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L'ombre vient avant la lumière.

Publié le

Les caravelles. Les galions. 
Ne s'amassent pas pour sortir leurs canons.
Ce n'est pas l'Invincible Armada.
Ce sont des flottes d'admirateurs aux portes de l'Aragon.
Venues rendre hommage à la beauté du monde.
Au miroir de nacre. La silhouette noire de la montagne sacrée fait le dos rond comme un dragon.
Qui s'incline à son tour dans l'or de la lumière, de feu et de tempête de sable.
Le temps a ses mystères. Il fait et défait ses propres ouvrages.
Sépare ceux qui s'aiment. Répare des injustices. Sans aucune pitié. Sans aucune morale.
Le dragon se tait. Dans le verre cassé de tous les cœurs brisés. Il n'ose plus bouger.
Tapi dans l'incendie du ciel qui dit que tout commence.
Et recommence. Sans jamais s'arrêter.
 

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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il y a cette certitude :

Publié le

Nous sommes antérieurs à nous-mêmes.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Une saloperie

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La règle naturelle du vieillissement est-elle vraiment un outrage
comparée à l'outrage de la discrimination de la société occidentale à l'égard de nos vieux ?
Faut-il au naufrage organique ajouter le naufrage social ? Est-on condamné à la double peine ?
La société consumériste et individualiste de l'Occident, pulvérisant les cellules sociales naturelles
du couple, de la famille, cercles des solidarités immédiates, isole radicalement les individus,
encourage l'égoïsme devenu la norme, jette nos vieux à la poubelle dans des mouroirs indignes.
Puisqu'ils nous gênent dans notre désir de jouir, qu'ils ne sont plus rentables, écartons-les,
virons-les de notre quotidien, quand nous les résumons bêtement aux contraintes de leur présence,
de ce qu'ils nous coûtent, en temps et en soins, sans voir ni plus comprendre ce qu'ils nous apportent.
Leur témoignage pour la continuité de la mémoire, pour la compréhension de l'histoire d'une famille,
comme pour celle du monde, leur expérience même, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs,
pour apprendre à travers eux du passé, ces héritages considérés ailleurs comme des trésors précieux,
sont chez nous ignorés et méprisés, nous privant du bénéfice d'arriver après eux.
L'outrage du vieillissement naturel n'est rien comparé à l'outrage social que nous nous infligeons.
C'est cupide, stupide, en plus d'être ingrat et inhumain. C'est une saloperie. C'est une barbarie.
Ailleurs, les anciens sont considérés comme des divinités, que l'on vénère et que l'on soigne.
Chez nous, ils sont traités comme des rebuts qui nous encombrent et ne servent plus à rien.
Nous acceptons collectivement que nos grands-parents soient maltraités.
Ce qui veut dire que nous acceptons collectivement que nos parents soient maltraités.
Ce qui veut dire que nous acceptons collectivement que nous soyons nous-mêmes maltraités.
Puisque le temps passant, ceux qui étaient les grands-parents, sont les parents, seront nous-mêmes.
Et nos enfants en suivant.
Chacun pleure dans son coin sur ses premières rides et ses premiers cheveux blancs...
mais les ravages du temps ne sont rien comparés aux ravages de notre individualisme monstrueux.
Nous craignons d'abord les signes du temps quand nous savons que nous finirons par être rejetés.
Qu'ils trahiront notre âge et signeront notre arrêt de mort social. Une fabrique de morts-vivants.
Une infâmie collective révoltante. Qui ne nous honore pas.
Virer les vieux, c'est nous virer nous-mêmes par anticipation. Une fuite en avant suicidaire.
Accepterez-vous pour vous-mêmes, ce que vous avez accepté pour vos grands-parents ?
Accepterez-vous pour vous-mêmes, ce que vous acceptez pour vos parents ?
Bande de demeurés égoïstes et de courte vue que nous sommes.
Prisonniers d'un système certes, nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis.
Ce monde réduit au culte de la jouissance immédiate nous a transformés en monstres.
Nous ne comprenons plus que s'occuper des autres revient à s'occuper de nous-mêmes.
Réagissons ou disparaissons. Dans l'indifférence générale. Si nos vies ne valent plus rien.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Je suis l'espoir déçu

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Des flèches transpercent le coussin éventré. Qui dégueule du coton calciné.
Des billes de caramel de plastique. Ont perlé sur le bois pourri. De la fonte. De la rouille.
Le socle d'une plaque émaillée. Le calcaire. Sur le verre. La vase d'un évier bouché.
Un linoléum fendu et gondolé. Le papier peint déchiré. Des artichauts ou des acanthes.
Des acanthes dans une soirée d'été. Le petit jardin d'une maison du quartier gare.
Une amie lui avait laissé les clés.
Le matelas sans housse. Le tas de linge sale. Une lampe de chevet renversée.

Un radiateur dégondé. Cendrier plein. Des milliers de poils de barbe collés au lavabo.
Du dentifrice sur le miroir. Rideau de douche.
Dans une alvéole de béton, un balcon, il cherche ses mots pour me le dire. Il se lance.
J'essaie une plaisanterie qui ne fonctionne pas. Le second degré tombe à plat.
Le drap en boule au pied du lit. Les chaussettes dépareillées. Il est entré dans ma vie.

Cutter. Chatterton. Un gros feutre foutu sans son capuchon. Du carton.

Un crayon pour les yeux. Du charbon. Le bronze d'un champignon sur l'écorce d'orange.
Des sachets de tabac. Du tabac. Et un prince. Sur son tas de gravats. Triomphant sous la lune.
Des chaises cassées. Des lampes cassées. Des objets. Des objets. Et puis des emballages.
L'hôtel sur le boulevard. Les draps propres. Repassés. Le réveil enlacés.
La jambe pliée. Le genou dressé. Dans son sommeil. Sa jambe m'enjambe. Me tient prisonnier.
L'instinct de possession.

Il cherche sur internet. Il cherche quelque chose. Une muse. Une solution. Un contact. Une issue.
Il cherche à me trouver. Il regarde. Il fouille le profil. Les photos. Les articles et les posts.
Il fouille dans ma vie et se crée un fantasme. Il se branle sur moi. Il s'en fait des montagnes.
Il se lance. Il me veut. Il m'écrit.
Que lui avais-je fait espérer ? Une histoire d'amour ? Une vie à créer et à briller ensemble ?
Il est vorace. Attend beaucoup de moi. Il attend tout de moi.
Je réponds à côté. Je m'inquiète. Il insiste. J'accède à sa demande.
Les balcons de béton sur le boulevard. Le chemin de cailloux jusqu'à son escalier.
Les croquettes séchées. Le plastique craquelé. Du papier à dessin. Des chutes de tissu.
Je suis époustouflé. Par l'énergie de vivre à tant de solitude.
Touché. Coulé. Comme deux pierres jetées dans l'eau, nous coulons ensemble.
Au miroir de la surface, ne nous y trompons pas. En fait de sombrer, nous nous élevions.
Entre le vrai et le réel, tout semble être inversé. L'ombre est la lumière. Et mon amour pour lui.
Viril et sincère. Qu'il ne comprendra pas. N'aura jamais compris.
Qui ne pouvait pas être vrai. Qui devait forcément cacher quelque chose.
Des miettes dans la nappe. Et du vin de la veille. Et la monnaie du pape.
Le prince est amoureux. Il cherche mes limites. Je dois être parfait ou passer mon chemin.
Mais je lui ai pris la main. Et quoi qu'il se raconte, je suis toujours celui qu'il est venu chercher.

De l'encre et des poupées. Des fauteuils rempaillés. Et des feuilles à rouler.
Des abat-jour précaires et du verre bullé. Des babioles. Des fringues oubliées. Des huiles essentielles.
Le galbe de la rampe. La chambre du fantôme. Les murs jaunes d'un écrin au squat aménagé.
A trouver le sommeil aux violences d'un film. Qu'il fallait adoucir au repos des papouilles.
De baisers protecteurs dont il n'a pas idée. Quand je veillais sur lui sans qu'il n'en sache rien.
Les pieds cherchent mes pieds. Avant même le réveil. Où j'aime être second. Ou ce que je dois être.
De ce qu'il imagine. Ce qu'il a désiré. Ce dont il ne veut plus. Ce qu'il craint et redoute.
Le méchant. Le gentil. Et toute la palette. De tout ce qu'il invente à ce qu'il ne voit pas.
Je peux être passé. Quand tout est inversé. Je suis l'espoir déçu. La déception souhaitée.
La prison et la liberté. Au ruban adhésif. La colle à carrelage. Aux lambourdes portées.
A la quête de ruines et de rêves confus. Aux voyages en écho aux rails de kétamine.
Des piles de faïence. Et de livres anciens. Les couvertures rêches empêtrées dans les plaids.
Les traversées étranges au creux d'un lit bateau. Les bouteilles de bière. L'étain et le mercure.
A la danse du faune qui m'a lâché la main, pour gravir des montagnes aux baudriers offerts.
Puisqu'en fait de geôlier j'ouvrais toutes les cages, encourageant le large et bien des évasions.
Puisque l'amour persiste après les illusions.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Nouvelle Jérusalem

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Quelque part entre 1h et 2h du matin.

Un espace immense s'ouvre sur plusieurs niveaux. Il y a des escaliers et des terrasses.
C'est un mélange inquiétant de vaisseau spatial et de château médiéval. 
Tu viens t'enrouler sous mon épaule, dans ton sweat-shirt informe rayé jaune et vert.
Il y a du monde qui s'active autour. Et toi, blotti contre moi, tu me regardes par en-dessous.
Avec les yeux que tu sais faire pour séduire. Ces yeux que tu fais pour convaincre par la séduction.
Tu minaudes. Tu me demandes. " Tu ne veux pas rester coucher avec moi ? "
Je sais que la scène s'est produite récemment. Car en fait, je sais bien que je suis en train de rêver.

Nous nous embrassons langoureusement. C'est agréable. Et incroyablement réaliste. 
Je te regarde et je te demande très sérieusement si tu sais toi aussi que nous sommes dans mon rêve.
Tu entends ma question mais te dispenses de répondre et t'éloignes pour rejoindre un groupe en activité.
Il y a du monde partout. Beaucoup de trentenaires avec des barbes de toutes les longueurs.
Dont un dont je comprends qu'il est plus ou moins admis comme ton petit ami du moment.
Assis seul au milieu d'un canapé, un chapeau sur la tête, il a l'air de s'esclaffer à une blague.
Je pouffe en décrétant qu'il est moche. Avec un double menton disgracieux et son allure négligée.

Je considère le cœur brisé que je n'ai rien à craindre. Je te cherche des yeux. Il y a de la musique baroque.
Qui vient couvrir une effervescence comme celle d'une armée qui lutte contre quelque chose à l'extérieur.
Devant moi, une femme aux cheveux brouillons, un peu hippie, passe en promenant une créature en laisse,
faite d'un buste et d'une tête de femme sur un corps de lion, qui se pavanait la tête haute, un peu cambrée,
laide comme une naine de Velazquez, avec une petite tête, hautaine et absurde, une tête comme le poing, 
surmontée d'un petit chignon, comme un départ de stone stacking. L'ambiance est à l'incendie.
Ou à l'apocalypse. Je sens qu'il y a des batailles célestes qui font rage à l'extérieur du vaisseau spatial.
Dans ce désordre perturbant, des gens viennent me parler, dont je me moque. Je te cherche des yeux.
Certains veulent simplement savoir qui je suis et ce que je fais là. Je réponds à côté. Je souris à peine.
D'autres semblent plus méfiants, comme si je venais troubler l'équilibre d'une communauté. 
D'autres encore ont l'air de très bien savoir qui je suis. Et viennent m'interroger, goguenards,
comme venus pour me tenir à distance et m'empêcher de te rejoindre. Je te cherche des yeux.
Il y a du feu à l'extérieur. Et des chevaliers blessés qui entrent dans le vaisseau, comme rescapés,
par un immense portail, moitié pont-levis, moitié porte automatique. Une odeur de fin du monde.
En fait d'être cools, certains de tes prétendus amis continuent à me barrer la route et à faire diversion.
J'essaie de rester poli et courtois malgré l'hostilité manifeste. D'autant que je t'aperçois enfin.
Sur une plateforme en contrebas, tu entreprends gentiment une silhouette de soldat rompu
que tu engages à te suivre en lui disant : " allez, viens... je vais te faire une omelette. "
Je sens que le temps est compté. Pas parce que le Jugement Dernier arrive. Aux cithares indiennes.
Je sens que le temps est compté parce que je sais que je suis en train de remonter à la surface de mon rêve.
Je sens que je suis en train de partir. En train de me réveiller. Et je lutte pour rester dans le rêve.
Comme s'il me fallait accomplir quelque chose avant de quitter ce vaisseau et de perdre le fil de l'histoire.
Un peu parce que je veux faire l'amour avec toi, aussi, il est vrai. Mais je m'évapore en revenant à moi.
Mon esprit se concentre de toutes ses forces pour rester dans le château-vaisseau, mais c'est trop tard.
Il fait noir. Je n'ai plus d'images. Les yeux encore clos, je le sais. Je me suis réveillé.

Quelque part entre 1h et 2h du matin.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Accidentés

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Pour les Occidentaux désorientés,
il est long le chemin de l'intériorité.
 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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La vue baisse mais on y voit plus clair

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J'ai rencontré Dieu avant de naître.
Avant même ma conception. J'étais ailleurs, je suppose. Ou quelqu'un d'autre.
Mais il était avec moi déjà, dans le ventre de ma mère. Et puis une fois mis au monde.
Avant même d'avoir conscience de quoi que ce soit.
Je ne dis pas cela pour raconter une expérience personnelle.
Puisque moi est les autres. Et que ce qui est vrai pour moi a dû l'être pour vous.
Après, bien sûr, on se perd. On le perd. Il faut bien se construire.
Mais dans mon souvenir, il a toujours été avec moi. Quelque part. Pas loin.
Des fois dedans. Des fois autour. C'est une sorte de présence. Amicale. Fraternelle. Amusée.

Qu'on ne sait pas toujours identifier lorsqu'il se manifeste.
On pose des mots dessus. Sans forcément penser à lui. Sans le nommer.
Mais on parle de la même chose.
Même dans la perdition et la luxure, le sexe et l'alcool, la nuit et la débauche,
il m'accompagnait, me regardait faire sans me juger, il attendait son tour, ou son moment.
L'âge a quelques avantages. Heureusement. C'est qu'il a bien fait les choses le bougre.
La vue baisse mais on y voit plus clair.


Le plaisir change. Parce que nous changeons. Et sa présence est là, comme une permanence.
Qui est peut être la nôtre. De notre moi profond. Immuable. Quand nous sommes mêlés.
Tout change, sauf cette paix d'être ensemble. Merveilleuse. Où être vivant devient secondaire.
Puisque c'est plus grand que notre vie.

Il revient. Il repart. La plupart du temps, ce n'est pas qu'il est parti, mais qu'on l'oublie.
On n'y fait pas attention. Nous avons nos petits problèmes terrestres et organiques à gérer.
Et puis paf. Une image. Une sensation. L'émotion nous prend. Une joie incommensurable.
Qu'on ne s'explique pas vraiment. Qui peut durer l'espace de quelques secondes.
Un sourire à l'intérieur de nous. Qui n'est pas vraiment le nôtre. Plus grand que le nôtre.
Cela s'impose sans prévenir. Sur un détail. Un vertige. Une brèche temporelle.
En vieillissant, j'observe qu'il insiste. Que ses visites s'intensifient. C'est comme un appel.
L'alcool a reflué. Certains mirages se sont dissipés. Des illusions aussi. On voit mieux.
On entend mieux. Et ma myopie s'atténue à mesure que j'avance.
Je ne me souviens plus de ce que j'ai pu espérer pour moi. Pour plus tard. Dans longtemps.
Je ne suis pas sûr d'ailleurs de n'avoir jamais espéré quoi que ce soit pour moi.
Mais je n'aurais jamais imaginé à vingt ans ni à trente, le bonheur que c'est d'en avoir cinquante.
Je deviens gourmand d'avancer. Je deviens curieux de durer. Voir où tout cela nous mène.
Quand la présence qui nous accompagne a une force reconnaissable entre toutes :
celle qui nous permet de ne pas avoir peur.
Et ça, c'est l'amour.

Je l'avais vérifié avec mes amours terrestres, mes amours amoureux, mes amours humains.
L'amour que l'on éprouve rend la peur impuissante. Il la pulvérise. La met hors d'état de nuire.
Et je constate que ce n'est pas l'amour amoureux mais l'amour tout court qui permet ce prodige.
On va en confiance. Avec cette force qui nous persuade de cette chose étrange : rien ne peut m'arriver.
Alors que tout arrive ! Mais en effet, pour être précis, c'est que rien ne peut nous arriver de mal.
Je regrette de n'avoir pas su partager cette sensation avec mes amours terrestres.
Qu'elles n'aient pas su nouer cette liberté d'être un petit Dieu incarné l'un pour l'autre.
Qui va et qui vient. Apparaît. Disparaît. Mais est toujours présent, comme une permanence,
qui n'entrave rien, n'empêche rien, seulement là pour donner de la force quand on en a besoin.
L'amour aurait pu faire de nous, de petits Dieu miniatures, lovés dans celui du Big One.
Puisqu'il n'y a pas de hasards aux rencontres, c'est qu'il y avait un dessein qu'on appelle le destin.
Dieu, lui, bien sûr, n'est pas un amoureux. Dieu, c'est l'amour. Et comme le pain, il se partage.
Pour ne plus avoir peur peut-être. Pour révéler l'âme. Assurément. Et ce miracle d'aimer.
Plus fort que celui d'être. Au-delà du vivant.
 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Une pile d'agendas

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Barrer les jours sur le calendrier, à chaque jour épuisé.
Parce que dans quelques jours, je pourrai dire que je change de vie dans un mois.
Parce que les jours rallongeront dans vingt jours.
Puisqu'à chaque jour, nous passons à autre chose.
C'est comme barrer les jours avant une sortie de prison.
Sans souffrir l'enfermement, mais en attendant une libération.
L'accomplissement de quelque chose.
Aux agendas empilés, 2007, 2008... 2010... 2016, 2017, 2018...

Tous les jours rayés, barrés, à la bille noire...
C'est autant de jours en attendant la mort, et avec elle, une évasion.
De la prison du corps. De ce corps qui nous porte sans qu'on ne l'ait choisi.
Ce n'est pas qu'on n'aime pas la vie, mais qu'on appréhende sa fin 
non pas comme une sanction mais comme une récompense.
La chrysalide. Le papillon.
Ce n'est pas être impatient d'y être. Barrer chaque jour, l'un après l'autre.
Ce n'est pas attendre mieux dans l'au-delà. C'est savourer chaque instant.

Conscientiser la mesure du temps. Apprécier chaque jour comme chaque goutte d'eau.
Qui tombe une à une. Celle-ci. Et puis la suivante. Et encore une autre. Pas à pas.
Un jour perdu. Un jour nouveau. Au goutte à goutte. Comme au tic tac des secondes.
Embrasser chaque unité du temps. Chaque heure. Chaque jour. Chaque lune.
Aimer être encore là. Pour barrer le jour suivant. J'y étais. J'ai incarné un jour de plus.

J'y ai participé à ma modeste mesure. Pas à pas. Mois après mois. Saison après saison.
J'y étais. Nous y étions.

Ce n'est pas en attendant de sortir de prison.
Si le corps en est une, nous pouvons en sortir à la seule force de l'imagination.
Sans produits. Sans rituels. Sans magie. A la seule force de l'esprit.
Un jour après l'autre. Puisque c'est la marche conceptualisée collectivement comme un tempo.
Une convention pour marcher ensemble. Entre les vieux, les jeunes, tous ceux entre les deux.
Un tempo pour le vivant. Qui peut avancer sans craintes. Qui peut vieillir sans panique.
Le corps n'est pas une prison. C'est un vaisseau. D'un quai à l'autre. Sur un segment aventureux.
Qui s'étoffe à l'épaisseur d'une pile d'agendas.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Lepidoptères

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Ce sont des nuées de papillons. 
Qui s'envolent comme les aigrettes de pissenlit dans le soleil.
Il neige à l'envers. L'attraction inversée. Tout tombe vers le ciel.
Pour jouer dans la lumière.
Aux évasions du corps.
Le manteau laissé au sol. Une brume de joie s'élève. Echappant aux lois physiques.
Pourquoi être triste à cette libération ?
" C'est qu'on ne pourra plus embrasser le propriétaire du manteau ... 

- Tu l'aimais ?
- Beaucoup.
- Tu l'aimes encore ?
- C'est pour cela que j'ai mal.
- Si tu l'aimes encore, pourquoi cesserais-tu de l'aimer ?
- Parce que je le verrai plus jamais.
- Si tu l'aimes, tu n'auras pas besoin de le voir.
On voit tous les jours des choses que l'on n'aime pas.

Aussi vrai que l'on aime des choses que l'on ne voit pas.
Tant de choses présentes nous indiffèrent.
Aussi vrai que nous aimons tant de choses absentes.
Si tu as besoin de sa présence, ne l'oublie pas. Seul ton amour peut le rendre présent. "
On serre le manteau contre soi. Sous la neige inversée de lépidoptères.

" Que fais-tu de ma douleur ?
- Je ne peux rien en faire à ta place. Je ne peux te dire qu'une chose.

C'est qu'elle est aussi forte que ton amour pour lui.
- J'aurais préféré ne pas l'aimer autant pour ne pas souffrir autant.
- Alors oublie-le. Et tu n'auras plus mal.
- C'est horrible de me dire une chose pareille.
- Que préfères-tu ? Ne pas l'oublier ou ne plus avoir mal ?
- ... Je préfèrerais que l'on soit ensemble.
- Alors ne l'oublie pas.
- ... Je ne l'oublierai jamais. "

 

Philippe LATGER / Novembre 2023

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Lapin de Garenne

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Tolbioc le sorcier peut toujours préparer sa soupe à base de manioc. Il s'en doute. Lève le nez.
A l'entrée du terrier, le veilleur dresse une oreille, puis une autre.
C'est que la méchante fée Bordella, Reine de Krim, veut absolument son manteau en peaux de lapin.
Ses sbires sont lâchés dans tout le royaume, les marécages, les forêts, pour traquer l'animal.
Ce n'est pas un petit manteau près du corps, qu'ambitionne de porter la souveraine.
Mais un vêtement aux proportions jamais égalées, à la traîne aussi longue que sa salle à manger,
qu'elle souhaite révéler au banquet préparé en l'honneur du Prince des Ténèbres,
qui se présentera chez elle à la prochaine pleine lune, pour la demander en mariage.
Tolbioc a su, comme tout sujet de la Couronne d'Orties, le projet de cet hymen redoutable.

Il voit par le veilleur, à 360°, les alentours de l'entrée de la grotte où se terrent les siens.
Les Scrofs de la Reine courent à quatre pattes, les babines retroussées, dans toute la contrée,
avec le goût du sang dans la bouche, pour quadriller le territoire chaque nuit, et rapporter aussitôt
dans leurs gueules béantes, les centaines de lapins nécessaires à la confection du vêtement maudit
qui tiendra lieu de robe de fiançailles à la vilaine Reine de Krim.
Elle en exigea mille. Leurs fourrures serviraient à créer le manteau, leur chair serait servie au banquet.
Tolbioc préparait la potion qui dénaturait l'odeur des lapins pour qu'ils échappent au flair des Scrofs.

Le veilleur tendit une oreille. Un grondement semblait s'approcher. Celui du galop d'une meute.
Il déguerpit à l'intérieur du terrier prévenir ses semblables.
Si la fée Bordella parvenait à épouser le Prince des Ténèbres, tout le royaume serait perdu,
vendu aux Forces du Mal pour mille ans.
Tolbioc était déterminé à empêcher cela.
De toutes ses forces. Et pour le bien de tous.

 

Philippe LATGER / Novembre 2023

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