Mes parents ont organisé un week-end sur place, pour m'accompagner et visiter des appartements.
Cela avait été rondement mené. Nous avons très vite trouvé celui du Cours de l'Yser.
Résidence Juan Carlos. Le nom nous avait amusés, nous l'avons pris pour un signe de bon augure.
Mes origines espagnoles étaient ainsi saluées, on me souhaitait déjà la bienvenue.
Nous eûmes le temps de profiter un peu de Bordeaux, au-delà du quartier qui serait le mien.
Le souvenir de la journée sur les terres de Montesquieu, au Château de la Brède, sur le chemin,
est particulièrement heureux. Ma mère est malade. Elle subit des séances de chimiothérapie.
Mais pour l'instant, elle est en forme, et c'est comme un sursis, un dernier week-end presque normal,
avant de remettre les gants pour reprendre le combat. Nous sommes tous les trois.
Mes parents m'aident dans cet exil qui ne dit pas son nom.
Je ne sais plus ce que j'ai raconté, mais c'était bien foireux. J'étais inscrit à l'Université.
J'avais validé à Perpignan un DEUG de Lettres Modernes et j'avais prétexté je ne sais plus trop quoi.
Qu'il y avait à Bordeaux quelque chose qu'il n'y avait pas à Perpignan. Un truc parfaitement bidon.
Mes parents m'ont laissé croire qu'ils me croyaient. Mon seul objet était de fuir et mettre de la distance.
S'ils n'étaient pas dupes, ils n'ont pas posé de questions. Ils sont revenus à Bordeaux m'aider à m'installer.
Résidence Juan Carlos, nous avons peint un mur en jaune, acheté un canapé bleu, et quelques meubles,
assumant les couleurs d'un monde sanguin à la Almodovar, C'était acquis. Je serais bordelais.
C'était assez loin de Perpignan à mon goût. Et assez loin de Toulouse. Aussi loin que l'on puisse.
Là-bas, à l'opposé, tout au bout, puisque plus loin, c'était l'océan Atlantique, et l'Amérique au-delà.
Le Cours de l'Yser était tout proche de la gare St-Jean. C'était parfait pour la séquence qui s'ouvrait.
Puisqu'en fait de m'installer à Bordeaux, j'aurai passé un an de ma vie dans les trains, aller-retour,
incessants, Bordeaux Toulouse, Toulouse Bordeaux, Bordeaux Perpignan, Perpignan Bordeaux,
Bordeaux Perpignan, Perpignan Toulouse, Toulouse Bordeaux ... jusqu'à la mort de ma mère.
Ce n'était pas la Mort qui était dans ma chambre. Dans ces cauchemars récurrents que je faisais à l'époque.
J'ai cinquante ans aujourd'hui. Et je ne le comprends que maintenant, presque trente ans plus tard.
Le jeune homme de 23 ans était perdu. Avait été lâche peut-être, en fuyant les siens, famille et amis.
S'était réfugié loin, dans l'alcool, à Bordeaux. Et la présence dans sa chambre était une hantise.
Cette respiration près de moi, dans le noir, n'était pas celle de la Mort qui venait me narguer.
Elle pouvait incarner la panique, l'effroi, mon désespoir et une forme de culpabilité.
Mais aujourd'hui, j'y vois plus clair. Cela vient de m'apparaître. Ce n'était pas la Mort.
C'était autre chose.
J'étais toujours inscrit à l'Université de Perpignan où je devais finaliser une Licence de Lettres.
Je ne m'étais inscrit nulle part à Bordeaux. Le Cours de l'Yser était une fuite en avant.
L'excuse facile pour décliner les invitations des uns et des autres, invitations qui m'étaient insupportables.
D'amis de la Fac, d'amis d'enfance, à qui je ne voulais pas inspirer de la pitié, que je ne voulais pas gêner
ni embarrasser, qui cherchaient à être gentils, qui ne voulaient pas me laisser seul avec ce qui m'arrivait,
et je n'avais pas la force d'encaisser leur compassion, les inévitables " alors ?... comment va ta mère ? "...
Même lorsqu'ils avaient la délicatesse de ne pas m'en parler du tout, c'était déjà trop pour moi.
J'ai gardé le contact mais j'ai préféré disparaître. Ma seule présence plombait l'ambiance.
Je n'allais pas bien et je n'avais pas envie de faire l'air de rien avec mes amis. Pas la force.
Comment faire la fête dans ces conditions ? Comment picoler ensemble sans sombrer dans la torpeur ?
J'ai préféré partir. Cela voulait dire " laissez-moi tranquille, je reviendrai quand ce sera fini. "
Cette affaire n'avait pas duré un an.
Le week-end à chercher l'appartement, c'était avant la rentrée universitaire, à la fin de son dernier été.
Six mois après, c'était plié. L'arnaque de cette installation à Bordeaux n'avait plus de raison d'être
dès le mois de février. Je n'ai pas vraiment passé un an dans cette ville. Ou seulement sur le papier.
Quand mes parents étaient à Perpignan, je venais les voir à Perpignan. S'ils étaient à Toulouse
où ma mère suivait son protocole médical, je descendais du train à Toulouse. J'étais toujours sur le rail.
Les séquences de solitude à Bordeaux se justifiaient toujours. Pour le temps de me remettre.
A l'abri pensais-je. Loin des sollicitations et des sollicitudes. Inaccessible à ceux qui m'étaient chers.
J'avais besoin du voyage. J'avais besoin de l'anonymat du train. Et de mon refuge bordelais.
Où mon seul lien avec mon petit monde était le téléphone. Que je pouvais gérer à ma guise.
J'étais désespéré. Anéanti. En panique totale. Impuissant. Et je ne voulais pas que l'on me voit ainsi.
Seul Dieu pouvait savoir. Et cette présence dans ma chambre, la nuit, dans mes cauchemars.
Dans ce cauchemar. Toujours le même. Qui m'a harcelé jusqu'à la mort de ma mère.
Que j'ai évité comme j'ai pu, à force de nuits à boire du whisky, tout seul, pour me permettre
dans l'éthylisme, de tomber raide et dormir d'un sommeil sans rêves, sans la menace de ce cauchemar.
Ce fut mon stratagème pour l'éviter. L'alcool. Mon astuce pour un semblant de paix. D'autodéfense.
Même si cet alcoolisme était à double tranchant. Aussi vrai qu'il fermait la porte à ces visites effroyables,
il m'isolait socialement et me rendait d'autant plus vulnérable à cette traque, à cette convoitise féroce.
Bordeaux est pour moi une ville maudite. Où je ne suis jamais retourné. Et je comprends mieux pourquoi.
Si ma mère avait son combat, j'avais le mien. Et je constate qu'il m'a fallu trente ans pour comprendre.
Ce qu'il s'était passé exactement dans cette période. La plus sombre de toute mon existence.
Et la nature des acteurs en présence.
Philippe LATGER / Février 2024