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Publié le

C'est parti comme un coup de fusil, avec le bruit de bouchon qui s'extrait comme d'une sarbacane,
une boule de flipper qui a suivi son couloir, avant d'être lâchée dans une jungle de lumières pop,
tourbillonnante et tapageuse, un univers de Comics et de fête foraine.
On a coupé le cordon. Puisqu'il aurait été compliqué d'évoluer attaché à sa mère par le nombril,

pour faire ses premiers pas et ses premiers mètres sur un tricycle.
C'est un couloir virginal, vaginal, où tout s'est reconfiguré pour venir au monde.
On efface la mémoire, et on recommence. Bienvenue au niveau supérieur. Il vous reste trois vies.

A l'instant où je pianote cette phrase sur le clavier de l'ordinateur,

nous sommes le 28 janvier, fête du très respectable et respecté Saint-Thomas d'Aquin, docteur de l'Eglise,
grand esprit de l'ordre des Prêcheurs, et de l'Occident en entier, pilier de mes bien-aimés Dominicains.
A l'instant où je tape de mes dix doigts les mots qui s'alignent sur mon écran pour que vous les lisiez,

nous sommes en 2024, et je peine à croire que je suis de ce monde depuis cinquante ans.
A l'instant où j'écris cette phrase, mon cerveau s'étonne. Cinquante ans en un claquement de doigts.

J'avais en 1990 eu cette pulsion étrange d'écrire un texte dont le titre n'était autre que ton prénom.
Sans savoir que tu trouverais du premier coup ce texte dans une botte de foin, trente ans plus tard.
Une vingtaine de classeurs noirs identiques étaient alignés dans le secrétaire ouvert,
sans aucune indication sur les tranches pour les distinguer, et tu en as pris un au hasard,
que tu as ouvert sur une page. Et c'était celui-là. Que j'avais oublié moi-même.
Tapé à la machine comme trois cents autres textes. Et je parlais de toi.
A cette période où tu venais toi-même au monde, j'écrivais déjà des textes sur des claviers.
L'un d'eux parlait de la cinquantaine. En fait, c'était celle de mon père qui me l'avait inspiré.
Et voici qu'est arrivé mon tour. Vient, vient, vient la cinquantaine ... et c'était sautillant.
Parce que c'était du jazz. Pensé pour un Big Band swing, façon Count Basie.
Puisque c'était pour mon père. Dont j'avais hérité du snap compulsif entre mes doigts,
où les majeurs glissaient sur les pouces pour les faire claquer d'un coup sec.
La cinquantaine a bien fini par arriver.

Nina Simone. Sarah Vaughan. Ella Fitzgerald. Billie Holiday.
Donnaient le change à Duke Ellington, Cab Calloway, Chet Baker et Miles Davis.

Je vais applaudir Ray Charles au grand théâtre de la Cité de Carcassonne.
Je vais applaudir l'immense Keith Jarret à Barcelone.
Mon père m'a plongé dans sa marmite de jazz.
Et toutes mes compos dégorgent impunément des litres de Gershwin, de Jobim et Piazzolla.
Et je ne suis allé vraiment qu'en Amérique. A cause de cette musique.
Trouver Prince et Lenny Kravitz pour un bœuf orgasmique dans un club new-yorkais.
Comme le scotch de chez Biddle à Montréal.

Le Gospel et la Soul Music.

Que s'est-il passé au juste, en cinquante ans ?
Pas grand chose. Enfin si, je t'ai rencontré.


Je me suis un peu promené, vite fait.
Shanghai. Macao. Hong Kong. Sydney. Bali. Mexico. Istanbul. Et quoi d'autre ?
J'ai rencontré plein de gens. J'ai déçu plein de gens. J'en ai aimé beaucoup.
J'en ai déjà perdu quelques uns en route.

Mais quoi d'autre ?... Non, c'est ça.
Je n'ai que mes histoires d'amour.

Vient, vient, vient la cinquantaine ...
Bah. Rien à foutre. Je ne vois aucune différence.
Aujourd'hui, c'est la St-Thomas d'Aquin comme l'année dernière à la même date.
Ah si. Je suis devenu dominicain. Des Caraïbes. De Saint-Domingue.
Mais c'est encore et toujours, une histoire d'amour.


Bienvenue au niveau supérieur.
Il vous reste deux vies.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Perpignan : Les Minimes

Publié le

Ce n'est pas pour rien que la rue fut baptisée ainsi.
Saint-François de Paule était le fondateur de l'ordre des Minimes.

Il était donc logique d'entrer dans le Couvent des Minimes par la rue Saint-François de Paule.

La configuration actuelle a installé une entrée publique par " l'arrière ", c'est à dire par la rue Rabelais.
C'est sur cette seule façade Nord qu'a été d'ailleurs consentie une rénovation.
Devant cette façade, à la place de jardins, une immense couverture de goudron pour du stationnement.
Ainsi, on peut accéder à pied comme en voiture, à l'actuel Couvent des Minimes perpignanais.
Ce site patrimonial, certes non classé mais tout de même inscrit au titre des Monuments Historiques,

mériterait que l'on finalise la restauration de ses façades, en particulier la façade Ouest,
sur la rue de l'Académie, face à l'Ancien Evêché réouvert au public, où la Municipalité actuelle
a le projet de réouvrir une école d'Art, et donc d'ouvrir un nouveau flux de Perpignanais dans St-Jacques,
mais aussi et surtout la façade Sud, en plein St-Jacques, c'est à dire en plein centre historique de la ville.

C'est cette façade qui s'aligne sur la rue St-François de Paule qui relie la place de la Révolution Française,
avec sa jolie fontaine à Salamandre, à la place du Puig où trône sur sa colline, l'imposante caserne Vauban.
Un axe donc aussi structurel que stratégique en terme de mise en tourisme pour notre ville.

Et il est bien triste de constater que, ce qu'il y a de plus indigne et délabré dans cette rue,
est bel est bien cette façade Sud du Couvent des Minimes, propriété de la Ville.
Le bas de la rue, à l'Ouest, proche de la Révolution Française, a été réhaussé par la restauration
portée par l'EHPAD du Saint Sacrement, mais au-delà de la rue de l'Académie, où des flux seront ouverts,
commence ce segment de désolation dû à l'état du couvent et de son mur menaçant de s'effondrer.
Ainsi, ce qui finira de "normaliser" cette rue de St-Jacques, outre la reconstruction au sommet
de logements sociaux promis pour rebâtir les îlots détruits sur la place du Puig, est bel est bien
la reprise en main du couvent, avec une rénovation salutaire mais aussi son retournement Nord / Sud :
c'est à dire rétablir son entrée publique, principale, officielle, côté rue Saint-François de Paule,
par le petit jardin toujours existant au coin de la rue de l'Académie.
L'accès arrière, côté rue Rabelais, peut rester un accès technique, et une aire de stationnement
(qu'il faudrait décroûter et planter d'une forêt d'arbres, idéalement des platanes pour l'ombrage),
mais les festivaliers de Visa notamment, comme les Perpignanais et les touristes en général,
doivent pouvoir spontanément aller au couvent à pied, depuis la Loge, par le cheminement logique
de la rue de la Révolution Française, place de la Révolution Française, et rue St-François de Paule,
sans avoir à faire le détour actuel, aussi démentiel que dissuasif, par la rue du Castillet et la rue Rabelais.

Dans la stratégie de " reconquête " ou de normalisation du Quartier St-Jacques de Perpignan,
trésor patrimonial perdu tant pour les Perpignanais (ceux du quartier compris) que pour le tourisme,

il serait facile de commencer par la requalification de la rue de l'Académie (dont seule la façade
du couvent est dégradée), stimulée et justifiée par l'installation d'une école d'Art à l'ancien Evêché,
et d'un même geste, par la requalification de la rue Saint-François de Paule.
Commencée en bas, par la restauration du Saint Sacrement, elle sera finalisée par la reconstruction
du fameux îlot Puig à l'autre bout, mais restera pour l'achever à reprendre la longue façade des Minimes.
Du fait de l'inscription au titre des Monuments Historiques, des financements sont à aller chercher.
Pour la reprise des façades extérieures comme pour la reprise du cloître.

(Cloître dont le traitement actuel pourrait largement être amélioré).
Cette restauration aura vocation à rétablir son entrée en bonne place, côté densité urbaine de St-Jacques,
puisqu'en l'état, comme beaucoup de structures à Perpignan, le couvent tourne le dos à la ville.
Le même problème est observé aux Grands Carmes, avec peu ou prou une même inversion des choses,
une même disposition de stationnement qui ouvre le lieu côté automobile au lieu de l'ouvrir côté ville,

et donc côté piéton, où il faut réarmer des circuits logiques, faciles, pratiques, engageants et attrayants.
Trouvons les financements pour la rénovation des Minimes, et amenons les touristes plus loin
que la seule place de la Révolution Française où persiste une sensation de " cul de sac ".
Si la restauration du Tiers-Ordre, permet un accès désormais direct (traversant) aux Dominicains,

réouvrons des chemins dans le quartier médiéval de St-Jacques 
qui représente rien de moins qu'un quart de la cité historique.

Saint-François de Paule fonda l'ordre des Minimes au XVe siècle.
Le couvent perpignanais sera bâti au XVIe, finalisé début XVIIe.
Confié à l'Armée à la Révolution Française, la Ville en fait l'acquisition au XXe.
Le festival Visa l'investit et lui donne une vocation dédiée au Photo Journalisme.
Sa destination pourra être repensée et optimisée dans le cadre de sa rénovation complète.


 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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L'enfer au paradis

Publié le

Il fallut déménager. Par décence. Les deux hommes sont sortis de nuit avec un matelas.
Faute de camion et de véhicule, ils portèrent à deux ce matelas à pied pour traverser la moitié de la ville.

Par le chemin le plus court, arriver à l'immeuble du nouveau logement, monter les trois étages.
Le matelas fut jeté par terre. Sans sommier. Directement sur le sol. Sur un parquet flottant couleur pin.
C'était assez pour ce qu'ils avaient à faire. Ce qu'ils firent aussitôt de manière inaugurale.
Ce matelas n'avait pas encore sa place définitive. Il était placé, parallèle à la façade arrière,
au premier niveau, au pied d'une porte-fenêtre qui ouvrait sur un balcon, proche d'un radiateur électrique.
L'automne, avec son recul de la lumière et de la chaleur, imposait ce dispositif. 
Façon garçonnière. Façon camping, ou cabane, un peu bohème, mais bien au chaud.
Un dimanche matin, le réveil fut câlin. Et furent révélées quelques précisions sur les caractères de chacun.


Bien sûr. Ils n'avaient pas eu la même enfance. D'autres diraient les mêmes chances.
Le plus jeune n'avait connu que la violence. Violence d'une séparation, d'une famille explosée,

recomposée, de tiraillements, trimballé entre les uns et les autres, genre " qui en veut ? ",
violence sociale, avec des parents qui, en plus d'être séparés, cumulaient des difficultés,
violence de l'instabilité, de la précarité, sans parler des violences conjugales, répétées, reproduites,
de violences perçues comme intrinsèques aux rapports de couple, et aux rapports amoureux.
Les deux n'avaient pas eu les mêmes modèles. D'autres diraient qu'ils avaient eu des modèles opposés.
Le plus vieux n'avait connu que l'amour, la gentillesse, la stabilité, l'invincibilité de la bonté.
Des parents amoureux, aimants avec les enfants qu'ils avaient désirés et élevés ensemble,

dans une harmonie et un équilibre doux, intelligents et sensibles, qui n'étaient que bienveillance.
Le contraste pouvait se confronter sur un matelas jeté innocemment par terre.
Pour le rapport aux hommes, le plus jeune n'avait vu, enfant, que des hommes qui frappaient leur femme,
maltraitaient les enfants de leur femme, et des femmes qui se servaient de cela pour obtenir des choses.

Le rapport de force, un peu sadomasochiste, où tout tourne aux jeux de domination, au chantage affectif,
aux menaces, à la négociation et à la valorisation des services, à la mise en concurrence et à l'humiliation.
Des hommes qui ne servaient qu'à rendre service, à garantir un confort matériel, contre quoi l'on pouvait,
certes, concéder quelques prestations ou quelques faveurs, souvent à contrecœur, lorsqu'il ne fallait

surtout pas laisser entendre que les dites prestations ou faveurs pouvaient valoir les piètres services
de ces messieurs, forcément des losers, incapables de rendre une femme heureuse.
Dans cet engrenage diabolique, de surenchère, les hommes humiliés finissaient par faire parler les poings.
Et leur violence était là pour aggraver leur cas, puisqu'ils étaient des minables qui en plus, s'en prenaient
aux femmes et aux enfants, dans une descente aux enfers où tout le monde devait s'enliser.
Et le gosse témoin de ce désastre. Victime de ce désastre. Va devoir faire son chemin dans tout ce merdier.
Avec l'envie première de se barrer. De se sauver. Littéralement. De se sauver. S'enfuir. Fuir ce cauchemar.
Les parents, ayant souvent subi eux-mêmes des violences dans leur enfance, sexuelles, conjugales,
ont pu vieillir avec un sentiment, assumé ou confus, que cette violence est la norme. Et la reproduisent.
Jusqu'au jour où un gosse brise la chaîne, s'enfuit, juste pour sauver sa peau.

Pour le plus vieux, dont le milieu était aussi aimant qu'à l'aise financièrement, il était exotique
que l'on puisse marchander son affection, que l'on puisse négocier sa gentillesse, puisque ni lui,

ni ses parents, n'avaient eu à se débrouiller, livrés à eux-mêmes, à se tirer d'affaire avec leurs armes
pour avoir un toit sur la tête, de quoi manger et nourrir ses enfants ... ils avaient été à l'abri du besoin.
Pour le gosse né dans un tel cadre, il était impensable que l'amour puisse être une monnaie d'échange.
Et il découvrit par lui-même, en grandissant, qu'il avait eu la chance d'être protégé d'une foule de drames,
constatant estomaqué que bien des familles autour de lui ne ressemblaient pas du tout à la sienne.
Cela ne développa pas un sentiment de supériorité mais au contraire l'humilité de l'empathie.
Dans sa propre famille, plus ou moins éloignée, il y avait de l'alcool, de la frustration, de l'aigreur,

de la haine parfois, des pleurs et des coups, de gens prisonniers de situations qui semblaient sans issues.
C'était un crève-cœur. Qui n'inspirait pas la pitié, mais une tristesse incommensurable face à de tels gâchis.

Sur le matelas, il ne s'agissait pas de simuler un viol, d'être dans un rapport de force, violent, même singé

comme pour un jeu érotique scénarisé, vaguement sado-maso, où il fallait être brutal pour être viril.
Il était encore question d'être soi-même et d'aborder les choses selon sa nature et sa compréhension,
son interprétation des choses, ses habitudes et sa culture, son appréhension intime du rapport amoureux.
Le plus vieux était donc dans une démarche d'adoration du corps qui lui était donné, d'adoration et de soin,

de câlins, de baisers, de caresses, de respect et d'attention au plaisir de l'autre, de souci du plaisir de l'autre,
sans sentiment d'émasculation puisque son plaisir venait de celui du partenaire et qu'il guidait en ce sens.
Dans son schéma mental, un homme n'avait pas besoin d'être égoïste et violent pour être un homme.
Sinon dans le cadre d'une parodie pornographique ou la complicité de jeux sexuels librement consentis.
Dans sa psyché, sa virilité pouvait s'exprimer sans être compromise par la douceur et la vénération.
Il fallait bien sûr la fermeté nécessaire à des actes techniques, qui ont une violence d'ordre mécanique,
mais qui était emportée dans une déferlante enveloppante de considération et d'une chose très simple,
simple et gratuite : l'amour. Sans contrepartie. Sans chantage. Sans condition. Le plaisir et l'amour.
Ou seulement le plaisir. Ok. Celui de se faire du bien. Si l'on a peur des sentiments grandiloquents.
Comme on a peur des choses que l'on ne connaît pas. Pas de gros mots. Partons seulement sur le plaisir.
Au point que le plus jeune a surpris le plus vieux, en disant quelque chose qui lui mit la puce à l'oreille.
Une phrase mignonne et innocente, mais que le plus vieux, étonné de la surprise, prit comme un signal,
une indication ou une révélation : sa normalité n'était manifestement pas celle de son partenaire.
Il ne posa pas de questions et se contenta de lui ajouter un baiser sur le front avant une étreinte protectrice,
lorsque le plus jeune, soulagé à la délivrance du plaisir, relâché en sueur sur le matelas, haletant, éberlué,
reprenant à peine son souffle, laissa échapper un candide et ravissant : " ... mais c'est le paradis. "

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Magazines féminins 2024

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Salle d'attente.

" 16 ans d'écart ?
- La première fois que ça m'arrive ... "
Il prend un magazine féminin sur la table basse et fronce les sourcils comme pour ajuster des lunettes.
" ... j'ai pensé que c'était un ... sapiosexuel ...
et quand j'ai vu les hommes qui ont suivi, quasi tous de mon âge ... "
Dans une moue, il lâche avec dédain le magazine, le jetant presque
de façon à ce qu'il retrouve sa place première.

"... j'en ai conclu qu'il était juste gérontophile. "
 

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Qui va là ?

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Ce n'était pas pour une enquête de moralité, mais enfin, on avait dépensé des fortunes en fromages,
fait des courses au Bon Marché, pour un déjeuner où des amis devaient absolument me rencontrer.

Des amis ou des frères, d'on ne sait quelle obédience. Maçonnique ou homosexuelle. Ou les deux.
Une provocation consista à me proposer de la viande de cheval. Soit. Une espèce de test, j'imagine.
Je n'ai pas masqué mon enthousiasme. J'ai dit oui. J'ai compris que j'avais marqué un point.
Ces manœuvres n'étaient pas de nature à me mettre à l'aise, puisque je n'étais candidat à rien.
J'avais accepté de venir rencontrer quelqu'un qui défendait ma production littéraire. Rien de plus.
Je n'excluais pas l'hypothèse d'une romance. J'étais simplement là. Mais je n'avais rien à demander.
J'ai suivi mon hôte fébrile dans l'expédition euphorique du marché du matin, où l'on faisait étalage

d'une aisance financière, ici encore pour me tester, voir si cela m'indignait ou me laissait indifférent.
Il eut l'air d'apprécier le résultat. Ce n'était ni l'un, ni l'autre. Cela m'amusait. Et cela le séduisait.
Cela l'amusait que ça m'amuse. Et ça l'encourageait. Autorisé à être une caricature de lui-même.
L'appartement n'avait de chic que sa sobriété. Aucune prise de risque. Tout était sous contrôle.

Comme lui. Rien ne dépassait nulle part. Tout était à sa juste place. Tout était convenu. Un cercueil.
Où rien d'incongru ne risquait de révéler quoi que ce soit de sa personnalité ni de son goût propre.
Deux hommes plus jeunes que lui sont venus nous rejoindre. Les mêmes que lui en plus jeunes.

Mêmes coupes de cheveux. Mêmes costumes. Mêmes montres. Mêmes after-shave. Mêmes sourires.
Je fus bien obligé de jeter un œil à leur cul, ainsi qu'à leurs chaussures, par pure politesse,
comprenant qu'il était manifestement important pour eux qu'on admirât ces deux parties de leur être,
exhibées comme des appâts ou des informations sur leurs appartenances sociales et sexuelles,
comme je pris soin de m'attarder avec déférence une seconde ou deux sur les cartes de visite
qu'ils me tendirent avant même de me serrer la main. Je n'en avais aucune à leur donner en retour.
Notre hôte était visiblement ravi de nous présenter. Heureux de montrer à ses amis son nouveau jouet.
Ou son nouvel ami. Ou bien ... un nouveau quelque chose qu'il était encore difficile de définir à ce stade.
On n'était pas exactement dans la configuration du dîner de cons, d'abord parce que c'était un déjeuner,
et parce que j'avais bien identifié la nature du désir de mon protecteur, comme son estime sincère,
mais, si son impatience donnait à ce traquenard quelque chose de touchant, il n'en avait pas moins
le goût désagréable du passage obligé d'une mise à l'épreuve. On allait sonder mon âme.

Le déjeuner avait tout l'air d'un entretien. J'en avais tacitement accepté le principe.
Je voyais bien que l'on me testait. Les trois formaient ensemble un véritable jury.

Mon hôte avait de toute évidence, l'ardent désir de me parrainer. Il ne s'agissait pas d'un plan cul.
En tous cas, ce n'était pas le projet immédiat. La discussion, très vive, était sans équivoque.
On vérifiait ma compatibilité avec la Franc-Maçonnerie. Avec le Grand Orient pour être précis.
Mon rapport avec les mystères de l'univers était moins important que ma vision de la société.
Ils comprirent vite que j'avais déjà rencontré Dieu et que je n'étais pas en quête de lumière.
Ils sentirent en revanche que si j'étais cherchant, c'était sur un moyen de transformer le réel.
Par la création artistique comme par la politique. Changer le monde. Changer la société.

La politique. Voilà. Où me situais-je ? Le Centre. Parfait. L'obsession de l'intérêt général.
Ma seule boussole. Mais mieux encore ... il fallait être sûr d'une chose. Etais-je progressiste ?
J'ai dû, par honnêteté, confesser ma part conservatrice. Par honnêteté, mais aussi par malice.
Peut-être en ai-je rajouté pour les dissuader d'aller plus loin avec moi.

Pour moi, la glissade des questions sociales aux questions sociétales était un problème.
J'étais trop libéral ou old school pour accepter l'idée que l'Etat vienne s'occuper de nos vies privées.
Trop anar, ou libertaire. Humaniste. Résistant. Peu importe. C'était assez pour être réactionnaire.
Je tenais ma ligne : l'expression de mon admiration pour les Maçons du XVIIIe, ceux des Lumières,

et ceux en particulier qui accouchèrent outre-Atlantique de la Constitution des Etats-Unis d'Amérique,
chef-d'œuvre absolu et indépassable à mes yeux, d'équilibre des pouvoirs dans une démocratie,
mon adhésion aux idéaux républicains, à la Laïcité, et à la Sainte Trinité : Liberté, Egalité, Fraternité,
mais il me fallut à fleuret moucheté, avec diplomatie, expliquer que le progressisme contemporain
auquel ils désiraient que j'adhère, trahissait à mes yeux chacun des trois volets du triptyque.
Par accumulation de sophismes. Par inversion des valeurs. Par ignorance. Comme par désœuvrement.
Ma révolte demeurait essentiellement sociale, et je restais finalement attaché à la lutte des classes.
J'avais quitté mon XVIIIe arrondissement pour vivre en province, avec mes Gitans et mes Gilets Jaunes.
Au contact de la pauvreté, de la précarité, de la France rurale et périurbaine abandonnée et déclassée.
Au contact d'urgences sociales qui relativisaient à mes yeux les urgences de la PMA et de la GPA.

Knock Knock. Qui va là ? ... Un garçon qui sait ce qu'il a à faire et n'est candidat à rien.
Mon hôte me le dit en tête à tête après le déjeuner, au moment où j'ai rassemblé mes bagages

pour aller reprendre mon train. Il me le dit avec gravité. " Tu es quelqu'un de bien. "
Il sait l'estime que j'ai pour la Maçonnerie. L'estime que j'ai pour le Grand Orient.
L'estime et l'affection que j'ai pour lui. Mais je ne suis pas sur ce chemin. Ce n'est pas le mien.
J'ai ce qu'il faut avec mon Christ et mes Evangiles pour accéder à l'universalisme éclairé.
A la fraternité œcuménique, au rationalisme, et à tout ce qui a finalement produit la modernité.
De bâtisseurs de cathédrales, de République, de Démocratie, de Laïcité et de Maçonnerie.
Mon temple est déjà construit. Et je n'ai plus d'autres choix que de devoir être utile aux autres.

Je plancherai à ma façon. Depuis le MoDem ou les ordres Dominicains. Mais je plancherai.
Les Maçons du GO n'auront pas besoin de moi pour la PMA et la GPA. Je ne suis pas inquiet.
J'embrasse mon parrain déçu. Qui ne doit pas l'être. Nous travaillons dans le même sens.
Nous avons plus en commun qu'en quoi que ce soit d'autre. Nous sommes fermement philanthropes.

Lui et moi. C'est juste que je suis redevenu un rat des champs quand il reste un rat des villes.
Moi, j'ai choisi de vivre parmi mes hérétiques, occitans et catalans. Parce que je les aime.
Mes ploucs, mes paysans, mes beaufs, mes chasseurs, mes travailleurs pauvres, mes alcooliques ...
Je sais que la misère a bien des formes, quand elle peut être morale ou affective, qu'on la trouve partout,

y compris dans le VIIe arrondissement de Paris, mais nous n'avons qu'une vie et il faut faire des choix.
J'ai la faiblesse d'aller vers ceux qu'on appelle les petites gens. J'aime les gens mais j'aime aussi le peuple.
Mon christianisme de nature me tient à l'abri de tout sentiment de haine, je n'ai aucun mérite.
Je n'en nourris pas même pour les élites. Je sais qu'elles enlèvent leurs chaussures et leurs montres.
Et qu'elles peuvent pleurer toutes seules quand la lumière s'éteint. Je ne serai pas Franc-Maçon.
J'ai déjà une famille. J'ai déjà des frères. Mon accès à la lumière. Et mes propres moyens d'agir sur le réel.
Je ne veux pas que des gamins se suicident parce qu'ils sont différents. Je veux le bonheur partout.
Pour tout le monde. " Tous les hommes sont créés égaux, ils sont doués par le Créateur de certains droits
inaliénables, parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté, et la recherche du bonheur. "
Extrait de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis d'Amérique, le 4 juillet 1776.

 

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Ave Verum Corpus

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Les mains s'activent au-dessus des plats. On se passe des assiettes, on joue de la fourchette,
pour piquer ici ou là de quoi garnir sa ration, l'un tend un verre qu'un autre remplit d'eau ou de vin,
et au tour que l'on fait des convives à la table, on voit des décolletés, des pulls à col roulés,
des bustes d'hommes et de femmes, des mâchoires et des bouches, ici avec de la barbe,
là, avec du rouge à lèvres, et ça rit, ça discute, ça mâche un bout de pain, ça sourit, ça répond,
ça interpelle un voisin d'en face, un enfant se tient debout, et ça échange autour d'un même temps.
Celui d'un dîner partagé entre amis, heureux de célébrer des retrouvailles et un moment d'insouciance.

Chacun va se plaindre ici de sa famille ou de son travail, évoquer l'anecdote de la semaine,
commenter un fait d'actualité qui a fait réagir, ou demander des nouvelles de ceux qui n'ont pas pu venir.
Il y a une tension, certes, entre un frère et sa sœur, laissée ici de côté, que les parents règleront en rentrant,
réduite au silence, qui ne perturbe pas l'assemblée, occupée à remplir les assiettes avec une équité parfaite,
des couples unis, avec cette main droite de madame qui manque aux opérations parce que laissée plus bas,
posée sur le genou de monsieur, ou des sourires qui semblent se communiquer des choses entendues
de part et d'autre de la table, comme celui, absent, d'un cœur malheureux qui rentrera seul après le repas,
s'accrochant à la chaleur du groupe, comme cherchant à l'emmagasiner, afin d'affronter plus tard,
quand tout le monde se sera quitté, des draps qui resteront froids toute une nuit, sans refuge ni repos.
Les bras se tendent, se croisent, dans les tintements de vaisselle et une sorte de murmure joyeux
en guise de brouhaha intime et tamisé, où rien ne se dit véritablement, dans une montée de chorale
qui enveloppe la scène, rendant essentielle ce moment dans le quotidien de cette poignée d'âmes.

Le Ave Verum Corpus de Mozart envahit la poitrine d'un observateur à la fois attentif et distrait.

Les bénédicités se sont résumées à des " Bon appétit ! " qui ont fusé ici ou là, plus ou mois appuyés,
et ces quelques personnes purent officier : manger ensemble, autour d'une même table.

On se passe la petite panière de pain, et le " Je te salue, corps véritable " monte en puissance
dans la poitrine de l'observateur qui participe sans participer, comme un réalisateur de film,
à la fois acteur et spectateur de ce qui se joue dans la pièce avec une tendresse inédite pour son prochain,
en relevant qu'il est précisément le cœur esseulé qui n'aurait aucun corps à étreindre à l'heure du sommeil.
Les familles autour de lui n'éveillent aucune jalousie, aucune convoitise, aucun sentiment d'injustice,
lorsque le bonheur de ses proches le réjouit sincèrement, sans être envieux, puisqu'il n'aurait souhaité
être aucun autre convive que lui-même autour de cette table, il était parfaitement clair avec lui-même

et ne se trompait pas. Ce n'était pas une situation mais un être qui lui faisait défaut.
C'était à la fois sa force et son point faible. Et il pouvait trinquer en faisant bonne figure.
Aucune des vies autour de lui ne lui faisait envie. Il était heureux et reconnaissant d'être dans la sienne.
Où les chœurs d'hommes et de femmes mêlés retentissaient quelque part dans sa cage thoracique.

Il n'avait pas besoin de prouver quoi que ce soit à ses amis, qui connaissaient tous sa valeur,
n'était pas là pour étaler un bonheur parfait ni pour se rassurer lui-même en se comparant à d'autres,
ni pour amuser la galerie et attirer l'attention, animer les débats et faire le clown pour les enfants,
il était là par fidélité à ses amis qui faisaient partie de sa vie sans le pouvoir de combler un vide béant,

que ses amis n'avaient pas vocation à remplir. Le corps véritable était absent.
Ne prenait place que par une œuvre de Mozart qui lui revint malgré lui dans le brasier de son être.
Il mangea avec ce coup de fourchette machinal de la personne truculente qu'il était, par habitude
comme par politesse, pour n'inquiéter personne, mais ne profitait pas complètement de son festin.
Son cœur avait le don d'ubiquité. Celui à cette table était à sa place, celui qui cherchait sa moitié
était à la dérive, dans les noirceurs au-dessus de la ville, sans parvenir à établir le contact,
lâché en flammes comme une lanterne volante dans l'immensité de la nuit.
Jusqu'à s'éteindre ou disparaître. Sans faire de bruit.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Bonhomme parmi les Bonshommes.

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Ne trouvant pas le sommeil, je suis sorti sur le balcon fumer une cigarette.
La lumière de la ville rendait la nuit plus claire qu'elle n'était.
Les nuages stagnants, assez bas, la captaient, s'en imprégnaient comme des éponges.
Cela créait un ciel de ouate aux teintes un peu orangées et verdâtres, toutes mêlées à un gris lumineux.
Dans le désordre des toits, une silhouette massive imprimait le paysage. Une silhouette inquiétante.
Un énorme navire laissé dans le noir, qui venait se découper avec précision sur la luminosité du ciel.
Sur les reliques de Saint-Thomas d'Aquin en personne, avait poussé un palmier exceptionnel.

Et au-dessus de lui, un clocher octogonal fantastique, coiffé d'une couronne, se dressait vers l'ailleurs,
bien au-dessus des hommes, vers Dieu probablement, pour canaliser un chemin entre la terre et le ciel.
J'aspirais mon tabac sur ma cigarette en songeant que mes ancêtres Latger étaient tous Cathares.
Et que, comme tous les Cathares, nous étions tous devenus Dominicains.
Pas toujours de façon définitive, certes : si l'on en croit des registres du XVIIe siècle, les Latger ou Lacger,
étaient tous enterrés à la façon protestante. Mais les circonvolutions mènent toutes au même endroit.
Ce clocher des Jacobins. Le temple dominicain de cet ordre qui aura vaincu l'hérésie par le verbe.
Le Verbe et la Connaissance. Le Savoir. Les Sciences. Les études. La Foi confortée par la Raison.
Je fume à quelques mètres de ce pilier de la Chrétienté avec une forme de fierté qui m'amuse.
Cathare, Protestant, Catholique... autant de zèles et de démonstrations d'amour pour un même Christ.
St-Dominique aura vaincu l'hérésie par le verbe mais aussi par mimétisme. Tout le monde s'est servi.
Et il reste beaucoup des Bonshommes dans l'ordre des Dominicains.

L'ordre mendiant était toujours puissant à Toulouse. Son lieu de naissance.
Cette silhouette en ombres chinoises imposantes me colle au mur pour redire une part de mon identité.
Que j'embrasse. Plus tendrement qu'orgueilleusement. Avant d'écraser ma clope et de retourner au lit.
Il faut dormir. J'ai un rendez-vous au matin. Important. Avec le monde de mes contemporains,
et ce qu'il reste de ma vie.

 

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Kenpeitai

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L'avion américain était tombé non loin de là. Des hommes sont partis en quête de son pilote.
L'homme occidental fut capturé et prestement ramené au camp où nous l'avons décapité.
Nous manquions de vivres et n'avons pas hésité à découper la chair de ses bras et de ses jambes,
de son ventre et de son dos, pour rapporter toute cette viande dans nos quartiers afin de la faire frire.
Les Américains ne sont pas des hommes. Ce sont des animaux. Et nos troupes avaient faim.
Cela s'est toujours pratiqué. Alors certes, plus entre nous. On ne mange pas ses compagnons d'armes.
Une directive publiée fin 1944 nous l'a formellement interdit sous peine d'exécution.

Mais les prisonniers, oui. Nous avons toujours mangé nos prisonniers.
Pendant la guerre en Chine par exemple, nous avions souvent recours à ce qui est pour nous
un excellent médicament : manger la chair et le foie de nos ennemis. C'est très bon pour l'estomac.
Ici, à cause des attaques des Alliés, nous avons commencé à manqué de rations.
Les prisonniers se débrouillaient en mangeant de l'herbe, des feuilles, des grenouilles et des insectes.
Mais nous, nous prenions chaque jour des prisonniers que nous conduisions dans une hutte
où nous découpions la viande sur leurs corps, jusqu'à l'os, alors qu'ils étaient encore en vie,
et nous jetions ce qu'il restait d'eux dans des fossés où ils pouvaient finir d'agoniser.
Ces fossés étaient un peu éloignés, pour l'odeur d'abord, mais aussi pour le bruit,
à cause des hurlements qui finissaient certes par s'arrêter quand ils finissaient bien par mourir,
mais enfin, qui étaient assez désagréables pour que nous les tenions loin de nos baraquements.
C'est de la bonne viande. C'est plus nourrissant et plus sain que les grenouilles et les insectes.

Il n'y a aucun problème moral là-dedans. Encore une fois, ce sont des bêtes.
En général, nous ne laissions sur les corps que les pieds et les mains. Le reste se mange.
Y compris les organes génitaux. Alors, naturellement, pour nous, c'était assez sommaire.
Mais pour les banquets, ou les fêtes organisées chez les officiers, c'était beaucoup plus préparé,

c'était servi comme des mets pas seulement fris à la hâte, mais cuisinés avec savoir faire et raffinement.
C'est comme de la viande de porc. Ce n'est pas ma viande préférée mais ça fait très bien l'affaire.
Alors voilà. Plutôt que de garder des prisonniers quand ils ne servent plus à rien.
Quand ils ne peuvent plus travailler et qu'il faudrait encore les nourrir. On fait d'une pierre deux coups.


 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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La courte échelle

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J'arrache les montagnes qui poussent toutes en moi, de mes propres entrailles,
pour que le ciel les déploie au fond de vos campagnes, créer des horizons,
les semer en pagaille, les dresser à foison, pour donner du relief et quelques illusions. 
Je les sors de mon ventre comme on vide son sac. Pour qu'il y ait des pics. Pour qu'il y ait des lacs.
Au fond de la fenêtre ou sur un coin d'écran. Ou comme autant d'échelles pour monter aux nuages.
Et puis prendre le vent.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Manège et cymbalums

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Au moment des retrouvailles, il y avait une place et un manège. Des chevaux de bois.
Il y avait un manège, et nous sommes arrivés, chacun de notre côté, et c'était comme dans un conte,
une pub de parfum, dans un déluge de lucioles et de boîte à musique, avec des cordes ampoulées,
et des cymbalums en cascades, écrasant les orgues de barbarie sous des nappes symphoniques,
pour faner la fête foraine qui s'improvisait autour de ces seuls chevaux de bois monstrueux ou désuets
qui tournaient dans le vide, sans enfants, ni parents, comme un kaleidoscope à perdre l'équilibre.
Il fallait traverser la place pour te rejoindre, et c'était la Piazza Navona en plein soleil, Coney Island,

le Danube à franchir, aux marches slaves et leurs brassées de fleurs, la fièvre des cors et des trombones,
où des vagues m'ont porté jusqu'au milieu de la place, jusqu'au niveau du manège, pour rebrousser chemin,
t'invitant à passer de l'autre côté, de l'autre côté du manège. C'était des chevaux de bois.
Nous avons chacun fait le tour du manège, pour nous retrouver derrière, à l'abri des terrasses de café.
Et dans un déferlement de trémolos de cordes montant la tension dramatique aux sommets attendus,
ceux d'un dénouement, les deux corps purent s'étreindre et s'embrasser, à l'abri des regards indiscrets.

L'étreinte dure un moment. Chacun garde son nez dans le cou de l'autre. Dans le col de l'autre.
Alors que finissent de neiger les stigmates d'une fête. Et le silence se fait dans l'accolade soutenue.
Un silence qui tranche sec avec la grande foire bruyante du tableau précédent. Un silence qui dure.
Les battements de cœur prennent leur place. A peine perceptibles, ils finissent par s'imposer.
Des deux êtres, l'un perçoit l'émotion de l'autre qui, les yeux fermés, semble ne plus pouvoir bouger,

ni dire un mot, submergé, au point d'inquiéter son camarade qui ose un timide " ça va ? "...
L'étreinte finit par s'amollir et les corps, sans se désolidariser tout à fait, se donnent le jeu suffisant
pour relever la tête et se regarder face à face. Les yeux fermés ne peuvent pas encore s'ouvrir.
Mais ça vient. Voilà. Ils s'ouvrent. Pour se planter férocement dans ceux qui attendaient de les voir.

C'est un orage effroyable de détermination. De gratitude. Avec la rage de ne rien perdre de sa chance.
Un regard qui semble à la fois voir et choisir exactement tout ce qu'il va se passer à partir de cet instant.

" Il y a à la fois, la joie de ce que l'on trouve, et la peine de ce que l'on quitte.
- Si je comprends bien, c'est à la fois triste et heureux.
- Le bonheur ne devrait pas se loger dans les décombres d'un cœur brisé.
Cela en fait un bonheur triste. Parce qu'il s'installe au détriment de quelqu'un qu'on a aimé.

- C'est quoi ... un sentiment de culpabilité ?
- Même pas. Non. Ce n'est pas ça. 
C'est juste triste que des gens qui s'aiment n'arrivent plus à s'aimer.
Ce n'est pas un sentiment de culpabilité, plutôt celui d'un énorme gâchis.

- Quand ce n'est plus possible ... il faut bien se résoudre à se séparer ...
- Ben voilà. Tu entends ce que tu viens de dire ? " Il faut bien " ? " Se résoudre " ? ...
Il n'y a personne à bord pour se battre ? Mais on est où ici ?
On mène sa vie, ou c'est la vie qui nous mène ?
Merci. Je sais pourquoi c'est triste. Je viens de comprendre.
C'est triste parce que personne ne se bat.

- Mais pourquoi faire ?
- Mais pour aimer mon vieux, pour aimer. "

Pour écrire, l'inspiration donne une phrase, une fulgurance. Cadeau du ciel.
Mais on n'est pas arrivé. Au contraire. Parce que c'est là que commence le travail :
il faut travailler pour écrire ensuite des phrases dignes de celle qui fut donnée.

L'amour c'est pareil. Le coup de foudre nous est donné. OK. Cadeau du ciel.
Mais c'est là que commence le travail.
- L'amour n'est donc pas pour les paresseux.
- Ben, manquerait plus que ça.


Il y avait une place et un manège.
Des cymbalums dans la poitrine.
Un effondrement.
" Ça va ? "

Bien sûr que ça va.
Je suis furieusement vivant
et je vais t'aimer comme personne.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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