Une mutilation
Je suis né dans le cendrier de la DS.
Les trajets jusqu'à Toulouse. Jusqu'à Barcelone.
La DS de mon père. Qui fumait depuis toujours.
Et le tabac était plus qu'une madeleine. Mon oxygène.
Chaque bruissement du papier à la braise incandescente.
C'était un coup de fouet. Une inspiration. La connexion des neurones.
Aussi vrai que je suis fait des haies de cyprès et de l'écume sur le sable.
De la résine des pinèdes. Des tubes de gouache. Du vernis à bois.
Aussi vrai que je suis fait de l'ambre solaire et de l'eau de Cologne espagnole.
Je suis fait de nicotine et des volutes fascinantes qui s'enroulent aux rayons de lumière.
L'oxygénation du cerveau. L'enfant imite son père. Prend les cigarettes dans la boîte à gants.
Il ramasse aussi bien les mégots sur la plage. Se régale du jus de tabac froid au bec d'une pipe.
Respire avec bonheur son foyer tapissé. Les croûtes odoriférantes au fond du cendrier.
Si bien qu'adolescent, il ne pouvait plus se contenter de humer le parfum des filtres alignés,
duveteux, qu'il allait finalement sortir du paquet en carton comme des balles de leur barillet.
L'acétate de cellulose immaculé. Je m'étais posté à une meurtrière de la maison à l'étage.
J'avais 14 ans. Mes parents étaient sortis. Et j'ai su. Dès la première bouffée.
J'ai su que j'étais déjà fumeur depuis longtemps. Que j'étais déjà conquis et dépendant.
A la fenêtre étroite qui donnait sur les vignes, je ne crapotais pas. J'inhalais le poison.
Quand j'avais signé mon arrêt de mort bien avant cette première cigarette.
Il y avait eu une première frayeur en 2006. Avec les amygdales.
En fait de biopsie, ce fut une ablation. Clinique Paris-Montmartre. Rue Marcadet.
Juste au bout de ma rue. A deux minutes de chez moi. Anesthésie générale.
Assez impressionné pour tenter d'arrêter de fumer. Une première fois.
Depuis cette date, je vis mon addiction au tabac comme un problème.
J'avais eu un beau résultat en 2007. Avec l'aide de patchs.
Pour me féliciter moi-même, je m'étais même offert un séjour à New York.
Où la guerre contre la cigarette était bien plus radicale qu'à Paris à l'époque.
Mais l'alcool m'avait fait perdre pied. Le whisky avait anéanti tous mes efforts.
Et j'avais vite retrouvé mon rythme de croisière du paquet et demi par jour.
Les trente clopes quotidiennes. Que je dépassais en sortant la nuit.
Dans ces années où l'on fumait encore dans les bars et les discothèques.
C'est un autocollant. Pas plus épais qu'un sparadrap.
Que je positionne sur le haut du bras, à l'extérieur, sous l'épaule.
Et je sens aussitôt la morsure d'un vaccin dans le muscle.
Quelque chose est diffusé dans mon corps. Sans aucun doute.
Pour le geste, je fais semblant de fumer un stylo bille.
Mais cela ne remplacera pas l'inhalation.
J'anticipe tous les dérèglements que j'ai déjà observés.
Sachant que contrarier aussi brutalement un métabolisme est une violence.
Même s'il s'agit de soulager l'organisme et de gagner des années d'espérance de vie,
j'interromps ici une habitude de vingt-trois ans, et mon cerveau va devoir gérer la panique.
Je sais d'avance que je vais perdre de l'énergie et de la vitalité, toute ma vivacité,
quand je vais avoir envie de dormir tout le temps, être en proie à des somnolences,
lorsque chaque cigarette était un coup de cravache physique et intellectuel, un excitant,
qui permettait de veiller, de lutter contre le sommeil, et de rester concentré.
Je sais que je vais avoir des problèmes d'alimentation et de digestion.
Le temps que mon corps se repositionne quand il devra se reconfigurer.
Puisqu'il devra tout faire sans cette substance toxique sur laquelle il s'était appuyé.
Et arrêter de fumer, je pèse mes mots, de ce fait, est de l'ordre de l'amputation.
Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan
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