Le toi n'est pas que ta propre production, quand nous sommes plongés dans les interactions,
ce moi, ce toi, est aussi la production des autres, ceux qui te voient et te construisent à leur façon.
Il n'y a pas que l'orgueil qui travaille à cette modélisation, ni même le narcissisme, égotique,
puisque nous sommes poreux à ce que les autres pensent ou s'imaginent de nous,
et que nous sommes le produit de ce que nous croyons être, de ce que nous voulons être,
mais aussi de ce que les autres attendent de nous.
Le moi peut se protéger de ces visions extérieures, quand l'ermite, le marginal, le solitaire,
fuient la société autant que possible pour se préserver de la tyrannie exigeante et insatiable
des dictats collectifs, ceux des groupes auxquels nous sommes censés appartenir,
comme de ceux, individuels, professionnels, affectifs, qui nous demandent sans cesse
d'être nous-mêmes, c'est à dire ce nous-mêmes qui les arrange et dont ils pensent avoir besoin.
Ce moi, qui est la partie consciente de notre propre représentation, n'est donc pas seulement
l'œuvre de notre propre attachement à nous-mêmes, pas seulement le produit de notre estime de soi,
ce calcul qui cherche à nous valoriser nous-mêmes en toute circonstance, selon nos seuls critères,
cet ego n'est pas seulement la construction narcissique de notre personne, à notre seul avantage,
quand il est mécaniquement co-construit par les personnes qui comptent à nos yeux,
ceux qui comptent dans la sphère affective comme dans la sphère sociale.
Ce moi pensant, celui que nous maîtrisons, plus facile à guider que l'inconscient,
est ce terrain que nous aménageons nous-mêmes, que nous organisons et décorons à notre goût,
mais ce goût est corrompu par la perception des autres, ce que les autres peuvent en penser.
Cette corruption n'est pas un mal, quand les apports extérieurs peuvent être plus justes que les nôtres.
Parfois, les regards extérieurs sur nous-mêmes peuvent être plus lucides et constructifs que les nôtres.
Que nous les acceptions ou que nous les refusions, que nous les embrassions ou que nous les niions,
ces regards construisent notre moi autant que nous.
C'est cet aspect des choses qui relativise l'impact de l'orgueil et du narcissisme dans l'édification de l'ego.
L'humilité peut y avoir sa place, comme celle qui consiste à accepter que ceux qui interagissent avec nous
ont leur part de vérité sur qui nous sommes, valorisante ou non, que nous pouvons considérer et intégrer.
Cet ego est ce moi qui n'est pas culturellement une valeur de la sphère religieuse, mystique et spirituelle,
qui n'a pas spontanément sa place dans le dispositif de l'âme et de l'esprit, lorsqu'elle est une notion
inscrite dans un référentiel précis : le paradigme et le vocabulaire associé, spécifiques à la psychanalyse.
Ce qui n'empêche personne, intuitivement, de mêler les deux grilles de lecture, quand la philosophie
peut assurer un pont entre les deux, puisque la religion et la psychanalyse manipulent les mêmes valeurs,
et, avec ou sans Dieu, avec des mots différents, certes, explorent les mêmes terrains.
A grands traits, la psychanalyse appelle moi ce que la religion appelle l'âme,
la psychanalyse appelle surmoi ce que la religion appelle l'esprit.
Pour le moi ou l'âme, cette partie immatérielle de nous-mêmes dont nous avons la maîtrise,
ce qui est visible à nos propres yeux de nous-mêmes, il s'agit de ce sujet conscient de lui-même
qui peut agir en maître pour se modeler, réagir, évoluer, se façonner un être et un chemin.
Pour le surmoi ou l'esprit, c'est cette partie immatérielle de nous-mêmes dont nous n'avons pas conscience,
une part qui ne vient pas de nous-mêmes, héritée de nos parents et nos ancêtres, d'une culture collective,
de tout un faisceau d'ondes et d'influences extérieures qui nous traverse et nous nourrit, inconsciemment.
Elle est cette part qui incarne le mystère que nous sommes tous pour nous-mêmes.
Puisqu'il y a un moi que nous ne connaissons pas, qui nous échappe, un moi étranger à nous-mêmes.
Un moi qui ne semble pas nous appartenir, qui semble venir d'ailleurs, comme l'artiste peut l'expérimenter
avec le phénomène de l'inspiration et des muses, un moi qui vient d'ailleurs que de nous-mêmes.
C'est cette nuance qui fait de ce moi un surmoi, celui sur lequel nous pensons n'avoir aucune prise,
et qui fait la différence entre l'âme et l'esprit. Le second est un mouvement comme celui de la lumière.
Qui n'est pas notre singularité active, mais la part de la constitution de nous-mêmes qui nous est donnée.
Ou imposée. Puisqu'il y a le meilleur et le pire. De ce dont nous héritons ou de ce qui nous traverse.
Pour la part consciente de nous-mêmes, que l'on appelle cela moi ou âme, cette part accessible
sur laquelle nous pouvons agir en conscience, tout ne vient pas non plus de nous-mêmes.
Nous avons à ce niveau le pouvoir d'identifier ce que nous acceptons des autres, ce que nous intégrons
d'avis et de regards extérieurs, à notre propre construction, mais nous pourrions imaginer de ce fait
que l'ego, ce sujet conscient, celui dont la philosophie dit qu'il pense, n'est pas seulement la traduction
de l'égotisme dans le sens orgueilleux et narcissique, puisque, même s'il est motivé par ce même besoin
irrépressible de plaire, précisément, pour plaire, il emprunte beaucoup aux besoins et aux goûts des autres.
Ici encore, la part d'humilité ou d'élégance, comme celle orgueilleuse ou narcissique, peuvent emprunter
consciemment comme inconsciemment aux images construites de nous-mêmes indépendantes des nôtres,
quand la construction d'un être, aussi petit soit-il, s'avère aussi riche et complexe que celle de l'univers.
Y compris dans sa dimension de mystère. Y compris dans sa dimension d'infini. Et d'union.
D'autres d'ailleurs, ne diraient-ils pas avec d'autres mots, d'autres noms peut-être,
que nous avons été créés à son image.
Philippe LATGER / Février 2024