Débuts. Debout.
Tu te donnes un mal de chien pour oublier, pour penser à autre chose...
Oublier que le temps passe, et qu'il passe très vite, que nous vieillissons et allons tous mourir.
Tu prends part à cette fuite en avant collective. Puisque tout le monde fait ça. Bien sûr.
Nous nous enivrons tous de nos petites préoccupations quotidiennes, de nos ambitions, de nos vanités.
Mais que restera-t'il de tout ce cirque aux portes de la mort ? Au moment où il faudra accepter de partir ?
Tu ne devrais pas t'attacher autant à toi-même. C'est une erreur de débutant. Et un tropisme contemporain.
Dès que nous venons au monde, nous apprenons à perdre. C'est un paradoxe sans doute, mais c'est ainsi.
La société des Hommes nous demande de gagner notre vie, lorsque nous devons apprendre à la perdre.
C'est la loi du temps. On gagne sans cesse autant que nous perdons.
Chaque jour. Chaque minute. Chaque seconde.
Chaque instant est gagné. Et aussitôt perdu.
Vivre, c'est apprendre à perdre... notre propre enfance, notre jeunesse, et ce que nous avons été.
Et des gens que nous avons aimés. Que nous perdons en cours de route.
Des amitiés. Des amours. Parce que les routes se séparent. Ou parce que la mort nous les a arrachés.
Nous pouvons bien nous divertir à force de défis à relever, de projets à construire, de problèmes à régler...
Le temps est compté. Et nous devrons disparaître. Il faut apprendre à accepter cette idée.
Ce n'est pas triste. Ce n'est pas une punition. Lorsque ça n'est juste qu'un problème de cadrage.
Bien sûr que la mort est une catastrophe à l'échelle des Hommes, à la hauteur de vue des êtres humains.
L'est-elle à l'échelle du monde ? L'est-elle à l'échelle de notre biosphère ? L'est-elle à l'échelle du cosmos ?
La panique face à la mort est une coquetterie sociale. C'est un réflexe humain, entretenu par entre-soi,
un peu pathétique, un brin présomptueux. Et mégalomaniaque.
Perdre un être cher est une blessure insupportable. Il ne s'agit pas de mépriser le chagrin. Ni de le juger.
En toute humanité, la compassion est infinie. Perdre quelqu'un que l'on aime est un drame inconsolable.
Et nous ne sommes pas là pour nous sentir supérieurs, ni pour insulter la souffrance. Elle est immense.
Légitime. Sincère. Et réelle. Séparer les gens qui s'aiment, quelle qu'en soit la façon, est une ignominie.
Et si la vie est magnifique, elle est aussi cruelle. Implacable. Fidèle à ses lois.
Dont celle qui prétend que tout a une fin.
Nous ne sommes pas certains de ce que cela veut dire.
Lorsqu'au fond, nous ne pouvons pas être certains d'être véritablement au monde.
Mais à notre perception, notre perception humaine,
la vie est cruelle de nous reprendre ce qu'elle nous a donné.
Il y a pourtant une façon de pardonner cette cruauté. En changeant d'échelle.
En s'oubliant soi-même.
L'Homme n'a-t-il pas la capacité de sortir de son corps ?
Sa conscience. Son imagination. Lui permettent ce prodige.
De pouvoir penser contre lui-même. De pouvoir penser hors de lui-même.
De pouvoir être autre chose. D'envisager l'infini. Le néant. L'univers.
C'est à cette échelle que sa propre vie peut devenir accessoire. Et qu'il peut affronter la mort.
C'est à cette échelle qu'il peut accepter l'idée de disparaître.
Ce sont des choses qui s'apprennent. Qui s'acquièrent. Comme des choses innées. Intuitives.
Que le vacarme du monde des Hommes vient étouffer et rendre inaudibles.
Les vanités d'instagram. D'être quelqu'un. Quelque chose. D'admirable et d'admiré. D'unique.
Comment allez-vous accepter de perdre ? Comment allez-vous accepter de vieillir ? De mourir ?
Comment allez-vous accepter de vous perdre vous-mêmes ?
Sur votre lit de mort, allez-vous partir le sourire aux lèvres et l'âme en paix ?
Si certains y parviennent, c'est qu'il y a un chemin.
Philippe LATGER / Août 2023
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