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Dialogue de sourds... (ou le dépit amoureux)

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Philippe LATGER / Juillet, 2023

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tous en boîte

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J'en ai marre ! Tu mets tout le temps les gens en boîte.
- Je ne mets personne en boîte. Les gens sont déjà dans des boîtes.
Ils n'ont pas besoin de moi pour s'y mettre tout seuls, comme des grands.
- Oui, bien sûr, tu es plus malin que tout le monde.
- Mais je ne juge personne enfin. Qu'est-ce qui te prend ? C'est quoi ce procès d'intention ?
Je me moque des gens quand ils adoptent les codes de leur groupe jusqu'à la caricature. Mais sans juger.
Ils ont raison. En tous cas, ils ont leurs raisons. Et peuvent être très heureux. C'est ce qui compte du reste.
Et c'est quoi ce délire ? Tu n'es pas capable de déceler dans la moquerie l'amour et la tendresse ?
Quand, toi le premier, tu passes ton temps à te moquer des gens que tu aimes ?

- N'importe quoi.
- Tu passes ton temps à te moquer de moi.
- Tu es de mauvaise foi.
- Quand tu te moques de mon âge, et de ma tête d'endive ?... Tu me mets bien en boîte, non ?
Et j'ai le sentiment que tu le fais parce que tu m'aimes, je n'ai pas le sentiment d'être jugé.
Quand tu me fais le procès d'intention de juger les gens, en revanche, là, tu me juges.
- Je savais que tu allais dire ça.
- Je savais que tu allais dire ça.
- On peut pas parler avec toi. Il faut toujours que tu aies raison.
- C'est curieux ce rapport que tu as à la moquerie. Tu ne te moques jamais de personne, toi, peut-être...
Tu ne ris jamais de personne à ses dépends ? Pourtant, l'humour n'est fait que de ça. On se taquine.
On rit des autres. On rit de nous-mêmes. On rit les uns des autres. Et c'est tant mieux.

Quand tu regardes des chats qui se cassent la gueule sur instagram à longueur de scrollings,
des bêtisiers où l'on voit des gens se prendre des gamelles, tu ris de leur maladresse ou de leur malchance.
Quand on se moque de sa communauté, de sa famille, c'est fait généralement avec affection et tendresse.
D'autant qu'on se moque de soi-même à travers eux. Quand c'est méchant, ça se sent, et ce n'est pas drôle.
- C'est ton cas.
- ... bah. Tu es sérieux ?
- ...
- Quand tu te moques d'un ex qui fait de la variétoche bidon, c'est censé être drôle ? Ou méchant ?
C'est quoi ton propos ? Ta démonstration ? ... De m'expliquer que je suis méchant ?
Je n'aime pas les gens dont je me moque ?... C'est ça ? Je n'aime pas les gens ?
- Tout ne tourne pas autour de toi.
- Eh bien, je ne sais pas... On converse ensemble sur ce qu'est le sens de l'humour
ou l'on me fait le procès d'être une mauvaise personne ?... J'essaie de comprendre.
- ...

- Les gens du spectacle. Les gens des banlieues pavillonnaires. Les gens de la politique.
Les gens de la ville, de la campagne. Les vieux. Les jeunes... tous dans des cases. Des boîtes, oui.
Je ne mets personne en boîte. Ils y sont déjà. Je leur dis en riant qu'ils sont dans des boîtes.
Celui-ci avec ses dreadlocks. Celui-là avec sa cigarette électronique. Celui-ci avec son costume-cravate.
Ce sont des codes sociaux. Des codes d'appartenance. C'est rigolo. Moi, je trouve ça drôle.
Comment un vieux s'habille en vieux pour être crédible comme vieux.
Comment un jeune s'habille en jeune pour être crédible en tant que jeune.
C'est amusant. Il n'y a pas de jugement. C'est juste amusant. Moi, ça m'amuse. Tendrement.
Parce que j'aime les gens. Tu ne me feras pas le procès d'être misanthrope. Pas à moi.
Et je ne me sens supérieur à personne.
- Ce n'est pas l'impression que ça donne.
- Ah... C'est vrai que je suis pince sans rire.
J'oublie qu'à la génération de la téléréalité, quand Sandy se douche, il faut sous-titrer " Sandy se douche ".
J'oublie qu'à la génération des textos, quand on fait de l'ironie, c'est à dire dire l'inverse de ce qu'on pense,
il faut ajouter un smiley, si possible avec un clin d'oeil, pour dire " hey, je rigole !... humour ! ".
Si tu n'as toujours pas compris depuis qu'on se fréquente, que je pratique l'ironie en permanence, 
c'est effrayant ! ... Quelle horreur, c'est effrayant. Si tu as tout pris au premier degré, forcément...
C'est une catastrophe. Il faudrait mettre des rires enregistrés, quelque chose du genre. Mais bon.
Comme je n'aime pas insulter l'intelligence de mes interlocuteurs, je pensais pouvoir m'en passer.
Spontanément, j'ai plutôt tendance à prêter aux autres assez d'intelligence pour m'en prêter un peu, 
ou assez de sensibilité pour m'en faire crédit. Echange de bons procédés.
- ...
- Tu savais que j'allais dire ça ? C'est ça ? ... Ou c'est le moment où tu me parles de mon ego ?
- T'es qu'un vilain.
 


Philippe LATGER / Juin, 2023

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Pour être au monde

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Pendant que ça court dans tous les sens comme des canards décapités,
pendant que ça court après les bons moments, que ça court après l'argent, dans l'urgence,
le vent balaye les toitures indifférentes à l'agitation de ceux qui espèrent devenir quelque chose.
La pleine lune et le temps change. La tramontane est venue soulager les morsures du soleil sur la peau.
Je suis du côté de la lune. Du vent. Dans mes toitures. Et je regarde ce spectacle. A la fois triste et amusé.
A ceux qui luttent pour rester dans le coup, à lutter contre l'âge, pour rester en forme ou rester jeunes,
à ceux qui luttent pour être remarqués, considérés, reconnus et admirés,
il y a bien des luttes dérisoires, qui s'envolent comme du papier, ou mes nuages fuyant dans le ciel bleu.
Aux choix des uns ou des autres, les motivations sont souvent désarmantes. Il s'agit d'exister bien sûr.
Mais dans le cadre réduit d'un cercle de pairs à qui l'on se compare. Déconnecté du monde et du vivant.
Ce sont les premiers cercles qui stimulent les actes. Parents. Famille. Amis. Relations professionnelles.
Les clans que l'on choisit pour devenir quelqu'un. Par mimétisme. Et par revanche.
Des cercles incarnés comme des cercles dématérialisés. Qui se soudent sur les réseaux sociaux.
Pour se rassurer. S'encourager. S'inscrire dans un groupe auquel s'identifier.
Cela conditionne tout. La façon de parler. Le vocabulaire. Les mots les plus utilisés. Un jargon.
Une façon de penser et d'être présent. Le rapport aux autres, à la société, à la vie, à son corps, à la mort.
La façon de s'habiller. De se coiffer. De se comporter. Jusqu'au sens de l'humour et ce qui doit faire rire.
Je dois porter le costume pour être crédible. Choisir tel bracelet, tel tatouage, pour être cool et accepté.
Je dois mettre des lentilles. Blanchir mes dents. Teindre ma barbe.
Le vent se marre sur les toits. A la fois moqueur et attendri.
Le vent frappe la ville avant de la quitter. Il ne fait que passer.
Et je tends un grand drap, très grand, à bout de bras, pour prendre l'ascendante et m'arracher de là.
La sensation ne fait pas tout. Il y a la conscience de la sensation. Et j'emporte la ville avec moi.
La conscience de la sensation. De pourquoi on l'éprouve. Pour une complétude de l'être.
Pour que le corps et l'esprit s'émerveillent d'être ensemble. Changer d'échelle.
Pas pour être quelqu'un ou quelque chose.
Pour être au monde.




Philippe LATGER / Juin 2023

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L'histoire de ma vie

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Question d'orgueil sans doute.
La peur de l'abandon ou de la trahison peut-être.
Une bonne dose de lâcheté je suppose.
Et puis, bien sûr, le goût de la liberté !...
Bref. Voilà.
J'ai toujours préféré la place de l'amant à celle du cocu.

 

Philippe LATGER / Juin 2023

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Des moraux

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Je veux croire avec Ricoeur que nous sommes destinés au bien, que l'Homme est destiné au bien.
Je veux croire avec mon frère protestant, et philosophe, que le mal n'est qu'un obstacle.
Si ce dernier peut être aussi bien une force extérieure qu'une force intérieure,
puisque le mal peut être autour de nous comme en nous-mêmes,
je veux penser qu'il n'est pas constitutif de notre nature, de notre essence et de notre raison d'être.
Nous ne serions pas des êtres moraux si nous étions constitutivement voués au mal.
Nous ne ferions pas, précisément, la différence entre le bien et le mal, si nous étions constitués par le mal.
Cette hiérarchisation des choses, variable selon les époques et les cultures sans doute, en est un indice.

Notre rapport à la mort, notre rapport au monde, notre rapport aux autres, font de nous des moraux.
Le sens de la justice, très vif dans nos caractères individuels comme dans nos consciences collectives,
le sens de ce qui est juste et injuste, est aussi un indice de notre moralité.
En somme, la conscience.
C'est elle qui fait penser à nombre d'entre nous que nous sommes faits pour le bien.
Nous ne saurions dire si nous sommes bons ou mauvais, mais voués au bien, oui, c'est défendable.

 

Philippe LATGER / Juin 2023

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Un train de paradis

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Je m'arrache les tripes jovialement à monter quelque chose. Je donne sans compter.
A ce festival par exemple. Que je dois le meilleur possible à ceux qui me font confiance.
Je dors peu. Je carbure. Je dois assurer sur tous les fronts. Financier. Artistique. Humain. Diplomatique.
Caler des dates. Rester poli face à ceux qui nous plantent. Sourire malgré tout. En toute circonstance.
Parce que je suis solaire. Parce que je suis gentil. Et que je ne cherche qu'à faire du bien aux gens.
Des concerts. Des projections de cinéma. Des expos. Des défilés de voitures anciennes. Des dîners.
Des conférences. Des visites guidées. Avec tous les partenaires qui comptent dans ma ville.
Pour les valoriser. Les inviter à travailler ensemble. Avec une équipe de bénévoles dont il faut s'occuper.

Avec les petits chagrins des uns. Les vexations des autres. Le chantage affectif. Ou le ressentiment.
Il faut gérer les relations humaines. Etre juste. Equitable. Attentif. Généreux. Empathique.
Je peux le faire. Je suis auteur et j'ai de l'imagination, et une sensibilité, pour comprendre vite.
Anticiper les problèmes. Les voir arriver de loin. Tout en assurant les représentations publiques.
Articles à rédiger. Interviews. A la télévision. A la radio. Même à l'aube après trois heures de sommeil.
Je donne pour ma ville que j'aime. Je donne pour les gens que j'aime et qui m'aiment ou croient en moi.
Je ne suis pas fait d'eau tiède. Je suis un volcan. Mon corps bouillonne de vie et d'enthousiasmes.
J'explose de joie comme de colère. Je suis vivant. Je marche vite. Je suis pressé.
Je force ma nature. Je me lance le défi. Et je dois en découdre. Aller de l'avant.
On se reposera quand on sera mort.

Je m'arrache les boyaux consciencieusement à faire mon travail. A coacher mon supérieur hiérarchique.
Un gros dossier. Comme je n'en avais jamais eu dans les mains. Un dossier qui pèse des millions d'euros.
Nous devons réussir. Pour ma ville que j'aime. Pour mon équipe. Ceux dont je suis responsable.
Nous n'avons pas droit à l'échec. Et il n'y a plus de soirées. Il n'y a plus de week-ends. Je donne tout.
L'auteur et l'artiste à nouveau peuvent tout anticiper. Ils savent se mettre à la place des autres.
Imaginer ce que pensent les uns, le comportement prévisible des autres. J'essaie de ne rien oublier.
J'envisage toutes les hypothèses. Tous les scénarios. Très vite. Je dois prévoir toutes les options.
Je cours écrire un nouveau mail. Synthétiser la stratégie. Rédiger les éléments de langage.
Je ne suis pas fait d'eau tiède. Si je donne, je donne tout. J'y vais franchement. Tête baissée. Je suis bélier.
Après l'étude du terrain et des alternatives, après l'évaluation des possibles, la pesée du pour et du contre,
un choix est fait et l'on dépote, on exécute, on réalise, on construit, on encourage les troupes pour gagner.
Je le fais pour mes collaborateurs. Je le fais pour les gens que je connais et ceux que je ne connais pas.
C'est un travail d'intérêt général. Pour la population de ma ville. Pour les plus précaires d'abord.
Mais avec eux, pour l'ensemble des concitoyens d'une même cité. Le cercle est vertueux. Le bien commun.
J'aime les gens. Je veux les aider. Je ne veux pas mourir sans avoir essayé. Etre utile à mon prochain.
Servir. Servir. Les vivants comme les morts. La société comme le patrimoine. Les morts et les vivants.
Préparer l'avenir. Changer le monde. C'est le job de l'Art. C'est le job de la Politique. Changer le réel.
Je ne suis pas fait d'eau tiède. Je ne suis pas un légume. Je cours. Je m'enflamme. Je donne. Sans compter.
Je me reposerai quand je serai mort.



Philippe LATGER / Juin 2023

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Des miracles

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Tu es assis à ton bureau. Les lampes allumées. Il y a de la musique.
Tu travailles à un site. Ou à quelque chose d'autre.
J'ai fait une vaisselle, non pas de femme d'intérieur mais celle d'une force d'intervention,
à déminer les bombes chimiques de champignons et organismes extraterrestres
qui flottaient dans un bain suspect de nuisibles préparant une invasion hostile.
En fait de geste domestique, il a fallu à ce stade mobiliser le RAID pour sécuriser la zone.
La mission accomplie, je traverse le salon - bureau, faisant un tour de piste en m'essuyant les mains,
comme un soldat sorti d'affaire, pas peu fier de mon succès. La vaisselle est propre. L'évier, à peu près.

Et tu me demandes un bisou comme on fait au héros pour lui dire merci : " Un bisou ? "
Tu me tends tes lèvres. Et je pose virilement les miennes sur les tiennes pour un smack rapide.
Une façon naturelle pour toi de me remercier. Qui me convient. Qui me récompense.
Je prends cet élan intime et amoureux, aussi bref que pudique, comme un trophée prestigieux.
Toujours à tes occupations bureaucratiques, je peux repartir à la cuisine porté par les anges du triomphe
et la grâce bouleversante des voix baroques de Purcell, qui m'ont permis d'affronter mes basses besognes
dans une dignité humaine, risquant ma vie et ma santé, les mains dans une vase d'immondicités, 
pour chasser les forces du mal qui font toujours obstacle au bonheur que je veux te construire.

Je brique des briques. Tu es plus bas à lancer ta bétonnière. Je brique torse nu en plein soleil.
Je te fais passer le tuyau d'arrosage d'abord. Ce qui est une affaire en soi à cause de la distance.
Et du dénivelé. Puisqu'il nous faut restaurer un magnifique escalier. Nous sommes dans le parc.

Et je comprends qu'il est temps que je parte avec une brouette traverser le hameau au complet
pour aller te chercher du sable. Je bande mes muscles au soleil pour conduire le butin au retour.
Maîtriser le poids et les effets de balancier sur un chemin difficile pour sauver la cargaison.
Le soleil me mange délicieusement les épaules et la nuque. J'ai assuré la livraison.
Je peux revenir près du cèdre à mon poste de frotteur de briques. Brosse métallique.
Un gant de chantier troué me protège vaguement une main. Je brosse. Je brosse.
Au son monotone mais enveloppant de la bétonnière que tu fais tourner plus bas.
Les briques propres s'entassent devant le buis centenaire. 10. 20. 50. 100. 200 briques.
Que nous étions allés chercher avec un camion dans une vieille bergerie en ruine du domaine,
qui nous avait servi de carrière de matériaux. Ce qui était au domaine restait sur le domaine.
C'était juste. Intelligent. Nous étions respectueux du site et de ses fantômes.
La tête baissée sur mes lingots plaqués sur mes abdominaux, je récure les tranches.
Jusqu'à ce qu'une couleur orange vive remplace un vieux lie de vin couvert de mousse.
Je répète les gestes sans me lasser. Puisque vient le moment où tu as faim, où nous allons manger.
Tu as préparé une plâtrée de pâtes, que tu as agrémentée de lardons ou de chorizo pour ton homme,

bouffeur de bidoche et de charcuterie, ce pour lui faire plaisir, et lui donner des forces, et du courage.
Je prépare nos cafés. Deux gobelets propres. Du sucre. Tu roules une cigarette au coin de la table.
Je m'approche et tu lèves la tête pour me demander un baiser. " Un bisou ? "
Je pose mes lèvres sur les tiennes. Furtivement. Sobrement. Nous sommes heureux.
Nous travaillons bien. Nous avons mérité cette pause café-clope, avant d'y retourner.

Nous menons deux chantiers en même temps.
Nous sommes au rez-de-chaussée d'une belle maison bourgeoise.
Une maison de ville austère qui nous protège du monde et de la nuit.
Je tiens une porte trois fois comme moi en position pour que tu en juges l'effet.
L'espace, avec sa généreuse hauteur sous plafond, doit être repensé, remodelé.
Tu fumes dans le noir, dans ton fauteuil au coin de la cheminée pour évaluer une nouvelle hypothèse.
La Femme traîne en boucle ses voix féminines lascives pour dimensionner une forme de mise en scène.
Je suis comme un boy de cabaret, porteur d'une vedette dans la poursuite d'une lumière de chantier.

Ces portes pèsent trois tonnes. Elles sont à l'échelle du lieu. Je fais corps avec elles.
Si nous partons sur l'idée d'un couloir afin de séparer deux espaces pour en faire deux pièces,
nous allons devoir monter les cadres de deux paires de portes battantes. Face à face.
Pour pouvoir au besoin tout ouvrir de mur à mur. Tu es convaincu et nous allons faire ça.
Il est deux heures du matin et je cherche à la lampe du téléphone un crayon et un mètre
dans des caisses d'outils et de détritus, pour que tu puisses marquer les poutres au millimètre près.
Tu vas jouer de la scie sauteuse. Il te faut des gants et des lunettes de protection.
Au milieu de nulle part, au milieu de la nuit, nous avons un décor de théâtre à monter.
Une introduction m'ouvre la poitrine et la pupille des yeux. Cela trotte à pas feutrés sur la pointe de balais.
Le Boléro de Ravel que tu vas rechorégraphier à la lumière d'un phare sur son trépieds.
Le plateau est un vaste tapis de carreaux de ciment, jonché de sciure et de chutes de rubans adhésifs.
Mon danseur virevolte autour de la poutre à découper. Il y aura une vitre au-dessus des portes battantes.
Nous avons la nuit devant nous. Et je suis l'assistant le plus heureux du monde.
A cheval sur une porte quillée sur la tranche, je dévisse des charnières rouillées à la force des poignets.
Le tournevis est pourri, et je dois parfois m'en servir comme d'un burin pour dégager la pièce métallique
mangée par le bois de la porte, pour l'extirper d'une façon ou d'une autre. Plus que trois vis. Plus que deux.
Tu m'accordes une lampée de bière que je viens chercher avec une clope éteinte au coin de ma bouche.
Les muscles chauffés sous un débardeur informe, sans l'escorte enfiévrée des danseurs de Béjart,
je viens te rejoindre pour observer ensemble, côte à côte, l'ampleur des dégâts, ou de notre opéra.
Tu me demandes un bisou. Il a l'amertume de la bière. La poussière du bois, du plâtre et de la brique.
Un smack très bref, au léger Scotch-Brite de nos moustaches, avant de nous remettre en piste.
Je suis heureux d'être utile. Le temps n'existe pas. Le temps s'est arrêté. Nous sommes au travail.
Je contracte mes avant-bras sur le manche de ce foutu tournevis pour accomplir mon boulot de fourmi.
Tu me prends en photo, à cheval sur ma porte, torse nu dans l'effort au milieu des décombres.
A notre bonheur de faire, d'inventer ou construire, sans aucune contrainte, libres comme des dieux,
maîtres de notre temps, nous ne sommes pas ensemble, nous travaillons ensemble.
Deux hommes libres, ça ne fait pas un couple, dont personne ne veut, mais ça fait une équipe.
Et ça fait des miracles. Où la confiance règne. Avec des liens plus forts qu'à tous les mélodrames.
Quand la fidélité n'est pas là où l'on croit. Elle n'est qu'au temps gagné du temps que l'on se donne.
Le Boléro triomphe. Heureux d'être vivant.



Philippe LATGER / Juin 2023

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d'Hercule ou d'Hannibal

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Le rocher de Gibraltar n'est pas du tout un chapeau.
Le rocher de Gibraltar est un serpent boa qui digère un éléphant.



Philippe LATGER / Juin, 2023

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al cheikh mat

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Tu conduisais ce vaisseau spatial magnifique. La DS Citroën.
Voiture présidentielle pour Giscard, Pompidou ou un Général de Gaulle. L'excellence française.
Les clignos arrière pris dans les tubes acier aux gouttières tu toit. Les phares tournant avec la direction.
Le levier de vitesse avec sa boule noire attaché au bloc du volant. Et sa suspension hydropneumatique.
La star des Trente Glorieuses. Futuriste et élégante. Qui se hissait au-dessus de ses roues en position haute.
Qui se tassait au sol, tapie au stationnement, en position basse. Un bijou de technologie et de design.
Qui s'accordait si bien à tes favoris Alain Deloniesque et à ton trench camel en gabardine.
Plus beau que Sacha Distel auquel certaines femmes semblaient vouloir ici ou là te comparer,

tu pouvais allumer tes cigarettes d'un coup d'allume-cigare sans que cela ne m'indispose.
J'adorais l'odeur du tabac. J'ouvrais mes poumons avec bonheur dans cet énorme cendrier.
La 2CV nous assurait des déplacements locaux. Pour aller à Perpignan ou à la maison de Ste-Marie.
La DS dormait au garage. Elle, c'était la routière. Que l'on sortait pour aller à Toulouse ou Barcelone.
En fait, je m'en rends compte. Je l'aimais particulièrement parce que c'était la voiture des vacances.
Celle dans laquelle on chargeait les bagages pour aller à Bannières, pour aller skier à Boutx,
et, mieux encore, pour aller passer l'été dans la pinède de Castelldefels.
Elle était donc pour moi, toujours associée au bonheur incommensurable d'échapper à l'obligation scolaire.
Associée à la fête que c'était pour moi. La liberté ! 
Le tabac sans doute, s'est invité dans ce cocktail du bonheur. Pour lequel je te remercie aussi.
C'était un accessoire du référent masculin. Du modèle. Qui peignait et jouait de la musique.
Parce que, oui, je dois bien le dire. Pour moi, la virilité ne consistait pas à jouer au foot ou au rugby.

La virilité consistait à jouer du piano et de la guitare. A dessiner sur du papier calque.
A étaler de la gouache pour peindre. En écoutant du jazz, très tard le soir, à la radio.
Ainsi, pour moi, être un homme consistait à fumer, porter un trench en gabardine,
peindre, dessiner, jouer du piano, écouter du jazz et conduire une DS.
Côté sport, c'était la voile. Tu as toujours eu un bateau à voile.
De toute façon, tu n'étais pas du genre à kiffer les sports collectifs.
Si nous avons un point commun c'est bien celui-ci : nous détestons les contraintes.
Le sport d'équipe n'est fait que de contraintes. Si je n'ai pas hérité de ton goût pour la voile,
au foot et au rugby, j'ai préféré le tennis et l'athlétisme. Des sports individuels.
Et puis, chaque fois que j'évoque ta légende, reviennent les échecs. Le jeu d'échecs.
Checkmate. Le Roi est mort. الشاه مات
Intéressant pour un enfant de " jouer aux échecs ". De pouvoir associer ces mots ensemble.
Ainsi pouvions-nous " jouer aux échecs ". Et mettre le roi échec et mat. 
T'affronter à ce jeu était un honneur et un challenge. Il s'agissait déjà de tuer le père.
De tuer le roi. Al cheikh mat.

Si l'on doit tuer le père pour être un homme, je n'ai jamais oublié le héros.
J'ai pris le jazz et le tabac. Le goût égoïste de la liberté. Non négociable. 
Le piano. Les pinceaux. L'architecture. Et l'amour de la mer. Immodéré. Et de l'été.
Le lever de soleil sur la Méditerranée. La chaleur. Le café. Le bonheur.
Et des choses que je tais.
Le Roi est mort.
Vive le Roi.



Philippe LATGER / Juin, 2023

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Au-delà de l'ampoule

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La lumière de l'ampoule traverse le verre, puis le papier,
sur lequel s'étale à la surface, une sorte de tâche d'huile jaunâtre.
Sans le brûler, la lumière traverse le papier.
Aussi vrai que mon âme peut sortir de mon corps.
Et voyager. De l'autre côté.
En toute liberté.



Philippe LATGER / Juin, 2023

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