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Il manque une cariatide

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La douceur de l'éclairage public, saisissante, sur la brique, rouge, orange,
évoque les becs de gaz, le Paris de Montmartre, le Londres de l'Eventreur,
où l'inquiétude, l'étrangeté, ne sont pas exclues d'autorité d'un sentiment d'émerveillement.
Ce n'est pas l'éclairage poussif dû aux vaines volontés sécuritaires d'écraser toute part d'ombre.
L'illusion illusoire de tout contrôler des hommes, en recréant la lumière du jour en pleine nuit.
Les ombres ici sont permises, presque dessinées avec soin, pour y laisser respirer un peu de liberté.
Ces variations sur les longueurs de façades, de rues, posées avec humilité sur quelque chose de plus grand,

laissent nos esprits s'émerveiller enfin, imaginer ce que cachent les ombres, et s'éveiller un peu de poésie.
Où est la menace ? Personne ici, dans la soirée d'hiver, ne presse le pas, pris d'anxiété ou de panique.
Des couples au contraire, bras dessus, bras dessous, rentrent du théâtre, sortent du cinéma ou du restaurant,
et prennent le temps de flâner comme pour prolonger le bonheur d'un moment auquel ce décor participe.
Les rues qui les conduisent jusque chez eux sont si agréables que flâner consiste ici à faire durer le plaisir.
Les mascarons sur les portes cochères deviennent plus mystérieux, plus vivants peut-être, prêts à sourire,
ou à vous interpeler, des cariatides, à l'étage, changent de proportions et d'allure, et l'on ne s'étonnerait pas
que l'une d'entre elles manque à l'appel, les toits deviennent un ciel sous le ciel, déjà inaccessible,
comme hors de portée, alors que l'ascenseur vous y conduira de votre vivant sans aucune difficulté.
Comparativement, on se dit que la lumière poussive du plein phare paresseux, pousserait à la grossièreté.
Trop de lumière, ça donne envie de tout exagérer de soi-même, de parler fort et de faire du bruit.
Ici, à la lumière de ces lueurs chaudes et délicates, on a envie de chuchoter à l'oreille, et de se faire discret.

Parce que cette faible intensité nous rappelle sans doute inconsciemment qu'il y a des gens qui dorment.
Comme la veilleuse pour bébé qui nous permet juste d'évoluer dans l'appartement et faire notre vie
pendant que l'enfant dort, et c'est merveilleux d'avoir une vie à soi, pendant que les autres dorment.
On se sent privilégié de pouvoir veiller, avoir une existence active pendant que d'autres sont au repos.

C'est un plaisir de voyous gentils et bien élevés. Qui n'étalent pas leur insolence avec vulgarité.
Quand la lumière nous tient. Et nous devenons élégants, même malgré nous, lorsqu'elle est élégante.
Les photographes vous diront, autant que les peintres, que c'est la lumière qui conditionne tout.
Elle fait tout. Ou plus exactement, elle nous permet de faire absolument tout ce que nous voulons
de tout et tout le monde, nous permet de faire de quelque chose de moche quelque chose de sublime,
et inversement, quand elle joue tant sur l'objet que sur nos perceptions, nos dispositions et nos humeurs.
Si l'on veut que l'on se comporte comme dans un hall de gare, eh bien, c'est bien simple, il suffit d'éclairer

comme on éclairerait un hall de gare et le résultat sera atteint même dans un lieu où ne passe aucun train.
Si vous voulez qu'on marche sur la pointe des pieds, qu'on parle à voix basse avec la peur de déranger,
vous ne ferez pas un éclairage de rayons de supermarché, vous tamiserez façon veilleuses d'église.
C'est ravissant. Enthousiasmant. Je voyage dans ma propre ville et dans un Harry Potter à la fois.

Sans trucages. Sans montages. A la force de la lumière. Je suis chez moi et dans un autre monde.
Chez Sherlock Holmes, quelque part au XIXe siècle, à m'émerveiller de la révolution industrielle.
Les façades sont une caresse pour l'âme. Un écrin de protection. La ville est notre meilleure amie.
Faite pour nous. Pour prendre soin de nous. Même dans les froidures de l'hiver.

Car à Toulouse comme partout, mesdames et messieurs, sachez une chose une fois pour toutes,
l'élégance, ça tient, ça tient beaucoup de choses, mais avant tout, l'élégance ça tient chaud.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Pilier Bélier

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Pilier Bélier

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A la lumière de cette lumière

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En fait, c'est ça. Je comprends mieux.
Il y a deux dimensions à l'amour que je te porte.
Deux dimensions complémentaires qui se mêlent et qui expliquent parfois ma confusion.
Il y a une dimension sociale, culturelle, humaine, et une dimension solaire, sublime, irrationnelle.
Sachant que chacune d'elle, individuellement, est déjà d'une puissance jamais vécue dans mon existence,
les deux ensemble créent une force qui me dépasse complètement.
Et je fais ce que je peux avec tout ça.

Pour la dimension humaine, sociale et culturelle, c'est assez simple à définir.
Disons pour résumer que je t'aime comme un père, un frère, un pote, un ami, un amant,
un mari, un enfant, une mère... et cela tout à la fois. Avec des codes associés ou approchants.
Je suis à la fois époux, confident, coéquipier, camarade, partenaire sexuel, assistant, conseiller,
collaborateur, professeur et élève, parent, masseur, manœuvre, critique, soignant, et mille choses encore.


Pour la dimension solaire, sublime et spirituelle, c'est plus difficile à expliquer.
C'est une lumière qui me traverse. Une énergie que je ne contrôle pas. Une force qui ne m'appartient pas.
Quelque chose que je n'ai pas choisi. Qui m'a irradié au premier rendez-vous pour ne plus me lâcher.

Un truc connecté à la lune, au cosmos, à Dieu peut-être. Qui me dématérialise. Me lie à toi dans l'espace.
Que nous soyons ensemble ou séparés. Dans des séquences de travail comme dans la contemplation.
Une lumière qui décuple l'énergie, les ressources, comme si mes facultés étaient toutes augmentées.

Il y a ces deux dimensions, dont je crois comprendre que la seconde permet la première.
Que c'est ce soleil qui rend possible la démultiplication des rôles et des dispositions.
Puisqu'à cette lumière qui m'a foudroyé, à l'énergie disponible pour être tout à la fois à tes côtés,
il y a aussi l'attraction des corps, des peaux, et leurs compatibilités, chimiques, physiques,
qui créent à la fois le lien d'une intimité amoureuse et celui de la complicité sexuelle.
Quelque chose qui nous est donné. Hors de notre contrôle. De façon matérielle et immatérielle.
Qui attire autant les corps que les âmes. Les deux ensemble. Dans un même mouvement.
Un feu que nous ne maîtrisons pas, et qui permet de révolutionner le quotidien.

Pour les codes sociaux, ma nature permet sans doute d'endosser tous les rôles,
quand je peux être aussi responsable qu'irresponsable, aussi rigoureux que brouillon,
aussi scrupuleux que désinvolte, à la fois artiste et dans la vraie vie.
La sensibilité et l'imagination de l'artiste permettent aussi l'empathie,
c'est à dire de pouvoir se mettre à la place des autres, et de tout anticiper et envisager.

C'est une nature tellement poreuse qu'elle facilite et amplifie forcément le phénomène.
Lorsque cette qualité d'artiste, évidemment, crée une proximité, une fraternité,
une compréhension de certaines problématiques, des choses qui paraissent étranges à d'autres,
lorsque deux artistes se rencontrent et s'épaulent au lieu de s'envisager comme rivaux.

Je réfléchis. J'essaie de comprendre.
De comprendre ce qui m'arrive. Ce qui me traverse.
Cette lumière qui ne faiblit pas. Qui m'a transformé et me transforme.
Qui me nourrit et permet de déplacer des montagnes. Qui ne vient pas de moi.
Qui rend tout meilleur de moi et de ma perception du monde.
Qui va au-delà de la relation entre deux êtres.
Qui me fait aimer avec toi tout ce qui existe,

tout, à la lumière de cette lumière.
 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Diane sécheresse

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Le pilier est toujours debout.
C'est juste la statue qui s'est barrée pour faire la teuf.
- Et que le pilier, accessoirement, avait d'autres choses à porter que la seule statue.
- Comme quoi ?
- Un service entier... Pas un service de table. Un service avec des responsabilités. Un travail quoi.
Et puis, des proches, dont un malade. Très malade. En perte d'autonomie.
Alors oui, la statue, de toute façon, se barre faire la teuf tous les étés, ça, ça n'était pas nouveau.
Ce qui était nouveau, c'était le contexte, dans la vie du pilier. Mais pour reprendre ton expression,
oui, c'est vrai, le pilier est toujours debout.
- Et la statue ?
- La statue, elle consulte les cartes pour savoir à quel prétendant elle peut donner sa chance.
- Sa chance de quoi ?... De devenir son pilier ?
- Les cartes lui avaient dit un jour que son pilier la trahirait.

Et comme c'était les cartes qui le lui disaient, c'était forcément vrai, c'était comme si c'était fait.
C'était une autorisation d'aller voir ailleurs j'imagine. D'aller suivre des toquards qui n'ont pas assuré.
- Elle a mal interprété les cartes. Elles lui annonçaient peut-être que c'était elle qui le trahirait.
- Il n'y a pas de trahisons quand il n'y a pas d'engagements.

- Je ne comprends pas... Si la statue a pris au sérieux la prédiction des cartes...
même si ça l'arrangeait d'en faire un prétexte, c'est qu'elle considérait qu'il pouvait y avoir trahison.
Comment son pilier aurait pu la trahir s'il n'y avait pas d'engagements ?
- C'est le mystère des raisonnements des statues qui veulent un pilier et qui n'en veulent pas.
- Alors, si ce n'est pas le pilier qui a fait défaut, mais la statue qui est partie voir ailleurs... moralité ?
- Il t'en faut une ?
- Je ne sais pas moi. Le chat parti, les souris dansent ? Qui part à la chasse perd sa place ?
- Même pas.
Quand un pilier est fait sur mesure pour une statue, que veux-tu mettre d'autre dessus ?
- Je suis con, je l'ai la moralité ! J'ai même commencé par ça !
- Ah bon ?
- La statue s'est barrée faire la teuf, le pilier est toujours debout.
- C'est plus solide.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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De nos âmes en stand by

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La musique baroque pouvait annoncer le Roi Soleil dans la nuit.
Nous étions sous drogues, sur le toit, allongés sur un tapis de goudron inconfortable,
un coussin sous la tête, pour regarder côte à côte le ballet des nuages autour de la lune.
L'opium faisait son œuvre, l'opium ou la weed, et les méduses déployaient leurs chevelures.
Des noirceurs venaient masquer l'astre de la nuit, la lumière de son halo persistait, à jouer avec les ombres.
Des effilochures verdâtres s'étiraient comme des terminaisons nerveuses dans les vapeurs d'absinthe.
Le phare caché éclairait l'arrière-scène, toujours visible aux mouvements de plans intermédiaires,
préparant le Salut, alors que des violons scandaient de concert les marches du Grand Siècle.

Le crin des archets flottait dans le ciel, aux formes changeantes de masses d'eau noires et menaçantes,
aux courses de nuages qui créaient sur la lune un décor d'opéra, loin de Versailles et Lully.
Aux grenouilles inquiètes, aux grillons silencieux, les tableaux chorégraphiés devinrent fantastiques.
Ni mouches ni hautes-contre sur les toits de la ville, aux perruques échevelées qui dansaient au zénith.
Des monstres lents s'allongeaient en altitude, dans nos yeux écarquillés qui avaient quitté leurs orbites.
Les montagnes s'étaient inclinées dans une révérence, pour laisser place au ciel et à la pleine lune.
Pas de dorures, de poudre, ni de dentelles, à la Marche pour la cérémonie des Turcs.
Le ballet psychédélique regorgeait de rocailles en nébuleuses, boursouflées, aux turgescences flottantes.
Pas de films d'horreur sur l'écran miniature d'un ordi au compte de Netflix, mais quelques psychotropes,
de la musique baroque, et le grand spectacle du ciel pour nous deux sur les toits de la ville.
Tu diras que nous n'avons pas fait le voyage ensemble, mais au pire, nous l'avons fait côte à côte.
Si aimer est regarder dans la même direction, c'est ce que nous avons fait, allongés sur le sol.

Dans les limbes et les nimbes de nos âmes en stand by.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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L'équilibre dans la symétrie

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Passer à autre chose, je n'ai de cesse de le faire. C'est mon quotidien.
Ce que je fais d'ailleurs en rayant chaque jour de mon agenda. Protégé de l'ennui.
Au travail qui est le mien, je passe à autre chose de façon continue, de façon systématique.
A chaque nouveau projet. A chaque nouveau dossier. " Ok, ça c'est fait, check. "
Et comme dans toute vie où l'on passe son temps à " passer à autre chose ",
il y a des besoins de permanences, pour ne pas devenir dingue, pour ne pas se perdre soi-même.
La famille compte parmi ces permanences. Immuable. Et puis, les amis. Les amis d'enfance.

Côté cœur, il y a des périodes propices à ne s'engager nulle part avec quiconque, sans doute.
Des périodes où l'on passe son temps à passer à autre chose. Où l'on ne construit rien.
On expérimente. On voyage. On butine. En espérant gagner quelque chose à chaque rencontre.
En plus d'un plaisir fugace. On pense sortir avec un supplément d'âme. Une sorte de plus-value.
Morale ou matérielle. Mais on ne se fixe nulle part. On reprend son chemin à la première contrariété.
Parce que la période est encore à se construire soi-même. A chercher sa route et son destin.
Mais au tumulte d'une situation professionnelle, la stabilité amoureuse peut devenir une force.
Et, à ce que l'on envisage de produire ou de réaliser, soudain, la permanence d'un amour
peut s'ajouter à celle d'une famille, à celle des amis, comme si la solidité de la sphère privée
venait décupler l'énergie à mobiliser et déployer dans la sphère publique.
Souvent, pour réaliser de grandes choses, on constate que le socle des permanences est puissant.
Comme les fondations d'un gratte-ciel ou les racines d'un arbre. La réalité physique de l'équilibre.

L'action publique, visible à la surface, est aussi flamboyante que la partie cachée est sérieuse.
Comme le travail de titan passé dans des studios de répétition avant une représentation.
C'est du même ordre. Toute l'infrastructure souterraine est à l'échelle de la partie visible.
Alors oui. " Passer à autre chose ", c'est la nécessité de devoir grandir et évoluer.

C'est caler de nouveaux horizons à son ambition. C'est vrai individuellement et collectivement.
Mais ces changements sont atteignables avec la force morale des permanences qui nous constituent.
Il y a des couloirs de l'être où je n'ai pas envie de passer " à autre chose ". Où ce serait une erreur fatale.
Où renoncer à certaines choses ou certaines personnes, m'empêcherait de " passer à autre chose " ailleurs.
Ce ne sont pas des décisions prises au gré de l'humeur ou des plaisirs immédiats. C'est stratégique.
Qui veut voyager loin ménage sa monture. Cette dernière est la permanence qui permet le voyage.
Alors, oui. " Passer à autre chose " est permis à la force de ce à quoi je ne renonce pas.

Pour l'amour, bien sûr, ayant passé vingt ans de ma vie à faire la fête, vingt ans où je n'ai rien produit,
j'ai passé une vie déjà à " passer à autre chose ", ne souhaitant m'engager nulle part, pour ma liberté,
pensais-je, mais aussi avec cette morgue qui consistait à penser que je pouvais toujours trouver mieux.
La jeunesse, immature, celle qui de surcroît ne doute de rien, est prompte à penser de la sorte.

Le phénomène est en plus encouragé par une société de consommation. On consomme des hommes.
Obsolescence programmée. Concurrence. Tous les codes de la consommation ont corrompu les relations.
Comme si les hommes étaient de vulgaires produits dans les catalogues sordides de Tinder ou Grindr.
On fait son marché. A peine le cadeau déballé au pied du sapin, on n'en veut plus. On passe à autre chose.

J'ai donné. Merci. J'ai joué. J'ai fait le tour de la question. Il y a toujours mieux que toi sur le marché. Ok.
Et donc ? Quel bénéfice ? Quel intérêt ? A quoi ça mène ? Où est la monture qui permet le voyage ?
Je veux voir l'arbre pousser, grandir, porter ses fruits. N'en déplaise à la société consumériste du moment.
Je sais que c'est une injonction de la société, de tout le temps " passer à autre chose ", mais je suis libre,
et je fais ce que je veux. Je ne veux pas consommer, je veux être. Je ne veux pas jouir, je veux faire.
Je choisis mes permanences, même si elles ne sont pas à la mode. Pour me donner des moyens.
Donc, non. Il y a des choses pour lesquelles, je n'ai aucune envie de passer à " autre chose ".
A l'instabilité chronique des choses à créer, à monter, à réaliser et à produire, dans la voie où je m'engage,
des problèmes à résoudre, des solutions à trouver, dans l'urgence et l'exigence de devoir bien faire,
j'ai besoin d'une arborescence souterraine solide, fiable et profonde, pour atteindre le ciel que je vise.

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Le portail en poitrine

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Des hautbois glissent en bâillant sur le frémissement de l'onde.
Celui des cordes qui s'agitent aux promesses d'un nouveau monde.
Les basses cachées dans les fonds sous-marins portent l'épaisseur de l'eau.
Sur laquelle étincellent les cuivres ronds d'un soleil qui se lève dans son dos.
C'est lent et sensuel, indolent et aveuglant, à ouvrir la poitrine à celle de Debussy.
Aux variations à peine perceptibles de rougeoiements violacés aux contours imprécis.
La terre s'enroule sur elle-même, bascule dans l'espace, pour offrir le miracle de l'aurore.

La nuit s'est renversée, la tête en arrière, dans le souffle des flûtes traversières, puis des cors,
pour lever les stores et des panneaux entiers d'un vaste changement de décor au triomphe de l'aube.
La mer scintille à ce brasier. A l'éclosion de l'astre hissé des profondeurs, précédé de lumières,
qui lui ouvrent le chemin pour apparaître enfin, aux timbales qui piaffent, fébriles et fières,
d'une machinerie prodigieuse qui avance ses pièces jusqu'à l'apothéose d'une révolution.
Le feu se détache de l'eau. Et l'orchestre, rugissant, s'est amplifié jusqu'à l'explosion.
Pour retomber en pluie d'étincelles, dans la fumée de poudre d'un bouquet final,
la neige de flammèches dans l'écume des harpes, d'un éblouissement virginal.
Le jour ressuscité est une renaissance. Les espoirs réarmés. Et plus forts.
Quand s'éteignent les trombones. Au silence. Où l'incendie s'endort.

 

 

Philippe LATGER / Janvier 2024

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Big Bang

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Au commencement était le Verbe.

 

Philippe LATGER / Janvier  2024

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Je te pose la question

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Pourquoi faudrait-il absolument
clôturer quelque chose.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Le velours vert du tabouret

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Le son bouffé d'une vieille bande magnétique. 
Etouffe des gouttes de musique cristallines. Un piano synthétique.
Comme une boîte à musique sortie d'outre-tombe. Au feutre des sourdines.
La musique d'un gosse de 17 ans. Qui remonte à la surface.
Trente ans plus tard, un magnétophone permet le miracle.
Deux rotations côte à côte permettent de dérouler la bande.
Un orgue de barbarie moderne. Et le piano, lointain, joue sa mélodie.

Intacte. Bien qu'écrasée par la poussière d'un son laborieux.
Un homme la reconnaît aussitôt. La connaît par cœur.
Il est des rares vivants à l'avoir entendue de ses oreilles.
Incapable de dire comment ce gosse l'a composée trente ans plus tôt.
A 17 ans, le gosse est toujours scolarisé, vit toujours chez ses parents.
Il y a un piano à la maison. Et il invente sa musique. Construit des compositions.
Loin de tout ce qu'il entend à la radio. L'influence et l'intention sont classiques.
Le lecteur de cassette tourne ses engrenages péniblement, avec difficulté. 
Mais la musique parvient au moment présent. Un peu déformée, mais déterminée à être.
Comme si un fantôme tentait de communiquer avec les vivants par le biais d'un poste de radio.
La phrase musicale surnage malgré les impuretés pour rétablir la clarté d'une mémoire.
Le jeune homme de 17 ans n'est plus. Il n'est plus depuis longtemps. C'est comme s'il était mort.

Il a eu 27 ans, puis 37 ans, 47 même. Et peut s'entendre jouer sa musique trente ans plus tard.
Etonné d'avoir pu produire cette musique lui-même. Qu'il pensait avoir oubliée.
Nous passons notre vie à mourir. Et nous avons la preuve que nous survivons à ces morts incessantes.
La cassette a survécu au gosse de 17 ans, pour témoigner de son travail et de ses fulgurances.

Il est devenu un mystère pour l'homme qu'il est devenu. L'expérience est troublante.
Plus étrange que de se revoir sur une photo de famille ou de permis de conduire.
Le jeune homme compose de la musique et écrit des textes.
Comme l'attestent d'épais classeurs noirs rangés dans un secrétaire.
1988. 1989. 1990.  Des centaines de textes tapés à la machine à écrire.
Les émotions et les images sont aussi étouffées et lointaines que la musique sur la bande magnétique. 
Sa mère était encore de ce monde. La vie heureuse dans une maison dessinée par son père.

L'homme écoute son propre fantôme lui rappeler ce dont il était capable.
D'invention et de créativité. D'érudition et de sensibilité. Il écoute sa musique.
Comme si elle venait de quelqu'un d'autre. Il est bien relatif d'être soi-même.
L'empreinte archéologique d'un temps perdu vient percuter le présent.

S'impose par le son. Comme si l'émetteur était resté coincé quelque part en 1990.
Et qu'un puits ouvert à travers les décennies lui permettait d'accéder jusqu'ici.
Nous précédons tous un cortège de fantômes de nous-mêmes.
Le piano est de biais. Le store de la baie vitrée baissé. Le velours vert du tabouret.

La sensation de l'espérance est plus forte que les faits. Aux portes d'une vie devant soi.
Elle se retrouve aussitôt, bien que confusément, comme un parfum sur le bout de la langue.
Mais plus sûrement que des événements précis. La musique le raconte. Ce ne sont pas des faits.
Mais des états d'âme. Des humeurs. Les circonvolutions de l'esprit. De l'espoir.
La machine ne parvient pas au bout de l'épaisseur de la bande. Le magnétophone s'épuise.
Le présent est rendu à lui-même, tout aux doutes permis sur la justesse de la perception du réel. 
Trente ans en un claquement de doigts. Pour un même sourire. Et la même ambition.
Aux portes d'une vie entière. Celle ouverte devant soi.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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