J'ai échoué à vous unir. Mon bonheur et toi.
J'ai pu venir sur tes terres, goûter à leurs voluptés,
embrasser avec toi le monde des Corbières et des rivières,
sans pouvoir t'emmener en échange dans mes reflets de pins sur la piscine.
Je retrouve seul ma côte méditerranéenne, la chair d'une enfance éblouissante de lumières et de sensations,
l'ivresse des cigales, celle du poids écrasant des canicules féroces, le havre d'une paresse libidineuse,
où la confusion des sentiments jette dans les bras l'un de l'autre le fantasme et le sentiment amoureux.
Ce sanctuaire qui a constitué mon métabolisme ne semble vouloir subir aucune incarnation précise.
Ton corps reste ailleurs, et n'évolue dans mon théâtre que sous forme de désir insaisissable, inassouvi.
Pourtant, ce corps, ton corps, est celui que je me suis fabriqué pendant de nombreuses années.
Tout de ce corps correspond à ma construction. L'implantation des cheveux, les sourcils, le sourire.
Le grain de la peau. La pilosité. La dentition. Les attaches. Les proportions. La voix. La silhouette.
Le coup de foudre ne fut pas une invention. On m'avait flanqué le portrait robot de ce que je cherchais.
Le cadeau de la Providence n'était pas une broutille. L'insolence. Le regard rieur dans sa jongle de cils.
Les mains. La bouche. Le galbe des épaules. La créature m'était apparue telle que je l'avais imaginée.
Dans ma boîte de schiste, de figuiers de barbarie, de chaux blanche et de sel de la mer, j'avais eu le temps,
dès l'enfance, dès la puberté, dès les errances mouvantes de l'adolescent, du jeune homme, de l'adulte,
été après été, de monter de toute pièce le puzzle précis de l'être qui manquait à ce paradis terrestre.
Et le choc de la rencontre fut au-delà du coup de foudre : il fut celui, incrédule, de la livraison inespérée
de l'être rêvé, conçu, dessiné, remodelé, affiné, définitif, dont j'avais usé des myriades de prototypes.
Et, si le miracle de la prière exaucée est encore à peine concevable, miracle dont je ne me suis pas remis,
je m'étonne, dans ma pinède, de n'avoir su faire entrer la créature dans le laboratoire où elle fut créée.
Je m'allonge seul au bord de la piscine, heureux de retrouver les aiguilles flottant à la surface,
le parfum du chlore venu reconstituer la fragrance troublante qu'il fait avec celui de ma peau au soleil,
de la résine des arbres complices, cet élixir auquel ne manquait que l'odeur de tes cheveux et ton goût
pour être absolument parfait, heureux de retrouver l'écrin de toutes mes rêveries, de tous les plaisirs,
heureux mais stupéfait par ton absence, vécue comme une forme d'injustice ou de gâchis.
L'expérience a changé de saveur, maintenant que je sais que tu existes.
C'est une drôle d'étape que celle-ci. Qui s'amuse à instiller dans le cocktail de mon bonheur éclatant
une nouvelle forme de frustration à laquelle je ne m'attendais pas. L'ensemble m'étreint avec force.
Avec une sensualité toujours volcanique. L'ironie de la situation se moque de moi et me torture
aussi vrai qu'elle me lance de nouveaux défis, me mobilise et me galvanise.
Le progrès est notable. Après des dizaines d'étés à t'avoir fantasmé dans les volutes de mes clopes,
le silence de mes contemplations, mes divagations aigres-douces enroulées dans le spleen du crépuscule,
la fièvre de mes siestes, celle, écorchée, de mes ébats alcoolisés et de leurs accidents nocturnes,
l'été désormais ne ressemble plus aux autres parce que je sais que tu existes. Et que je t'ai rencontré.
Le fantasme a pris corps. Il a un nom. Un rire. Des regards et un sexe. Qui n'ont rien de parfait.
Mais qui ensemble deviennent les ingrédients de l'assemblage parfait cherché toute une vie durant.
Ma main molle dans l'eau de la piscine joue avec les étincelles des ondes avec cette certitude.
Cet assemblage réuni dans un seul être, est devenu la condition du bonheur absolu.
Le corps offert au soleil, il fait la synthèse animale de tout ce qui est bon pour moi en ce monde.
Ton absence s'impose comme la pièce manquante. Elle brille dans mes paupières comme une évidence.
Cette absence n'est plus celle d'une chose éthérée, sans visage, indéfinie, qui flotte comme un spectre.
Elle s'est incarnée. Elle existe en ce monde. Et c'est une révélation sublime, bien qu'à double tranchant.
Les cigales devraient sans doute accompagner la brasse que tu ferais pour venir m'embrasser.
Comme dans les bains chauds de l'Aude où tu venais chercher en public un baiser sur ma bouche.
Tu préparerais bien sûr la rentrée sur ton ordinateur, quand je serais incapable de préparer la mienne,
préférant t'aider à installer la suite pour canaliser les projets qui t'auraient porté plus haut et plus loin.
Il y aurait eu une activité intellectuelle et créatrice pour compenser l'indolence des moiteurs estivales,
la paresse érotique des après-midis de canicule, lorsqu'il faut toujours travailler à quelque chose.
L'oisiveté savamment dosée aurait permis d'être studieux et efficaces pour programmer l'avenir.
Lorsque, mieux qu'un vulgaire couple, j'ai toujours pensé la relation à deux comme celle d'une équipe.
Mais je t'ai laissé sur les terres de ton propre paradis terrestre. A deux heures de route du mien.
Sous la jupe de mes pins protecteurs, je réfléchis au moyen d'unir nos libertés farouches.
Nos mondes constitutifs, nos gisements de matières et de ressources à nos propres créations.
Je regarde mon jardin d'Eden avec tendresse. Toujours aussi beau et inspirant. Familier. Rassurant.
Voluptueux. Caressant. Mais désespérément vide. Vide de toi. Vide de tout.
Et... je me demande comment les gens peuvent donner un sens et un goût à leur vie, à ce monde,
s'ils ne sont amoureux de personne.
La question me rend triste.
Et le mystère entier.
Philippe LATGER / Juillet 2023