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La mort à boire

Publié le

Ce n'était pas la mort.
Ce n'était pas l'amour.

Ce n'était pas l'aurore.
Ce n'était pas le jour.

Le corps était raccord
avec le cœur tambour
qui roule et gronde encore
la foudre au souffle court.


Ce n'était pas la mort à boire.
Ni l'amour à manger.
La cruauté d'y croire.
La beauté du danger.

Je reviens comme un diable sur ton dos chaud et moite
respirer ton odeur pour trouver le sommeil.
Le démon que je suis veut protéger son ange, et je sors de ma boîte
un trésor de bonté plus brûlant qu'au soleil.

Je te couvre mon amour. Tu peux t'aventurer aux méandres des songes.
Trouve le chemin où la lumière luit. Où l'on ne confond plus le hasard avec la ruse,
l'inexplicable avec le mensonge, où la lumière éclate pour chasser les noirceurs.
Où il n'y a aucun piège. Aucun prix à payer.


Ce n'était pas la mort.
L'amour n'est pas l'emprise.
L'amour est une libération puisque c'est la liberté.

L'amour n'est pas une prison. Il n'y a rien de toxique.
Les ondes nous secondent. Nous portent aux filaments ampoulés. Aux firmaments électriques.
Il n'y a rien à payer. Et pas de comptes à rendre. L'amour est gratuité.
L'amour, c'est le ciel.
Et la lumière du jour.

L'eau est un cadeau des dieux. Une part de nous-même. Que je bois au goulot sans être rassasié.
Tout cet amour à boire. A boire et à chanter. Hydrate mes neurones de notre délivrance.

Le démon que je suis veut protéger mon ange.
Et l'ange que je suis protège son démon.

Je respire ton dos.
Je respire ta nuque.
Je respire ta peau.
Je transpire ton corps.

Ce n'était pas la mort.
Mais bien l'éternité.

Trouve le chemin pour comprendre.

L'amour n'est pas la passion et son goût théâtral pour l'autodestruction.
L'amour n'est pas le mal. L'amour n'est pas poison. Mais la libération.
Ce n'est pas le vaisseau des manipulations et de l'enfermement.
C'est le ciel. Qui s'ouvre autour de nous. Qui s'ouvre au fond de nous.

C'est la force. Et l'Eden.
Et le Mal à la porte.

Ce n'était pas l'aurore.
Ce n'était pas le jour.

Trouve le chemin pour comprendre
que tu ne me dois rien.
Que je te veux du bien.
Qu'il n'y a pas de malice.
Ni mal, ni sacrifice.
L'amour est gratuité.

Soleil.
Dans le sourire.
A la compréhension de ce qui est donné.
Pour vaincre l'amortume.

 

Philippe LATGER / Mars 2024

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Tout un continent

Publié le

Cathédrales rouges de rochers en clochers découpés sur la plaine,
des chevaux galopent soulevant la poussière, aux crinières bannières,

sous les coiffes de plumes de Navajos ou de Sioux, au panache d'Apaches,
qui dévalent de partout faire trembler la terre aux sabots enfiévrés de mille cavalcades.
Aux commandes de Comanches, l'Amérique s'ébroue aux fureurs iroquoises.

Il y avait des chevaux. Et très peu d'Algonquins. Aux guerres fratricides.
Calumets allumés.
Et tout un continent.

 

Philippe LATGER / Mars 2024

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Ce n'est pas contre toi

Publié le

Ô ma douleur, je te parle.
Je te parle pour que tu te taises.

Je connais ta valeur, ta fonction, et ce que je leur dois.
Mais ne te fais pas plus grande que le Mal que tu annonces.
Ne sois pas plus injuste que ce que tu dénonces.

Ô ma douleur, je te parle.
Je te parle pour couvrir ton vacarme.
Pour calmer tes alarmes quand tu fais trop de zèle. 
J'ai eu l'information du dysfonctionnement. 
Ne te fais pas plus violente que l'accident lui-même.

T'éprouver est bon signe, celui d'être là, de ce monde, pour le vivre,
et si j'aime mon corps et son intelligence, j'ai l'affection qu'il faut
pour les efforts produits pour résoudre les plaies et toutes sortes de blessures.

Ô ma douleur, je te parle.
Je te parle pour feutrer ta panique,
ma voix te tranquillise, écoute ma raison.
Je ne te hais point. Mais économise-toi. Economise-moi.
Je ne cherche pas à te réduire au silence. Quand j'ai besoin de savoir.

Mais je te demande, simplement, de ne pas te faire plus cruelle que le mal,
quand l'alerte ne devrait pas être plus dévastatrice que l'incendie.
Laisse-moi écouter mon corps. Retiens ton souffle et ta fureur.
Je sais que tu travailles pour moi. Ménage ton vaisseau. Ménage le capitaine.

Ô ma douleur, je te parle.
Je te parle comme à l'amie fidèle que tu es.
Je salue ta conscience professionnelle, mais soulage l'équipage.
La folie finirait par t'anéantir. Préviens-moi mais ne me rends pas fou.
Ne te fais pas plus féroce que ce qu'il te faut révéler. Tu es une messagère.

Le message est reçu. On s'occupe de tout. On a pris les choses en main.
Ne deviens pas le problème. J'aurai besoin de toi.

Ô ma douleur, je te parle.
Je te remercie d'exister, pour tout ce que tu permets d'identifier.
Mais repose-toi. Repose-moi. Gardons nos forces pour ce qu'il faut combattre.
Tu es devenue sourde. Tu peux crier moins fort. Ou tout me chuchoter.
Je suis à ton écoute. Tu es à mon chevet. Et nous vaincrons ensemble.
Grâce aux signalements. Grâce aux renseignements. Tout ce que tu as à faire.
Mais ne me laisse pas penser qu'il n'y a plus qu'en mourant que je te ferais taire.
Ô ma douleur, je te parle.
Comme pour te bercer, tendrement, comme une mère qui endort son enfant.
Tu peux dormir tranquille. On s'occupe de tout. Relâche ton étreinte.
Tu peux t'abandonner. Je ne le ferai pas. Je ne te lâcherai pas.
Sois gentille. Endors-toi. Ce n'est pas contre toi que je devrais me battre.

 

Philippe LATGER / Mars 2024

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Allant vers

Publié le

Il est agréable ce temps où quelque chose se déplace en nous-même.
Ce n'est pas dans le corps, quand la vigueur est inchangée, quand la santé le permet,

qu'aux cheveux blancs qui s'imposent, rien de nos forces n'a su encore être altéré.
Ce n'est pas dans le corps mais dans le cœur que quelque chose se déplace.
C'est ce moment où l'on parvient à aimer les autres plus que nous-mêmes.
Ce moment où l'on ne s'inquiète plus pour soi. Où l'on s'inquiète des autres.
Cela arrive en général lorsqu'on devient parent.
Cela m'arrive à cinquante ans. Sans l'être jamais devenu.
Mais cela a fini par arriver.
Il y a des êtres en ce monde que j'aime plus que moi-même.
Et dont l'avenir à mes yeux compte déjà plus que tout autre chose.
Des êtres chers. Dont l'avenir compte déjà plus que le mien.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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Avec 2 n

Publié le

- Ah, moi, je suis comme ça.
- Vous êtes bien sûre de vous Jeanine.
- ... Jeaninne avec deux n.
- Oui, eh bien, vous êtes bien sûre de vous Jeannine.
- En tous cas, voilà, je suis comme ça et pas autrement.

- ... Vous ne vous laissez pas la possibilité, l'éventualité de changer ?
- Non non. Chez moi, ç'a toujours été comme ça. Je suis comme ça. C'est à prendre ou à laisser.
- Et donc... vous êtes seule.
- J'ai connu des hommes. Mais je ne suis tombée que sur des relations toxiques.
- Et donc, vous les avez quittés.
- Oui, je n'ai pas de temps à perdre, moi, c'est comme ça, je suis comme ça.

- Donc, vous n'avez pas la possibilité de changer, et ces hommes ne l'ont pas non plus.
- Je n'ai pas de temps à perdre. Je suis comme ça.
- Et donc... vous êtes seule.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Que vous êtes " comme ça " Jeannine... avec deux n.

 

Philippe LATGER / Mars 2024

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7 serait le nombre

Publié le

7 serait le nombre. C'est ce qu'on m'a dit.
Comme les 7 péchés capitaux. Les 7 jours de la semaine.
Un nombre premier pour les mathématiques.
Une préoccupation pour les amoureux qui donnent...
dans l'astrologie, la voyance et la numérologie.
7 serait le chiffre. C'est ce qu'on m'a dit.

Un calcul assez simple. Qui conditionnerait tout.
Qui expliquerait tout.
Et moi, je lutte contre mes démons.
Quand je n'essaie pas de les séduire. Pour désamorcer leurs plans.
J'essaie de tenter les tentateurs. Pour les conduire vers la lumière.
Et m'y conduire moi-même, avec eux. Allons-y ensemble !
Est-il vrai qu'il n'y aurait aucune rédemption possible pour les anges déchus ?
Seraient-ils condamnés à vivre éternellement sans Dieu ?
7 serait le nombre. C'est ce qu'on m'a dit.
L'amour. L'espérance. La joie. La compassion. La bonté. Le pardon. Et la paix.
Je lutte contre moi-même. Pour que le meilleur l'emporte sur le pire.
Aux mouvements d'armées intérieures, et s'il n'y a de paix qu'au revers d'une guerre,
je livre mes batailles avec l'intuition du Bien, partout mobilisée, pour chercher l'armistice.
Ce grand lac de concorde où le cœur apaisé fait régner la Justice.

 

Philippe LATGER / Février 2024

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Mobilités effectives

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Erodées les émeraudes. Erratiques les pierres dans la rivière.
Qui errent et carambolent dans le torrent, se colletaillent et se culbutent,
charriées au gré des lits et des caprices de l'eau qu'elles ne contrôlent pas.
Au mouvement des cailloux, les joyaux se déplacent, chahutés par des forces féroces.
Qui ont leurs raisons. Et entraînent dans leurs bourrasques ce qui se croit mobile.
Au trajet parcouru, il faut croire aux mobilités effectives.

 

Philippe LATGER / Février 2024

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Les abdos d'avant vingt ans

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Ils ont fait une musculature. Constitutive.
Soupault. Camus. Queneau. Chedid. Breton. Apollinaire.
Prévert. Gide. Ponge. Giono. Et Charles Baudelaire.
Loti. Morand. Artaud. Cocteau. Barjavel. Anouilh. Flaubert.
Racine. Rostand. Eluard. Mallarmé. Desnos. Voltaire.
Giraudoux. Perec. Rimbaud. Hugo. Valéry. Molière.

Verlaine. Et René Char. Corneille. Autant d'abdominaux.
La Fontaine. Et Vian. Nelligan. St-Ex. Michaux.
Sous le ventre de l'âge, les abdos d'avant vingt ans. Sont tous présents.
Steinbeck. Kerouac. Capote. Au tracé des études. Au hasard des rencontres.
Remontent à la surface aux moindres convulsions. A fleur de peaux.
Edgar Allan et Nougaro. Constitutrices. Constitutives. Masturbatures.
Ejacoulures. Et rédemptions. Fraternité et clous de foudre.
Entre les lignes et la chaussée. Sous le nombril des opiacées.
L'abdolescence. Au cours de voyages solitaires, et à la force du poignet.
Henry Miller. Et John Fante. Aux matériaux de contractions. Libératoires.
Beckett et Ionesco. Tout se fixe au départ en rayonnages inspiratoires.
Des rangées étrangères. Qui font une silhouette. Le tour de taille d'une vie.

 

Philippe LATGER / Février 2024

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Dégoupillé

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Elle était devant, à côté de mon père qui conduisait. Et moi, j'étais sur la banquette arrière.
Nous étions sur la route. Pour aller à Toulouse. Pour aller à Barcelone. Pour aller à Madrid.

A Marbella. A Lisbonne. Elle était devant. A la droite de mon père qui conduisait.
Et moi, depuis la banquette arrière, je passais les cassettes pour nourrir l'autoradio.
Nuits dans les Jardins d'Espagne. Nous étions sur la route. Pour aller à Barcelone ou Marbella.
Je ne voyais pas son visage. Elle me tournait le dos. Faisait face à route.
Je ne voyais que son chignon et sa nuque, son oreille, son épaule, je ne voyais pas son visage.
En el Generalife. Et nous étions connectés. Sans nous regarder. Nous étions connectés.
Dans le rétroviseur au centre du parebrise, je voyais le regard de mon père concentré sur la route.
Mais le regard de ma mère, je ne le voyais pas. Elle me tournait le dos. Nous étions connectés.


Qu'est-ce que l'Espagne sinon ma mère ?
De la Vieille Castille aux jardins du Generalife. Des berceaux de Ségovie et de Valladolid.

Nous étions sur la route. Pour aller à Séville. Pour aller à Cadiz. Avec sa cathédrale aux airs de mosquée.
Les ancêtres conversos et la Casa de los Picos. Aux siècles du Califat. De la judéité au christianisme.
Nous étions sur la route. Pour aller à Tolède. Pour aller à Madrid. L'Espagne, c'est ma mère.
Je ne voyais pas son visage. Pas même dans le miroir de courtoisie du pare-soleil.
Maman ne se maquillait pas. C'est moi qui lui ai offert un rouge à lèvres.
Qu'elle ne mettait que pour me faire plaisir.
L'Alhambra. Les orangers. La Palmeraie d'Elche. Et ma cage thoracique. Barcelone.

Depuis la banquette arrière, je passe des cassettes. Le Tricorne. Manuel de Falla. Mon amour.
Federico Garcia Lorca. Aux amours masculines que je devine. Que je dessine. En silence.
L'admiration équivoque. L'admiration. L'éblouissement. Le mythe de Grenade. Dégoupillé.
Je ne vois pas ma mère. Nous étions connectés.


Manuel de Falla l'emportait dans notre sang ibère, berbère, dans cet orgueil d'être vivant.
Ce carrefour entre Méditerranée et Atlantique, entre Europe et Afrique.
Nous étions sur la route. Pour aller à Cordoue. Aller à Marbella. Le rocher de Gibraltar.

La lumière de la mer. Je ne voyais pas son visage. Le berceau de notre civilisation.
Musulmans. Juifs. Chrétiens. Dans ce mouchoir de poche. L'Espagne, c'est ma mère.
Nous étions bouleversés. Sombrero de tres picos. La route. Et la famille de la Hoz.
Je passais les cassettes. A la barbe de mon père. Manuel de Falla.
Nous étions connectés.

 

Philippe LATGER / Février 2024

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Ce n'était pas la Mort

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Mes parents ont organisé un week-end sur place, pour m'accompagner et visiter des appartements.
Cela avait été rondement mené. Nous avons très vite trouvé celui du Cours de l'Yser.

Résidence Juan Carlos. Le nom nous avait amusés, nous l'avons pris pour un signe de bon augure.
Mes origines espagnoles étaient ainsi saluées, on me souhaitait déjà la bienvenue.
Nous eûmes le temps de profiter un peu de Bordeaux, au-delà du quartier qui serait le mien.
Le souvenir de la journée sur les terres de Montesquieu, au Château de la Brède, sur le chemin,
est particulièrement heureux. Ma mère est malade. Elle subit des séances de chimiothérapie.
Mais pour l'instant, elle est en forme, et c'est comme un sursis, un dernier week-end presque normal,
avant de remettre les gants pour reprendre le combat. Nous sommes tous les trois.
Mes parents m'aident dans cet exil qui ne dit pas son nom.


Je ne sais plus ce que j'ai raconté, mais c'était bien foireux. J'étais inscrit à l'Université.
J'avais validé à Perpignan un DEUG de Lettres Modernes et j'avais prétexté je ne sais plus trop quoi.

Qu'il y avait à Bordeaux quelque chose qu'il n'y avait pas à Perpignan. Un truc parfaitement bidon.
Mes parents m'ont laissé croire qu'ils me croyaient. Mon seul objet était de fuir et mettre de la distance.
S'ils n'étaient pas dupes, ils n'ont pas posé de questions. Ils sont revenus à Bordeaux m'aider à m'installer.
Résidence Juan Carlos, nous avons peint un mur en jaune, acheté un canapé bleu, et quelques meubles,
assumant les couleurs d'un monde sanguin à la Almodovar, C'était acquis. Je serais bordelais.
C'était assez loin de Perpignan à mon goût. Et assez loin de Toulouse. Aussi loin que l'on puisse.
Là-bas, à l'opposé, tout au bout, puisque plus loin, c'était l'océan Atlantique, et l'Amérique au-delà.

Le Cours de l'Yser était tout proche de la gare St-Jean. C'était parfait pour la séquence qui s'ouvrait.
Puisqu'en fait de m'installer à Bordeaux, j'aurai passé un an de ma vie dans les trains, aller-retour,
incessants, Bordeaux Toulouse, Toulouse Bordeaux, Bordeaux Perpignan, Perpignan Bordeaux,
Bordeaux Perpignan, Perpignan Toulouse, Toulouse Bordeaux ... jusqu'à la mort de ma mère.


Ce n'était pas la Mort qui était dans ma chambre. Dans ces cauchemars récurrents que je faisais à l'époque.
J'ai cinquante ans aujourd'hui. Et je ne le comprends que maintenant, presque trente ans plus tard.
Le jeune homme de 23 ans était perdu. Avait été lâche peut-être, en fuyant les siens, famille et amis.

S'était réfugié loin, dans l'alcool, à Bordeaux. Et la présence dans sa chambre était une hantise.
Cette respiration près de moi, dans le noir, n'était pas celle de la Mort qui venait me narguer.
Elle pouvait incarner la panique, l'effroi, mon désespoir et une forme de culpabilité.
Mais aujourd'hui, j'y vois plus clair. Cela vient de m'apparaître. Ce n'était pas la Mort.
C'était autre chose.

J'étais toujours inscrit à l'Université de Perpignan où je devais finaliser une Licence de Lettres.
Je ne m'étais inscrit nulle part à Bordeaux. Le Cours de l'Yser était une fuite en avant.

L'excuse facile pour décliner les invitations des uns et des autres, invitations qui m'étaient insupportables.
D'amis de la Fac, d'amis d'enfance, à qui je ne voulais pas inspirer de la pitié, que je ne voulais pas gêner
ni embarrasser, qui cherchaient à être gentils, qui ne voulaient pas me laisser seul avec ce qui m'arrivait,
et je n'avais pas la force d'encaisser leur compassion, les inévitables " alors ?... comment va ta mère ? "...
Même lorsqu'ils avaient la délicatesse de ne pas m'en parler du tout, c'était déjà trop pour moi.
J'ai gardé le contact mais j'ai préféré disparaître. Ma seule présence plombait l'ambiance.
Je n'allais pas bien et je n'avais pas envie de faire l'air de rien avec mes amis. Pas la force.

Comment faire la fête dans ces conditions ? Comment picoler ensemble sans sombrer dans la torpeur ?
J'ai préféré partir. Cela voulait dire " laissez-moi tranquille, je reviendrai quand ce sera fini. "

Cette affaire n'avait pas duré un an.

Le week-end à chercher l'appartement, c'était avant la rentrée universitaire, à la fin de son dernier été.
Six mois après, c'était plié. L'arnaque de cette installation à Bordeaux n'avait plus de raison d'être
dès le mois de février. Je n'ai pas vraiment passé un an dans cette ville. Ou seulement sur le papier.
Quand mes parents étaient à Perpignan, je venais les voir à Perpignan. S'ils étaient à Toulouse

où ma mère suivait son protocole médical, je descendais du train à Toulouse. J'étais toujours sur le rail.
Les séquences de solitude à Bordeaux se justifiaient toujours. Pour le temps de me remettre.
A l'abri pensais-je. Loin des sollicitations et des sollicitudes. Inaccessible à ceux qui m'étaient chers.
J'avais besoin du voyage. J'avais besoin de l'anonymat du train. Et de mon refuge bordelais.
Où mon seul lien avec mon petit monde était le téléphone. Que je pouvais gérer à ma guise.
J'étais désespéré. Anéanti. En panique totale. Impuissant. Et je ne voulais pas que l'on me voit ainsi.
Seul Dieu pouvait savoir. Et cette présence dans ma chambre, la nuit, dans mes cauchemars.
Dans ce cauchemar. Toujours le même. Qui m'a harcelé jusqu'à la mort de ma mère.
Que j'ai évité comme j'ai pu, à force de nuits à boire du whisky, tout seul, pour me permettre
dans l'éthylisme, de tomber raide et dormir d'un sommeil sans rêves, sans la menace de ce cauchemar.
Ce fut mon stratagème pour l'éviter. L'alcool. Mon astuce pour un semblant de paix. D'autodéfense.
Même si cet alcoolisme était à double tranchant. Aussi vrai qu'il fermait la porte à ces visites effroyables,
il m'isolait socialement et me rendait d'autant plus vulnérable à cette traque, à cette convoitise féroce.
Bordeaux est pour moi une ville maudite. Où je ne suis jamais retourné. Et je comprends mieux pourquoi.
Si ma mère avait son combat, j'avais le mien. Et je constate qu'il m'a fallu trente ans pour comprendre.
Ce qu'il s'était passé exactement dans cette période. La plus sombre de toute mon existence.
Et la nature des acteurs en présence.

 

Philippe LATGER / Février 2024

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