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Il est midi

Publié le

J'ai vu le jour au cœur de la nuit.
Suis allé à l'école maternelle, à l'école primaire, étudier le solfège,
avant d'aller au collège au milieu des noirceurs illuminées d'étoiles.
Une journée ne fait que 24 heures et je ne suis pas en retard.
Je vais au lycée avant le lever du jour, où je me plairai tant à me créer moi-même.
Je vais même à l'université jusqu'au moment où ma mère s'éteint.
Orphelin, je pars au Québec à six heures du matin.

Les aurores sont boréales et noyées dans le whisky.
Mais la nuit s'évapore vraiment à Perpignan, à sept heures du matin.
L'aube éclaire le ciel et l'horizon. C'est ici que le soleil se lève.
Une première rencontre qui viendra résoudre bien des questions à la fois.
Personnelles et professionnelles. Le pigiste de Montréal devient parolier.
Une journée ne fait que 24 heures et je ne suis pas en retard.
Au sortir de la nuit, c'est là que les choses commencent vraiment.
Le café, la douche. Je suis rasé et je peux m'habiller. La lumière peut s'ouvrir.
Ma nuit blanche m'a permis de tout préparer pour cette matinée chargée.
Premier album avec deux chansons. Véronique Sanson. Fanny Ardant.
Jane Birkin. Juliette Greco. Je rencontre toutes les idoles de quelques générations.

Je vais travailler à Paris chez Sony jusqu'à 9 heures du matin.
La vie parisienne, de bon matin, boîtes de nuit, avant-premières, Souad Massi, Ute Lemper ...
Et je rentre à Perpignan, épuisé. Le temps d'une pause café planqué dans un platane.
Le Flamenco vient me sauver. Je ne suis pas en retard. J'ai déjà réalisé bien des rêves.
Mes rêves de spectacle de trois heures du matin, se sont concrétisés bien vite.
Lorsque je m'occupe du patrimoine Art Déco de Perpignan à 10 heures du matin,
je sais déjà que je peux si je veux côtoyer les anges du show-business.
Une journée ne fait que 24 heures et je ne suis pas en retard.
J'ai le temps de faire bien des choses avant midi. Je monte une association. J'organise un festival.
Je suis amoureux, je programme des concerts, des expos, et je fais atterrir des avions.
A 11 heures, le ciel me donne une nouvelle rencontre. Une aube nouvelle en cours de route.

Et c'est comme si la journée recommençait. Malgré l'arrivée d'une séquence étrange.
Une pandémie et des confinements. Mais l'amour prend de la force dans mes voiles.
J'ai été journaliste, parolier, patron d'un festival, je serai chargé de mission pour ma ville.

A midi, j'ai même le temps de devenir directeur d'un service. 
Une journée ne fait que 24 heures et je ne suis pas en retard.
J'ai cinquante ans. Il est midi. Et j'ai tout l'après-midi devant moi, et toute la soirée.
A peine le temps de déjeuner et je pourrai réaliser mille choses avant minuit.

Une journée ne fait que 24 heures. Je suis amoureux, fort comme un taureau,
et je n'ai aucun instant à perdre, quand j'ai ma feuille de route.
Pas de panique. Je ne suis pas en retard. J'ai douze heures devant moi.

Je n'ai pas dormi de la nuit, suis allé au Canada et aux Etats-Unis,
mais c'était pour prendre de l'avance et ne rien rater de ma journée.
Qui ne fait que 24 heures. J'ai cinquante ans. Il est midi. J'ai tout mon après-midi.
Et je veux préparer ma soirée. Je tiens à réussir la plus belle des soirées avant de m'endormir.
Il est midi. Le crépuscule est loin. Le soleil est au zénith. Et j'ai mille choses à faire.
Une journée ne fait que 24 heures. Pour toi, il est bientôt dix heures, pour moi, il est déjà midi.
24 heures suffisent à contenir nos vies.

 

Philippe LATGER / Avril  2024

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Je revois le jour

Publié le

Je ne suis pas loin de la victoire.
Toi qui crois que je ne changerai jamais, détrompe toi.

A ton contact, mes petits pas sont devenus pas de géant. 
Quand je m'extirpe du néant et de vils combats d'arrière garde.
Ils sont nombreux les obstacles, les démons, à abattre.
Ces maléfices qui font que l'on tourne en rond.
Tu as ôté mes chaussures pour que j'aille pieds nus et devant sur la terre.
Nul besoin de bottes de sept lieues quand on atteint notre amplitude d'être.
L'avancée est un mouvement, produit par notre collision.
Un joueur de billard a su te faire rouler jusqu'à mon immobilité
pour me projeter sur l'axe tracé, mathématique, qui lui donnera le point.
Si ce n'est pas Dieu lui-même, ou l'un de ses archanges, c'est un esprit ami,
qui calcule des destins et sert l'âme de l'homme.
Je ne suis pas loin de la victoire, engagé sur ma trajectoire.
A l'arrêt depuis longtemps, ton contact et le mouvement, pour mériter la paix.
L'impact fut prodigieux. Et le voyage intense. Pour me propulser vers moi-même.
Ils sont nombreux les démons à combattre.
Il suffisait d'avoir pitié d'eux et de choisir l'amour.
Je ne suis pas loin de la victoire.
Qui consiste à ne rien perdre d'une nouvelle vie.
Je suis fatigué et lassé de trente ans d'une errance qui ont su préparer
cette nécessité de te connaître, de la rencontre accidentelle,
pour tourner une page et écrire la suite.
Je renais à ton souffle et je revois le jour.
Je ne changerai pas mais je choisis l'amour.
Ce n'est pas un changement mais la révolution.

 

 

Philippe LATGER / Avril  2024

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Abdolescence programmée

Publié le

Du tennis et de la planche à voile. Des activités sexuelles aussi.
Une morphologie peut-être. Les huit coussinets étaient dessinés.

L'enfant avait déjà la structure par nature. Le sport était venu l'assister.
L'adolescent était déjà gaulé. Le ventre était gainé de quatre rangées de muscles.
Les hanches étroites. Les épaules larges. La silhouette était déjà plantée.
Aucun mérite pour l'adulte. Tout était déjà posé. Dans l'enfance. L'abdolescence.
Et ses séances de masturbation. Puis ses déhanchements d'actif. 
Aux spasmes de l'orgasme et des libérations.
Les abdominaux de cet homme ne sont pas les siens.
Mais ceux de l'adolescent.
Qui ont traversé les âges.
Présents à 11 ans. Sculptés à 14 ans.
Ils demeurent à 40 et 50 ans.
Avec bien des activités.
Les abdos sont restés.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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L'avantage de l'âge

Publié le

J'avais affriolé avant que tu n'affrioles.
J'avais affolé avant que tu n'affoles.

J'avais allumé, séduit et torturé, avant que tu ne tortures.
J'avais joué, détruit et trituré, avant que tu ne tritures.
C'est l'avantage de l'âge. J'ai été toi avant toi.
J'ai été toi bien davantage. Quand j'ai fait pire que toi.
Quand tu me parais bien sage quand je te compare à moi.
Que je te compare à moi à ton âge. Qui ai fait plus que tu ne crois.
J'avais émoustillé avant que tu n'émoustilles.
J'avais frétillé avant que tu ne frétilles.
C'est l'avantage de l'âge. Je connais tous les draps.
Je connais tous les trucs. Je connais tous les gars
et les cas de figure.
Pas parce que je suis plus malin, pas parce que je suis plus fin,
c'est juste du métier, c'est juste l'expérience, et la règle du temps.
Je suis passé avant dans les mêmes virages, dans les mêmes visages.
C'est l'avantage de l'âge. J'ai appris avant toi.
Pas mieux. Ni plus vite. Mais seulement avant. C'est la règle du temps.
Tu comprendras cela quand tu auras mon âge.
Quand tu le diras toi à plus jeune que toi.
J'avais brisé des cœurs avant que tu n'en brises.
Tu ne briseras pas le mien, le mien il est entier. Entier, je te le donne
pour qu'il serve le tien, mieux qu'en milliers d'éclats
qui ne donneraient rien.
C'est l'avantage de l'âge. Celui où l'on a pris le temps
de se faire pardonner. De tout recommencer.
Je connais tous les trucs, que les singes grimacent,
pas parce que je vaux mieux que toi mais parce que je suis plus vieux,
et parce que j'ai vécu, que nous sommes pareils, malgré le décalage.
Le même désir de plaire. De plaire et d'exister. D'envol à l'étalage.
L'avantage de l'âge. Et de l'apprentissage
de ce que c'est d'aimer.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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Allant droit

Publié le

Process du triduum pascal. Possession. On s'encagoule. Et sans cagoles. Procession.
Les dés sont jetés. Et je refuse de condamner Judas qui a contribué au dessein de qui vous savez.

Les tambours. Et la cloche. Les cagoules. En forêts dans les rues de la ville.
La joie est au-dessus de la componction. La fête au-dessus du repentir.
C'est la bonne nouvelle. Il n'y a que le soleil. La lumière. Eternelle.
Et l'amour. Dont tu es l'incarnation.
Et la réincarnation.
La joie est au-dessus du mal. Au-delà de la nuit.
Plus forte que le bonheur. Plus forte que la mort.
C'est l'amour. Eternel.
Qui n'a besoin de rien. Ni de corps. Ni de chair.
Mais seulement de toi.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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Suis-je ivre

Publié le

A la mer de mes morts, à la mort de ma mère, la joie l'emporte d'être vivant.
A la rage de dents, à l'orage dehors, la joie l'emporte d'être mouvant.
Je n'en reviens toujours pas. Je n'en reviens pas de vivre.
Ce monde n'existe pas. Je ne suis pas ou alors suis-je ivre ...

Tout m'étonne. M'étourdit. Me questionne. M'interdit.
Me remue. M'émerveille. Me maudit. M'ensoleille.


A la mer dans le port, à l'apport de ma mère, la joie l'emporte d'être vivant.
A l'orage dehors, à la rage dedans, la joie l'emporte comme avant.

Le rail de kétamine
m'extirpe de mon corps.
Je vois tout d'au-dessus.
Je vois tout d'en dehors.

Ce monde n'existe pas.
Ou alors, suis-je ivre ...

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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Game of Thrones, en vrai

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Le Roi Jacques 1er d'Aragon, dit le Conquérant, acteur de la Reconquista, prend Majorque en 1229.
C'est ce souverain qui va négocier en 1258 le Traité de Corbeil avec le Roi de France Louis IX.
Il vont fixer aux Corbières, la frontière entre Royaume de France et Royaume d'Aragon.
La France renonce à la Marche et aux comtés catalans au Sud, l'Aragon renonce aux comtés du Nord,
sauf à la Seigneurie de Montpellier, où Jacques le Conquérant était venu au monde.
La Seigneurie reste à l'Aragon, comme la Cerdagne et le Roussillon.
Jacques est si puissant qu'il peut marier sa fille, Isabelle, au futur Roi de France Philippe III le Hardi.

Jacques 1er et Louis IX, unissent leurs enfants. Une façon de sceller le traité et le bon voisinage.
Isabelle d'Aragon ne sera Reine de France que quelques mois.
Elle meurt à 24 ans d'une mauvaise chute de cheval.
Mais elle a eut le temps de donner à Philippe III un garçon qui règnera sous le nom de Philippe IV le Bel.
Sait-on pourquoi Jacques 1er a partagé son royaume entre deux de ses fils en mourant ?
Pierre, l'aîné, deviendra Pierre III d'Aragon, suivant la règle convenue de primogéniture mâle,
mais le cadet, Jacques, héritera de territoires qui deviendront pour moins d'un siècle - soixante-treize ans -
le Royaume de Majorque. Baléares. Comtés de Cerdagne et du Roussillon. Seigneurie de Montpellier.
A la mort du Conquérant, son fils Jacques établit la capitale de son jeune royaume à Perpignan,
à la barbe de Pierre, nouveau roi d'Aragon, fâché de ne pas avoir hérité de la totalité du domaine.
Les deux frères devinrent tous les deux rois mais rivaux.

A Perpignan, on installe avec faste la Cour de Jacques II de Majorque.
Pierre, lui, se fera excommunier par le Pape. Les Siciliens ne veulent plus des Français.
Le frère de Louis IX placé là, Charles d'Anjou, ne tient plus le petit royaume méditerranéen.
Suite à la révolte dite des Vêpres Siciliennes, Pierre III d'Aragon prend la Sicile aux Français.
Casus belli. Le pape Martin IV, français, pro-Capétiens, prend le parti du Royaume de France.
Il excommunie Pierre III et charge Philippe III le Hardi de conduire une Croisade contre l'Aragon.
Ainsi, Philippe part marcher contre son ex beau-frère, Pierre, grand frère de son épouse défunte, Isabelle.
L'accueil des Croisés est très hostile à Elne, mais ils progressent et traversent les Pyrénées.
Philippe peut compter sur son autre ex beau-frère, Jacques, le cadet, Roi de Majorque, à Perpignan.
Les Français font le siège de Gérone, mais une épidémie de dysenterie décime les troupes.
Débandade. Il faut négocier le franchissement des Pyrénées pour se replier d'urgence.

Philippe III le Hardi est malade. On l'exfiltre pour l'accueillir à Perpignan, mourant,
au Palais des Rois de Majorque, où le Roi de France s'éteindra le 5 octobre 1285.
Game of Thrones, en mieux.

Des neufs enfants connus de Jacques 1er le Conquérant, trois furent couronnés.
Isabelle fut Reine de France. Pierre, Roi d'Aragon. Jacques, Roi de Majorque.

Jacques, pour avoir recueilli son allié français, laisse à Perpignan quatre épines de la Couronne du Christ.
Acquises par Saint-Louis et léguées à son fils Philippe III le Hardi, elles resteront dans la capitale
du royaume majorquin où le roi, dans la débâcle, vint rendre son dernier souffle, toujours conservées
par la Confrérie des Saintes Epines, dans la chapelle dédiée de l'église Saint Matthieu à Perpignan.


 

Philippe LATGER / Mars  2024

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De me taire

Publié le

Libre. Libre. Je suis libre.
Comme l'air
d'une chanson adultère.
Libre. Libre. Je suis libre.
De me taire.
Quand j'aime mieux chanter.

Je chante ce qui me fait.
Je fais ce qui me chante.


Libre. Libre. Je suis libre.
Comme l'air
d'une chanson libertaire.
Libre. Libre. Je suis libre.
De me taire.
J'aurais mieux fait.
Quand j'aime mieux chanter.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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Il fallait juste le faire

Publié le

Les herbes hautes me griffent les mollets. Nous avançons dans un parc de fantômes. Ravissant.
Comme des explorateurs sans machettes, sans casques coloniaux, dans une lumière délicieuse.
La bâtisse trône sur son tertre, derrière nous, et nous évoluons dans la jungle d'une terrasse inférieure.
C'est là que les riches propriétaires avaient autrefois commandé cette folie. Une gigantesque volière.
Digne de Vincennes ou des Buttes Chaumont, de la Ciutadella ou du jardin des plantes.
La bonne société bercée de découvertes scientifiques et de zoologie, de galeries dans les musées,
d'animaux empaîllés et de curiosités venues du bout du monde, pouvaient avoir des animaux en captivité.
Cela pouvait ravir ces dames comme émerveiller les enfants. L'attraction devait faire sensation.

On se pâmait ainsi sur la luxuriance de la Création, que la descendance finirait par nommer biodiversité.
Seul le parvis du château, au sommet de sa colline, était aménagé. Le parc, beaucoup plus vaste,
qui descendait à l'origine jusqu'à la route en contrebas, était à l'abandon depuis longtemps.
L'idée était de le réinvestir. Tout cet espace perdu était un gâchis et l'on voulait en restaurer la superbe.
Plusieurs paliers étaient pensés et dessinés. Et des vestiges touchants étaient là pour en témoigner.
La volière imposante déployait une belle demie voûte, aérienne, digne des gares du XIXe siècle.
Ce n'était pas un ouvrage d'Eiffel, mais on était dans l'esprit de l'époque. L'air du temps.
Cette immense cage de cirque, ajourée au point de faire presque oublier qu'elle existe,
était délaissée, désaffectée, laissant à l'imagination le soin de visualiser des oiseaux exotiques.
Le son nous parvenait presque, de conversations animées de perroquets et de cacatoès,
lorsqu'on renonçait à l'idée improbable de fauves tournant en rond sur leur tapis de sciure.
Il s'agissait bien d'une volière, que mon hôte était décidé à restaurer. J'en appuyai l'idée.

Avec enthousiasme. Lorsque nous allions rendre visible tout ou partie de l'invisible.

J'avais été isolé à un poste de travail, à bonne distance du hangar où le projet prenait forme.
Le garçon y travaillait dans le plus grand secret. Et vint le moment où je fus autorisé à venir voir.

Découvrir enfin le résultat de son labeur. J'y fus invité parce qu'il avait besoin de mes bras.
Dans le bâtiment agricole où s'était improvisé l'atelier de l'artiste artisan, voilà que je tourne ébahi
autour de la chose qu'il avait fallu fabriquer seul, sans le second que j'étais devenu dans les pattes,
posée là, sous mes yeux, de tout son poids, de façon hasardeuse sur de petits tréteaux bien fragiles.
Pendant que j'étais occupé ailleurs à jouer du marteau, le garçon avait découpé ce qu'il fallait de bois
pour produire une niche à oiseaux fantastique : rien de moins qu'une immense maquette du château.
La skyline était reproduite, ainsi que les proportions, restituant la silhouette singulière de l'ensemble,
immédiatement reconnaissable, de cette coexistence si originale du fort médiéval flanqué de son donjon

avec la meringue de la maison de poupées d'une bourgeoisie désinvolte et oisive qui vivait de ses rentes.
Le contraste était fidèlement respecté et reconstitué, et il n'y avait aucune ambiguïté.
Nous avions, de tout son long, la barre prodigieuse des juxtapositions, des époques et constructions,
bigarrées, qui formaient le corps de bâtiment majestueux, le vaisseau amiral des maîtres de ces lieux.

L'artiste avait compté les fenêtres, sans oublier les créneaux du château fort, ni les balustres de la folie,
et j'étais impressionné par le résultat qu'il nous faudrait porter à deux jusqu'au site envisagé.
L'objet devait faire 4 à 5 mètres de long. Il était inutile à ce stade de s'interroger sur son poids.
Nous allions manœuvrer pour sortir la bête du hangar, traverser la cour, emprunter l'escalier le plus large,

qui longeait la façade du château, où un banc nous permit une halte bienvenue pour reposer nos muscles.
Nous n'étions pas à mi-parcours, quand nous devions encore emprunter un escalier plus difficile d'accès,
pour descendre sur la fameuse terrasse, celle aux herbes folles, où nous attendait notre destination.
La volière désaffectée trônait pour nous accueillir avec notre cadeau. La niche géante était pour elle.
Mais je compris vite que nous n'étions pas au bout de nos peines. Et je refusais résolument la panique.
Pas besoin de me faire un dessin. La niche ne resterait pas par terre. Il nous faudrait l'accrocher en hauteur.
Nous sommes allés chercher deux échelles, aussi branlantes l'une que l'autre, naturellement dépareillées,
sur lesquelles il nous faudrait tenir le mastodonte, malgré l'inconfort de la situation, vrillés sur le côté,
la face contre le mur, le tout sur un sol meuble et mou qui ne nous faciliterait pas la tâche.
Nous étions plus près de la cage aux lions, dans ce qui devenait un duo de clowns ou d'acrobates,
un numéro de cirque, d'équilibristes et de contorsionnistes, qui confinait au tour de magie.
Le temps n'était pas à questionner mon camarade sur la faisabilité de la chose. Il fallait juste faire.
Nous étions au pied du mur. Celui dont j'avais assuré tout seul le piquage, déjà perché sur une échelle.

C'était cela. Pendant que mon compère créait la maquette dans le hangar, je préparais le terrain.
Burin et marteau en mains pour faire tomber des croûtes de ciment boursoufflé. Nettoyer le mur.
Pour lui permettre d'accueillir ce petit chef-d'œuvre, qui devait être en place pour le retour du patron.
Le propriétaire, à l'autre bout du pays, devait rentrer bientôt. Nous devions lui faire la surprise.
Piquer ce mur immense avait chauffé mes muscles pour aider au transport de cette énorme miniature.
D'épais crochets réguliers, et quelques cales, devaient suffire à suspendre et soutenir la niche à oiseaux,
monumentale, en hauteur, et je décidai de faire confiance à mon coéquipier. Il fallait juste le faire.
Tant pis pour les précautions, pour les mesures de sécurité, nous nous lancerions. Sans filets.
Je connaissais assez le garçon pour savoir qu'il n'y avait pas moyen de freiner la moindre fulgurance
sans risquer de compromettre l'ensemble du projet, et je devais garder mes doutes pour moi.
Dans son ensemble en jean, l'artiste ne devait pas avoir le temps de me toiser d'un air de défi.
Nous allions empoigner la chose et la hisser sur les échelles dont il manquait des barreaux,

trouver le moyen de la hisser plus haut encore sans nous froisser de muscles ni nous démettre d'épaules,
jusqu'à ce que la bête morde les crochets, jusqu'à ce que la bête accepte de tenir toute seule.
Je ne sais plus combien de temps la manœuvre a duré, mais, comme aux portes qu'il faut regonder,
il y a ce moment de grâce où le hasard accepte de nous satisfaire, et nous lâchons, prudemment,

incrédules, l'œuvre d'art pour nous dégager, descendre doucement de l'échelle, retenant notre souffle,
et nous éloigner sans oser y croire tout à fait, pour nous camper à distance et évaluer les choses.
Il fallait juste le faire et nous l'avions fait. Cela tenait. Miraculeusement, cela tenait.
Mon complice était moins épaté que moi. Il trouvait ça normal. Et je l'aimais pour ça.
Après ce tour de force, il pouvait repartir en dansant, sur les pointes de ses sabots de satyre,
ou chanter dans le parc du Purcell à tue-tête comme s'il ne s'était rien passé.
Il n'était pas soulagé qu'il n'y ait pas eu de casse, mais content du cadeau promis au châtelain,

et sûr de son effet. Sa bonne humeur le portera en cuisine pour me préparer à manger.
Son ouvrier avait bien travaillé et méritait son salaire.


Un auvent bâti et cossu qui servait aux chasseurs, avec son toit à deux pentes et son arc Années 30,
dominait la parcelle aux herbes hautes où il fallut dégager tous les gravats du mur que j'avais piqué.

Je m'accordais une cigarette, de celles que j'avais appris à rouler, pour admirer le résultat.
Sur le seuil du pavillon de chasse, j'observais la volière en contrebas et notre installation.
L'artiste avait eu cette idée adorable, celle de cette niche à oiseaux qui était imparable.
Le reste du monde était confiné. Et nous jouions ensemble à danser avec des fantômes reconnaissants.
J'ai été rarement heureux comme je le fus. Là. Dans ce domaine perché au-dessus de la plaine.
A bonne distance des torpeurs de l'époque. Avec un garçon que j'avais décidé de suivre. Magnifique.
Pour qui rien n'était impossible quand il l'avait décidé. Comme la poésie dans la vraie vie.

Une folie faite pour la mienne. Que je ne pensais pas envisageable de croiser de mon vivant.
Au-dessus de la volière, dans le virage du crépuscule, je fume en remerciant les premières étoiles.
Le paysage est féérique. Jusqu'à la mer qui étire son horizon de grand large, à inspirer au plus profond.
Si c'est la fin du monde, je suis au bon endroit. Avec la bonne personne. A l'abri de ce qui m'attriste.
De ce qui me peine ou me met en colère. De ce qui me crève le cœur et de ce qui me révolte.
Je ne suis pas second mais porteur. De la danseuse que l'on brandit comme un prolongement de soi-même.
Que l'on brandit comme un flambeau dans les noirceurs. Pour que la vie triomphe. Même tempétueuse.
Au milieu des sangliers et des fantômes. Qui m'escortent sur la route. D'un paradis offert.
Où il suffit d'aimer pour que tout soit possible. Aimer est si facile. C'est comme le bonheur.
L'amour, ça se décide. Il ne s'agissait pas de le fantasmer ni de l'attendre. Ici aussi. Ici encore.
Il fallait juste le faire. Dont acte. Nous l'avons fait.

 

Philippe LATGER / Mars  2024

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L'hiver nous lâche la grappe

Publié le

Le sèche linge vite.
La sortie de la douche chaude se fait moins déchirante.
D'ailleurs, la douche peut devenir tiède, moins brûlante.
Et le linge sèche vite.
L'urgence du peignoir ou d'un pull, d'une robe de chambre, a disparu.
On peut aller nu sans frémir. On peut aller nu sans souffrir.
Sans la morsure du froid et de la nuit, tout paraît plus simple et plus rapide.
Tout ce qui entravait les mouvements et les décisions s'évapore.
L'hiver nous lâche la grappe.
Sa mâchoire de pitbull a renoncé. Il a fait son temps.
Et tout bascule de notre monde dans l'espace de la lumière et de la liberté.
Le compagnon qui miaule vient le vérifier à pas prudents sur la terrasse.
Nous changeons de séquence. Les platanes au loin se brouillent de bourgeons.
En une éclosion brumeuse de verdure sur leurs infrastructures.
Et l'air nous porte des parfums vitaux qui ouvrent les poitrines et desserrent les gorges.
Le corps se redresse, les épaules en arrière, pour inspirer le souffle du renouveau.
C'est la bénédiction. Pour récompenser notre patience. La sortie du tunnel. Aveuglante.
Le sèche linge vite.
Sur l'étendoir, l'ombre s'est déplacée. La lumière a changé.
Le linge sèche vite. L'hiver nous a lâchés.

 

Philippe LATGER / Mars 2024

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