Les impressions. Il s'agit bien de ce qui impressionne. Consciemment. Inconsciemment.
Et ce qui impressionne inconsciemment n'est-il pas plus puissant que ce qui le fait consciemment ?
C'est un débat qui n'est pas la question. La question est celle de l'impression.
De ce qu'une situation imprime. Quelque part. Dans notre âme. Dans notre cerveau.
Il y a des souvenirs d'une puissance effroyable. Qui remontent avec une clarté parfaite.
Qui reviennent sous nos paupières avec une précision diabolique.
Nous allons dire Il pour des raisons qui m'amusent. Nous allons dire Il plutôt que Je.
Il était donc allongé sur le ventre, et cherchait péniblement le sommeil.
Une chose difficile chaque fois qu'il devait s'endormir seul, sans la respiration voisine de l'être aimé.
La respiration et la chaleur de l'intimité amoureuse, lui permettaient de sombrer dans le sommeil,
le cœur léger, l'âme légère, et seul le corps pouvait peser sur le matelas comme dans l'épaisseur de la nuit.
Si s'endormir était aisé dans les bras ou dans le dos de son amour, s'endormir seul était une galère.
Il cherchait donc. Il cherchait le sommeil dans sa tête. Comment lâcher prise sans panique. Ni tristesse.
Ses pieds avaient beau fouiller le fond du lit, il n'y avait plus les câlins de pieds qu'il trouvait si touchants.
Qui savaient l'émouvoir au coucher comme au lever. Au sommeil. Au réveil. Le soir comme au matin.
Où les plantes des uns venaient se presser sur les talons des autres. Des pieds se cabrant sous les draps
pour attirer l'attention des autres, comme pour dire bonjour ou bonne nuit. Je t'aime. Je suis là.
Il y avait des rituels. Auquel il s'était attaché. Qui lui manquaient amèrement. Le lit était vide.
Et le sommeil absent. Et dans cette torpeur, des images semblaient vouloir prendre forme.
Un début de rêve le fit sursauter. L'image d'un carrefour dans un village bien connu.
Et un bruit qui lui revint dans la tête. Reconnaissable entre tous.
C'était la porte. La porte sur le côté de la maison. Pas la principale sur la grand rue. Non.
La porte de service. Sur le côté. Dont il n'avait pas les clés. Mais qu'il devait claquer en sortant.
Ce bruit, aussi complexe que précis, aussi violent qu'agréable, était gravé entre ses oreilles.
Un bruit malheureux lorsqu'il était celui d'un départ dans l'indifférence et l'incompréhension.
Un bruit heureux lorsqu'il était celui d'un départ au petit matin après un week-end fantastique.
L'amour pouvait bien dormir à l'étage, finissant sa nuit, le café âpre et la fraîcheur de l'aube
étaient une bénédiction, quand le bonheur était tel que la fatigue se trouvait impuissante à l'abîmer.
Il n'y avait pas eu de disputes. Il n'y avait pas eu de vexations ou de scènes. Et le réveil était doux.
Des câlins de pieds donc, sans doute. Un café à pas de loup. Et l'heure de partir travailler venait.
Sans qu'elle vienne comme une punition. La joie était plus forte que tout. Le chat en est témoin.
Il fallait descendre les escaliers. Prêt à prendre la route. Ouvrir la porte et la refermer derrière soi.
Dans la rue. Où était sagement garée la voiture. Cette porte de bois était dotée d'une meurtrière vitrée.
Et c'est tout l'ensemble, de bois, de métal et de verre, qui créaient un son si particulier. Inoubliable.
Inoublié.
De l'intérieur, il suffisait de tirer à la main un loqueteau ancien afin d'extirper le pêne pour déverrouiller
et ouvrir la porte sans bruits, passer le seuil, et se retourner pour une opération délicate qu'il maîtrisait.
Cette porte à qui il avait rendu sa couleur bois naturelle à l'aide d'un décapeur thermique en d'autres temps,
il la connaissait bien, connaissait ses caprices comme le jeu de dilatation aux changements de température,
savait la résistance qu'elle lui opposerait au moment de frotter sur la gâche encastrée dans l'encadrement.
Pour permettre au pêne de revenir se loger dans la gâche, il fallait à la fois tirer et retenir. En même temps.
Le frottement du châssis était une caresse qui se devait aussi ferme que contrôlée pour amortir le bruit.
Intuitivement, ses mains avaient intégré les rapports de force, sans avoir à y penser. C'était mécanique.
Les poussées contradictoires s'accompagnaient du son typique de ce choc au verrouillage de la porte.
Un son qui bavait un peu sur des millisecondes, au frottement du métal juste avant l'enclenchement
au début, comme à la vibration du verre conséquente à la percussion de la fermeture ensuite, qui,
ensemble, s'enchaînaient simultanément pour créer ce son ramassé de fracas, sec, tout à fait délicieux.
Son cerveau avait entendu ce mélange sonore si souvent qu'il savait parfaitement le décomposer.
Le métal. Le bois. Le verre. Il savait le décomposer et le recomposer. Comme cette nuit dans son lit.
Où, malgré deux mois d'absence ou de recul, il était capable de le réentendre parfaitement.
Cela faisait bien deux mois qu'il n'était pas retourné dans cette maison. Et ce son vint le réveiller.
Il éclata au détour d'un micro-sommeil, furtivement, au bord d'un rêve dans lequel il n'eut pas le temps
de sombrer tout à fait, jaillissant au point de le réveiller. Lui plantant un poignard dans la poitrine.
Il n'avait pas vu la porte. Seulement entendu le bruit. L'avait reconnu aussitôt. Si singulier.
La porte qu'il avait fermée tant de fois derrière lui. Avant de rejoindre sa voiture. Pour repartir.
Rentrer dormir chez lui en pleine nuit. Ou partir travailler de bon matin. C'était toujours lui.
Ce bruit fracturé. Saillant. Clair. Claquant dans ses oreilles. Ses joues. Sa figure et son cœur.
Réunissant en un clic à la fois son bonheur
et son malheur de l'avoir perdu.
Philippe LATGER / Septembre 2023