Mon cœur est atteint.
Il n'est pas brisé. Mais suffisamment touché pour dévitaliser ma perception du réel.
Je lutte pour sourire. Je lutte pour faire bonne figure. Pour faire rire.
A toutes les choses heureuses qui ne cessent pour autant de se présenter à moi,
réunions familiales, événements à fêter, bonnes nouvelles, retrouvailles émouvantes,
je lutte, rationnellement, pour puiser au fond de moi un reste de lumière à partager et renvoyer.
Il me faut retourner des sourires, aussi francs et chaleureux que possible, je le dois à mes amis,
je le dois aux gens qui m'aiment, je le dois à mes agents, à mes collaborateurs, aux passants dans la rue.
Je dois chercher très loin dans mes réserves, ce que j'ai d'expérience du bonheur, de ressources,
pour donner le change, être avec les gens, les accompagner, les encourager, leur donner de la force.
En ai-je encore moi-même ? De la force ? Avec ce cœur amoché ?
C'est un exercice douloureux. Comment rendre heureux son entourage quand on ne l'est pas soi-même ?
C'est une douleur physique et morale. Une colère contre soi-même. Comme une culpabilité.
De ne pas être capable de relativiser ses déboires personnels, ses chagrins, ses déceptions,
pour continuer à diffuser de la joie, de l'enthousiasme, mobiliser pour travailler ou faire la fête.
On peut me reprocher d'essayer de me persuader d'être la personne que je ne suis pas,
alors que nous devons tous, nous persuader de devoir devenir celle que nous voulons être.
C'est un combat quotidien. Le combat d'une vie entière. Qui peut être exigeant. Et énergivore.
C'est un horizon vers lequel tendre de toutes ses forces pour espérer quitter ce monde l'âme en paix.
Partir sans regrets. Avec le sentiment d'avoir été utile, à sa place, d'avoir optimisé le temps de cette vie,
de n'avoir rien gâché des forces qui nous ont été données.
Mon cœur est éteint.
La lumière n'illumine plus ni me regards, ni mes sourires.
Je renvoie poliment des gestes dont je crains que l'on perçoive qu'ils sont inhabités.
Je ne veux pas, par orgueil comme par amour, que l'on voit le chagrin dans mon âme.
Je ne veux pas inspirer la pitié, que l'on s'attarde sur moi, quand je dois donner du courage aux autres.
La sincérité de mon rapport aux autres s'en trouve troublée, lorsqu'elle devient mécaniquement hypocrite.
Je fais semblant. Et je mens à tout le monde. A mon père. A ma famille. A mes collègues. A tout le monde.
Je mens quand je dis " ça va " avec le plus beau de mes sourires. Quand je le fais pour passer à autre chose.
Pour ne pas craquer. Pas pour paraître fort, mais pour ne pas m'effondrer. Pour avancer. Debout.
C'est une douleur. De sourire à tout le monde quand on a envie de pleurer. Dégradante et détestable.
Une douleur de dire " ça va " quand tout de notre for intérieur proteste à cette seule expression.
Je dois puiser très loin pour chercher un brin de lumière qui ne soit pas fausse ni fabriquée.
Et je souffre de tromper mon monde.
Mon cœur est absent.
Un vide dans la poitrine. Un trou béant dans lequel je sombre en me débattant comme un diable.
Je me persuade peut-être d'être autre chose que moi-même, parce que je veux être meilleur que moi.
Je lutte pour devenir meilleur. Et mes efforts éconduits ou anéantis ont le goût amer de l'échec.
Furieux contre moi-même. Je ne me suis pas fait comprendre. J'ai échoué à me faire comprendre.
Et je suis le seul responsable du fiasco. Même face à ceux qui font semblant de ne pas comprendre.
La vie est une construction dont nous sommes les seuls artisans. La construction est une évolution.
C'est un travail. Ce n'est pas la position passive de la contemplation. Si cette dernière est bénéfique,
c'est pour éclairer l'action, c'est pour préciser l'orientation, alimenter le débat de nos propres choix.
L'amour universel et désincarné, celui de Dieu, celui du monde, est un moteur vain s'il reste inutile.
Si l'on n'a pas le courage d'en tirer les applications concrètes des amours terrestres et sociales.
L'émotion d'être au monde, la beauté du monde, devient vile si l'on ne la partage pas.
Si elle ne devient pas une force pour changer le monde des Hommes, pour l'améliorer,
s'occuper de ses semblables et trouver des solutions aux problèmes de ses contemporains.
Mon cœur saigne lorsqu'il bat dans le vide. Qu'il ne profite à personne.
J'enrage à galérer. Quand je galère à surmonter ma peine et quelques déceptions.
Pour redevenir celui que je veux être. Et que je serai heureux d'avoir été en mourant.
Philippe LATGER / Août 2023