Les herbes hautes me griffent les mollets. Nous avançons dans un parc de fantômes. Ravissant.
Comme des explorateurs sans machettes, sans casques coloniaux, dans une lumière délicieuse.
La bâtisse trône sur son tertre, derrière nous, et nous évoluons dans la jungle d'une terrasse inférieure.
C'est là que les riches propriétaires avaient autrefois commandé cette folie. Une gigantesque volière.
Digne de Vincennes ou des Buttes Chaumont, de la Ciutadella ou du jardin des plantes.
La bonne société bercée de découvertes scientifiques et de zoologie, de galeries dans les musées,
d'animaux empaîllés et de curiosités venues du bout du monde, pouvaient avoir des animaux en captivité.
Cela pouvait ravir ces dames comme émerveiller les enfants. L'attraction devait faire sensation.
On se pâmait ainsi sur la luxuriance de la Création, que la descendance finirait par nommer biodiversité.
Seul le parvis du château, au sommet de sa colline, était aménagé. Le parc, beaucoup plus vaste,
qui descendait à l'origine jusqu'à la route en contrebas, était à l'abandon depuis longtemps.
L'idée était de le réinvestir. Tout cet espace perdu était un gâchis et l'on voulait en restaurer la superbe.
Plusieurs paliers étaient pensés et dessinés. Et des vestiges touchants étaient là pour en témoigner.
La volière imposante déployait une belle demie voûte, aérienne, digne des gares du XIXe siècle.
Ce n'était pas un ouvrage d'Eiffel, mais on était dans l'esprit de l'époque. L'air du temps.
Cette immense cage de cirque, ajourée au point de faire presque oublier qu'elle existe,
était délaissée, désaffectée, laissant à l'imagination le soin de visualiser des oiseaux exotiques.
Le son nous parvenait presque, de conversations animées de perroquets et de cacatoès,
lorsqu'on renonçait à l'idée improbable de fauves tournant en rond sur leur tapis de sciure.
Il s'agissait bien d'une volière, que mon hôte était décidé à restaurer. J'en appuyai l'idée.
Avec enthousiasme. Lorsque nous allions rendre visible tout ou partie de l'invisible.
J'avais été isolé à un poste de travail, à bonne distance du hangar où le projet prenait forme.
Le garçon y travaillait dans le plus grand secret. Et vint le moment où je fus autorisé à venir voir.
Découvrir enfin le résultat de son labeur. J'y fus invité parce qu'il avait besoin de mes bras.
Dans le bâtiment agricole où s'était improvisé l'atelier de l'artiste artisan, voilà que je tourne ébahi
autour de la chose qu'il avait fallu fabriquer seul, sans le second que j'étais devenu dans les pattes,
posée là, sous mes yeux, de tout son poids, de façon hasardeuse sur de petits tréteaux bien fragiles.
Pendant que j'étais occupé ailleurs à jouer du marteau, le garçon avait découpé ce qu'il fallait de bois
pour produire une niche à oiseaux fantastique : rien de moins qu'une immense maquette du château.
La skyline était reproduite, ainsi que les proportions, restituant la silhouette singulière de l'ensemble,
immédiatement reconnaissable, de cette coexistence si originale du fort médiéval flanqué de son donjon
avec la meringue de la maison de poupées d'une bourgeoisie désinvolte et oisive qui vivait de ses rentes.
Le contraste était fidèlement respecté et reconstitué, et il n'y avait aucune ambiguïté.
Nous avions, de tout son long, la barre prodigieuse des juxtapositions, des époques et constructions,
bigarrées, qui formaient le corps de bâtiment majestueux, le vaisseau amiral des maîtres de ces lieux.
L'artiste avait compté les fenêtres, sans oublier les créneaux du château fort, ni les balustres de la folie,
et j'étais impressionné par le résultat qu'il nous faudrait porter à deux jusqu'au site envisagé.
L'objet devait faire 4 à 5 mètres de long. Il était inutile à ce stade de s'interroger sur son poids.
Nous allions manœuvrer pour sortir la bête du hangar, traverser la cour, emprunter l'escalier le plus large,
qui longeait la façade du château, où un banc nous permit une halte bienvenue pour reposer nos muscles.
Nous n'étions pas à mi-parcours, quand nous devions encore emprunter un escalier plus difficile d'accès,
pour descendre sur la fameuse terrasse, celle aux herbes folles, où nous attendait notre destination.
La volière désaffectée trônait pour nous accueillir avec notre cadeau. La niche géante était pour elle.
Mais je compris vite que nous n'étions pas au bout de nos peines. Et je refusais résolument la panique.
Pas besoin de me faire un dessin. La niche ne resterait pas par terre. Il nous faudrait l'accrocher en hauteur.
Nous sommes allés chercher deux échelles, aussi branlantes l'une que l'autre, naturellement dépareillées,
sur lesquelles il nous faudrait tenir le mastodonte, malgré l'inconfort de la situation, vrillés sur le côté,
la face contre le mur, le tout sur un sol meuble et mou qui ne nous faciliterait pas la tâche.
Nous étions plus près de la cage aux lions, dans ce qui devenait un duo de clowns ou d'acrobates,
un numéro de cirque, d'équilibristes et de contorsionnistes, qui confinait au tour de magie.
Le temps n'était pas à questionner mon camarade sur la faisabilité de la chose. Il fallait juste faire.
Nous étions au pied du mur. Celui dont j'avais assuré tout seul le piquage, déjà perché sur une échelle.
C'était cela. Pendant que mon compère créait la maquette dans le hangar, je préparais le terrain.
Burin et marteau en mains pour faire tomber des croûtes de ciment boursoufflé. Nettoyer le mur.
Pour lui permettre d'accueillir ce petit chef-d'œuvre, qui devait être en place pour le retour du patron.
Le propriétaire, à l'autre bout du pays, devait rentrer bientôt. Nous devions lui faire la surprise.
Piquer ce mur immense avait chauffé mes muscles pour aider au transport de cette énorme miniature.
D'épais crochets réguliers, et quelques cales, devaient suffire à suspendre et soutenir la niche à oiseaux,
monumentale, en hauteur, et je décidai de faire confiance à mon coéquipier. Il fallait juste le faire.
Tant pis pour les précautions, pour les mesures de sécurité, nous nous lancerions. Sans filets.
Je connaissais assez le garçon pour savoir qu'il n'y avait pas moyen de freiner la moindre fulgurance
sans risquer de compromettre l'ensemble du projet, et je devais garder mes doutes pour moi.
Dans son ensemble en jean, l'artiste ne devait pas avoir le temps de me toiser d'un air de défi.
Nous allions empoigner la chose et la hisser sur les échelles dont il manquait des barreaux,
trouver le moyen de la hisser plus haut encore sans nous froisser de muscles ni nous démettre d'épaules,
jusqu'à ce que la bête morde les crochets, jusqu'à ce que la bête accepte de tenir toute seule.
Je ne sais plus combien de temps la manœuvre a duré, mais, comme aux portes qu'il faut regonder,
il y a ce moment de grâce où le hasard accepte de nous satisfaire, et nous lâchons, prudemment,
incrédules, l'œuvre d'art pour nous dégager, descendre doucement de l'échelle, retenant notre souffle,
et nous éloigner sans oser y croire tout à fait, pour nous camper à distance et évaluer les choses.
Il fallait juste le faire et nous l'avions fait. Cela tenait. Miraculeusement, cela tenait.
Mon complice était moins épaté que moi. Il trouvait ça normal. Et je l'aimais pour ça.
Après ce tour de force, il pouvait repartir en dansant, sur les pointes de ses sabots de satyre,
ou chanter dans le parc du Purcell à tue-tête comme s'il ne s'était rien passé.
Il n'était pas soulagé qu'il n'y ait pas eu de casse, mais content du cadeau promis au châtelain,
et sûr de son effet. Sa bonne humeur le portera en cuisine pour me préparer à manger.
Son ouvrier avait bien travaillé et méritait son salaire.
Un auvent bâti et cossu qui servait aux chasseurs, avec son toit à deux pentes et son arc Années 30,
dominait la parcelle aux herbes hautes où il fallut dégager tous les gravats du mur que j'avais piqué.
Je m'accordais une cigarette, de celles que j'avais appris à rouler, pour admirer le résultat.
Sur le seuil du pavillon de chasse, j'observais la volière en contrebas et notre installation.
L'artiste avait eu cette idée adorable, celle de cette niche à oiseaux qui était imparable.
Le reste du monde était confiné. Et nous jouions ensemble à danser avec des fantômes reconnaissants.
J'ai été rarement heureux comme je le fus. Là. Dans ce domaine perché au-dessus de la plaine.
A bonne distance des torpeurs de l'époque. Avec un garçon que j'avais décidé de suivre. Magnifique.
Pour qui rien n'était impossible quand il l'avait décidé. Comme la poésie dans la vraie vie.
Une folie faite pour la mienne. Que je ne pensais pas envisageable de croiser de mon vivant.
Au-dessus de la volière, dans le virage du crépuscule, je fume en remerciant les premières étoiles.
Le paysage est féérique. Jusqu'à la mer qui étire son horizon de grand large, à inspirer au plus profond.
Si c'est la fin du monde, je suis au bon endroit. Avec la bonne personne. A l'abri de ce qui m'attriste.
De ce qui me peine ou me met en colère. De ce qui me crève le cœur et de ce qui me révolte.
Je ne suis pas second mais porteur. De la danseuse que l'on brandit comme un prolongement de soi-même.
Que l'on brandit comme un flambeau dans les noirceurs. Pour que la vie triomphe. Même tempétueuse.
Au milieu des sangliers et des fantômes. Qui m'escortent sur la route. D'un paradis offert.
Où il suffit d'aimer pour que tout soit possible. Aimer est si facile. C'est comme le bonheur.
L'amour, ça se décide. Il ne s'agissait pas de le fantasmer ni de l'attendre. Ici aussi. Ici encore.
Il fallait juste le faire. Dont acte. Nous l'avons fait.
Philippe LATGER / Mars 2024