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Les tourneurs

Publié le

Les coiffes en dés à coudre allongent leurs beaux visages anguleux aux barbes syriennes.
Ils se présentent à plusieurs, que des hommes, avec leurs robes longues en attente d'éclosions.
La musique semble lancer les toupies sur le parquet et c'est comme une valse des fleurs orientale.
Les Derviches tournent sur eux-mêmes et les voilures prennent le vent, les robes s'ouvrent en hélice
et ces hommes sont dressés comme les pistils de majestueux arums blancs qui se déploient autour d'eux.
Autant de cornets renversés, comme des abat-jour informes, qui s'enroulent en flottant sur leurs corps.
Ce sont des engrenages vaporeux qui se dévissent lentement, et la spirale ascendante les élève vers Dieu.
Les bras en l'air, le torse se renverse, et le dé à coudre qui sert de couvre-chef accentue la cambrure,
défiant la pesanteur, les silhouettes s'abandonnent au vertige d'une transe portée par la musique.

L'amplitude des robes qui tournent à un mètre du sol les transforme en tapis volants ondoyants, lumineux,
et c'est comme si ces hommes n'avaient plus de jambes, comme s'ils n'avaient plus de corps.
Le mélange de leurs rotations anime une sorte d'horlogerie qui imite l'univers et ses gravitations.
Virils. Inspirés. Aspirés. Ils sortent de leurs corps. Rejoignent Dieu dans la douceur du Soufisme.
Ils gardent l'équilibre. Oublient l'espace et la matérialité. L'ivresse du manège dissout la matière.

Ils n'ont plus de crâne, plus de muscles, plus de peau. Des esprits purs. Libérés du corps.
Les bras pliés, levés vers le ciel, les poignets cassés, ces marionnettes à fil aux têtes renversées en arrière
ne sont déjà plus habitées, au tourbillon des robes qui les encerclent, les âmes semblent propulsées ailleurs.
Ces hommes ne cessent de tournoyer à la prière, à la même vitesse, à la même cadence, immuablement,
dans les litanies d'implorations et d'humbles adorations, qui les portent aux portes de toutes les révélations.
Danser sans s'arrêter. Pour aller loin. Au plus près de Dieu. Au plus près qu'il soit possible.
Pour nous, vivants.

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Puisque nous le savons tous

Publié le

Il m'arrive de penser qu'il vaut mieux se sentir perdu avec la personne que l'on aime
que savoir tout seul exactement où l'on va.

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Un phare dans mes fenêtres

Publié le

Le guitariste a son design d'artiste poète flamenco, avec sa barbe noire et ses cheveux longs,
pour accompagner en terrasse le jeune dessinateur qui essaie de produire et d'exister.
Des jeunes hommes flottant entre 30 et 40 ans, déjà assez mûrs pour séduire les femmes,
mais pas trop pour qu'on n'en déduise pas qu'ils sont perdus à jamais et être perçus comme losers.
L'auteur en revanche, plus âgé, vidant son verre de vin à petit prix, semble s'accrocher à ses camarades
pour rester dans la foi touchante de ceux qui finiront bien par devenir quelqu'un ou quelque chose.
Le virage de l'automne donne à la scène une ambiance crépusculaire qui donne à toute beauté une acidité.
Les éblouissements promis par le vin bon marché doivent être puisés au fond de toutes les réserves.
Nous marchons vers l'hiver et la nuit à cinq heures du soir. L'insouciance de l'été disparaît avec la lumière.

La place est vide. Seul ce coin de terrasse est ouvert aux résistants qui dans l'ivresse s'entêtent à persister.
Leurs projets finiront bien par aboutir. Des rencontres sont encore permises. Celles qui débloqueront tout.
L'alcool sera là pour les convaincre qu'ils n'auront pas perdu leur temps et dépasser le pathétique.
Même s'il ne se passe rien, la murge sera l'assurance maligne d'avoir passé une bonne soirée.
Elle sera le ciment d'une fraternité entre ces petits soldats attachants, qui refusent quoi qu'il en coûte
de se ranger et de vivre comme tout le monde, quand le vin et l'amitié réchauffent les cœurs.
Les accords de guitare sont un peu tristes. Le guitariste est beau. Sexy même. Le dessinateur aussi.

Ils rentreront peut-être avec de nouvelles conquêtes qui découvriront leur atelier pour y faire l'amour.
La bohème. Formatée comme les autres modes de vie. Avec ses codes. Puisqu'il en faut ici aussi,
pour être crédible comme artiste maudit.
La place est lugubre. A l'approche de novembre.
La fête est sinistre comme dans ces fins de soirées où chacun sait que la fête est finie.

Ce jour, la lumière est belle. Elle a la nostalgie de juillet, mais elle s'impose dans les fenêtres.
Elle résiste elle aussi pour donner à l'automne son pesant de douceurs. Je les trouve amères.
Quand tout est amer pour les cœurs malheureux. Je m'active pour balayer ce spleen que je refuse.
Pourtant, je m'arrête sur la terrasse, saisi par le panorama qui s'ouvre à ma seule conscience.
Je suis le seul au monde à voir ce que je vois. Et au coin des arcs gothiques des Grands Carmes,
le rocher qui se détache de l'horizon lumineux, me serre la poitrine sans que je ne sache pourquoi.
Je peux serrer les mâchoires et écraser du talon le caillou dans ma chaussure. J'ai des choses à faire.
J'ai passé l'âge de m'apitoyer sur moi-même. Et de là où je suis, je salue Bugarach avec un sourire sincère.

Le chemin dans lequel je me suis engagé ne mène plus nulle part, puisque la raison s'en est allée.
Tout le dispositif mis en place pour rendre une histoire possible est compromis. Obsolète.
Ce fut une construction patiente et laborieuse, dont les progrès ne vinrent sans doute pas assez vite.
Et je me retrouve le bec dans l'eau, prisonnier d'un job qui n'a plus tout à fait sa raison d'être.
Même si je commence à récolter les fruits de ce dernier, je sais qu'il me faut réagir et rebondir.
L'effet d'impasse me rend claustrophobe comme tout un chacun. Et je dois ouvrir la perspective.
Comme on force les deux battants d'une porte d'ascenseur à se réouvrir. Avec détermination.
En préparant mes affaires, je me tiens à cette énergie : faire de tout cela quelque chose d'utile.
Pour ce et ceux que je tiens à servir. Et donc pour moi-même. Je parcours nerveusement l'appartement.
En faisant de la programmation. Deux semaines. Puis deux mois. Me restera ensuite six mois.
En intégrant les inconnues et les circonstances que le hasard ne manquera pas de semer sur la route.
Je l'aime toujours. Et cela reste une force. Qui m'oblige à faire le bien autant que possible.
A être quelqu'un de bien. A ne pas me tromper moi-même sur les choix qu'il faut faire. Merveilleux.
La tiédeur morne de novembre peut venir, j'ai les ressources pour rester jeune et solaire. Sans le vin.
Même quand je tourne la tête un instant pour surprendre Bugarach dans la fenêtre de mon appartement.
Lointain et proche à la fois. Stoïque. Qui m'interroge un dixième de seconde sur ce que je fabrique.
La lumière est nette. Ce phare géologique mystérieux se dresse distinctement sur les toits de la ville.
Je ne serai pas lâche. Je serai à la hauteur. Je ne renoncerai pas à nos rêves et peux encore agir sur le réel
pour les rendre possibles, pas pour devenir quelque chose ou quelqu'un mais pour protéger le bonheur.
De ceux que j'aime et ceux que j'ai aimés.

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Les Indes Galantes

Publié le

Comme de la World Music avant l'heure. Le tambour indien s'élance seul à pas feutrés,
pour donner le tempo d'une danse sautillante venue d'outre Atlantique.
Un bruissement de grelots ponctue comme des castagnettes cette course qui n'est pas martiale,
comme si des coquillages étaient secoués ensemble dans une bourse pour en assurer l'effet.
Les Indes et les Amériques sont-elles dissociées aux siècles de conquêtes et de bouleversements ?
L'Europe poudrée exhibe ses perruques et s'émerveille d'indigènes dénudés aux couronnes de plumes.
Le Roi Soleil, faute de briller sur tous les continents, règne sur l'ordre et la justice.
Mais bientôt, les fastes du Vieux Monde, à la traîne de l'Espagne, mêlés aux exotismes de la vie sauvage,
capables de s'enrouler les uns aux autres comme des serpents aux colonnes salomoniques torsadées,
vont s'éclairer d'une conscience de l'altérité et du lointain, et celle, occidentale, d'un universalisme.
La Nouvelle France n'est pas peuplée que de colons. Et des imaginaires autres viennent tout renverser.
Aux forêts paisibles, les sauvages des Indes Galantes ont leur érotisme et leur raffinement,
dans la marche glorieuse que Rameau composa à la barbe de Voltaire et Rousseau.
Le métissage est possible, avant même le Jazz, au-delà des massacres et des indignités.
A cette Chrétienté, prête aux révolutions, qui découvre la richesse d'univers parallèles
qu'il restait à marier, dans deux mouvements contraires d'un élargissement du monde
et d'un rapetissement, aussi étonnants l'un que l'autre, qui galvanisèrent l'espèce humaine
dans sa quête de vérité, Rameau compose et prépare la suite avec force et conviction,
aux gorges déployées de chorales ravies d'ouvrir toutes les portes d'un avenir curieux.
 

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Lun-el et l'autre île

Publié le

C'est au fond du goulot, c'est au fond de la grotte, c'est au fond du boyau, c'est au fond de la glotte,
par ici, venez voir, il y avait une source. L'eau dans ce réservoir a arrêté sa course.
C'est comme une caverne plantée de stalagmites, une expo d'art moderne, de témoins d'anciens mythes,
jalonnant le calvaire frayé dans la forêt de colonnes de calcaire d'un temple évaporé.
C'est au fond du tunnel, c'est au fond de la forge, c'est au fond de Lunel, c'est au fond de la gorge.
Il faut se faufiler dans les resserrements. Il faut se défiler en quelques mouvements.
Descendre dans la roche, les profondeurs parées. Faites sonner la cloche si vous vous égarez.
Dans les étranglements et dans les angles morts, c'est la pression du sang qui vous prend et vous mord.
Beaucoup deviennent fous, et peu en sont sortis. A se rompre le cou ou saigner aux orties.
C'est la porte des dieux, ou la porte du diable. Le destin est odieux s'il est irrémédiable.
Ne lâchez pas vos mains aux couloirs qui s'éreintent.  Cherchez votre chemin au cœur du labyrinthe.
C'est au fond du tuyau, c'est au fond de la botte, c'est au fond du noyau, c'est au fond de la flotte,
par ici, venez voir, il y avait une ruine. L'eau dans ce réservoir s'est transformée en bruine.
Et la pierre est glissante. L'accès est périlleux. Mais aux salles brillantes l'effroi est merveilleux.
A l'île souterraine un trésor est caché, au tombeau d'une reine dont le cœur arraché
battrait encore en vain dans la gueule d'un chien, qui garde le ravin et des rites païens.
Il dévore les couards et les âmes cupides, dans d'étranges brouillards sulfureux et humides.
S'il fallait renoncer, faites sonner la cloche. Le Mal peut s'enfoncer, clair comme l'eau de roche.

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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AlekSandrin

Publié le

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Philippe LATGER / Octobre 2023

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Bas de laine

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Madeleine. L'enfance hors d'haleine.
Les paradis ne sont pas perdus pour tout le monde.

Elle fut heureuse.
Et je sais qui remercier.

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Destination possible

Publié le

L'équation à sept inconnues se dessine au charbon sur la pierre.
Les étoiles s'éteignent, pleuvent dans l'atmosphère au chagrin des grillons.
Le mystère est partout. Dans la main qui dessine. Dans le bois calciné. Aux pluies de météores.
Et il marchait debout le long des sangliers. S'éloignait du château pour saluer la lune.
Il n'avait pas l'allure d'un druide. Ni celle d'un chamane. Mais s'immergeait dans la nuit.
Il n'avait pas la silhouette du pèlerin, ni celle du sorcier. Mais aspira l'univers entier en une inspiration.
Le système solaire et toutes les galaxies refluèrent d'un seul coup dans sa cage thoracique.
L'infini logé au fond de ses poumons. Le soleil. Les planètes. Tout tournait en lui-même.
Passé par ses narines, tout s'engouffra dans l'œsophage sans compromettre l'équilibre du monde.
Il porta sans effort le cosmos dégluti, glissé derrière la langue, calé dans sa poitrine, rayonnant et heureux
jusqu'au bout du chemin, au Col de la Bataille, si petit mais assez grand à la fois pour contenir l'espace.
Les noirceurs de la nuit étaient celles de l'intérieur de son propre corps où crépitait le ciel,
toutes les fleurs sauvages, et le vent agitant les feuillages pour étirer les ombres.
Il avait mangé la lune. Jupiter et Saturne. Et Dieu était en lui avec sa création.
Au virage de sa marche. Il rota l'univers. Et tout reprit sa place. 

Personne ne se rendit compte de rien. Sauf lui qui s'amusa de la folle expérience.
Millas brillait en bas. Le château était là. Et il put s'installer fumer sa cigarette.
Sa valise à roulettes lui servit d'oreiller. Sur un banc de pierre, allongé sur le dos. Il remercia la nuit.
Etait-il le contenant ou le contenu ?... Ce n'était pas la seule question. Et pas le seul mystère.
Quand les sept inconnues de l'équation divine entraient dans ses poumons avec du tabac blond.
Quelqu'un faisait la gueule mais pouvait bien l'attendre. Il respirait le monde pour se régénérer.
Sa valise d'Air France et sa trousse de toilette transposaient dans les vignes les couloirs de Roissy.
Il suffirait pour rentrer au château de prendre le long tapis roulant d'un terminal à l'autre,
sous les annonces d'embarquements immédiats pour Newark et Toronto.

En attendant, la lune renvoyait sur la terre la lumière du soleil. Le voyage immobile. Aux nuages pressés.
Allongé sur le dos, il fumait les étoiles et le chant des grillons. Oubliant sa personne. Heureux de l'oublier.
Sans personne pour l'obliger à ne pas l'oublier. Il n'était plus personne. Et c'était son bonheur.
Le trépas mais vivant. C'est la mort mais en vie. Le repos éternel de l'instant absolu. Dématérialisé.
La sortie du vampire. Le miracle et la paix. Loin des clameurs idiotes de bien des vanités.


Il se redressa enfin. Il ne parviendrait pas à résoudre l'équation. Mais il se souvint de quelque chose.
Il avait un avion à prendre. Il arrangea ses cheveux, le col de sa chemise, et reprit le chemin à l'envers.
Sangliers et grillons. La lune sur les vignes. Les deux kilomètres pour rentrer au château.
Ni Newark. Ni Toronto. En traînant sa valise. Seulement un seul corps comme port d'amarrage.
Un autre que le sien. Puisqu'il avait les forces pour toutes les inconnues, les réconciliations.
Du monde et ses intrigues. Contenants. Contenus. L'amour à l'horizon.
Destination possible.
 

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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L'état d'esprit de ma planète

Publié le

Etonné. pour être honnête.
 

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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Poètes ouvriers

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Au creux de la nuit et de son silence, l'écrin se réduisait à l'espace éclairé autour du phare de chantier.
Le monde extérieur n'existait plus, quand la rue et la place disparaissaient dans l'obscurité.
Et la lumière électrique redessinait autour de nous le cercle visible de la réalité immédiate.
L'univers derrière la baie vitrée n'était plus hanté que par quelques feux automobiles furtifs,
venant timidement troubler l'épaisseur immobile d'une forme de néant posée pour nous envelopper.
Ce que nos yeux percevaient était alors encore accessible à ce que la cheminée produisait de lumière,
et à la bulle lumineuse qui persistait sur ce terrain de jeux, témoin de notre activité nocturne.
Le village dormait ou cherchait le sommeil. Le grand hall du rez-de-chaussée était transformé en bocal.
Un local haut de plafond comme simple boîte à chaussures. Un beau salon bourgeois devenu inquiétant.

Transformé par les ombres étirées, et des contours déformés au gré de quelques éclairages.
A la tombée de la nuit, les rallonges électriques couraient sur le sol pour disposer des ampoules d'appoint,
anticiper la nuit noire qui allait nous plonger dans un nouveau décor, où le spectacle pouvait commencer.
C'était un chantier-théâtre. Et la musique ne cessait de lui donner des intentions diverses et fantasmées.
Au coucher du soleil, le noir se faisait pour réduire le monde à cette seule pièce où nous survivions,
mais la claustrophobie y était impossible puisqu'au phénomène de contraction, s'ouvrait au contraire
un espace infini où l'esprit était libre, nous permettant d'atteindre des espaces plus grands, sans limites,

par d'autres chemins que les chemins visibles, tracés par la musique et l'imagination.
Aussi vrai que le champ visuel s'était ramassé d'un coup sur le tour de nos lampes,
l'espace mental s'ouvrait à mesure, et au-delà, sans contraintes, les frontières abolies,
pour nous permettre de nous ébrouer dans tous les possibles que la lumière empêche.
A la nuit noire comme au sommeil du monde, le réel pouvait devenir opéra.

Pantalon de jogging informe, maculé de jets de plâtre ou de peinture, baskets usés jusqu'à la corde,
tee-shirts oubliés par des ex négligents ou piqués à des ex indulgents, trop grands ou trop petits, 
un bonnet sur la tête, le tout dépareillé pour parfaire un look d'artiste maudit dans son atelier, 
de danseur dans une salle de répétition, lorsqu'il fallait avant tout que le corps soit à l'aise,
pour porter des poutres, des portes, des sacs de ciment ou de gravats, dans les manœuvres du travail
comme aux étirements, aux pirouettes et aux entrechats réguliers qui s'imposaient à l'envi,
entre deux efforts pratiques ou deux lampées de bière, pour rendre hommage à la musique
qui nous maintenait dans la tension de l'accomplissement jusque tard dans la nuit.

Le Boléro de Ravel permettait de tenir la cadence, la pulsion de produire, en proposant son tempo,
pour déplacer l'échafaudage ou scier une planche, poncer une moulure ou visser des charnières.
L'orchestre trottinait à pas de velours et nous nous synchronisions, dans nos rythmes cardiaques,
et tous nos mouvements composaient une chorégraphie, au feu de cheminée, éblouis par le phare.
Comme si nous nous produisions devant une salle obscure, les yeux brûlés par la lumière aveuglante,
qui rendait difficile la quête d'un outil, la mission de retrouver un mètre et un crayon, le marteau,
une équerre, dans le désordre éprouvant, à la lumière parfois d'un téléphone portable en appui,
il fallait que le geste soit digne de ce que la musique exigeait, en toute circonstance.
Les voix féminines de La Femme pouvaient s'alanguir mollement sur des romances mexicaines
distendues aux hallucinations de voyages hors du corps, lascives et planantes dans la pièce,
pour accompagner nos contemplations, une bière à la main, aux pauses permises pour prendre du recul,
le temps de rouler une cigarette et voir ce que nous avions fait ou imaginer ce qu'il restait à faire.
Le coin de repos, au coin du salon, et de la cheminée, était la base de repli pour inventer la suite.
Il était minuit. Une heure du matin. Deux heures et au-delà. Quand il fallait reprendre au plaisir du déclic.
Même au bout d'une fatigue qui n'avait pas de prises sur l'émerveillement.

Des pinces à la main, il fallait ici, torse nu, à cheval sur une porte, enlever des clous gros comme l'index,
puis là, tenir et soutenir en l'air, calé sur les épaules, un pan de placo plus lourd que soi à la bonne hauteur
le temps de le fixer au mur, quand d'autres, " sur la planche ", prétendaient rechercher des sensations.
Deux acrobates s'affairaient dans cet espace magique, unis comme Don Quichotte et Sancho Panza,
lorsque le duo de clowns s'était réparti le rôle de l'auguste et celui du clown blanc, du leader et du second,
quand à nos pas de deux, j'étais toujours le porteur, permettant à l'étoile de virevolter dans la lumière.
L'équipe suffit aux âmes complémentaires. La confiance. Pour ne faire qu'un. Et déplacer les montagnes.
Il fallait parfois sortir du cirque pour s'aventurer dans les étages, chercher à l'atelier un pot de colle à bois,
plus haut dans le grenier une baguette décorative dans sa botte de foin, la bouteille d'acétone, une éponge,

le deuxième gant perdu, la tige égarée du mélangeur à fixer sur la visseuse, à la lumière du portable,
et revenir victorieux avec le butin, les mains calleuses, les muscles saillants, le cœur léger, galvanisé,
dans l'âtre du chantier et ses lueurs étranges, le cratère de la forge aux flammes de l'Apprenti Sorcier.
La funk de Michael Jackson pouvait prendre le relais. Dans l'ordre immuable de playlists familières.
Le goût de la bière dans la bouche. Du tabac à rouler. La poésie âcre et virile du compagnonnage à l'effort.
Nous portaient loin dans la nuit au plaisir d'être ensemble pour bâtir le décor d'un ballet de quatre sous.
L'architecte-danseur pouvait s'interrompre à l'intro sépulcrale du Cum dederit d'un Disi Dominus au piano.

Le manœuvre retenait son souffle. La poitrine à la fois étranglée et ouverte. A cette marche lente.
Le maître des lieux chantait, dans la lumière du phare, dans un intermède soudain où tout se transformait.
De sa voix de soliste baroque, il imposait Vivaldi à ce tout petit monde, pour repousser les murs,
le plafond, la façade, les limites du réel ou du champ de vision, illuminer la nuit d'un désert de province,
à nos ombres amies qui dansaient dans la sciure et aux grands draps de plâtre.
Où l'avenir mouvant venait se dessiner.
 

 

Philippe LATGER / Octobre 2023

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