Au creux de la nuit et de son silence, l'écrin se réduisait à l'espace éclairé autour du phare de chantier.
Le monde extérieur n'existait plus, quand la rue et la place disparaissaient dans l'obscurité.
Et la lumière électrique redessinait autour de nous le cercle visible de la réalité immédiate.
L'univers derrière la baie vitrée n'était plus hanté que par quelques feux automobiles furtifs,
venant timidement troubler l'épaisseur immobile d'une forme de néant posée pour nous envelopper.
Ce que nos yeux percevaient était alors encore accessible à ce que la cheminée produisait de lumière,
et à la bulle lumineuse qui persistait sur ce terrain de jeux, témoin de notre activité nocturne.
Le village dormait ou cherchait le sommeil. Le grand hall du rez-de-chaussée était transformé en bocal.
Un local haut de plafond comme simple boîte à chaussures. Un beau salon bourgeois devenu inquiétant.
Transformé par les ombres étirées, et des contours déformés au gré de quelques éclairages.
A la tombée de la nuit, les rallonges électriques couraient sur le sol pour disposer des ampoules d'appoint,
anticiper la nuit noire qui allait nous plonger dans un nouveau décor, où le spectacle pouvait commencer.
C'était un chantier-théâtre. Et la musique ne cessait de lui donner des intentions diverses et fantasmées.
Au coucher du soleil, le noir se faisait pour réduire le monde à cette seule pièce où nous survivions,
mais la claustrophobie y était impossible puisqu'au phénomène de contraction, s'ouvrait au contraire
un espace infini où l'esprit était libre, nous permettant d'atteindre des espaces plus grands, sans limites,
par d'autres chemins que les chemins visibles, tracés par la musique et l'imagination.
Aussi vrai que le champ visuel s'était ramassé d'un coup sur le tour de nos lampes,
l'espace mental s'ouvrait à mesure, et au-delà, sans contraintes, les frontières abolies,
pour nous permettre de nous ébrouer dans tous les possibles que la lumière empêche.
A la nuit noire comme au sommeil du monde, le réel pouvait devenir opéra.
Pantalon de jogging informe, maculé de jets de plâtre ou de peinture, baskets usés jusqu'à la corde,
tee-shirts oubliés par des ex négligents ou piqués à des ex indulgents, trop grands ou trop petits,
un bonnet sur la tête, le tout dépareillé pour parfaire un look d'artiste maudit dans son atelier,
de danseur dans une salle de répétition, lorsqu'il fallait avant tout que le corps soit à l'aise,
pour porter des poutres, des portes, des sacs de ciment ou de gravats, dans les manœuvres du travail
comme aux étirements, aux pirouettes et aux entrechats réguliers qui s'imposaient à l'envi,
entre deux efforts pratiques ou deux lampées de bière, pour rendre hommage à la musique
qui nous maintenait dans la tension de l'accomplissement jusque tard dans la nuit.
Le Boléro de Ravel permettait de tenir la cadence, la pulsion de produire, en proposant son tempo,
pour déplacer l'échafaudage ou scier une planche, poncer une moulure ou visser des charnières.
L'orchestre trottinait à pas de velours et nous nous synchronisions, dans nos rythmes cardiaques,
et tous nos mouvements composaient une chorégraphie, au feu de cheminée, éblouis par le phare.
Comme si nous nous produisions devant une salle obscure, les yeux brûlés par la lumière aveuglante,
qui rendait difficile la quête d'un outil, la mission de retrouver un mètre et un crayon, le marteau,
une équerre, dans le désordre éprouvant, à la lumière parfois d'un téléphone portable en appui,
il fallait que le geste soit digne de ce que la musique exigeait, en toute circonstance.
Les voix féminines de La Femme pouvaient s'alanguir mollement sur des romances mexicaines
distendues aux hallucinations de voyages hors du corps, lascives et planantes dans la pièce,
pour accompagner nos contemplations, une bière à la main, aux pauses permises pour prendre du recul,
le temps de rouler une cigarette et voir ce que nous avions fait ou imaginer ce qu'il restait à faire.
Le coin de repos, au coin du salon, et de la cheminée, était la base de repli pour inventer la suite.
Il était minuit. Une heure du matin. Deux heures et au-delà. Quand il fallait reprendre au plaisir du déclic.
Même au bout d'une fatigue qui n'avait pas de prises sur l'émerveillement.
Des pinces à la main, il fallait ici, torse nu, à cheval sur une porte, enlever des clous gros comme l'index,
puis là, tenir et soutenir en l'air, calé sur les épaules, un pan de placo plus lourd que soi à la bonne hauteur
le temps de le fixer au mur, quand d'autres, " sur la planche ", prétendaient rechercher des sensations.
Deux acrobates s'affairaient dans cet espace magique, unis comme Don Quichotte et Sancho Panza,
lorsque le duo de clowns s'était réparti le rôle de l'auguste et celui du clown blanc, du leader et du second,
quand à nos pas de deux, j'étais toujours le porteur, permettant à l'étoile de virevolter dans la lumière.
L'équipe suffit aux âmes complémentaires. La confiance. Pour ne faire qu'un. Et déplacer les montagnes.
Il fallait parfois sortir du cirque pour s'aventurer dans les étages, chercher à l'atelier un pot de colle à bois,
plus haut dans le grenier une baguette décorative dans sa botte de foin, la bouteille d'acétone, une éponge,
le deuxième gant perdu, la tige égarée du mélangeur à fixer sur la visseuse, à la lumière du portable,
et revenir victorieux avec le butin, les mains calleuses, les muscles saillants, le cœur léger, galvanisé,
dans l'âtre du chantier et ses lueurs étranges, le cratère de la forge aux flammes de l'Apprenti Sorcier.
La funk de Michael Jackson pouvait prendre le relais. Dans l'ordre immuable de playlists familières.
Le goût de la bière dans la bouche. Du tabac à rouler. La poésie âcre et virile du compagnonnage à l'effort.
Nous portaient loin dans la nuit au plaisir d'être ensemble pour bâtir le décor d'un ballet de quatre sous.
L'architecte-danseur pouvait s'interrompre à l'intro sépulcrale du Cum dederit d'un Disi Dominus au piano.
Le manœuvre retenait son souffle. La poitrine à la fois étranglée et ouverte. A cette marche lente.
Le maître des lieux chantait, dans la lumière du phare, dans un intermède soudain où tout se transformait.
De sa voix de soliste baroque, il imposait Vivaldi à ce tout petit monde, pour repousser les murs,
le plafond, la façade, les limites du réel ou du champ de vision, illuminer la nuit d'un désert de province,
à nos ombres amies qui dansaient dans la sciure et aux grands draps de plâtre.
Où l'avenir mouvant venait se dessiner.
Philippe LATGER / Octobre 2023