comme expulsée.
Avec les atmosphères. Pour laisser l'astronaute aux silences de l'espace.
Happé par un trou noir, le soleil s'est éteint.
C'est un monde nouveau qui apparaît lentement à la conscience humaine.
" Répondez... Vous m'entendez ? Si vous m'entendez, répondez... "
Et je reviens à moi au bloc opératoire.
Harold était parti tourner à Montréal.
Et Maude, depuis Toulouse, avait réussi à le joindre.
Certes, leur relation battait de l'aile. Mais elle faisait ce qu'elle pouvait.
Quand elle ne pouvait se résoudre à l'échec. Il n'y avait pas de raisons.
" Allô ?... Comment vas-tu ? Tout va bien, ça se passe bien ?...
- Oui. Oui, ça va. Ne t'inquiète pas. Je m'ennuie un peu. Mais bon. "
Maude fut tout de suite blessée par un constat plutôt cruel.
Harold ne manifestait aucune joie de l'entendre.
Pire encore, elle devina vite que sa lassitude ne venait pas du boulot,
de son séjour au Québec, pas même de l'ennui ni de leur séparation.
Mais de leur conversation téléphonique.
" Tu es où ? " osa-t-elle en sachant qu'elle n'aurait pas dû.
Harold répondit froidement, avec une mauvaise foi cinglante :
" Où veux-tu que je sois ? Je suis à Montréal. "
A ce coup de poing dans le ventre, Maude chercha à réagir vite.
Elle aurait dû plaisanter, désamorcer la charge, faire diversion.
Sachant qu'elle creusait sa propre tombe, elle insista pourtant.
" Je sais que tu es à Montréal. Je te demande ce que tu fais.
Là maintenant. Où tu es à Montréal... "
Le silence était complet dans l'écouteur du téléphone.
" Là ?... Je suis à une terrasse de café. Je bois un verre. "
Et Maude obtint ce qu'elle avait cherché. Un deuxième coup de poing.
Lorsque le silence total autour d'Harold était sans équivoque.
" C'est calme là où tu es... Il n'y a aucun bruit de circulation automobile... "
Elle serrait ses poings et s'interdisait d'éclater en sanglots.
Et Harold, usant des méthodes classiques du sale gosse pris en faute.
" Oui, c'est calme en effet. C'est quoi le problème ? Tu ne me crois pas ?...
Tu prends de mes nouvelles ou tu mènes une enquête policière là ?
- Et toi ? Tu es obligé de me raconter des conneries ?
C'est si horrible que ça, le lieu où tu es, pour que tu ne puisses pas me dire ?
Pour que tu préfères me prendre pour une conne, ouvertement ?
- Tu es parano, c'est dingue ! " Et Harold savourait sa propre férocité.
" Comment s'est passé l'opération docteur ?...
- A merveille ! De la meilleure façon possible. "
Il prit à une infirmière un bocal qu'il allait brandir comme un trophée.
" C'est lui ? demandai-je incrédule
- Oui monsieur. C'est bien votre cœur. "
Fier de son coup, il voulut me le tendre lorsque je me suis raidi dans le lit.
" Eloignez cette saleté de moi je vous prie. Je n'en veux pas...
Je n'ai pas demandé l'ablation pour que vous me le colliez dans les bras.
- Vous... vous ne voulez pas le garder ? Il est en bon état.
- Faites-en ce que vous voulez, mais sortez-le de ma vue s'il vous plaît.
- Eh bien, je le donnerai aux chiens. Avec votre permission.
- Ce sera parfait. "
Simon rentrait de son rendez-vous hebdomadaire.
Toujours à la même heure. Lorsque tout était réglé au centimètre près.
Il allait voir sa maîtresse dans le centre de Phoenix, tous les jeudi soirs.
Carmen l'attendait dans leur chambre. Les enfants étaient déjà couchés.
Elle savait sans savoir. Ce qu'il allait faire tous les jeudi soirs.
La femme d'intérieur s'occupait du linge. Lavait les vêtements de son époux.
Elle respira sa chemise. " Ta chemise sent un parfum de femme... "
Et Simon, comme Harold, s'est drapé dans cette incroyable posture,
ce réflexe manipulateur, méprisant et injuste pour la femme trompée :
" Et mon slip ? Tu l'as respiré aussi pour voir s'il sentait le parfum ? "
La technique est usée, car vieille comme le monde. Mais toujours efficace.
Elle consiste à culpabiliser l'autre pour déplacer le curseur et détourner le feu.
" Quoi ? Tu me demandes des comptes ? Qu'est-ce que tu veux savoir ?... "
" Tu me surveilles ? Tu m'espionnes ? Je croyais que tu me faisais confiance ! "
Le corps en apesanteur tournoie dans les ténèbres.
L'amour devrait pouvoir se passer de ces situations pitoyables.
Pourquoi faut-il toujours revenir à ces scènes aussi médiocres que pathétiques ?
" Qu'est-ce que tu attends au juste ? De changer la nature humaine ?... "
Qu'on m'enlève le cœur. Quand il n'y a personne en ce monde à qui faire confiance.
" Mais non ma chérie ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ?... Franchement.
C'est dingue cette imagination que tu as... J'étais au bureau je te dis.
J'avais coupé le téléphone parce que nous étions en réunion. Ce n'est pas la première fois.
- Tu mens ! Tu n'arrêtes pas de mentir ! Tu me prends vraiment pour une demeurée !
- Eh bien, oui, je travaille ! J'ai un boulot. Pardon de ramener du fric à la maison !... "
C'est insupportable. D'autant plus que les ficelles sont grosses.
Quand les hommes, comme les femmes, sont plutôt prévisibles.
Et que, la main prise dans le sac, les réactions sont à peu près les mêmes.
" Mais... l'infidélité n'est pas une fatalité dans un couple... "
J'ai regardé le chirurgien dans les yeux un instant.
Ce n'est pas l'infidélité que je redoute. C'est le jeu minable de la tromperie.
Je comprends que les gens aient besoin d'air, de sortir, faire la fête, et baiser,
quand je suis le premier à avoir besoin de mon espace vital et de ma liberté.
Et au fond, ce que fait l'autre sans moi, pour dire les choses, je m'en fous.
Ce que je trouve désastreux, ce sont les petits mensonges que l'on accumule.
Que l'on fait au mieux pour ne pas blesser l'autre, dans le meilleur des cas.
Pour ne pas faire de la peine. Lorsque la plupart sont parfaitement égoïstes.
Puisque ce sont des mensonges que l'on fait pour avoir la paix.
J'ai fait ça moi aussi ! Mais ce n'est pas ce dont je suis le plus fier.
Quand bien sûr, c'est emmerdant, cette impression d'être dans un tribunal.
Mais à ce stade, est-ce qu'on est encore dans une dynamique amoureuse ?...
Et puis, ce qui est irréversible, c'est que même un petit mensonge, pour une bêtise,
s'il est découvert ou suspecté, peut compromettre à jamais une confiance. Vous voyez.
Si vous mentez pour ça, vous pouvez mentir sur le reste. Etc... C'est un véritable poison.
Et vous pouvez douter de tout, au point que la relation est condamnée.
Le chirurgien m'a écouté. Il s'est approché et s'est assis sur le lit.
" Peut-être qu'au lieu d'une ablation du cœur, vous devriez commencer par...
sortir avec des gens moins lâches, moins immatures, mieux choisir vos partenaires. "
Sa main a caressé mes cheveux. J'ai plissé les yeux pour mieux fouiller les siens.
" A y être... enlevez-moi aussi les parties génitales. "
Ainsi donc, l'enfant astronaute dérivait dans l'espace.
Sans cœur et sans organes génitaux. Délivré de toutes les bassesses.
A l'abri dans les constellations des mesquineries humaines et de leurs inconséquences.
Il ne pouvait plus craindre qu'on se moque de lui. De sa sincérité et de sa bonne foi.
Qu'on se foute de sa gueule, à persister à croire en des choses qui n'ont jamais existé.
Personne ne pourrait plus trahir son amour. Ni même son amitié.
Personne ne pourrait plus piétiner le rêve qu'il faisait. Pour deux ou pour lui-même.
Ni salir son espoir d'un amour absolu et éternel, magnifique, en totale confiance.
Comme lobotomisé, il sombrait dans les profondeurs de l'univers loin de l'humanité.
Lorsqu'un point blanc commença à briller quelque part au hublot du scaphandre.
Un point qui grossissait et s'approchait de lui. Qui commença peu à peu à prendre forme.
Et l'enfant cligna des yeux un moment en se demandant s'il ne rêvait pas.
Au milieu des étoiles, des volutes de méduses, c'est un autre scaphandre, et identique au sien.
Les hublots s'approchèrent et les yeux étonnés purent se découvrir.
De deux êtres perdus, aux mêmes aspirations.
De deux enfants blessés qui rêvaient d'être adultes.
Avec cette foi déterminée et fiévreuse. Une conviction. Un idéal peut-être.
Voulant croire au respect, à la vérité comme à la confiance. Des maîtres-mots.
Qui ne seraient plus de vains mots pour séduire, des écrans de fumée.
Mais un espoir commun qui les tient l'un à l'autre au milieu de l'espace.
Protégés des coups bas et des désillusions. Sur la même longueur d'ondes.
Où la complicité peut s'installer sans peur d'être soi-même ni même de fauter.
Où l'on peut être humain sans peur d'être jugé, puisqu'on sera aimé.
Où l'on se dit les choses parce qu'on en a envie. Pas pour se justifier.
Et l'étoile put naître à la fusion des corps. Quand il n'y eut rien à dire.
Les deux cœurs connectés se remirent à battre.
Au réveil, le chirurgien était déjà dans la chambre.
" Vous me l'avez remis ? Mais... on vous paie pour quoi au juste ?...
- C'est que. Même mes chiens n'en ont pas voulu. "
Il s'approcha, très près, trop près, et m'embrassa sur la bouche.
Il me roula de grosses pelles. Puis se dégagea brutalement. Fit deux pas en arrière.
" Je n'aurais pas dû, je fais n'importe quoi, dit-il en se recoiffant et réajustant son col.
C'est que vous êtes touchant avec vos conneries d'amour éternel et vos rêves de Parfait.
Complètement dingue, mais touchant...
- Qu'est-ce que vous avez fait de mes organes génitaux ?
- Euh, ça, en revanche, Castor et Pollux ont apprécié.
- Bon. Au moins, ç'a pas été perdu pour tout le monde. "
Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan
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