Quelque part entre 1h et 2h du matin.
Un espace immense s'ouvre sur plusieurs niveaux. Il y a des escaliers et des terrasses.
C'est un mélange inquiétant de vaisseau spatial et de château médiéval.
Tu viens t'enrouler sous mon épaule, dans ton sweat-shirt informe rayé jaune et vert.
Il y a du monde qui s'active autour. Et toi, blotti contre moi, tu me regardes par en-dessous.
Avec les yeux que tu sais faire pour séduire. Ces yeux que tu fais pour convaincre par la séduction.
Tu minaudes. Tu me demandes. " Tu ne veux pas rester coucher avec moi ? "
Je sais que la scène s'est produite récemment. Car en fait, je sais bien que je suis en train de rêver.
Nous nous embrassons langoureusement. C'est agréable. Et incroyablement réaliste.
Je te regarde et je te demande très sérieusement si tu sais toi aussi que nous sommes dans mon rêve.
Tu entends ma question mais te dispenses de répondre et t'éloignes pour rejoindre un groupe en activité.
Il y a du monde partout. Beaucoup de trentenaires avec des barbes de toutes les longueurs.
Dont un dont je comprends qu'il est plus ou moins admis comme ton petit ami du moment.
Assis seul au milieu d'un canapé, un chapeau sur la tête, il a l'air de s'esclaffer à une blague.
Je pouffe en décrétant qu'il est moche. Avec un double menton disgracieux et son allure négligée.
Je considère le cœur brisé que je n'ai rien à craindre. Je te cherche des yeux. Il y a de la musique baroque.
Qui vient couvrir une effervescence comme celle d'une armée qui lutte contre quelque chose à l'extérieur.
Devant moi, une femme aux cheveux brouillons, un peu hippie, passe en promenant une créature en laisse,
faite d'un buste et d'une tête de femme sur un corps de lion, qui se pavanait la tête haute, un peu cambrée,
laide comme une naine de Velazquez, avec une petite tête, hautaine et absurde, une tête comme le poing,
surmontée d'un petit chignon, comme un départ de stone stacking. L'ambiance est à l'incendie.
Ou à l'apocalypse. Je sens qu'il y a des batailles célestes qui font rage à l'extérieur du vaisseau spatial.
Dans ce désordre perturbant, des gens viennent me parler, dont je me moque. Je te cherche des yeux.
Certains veulent simplement savoir qui je suis et ce que je fais là. Je réponds à côté. Je souris à peine.
D'autres semblent plus méfiants, comme si je venais troubler l'équilibre d'une communauté.
D'autres encore ont l'air de très bien savoir qui je suis. Et viennent m'interroger, goguenards,
comme venus pour me tenir à distance et m'empêcher de te rejoindre. Je te cherche des yeux.
Il y a du feu à l'extérieur. Et des chevaliers blessés qui entrent dans le vaisseau, comme rescapés,
par un immense portail, moitié pont-levis, moitié porte automatique. Une odeur de fin du monde.
En fait d'être cools, certains de tes prétendus amis continuent à me barrer la route et à faire diversion.
J'essaie de rester poli et courtois malgré l'hostilité manifeste. D'autant que je t'aperçois enfin.
Sur une plateforme en contrebas, tu entreprends gentiment une silhouette de soldat rompu
que tu engages à te suivre en lui disant : " allez, viens... je vais te faire une omelette. "
Je sens que le temps est compté. Pas parce que le Jugement Dernier arrive. Aux cithares indiennes.
Je sens que le temps est compté parce que je sais que je suis en train de remonter à la surface de mon rêve.
Je sens que je suis en train de partir. En train de me réveiller. Et je lutte pour rester dans le rêve.
Comme s'il me fallait accomplir quelque chose avant de quitter ce vaisseau et de perdre le fil de l'histoire.
Un peu parce que je veux faire l'amour avec toi, aussi, il est vrai. Mais je m'évapore en revenant à moi.
Mon esprit se concentre de toutes ses forces pour rester dans le château-vaisseau, mais c'est trop tard.
Il fait noir. Je n'ai plus d'images. Les yeux encore clos, je le sais. Je me suis réveillé.
Quelque part entre 1h et 2h du matin.
Philippe LATGER / Décembre 2023