Célibataire
Ce n'est pas le bois qui craque dans une flambée.
Mais bien l'eau qui crépite. Aux averses diluviennes de ce dernier virage.
C'est un rituel que j'ai toujours connu. De l'hiver dilué aux soubresauts de mars.
Depuis mon lit, j'entends le bruissement de bruits secs et humides confondus,
qui se déverse sans discontinuer sur les façades et la chaussée.
C'est la musique du feu de bois qui vous berce.
Elle lave mon corps et mon cerveau avec l'écorce du platane resté dehors.
Elle rince la nuit de son tuyau d'arrosage. Sur son flot de rivière et remous chaotiques.
Un souffle épais et lointain constitue une base massive ponctuée de gouttes plus proches.
A ma fenêtre. Ici ou là. Et c'est la forêt vierge qui se réveille en ville et épaissit la sorgue.
De tous ces tintements à ces rideaux de perles qui ondoient sur ma peau.
La cathédrale se tait. Elle a changé ses orgues pour des ruisseaux de nacre et les éclaboussures.
La douche qui s'éternise. Dont on ne sort jamais. Où mon corps sans défense peut se plaire.
C'est le scratch d'une fin de vinyle qui tourne dans le vide, froisse ses microsillons,
une clameur discrète qui s'étend sur la plaine au-delà de ces murs et endort mes blessures.
Il ne pleut pas des cordes mais de l'eau, sans violence, sans éclats, d'une présence soutenue,
sous des nuages immenses qui font baver ma ville et frémir les matières à feu doux.
Adossé en équerre à quelques oreillers, je me laisse envahir par ce murmure qui ruisselle.
Les yeux fermés aux baisers que tu ne me donnes pas mais qui savent m'apaiser.
Quand c'est la nuit entière qui vient me recouvrir. Ou bien me soulever.
Je suis soit l'instant, soit l'éternité. Ne suis pas le quotidien.
Jean-Baptiste capte mon regard à travers la baie vitrée du G Lounge.
C'était craquer une allumette. Le flash de phosphore. Chelsea à feu et à sang.
Michel aux Trois Sœurs. Au retour de New York. Les savants engrenages.
Je suis la présence immatérielle. La fidélité de l'âme. La mémoire. Et le temps.
Christelle n'est jamais sortie de ma vie. Qui se resserre à mesure qu'elle s'agrandit.
Bouc et coupe au carré, au damier du Singe Vert, je sens que je bascule.
Dans une nuit gravée aux couleurs d'un Hopper que j'habite toujours.
La magie de Times Square délicieusement vide aux petites heures du matin.
Quand j'ai tout imprimé et toujours eu raison des amours impossibles.
Je ne suis pas le compagnon épais qui partage la couche et le compte commun.
Qui mélangera à d'autres ses touches personnelles aux murs d'une maison,
des bibelots, des photos, aux rayons saturés de la bibliothèque.
Le tiroir de monsieur. Le tiroir de madame. Mes cravates. Mes chaussettes.
Ma place dans l'armoire reste celle de l'amant. Le chat prêt à bondir.
Fenêtre à guillotine. L'escalier de service. Et battre le pavé.
Je veux courir la nuit. Chacun est à sa place.
Avec ma liberté de n'oublier personne. A marcher, fou de joie,
sous la pluie de Toulouse ou de Park Avenue.
Dans mon lit je savoure le feutre de ce jazz qui fouette mes fenêtres.
Miles Davis dans la glace qui n'a plus son whisky.
Je souris aux caresses des films que j'ai pu détourner et à leurs personnages.
Montréal sous la neige et ses prostitués. Le Saint-Laurent gelé.
C'est la pluie à Bordeaux. Ou au Square Carpeaux. Le jeune homme à genoux.
Et les visages émus pour éponger mon front, mon sexe ou bien mes joues.
C'était Niagara Falls. Ou les quais de la Seine. Où faire mes travellings.
Montmartre et ses travelos. Comme sur Ste-Catherine. Québec et Saint-Malo.
Les amours de ma vie. Les sourires de passage. Parmi d'autres fantômes.
Les fantasmes permis dans la chambre déserte où j'ai planté mon arbre.
Jouer, on le sait, n'est pas faire semblant. Le platane est réel. Il n'y a pas de truquages.
Et je peux m'endormir en choisissant ma page. La plage où je te veux.
Le rêve où je te vois. Où je vais te rejoindre. Sans entrave et sans âge.
Puisque je ne suis pas longtemps, mais maintenant, mais toujours.
Cette eau qui s'évapore, qui voyage un moment et qui revient pleuvoir.
Comme aux matins de mars, le renouveau en boucle qui retourne la terre,
où j'ouvre l'œil, heureux, quelle que soit la lumière.
Quand j'ai la liberté, en étant amoureux, et donc célibataire,
de choisir mon humeur et la couleur du ciel.
Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan
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